Je sentis son reproche: l'impossibilité de lui en prouver l'injustice me

désespérait, je maudissais les plaisirs que je venais de goûter avec Mme

Dinville. Ciel! m'écriai-je, je suis avec Suzon, j'aurais donné mon sang

pour jouir de ce bonheur! J'y suis, et je n'ai pas la force de former un

désir! Au milieu de cette confusion de pensées, je me ressouvins des

pastilles que Mme Dinville m'avait données. Je jugeai que l'effet devait

en être semblable à celui de son eau. Ne doutant pas qu'il ne fût aussi

prompt, j'en avalai quelques-unes. L'espoir de désabuser bientôt Suzon

me la fit embrasser avec une ardeur qui nous trompa tous deux. Suzon la

prit pour un témoignage de mon amour, et moi, comme une marque de retour

de ma vigueur. Suzon abusée par l'idée du plaisir, tomba sur son lit à

demi pâmée. Quoique je me défiasse encore de moi-même, j'aurais cru

l'accabler de douleur si je ne m'étais pas mis en état de justifier son

espérance. Je me couchai sur elle, et collant ma bouche sur la sienne,

je lui mis mon vit dans la main. Il était encore mou, mais je crus que

son secours hâterait l'effet des pastilles. Elle le serrait, le remuait,

le branlait; rien n'avançait: un froid mortel m'avait glacé le corps!

C'est Suzon, disais-je, que j'embrasse, et je ne bande pas! Je baise ses

tétons que j'idolâtrais hier; ne sont-ils plus les mêmes aujourd'hui?

ils n'ont rien perdu de leur rondeur, de leur dureté, de leur blancheur.

Sa peau est aussi douce, ses cuisses aussi brûlantes. Elle les écarte,

j'ai le doigt dans son con, hélas! et je ne puis y mettre que le doigt!

Suzon soupirait de ma faiblesse; je maudissais le présent de Mme

Dinville. Je m'imaginais qu'elle avait prévu ce qui devait m'arriver en

sortant de chez elle, et avait voulu achever avec ses pastilles

l'épuisement où j'étais. L'opiniâtreté de ma froideur confirma si bien

cette pensée, que j'allais avouer mon impuissance à Suzon, quand je

sortis d'embarras d'une manière inattendue. On va penser que l'amour fit

d'abord un miracle, que je bandai et que je foutis: point du tout; une

main invisible ouvrant avec fracas les rideaux du lit, vint m'appliquer

un soufflet. Effrayé de cet accident, je n'eus pas la force de crier; je

m'enfuis, et laissai Suzon exposée à la fureur du spectre, ne doutant

pas que ce n'en fût un. Je sortis du château en diligence, et tremblais

encore dans mon lit, où je m'étais mis en arrivant chez le curé, à qui

je fis le détail d'un spectacle que je n'avais pas vu et que mon trouble

croyait véritable. Je n'en imposai au curé que sur le lieu de la scène,

que je ne mis pas dans la chambre de Suzon. La frayeur et l'épuisement

me procurèrent un sommeil profond. Je me réveillai avec le même

accablement, et dans l'impossibilité de me lever. Surpris d'une

lassitude que je n'attribuais qu'au plaisir, je connus combien il est

nécessaire de se ménager, et ce que coûte trop de complaisance pour les

désirs de ces sirènes voluptueuses qui vous sucent, qui vous rongent et

qui ne vous lâcheraient qu'après avoir bu votre sang, si leur intérêt

soutenu de l'espérance de vous attirer encore par leurs caresses, ne les

retenait. Pourquoi ne fait-on ces réflexions qu'après coup? C'est qu'en

amour la raison n'éclaire que le repentir.

Le repos avait effacé de mon esprit ces idées lugubres tracées par la

frayeur. Devenu tranquille sur mon compte, mon coeur ne sentait que les

inquiétudes que lui causait l'incertitude du sort de Suzon. Je me

représentais avec horreur l'état où je l'avais laissée. Elle sera morte,

disais-je tristement; timide comme je la connais, il n'en fallait pas

tant pour la faire mourir. Elle n'est donc plus! continuais-je, accablé

par cette réflexion cruelle. Suzon n'est plus! ah! ciel! Mon coeur, que

ces tristes pensées avaient serré d'abord, s'ouvrit bientôt à un torrent

de larmes; j'en versais encore quand Toinette entra. Sa vue m'épouvanta;

je tremblais qu'elle ne vînt me confirmer un malheur que je craignais,

et je mourais d'envie de l'entendre. Il n'en fut pas question. Son

silence à ce sujet, joint à celui de tout le monde, me fit croire que ma

douleur était sans fondement. Je pensai que Suzon en avait été quitte

comme moi de la frayeur. Le chagrin que j'avais ressenti de sa mort fit

place à la curiosité de savoir ce qui s'était passé dans la chambre

après mon départ; mais c'était une curiosité que je ne pouvais

satisfaire qu'après mon rétablissement.

