Il en résulte pour le paysage une grande monotonie. Si loin qu’on

pénètre dans le massif, on rencontre toujours les mêmes formes ;

les crêtes et les sommets sont tous au même niveau ; tous les

profils montrent les mêmes gradins en escaliers, correspondant aux

différentes couches, toutes les vallées sont creusées de même dans

les longues terrasses d’éboulis qui forment, en quelque sorte,

le degré inférieur de la montagne. Couvertes de pierres noires

et entièrement dépourvues de plantes, ces terrasses ont tout à

fait le caractère de _hamâda_ et contrastent avec la végétation

des oueds sableux situés en contre-bas. C’est seulement au point

de rencontre de deux oueds, que les vallées s’élargissent aux

dépens des terrasses d’éboulis et forment un semblant de plaine.

Le lendemain matin, à 9 heures, nous quittâmes notre retraite,

après que mes compagnons eurent refroidi avec de l’eau les cendres

de notre campement, de peur qu’un Hoggar les trouvant chaudes ne

devinât notre présence dans ces parages. Nous marchâmes vers

le mont Adamoulet ; à gauche, le plateau de Tasili prolongeait

au loin sa surface sombre et brillante, sans un point de repère

sur lequel on pût reposer sa vue. A droite, nous avions les pentes

entièrement nues de l’Ikohaouen. Nous découvrions maintenant la

longue muraille du mont Ouaderous.

Nous fîmes halte pour réparer la crosse brisée de mon fusil. Othman

procéda de la manière suivante : il prit un morceau de peau sèche,

provenant d’un pied de chameau, et le mit à tremper dans une

de nos outres. Lorsque la peau fut convenablement ramollie, elle

fut nouée avec des tendons autour de la crosse, puis recouverte

entièrement de ficelle. Dès qu’elle eut de nouveau séché au

soleil, je pus manier de nouveau mon fusil redevenu rigide comme

devant. Si bien que j’ai préféré dans la suite conserver cette

ligature, plutôt que de confier mon fusil à un forgeron. Je dois

faire remarquer encore que l’eau dans laquelle la vieille peau

avait macéré ne nous fut pas moins servie en guise de boisson.

Nous reprîmes la marche à 4 heures et arrivâmes bientôt à la

falaise à pic de l’ouadi Ireren, qui s’allonge vers le nord,

entre l’Adamoulet et l’Ikohaouen. Les parois verticales de cet

ouadi sont un sérieux obstacle pour les chameaux des Touareg, qui

l’évitent volontiers. Nous suivîmes la rive droite pour chercher

une sente praticable, et bien que nous eussions soin de mener nos

chameaux par la bride et de guider, pour ainsi dire, chacun de leurs

pas, ils tombèrent plus d’une fois dans les éboulis. J’eus

ainsi à déplorer la perte de mon baromètre anéroïde, de sorte

qu’il est devenu impossible de contrôler les observations que

j’avais faites jusqu’ici.

L’ouadi Ireren — appelé aussi Erinerine — est une des vallées

les plus vertes de cette région. Une forêt de _tehak_ (_Salvadora

Persica_) de lauriers roses[51] et de tamarix la couvre sur une

longue distance, et la gorge est creusée à une telle profondeur,

au-dessous du niveau de la hamada, que les rayons du soleil sont

arrêtés la plupart du temps par ses hautes parois, et que la

température y est sensiblement plus fraîche. Othman se dépêcha

de sortir de ce petit paradis terrestre, car le moindre cri de nos

chameaux y éveillait un écho formidable, qui pouvait trahir notre

présence. Nous allâmes donc camper dans une vallée latérale,

qu’on appelle l’oued Adamouline.

Le lendemain, nous revînmes dans l’oued principal, dont nous

dûmes escalader la rive gauche, avec autant de difficultés que

nous en avions eu à descendre.

