un caftan rouge à manches brodées d’or. Il s’est écrié :
_maschallah !_ Il ne s’attendait évidemment pas à un si riche
présent. En quelques paroles chaleureuses, il m’a assuré que je
pourrais visiter son pays aussi loin que je voudrais. Il a mis le
vêtement et est retourné chez lui à grands pas, sans doute pour
se faire admirer des siens. Sa joie faisait plaisir à voir.
_27 déc._ — Safi ne m’a toujours rien rendu. Je vais charger
Abd-es-Salam de lui rafraîchir la mémoire. Comme je n’ai pas
d’habits de fête, je ne suis pas allé ce matin à la prière
publique.
_28 déc._ — Le Kel-Ouï, à qui Safi m’a recommandé, est
venu voir mon bagage et m’a demandé avec impudence 25 réal par
charge jusqu’à la résidence de hadj Bilkhou. Il voudrait me mener
jusqu’au Soudan, pour gagner davantage, mais je ne puis payer ces
prix-là, il ne me resterait rien pour vivre.
_29 déc._ — Amr Tchouaouch[93] me raconte qu’il a entendu Safi
me traiter de _kafir_, et pense que je ne dois pas avoir confiance
en lui.
L’Imam est venu me consulter pour ses yeux et je lui ai donné de
bonnes lunettes, qui lui ont fait bien plaisir.
Je pense qu’il vaut mieux quand même que j’aille d’un coup
jusqu’à Zinder ; j’attendrai là qu’on m’envoie de l’argent
et irai ensuite à Sokoto ; mon présent sera certainement le bienvenu
chez le sultan de Zinder. Peut-être les Kel-Ouï admettront-ils
que je ne les paye pas immédiatement ; ils demandent pour cette
deuxième étape la même somme que pour la première.
_30 déc._ — Cet après-midi, visite à Safi ; je n’ai rien reçu
de lui, malgré ses précédentes assurances. J’ai fait part de
ma déconvenue à Abd-es-Salam Sinam ; il m’assure que j’aurai
mon argent. Il me dit que Sammit et lui ont eu un entretien avec le
cheikh Bou-Bekr, et que celui-ci a fini par fixer ses exigences à
un burnous et 2 réal. Comme cette demande est raisonnable, j’y
consens et me débarrasse ainsi de mon dernier ennemi.
_31 déc._ — J’apprends que le cheikh Eg-Bekr est devenu
subitement mon meilleur ami, et parle même de me retourner mon
présent, pour montrer son désintéressement ! Il veut me recommander
aux Touareg d’Aïr.
Ce matin, un soldat m’apporte l’argent que j’ai prêté
à Safi ; mais il manque deux thalers, qui me sont rendus sur ma
demande. La caravane part dans quelques jours. Hassan de Tounine veut
aussi me donner une lettre pour son frère qui habite Zinder. Cette
année finit bien, j’envisage l’avenir avec confiance.
_1er janvier 1877._ — Les Kel-Ouï viennent voir mon bagage. Ils
ne comprennent pas l’arabe, de sorte que je vais être obligé
d’apprendre le haoussa[94].
_2 janv._ — Sammit ne veut me donner des marchandises payables
à Tripoli qu’avec une majoration de 25 pour 100. Aussi ne lui
ai-je rien pris[95], et j’ai payé tout ce que je lui devais. Je
suis allé chez Mahadi pour voir s’il pouvait me prêter un peu
d’argent. Mais il ne m’a rien offert. J’ai acheté une robe
noire et le turban assorti. Ce vêtement déteint terriblement,
mais il est très chaud[96]. On s’amuse de me voir costumé de la
sorte. J’ai fait peser mon bagage ; les Kel-Ouï se sont conduits
très convenablement et n’ont pas cherché à me tromper. Leur chef
s’appelle Bidoumas et m’est très sympathique. Je vais quitter
Ghât avec la somme de 130 thalers Marie-Thérèse pour tout avoir.
