GHÂT
ET
=LES TOUAREG DE L’AÏR=
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
* * * * *
_Le Sahara_ (Paris, Hachette, 1893, in-8o) 10 fr.
_Pourquoi Flatters et ses compagnons sont morts_ (Paris, Challamel,
1896, brochure in-8o) 1 fr.
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Lyon. — Imp. PITRAT AINÉ, A. Rey Successeur, 4, rue Gentil. — 17697
LE
DERNIER RAPPORT D’UN EUROPÉEN
SUR GHÂT
ET
=LES TOUAREG DE L’AÏR=
=(JOURNAL DE VOYAGE D’ERWIN DE BARY, 1876-1877)=
TRADUIT ET ANNOTÉ
PAR
HENRI SCHIRMER
Professeur de Géographie à l’Université de Lyon.
[Décoration]
PARIS
LIBRAIRIE FISCHBACHER
(Société anonyme)
33, RUE DE SEINE, 33
* * * * *
1898
=NOTE DU TRADUCTEUR=
* * * * *
C’est un nom peu connu en France que celui d’Erwin de Bary. Sa
dépouille repose ignorée dans un coin de l’oasis de Ghât, et
l’on ne songe guère à lire, dans la revue étrangère où il a
été imprimé jadis, son journal de route, seule trace qui reste
de son activité évanouie. Cependant son œuvre inachevée mérite
mieux que cet oubli.
L’Aïr, où il a pénétré, est une des contrées les plus
curieuses et les moins connues du globe. Ses montagnes, son climat
sont encore un problème pour le géographe. Pour le naturaliste,
c’est un de ces pays d’élection où ont pu survivre quelques
échantillons de flore et de faune, témoins d’une époque
antérieure et d’un climat disparu. L’historien y cherche la
trace d’une civilisation nègre très ancienne, et celle des
relations qui unirent peut-être l’Egypte antique au coude du
Niger. Le commerçant y voit la station la plus importante de la
route la plus facile qui traverse le Sahara.
Or, ce pays n’a été que deux fois l’objet d’une exploration
européenne. Les résultats de la première, celle de Barth et
Richardson (1850), sont universellement connus. La seconde (1876)
est celle dont nous publions la traduction aujourd’hui.
On ne trouvera pas chez Erwin de Bary cette profonde érudition
d’orientaliste, ni cette faculté d’investigation merveilleuse,
qui ont rendu presque inimitable son immortel prédécesseur. Mais il
a noté avec une conscience rare tout ce qui lui semblait de nature à
intéresser un explorateur, et même en pays déjà parcouru, comme à
Ghât par exemple, il a su observer bien des faits nouveaux. De plus,
on est assuré de trouver en lui un observateur sincère. Aucune
préoccupation politique ou commerciale n’a influé sur son
jugement. Son rêve a été celui d’un naturaliste : étudier
les parties inconnues du Sahara méridional. Erwin de Bary fut un
des derniers adeptes de cette école d’explorateurs du milieu
du siècle, qui ont eu pour seule ambition le développement des
connaissances humaines.
Aujourd’hui que cette région est en quelque sorte réservée
par traité à l’exploration scientifique française, il nous a
donc paru utile de mettre à la portée du lecteur français cette
dernière relation d’un témoin oculaire. Elle comprend deux
parties d’origine différente :
1o Un rapport, rédigé à Ghât par le voyageur, au retour de son
voyage dans le Tasili jusqu’à l’Oued-Mihero, et publié en 1878
dans la _Zeitschrift_ de la Société de géographie de Berlin ;
nous en donnons la traduction, en y ajoutant quelques pages qui nous
ont semblé dignes d’être reproduites, et que nous empruntons au
carnet de route in-extenso ;
2o A partir du 1er novembre 1876, ce journal de route lui-même[1],
écrit au jour le jour, et que le voyageur n’a pas eu le temps
de revoir. Il eût été facile de faire le travail dont il se fût
certainement acquitté lui-même, c’est-à-dire de mettre un peu
d’ordre dans ces notes prises sur le moment. Nous avons dû nous
incliner devant la nécessité supérieure de ne pas introduire dans
ce récit un mot qui n’ait pas été écrit par le voyageur. Nous
avons seulement élagué quelques détails purement personnels et
des redites qui auraient rendu la lecture fastidieuse, et nous avons
tâché de suppléer par un index des noms géographiques au manque
d’ordonnance des matières.
Nous n’avons pas eu à nous occuper de la construction de
l’itinéraire, déjà porté sur les feuilles 12 et 19 de
l’excellente carte d’Afrique au 1/2.000.000, dressée sous la
direction du commandant de Lannoy de Bissy. Quant aux indications
de température, pression barométrique, etc., éparses dans le
journal de route, on les trouvera réunies à la fin de ce volume,
sous forme de registre météorologique, à côté de deux notes
rédigées par le voyageur lui-même sur la géologie du Sahara
central et sur la végétation de l’Aïr.
H. SCHIRMER.
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=NOTICE BIOGRAPHIQUE=
* * * * *
Erwin de Bary est issu d’une famille très ancienne, dont on
retrouve le nom parmi la chevalerie qui suivit Philippe-Auguste à
la troisième croisade, et dont la patrie d’origine est la vieille
cité franque de Tournay. Vers 1675, après que Tournay eut cessé
de faire partie du royaume de France, cette famille, qui avait
embrassé la Réforme, dut émigrer pour fuir les persécutions
de l’Inquisition espagnole, et s’établit successivement à
Francfort, à Amsterdam et enfin en Bavière[2], où Erwin de Bary
naquit en 1846. Il étudia d’abord les sciences naturelles aux
Universités de Leipzig et de Zurich, puis à Munich où il acquit
en 1869 le diplôme de docteur en médecine. En même temps, déjà
docile à sa vocation africaine, il se pénétrait de Barth et de
Duveyrier, et apprenait l’arabe et le dialecte des Touareg du
Nord. En 1873, toujours hanté par son rêve, il alla s’établir
médecin à Malte, pour être plus à portée de l’Afrique et
se familiariser davantage avec les usages de la Tripolitaine et du
Fezzan. Il fit à cet effet, en 1875, une excursion préparatoire dans
les monts du Ghourian[3]. Un an plus tard, il partait définitivement
de Tripoli pour Ghât, avec la caravane d’un marchand tripolitain.
Lui-même se faisait passer pour un médecin turc et arriva sans
encombre, le 10 octobre 1876, dans la célèbre cité saharienne.
