_18 nov._ — Othman est revenu et m’aide à revoir mon journal

de route.

Je me suis coupé la barbe, ce qui passe ici pour un gros péché ;

je vais être obligé de me voiler la figure à la façon des Touareg.

On parle de négociations de paix, dont un marabout de Djanet[68] a

pris l’initiative. Tout le monde souhaite qu’elles aboutissent,

car par suite de ces razzias perpétuelles, toute sécurité a

disparu. Peut-être pourrai-je alors pénétrer quand même dans le

pays des Hoggar, en prenant l’Aïr pour point de départ.

_19 nov._ — J’ai rendu visite au gouverneur Safi, son accueil

a été des plus aimables ; je dois beaucoup à cet homme, qui

fait pour moi tout ce qu’il peut. Il me raconte que, dès mon

retour du lac Mihero, le cheikh a recommencé à faire valoir ses

prétentions et proféré des menaces. Safi lui a répondu : « Tu

peux tuer quelqu’un, c’est vrai ; mais sois sûr que si tu commets

un acte de violence contre mon hôte, je serai demain sur ta trace,

et qu’avec les Arabes du Fezzân, je tuerai cent hommes pour venger

celui-là[69] ». Il paraît que le cheikh s’est éloigné sans dire

un mot. Safi croit que je pourrai aller dans l’Aïr avec la grande

caravane, et qu’une recommandation du sultan d’Agadès pourrait

me valoir la protection du chef des Aouélimiden qui me mènerait en

sûreté à Tombouctou. La caravane part dans quinze jours. Je ne puis

aller au Soudan qu’en compagnie des Kel-Guérès ; à Tombouctou,

qu’avec l’aide des Aouélimiden. La route à l’ouest d’Agadès

traverse des pays nouveaux et de grand intérêt ; peut-être

pourrai-je aussi m’avancer de Tombouctou jusqu’à Ségou.

J’entends dire que les Hoggar désirent vraiment la paix. Safi

veut qu’elle soit conclue par l’intermédiaire de l’autorité

turque, ce que les Hoggar veulent précisément éviter ; ainsi tout

est remis en question. Je prévois que les Hoggar seront de plus

en plus sous l’influence de Ghât, c’est-à-dire des Turcs,

car ceux-ci n’ont qu’à envoyer les Arabes du Fezzân dans

l’Ahaggar pour amener les Hoggar à composition. Cette razzia

opérée avec des chevaux dans un pays si désolé et si lointain[70]

est un précieux enseignement pour les Français ; elle leur apprend

ce qu’on peut faire au Sahara avec de la cavalerie légère[71].

_20 nov._ — Visite à Safi, chez qui j’ai fait la connaissance du

fils de Toufik. Celui-ci va d’abord à Djanet chez son père, qui a

entrepris des négociations avec les Hoggar. Safi prétend qu’en sa

compagnie j’arriverais en sûreté à Agadès. Malgré son teint

noir[72], ce jeune homme a des traits tout à fait européens et

une physionomie sympathique ; mais il veut partir déjà dans trois

jours, et je suis obligé d’attendre la caravane du Fezzan pour

acheter du grain.

Pendant que j’étais chez Safi, survint Ikhenoukhen qui se

mit à parler en targui. J’ai su ensuite que le Kel-Ouï lui

a demandé si j’étais musulman ; c’est à cette condition

seulement qu’il veut m’emmener dans l’Aïr : Ikhenoukhen a

répondu affirmativement. Oufenaït est arrivé ensuite, et je suis

sorti avec lui ; je lui ai demandé ce qu’il serait disposé à

faire au cas où un Anglais ou un Allemand le prierait de venir le

chercher à Ghadamès ; il s’est déclaré prêt à le guider, et

m’a assuré que dans ce cas Ikhenoukhen n’aurait rien à dire ;

par contre, tout Français devrait s’adresser à Ikhenoukhen,

c’est-à-dire lui payer l’_aada_.