_3 janv._ — Mahadi est venu me dire quelques mots de Tombouctou et
s’en est allé en hâte ; on aurait dit qu’il avait peur d’une
demande d’argent. Safi est aimable comme toujours.
_5 janv._ — J’ai fait souder la caisse d’échantillons de roche
destinée à ma femme, et je l’ai fait remettre à Sammit[97]. Safi
m’a donné quatre lettres pour les cheikhs et sultans de la route
et m’a demandé en retour d’attester que je n’avais eu aucun
sujet de plainte pendant mon séjour à Ghât. Enfin tout est prêt
et l’on descend mon bagage. Mais alors on s’aperçoit que le
Kel-Ouï n’a amené que deux chameaux au lieu de quatre ! Il
propose de prendre la moitié des bagages, puis de revenir chercher
l’autre ; Staoui entre dans une violente colère et déclare qu’il
ne veut pas partir avec ces gens-là, et, comme je persiste, il fait
vraiment mine de prendre ses affaires et de me planter là. Je finis
par louer deux chameaux supplémentaires au prix exorbitant de 4
réal[98]. Restait à trouver un nouveau serviteur. J’allais me
rendre chez Safi à cet effet, quand Staoui se ravisa.
Enfin, après toutes ces contrariétés, nous étions, à 5
heures, prêts à partir. Nous longeâmes les jardins de Barakat,
qui s’échelonnent à une grande distance, et vers minuit nous
arrivions à l’oued Isseyen : là, au milieu d’une plaine semée
de petites dunes et de tamarix-éthels, nous trouvâmes campée la
grande caravane ; elle était plongée dans un profond sommeil.
* * * * *
CHAPITRE IV
=EN ROUTE POUR L’AÏR=
_5 janvier 1877._ — Après une longue et désagréable discussion,
je paye l’homme qui avait fourni les chameaux supplémentaires,
et j’exprime à Bidouma l’espoir que ces extorsions ne se
renouvelleront plus. Nous campons aujourd’hui, ce qui nous fait
du bien, car nous étions venus de Ghât à pied. Au point où nous
sommes, la vallée est déjà plus resserrée entre le Tasili et
l’Akakous. Partout les mêmes couches de grès.
_6 janv._ — Ce matin nous cherchons en vain les chameaux qui
doivent nous servir de montures : Bidouma nous a tout simplement
oubliés. Il laisse crier tout le monde, et se tient coi, car il
sait bien qu’il est en faute.
Enfin, nous partons à 10 heures[99], en remontant la rive droite
de l’ouadi encombré de sable. J’y note à plusieurs reprises
des ocres, couleur de cinabre, d’une grande pureté. Nous montons
toujours. Les deux berges sont dénuées de végétation. La hamada
s’étend des deux côtés de l’oued.
_7 janv._ — Nous partons à 11 heures, ayant le versant abrupt de
l’Akakous à notre gauche ; à 1 h. 1/2 nous avons dépassé ces
hautes murailles. Nous faisons halte au bout d’une plaine du nom
d’Akaouf. On trouve sur le versant sud de l’Akakous beaucoup de
dunes de sable qui sont pour ainsi dire adossées à la montagne.
Le Tasili semble maintenant plus bas. Partout de la pierre noire ;
très peu de plantes. Çà et là quelques dunes, toujours amoncelées
contre une paroi de roc.
_8 janv._ — Ce matin l’eau limoneuse que nous avions laissée
déposer dans une jatte était gelée. J’ai promis de la nourriture
à un des Kel-Ouï qui mène nos chameaux, et son attitude s’est
immédiatement modifiée. Nous montons un peu et passons sur le
Tasili semé de roches. A midi, vaste plaine et à droite une forêt
de piliers de pierre qui couvrent un large versant et affectent
souvent la forme de ponts. Des schistes bigarrés, tout semblables
à ceux de Tayta[100], affleurent le long des grandes parois.