On verra par son journal de route à quelles difficultés il se heurta
par la suite. Obligé de renoncer à son projet d’exploration
du Hoggar, arrêté successivement, dans sa marche audacieuse,
sur le plateau de Tasili et dans l’Aïr, il rentrait à Ghât,
le 3 octobre 1877, ayant essuyé de grandes fatigues, mais plein
d’espoir. « Dans quinze à vingt jours, écrivait-il le même soir,
je compte retourner dans l’Aïr. Ma santé est excellente. »
Moins de vingt-quatre heures après il était mort. Il avait
achevé gaîment sa soirée chez le Kaïmakam, à causer avec
ses connaissances. A six heures du matin, son serviteur voulut le
réveiller, mais il ne put y parvenir, bien qu’il le secouât
de toutes ses forces. « Sa respiration, dit un rapport officiel,
était celle d’un homme profondément endormi. » Lorsqu’on
revint le voir vers dix heures, il était déjà raide et froid.
Cette fin étrange était-elle la suite de ses privations et de ses
fatigues ? ou n’a-t-il pas plutôt succombé à l’absorption
d’un narcotique, d’un de ces poisons que les notables de Ghât,
à ce qu’il rapporte lui-même, avaient coutume de faire venir de
Tunis ? Dans son inexpérience, l’infortuné voyageur avait excité
plus d’un soupçon, commis plus d’une maladresse. Faut-il croire
à un acte de fanatisme, ou encore à un ressentiment personnel,
longuement dissimulé, et qui se serait traduit par un crime le
jour où, contre toute attente, de Bary revint sain et sauf de
l’Aïr ? C’est une de ces sinistres énigmes dont le Sahara
garde le secret.
* * * * *
GHÂT
ET
=LES TOUAREG DE L’AÏR=
* * * * *
CHAPITRE PREMIER
=LA VILLE DE GHÂT=
Ghât, vue du dehors, a un air de forteresse. C’est à peine si
quelques petites portes interrompent l’uniformité de la longue
muraille de terre brune, qui fait à la cité une ceinture dentelée
de créneaux. Le drapeau turc flottait sur le point culminant de la
ville. Des hommes de haute stature, drapés dans de longs vêtements
blancs, entraient et sortaient par ces petites portes, sous lesquelles
ils étaient obligés de se courber profondément ; çà et là on
apercevait l’uniforme d’un soldat turc. Ce calme et ce silence
avaient quelque chose d’étrange pour moi qui étais habitué
à trouver aux abords des villes l’encombrement et la rumeur de
la foule et des chariots. Ici il n’y a point de voitures et même
point de rues ; rien que d’étroites ruelles où le sable abonde et
étouffe jusqu’au bruit des pas. Toutes les portes sont gardées par
des soldats, qui se font livrer les armes de ceux qui entrent et les
leur restituent à la sortie. Dans la ville, beaucoup d’habitants
me saluèrent, en exprimant leur satisfaction de voir arriver un
médecin ; ils croyaient que j’allais rester désormais ici. Une
ruelle escarpée nous mena aux ruines d’un ancien château qui
occupait jadis le sommet de la colline, aujourd’hui complètement
envahie par les maisons ; tout à côté est celle de Hadj Mustapha,
où j’ai élu provisoirement domicile.
L’architecture des maisons est remarquablement primitive. Presque
toujours on pénètre par le vestibule (_skifa_) dans une cour
carrée donnant accès à trois chambres ou magasins qui occupent
chacun un côté du bâtiment. Il n’y a point de second étage, ni
de fenêtres : la lumière pénètre par la porte et par de petits
trous pratiqués _ad libitum_ dans la muraille en terre. Nulle
part on ne trouve de clous plantés dans les murs, car l’argile
s’effrite trop facilement ; on se sert de longs piquets de bois,
qui sont d’un bien meilleur usage. Les portes sont également sans
ferrures : elles sont faites de planches de palmier réunies par des
lanières de cuir. Voilà comment sont toutes les maisons de Ghât ;
celle du kaïmakam même ne se distingue pas des autres.
Ici, il n’est pas d’usage de laisser se reposer les arrivants ;
la maison se remplit aussitôt de visiteurs qui, toute la journée,
ne font qu’entrer et sortir. Chacun cherche à se renseigner
autant que possible sur la situation de l’étranger, pour supputer
la valeur des présents qu’il se laissera extorquer ; chacun se
recommande à lui et vante sa propre influence et son autorité,
beaucoup demandent déjà un cadeau provisoire en attendant.
Parmi tous ces hommes voilés, je retrouve avec plaisir deux vieilles
connaissances : le _hadj_ Mohammed Dedekora, que j’ai connu à
Tripoli lors de son voyage à la Mecque, et un jeune marchand de
Tounine[4], que j’avais soigné à Tripoli et qui m’en a gardé un
souvenir reconnaissant. Ce sont eux qui m’ont aidé à reconnaître
dans la foule des Touareg qui m’entourent les personnages qui sont
d’importance pour moi.
Le kaïmakam de Ghât, Es-Safi, m’a fait le meilleur accueil. Il
m’a reçu avec ces mots : « Cette ville appartient au Sultan,
tu es ici tout autant en sûreté que dans toute autre ville des
Osmanli ; les Touareg n’ont aucun droit à l’intérieur des
murs ; si l’un d’eux venait à t’obséder de ses réclamations,
tu n’aurais qu’à m’en instruire, et je te ferais avoir la
paix. » Es-Safi est un homme aussi intelligent qu’énergique et
qui sait admirablement comment traiter les Touareg. C’est le fils
de ce Hadj-el-Amin qui, nous le savons par Duveyrier[5], avait fait
tous ses efforts pour décider les Turcs à l’annexion de Ghât. Ce
qui n’avait pas réussi au père a profité maintenant au fils.
Une garnison d’environ deux cents hommes occupe la ville et donne
au _kaïmakam_ une autorité et un prestige qui s’étendent
au loin[6]. Sur l’esplanade, entre la mosquée et la caserne,
stationne un canon en acier, se chargeant par la culasse, avec
l’inscription : _Carlsruhe, 1872_. Ce canon tonne aux solennités
religieuses et autres fêtes, et le bruit qu’il fait remplit
les Touareg d’admiration. Ils se figurent qu’en cas de guerre
l’effet de cette unique pièce serait énorme, de sorte que
l’effet moral est considérable pendant la paix.