Arrivés sur le plateau, au pied du mont Adamoulet, nous vîmes tout

à coup des formes humaines émerger d’une gorge voisine. Avant

que je m’en fusse aperçu, mes deux compagnons m’avaient quitté

et s’étaient portés au galop, la lance levée, au-devant de ces

inconnus. Mais cette pantomime guerrière fit place presque aussitôt

à une conversation paisible, car mes Touareg avaient reconnu des

gens de leurs tribus. C’étaient trois hommes qui apportaient des

dattes de l’oued Tedjoudjelt et qui apprirent seulement que la

razzia était contremandée et que tous les Azdjer se repliaient sur

Ghât. Ils se dépêchèrent de continuer leur route, louant Allah

de ce que cette fois ils n’avaient pas rencontré de Hoggar.

Nous franchîmes encore une gorge tributaire de l’oued Ouadersine,

et après avoir contourné par le sud le mont Ouadersine[52], nous

descendîmes le long de l’oued Igargar-Mellen, qui tient son nom

des dunes de sable clair qu’on trouve près de son origine. Ces

dunes sont adossées au côté sud d’une haute muraille est-ouest,

qui fait partie du mont Ouadersine, et la présence de ces amas de

sable fin étonne, au milieu d’un plateau qui en est totalement

dépourvu. Il ne peut être question ici de désagrégation sur

place, puisque tout le pays se compose des mêmes grès, et se trouve

évidemment soumis aux mêmes actions érosives. Il faut admettre que

le vent du nord, balayant la falaise, a laissé le sable s’amonceler

derrière elle, de même qu’il dépose une traînée de sable

derrière chaque colline ou chaque broussaille qui lui fait obstacle.

Nous trouvâmes un puits dans l’oued Igargar-Mellen, au pied du

mont Errouine ; il ne contenait pas d’eau, ce qui arrive rarement,

paraît-il.

_31 octobre._ — Nous reprîmes notre route, en descendant l’oued

vers l’aval[53]. Un grand nombre de tamarix, de gommiers et de

hautes broussailles couvraient le lit sablonneux de la rivière,

qui compte parmi les plus fertiles de la montagne.

Je remarquai ici, pour la première fois, un arbuste élevé, qui me

rappela les casuarinas. Ses branches minces et dénuées de feuilles,

toutes verticales, formaient un fourré épais, dans lequel se cachait

le tronc vigoureux et presque d’une seule venue. D’innombrables

petites fleurs, uniformément réparties sur toute la plante,

couvraient les branches, et une capsule desséchée me montra de

nombreuses graines surmontées d’une aigrette soyeuse.

Le nom tamachek de cette plante est _ana_[54]. Je ne l’ai

rencontrée que rarement, au cours de ce voyage.

A 8 heures, nous prîmes la direction du nord, en suivant toujours

l’oued Tafelamine, encaissé à cet endroit entre de hautes cimes

qui portent le même nom. L’oued Nasaret est un affluent de gauche

de l’oued Tafelamine, et non de droite, comme l’indique la carte

de Duveyrier. En rectifiant cette petite erreur, je tiens à déclarer

que cette carte m’a été excessivement utile, et qu’en général

le livre de Duveyrier a été mon meilleur guide dans ce pays.

Pendant que nous cheminions le long de l’ouadi, je vis, près

de la crête d’une paroi de roc à droite, une traînée noire,

qui se prolongeait parallèlement aux couches horizontales de la

montagne. On me dit que c’était une plante nommé _telokat_[55],

qui ne se rencontre qu’à des endroits inaccessibles.

A 11 heures, nous étions en face de la haute montagne

d’Aloumtaghil, qui force l’oued Tafelamine à faire un coude

dans l’est. Nous quittâmes alors l’oued, et, remontant le lit

d’un torrent dans la direction de l’ouest, nous gagnâmes l’oued

Mihero. L’oued Tafelamine et l’oued Mihero se réunissent en aval,

un peu au nord du mont Aloumtaghil.

