sans s'amollir. Nicole me serrait avec plus de feu, et le même feu qui
m'animait me la faisait serrer avec plus de roideur encore, elle ne
m'aurait pas lâché pour un trône; je ne l'aurais pas quittée pour
l'empire de l'univers. Bientôt un mouvement nous fit recourir après ce
que nous venions de perdre. L'imprudence est le partage de l'amour; le
bonheur éblouit, on est trop occupé pour penser qu'il puisse s'évanouir.
Nous nous trahîmes par nos transports; le lit était appuyé contre la
cloison de la chambre voisine; nous ne songions pas que Françoise était
dans cette chambre, qu'elle pouvait se réveiller au bruit que nous
faisions par les secousses indiscrètes que nous donnions au lit, qui,
frappant contre cette cloison, l'eût bientôt mise au fait de ce qui se
passait dans la chambre. Plus vite que l'éclair, elle accourt à la
porte; point de clef: comment faire? Appeler Nicole; elle le fit. A
cette voix terrible nous fûmes glacés d'effroi; nous nous arrêtâmes tout
court, et la vieille cessa de crier; mais nous cessâmes bientôt d'être
sages. Trop animés pour rester longtemps dans notre inaction gênante,
nous reprîmes notre ouvrage; mais quoique nous le fissions avec toute la
discrétion possible, la vieille, qui avait l'oreille au guet, ne prit
pas le change. Elle démêla, dans le bruit sourd de nos soupirs et des
mots interrompus qui nous échappaient, le motif de notre silence.
Nouveau tapage. Nicole, criait-elle en frappant contre la cloison,
misérable Nicole, finiras-tu? Nouvelles alarmes de notre part; mais me
mettant bientôt au-dessus de la crainte, je dis à Nicole que, puisque
nous étions découvert, il était inutile de nous gêner. Elle approuva par
son silence cette résolution courageuse, et, me donnant elle-même le
premier coup de cul, en me remettant sa langue dans la bouche, elle me
piqua d'honneur; et tels que des généreux guerriers qui, bravant dans
les lignes le feu d'une artillerie meurtrière braquée contre eux sur un
rempart, continuent tranquillement leur ouvrage et rient du bruit
impuissant du canon qui gronde sur leur tête, nous travaillâmes
intrépidement au bruit des coups que Françoise donnait contre la
cloison. Nous achevâmes; et, soit que l'interruption, soit que le bruit
que la vieille faisait encore eût donné une pointe de vivacité à nos
plaisirs, nous nous avouâmes réciproquement que nous n'en avions pas
encore goûté d'aussi vifs.
Le faire cinq fois en fort peu de temps, ce n'était pas mal s'en tirer
pour un convalescent, convalescent encore de quelle maladie! Je sentais
cependant que je n'étais pas tout-à-fait hors de combat; il fallait
avoir de la sagesse pour ne pas se laisser aller; je l'eus, cette
sagesse; je triomphai de mon envie. Il faut pourtant convenir que la
réflexion eut bonne part dans ma modération. La dame Françoise pourrait
à la fin s'impatienter de ce petit manège, des honnêtes remontrances
passer aux cris, des cris, que sais-je? sonner le tocsin sur nous, ou
peut-être venir faire sentinelle à notre porte. S'exposer aux risques
d'être arrêtés au passage; mauvaise affaire; rester dans la chambre,
assiégés jusqu'au jour, au bout du compte il en aurait fallu sortir;
Comment? Nus; cela n'aurait pas été honnête, un jeune homme, une jeune
fille dans cet équipage. Le parti le plus sûr était de faire une prompte
retraite; je la fis; mais avant que de gagner mon lit je jugeai
prudemment que je ne serais qu'un sot si je laissais subsister dans
l'esprit de Nicole l'opinion trop avantageuse que j'y avais fait naître
sur le compte de l'abbé. Il en aurait trop coûté à mon amour-propre de
faire à ce maroufle le sacrifice de la gloire que je venais d'acquérir
sous son nom. De la vanité, à moi, cela vous fait rire, lecteur,
n'est-il pas vrai? J'aurais voulu vous voir à ma place. Je vous suppose
rival comme je l'étais et sensible au plaisir de vous venger, je gage
que vous auriez été aussi fat que moi, et que vous auriez dit, ainsi que
je le fis: ma belle Nicole, vous ne devez pas être mécontente de moi?