Les habitants de Ghât et les marchands étrangers sont naturellement
enchantés de l’occupation de la ville. Auparavant, ils étaient
entièrement à la merci des caprices des Touareg et n’étaient
sûrs ni de leur fortune ni de leur vie. Il fallait contenter
les cheikhs des différentes tribus, avant de se risquer sur leur
territoire, et ces rançons atteignaient un chiffre considérable,
car il suffisait d’un mécontent pour rendre problématique la
sécurité si chèrement acquise. Dans la ville même, les Touareg
se conduisaient comme en pays conquis. Si à leur appel une porte
ne s’ouvrait pas assez vite, ils la brisaient, et les habitants
pouvaient s’estimer heureux s’ils échappaient aux coups. Le
Targui prenait sans façon les objets qu’il trouvait à son gré,
et malheur à qui voulait protester ! C’est ainsi que les choses
se passaient autrefois[7]. Comme tout a changé depuis !
Avant d’entrer dans la ville, le Targui est forcé de déposer ses
armes, et on ne les lui rend qu’à la sortie[8]. C’est en vain
qu’il veut se faire nourrir aux dépens d’autrui ; rarement une
porte s’ouvre devant lui, et s’il se laisse aller à son penchant
à la violence, le kadi le condamne sans merci à la peine de la
prison, qui est pour lui un châtiment intolérable. Affamé et mal
vêtu, il erre dans les rues, maudissant intérieurement les Turcs,
qui ont introduit ici des lois étrangères. La situation des chefs
est naturellement meilleure, car s’ils n’ont pas d’autorité
dans l’intérieur de la ville, ils n’en restent pas moins les
seuls maîtres du désert, et ils continuent à imposer les caravanes
qui paient pour passer sans encombre.
Pour éviter les querelles, les cheikhs se sont partagé, une fois
pour toutes, les droits de protection qui se transmettent comme un
héritage. C’est ainsi que chaque marchand de Ghadamès compte
parmi les Azdjer un ou plusieurs patrons à qui il paie chaque fois 7
thalers[9], sans compter 2 _rial_ par charge de chameau. Voilà ce que
le marchand est tenu de donner suivant la coutume ; mais ce n’est
pas tout. S’il veut vivre en bons termes avec les chefs touareg,
il lui faut faire des cadeaux dont la valeur, s’il est riche,
dépassera de beaucoup les taxes régulières. On conçoit que les
Touareg attachent le plus grand prix à cette source de revenus, et
que chacun défende sa part avec une inquiétude jalouse. C’est
la question de savoir par qui serait protégé un riche marchand
de Ghadamès qui a été cause de la longue guerre allumée,
aujourd’hui encore, entre les Hoggar et les Azdjer.
Chose curieuse, un Ghadamésien qui va au Soudan, par Ghât n’a
point de taxe à payer[10] ; mais il donne 40 _rial_ au retour. Les
Tébous de Djiouaï et d’Aguelal paient à Ikhenoukhen seul une
somme de 2 _rial_ par tête d’esclave ou par charge de chameau. Les
Kel-Ouï sont exempts de toute taxe[11].
L’administration turque n’a pas touché à cet état de choses,
et ne percevra ni impôt, ni douane pendant les deux premières
années de l’occupation ; mais, plus tard, la situation changera
sans doute au détriment des Touareg, qui perdront peu à peu leur
indépendance[12]. Et pourtant — on s’en aperçoit à bien des
symptômes — les seigneurs du désert trouvent déjà intolérable
la domination très atténuée qu’on leur impose aujourd’hui. Il
est vrai que Ikhenoukhen a reçu le burnous d’investiture, et
qu’il attend tous les jours l’arrivée du firman de Stamboul ;
mais les autres chefs des Azdjer ne se tiennent pas pour liés par
la démarche de leur émir, et ne manquent pas de protester —
souvent de la façon la plus irrespectueuse — chaque fois qu’on
leur parle de la souveraineté du Sultan.
Si les Turcs essayent de gouverner davantage et surtout s’ils
exigent des tribus touareg le payement d’une taxe quelconque,
on peut être assuré qu’il y aura des conflits. Les Touareg
n’appellent-ils pas leurs voisins du Fezzan de façon méprisante :
« Les gens qui payent l’impôt. »
L’annexion de Ghât est due en première ligne au cheikh
Hadj-el-Amin et à sa famille, qui tenait à s’assurer le
gouvernement de la ville, et en second lieu aux efforts de tous les
négociants étrangers, qui avaient à se plaindre des exactions
des Touareg. Ikhenoukhen ne s’est joint à leurs instances qu’au
moment du plus grand péril, alors que les Hoggar lui avaient infligé
les pertes les plus sensibles et qu’il n’avait que le choix de
se soumettre à eux, ou d’appeler les Turcs à son secours. Il
opta pour le dernier parti. Mais les tribus n’ont aucune sympathie
pour les Turcs et regardent Ahitaghel, l’émir hoggar, comme le
futur chef des Touareg[13], tandis qu’Ikhenoukhen a perdu tout
son prestige.
Mon arrivée à Ghât a donné lieu chez les Touareg à un débat
très vif : il s’agissait de savoir qui avait droit à mes
présents. Après de longues discussions, il a été convenu que
l’héritier de Hatita, le protecteur de l’expédition anglaise
de Richardson, était seul qualifié pour les recevoir. D’après
la coutume targuie, c’est le fils aîné de la sœur aînée qui
hérite, et c’est ainsi qu’Othman, un chef des Imanghasaten,
est devenu mon protecteur.
La persistance des hostilités entre les deux grandes fractions
des Touareg du Nord ne me permettait pas de songer à l’objet
principal de mon voyage, c’est-à-dire à l’exploration du
massif de l’Ahaggar. Je voulus au moins tenter de pénétrer
jusqu’au fameux lac Mihero, pour y vérifier la présence des
crocodiles. Lorsque je fis part de ce projet à mes nouveaux amis,
ils furent d’avis que je ne pourrais me risquer aussi loin en
pays ennemi qu’à la faveur d’un _rhezou_ opérant dans le même
sens. Othman se déclara prêt à me guider. Comme on avait déjà
convoqué les guerriers pour une nouvelle incursion en pays hoggar,
je dus faire mes préparatifs sans retard. Le lieu de rassemblement
des Touareg Azdjer était Dider ; et les tribus s’y rendaient de
toutes parts, de sorte que je pouvais traverser le pays sans grand
danger. Mon départ eut lieu si vite, que je dus laisser à Ghât
mes lettres et mon rapport inachevés.
Nous laissons là un instant le rapport du voyageur qui continue
au chapitre suivant par le récit de son voyage au Tasili, et nous
extrayons du journal de route _in extenso_ les notes suivantes,
relatives à ces premiers jours de résidence à Ghât.
_10 octobre._ — Nombreuses visites de Touareg. Mohammed Dedekora
me dit que la famille des Imanan[14] ne compte plus que deux hommes
et sept femmes ; les autres ont été tués dans la dernière que
relie qu’ils ont eue avec les Oraghen. Les Imanan habitaient ici
avant la venue des autres Touareg, mais durent peu à peu subir la
loi du plus fort.