Dès que nous eûmes franchi la muraille rocheuse qui les sépare,

nous entrâmes dans un véritable fourré de tamarix et de

_tehak_. L’oued Ireren lui-même ne s’était pas montré aussi

touffu. Une liane nommée _arenkad_[56], aux feuilles en forme de

cœur, enveloppait les plus hauts tamarix et déroulait ses longues

spirales, du sommet de leurs branches ; elle formait un véritable

réseau, qui transformait certains bouquets d’arbres en un fourré

impénétrable.

Nous n’avancions qu’avec difficulté. Bien que nous fussions

haut perchés sur nos montures, à chaque instant les branches des

tamarix nous fouettaient la figure, et les têtes inclinées des

roseaux nous dominaient encore[57].

Les chameaux finirent par renoncer à se frayer passage, et nous

dûmes marcher dans le lit même de l’oued, rempli d’un sable fin,

où nos bêtes enfonçaient profondément à chaque pas. Les reflets

éblouissants de cette bande de sable imitent à s’y méprendre

ceux d’une eau courante. Et l’illusion est entretenue par les

hautes touffes d’herbe qui pendent le long des rives surplombantes,

et par les roseaux qui bordent le lit des deux parts.

A 2 heures, nous fîmes halte au milieu de l’ouadi,

devant un bouquet de roseaux, et Othman me dit : Voici le

_sebarbarh_. J’entendais distinctement un clapotement liquide,

et lorsqu’à l’aide de mes deux Touaregs, j’eus traversé le

fourré à grand’peine, je me vis en face d’un petit bassin de

4 à 5 pieds de diamètre, à la surface duquel paraissaient sans

cesse des bulles d’air : de là ce clapotement que les Touareg

ont voulu exprimer par le nom de _sebarbarh_. La profondeur de ce

bassin était d’environ 5 pieds près du bord.

L’eau en est assez insipide, à peine salée ; elle n’a aucune

odeur. Les Touareg comparent naturellement ce bouillonnement à

l’ébullition de l’eau sur le feu, et prétendent que la source

est bouillante. Elle avait en réalité 37°5 centigrades, alors que

le thermomètre à l’air en marquait 30. On dit qu’après de

fortes pluies la source déborde et entraîne alors du sable avec

elle. On voit, en effet, aux alentours, un dépôt blanchâtre qui

provient de ces inondations.

Un second bassin était situé à quelques mètres de là, près

de la rive gauche de l’oued. Ici encore, on entendait les

bouillonnements de l’eau au milieu des roseaux, et même des

coassements de grenouilles ; seulement le sol marécageux était si

peu consistant que je dus renoncer à pénétrer plus avant.

Il paraît qu’il existe encore plusieurs sources analogues,

mais quelques-unes sont ensablées et suintent à peine, tandis que

d’autres se cachent dans des fourrés impénétrables. On me dit

qu’il existe en amont une source froide nommée _Inholar_.

Nous ne nous étions arrêtés que juste le temps nécessaire,

et nous continuâmes à remonter la rivière. Je remarquai un mur

de 15 de pieds de long, bâti en pierres brutes, sans mortier, qui

semblait avoir formé une enceinte oblongue. Les Touareg me dirent

que les _Jabbaren_ l’avaient bâti pour y dormir. Tout à côté

est la source dite des Imanghasaten, qui jaillit d’une terrasse

basse formée d’un grès différent. L’eau suinte également en

un point situé au bas de cette terrasse. La source supérieure a

des bulles de gaz ; l’eau en est sensiblement salée.

Des gazelles vinrent à passer ; je tirai sur l’une d’elles qui

tomba, mais se releva presque aussitôt. Othman, la lance levée,

la poursuivit sans pouvoir l’atteindre. Je continuais mon chemin,

lorsqu’à ma grande surprise j’aperçus un troupeau de chèvres

qui, dans leur effroi, se pressèrent les unes contre les autres

et firent front contre moi. Aucun berger n’était visible, bien

que deux sacs de dattes fussent suspendus tout près de là à une

branche d’acacia.