Là-dessus elle vous aurait assuré que son coeur était charmé. N'est-il
pas vrai, auriez-vous repris, que vous n'en attendiez pas tant du petit
drôle que vous avez toujours méprisé? Vous aviez tort, et il ne méritait
pas le traitement que vous lui avez fait; car vous voyez que les petits
valent bien les grands. Adieu, ma chère Nicole; je me nomme Saturnin,
pour vous servir. Vous l'auriez embrassée, et puis vous l'auriez laissée
là, bien étourdie de votre compliment; vous auriez gagné la porte, vous
l'auriez ouverte (on avait laissé la clef dans la serrure), et vous
auriez été vous recoucher tranquillement dans votre lit. Dieu veuille
que vous eussiez été capable de le faire aussi bien et aussi
heureusement que moi.
Frappé de la bizarrerie des aventures qui venaient de m'arriver,
j'attendis avec impatience que le jour vînt m'apprendre qu'elles
seraient les suites d'une nuit aussi singulière. J'étais charmé du
désastre de l'abbé et de ma bonne fortune. Comme personne (excepté Mlle
Nicole, sur la discrétion de laquelle je pouvais compter) ne me
soupçonnait de rien, je me faisais d'avance une comédie de la figure que
je verrais faire à nos acteurs nocturnes, et je me promettais d'autant
plus de plaisir, que je serais le seul à qui elle devait être
indifférente. M. le curé, disais-je, aura un air sombre, taciturne, sera
de mauvaise humeur, fessera; qu'il fesse, ce ne sera pas moi, ou je
jouerai de malheur. Françoise examinera tous les écoliers, l'un après
l'autre, avec des yeux dont la fureur rendra l'écarlate plus vive et
plus brillante. Elle cherchera, parmi les grands, celui sur qui elle
doit se venger, non des plaisirs qu'elle a eus, mais de ceux qu'il a
donnés à sa fille. Si elle me reconnaît, elle sera bien fine. Nicole
n'osera se montrer; si elle se montre, elle rougira, sera honteuse, me
fera la mine, peut-être les yeux doux; que sait-on? Elle est friande,
ferai-je le cruel? Peut-être l'abbé sera-t-il cassé aux gages; oh! pour
lui, il n'en sera que plus impudent.
J'étais si fort occupé de toutes ces pensées, que je ne songeais pas à
dormir; et l'Aurore aux doigts de rose avait déjà ouvert les portes de
l'Orient, que je n'avais pas encore fermé l'oeil. J'avais pourtant
besoin de repos. Le sommeil, qui semblait avoir respecté mes réflexions,
vint aussitôt qu'elles furent cessées, et ce ne fut pas sans peine qu'on
vint à bout de le faire rompre au milieu du jour. Que devins-je à la vue
de Toinette, qui, placée aux pieds de mon lit, paraissait attendre mon
réveil? Je pâlis, je rougis, je tremblai. Je crus que mon procès était
fait et parfait; qu'on avait découvert que j'avais eu part aux désordres
de la nuit et que j'allais le payer. Cette pensée accablante me fit
retomber sans force sur mon lit.--Eh bien, Saturnin, me dit Toinette,
es-tu encore malade? Pas de réponse. Le révérend père Polycarpe va donc
partir sans toi, continua-t-elle; il comptait pourtant t'emmener avec
lui. A ce mot de départ, ma tristesse se dissipa.--Il part! dis-je à
Toinette avec vivacité. Eh! vraiment, je me porte à merveille. Dans le
moment je m'élançai hors du lit, et je fus habillé avant que Toinette
songeât à faire attention au passage subit de la tristesse à la joie que
je venais d'éprouver en si peu de temps; je la suivis.
J'étais trop agréablement occupé de la nouvelle que Toinette venait de
m'apprendre pour quitter avec regret la maison du pasteur. Je ne pensai
pas même que je ne reverrais plus Suzon. Je trouvai le père Polycarpe
qui m'attendait: il fut charmé de me revoir. Je passe sous silence les
caresses d'Ambroise, les baisers, les larmes de Toinette: elle en
répandit, j'en jetai moi-même. Me voilà en croupe sur le cheval du valet
de sa révérence. Adieu, père Ambroise. Adieu, Mme Toinette, serviteur.
Je pars, nous marchons, nous arrivons, nous voilà au couvent.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
SECONDE PARTIE
J'entre dans une nouvelle carrière. Destiné par mon état à grossir le
nombre des pourceaux sacrés que la piété des fidèles nourrit dans
l'aisance, la nature m'avait donné les plus belles dispositions pour cet
état, et l'expérience avait déjà commencé à perfectionner ses présents.