Les Touareg n’ont qu’une femme et pas de concubines esclaves. Les
plus belles sont les femmes des Imanan.
_11 octobre._ — Dedekora me donne des détails sur
l’assassinat de Dournaux-Dupéré. Il fut tué sur la route
de Ghât entre El-Mouilah et Timassinine[15]. Les quatre
Ifoghas qui accompagnaient les Français en qualité de guides
avaient prémédité l’assassinat. Quatre autres Ifoghas[16]
attendaient sur la hamâda sous une tente ; lorsque les voyageurs
s’approchèrent, le négociant Joubert voulut prendre son fusil,
mais ses compagnons ifoghas le rassurèrent en lui disant que
c’étaient des gens d’Ikhenoukhen. M. Joubert fut immédiatement
massacré. Dournaux-Dupéré voulut fuir, mais il fut immédiatement
rejoint et tué, car il n’avait pas d’armes. Parmi les meurtriers
qui avaient attendu sous la tente, on dit qu’il y avait un
Khamta. Les Français savaient que les Ifoghas étaient en mauvais
termes avec Ikhenoukhen. L’on me dit même que, s’ils étaient
venus avec Khetama, on les aurait sans doute tués de même[17].
Lorsqu’un Targui fait un serment et veut tenir sa parole, il porte
trois fois sa main droite à son front. Tous les Touareg ont cette
coutume qui s’appelle _timmi_. Cette cérémonie est nécessaire
lorsqu’ils donnent l’_aman_, sans quoi l’on ne peut se fier
à leur parole.
Le jeune fils du cheik Eg-Bekr vient me rendre visite et veut à toute
force que je lui donne un burnous de drap. Il crie et tempête parce
que je l’éconduis. Son père est l’assassin de Mlle Tinné[18].
Mon ami de Tounine me dit que les Azdjer comptent environ trois cents
guerriers, et les Hoggar mille[19], autrefois c’était les Azdjer
qui étaient le plus nombreux.
_12 octobre._ — Je vais avec Hassan à Tounine, qui est situé au
nord de la ville. C’est un village à part, dont les habitants sont
en relations d’amitié avec les Hoggar. C’est pourquoi un garçon
de Tounine ne peut se risquer à Ghât : il serait battu par la
jeunesse de cette ville. Par contre, les chérifs de Tounine jouissent
d’une grande autorité. Ils sont originaires de Touât[20].
J’ai vu dans le jardin de palmiers un oranger et un citronnier que
le cheikh a rapportés de Tripoli, il y a trois ans. L’un de ces
arbres a péri, mais l’autre est devenu très haut et se trouve
en ce moment tout chargé d’oranges jaunissantes. Les figuiers
portent également des fruits, mais sont petits encore[21]. Je note
une quantité de grenades ; elles sont blanches au lieu d’être
rouges. On cultive la vigne sur des claies, à la hauteur d’environ
3 pieds au-dessus du sol. Le _brambach_ pousse tout seul et a ici
des feuilles énormes[22].
On trouve des _Melania teberodata_[23] en grand nombre dans une
source de Tounine et dans les canaux d’irrigation. La plupart des
individus sont de petite taille.
Au retour j’aperçois de loin les huttes d’Ikhenoukhen ;
lui-même est assis devant l’une d’elles. Il a maintenant cent
deux ans[24]. Son légitime successeur est Kelala, mais celui-ci est
de caractère faible, presque un marabout ; aussi est-ce Eg-Bekr qui a
le plus d’influence[25]. On sait que les Arabes de l’Oued Châti
et les Azdjer ont battu les Hoggar près du mont Tifedest. Malgré
cette défaite, les Hoggar sont encore en possession de la majeure
partie du butin, et c’est pour cela qu’Ikhenoukhen ne veut pas
entendre parler de paix, car il a perdu presque tous ses troupeaux
et, qui plus est, deux de ses fils.
Le _kaïmakam_ a entendu parler de mon excursion à Tounine et me
fait dire aussitôt de ne pas aller hors des murs de la ville sans
un soldat d’escorte, car on ne peut se fier aux Touareg. Je dois
lui dire où je veux aller, et il me donnera toujours un homme pour
m’accompagner.
Les Touareg qui sont le plus purs de race sont les Aouélimiden ;
ce sont aussi les plus nombreux[26]. Leurs tribus se font en ce
moment la guerre.
Le _kaïmakam_ me montre une tige de crinoïde[27] qu’on a trouvée
aux environs de Ghât. On me dit que le mont Oudân[28] renferme de
l’or, mais que les chrétiens seuls sauraient l’y chercher.
Othman, neveu de Hatita, vient me rendre visite, en compagnie
d’Eg-Bekr. Le premier me réclame cent thalers, et son compagnon
cinquante. Comme je me récrie et leur demande pourquoi je dois payer
une somme aussi forte, Osman répond que je n’ai pas à payer pour
mes marchandises, mais pour ma tête. Je chassai l’insolent et
lui déclarai que Ghât n’était plus son pays, mais appartenait
au sultan, ce qui le mit fort en colère.
Lorsqu’un Targui parle du sultan, il met un peu de sable sur le
creux de sa main et souffle dessus en manière de dérision.
_13 octobre._ — Visite de mon ami Hassan de Tounine. Il a la
fièvre, et je lui donne de la quinine. En général, il y a beaucoup
de fièvres dans cette région[29].
Eg-Bekr[30] est du parti d’Ikhenoukhen, dont il a épousé une
fille. Si ce dernier meurt, Kelala deviendra émir de droit, mais il
est d’humeur trop douce pour avoir de l’influence ; par contre,
Eg-Bekr est redouté de tous pour sa violence, et c’est lui qui
a par suite le plus d’autorité.
A midi je suis allé pour la première fois à la mosquée, qui est
bâtie en terre, basse et sale à l’intérieur ; elle était bondée
de fidèles. On m’a regardé, mais sans rien dire. Sammit[31],
qui voulait m’accompagner, a disparu au dernier moment.
_17 octobre._ — D’après les renseignements fournis par mon ami
Dedekora on trouve à Ghât les quatre tribus suivantes[32] :
1o Les Ihadjenen, comprenant trois fractions ;
_a)_ Les Aït Tedjenen Hana, nombreux ;
_b)_ Les Aït el Mokhtar, peu nombreux ; c’est la tribu de Safi ;
_c)_ Les Aït Hamouden.
Tous ces Ihadjenen descendent des Tinylkoum.