Nous faisons halte à 2 heures dans une vaste plaine. A
gauche, quelques huttes et jardins : cet endroit s’appelle
Arikine. Jusqu’ici nous avons eu à gauche de hautes croupes
de montagnes et à droite, tout près, la surface peu élevée du
Tasili. L’horizon s’élargit.
Quelques Touareg viennent du village ; ce sont de pauvres gens
inoffensifs. Ils me racontent que les habitants de Djanet sont amis
des Hoggar, qui ne leur ont jamais rien pris.
_9 janv._ — Nous remontons un petit ouadi qui descend vers Arikine,
à travers un désert de pierres absolument nu, plus aride même
que la grande Hamada el Homra ; seulement l’impression est moins
terrifiante, à cause des formes changeantes des montagnes. On
m’a montré une piste qui, me dit-on, mène d’ici à Bilma. Le
pays devient plus plat ; après une montée dans les roches, nous
traversons une nouvelle hamada[101]. Au loin, droit au nord, nous
voyons encore une terrasse supérieure de l’Akakous, sur le flanc
sud de laquelle on aperçoit des dunes ; devant nous, une ligne
dentelée de montagnes noires ; au contraire, la ligne de crêtes
que nous avions à gauche a disparu. La roche qui prédomine est
encore le schiste de Tayta.
Nous faisons halte dans l’oued Eseti, dans une plaine couverte
de débris de schiste et où la _Fagonia arabica_ seule montre ses
rameaux jaunâtres et desséchés[102]. Mon guide m’assure que
l’oued Eseti suit la direction du sud-est.
_10 janv._ — Nous marchons d’abord vers l’ouest, sur une hamada
complètement plane, puis nous tournons au sud. Nous allons vers cette
ligne dentelée de montagnes que nous avons déjà vue hier. Derrière
nous l’Akakous se dresse à pic. De ses pentes abruptes se détache
une longue file de hauteurs qui se prolonge au loin à notre gauche
vers le sud-est ; mais on ne voit nulle part de plateaux ; rien que
des cimes isolées, séparées par des ouadi sableux.
A midi, nous touchons à ces hauteurs de couleur sombre, qui de
loin nous faisaient l’effet de montagnes, et qui ne sont que des
collines de 30 à 40 pieds couronnant le bord d’une hamada. Ce
sont des masses de grès sombre, de forme régulièrement conique ou
pyramidale ; les couches qui les composent sont horizontales. Il y
a partout du sable dans l’ouadi, mais point de dunes isolées. La
végétation est celle de la hamada ; aucune plante nouvelle. Le
vent est fort sur ces hauteurs et le froid très sensible. A 2
heures, nous faisons halte au delà de cette ligne de hauteurs,
dans l’ouadi Tounikanaham.
_11 janv._ — Nous restons campés aujourd’hui, car nous avons en
perspective quatre jours sans eau et sans herbe ; aussi faut-il faire
nos provisions, et tous les chameaux portent leur botte de fourrage.
_12 janv._ — Nous avons trouvé de la glace dans une grande
écuelle qui était restée la nuit hors de la tente. Il a fallu
la faire fondre au feu, tant la croûte était dure. Un brouillard
épais couvre la contrée, et, vers le coucher du soleil, les lourdes
brumes se lèvent lentement ; on se dirait en Allemagne. Nous avons
traversé le plateau et atteint une seconde zone de collines ;
c’est du granite. A 10 heures, nous voyons devant nous, droit
à l’ouest, le cône élevé du mont Tisga. — Les Kel-Ouï ont
une nomenclature des plus incertaines et sont en général de très
mauvais informateurs ; les Touareg du Nord donnent des renseignements
bien plus sûrs.
Nous cheminons en zigzag entre les hauteurs ; je note ici des
exemplaires isolés de _Rhus dioïca_. Les versants sont couverts
de sable granitique et de blancs cristaux de quartz. Tout ce pays
n’est que granite. Nous traversons un ouadi couvert de talha, que
les gens de la caravane dépouillent de leurs branches vertes pour les
donner aux chameaux. Nous campons près du mont Tisga dans la vallée
du même nom. Je trouve près d’ici le granite injecté de basalte.