Cet après-midi, Othman s’est dit également disposé à venir

chercher des voyageurs à Ghadamès. Si un Français voulait se mettre

sous sa protection, dit-il, il n’aurait qu’à se faire passer pour

un Anglais ou un Allemand, et pourrait alors venir même par Ghadamès

sans qu’Ikhenoukhen puisse élever de prétentions[73]. Les Touareg

demandent aux voyageurs chrétiens une _aada_ de 100 thalers[74].

Ce soir, visite de Hassan de Tounine, qui vient chercher des

remèdes pour son oncle Mahadi. Je lui fais part de mon intention

de m’affilier à l’ordre des Senousiya ; il m’approuve fort,

en me disant qu’il ne faut que deux jours pour cela ; il va en

parler à Mahadi[75]. Le soir, je suis allé chez Dedekora, qui m’a

également conseillé de m’affilier à un ordre religieux ; j’en

recueillerais les avantages surtout au Soudan, auprès des fanatiques

_khatas_. J’ai donné comme motif que pendant mon périlleux

voyage au Mihero j’ai fait ce vœu, si je devais revenir sain

et sauf. Dedekora m’a conseillé de faire avant de me coucher

quelques ablutions et quelques prières, et de faire ensuite ce

que j’aurai trouvé bon dans mon sommeil. Je compte lui dire que

j’ai rêvé que j’appartenais à deux ordres, celui de Senousi

et celui de Mouley Taïeb ; mes amis de Tounine sont du premier,

et Dedekora du second. Le premier me sera très utile au Soudan ;

le second, pour un voyage à Tombouctou.

_22 nov._ — J’ai pu sortir ce matin. Chez Safi, j’ai assisté à

une discussion importante. Ikhenoukhen était présent avec Oufenaït

qui parlait avec une grande violence, tandis qu’Ikhenoukhen ne

cessait de l’exhorter au calme. Il y avait encore un envoyé

d’Abd-el-Kader, le cheikh d’In-Salah. Voici ce dont il

s’agissait : Les gens d’Ikhenoukhen ont pris aux Hoggar beaucoup

de chameaux dans le voisinage du Touât, et enlevé du même coup un

certain nombre de chameaux touatiens : ce sont ceux-ci que réclame

Abd-el-Kader. L’autorité de ce chef est grande[76].

_23 nov._ — Safi est malade, et a fait défendre sa porte ; Ahmed,

son secrétaire, l’est aussi. Cette fièvre vous affaiblit très

vite et ne cède pas facilement à la quinine. Demain arrivera du

Fezzân une caravane de grain et d’orge, ce dont il y a ici grande

pénurie. Quant aux dattes, on n’en a pas du tout en ce moment ;

on en attend du Fezzân.

Cet après-midi, j’ai la visite d’Abd-el-Kader de Ghadamès,

qui me demande un remède pour les maux de dents et me parle de

ses voyages. Il a vu à Ghadamès les deux voyageurs français[77]

et les avait avertis, dit-il, mais ils ne l’avaient pas cru,

parce qu’ils avaient une entière confiance en Ikhenoukhen. Cet

homme a été en Europe, et sa conversation et son caractère me

déplaisent. Je ne me fie pas à lui.

_24 nov._ — Safi, très malade, ne reçoit pas. Longue visite du

fils de Toufik ; il est très curieux et s’intéresse à tout ce

que je lui montre ; mais il est très ignorant lui-même, même au

sujet de son propre pays : ainsi il n’a pas pu me dire si l’on y

trouve ou non des associations religieuses[78]. Il m’a dit qu’on

y chasse le lion et l’autruche à cheval, et que les léopards sont

également nombreux. Il ne connaissait pas le nom targui qui désigne

le crocodile, parce que dans l’Aïr on l’appelle autrement ;

en général, j’ai remarqué que bien des noms de plantes et

d’animaux cités par Duveyrier font place à d’autres termes dans

l’Aïr ; ceux-ci sont sans doute empruntés à la langue haoussa.

_25 nov._ — J’ai apporté à Safi des pilules de quinine ; il

les a acceptées avec reconnaissance. J’ai fait avec Othman la

revision de mon herbier, pour apprendre les noms indigènes.