2o Les Kel Rhapsa[33], eux aussi, sont de race Tinylkoum, mais ne font
pas partie des Ihadjenen. A une époque reculée, avant que ces tribus
ne vinssent à Ghât, cette ville était occupée par les Imekamesan
et les Kel-telek, dont on trouve encore aujourd’hui quelques
descendants dans la ville. Les quatre tribus sus-nommées vinrent à
Ghât après l’époque du prophète, et y trouvèrent les Imekamesan
et les Kel-telek. Les Imekamesan avaient été établis auparavant
à Halelberess, tout près de la ville, et les Kel-telek à Angaïan,
également dans le voisinage, où ils avaient une forteresse.
_15 octobre._ — Voilà trois jours que nous avons du _guebli_,
le ciel est tout gris et on dirait que tout le pays est dans le
brouillard. On me dit qu’à Ghât il en est souvent ainsi. Tout
le monde se sent malade ; on se plaint de lassitude de tous les
membres ; bien des gens ont de la conjonctivite. A midi grande
tempête de sable ; tout est enveloppé d’une brume grise ;
de ma petite terrasse on ne voit même plus les maisons voisines,
et la poussière affecte douloureusement les yeux.
— L’oncle de Hassan de Tounine me dit qu’il y a sur le mont
Oudân une espèce d’arbres au bois dur comme du fer, et qu’on
ne trouve pas ailleurs, même pas au Soudan.
Cet après-midi je reçois la visite de Mohammed Tini, le jeune,
qui me demande des remèdes. Tini a des esclaves pour commis à
Tombouctou, à Kano, à Kouka et dans l’Adamaoua. Il dit que, si
je pouvais aller chez les Hoggar, ce serait le plus court chemin pour
aller à Tombouctou. Une autre route va droit à l’ouest, mais les
pillards Aouélimiden la rendent très dangereuse. La route la plus
sûre est toujours celle du Soudan, mais c’est aussi la plus longue.
_16 octobre._ — J’apprends aujourd’hui qu’une grande caravane
est venue d’Algérie à Ghadamès ; il s’y trouve trois Français
qui ont un serviteur musulman ; ils veulent aller au Hoggar, et
emportent beaucoup de marchandises[34].
Eg-Bekr et Hadj-ech-Cheikh sont une seule et même personne[35].
Aujourd’hui Safi m’a fait venir, et j’ai trouvé chez lui Hadj
Mustapha Sammit, Othman et trois autres Touareg. Safi m’a déclaré
d’un ton quelque peu solennel que les Touareg s’étaient accordés
à reconnaître qu’Othman est celui qui a le plus de droits
sur moi[36], je dois donc lui donner autant que ce que donnent les
Ghadamésiens ; comme il ne veut pas de burnous, Sammit est d’avis
que je dois donner 10 thalers. Othman se déclare prêt à partir
demain avec moi pour l’oued Mihero ; mais je veux voir d’abord
s’il ne se produit pas d’autres prétentions, afin qu’on ne
me suscite pas de difficultés en route. Othman a la physionomie
d’un coquin ; ses yeux obliques et luisants me font songer à
un Japonais. Il paraît que son frère est tout le contraire : un
homme éminent sous tous les rapports ; mais les Hoggar l’ont si
grièvement blessé, qu’il ne se rétablira jamais. J’espère
partir d’ici avant que les Français n’arrivent, pour éviter
des commentaires qui leur nuiraient à eux comme à moi.
Dedekora me déclare que j’ai maintenant tous les droits
d’un Musulman ; nul n’oserait, dit-il, vérifier si je suis
circoncis ou non[37] ; c’est là, selon lui, chose tout à
fait secondaire. J’ai rendu visite à Mohammed Dedekora dans sa
maison. Il possède Ibn-Khaldoun, Bokhari[38] et beaucoup d’autres
livres.
J’ai vu quelques Tibbous qui attendent le moment de se joindre à
une razzia ; j’espère qu’elle n’aura pas lieu. Ces gens sont
laids, noirs[39], ont la bouche grande et une taille moins élevée
que les Touareg.
_17 octobre._ — Cet après-midi je reçois la visite d’Othman et
d’Oufenaït[40]. Ce dernier me réclame également l’_aada_[41],
et Othman me dit de lui donner quelque chose, puisqu’il est aussi
un cheikh ; mais comme Safi m’a dit expressément que je ne dois
l’argent qu’à l’un des deux, je réponds négativement,
ce qui donne lieu à une désagréable querelle entre les deux
chefs, à laquelle je mets fin en les priant de venir avec moi chez
le kaïmakam. Nous le trouvâmes dans la rue, assis avec beaucoup
d’amis, parmi lesquels Sammit, et qui s’écartèrent dès qu’ils
nous virent approcher. J’allai droit à lui et lui expliquai la
chose ; sur quoi il me tranquillisa en m’assurant que je ne devais
rien à personne, sauf à Othman. Peu à peu les autres chefs se
rapprochèrent, mais sans faire aucune allusion à notre affaire.
Au retour, je rendis visite au vieux Ikhenoukhen. Une jeune fille ou
une femme était assise, voilée, à côté de lui. Il parla beaucoup
des Français et dit que la Prusse et la Russie faisaient cause
commune contre la France ; que les Allemands étaient toujours en
relations avec les Russes et étaient aussi les ennemis du Sultan. Je
protestai du contraire, mais il ne me crut pas, et continua à
sourire d’une façon quelque peu enfantine[42].
_18 octobre._ — Ce matin, je vois de ma terrasse les Touareg assis
devant leurs paillottes, dans la plaine, au sud de la ville, leurs
longues lances fichées dans le sable devant eux. Souvent aussi ils
campent sur les nombreuses dunes qui s’étendent à l’est de
Ghât. De grands troupeaux de petites chèvres vont au pâturage,
sous la conduite d’un esclave. Les femmes vont aux sources — il
y en a un grand nombre dans le voisinage — et cherchent de l’eau
dans de grandes cruches rondes ; d’autres esclaves poussent des
ânes chargés de fumier pour les jardins. Le ciel, comme notre ciel
d’été, n’est pas entièrement sans nuages.
Aujourd’hui, Othman est venu chez moi encaisser 7 thalers (= 11
rial 1/2), montant du droit de passage acquitté par toute personne
venant de Tripoli ; ceux qui viendraient d’Algérie paieraient
à Ikhenoukhen. J’ai payé le même droit que les Ghadamésiens,
et je le dois à Safi, auprès de qui j’ai insisté pour être
traité comme les autres Musulmans.