Othman devina de suite que mon coup de fusil avait effrayé ces

gens qui ne pouvaient évidemment attendre que des Hoggar. C’est

pourquoi il se mit à agiter son burnous blanc au bout de sa lance,

en criant aussi fort que possible : _el afia ! el afia[58] !_ Mais

il n’obtint aucun résultat : personne ne se montra. Le roc ne

conservait aucune trace de pas. Je m’étais réjoui de manger

de la viande fraîche, dont j’étais privé depuis longtemps, et

j’espérais pouvoir acheter une chèvre ; nous fîmes donc halte

dans un petit ouadi, non loin de la source, et nous attendîmes avec

impatience le retour du berger fugitif.

Enfin j’aperçus, à l’aide de ma longue-vue, un homme qui

guettait derrière une roche, tout au haut de la montagne. Il ne

descendit pas, malgré nos appels : évidemment les Hoggar ont

la réputation de ne pas tenir leur parole ; seulement sa femme

apparut tout à coup en parlementaire dans une direction tout

opposée[59]. Immédiatement, Othman abaissa son voile sur sa figure,

tandis que la femme, se cachant à demi le visage d’un pan de

son vêtement, s’asseyait sur une pierre. Othman s’accroupit à

terre à quelque distance, et ce fut ainsi, en détournant la tête,

qu’ils commencèrent de loin la conversation. Il en résulta

que le berger, au bruit de mon coup de fusil, et à la vue d’un

cavalier voilé qui galopait la lance levée, n’avait pas douté

de l’arrivée des Hoggar, et avait cherché son salut dans la

fuite. Lorsque l’homme vit, du haut de son observatoire, que sa

femme nous quittait, il descendit lentement par un grand détour et

vint nous saluer.

Aucun de mes Touareg n’eut l’idée de se moquer de sa frayeur,

et, bien que ce ne fût pas un noble, on garda toujours vis-à-vis

de lui une certaine réserve. Plus tard, je demandai à Othman si,

en cas d’absence du berger, il ne se serait pas cru le droit de

tuer une chèvre, quitte à indemniser à Ghât le propriétaire du

troupeau : « Personne n’oserait, répondit-il, car aucune femme

ne voudrait plus nous regarder ! »

Le soir, le fils du berger nous apporta une calebasse remplie de

viande pilée, mais comme on y avait ajouté du lait aigre, je ne

pus y toucher.

Nous partîmes le lendemain, 1er novembre, de bonne heure, pour

remonter la rive gauche de l’oued dans la direction du sud. Une

blanche traînée de dunes était adossée à gauche, au flanc

d’une montagne. A 9 heures nous arrivâmes à un monticule couvert

de roseaux et entouré de restes de murs, au milieu desquels se

trouvait un bassin rempli d’eau. Cette source porte le nom de

Djogog. Les murs étaient faits de gros cailloux cimentés avec de

l’argile, et avaient d’un à deux pieds d’épaisseur. Le tout

avait la forme d’un carré d’environ dix pas de côté. Dans le

voisinage se trouvent des enceintes modernes de pierres sèches que

les bergers ont élevées pour parquer leurs troupeaux, et qu’un

étranger prendrait aisément pour des ruines.

Le pays devenait plus plat, les montagnes s’écartaient les unes

des autres, et à droite, à côté du mont Nasaret, nous apercevions

la hamada. Nous traversâmes alors l’oued Mihero, élargi à cet

endroit par le confluent de plusieurs rivières, et nous suivîmes

la rive droite. Partout on voyait les traces irrécusables d’une

ancienne crue : des touffes d’herbes accrochées aux buissons ou

des débris de bois et de branches déposés le long des rives. On

me disait que les crocodiles descendent quelquefois jusqu’ici.