La sincérité n'a plus besoin de faire son éloge pour persuader. Il se
trouve pourtant des faits hors de la règle ordinaire: tels sont ceux que
je vais rapporter. Si la vraisemblance n'y est pas ménagée, c'est que ce
ne sont pas ici de ces jeux de l'imagination que l'on compasse, que l'on
manie avec adresse pour ménager la crédulité du lecteur, mais qu'ils
sont vrais, et que la vraisemblance ne porte pas toujours le caractère
de la vérité. Dois-je craindre, après tout, que l'on trouve étrange de
voir des moines scélérats, débauchés, corrompus, qui croient qu'on est
assez honnête homme quand on n'est pas reconnu pour fripon; qui, sous le
masque de la religion dont ils se jouent, rient de la crédulité du
peuple, et font de tout ce qu'elle condamne l'objet de leurs
occupations? Non, c'est l'usage. Les cordeliers, les carmes, les
minimes, me justifient assez. On en sait mille histoires, sans celles
que nous ignorons.
Qu'on me permette de réfléchir un peu sur la vie que nous menions, et de
démontrer à quel point les moines sont corrompus. Quelles raisons assez
puissantes ont pu rassembler dans le cloître tant de caractères
différents? La paresse, la paillardise, le mensonge, la lâcheté, la
perte des biens et de l'honneur.
Pauvres gens, qui croyez que c'est la religion qui peuple les cloîtres,
que ne pouvez-vous en pénétrer l'intérieur? Indignés de leur iniquité,
vous en rougiriez et vous apprendriez à les mépriser; Levons le bandeau
qui vous couvrait les yeux. Dites-moi, vous qui avez connu le père
Chérubin, cet homme qui ne respire que le plaisir, vous, dis-je, qui
l'avez connu avant qu'il fût moine, comment vivait-il? Il ne se couchait
pas qu'il n'eût sablé dix bouteilles du meilleur vin, et souvent le jour
le trouvait enterré sous la table parmi les débris du souper. Il a
quitté le monde, Dieu l'a illuminé de sa grâce; il lui a montré le bon
chemin. Je n'examine pas si c'est le ciel ou ses créanciers qui ont fait
ce miracle; mais sachez que le père Chérubin tiendrait encore tête aux
plus intrépides buveurs; il boirait et mangerait le revenu du couvent.
Voilà le père Chérubin: tel vous l'avez connu, tel il est encore. Et le
père Modeste, que vous avez vu parmi vous tout bouffi d'arrogance et
d'amour-propre, son caractère est-il refondu depuis qu'il a le corps
ceint d'un triple cordon? Vous le croyez! Moi qui le connais, je vous
garantis le contraire. S'il parle, Bourdaloue près de lui ne fait que
bégayer. Plus subtil que saint Thomas, il perce, raisonne, entend,
pénètre. A son avis, le père Modeste est un phénix; au vôtre, c'est un
sot; au mien, c'en est un encore. Voyez-vous le père Boniface, ce madré
furet, qui penche dévotement la tête, qui tourne vers la terre des yeux
mortifiés, qui semble, en marchant, composer avec le ciel? Évitez-le,
c'est un serpent qui se glisse; il monte chez vous: veillez votre femme,
serrez les filles, éloignez les garçons. Bougre, bardache, fouteur; il
est entré, il est sorti; tâtez-vous le front: tout est foutu, tout est
enculé. Vous avez fait connaissance avec le père Hilaire, serrez bien
les cordons de votre bourse, vous avez affaire à un fripon. Bientôt aux
conversations consolantes il fera succéder des peintures énergiques des
besoins du couvent. Nous manquons de tout, vous dira-t-il, nous sommes
nourris, couchés comme des chiens; notre maison tombe en ruines. Vous
vous laissez attendrir, votre bourse s'ouvre; puisez père Hilaire vous
avez trouvé votre dupe; pillez, volez, c'est l'esprit de l'Église.
Que de caractères odieux n'aurais-je pas à tracer, si je peignais ceux
de tous les moines! Change-t-on d'inclinations pour changer d'habits?