Cet après-midi, j’ai fait le tour de la ville avec un sous-officier
turc et visité le mont Kokoumen, qui domine la ville de son versant
sud. J’ai trouvé de nombreux petits tumuli de pierres brutes, avec
un revêtement intérieur de gros blocs et une grande dalle recouvrant
le tout. La plupart avaient été ouverts par les chercheurs de
trésors, et les ossements avaient été dispersés. On raconte que le
Kokoumen a été habité avant la fondation de Ghât. Ces tumuli ont
de 5 à 6 pieds de diamètre et environ 4 pieds de hauteur. Toute
cette montagne est presque entièrement nue ; seule, la plante
desséchée qu’on appelle _el hîchen_[43] se voit partout.
_20 octobre._ — Ce soir, je suis appelé chez Eg-Bekr, qui
est atteint de fièvre typhoïde. Sa repoussante physionomie
est défigurée par le délire et la maladie. Je me garde de lui
administrer un remède, car s’il mourait, on ne manquerait pas
dire que je l’ai empoisonné. Il est curieux de voir disparaître
l’un après l’autre tous ceux qui ont pris part au meurtre de
Mlle Tinné.
_21 octobre._ — Othman est venu et m’a promis de faire
l’impossible pour me contenter pendant le voyage, seulement, je
dois lui donner d’avance les 3 thalers destinés au domestique qui
nous accompagnera. Je l’ai laissé mendier longtemps, et c’est
seulement ce soir, après lui avoir fait jurer de ne plus rien me
demander à l’avenir, que je lui donne cet argent, à sa grande
joie. Cet homme qui, au début me semblait si brutal, est devenu
tout à fait maniable, et je ne doute pas qu’il ne se conduise
bien en route.
CHAPITRE II
=VOYAGE AU TASILI ET A L’OUED MIHERO=
Le matin du 12 octobre, Othman vint visiter mon bagage et
mes outres. Nous laissâmes de côté tout ce qui n’était
pas absolument indispensable ; par contre, nous emportions
force munitions, et de quoi nourrir trois personnes pendant un
mois. J’attendais, déjà équipé, le moment de partir devant
la porte Sud de la ville, lorsqu’un messager du _kaïmakam_ vint
me demander au nom de son maître de déclarer par écrit que je
quittais Ghât de mon gré et que je n’avais eu aucun sujet de
plainte pendant mon séjour.
Cette demande, faite à ce moment, me rendit perplexe, car enfin
on semblait vouloir se mettre à couvert, en prévision du cas
où il m’arriverait malheur. Je retournai donc en ville et dis
franchement mon impression au gouverneur. Mais celui-ci m’affirma
de la façon la plus formelle que je pouvais me fier à mon compagnon,
et qu’on demandait cette déclaration écrite à tous les voyageurs
sans exception, pour prouver au pacha de Tripoli qu’ils étaient
satisfaits de l’administration. Un des assistants fit la remarque
caractéristique, qu’on n’était jamais sûr de rien, lorsqu’on
allait chez les Imrhad[44].
Comme j’ai pu m’en assurer, ces Imrhad ont la plus mauvaise
réputation, aussi bien chez les Aouélimiden et chez les Azdjer
que chez les Hoggar. La cause en est sans doute leur éloignement
habituel des centres de population sédentaire, et leur état de
misère relative, d’ignorance et de sauvagerie[45], tandis que les
nobles (Imocharh) acquièrent un certain degré de culture par leurs
séjours dans les villes telles que Ghât, In-Salah ou Ghadamès,
où ils entrent en contact avec beaucoup d’étrangers.
Je finis par donner l’attestation demandée et je retournai
trouver Othman. Celui-ci avait des discussions interminables avec
ses compatriotes, les uns ne voulaient pas me laisser voir leur
pays, les autres réclamaient des présents pour eux-mêmes. A 9
heures et demie, enfin, nous avions écarté ce dernier obstacle,
et nous prîmes la direction du Nord.
Nous traversâmes d’abord la plaine d’Etakhès, dont le sol
d’argile desséché est croisé d’un réseau de fissures, où
la forme du pentagone est répétée à l’infini. A 11 heures
nous étions arrivés dans l’ouadi Rhallé, qui ne se distingue
des environs que par une bande de végétation plus riche ; dans
l’Est s’étendait une rangée de collines plates, restes d’une
hamada que l’érosion continuée sans trêve a fini par découper
en tables isolées. A gauche nous avions le bord du Tasili, plateau
médiocrement élevé, dont les roches noires s’étendaient à
l’infini jusqu’à l’horizon de l’Ouest. Nous fîmes halte dans
l’oued Tanesso, un peu à l’écart de notre route, car les Touareg
évitent de camper sur les grands chemins, et cherchent toujours un
coin retiré, de façon que les gens non prévenus passent sans les
apercevoir. L’oued Tanesso est une branche de l’oued Ouererat.
Lorsque vint la nuit, mes Touareg apprêtèrent leur lit de la
façon suivante. Chacun se creusa avec ses mains un trou ovale dans
le sable, en ayant soin d’enlever toutes les pierres ; puis il
plaça la selle de son mehari à un des bouts de l’excavation,
et y appuya son grand bouclier de cuir, pour être à l’abri du
vent. Il planta sa lance à côté de lui dans le sable ; son sabre
également à portée de sa main. Puis, roulé dans sa couverture,
il s’endormit dans son lit de sable, après s’être assuré
d’un regard de la direction que prenaient les chameaux en train de
pâturer. Comme j’avais laissé ma tente à Ghât pour simplifier
mon bagage, il ne me restait qu’à les imiter. Et c’est ainsi
que nous passâmes toutes nos nuits à la belle étoile.
Le matin du 23 octobre nous aperçûmes dans le Nord le cône du mont
Telout, qui ressemble à un volcan à s’y méprendre, mais qui
est également un massif de grès. Après avoir croisé l’ouadi
Ouererat, couvert de gommiers, nous montâmes sur le plateau de
gauche, et nous nous mîmes en devoir de traverser ce désert de
pierre, où l’on ne trouve ni une broussaille, ni un brin d’herbe,
ni même une dune, mais seulement le roc nu à perte de vue.
A 1 heure, nous descendîmes faire de l’eau dans l’oued Ahanaret,
où une forêt de tamarix mène à la source d’Ihanaren. Celle-ci
est cachée au milieu des dunes ; une forêt de joncs couvre le
monticule de sable d’où sort le précieux liquide. Un esclave
des Touareg demeure ici en permanence, pour aider les voyageurs à
remplir leurs outres et à abreuver leurs chameaux. Il a embelli
sa demeure solitaire avec des palmiers et a même planté quelques
vignes. Un petit potager lui fournit des oignons et des melons.