A midi, nous découvrîmes pour la première fois de l’eau dans le

lit de la rivière[60]. Nous avancions avec précaution pour ne pas

effaroucher les sauriens, qui, au dire de mes compagnons, éventent

l’homme avec une finesse d’odorat remarquable. Nous fîmes halte

au milieu de l’oued, en plein fourré, car Othman regardait avec

inquiétude du côté du plateau, où il soupçonnait la présence

des Hoggar.

Nous allâmes à pied jusqu’au bas de la berge, à un endroit

où le lit rocheux de l’ouadi conservait quelques grandes

flaques d’eau. Je vis en effet tout autour de ces mares des

traces nombreuses de pattes de crocodiles : elles étaient si

nettement imprimées dans la vase, qu’on reconnaissait même

les écailles dont la partie interne est revêtue. La patte de

devant laisse une empreinte qui a presque la forme d’une étoile,

tandis que celle de la patte postérieure ressemble assez à celle

d’un pied d’enfant. Les trois orteils du côté externe n’ont

pas laissé d’empreinte de griffes[61]. Au pied de la berge en

surplomb s’ouvraient des galeries nombreuses où les monstres

ont l’habitude de faire la sieste. Mais c’est en vain que les

Touareg essayèrent de les chasser de leurs retraites à l’aide de

longues perches. Je remontai plus haut jusqu’à une deuxième et

à une troisième mare ; partout on trouvait des traces fraîches,

mais les animaux restaient invisibles.

Il paraît qu’on trouve en amont des _rhédir_ bien plus

considérables, où se tiennent les plus grands crocodiles (les

traces que j’ai vues sont celles d’animaux de 5 à 6 pieds).

Je fis l’impossible pour décider mes compagnons à avancer encore,

pour arriver à en voir au moins un ; mais la crainte des Hoggar

fut la plus forte, et les deux Touareg me pressaient de retourner

en arrière. Ils ne voulurent même pas camper où nous étions,

et cherchèrent un endroit plus caché, où les gens de la hamada

ne pourraient pas nous apercevoir.

Bien que je n’aie donc pas réussi à voir un crocodile de mes yeux,

leur présence dans la partie supérieure de l’oued Mihero ne peut

faire de doute. _Il n’y a pas de lac Mihero_, car même ces mares

plus considérables de l’amont, auxquelles les Touareg donnent

le nom de _bahar_, ne sont pas autre chose que des creux du lit de

la rivière, qui conservent toujours un peu d’eau. Les Touareg

assurent formellement que l’oued ne s’élargit pas en bassin

lacustre, et que l’eau est ainsi répartie le long de son parcours.

Les crocodiles se nourrissent des nombreux poissons que j’ai

vus nager dans les mares. Après une longue pluie, les mares sont

remplacées par un courant d’eau vive, qui amène les crocodiles

à descendre en aval ; dès que les eaux baissent, ils se réfugient

dans les cuvettes les plus profondes. On dit qu’il n’y a plus

de crocodiles en amont d’Ahérer.

Le voyageur qui pourrait séjourner pendant quelque temps dans

l’oued Mihero y trouverait certainement une faune et une flore

bien plus riches que celle qu’on a coutume d’observer dans

cette région[62].

_2 novembre._ — Nous quittons la verte rivière et nous reprenons

la direction de l’est, ayant à gauche une ligne continue de

montagnes, à droite la hamada et quelques collines. Nous suivons

la rive droite de l’oued Nasaret, qui vient du flanc nord de la

montagne du même nom. Nous faisons halte dans l’oued Tesorar,

affluent de l’oued Tafelamine.

_3 nov._ — Nous croisons l’oued Igargar-Mellen, au point où

il se détourne vers le nord. Peu après nous descendons dans

une gorge profonde — une ramification de ce même oued — où

nous sommes étonnés de trouver autant de verdure : toutes ces

vallées encaissées sont infiniment plus fertiles que les couloirs

superficiels toujours exposés au vent[63].