_13 janv._ — Temps très froid. Le vent était tel, qu’on n’a
pas pu dresser les tentes. L’eau était gelée ce matin ; voilà
trois nuits que cela arrive.
Nous passons au pied du mont Tisga, qui est certainement un massif
de granite. A 2 heures, nous descendons une longue paroi de granite
nommée Eguefnerichine ; nous avons à nos pieds une vaste plaine,
que domine à notre gauche la crête dentelée du mont Mariaou. Dans
cette plaine en contre-bas, on voit de nombreux affleurements de
ce basalte gris dont je n’avais observé jusqu’ici que des
pointements isolés. La végétation fait entièrement défaut.
Nous nous arrêtons sur un plateau de sable granitique, sans une
plante, sans un être vivant, à part les corbeaux, qu’on retrouve
dans les plus arides solitudes.
_14 janv._ — L’eau était encore gelée ce matin. Nous traversons
le plateau ; des blocs de basalte sont épars à sa surface. A 7
heures et demie nous faisons halte au milieu des dunes d’Eguéchine.
_15 janv._ — Devant nous, une vaste plaine entourée de dunes. A
3 heures et demie, nous franchissons une haute crête de sable,
et l’oued Falezlez se déroule à nos pieds comme un ruban de
verdure. Halte au puits du même nom, situé au milieu de l’oued.
_16 janv._ — La végétation de l’oued se compose uniquement de
_hâd_[103], et cette plante ne croît que sur les buttes éparses
dans le lit de l’oued. Nous gagnons une plaine de sable et de
caillous. Descente dans un oued, où affleure une roche d’un
gris rougeâtre, d’apparence schisteuse, peut-être le grès de
Gâth[104], métamorphisé au contact du granite. A 4 heures nous
passons d’une haute hamada de grès à une plaine de _reg_[105]
en contre-bas, et nous retrouvons ici ce basalte gris dont j’ai
signalé plus haut des filons dans le granite.
_17 janv._ — Départ à 8 heures. Plateau de grès, où ne
pousse qu’un peu de _had_. Nous descendons dans le lit de l’oued
_Tireren_[106], aussi profond et plus large que l’oued Falezlez. En
escaladant l’autre rive, nous trouvons le granite, et immédiatement
après, une hamada de grès à gros éléments. Point d’eau depuis
l’ouadi Falezlez.
_18 janv._ — J’apprends que l’esclave d’Ibrahim a déjà
été plusieurs fois dans l’Adamaoua et est tellement enchanté
de ce pays, qu’il le préfère même à Kano. Ses caravanes y vont
perpétuellement ; la sécurité est complète.
Nous allons vers l’ouest, croisant les ouadis qui viennent tous
du nord. Le basalte traverse le grès et est lui-même injecté
de filons d’une roche granitoïde. Les filons de quartz abondent
partout où affleure le granite.
_19 janv._ — Nous marchons vers le sud entre de hautes croupes
de granite ; à 11 heures, j’observe des schistes micacés. Le
pays reste entièrement dénué de plantes. Nous croisons l’oued
Touffok et faisons halte sur l’autre rive. Asiou[107] se trouve,
me dit-on, à 5 jours de marche dans l’ouest. Les montagnes que
nous avons franchies hier s’appellent Ereren. L’ouadi Touffok
se prolonge dans le pays des Tibbous et des Aouélimiden[108].
_20 janv._ — Les montagnes sont devenues plus hautes et l’ouadi
forme un gorge étroite, où les arbres sont nombreux. A 10 heures et
demie nous voyons pour la première fois un arbre aux fortes branches
hérissées d’épines, que les Touareg appellent _ebora_[109]
et les Haoussa _adoua_. Ces vallées sont pleines de verdure ; les
_talha_[110] sont aussi bien plus hauts et plus beaux. Nous faisons
halte dans le large lit de l’ouadi Arokam.