A 4 heures nous débouchions dans la verte plaine de Titersin, au
pied du mont Telout. Nous y trouvâmes un campement d’_Imrhad_,
qui se rendaient à Dider, le lieu de concentration du _rhezi_. Un
corbeau, que j’avais tué en route sur l’invitation d’un de mes
compagnons, fut jeté au feu avec toutes ses plumes, et lorsqu’il
fut carbonisé à l’extérieur, dévoré par ces _Imrhad_ avec
grand appétit. Les nobles _Imocharh_ s’en amusèrent et me dirent
que tout était bon aux Imrhad, poisson, oiseau ou reptile[46].
La société se composait d’hommes des tribus les plus diverses ;
même les Imetrilalen du Fezzan étaient représentés. Des guerriers
simulèrent un combat avec une vivacité qui ne laissait rien
à désirer. Poussant des cris stridents, et frappant leur grand
bouclier de cuir contre leur genou, les adversaires s’abordaient
et s’escrimaient à grands coups d’épée jusqu’à ce que
l’un des deux se découvrît, faute qui était saluée par de
grands éclats de rire. La conversation se prolongea bien avant dans
la nuit ; elle avait un thème inépuisable : le butin que chacun
comptait faire dans cette razzia.
Une pluie battante vint désagréablement nous surprendre dans
notre sommeil. Titersin est le bassin où aboutissent une quantité
d’ouadis, et par conséquent un des pâturages les plus fertiles du
pays Touareg. La végétation se compose surtout d’_Arthratherum
pungens_, et d’une composée encore indéterminée, à fleurs
jaunes, que les Touareg appellent _tanedfert_.
Le matin du 24 octobre, nous nous séparâmes des Imrhad, pour
reprendre la direction de la montagne. J’aperçus à gauche
du chemin, sur une colline, plusieurs restes de tombeaux. A
l’intérieur, subsistaient encore deux chambres carrées, bâties
avec des dalles de pierre, et qui avaient évidemment contenu des
cadavres accroupis, car les dimensions de ces chambres excluaient
toute autre supposition.
Les Touareg appellent ces ruines _Ed-debbeni_ et en connaissent
bien la signification, car en cherchant des trésors, ils y ont
toujours trouvé des squelettes, et souvent même des anneaux et
des poteries. Malheureusement, je n’ai pu examiner aucune de ces
trouvailles. Les tombeaux abondent dans toute la région de Ghât,
et en particulier à Tadrart. Les Touareg racontent qu’ils ont
pratiqué ce mode de sépulture jusqu’à l’époque de leur
conversion à l’Islam.
Nous nous arrêtons dans l’oued Taherhaït, qui égale en fertilité
la plaine de Titersin. J’y ai trouvé des _Zilla macroptera_[47]
en fleurs. A 5 heures, nous établissons notre camp à Tihobar,
au bord d’une source et à l’ombre des palmiers et des tamarix.
La pluie est tombée toute la nuit. Nous continuons notre route à
travers un dédale de dunes basses, où les tamarix et le _guetaf_[48]
croissent à merveille. Nous passons plusieurs fois devant des rocs
qui ressemblent à des champignons, tant ils sont amincis à leur
base. J’ai trouvé trois de ces tables de pierre, qui étaient
presque contiguës : elles portaient des marques d’érosion
identiques. Il est visible qu’en cet endroit les eaux se sont jadis
frayé violemment un passage entre les rocs, dont elles ont évidé
la base. Aujourd’hui, toute trace de lit de rivière a disparu.
Un défilé étroit, ouvert entre les blocs de grès amoncelés,
nous mène dans l’oued Imakkas qui va à l’oued Tihobar. Des
bandes de perdrix (_ganga_) se lèvent devant nous. Le pays devient
toujours plus aride, et nous finissons par nous trouver sur la hamada,
n’ayant plus que le grès sombre autour de nous. Sur ce plateau,
où ne croît pas un brin d’herbe, la rose de Jéricho se trouve en
telle quantité qu’elle couvre littéralement le sol. Ses rameaux
bruns et desséchés, contractés en boule, se distinguent à peine
de la roche, et le paysage n’en paraît que plus morne.
Beaucoup de tumuli sont disséminés sur cette surface, et l’on
s’étonne de les trouver en aussi grand nombre dans la partie
aujourd’hui la plus déserte du Sahara.
Nous rencontrons quelques Touareg, qui, comme les précédents,
vont à Dider. Ils descendent de leurs hauts méharis,
plantent devant eux leurs lances dans le sol, et commencent la
conversation. Lorsqu’Othman leur raconte que nous allons à
Mihero, et que je veux uniquement y voir les crocodiles, ils rient
aux éclats ; quelques-uns s’imaginent que ce n’est là qu’un
prétexte, et ils sont persuadés que mon guide Othman a reçu de
moi une grosse somme, pour m’accompagner aussi loin. On remarque
bientôt ma provision de dattes, et chacun veut en avoir ; j’ai
peur de manquer de vivres. Déjà les _Imrhad_ de Titersin se sont
régalés à mes dépens ; que sera-ce dans l’avenir ? Enfin, à
4 heures, ces affamés reprennent leurs montures et disparaissent
bientôt dans le lointain.
La pluie qui tombe à torrents nous force, à 5 heures, à chercher
un abri dans les rochers de Tintorha, où nous trouvons une troupe
nombreuse, qui s’est également réfugiée ici. On fait du feu
sous une roche qui surplombe, et chacun s’arrange pour passer
commodément la nuit. Les Touareg mettent un soin particulier à
préserver de l’humidité leurs grands boucliers de cuir[49],
car ils se déforment en séchant après la pluie et ne reprennent
jamais leur forme primitive. Le Targui s’abrite derrière ce
bouclier, depuis la tête jusqu’aux genoux, contre les coups de
son adversaire ; mais c’est une cuirasse inefficace contre les
fusils, et j’ai vu plus d’un de ces boucliers troués par les
balles qui avaient tué son premier possesseur dans l’Ahaggar.
J’ai passé la journée du 26 à Tintorha, pendant qu’Othman
allait voir des chameaux à lui qu’il a quelque part par ici au
pâturage. Je suis donc resté avec les Touareg, qui attendaient
des amis pour aller tous ensemble à Dider.