_26 nov._ — Rendu visite à Safi délivré de sa fièvre. En

ville, il y a grande disette de vivres, et chacun se presse autour

du _cheikh-el-bled_, qui fixe les prix de vente des arrivages du

Fezzân, sans doute pour éviter que les indigents ne reçoivent

rien. On nous a donné deux kel d’orge pour 23 piastres, et c’est

là une grande faveur.

_27 nov._ — Safi me parle en termes très flatteurs des gens

de l’Aïr, notamment de Hadj Bilkhou. De chez lui je vais chez

Dedekora, à qui je reproche de ne plus venir me voir, il s’excuse

en invoquant ses affaires. Au sujet de mon affiliation, il me

conseille l’ordre de Mouley Taïeb, et pourtant lui-même

fait partie des Madaniya. Il croit que cela ne fera aucune

difficulté. Je veux donc m’affilier à cet ordre et à celui

de Senousi. Malheureusement mon ami Hassan de Tounine n’y

met aucun empressement ; je n’ai pu le voir lors de ma visite

au village. Dedekora me conseille d’aller chez le kadi et de

renouveler l’acte de foi en présence de deux témoins, puis de

faire deux rikaa à la mosquée ; le kadi me donnerait alors une

attestation écrite.

_28 nov._ — Je suis allé chez le kadi : c’est un homme au teint

foncé et aux manières communes. J’ai amené la conversation

sur le terrain médical, ce qui m’a été très avantageux,

car le kaïd est presbyte et n’y voyait presque plus, faute de

lunettes. Je suis allé chez moi, et j’ai eu la chance de trouver

des verres appropriés, qui lui ont pour ainsi dire rendu la vue,

et ont fait de lui mon meilleur ami.

_29 nov._ — Dedekora me dit que si le kadi ne me demande pas

de dire la formule, je puis sans autre retard m’affilier à un

ordre religieux. Je vais à Tounine voir le chérif, mais je ne

trouve que mon ami Hassan, qui me conseille d’entrer d’abord

dans l’ordre de Mouley Taïeb, ce qui est plus facile, car il me

serait trop difficile, d’après lui, de suivre simultanément les

prescriptions des deux confréries. J’ai l’impression que le

chérif n’approuve pas ou même veut empêcher mon affiliation aux

Senousiya ; du moins Hassan a-t-il laissé échapper cette parole :

« Le chérif est d’avis que tu n’entres que dans l’ordre

de Mouley Taïeb ». Peut-être cependant ne trouve-t-il pas bon

d’appartenir à plusieurs ordres, parce qu’on ne peut suffisamment

se consacrer à chacun d’eux[79] ? Je vais prendre des informations.

Au retour, je fais une visite au cheikh, sur le conseil de Hassan. Il

a gardé une attitude convenable ; mais ensuite, Hassan m’a raconté

qu’il attend toujours encore un cadeau et a même déclaré que,

sinon, je n’arriverais pas au Soudan. Il craint que je ne sois un

parent de Mlle Tinné, et ne puisse le dénoncer à Stamboul et lui

causer des désagréments.

Dedekora s’est malheureusement bien refroidi ; il ne s’empresse

pas de me faire entrer dans l’ordre de Mouley Taïeb, bien qu’il

sache combien j’y attache d’importance.

J’ai assisté cet après-midi, chez le kadi, à un procès

où le marchand Abd-el-Salam était plaignant et le prévenu un

esclave. L’esclave avait déjà reçu la bastonnade, mais de façon

très modérée ; je suppose qu’il avait attendri les soldats

avec de l’argent. Le kadi a jugé avec une grande équité, bien

qu’Abd-el-Salam, arguant de ses hautes relations, réclamât une

peine sévère. L’esclave s’en est tiré avec la menace qu’on

lui couperait les mains si on l’y reprenait.

Rencontré mon ami Hassan, qui m’avertit de ne pas aller en ce

moment à Tounine ; je soupçonne là-dessous une menace du cheikh

Eg-Bekr, qui attend en vain des présents.