_21 janv._ — Nous suivons le cours de l’oued. On coupe ici de
l’herbe, car pendant plusieurs jours il n’y aura pas de fourrage
pour les chameaux. Nous sommes rejoints par une caravane de Ghât.
_22 janv._ — Nous passons la journée dans l’ouadi Arokam, pour
laisser paître les chameaux. On confirme la nouvelle que les Hoggar
ont surpris une caravane près de Tadent[111] et l’ont entièrement
dépouillée. C’est cette caravane des serfs Ihadanaren conduits
par Ouinsig, avec laquelle je devais partir.
Je suis allé ce matin à la chasse aux gazelles, mais je n’ai vu
que de nombreuses traces dans le sable. Les ouadis des environs sont
riches en tamarix _éthel_, _ana_, _toullout_[112], _oum-el-leben_,
_tanedfert_, _talha_, etc. Point de plante nouvelle. Partout du
granite, souvent des schistes à hornblende (?). J’emporte des
échantillons de cette roche cristalline de couleur noire. Nous
nous préparons à de nouvelles fatigues. Ma provision de lait
est malheureusement épuisée, et je n’ai pas davantage de
viande. J’en suis réduit à la _mohana_ pour toute nourriture.
_23 janv._ — L’eau était de nouveau gelée ce matin. Nous
partons à 7 heures et demie ; tous les chameaux portent des bottes
de fourrage en sus de leur charge ordinaire. L’un d’eux ne peut
plus marcher, et est tué sur place ; chacun accourt pour emporter un
peu de viande. Nous traversons en biais le lit de l’ouadi Arokam,
qui se prolonge vers le sud. Beaucoup d’herbe dite _ameo_[113] ;
cette espèce constitue souvent à elle seule la végétation des
oueds de la contrée. Nous dépassons des collines de granite ;
beaucoup de traces d’antilopes.
A 10 heures un quart nous aboutissons par un terrain accidenté à un
gorge profonde, qui nous mène à l’ouadi Tadonet. Nous sommes ici
plus bas que nous n’avons jamais été ; nous voyons reparaître
dans cette gorge les schistes à hornblende, au milieu du granite.
Nous débouchons dans la belle vallée d’un ouadi, que nous
remontons à droite ; elle est littéralement semée d’_ana_[114]
qui atteignent ici les dimensions d’un arbre, et de grands _talha_
qui rappellent les chênes, lorsqu’ils sont devenus de taille
respectable. C’est la première fois que je rencontre des buissons
d’_ana_ en aussi grand nombre.
A midi nous faisons halte dans une gorge latérale. Dans le voisinage
campe une petite caravane, qui vient également de Ghât. On se
précipite avec les chameaux vers le puits, qui est assez éloigné
du campement pour que je n’aie pu aller le voir. Le soir nos gens
reviennent avec très peu d’eau, si bien qu’il nous faudra demain
aller à la recherche d’un autre puits.
_24 janv._ — On n’a pu recueillir hier que six outres d’eau ;
cela tient à ce qu’il a plu très peu l’année dernière. Nous
quittons donc l’oued Tadonet, et une heure après nous sommes
sur le plateau couvert à perte de vue de monticules de granite. Je
remarque ici par exception des _cassia odorata_[115].
Nous voici en face d’un faîte de granite dont la crête
dentelée émerge d’un amas d’éboulis. Cette disposition est
fréquente. Nous redescendons l’autre versant dans la direction
du sud. Nous faisons halte dans un oued. Un puits du nom de Katelet
est dans le voisinage.
J’ai noté du granite à gros cristaux de feldspath, de
l’amphibole et des schistes amphiboliques. Le pays est d’une
nudité effrayante.