Non; le buveur est toujours ivrogne, le voleur est toujours impudent, et
le fouteur est toujours un fouteur. Je dis plus: les passions s'irritent
sous le froc; on les porte dans le coeur, l'oisiveté, les renouvelle,
l'occasion les augmente. J'ose le dire, les moines sont autant d'ennemis
de la société: on pourrait les comparer à ces armées de peuples barbares
qui sortirent de leurs marais pour inonder l'Europe. Réunis par
l'intérêt, ils se détestent en particulier. Rien n'est mieux ordonné que
leur armée; rien ne l'est moins que l'intérieur. Faut-il élire un
général, que de factions, que de complots! On crie, on court, on
s'agite. S'agit-il de faire quelque incursion dans le monde, d'attenter
à la bourse des fidèles, d'inventer quelques nouvelles pratiques de
superstition, le même esprit les anime, tous concourent au but général.
Dociles aux ordres de leurs supérieurs, ils se rangent sous leurs
drapeaux, montent en chaire, prient, exhortent. J'ajouterai à cet éloge
des vers dictés par le bon sens et justifiés par une longue expérience:
Tolle autem lucrum, superos et sacra negabunt:
Ergo sibi, non coelestis, hæc turbat ministrat.
Utilitas facit esse deos, qua nempe remota,
Templa ruent, nec erunt aræ, nec Jupiter ullus.
Sur tout ce que j'avais vu faire aux révérends, étant chez Ambroise, et
en dernier lieu sur les galanteries du père Polycarpe et de Toinette,
j'avais conçu les idées les plus riantes de l'état monacal. Je croyais
que le froc était l'habit sous lequel on eût le plus libre accès dans le
temple du plaisir. Mon imagination s'enivrait des chimères agréables
qu'on se forgeait. Elle ne s'arrêtait pas dans les bras de Toinette,
elle me représentait les plus aimables femmes des lieux où mon sort me
conduisit, se disputant la conquête du père Saturnin, prévenant ses
désirs par l'attention la plus tendre, et payant ses bontés par les
transports les plus vifs et les plus délicieux. On croira facilement
qu'étant dans de pareilles dispositions je reçus avec joie l'habit de
l'ordre, dont le père prieur (qui s'attacha d'abord à moi avec une
affection vraiment paternelle) m'honora dès le lendemain de mon arrivée.
J'avais appris assez de latin de mon curé, qui pourtant n'en savait
guère, pour figurer avec honneur dans le noviciat. On me louait de
quelques dispositions assez heureuses; en ai-je profité? Hélas! non. A
quoi m'ont-elles servi? A être portier; belle avance!
En écrivain fidèle, je me croirais obligé de mener mon lecteur, année
par année, jusqu'en théologie; on me verrait novice, puis profès, enfin
un vénérable père. J'aurais mille belles choses à lui dire; mais les
belles choses ne nous plaisent qu'autant qu'elles nous intéressent. Eh!
quel intérêt prendrait-on à voir un penaillon disputer envers et contre
tous, mettre le bon sens et la raison à la gêne dans des arguments en
_baroco_, dans des distinctions subtiles que lui-même n'entendrait pas?
J'en fais grâce.
Je sens pourtant que je ne saurais passer crûment sur un si long espace
de temps sans parler de quelques bagatelles. Mon séjour dans le couvent
avait éclairé mes idées: j'y avais appris, malgré moi, que si le plaisir
était fait pour les moines, il ne l'était pas pour les moinillons. Me
repentant d'avoir fait voeu, et désirant en même temps arriver à la
prêtrise, que je regardais comme le terme de mes peines, je me laissais
endormir par le prieur, qui me vengeait du mépris que l'on affectait
pour moi, parce que j'étais le fils d'un jardinier et que je surpassais
les autres par mes études.
L'on m'avait tant de fois reproché ma naissance que j'en étais honteux.
Toinette était devenue pour moi un fruit défendu; toujours entourée par
les supérieurs, pouvait-elle être accessible à un novice? D'ailleurs, je
ne trouvais plus Suzon; elle avait disparu de chez Mme Dinville, après
mon entrée chez les célestins. On n'avait appris aucune de ses
nouvelles. Sa perte m'avait plongé dans la douleur; je l'aimais, un je
ne sais quoi, plus fort que son tempérament, m'attachait à elle. Les
lieux où je l'avais vue, où nos coeurs avaient fait le premier essai de
l'amour, tout m'attristait. Souvenirs agréables, combien je payais cher
votre absence! Devenu sans objet, ces idées ne m'occupaient plus sans
douleur.
Mais voilà un garçon bien désoeuvré, dira-t-on; à quoi vous
occupiez-vous, pauvre Saturnin? Hélas! je me branlais: c'était ainsi que
j'oubliais mes peines.