_1er décembre._ — Le frère de Hassan est venu me chercher de la

part d’El-Mahadi, qui m’attend à Tounine. J’apprends que mes

soupçons étaient fondés : le cheikh a juré que, si je ne lui

donne pas 50 thalers et un burnous, je n’arriverai pas vivant

au Soudan. Mahadi m’a montré une série de médicaments et de

poisons qu’il a rapportés de Tunis.

Le kadi continue à me traiter avec considération, mais il a admiré

aujourd’hui mon burnous de façon fort suspecte : il me faudra sans

doute en faire le sacrifice ; peut-être déclarera-t-il alors que je

suis un vrai croyant, et m’en donnera-t-il l’attestation écrite.

J’ai eu ce soir une affaire désagréable avec Ikhenoukhen, qui

était assis avec quelques amis près de la route, et qui, me voyant

passer, s’est permis de demander à haute voix où donc allait

le _kafir_[80]. Je n’ai pu m’empêcher d’aller à lui et de

lui reprocher sa conduite ; je lui ai dit que c’était doublement

malhonnête de la part d’un homme de son rang et de son âge. Les

assistants ont voulu me faire croire que j’avais mal entendu,

mais ils m’ont dit aussi que je n’étais pas sage de parler avec

cette franchise. Je crois, au contraire, qu’il n’est pas mauvais

de leur montrer que je ne crains pas leurs jugements.

J’ai fait malheureusement une petite bévue à la mosquée, j’ai

commencé la prière lorsque le prêtre avait déjà pris la parole,

ce qui a excité la gaîté de quelques personnes. Dès que j’ai

vu mon erreur, je me suis assis tranquillement. Il est absolument

nécessaire que je me mette entièrement au courant de tous ces rites,

et je n’en tiens que davantage à entrer dans une confrérie.

Demain, Dedekora doit enfin aller avec moi chez le mokaddem.

_2 déc._ — Arrivée d’une grande caravane du Fezzân avec des

vivres. Toute la ville est en joie. Le kadi à qui je fais ma visite

me raconte que les _Djinn_[81] lui ont dit dans son sommeil que je

suis un vrai croyant et qu’il faut me protéger ; il me donnera

donc des lettres de recommandation pour son ami le marabout Toufik,

lors de mon départ.

Visite à Beschir, qui me reçoit froidement comme toujours. Je

lui demande s’il pourra me donner de l’argent sur les lettres

de recommandation que son frère m’a délivrées. Il prétend

qu’il n’en a pas en ce moment : mensonge. Ainsi, malgré mes

deux lettres de crédit, me voilà tout à fait abandonné, et il me

faut chercher de l’argent, sous peine d’attendre bien des mois

un envoi de Tripoli. Ce soir, visite du chérif, qui n’a pas non

plus été très aimable.

Dedekora m’évite visiblement ; j’ai fini par le joindre

dans la rue et l’ai questionné au sujet de mon entrée dans

l’ordre de Mouley Taïeb ; il a répondu que le mokaddem me

conseille de m’adresser au chérif. Ainsi une défaite, on ne veut

pas m’admettre. L’amitié du kadi me devient d’autant plus

précieuse. Je veux demander franchement à Safi, pourquoi tous mes

amis s’écartent de moi[82]. Il est le seul qui se soit toujours

montré bienveillant à mon égard. J’ai demandé au chérif où

je devais aller pour apprendre à connaître un grand marabout, si

je devais aller à Tombouctou, chez Bakkay, ou ailleurs ; il m’a

recommandé Sokoto. Ce doit être un joli foyer de fanatisme !

_3 déc._ — J’ai rencontré aujourd’hui chez le kadi, un

pèlerin de Chinguit[83], dont la physionomie m’a frappé : il

ressemble à un Indou. Comme le kadi parlait de ma foi musulmane,

j’ai vu distinctement un sourire moqueur sur les lèvres du

pèlerin. Il n’en croit pas un mot. Il a beaucoup parlé de Nderen

— sans doute Saint-Louis du Sénégal — et m’a dit qu’il

y vient des caravanes de Tombouctou. Il me conseille de donner la

préférence à la route de Sokoto, car les Aouélimiden ont tué

beaucoup de ses compagnons[84].