Ici l’_amateltel_[64] tapisse les parois de roc, et des bouquets de

lauriers-roses tout couverts de fleurs alternent avec des _telokat_

à baies comestibles (_syconium_), que je vois pour la première

fois. Si l’on considère que je n’ai pu observer qu’en passant

les plantes qui se trouvaient sur mon chemin, et que je n’en ai pas

moins rencontré tant d’espèces nouvelles, quelles découvertes

n’est-on pas en droit d’attendre de l’exploration méthodique

de ce massif central du Sahara ! Puisse-t-il être bientôt possible

de parcourir ces vallées en toute sécurité ! Mais en ce moment

il nous faut passer en toute hâte, car l’ennemi peut paraître

à tout moment.

Nous franchissons successivement l’oued Tafelamine, deux branches

de l’oued Tasouni et enfin l’oued Tehennet, qui aboutit à

l’oued-Ireren. Nous venions de descendre au fond de ce dernier,

lorsque nous fûmes surpris par un violent orage, qui nous força à

chercher un refuge sous une roche surplombante. Mouillés jusqu’aux

os, sans feu, sans autre nourriture que des dattes, nous passâmes

une triste nuit sous notre toit de pierre. Othman, qui connaissait

bien le danger de ces averses, craignait qu’une crue subite ne

vînt emporter nos chameaux et tout le reste. La pluie ne cessa

qu’au matin.

A six heures du matin, nous escaladons péniblement la paroi de roc,

et, bien que les Touareg se soient eux-mêmes chargés de tous les

bagages, nos malheureux chameaux tombent plusieurs fois. On ne saurait

croire ce dont ces bêtes sont capables dans la montagne ; un mulet

en ferait à peine davantage. Enfin arrivés en haut, nous leur

rendons leurs charges, et les braves animaux fatigués reprennent

la marche avec lenteur. Encore quelques passages difficiles —

nous croisons l’ouadi Azet — et nous prenons une demi-heure de

repos ; nous n’avons plus d’obstacles à franchir. Devant nous,

la Hamada déroule de nouveau sa surface monotone à l’infini.

A 4 heures, nous faisons halte dans l’oued Edjef-n-amouni dont

le vaste lit est couvert de tamarix magnifiques ; ces arbres y

réussissent mieux qu’ailleurs, et les Touareg viennent se fournir

ici de bois de lances.

_5 nov._ — Nous quittons l’oued, où nous avons rencontré

quelques Imrhad, qui veulent mener leurs troupeaux de chèvres dans

le voisinage de Ghât.

Nous continuons à traverser le morne Tasili, à peine accidenté par

quelques légères dépressions et quelques broussailles. C’est

ici que le Targui se sent à l’aise. Son œil de lynx découvre

l’ennemi à des distances prodigieuses, et, si la lutte est

inégale, sa rapide monture l’emporte comme le vent à travers les

hamadas pierreuses. Othman m’assure qu’il oserait se risquer au

cœur du pays ennemi, car il sait bien qu’aucun mehari ne gagnerait

de vitesse la bête qu’il monte en ce moment. Tandis que la lenteur

de mon chameau me serait fatale ; mes compagnons pourraient rapidement

se mettre hors de péril, mais moi je suis en quelque sorte cloué

au sol ; c’est pourquoi, me dit Othman, son bon mehari lui serait

inutile, car jamais il ne m’abandonnerait pour fuir. Heureusement

que je n’ai pas eu à faire l’expérience de sa fidélité !

Le vaste horizon ne nous révèle rien de suspect, et c’est en

chantant que mes Touareg cheminent sur la hamada. Ce sont surtout

des chants de guerre, la plupart pleins de mélodie. Othman se met

à chanter dès qu’il a l’espace devant lui ; dans la montagne,

au contraire, il marche silencieux, tout yeux et tout oreilles,

et évite de faire le moindre bruit.