Écarté un jour dans un lieu solitaire, où je me croyais sans témoin, je
me dulcifiais avec une indolence voluptueuse. Un coquin de moine
m'observait: il n'était pas de mes amis; il parut si brusquement, que
les bras me tombèrent de surprise. Je restai dans cet état exposé à la
malignité de ses regards. Je me crus perdu; je crus qu'il allait publier
mon aventure, et sa façon de m'aborder me donna lieu de craindre.--Ah!
ah! frère Saturnin, me dit-il, je ne vous croyais pas capable de faire
de pareilles choses. Vous, le modèle du couvent! vous, l'aigle de la
théologie! vous...--Eh! morbleu! interrompis-je brusquement, finissons
ces éloges ironiques; vous m'avez vu me branler, faites-en fête à tout
le couvent, continuai-je; amenez qui vous voudrez, je vous attends à la
dixième décharge!--Frère Saturnin, reprit-il de sang-froid, c'est pour
votre bien que je vous parle: pourquoi vous branler? Nous avons tant de
novices! c'est un amusement d'honnête homme.--Vous vous rangez sans
doute dans cette classe, lui dis-je. Tenez, père André, vos discours
m'impatientent ainsi que vos éloges. Décampez, ou je vous... La vivacité
avec laquelle je parlai lui fit rompre son sérieux. Il éclata de rire,
et, me tendant la main: Va, me dit-il, touche là, frère; je ne te
croyais pas si bon vivant; ne te branle plus: tu es digne d'un meilleur
sort; laisse cette viande creuse, je veux te faire part de quelque chose
de plus solide. Sa franchise excita la mienne, je lui tendis la main à
mon tour. Je ne suis pas défiant, lui dis-je, quand on agit ainsi;
j'accepte vos offres.--Allons, reprit-il, parole d'honneur, tantôt je
vous prends à minuit dans votre chambre. Boutonnez votre culotte, ne
tirez plus votre poudre aux moineaux; vous en aurez besoin. Je vous
quitte: ne sortez qu'après moi; il ne faut pas qu'on nous voie ensemble:
cela pourrait nous nuire; à tantôt.
Je demeurai surpris après le départ du moine. Il n'était plus question
de se branler; occupé de sa promesse, j'y rêvais sans la comprendre. Que
veut-il dire par cette viande dont il veut me régaler! Si c'est quelque
novice, je n'en veux pas. Je raisonnais en sot, je n'en avais pas goûté.
Lecteur, êtes-vous plus habile que je ne l'étais alors? Oui, dites-vous;
n'est-il pas vrai que ce n'est pas un si mauvais morceau? Le préjugé est
un animal qu'il faut envoyer paître. Le goût fait tout. Est-il rien de
plus charmant qu'un joli giton, blancheur de peau, épaules bien faites,
belle chute de reins, fesses dures, rondes, un cul d'un ovale parfait,
étroit, serré, propre, sans poil? Ce n'est pas là de ces conasses, de
ces gouffres où on entre tout botté. Je te vois, censeur atrabilaire, tu
me reproches mon inconstance, en ce que je loue tantôt le con, tantôt le
cul. Apprends, nigaud, que j'ai pour moi l'expérience, que j'enfile une
femme, quand elle se présente, et que je prends mes ébats avec un beau
garçon. Allez à l'école des sages de la Grèce, allez à celle des
honnêtes gens de notre temps, vous apprendrez à vivre. Mais mon moine va
venir, minuit sonne; on frappe, c'est lui: Bon, marchons, père, je vous
suis. Mais où diable me menez-vous?--A l'église.--Vous vous moquez: pour
prier Dieu? Serviteur! je vais dormir.--Suivez-moi, morbleu! ne
voyez-vous pas que je monte dans les orgues? Nous y voilà!
Savez-vous bien ce que j'y trouvai? une table bien garnie, de bon vin,
trois moines, trois novices et une belle fille de vingt ans, jolie comme
un ange. Je suivais mon conducteur. Le père Casimir était le chef de la
bande joyeuse. Il me reçut bien.--Père Saturnin, me dit-il, soyez le
bienvenu. Le père André m'a fait votre éloge: sa protection le justifie.