_25 janv._ — Repos. Il a fallu creuser pour trouver de
l’eau. J’ai revu ici ce petit vautour à pennes noires, _Neophron
perenopterus_, que j’avais aperçu pour la première fois dans
l’ouadi Touffok.
Je suis allé sans succès à la chasse aux gazelles ; partout le
même paysage désolé de montagnes de granite à demi-ensevelies
dans le sable. Ce sont généralement de longues croupes orientées
N.W.-S.E., ou N.-S., et dont les flancs sont couverts d’un manteau
de débris. La flore se réduit à quelques gommiers rachitiques ;
pas un brin d’herbe ne croît ici.
_26 janv._ — Nous quittons enfin cette morne vallée de Katelet,
après nous être bien pourvus d’eau, car les Kel-Ouï nous
annoncent qu’on n’en verra pas une goutte d’ici sept
jours. Nous descendons un ouadi dont les berges érodées laissent
voir admirablement la structure des roches. Le granite forme ici
des filons au milieu du gneiss, qui se désagrège comme du bois
pourri ; en descendant l’oued, je rencontre dans ce gneiss un filon
de basalte noir de 2 pieds d’épaisseur. On voit aussi des roches
à hornblende avec injections de granite.
Nous voici de nouveau dans une plaine couverte de blocs de basalte,
comme la région de l’oued Falezlez : on dirait qu’une zone de
basaltes entoure le massif de granite. Des felso-porphyres à cristaux
de feldspath rouges forment un amas de blocs arrondis, fortement
désagrégés par l’atmosphère. Partout leur partie inférieure
porte la marque du sable, charrié par le vent. Quelques-uns de ces
blocs s’écaillent, et de grosses boules tombent de leurs alvéoles
de pierre, qui semblent au premier abord des excavations faites de
main d’homme.
Il y a dans la caravane deux esclaves noirs, l’un au service du
marchand Ibrahim, l’autre de Bilkhou, qui connaissent l’Adamaoua,
où ils ont coutume d’aller faire des achats de noirs. On
les paye avec des _tobés_, au taux de deux ou trois par tête
d’esclave. Ngaoundéré paraît être le marché principal. On me
parle aussi beaucoup de Kontcha.
Vu des _Oum-el-leben_[116] en fleur. L’eau a encore gelé cette
nuit.
_27 janv._ — Nous partons à 8 heures, tout grelottants de
froid. Devant nous, trois cimes qu’on appelle Tinkeradès. Nous
passons au milieu d’elles et campons dans une morne plaine de
sable. Depuis que nous sommes sortis des montagnes, les basaltes
dominent de nouveau.
_28 janv._ — Départ à 8 heures et quart. Des filons de basalte
noir traversent le granite[117], tandis que le basalte gris est au
contraire injecté de granite. Nous dépassons à notre droite une
coupole granitique surmontée d’une haute pyramide de pierres :
c’est le Tignoutine.
Plusieurs vautours suivent notre caravane, guettant le chameau qui
tombera de fatigue. Nous en avons déjà abandonné plusieurs.
_29 janv._ — Journée glaciale ; le vent du nord souffle sans
discontinuer. Les granites et les felso-porphyres alternent, ces
derniers présentent des inclusions de roche grise.
_30 janv._ — J’aperçois, pour la première fois, des gommiers
dans un ouadi sablonneux. On l’appelle ouadi Nkerat, il s’y
trouve trois puits à sec.
Nous approchons d’un plateau formé des mêmes grès que le Tasili
du Nord ; je revois également çà et là les schistes observés
dans la plaine de Tayta.
_31 janv._ — Départ à 8 heures. Nous n’avons plus autour de
nous que la homada de grès sombre, qui s’élève à mesure que
nous avançons vers le sud. Nos chameaux sont exténués.
Vers le soir, nous croisons l’oued Immider qui va dans la direction
de l’ouest et que nous descendons pendant une demi-heure, afin de
trouver au moins un peu de fourrage pour nos bêtes affamées. Cet
oued est le premier qui fasse partie de l’Aïr[118].