Plusieurs ont utilisé ce temps de repos pour renouveler leur
coiffure, de sorte que j’ai eu une bonne occasion d’observer
leur manière de faire. Ils rasèrent complètement le côté gauche
de la tête, en laissant subsister au milieu du crâne une bande de
cheveux qui allait du front jusqu’à la nuque, et, sur le côté
droit, par-dessus et derrière l’oreille, une autre bande chevelue
qui allait rejoindre la première. Les cheveux du sommet de la tête
furent soigneusement séparés et redressés, de façon à former une
crête d’environ 10 centimètres de hauteur ; après quoi chacun
se mit à rouler autour de sa tête le turban de cotonnade bleue,
dont un des plis passe sous le menton pour protéger la bouche et
le nez, tandis qu’un autre est rabattu sur les yeux. De cette
façon le Targui peut se voiler complètement la figure, si bien
qu’on n’aperçoit même pas ses yeux ; il n’en voit pas moins
suffisamment à travers ce léger tissu. Ce masque et la crête de
cheveux qui s’élève au sommet de la tête donnent au Targui un
air sauvage et sinistre[50].
_27 octobre._ — Nous reprîmes notre marche. L’oued Inessan, que
nous atteignîmes vers midi, diffère complètement des oueds que nous
avions traversés jusqu’ici : son lit se trouve enserré entre les
parois verticales d’une gorge profonde. Peu de plantes y ont trouvé
de quoi subsister. Quelques arbrisseaux (_Rhus dioïca_, en targui
_tehonak_) avaient pris racine dans les fentes de rocher. Le côté
gauche de la gorge était encombré de sable presque jusqu’au niveau
du plateau, tandis que l’autre en était entièrement débarrassé :
exemple remarquable d’un transport opéré par le vent.
Ces parois de roc m’ont permis de reconnaître ici l’épaisseur
des couches de grès : elle est de 40 pieds. En dessous, au fond de
la vallée, on rencontre du calcaire.
Nous remontâmes l’oued pour regagner le plateau, où la pluie
qui recommençait nous força à faire halte près d’une hutte
d’_Imrhad_, là où le petit oued Tifergasin débouche dans la
plaine du même nom. Vers le soir une bande de nobles Touareg
vint apporter à Othman une nouvelle inattendue : à la suite
d’une lettre arrivée de Mourzouk, la razzia projetée était
contremandée. En même temps, Ikhenoukhen nous faisait dire qu’il
n’était pas prudent de nous avancer jusqu’à Mihero où nous
pouvions rencontrer des Hoggar, et qu’il valait mieux remettre
cette excursion à des temps meilleurs. Là-dessus, Othman déclara
notre voyage terminé et voulut se préparer au retour. Mais moi
qui me voyais si près du but, et dont toutes les espérances
se trouvaient détruites, je ne pouvais me faire à l’idée de
revenir en arrière sans avoir rien accompli. J’essayai de séduire
Othman par de nouvelles promesses, je lui représentai quelle honte
ce serait pour lui si l’on savait à Ghât qu’il s’en était
retourné à moitié chemin, sans me faire voir ce lac Mihero pour
lequel j’étais venu de si loin. Vains efforts : les Touareg, qui
avaient déjà trouvé déraisonnable de se donner tant de peine pour
aller voir le lac, dirent qu’Othman serait fou de risquer sa vie
pour un pareil caprice, et jurèrent que nous tomberions entre les
mains des Hoggar. Othman était du même avis et me représentait les
Hoggar comme les plus cruels et les plus sanguinaires des hommes ;
en même temps, il m’expliquait que l’oued Mihero n’avait
absolument rien de remarquable, qu’il ressemblait à tous les
autres, et qu’il se chargeait de m’en faire voir de bien plus
jolis ! Bref, Mihero était devenu tout à coup le plus affreux
endroit de la terre, et le moindre oued valait mieux que cela !
Las de discuter, je me bornai à lui répondre : « C’est bien,
puisque tu as peur des Hoggar, je vais retourner à Ghât et me
chercher un guide plus courageux que toi ! » J’avais touché le
point sensible. Comme si un serpent l’avait piqué, mon Targui
bondit de terre, ficha sa lance dans le sol et jura qu’il était
prêt à mourir avec moi, qu’il n’avait pas eu peur pour
lui-même, mais que, voyant le péril, il avait craint seulement
d’être accusé ensuite de ma mort ! A partir de ce moment, je
n’eus plus à dépenser une parole ; l’amour-propre avait vaincu.
La difficulté était de trouver un compagnon, car il était
nécessaire d’avoir un Targui pour éclaireur, tandis que l’autre
resterait à mes côtés. Nous eûmes la chance de trouver — contre
bonne récompense — un homme connu pour être un bon guerrier et
un excellent guide dans ces parages. Chose curieuse, il était de
la tribu des Tedjéhé-Mellen, c’est-à-dire Hoggar ; cependant
Amma — c’était son nom — haïssait ses anciens compatriotes
aussi profondément que s’il avait été Azdjer.
Amma était petit, trapu, très vigoureux et d’une incroyable
endurance. Sa physionomie respirait bien la brutalité et la cruauté
qu’on attribue généralement aux Hoggar ; et, en songeant qu’il
avait horreur de ses compatriotes, je me demandais ce que devaient
être ceux-ci ! Mais je dois dire qu’il me fut grandement
utile. Personne n’avait l’œil plus perçant, l’oreille
plus fine ; personne ne savait mieux reconnaître une trace, et,
même sur la hamada pierreuse, il ne s’y trompait jamais. Rien
ne lui échappait ; je dirais presque qu’il restait en alerte
jusque dans son sommeil. Il ne cessa d’avoir pour moi beaucoup de
prévenances ; cependant je ne pouvais m’empêcher d’éprouver
envers lui une aversion insurmontable à cause de la brutalité
inouïe avec laquelle il traitait les chameaux.
Lorsque nous levâmes notre camp, le 28 octobre, la nouvelle du
contre-ordre donné à la razzia avait déjà terrifié les Imrhad,
et de longues files de chameaux sillonnaient la haute plaine pour
aller se mettre en sûreté à Ghât. Tout le monde quittait le pays
ouvert pour se replier vers cette ville ou le Fezzan. Devant nous
on avait fait le vide, et Othman me disait : « Si tu vois un homme,
tire sans hésiter, ce ne peut être qu’un Hoggar. »
Nous fîmes halte dans une petite gorge, au pied du mont Ikohaouen. On
désigne sous ce nom plusieurs croupes d’égale hauteur, allongées
d’est en ouest, et formées de ce grès aux assises horizontales,
dans lequel l’érosion découpe les murailles, les obélisques, les
tours et autres escarpements ruiniformes que j’ai déjà signalés.
Ces croupes marquent le commencement d’une région de montagnes
tabulaires qui, autant que j’ai pu en juger, gardent partout le
même aspect. Les grès qui s’étendent sans interruption depuis
le bord méridional de la Hamada-el-Homra jusqu’ici s’étagent
ici encore en couches d’une horizontalité parfaite de la base au
sommet des montagnes.