Foutre, manger, rire et boire, telle est ici notre occupation; êtes-vous
disposé à en faire autant?--Parbleu! oui, lui répondis-je; s'il ne faut
que soutenir l'honneur du corps, je m'en tirerai aussi bien qu'un autre;
soit dit, continuai-je, en me tournant du côté de l'assemblée, sans
diminuer le mérite de vos révérences.--Vous êtes de nos gens, reprit le
père Casimir: placez-vous ici entre cette charmante enfant et moi; çà!
décoiffons une bouteille en l'honneur du père: à vous, tope! Et nous
voilà à flûter. Et vous, lecteur, que ferez-vous pendant que nous
viderons nos bouteilles? Tenez! amusez-vous à lire ce rogaton.
Le père Casimir était d'une taille médiocre, brun de visage, d'un ventre
de prélat. Il avait des yeux qui vous enculaient de cent pas, et qui ne
s'attendrissaient qu'à la vue d'un joli garçon. Alors le bougre, en rut,
hennissait. Sa passion pour l'antiphysique était si bien établie, que
les Savoyards le redoutaient. Aisément l'on tombait dans ses filets; il
était auteur et bel esprit à la mode; censeur caustique, écrivain sec,
plaisant sans légèreté, ironique sans délicatesse. Il s'était fait un
nom par des écrits qui n'avaient d'autre mérite que celui de la
méchanceté. Le succès de ses satires le consolait des coups de bâton
dont on le régalait quelquefois. Il faut pourtant convenir qu'on avait
tort de le maltraiter ainsi; car, quoique les satires parussent sous son
nom, le pauvre père n'y avait souvent d'autre part que le soin qu'il
s'était donné de rédiger les écrits de ceux qui travaillaient sous ses
yeux. Il cultivait les petits talents qu'il leur connaissait, leur
distribuait sa matière, revoyait leur ouvrage, le faisait imprimer, et
en recueillait souvent des fruits bien amers. Il n'en était pas moins
hardi; et tel que l'avare qui se console des huées du peuple en ouvrant
son coffre-fort, les ris qu'il excitait dans le public aux dépens des
auteurs essuyaient les larmes que ceux-ci lui faisaient verser dans le
particulier.
Au sein de la littérature, il goûtait le plaisir de se satisfaire sans
sortir de son cabinet. Les culs de ses myrmidons remplissaient ses
désirs. Pour prix de leur complaisance, il leur abandonnait sa nièce, et
la nièce acquittait les dettes de l'oncle. Le portier du couvent étant à
la dévotion du père, tout entrait aisément: vin, viande, fille, rien
n'était excepté. On avait préféré les orgues pour de semblables orgies,
parce qu'on ne pouvait pas soupçonner qu'on passât la nuit dans
l'église. Une autre raison, c'est qu'on était à portée d'assister aux
offices, et cette exactitude empêchait de babiller.
Malgré le soin que prenait le père Casimir pour conserver ses élèves, il
en perdait toujours quelqu'un; j'en dirai la raison: quelquefois
l'ingratitude est le prix de l'obligation. Ces déserteurs se servaient
contre le père des traits qu'il leur avait appris à aiguiser contre les
autres. Un d'eux fit sur lui le sonnet qui suit:
Un jour dom Happecon, plus arrogant qu'un coq,
Las de sentir son vit aussi droit qu'une quille,
Sortit de son couvent, enfoncé dans son froc,
Et fut chez la Dupré demander une fille.
Le bougre qui jamais ne foutait qu'en escroc,
Pour qui cinq ou six coups n'étaient qu'une vétille,
Crut qu'il ne s'agissait que d'essayer le choc,
Et tira son engin de dessous sa mantille.
--Tout beau, dit la putain, rengaîne l'instrument;
On commence d'abord par payer largement:
De foutre on vit ici, comme au palais, d'épices.
Le pater étonné de ce foutu cartel,
Quitta, faute d'argent, ce pilier de bordel,
Et fut, de désespoir, enculer deux novices.
Je ne saurais mieux finir; je quitte le pinceau, de nouveaux coups
affaibliraient ma peinture. La nièce du père Casimir était brune, vive
et petite. Si elle perdait au premier coup d'oeil, l'examen la vengeait;
ménageant avec adresse sa gorge, qui n'était plus absolument belle, elle
en tirait le meilleur parti. Ses yeux petits, mais noirs, promenaient
sur vous ses regards enjoués conduits par la coquetterie la plus
raffinée. Elle enchantait par la vivacité et le sel de ses
polissonneries. En un mot, c'était tout ce qu'on pouvait souhaiter de
plus charmant pour attraper le jour, sans s'apercevoir qu'on a passé la
nuit.