_5 déc._ — Cet après-midi, visite à Abd-es-Salam, beau-frère de

Safi. C’est un homme très agréable, à physionomie ouverte. Il est

d’avis que je ne dois pas prendre la route directe d’Agadès à

Sokoto, elle n’est pas sûre. Il vaut mieux gagner Kano en passant

chez les Touareg Dougama[85] dont je n’aurai rien à craindre.

_6 déc._ — Des Kel-Ouï sont venus m’offrir de me louer leurs

chameaux. Mais il me faudrait d’abord voir Safi seul à seul,

ce qui est extrêmement difficile.

_7 déc._ — Tous mes efforts pour avoir avec lui une entrevue

particulière ont été vains. Il m’a conseillé toutefois de

retarder mon départ. Othman veut aussi me retenir ici, pour me

mener dans le Hoggar.

Oufenaït me raconte que la partie de l’oued Mihero renfermant

des mares à crocodiles s’étend sur trois jours de marche. Il

appelle ce chapelet de petits lacs _tarera_ ; on ne trouve de grands

crocodiles que dans les plus vastes. Il ne tarit pas en éloges au

sujet de ces vallées, qui sont celles où il habite avec ses gens

en temps de paix[86].

_8 déc._ — Revu chez le kadi le pèlerin de Chinguit, qui m’a

accompagné à la maison, où je lui ai montré mon koran et ma

carte. Il connaît les chiffres européens, mais non les chiffres

arabes. Il me nomme un chrétien, John Nicola, pour qui il témoigne

beaucoup d’attachement ; il n’a pas, dit-il, de meilleur ami

à Nderen. D’après lui, le pays situé au sud de Chinguit se

nomme Al ; toute la région au sud du Baghena appartient au sultan

de Ségou. Lui-même a été dévalisé par les Touareg entre

Chinguit et Tombouctou, de sorte qu’il a dû continuer sa route

en mendiant. On semble l’avoir largement secouru dans le Kano,

car il en parle avec enthousiasme. Il a trouvé les Aouhen[87]

moins généreux. Je lui ai fait présent d’un grand morceau de

mousseline neuve, ce dont il a paru fort satisfait.

_9 déc._ — Les nouvelles au sujet de la paix deviennent plus

favorables. Ahitaghel[88] a écrit une très belle lettre à

Ikhenoukhen, disant qu’assez de braves gens sont morts des deux

côtés et que la lutte a assez duré ; que du dehors, les Français,

les Turcs et les Tibbous regardent les Touareg et se réjouissent

de les voir se déchirer et s’affaiblir ; qu’il vaut donc mieux

faire la paix. Mais il ne fait pas cette proposition par crainte,

car, même avec l’aide des Turcs, Ghât ne peut rien contre lui,

et les Arabes pas davantage ; mais son cœur se fend à l’idée

que les Touareg se détruisent les uns les autres et ouvrent leur

pays à l’étranger. Il propose que les notables se réunissent

dans la plaine d’Admar près de Djanet, et fassent une assemblée

à laquelle assisteraient aussi trois cheikhs de l’Aïr et le

chérif de Tounine.

C’est Mahadi qui m’a fait part de cette nouvelle. Il croit que je

pourrai très bien voyager chez les Hoggar, si la paix est faite ;

mais il ne me promet pas catégoriquement de m’accompagner :

il voudrait évidemment se faire payer très cher.

_10 déc._ — J’ai vu deux chérifs de la Mecque qui sont en

route pour le Soudan et ont rendu visite à Safi. Ces pèlerins

passent ici pour aller s’établir chez les chefs soudanais qui

leur donnent de riches aumônes.

J’ai donné au kadi un beau burnous noir qu’il m’avait demandé

sans détour ; il me gratifie en échange d’un talisman long de

7 pieds, qu’il a rédigé et que je suis obligé de porter dans

mon turban.