_1er fév._ — Nous montons toujours. A 10 heures, arrivée au
puits de Tadera, dont l’eau salée n’en paraît pas moins
délicieuse pour notre soif. Nous remplissons nos outres pour la
première fois avec de l’eau de l’Aïr. On dit que ce puits ne
tarit jamais. Le granite réapparaît à 8 heures, nous campons
dans l’ouadi Zibel, où nos chameaux trouvent de l’herbe en
quantité. Riche végétation de gommiers et d’_adjar_[119].
_2 fév._ — Jour de repos. J’ai une si forte envie de viande,
que je tire deux petits oiseaux au plumage jaune et gris, nommés
_keroukerou_. Mon serviteur m’en fait un bon potage.
_3 fév._ — Nous marchons dans l’ouadi. A 9 h. 1/2, halte près
de l’ouadi Tiout[120] ; nous puisons de l’eau douce pour la
première fois. Les _Maerua rigida_ et les gommiers dominent :
les premiers sont en fleur.
_4 fév._ — Départ à 8 heures, les gommiers atteignent ici des
dimensions extraordinaires. Je note en fait d’autres plantes :
de l’_alouad_[121] en fleur, formant des touffes vertes de 2 à
3 pieds de hauteur, très recherchées des chameaux ; du _sbot_
en quantité[122].
Nous ne cessons de cheminer entre des montagnes de granite ; des cimes
magnifiques se montrent à l’horizon ; la route monte toujours.
A 5 heures, nous campons dans un oued très vert, où se voient
des traces de moutons. Il semble que des hommes soient dans le
voisinage. Le nom de cet oued est Zerzou.
_5 fév._ — Nous quittons l’oued Zerzou à 8 heures, pour
marcher vers le sud. Halte entre deux collines de granite nommées
_Tchikedouen-ourach_ ou « montagnes de l’Or ».
_6 fév._ — Nous rencontrons un troupeau de chèvres, mais les
jeunes filles qui le conduisent ne veulent rien nous vendre. Nous
avons devant nous une véritable chaîne de montagnes, et deux
fois déjà pour les éviter, nous avons dû faire un détour dans
l’ouest. Je note des quartzites au voisinage de notre camp.
_7 fév._ — Nous faisons route au sud. A 4 heures, nous campons
sur le versant occidental de la chaîne de montagnes. Demain nous
serons dans la zone habitée de l’Aïr !
* * * * *
CHAPITRE V
=AU PAYS D’AÏR=
_8 fév._ — De très grand matin, deux Touareg vêtus de noir
se présentent à l’entrée de ma tente : ce sont des Ifadan,
qui demandent une redevance pour l’eau du puits de Tiout. Je les
renvoie à notre chef de caravane, qui répond que nous payerons
tous ensemble. Sur quoi mes deux Touareg se retirent en maugréant.
Nous suivons une série d’ouadi peu profonds, et abondamment
pourvus d’_adjar_ et de gommiers. Après avoir traversé une
véritable forêt de _Calotropis procera_[123], si hauts que nos
chameaux cheminent sous leurs branches en fleurs, nous atteignons
le premier village[124] de gourbis, et nous faisons halte près du
puits, à l’ombre de fourrés de _Salvadora persica_.
Les habitants ressemblent plus à des nègres qu’à des Touareg ;
tous parlent le haoussa ; quelques-uns seulement comprennent la langue
targuie. Ils sont habillés de tobés noires ; leurs huttes coniques
entourées de haies de _Calotropis_ ont l’air fort logeables.
Beaucoup de personnes viennent nous saluer ; entre autres le
cheikh Omar de Ghât et l’_oukil_ ou représentant du sultan
d’Agadès. C’est un homme au teint noir, mais aux traits
européens ; il porte un voile blanc sur le visage. Il salue plusieurs
personnes de la caravane, mais passe devant moi sans s’arrêter.