Nous arrivâmes à Tintorha au soir. Depuis quelques jours, mes forces

déclinaient visiblement, car les continuelles visites des Touareg

au début de notre voyage avaient bien vite réduit nos provisions

à quelques dattes et un peu de biscuit, nourriture absolument

insuffisante à la longue. Mouillé jusqu’aux os à diverses

reprises, sans que nous eussions pu nous sécher en allumant du feu,

j’étais devenu si faible, que mes Touareg étaient obligés de me

hisser sur mon chameau. A Tintorha, ma fatigue devint telle, que je

restai plusieurs jours étendu entre des roches qui m’abritaient

contre le vent froid de la nuit.

Par bonheur, des parents d’Othman campaient ici, et ils me

soignèrent de leur mieux. Ils m’avaient décidé à boire du lait

de chamelle, ce qui n’avait fait qu’aggraver mon état. Sur ma

demande, ils me firent alors un fort bouillon de viande de chèvre,

qui donna de suite les meilleurs résultats. A partir de ce moment,

ces braves gens ne se lassèrent pas de m’en fournir. Il me

suffisait d’un signe pour les faire accourir, et même la nuit,

l’un d’eux se mettait toujours à mon service. Je me rappellerai

toujours avec une profonde gratitude les bons soins que j’ai reçus

de ces pauvres[65] Touareg.

Le 9 novembre, j’étais redevenu assez fort pour remonter sur mon

chameau. Amma nous avait quittés, car il avait sa famille dans le

voisinage ; mais nous avions pour compagnon un frère d’Oufenaït,

cheikh des Imanghasaten. Le 10, à la source d’Ihanaren, nous

apprîmes par un Targui qu’Ikhenoukhen avait encore changé

d’avis, et que la razzia devait avoir lieu. Othman reçut cette

nouvelle avec enthousiasme, et n’avait plus qu’une idée : aller

à Ghât pour prendre part à l’expédition avec ses amis. De mon

côté, j’avais hâte de retrouver ma bonne maison de Ghât et

une nourriture plus substantielle ; nous tombâmes donc d’accord

de continuer notre route pendant toute la nuit.

Nous reprîmes donc la marche à travers les plateaux mornes

qui s’étendent à l’ouest des dunes de Ghât. Un brouillard

automnal voilait le paysage et bornait la vue, en dépit du ciel

resplendissant d’étoiles. Au petit jour, les brumes se levèrent,

et nous découvrîmes les cimes des palmiers de Tounine. Quelques

heures plus tard, nos chameaux s’agenouillaient devant les portes de

la ville. Mon serviteur, à qui l’on avait prédit que je mourrais

de la main des Hoggar, m’accueillit avec joie en remerciant Allah

de mon heureux retour.

* * * * *

CHAPITRE III

=SÉJOUR A GHAT=

(12 Novembre 1876. — 4 Janvier 1877).

A peine arrivé, je reçois la visite de Touareg chargés de

renouveler auprès de moi les réclamations du cheikh Bou-Bekr. Il

prétend que l’expédition anglaise ayant fait un cadeau à sa

famille, je suis tenu d’en faire autant à son égard. Je lui fais

dire que les Ghadamésiens et moi nous sommes dans le même cas :

ceux-ci lui ont payé chacun un thaler, et je suis prêt à faire

de même. Ainsi finit cette nouvelle tentative.

_13-16 novembre._ — Othman retourne à Tintorha : on s’attend

à une incursion des Hoggar, car les Azdjer ont tué cinq hommes de

la tribu des Taïtoq[66] et enlevé leurs chameaux.

Je prépare mes lettres, car les Ghadamésiens vont rentrer chez

eux dans quelques jours.

Les Hoggar ont fait irruption à Djanet et ont enlevé les chameaux

des Ihadanaren[67].

_17 nov._ — Je suis allé à la mosquée ; il n’y a plus personne

qui trouve à y redire. J’ai fini par dénicher ici de l’opium,

il est vrai, à un prix exorbitant ; grâce à ce médicament,

je me remets vite et je puis sortir.

Le dernier rapport d'un Européen sur Ghât et les Touareg de l'Aïr · 第 2 / 12 段