_11 déc._ — Visite d’Othman, qui a acheté un nouveau sabre et

me demande de l’argent, je suis obligé de répondre par un refus,

car ces demandes pourraient devenir périodiques.

_12 déc._ — J’ai écrit toute la journée. J’ai terminé mon

rapport à la Société de géographie, jusqu’au moment de mon

retour à Ghât. Je remets à plus tard le récit de mon excursion

à Markharéré[89], pour que ceci au moins soit publié.

_13 déc._ — Cet après-midi, comme je causais devant la maison

de Safi avec beaucoup de personnes, deux jeunes gens m’ont appelé

_kafir_ en passant. Je les ai suivis jusqu’à leur maison et les ai

invités à se rendre avec moi chez le kadi. Celui-ci leur a fait une

semonce sévère et a ordonné au gendarme de les mener en prison et

de les bâtonner. Comme ces jeunes gens sont proches parents de Safi,

cet ordre leur a fait peu d’impression, mais Safi a confirmé la

sentence, ce qui les a bien étonnés. Ce sera une bonne leçon, et je

crois que personne ne m’appellera plus _kafir_. Le kadi a proclamé

partout que je suis musulman, et que quiconque m’appellerait _kafir_

commettrait un grave péché et tomberait sous le coup de la loi. Cela

a fait bon effet, au moins à l’extérieur[90].

_14 déc._ — Les deux jeunes gens qui sont frères de Safi,

ont passé la nuit en prison et ont dû payer chacun 5 _rial_

d’amende. Le kaïmakam les a vertement tancés devant tout le

monde ; on dit même qu’il leur a administré une correction en

particulier. J’ai voulu aller voir Safi ce soir, pour lui exprimer

mes regrets de n’avoir pas su que c’étaient ses frères et

de n’avoir pas évité cette scène désagréable, mais j’ai

trouvé la porte close. J’espère qu’il ne me gardera pas rancune.

_15 déc._ — Aujourd’hui, visite de Hassan-el-Mahadi de

Tounine. Il a été chez Sammit, où il a trouvé mon domestique

Staoui et le cheikh Eg-Bekr, échangeant des gros mots, parce que

le cheikh m’avait appelé _kafir_ et l’avait traité, lui, de

païen encore pire. Eg-Bekr a répété aussi qu’il me tuerait,

lorsque je serais en route pour le Soudan. Il faut que l’autorité

soit bien faible, pour que ce meurtrier puisse en pleine ville me

menacer d’assassinat.

J’ai vu ce soir Safi, aussi aimable que d’ordinaire. Je crains que

la paix ne se fasse pas de sitôt, personne n’en parle. Ikhenoukhen

est parti pour l’ouadi Taneskrouft, à cause de ses troupeaux. Je

me demande toujours si je dois rester ou partir.

_16 déc._ — Staoui a apporté ce matin une belle djoubba rouge au

gouverneur, qui l’a acceptée avec bienveillance. En me promenant

hors la ville, j’ai rencontré le chérif Mohammed, qui m’a

appelé de loin et m’a demandé si j’allais au Soudan. J’ai

répondu que j’hésitais encore, sur quoi il m’a conseillé

d’attendre la paix, et d’aller ensuite avec lui chez les

Hoggar. Je m’étonne que cet homme si orgueilleux m’ait parlé

de la sorte.

J’ai été ce soir seul avec Safi pendant quelques minutes, et je

l’ai questionné au sujet de ce projet de voyage chez les Hoggar. Il

m’a dit que le chérif mentait, que personne ne pouvait tenter de

me mener dans ce pays ; bien plus, il se passerait encore au moins

un an après la conclusion de la paix, jusqu’à ce que les Hoggar

revinssent se montrer à Ghât, et offrissent ainsi une garantie

de leur sincérité. J’ai été étonné de le voir s’exprimer

d’une façon si catégorique après m’avoir tant fait attendre. Il

me semble avoir cru que je renoncerais entièrement à mon voyage.

_17 déc._ — Safi m’annonce que les Kel-Ouï vont partir avant

la fête, de sorte qu’il faudra me préparer en toute hâte. Il

est vrai qu’après la fête une troupe d’Ihadanaren[91] ira sous

la conduite d’Ouinsig apporter des marchandises des Ghadamésiens

dans l’Aïr. Ils passeront par Dider, ce serait une route très

intéressante et nouvelle. Safi va prendre des renseignements. Je

lui ai confié mon argent en le priant de me le changer ; c’est

une faveur que je lui fais, l’or étant très recherché ici.

_18 déc._ — Safi me fait dire de me tenir prêt dans quatre

jours. Il a trouvé des gens dignes de confiance et prêts à me

conduire. Je dois me fournir d’orge et de farine, et me dépêcher,

car, cette caravane une fois partie, il n’y aura plus d’occasion

de voyager en sûreté, mais seulement de petites troupes de Touareg,

à qui l’on ne pourrait se fier. Comment m’apprêter en si

peu temps ?

_19 déc._ — Les Kel-Ouï sont venus demander si je veux louer

leurs chameaux ou non ; j’ai dû leur répondre comme hier qu’il

me fallait d’abord acheter des vivres. Personne ne veut me vendre

du grain ; Staoui ne se donne d’ailleurs aucune peine, car il

ne veut pas aller au Soudan. Mon embarras est grand. Si je manque

cette occasion de partir, j’en chercherai une autre, car je suis

résolu à ne pas rester ici, où je ne fais que perdre du temps et

de l’argent. Safi, à qui j’ai confié quinze pièces d’or,

me fait attendre la monnaie. Espérons que je ne serai pas déçu

de ce côté-là !

_20 déc._ — Travaillé tout le jour à envelopper mes caisses

de cuir.

_22 déc._ — Allé à la mosquée. Je n’ai pas été peu surpris,

après la prière, d’entendre prononcer mon nom et une longue

attestation de ma foi. C’est une lettre que le kadi adresse au

hadj Bilkhou de l’Aïr, et qu’il fait lire au public.

La caravane voulait partir demain, mais j’apprends ce soir que

onze chameaux manquent à l’appel et ont sans doute été volés

à Titersine ; les Kel-Ouï vont donc rester encore quelques jours,

ce qui me permettra peut-être de partir quand même. Si seulement

Safi me rendait mon argent.

Oufenaït m’a dit aujourd’hui en présence de Safi qu’à aucun

prix il n’irait avec moi chez les Hoggar, même si la paix était

conclue, car ce sont des gens sans parole, et aucun de leurs hôtes

n’est assuré de ne pas être assassiné par eux.

_24 déc._ — Safi ne m’a toujours pas rendu mon argent, que

je lui avais confié pour qu’il en fît le change. C’est une

honte. Sammit m’a offert de me donner des marchandises, mais je

ne puis me procurer des vivres. Il ne manquerait plus que cela,

que le kamakam gardât tout mon numéraire.

_25 déc._ — Mes Kel-Ouï se sont enquis avec insistance si

j’ai enfin trouvé des vivres ; comme ils emmènent beaucoup de

chameaux à vide, ils désirent fort s’assurer les quatre charges

qui représentent mon bagage. Ils vont à Zinder, mais offrent de

me mener où je le désire. Safi me conseille de m’arrêter chez

hadj Bilkhou, à qui il me recommande, car à Agadès je ne connais

personne et n’ai aucun soutien. Safi tarde toujours à me rendre

mon argent !

Oufenaït me déclare aujourd’hui qu’il restera mon ami, que

je lui donne ou non quelque chose ; c’est vrai, il est le seul

qui n’ait rien mendié[92]. Aussi je regrette de ne pouvoir lui

faire un beau présent, mais il recevra au moins quelque chose ;

peut-être cela profitera-t-il à d’autres voyageurs.

L’Imam m’a demandé une médecine pour ses yeux, et m’a fait

remarquer que lui aussi a droit à quelque chose, pour avoir lu

la lettre de recommandation à la mosquée. Comment satisfaire à

toutes ces exigences ?

Le dernier rapport d'un Européen sur Ghât et les Touareg de l'Aïr · 第 3 / 12 段