Les deux jours de repos que Mme Dinville m'avait accordés étaient

expirés; nous étions au troisième, et quoique je commençasse à me sentir

mieux, je ne fus point tenté d'aller chercher de l'exercice au château.

Je ne songeais cependant qu'avec chagrin à l'obstacle que cette funeste

aventure avait mis au plaisir que je m'étais promis d'avoir avec Suzon.

Cette réflexion me fit penser aux pastilles de Mme Dinville: je mangeai

ce qu'il m'en restait. Je ne dirai pas si leur effet fut vif ou lent;

mais, après avoir profondément dormi, je fus réveillé par la force de

l'érection que je sentais. J'en étais effrayé, et j'aurais craint pour

mes nerfs si la même chose ne me fût pas arrivée chez Mme Dinville.

Qu'on rie de mon embarras; qu'on dise si l'on veut: Eh quoi! brave

Saturnin, n'aviez-vous pas vos quatre doigts et le pouce pour vous

soulager? Comment font ces cafards de prêtres, ces hypocrites dont le

coeur est corrompu? On ne trouve pas toujours un bordel, une dévote sous

la main; mais on a toujours un vit: on s'en sert, on se branle. Je le

savais, mais il n'y avait pas longtemps que, pour m'en être trop donné,

je me trouvais brisé, moulu. En garde contre la tentation, je me

branlotais et faisais venir le plaisir jusqu'à ma portée. Quoiqu'il ne

soit pas si grand que quand on fait le cas, on a toujours la faculté de

le répéter autant de fois qu'on le juge à propos. L'imagination se joue,

voltige sur les objets qui nous charment les yeux. Avec un coup de

poignet, on fout la brune, la blonde, la petite, la grande; les désirs

ne connaissent pas l'intervalle des conditions; ils vont jusque sur le

trône, et les beautés les plus fières, forcées de céder, accordent ce

qu'on leur demande. Du trône on descend à la grisette; on se représente

une fille timide, neuve sur les plaisirs de l'amour et qui ne connaît la

nature des désirs que par ceux qu'elle ressent. On lui donne un baiser;

elle rougit; on lève un mouchoir qui cache une gorge naissante; on

descend plus bas: on y trouve un petit conin chaud, brûlant; on lui fait

faire une résistance que le plaisir augmente, diminue, fait évanouir à

son gré. Le plaisir est vif et pétillant. Semblable à ces feux qui

sortent de la terre, il se montre et s'échappe? l'avez-vous vu? Non; la

sensation qu'il a excitée dans votre âme a été si vive, si rapide,

qu'anéantie par la force de son impulsion elle n'a pu le connaître. Le

vrai moyen de le fixer, c'est de badiner avec lui, de le laisser

échapper, de le retrouver enfin, en vous livrant tout entier à ses

transports.

J'étais dans cette occupation, la nuit était déjà fort avancée, j'allais

finir mon badinage pour m'abandonner au sommeil, quand j'entrevis

quelqu'un paraître au pied de mon lit et disparaître à l'instant. Je fus

moins effrayé que réveillé par une pareille vision. Je crus que c'était

l'abbé dont je vous ai parlé dans le portrait de mademoiselle Nicole.

C'est lui, disais-je, oui; où va ce bougre-là? Foutre Nicole? Ira-t-il

seul? Non, parbleu! car je vais le suivre. Je me lève; j'étais en habit

de combat, c'est-à-dire en chemise: je savais les êtres. Je gagnai le

corridor où était la chambre de la belle. J'entrai dans une chambre dont

la porte n'était pas fermée; je la repoussai et m'approchai avec

circonspection du lit où je croyais nos amants occupés à prendre leurs

ébats. J'écoutais, j'attendais que des soupirs m'apprissent si mon tour

viendrait bientôt. Quelqu'un respirait; mais ce quelqu'un paraissait

être seul. Ne serait-il pas venu? dis-je alors bien étonné. Non,

assurément il n'y est pas. Oh! parbleu, monsieur l'abbé, vous n'en

tâterez, ma foi! que d'une dent. Dans l'instant, je coulai ma main entre

les jambes de la belle dormeuse, et je lui donnai un baiser sur la

bouche.--Ah! me dit-on d'une voix basse, que vous vous êtes fait

attendre! Je dormais; montez donc. Ma foi! Je montai dans le lit, et

bientôt sur ma Vénus, qui me reçut assez froidement dans ses bras. Je

fus sensible à cette marque d'indifférence qu'elle croyait donner à son

amant, et je m'applaudis du succès que la fortune me donnait, en me

procurant une vengeance aussi douce des mépris de ma tigresse. Je la

baisais à la bouche, lui pressais les yeux avec les lèvres, me livrais à

des transports d'autant plus vifs qu'on leur avait toujours refusé la

liberté d'éclater. Je lui maniais les tétons, qui étaient bien séparés,

bien formés, bien durs. Je nageais dans un fleuve de délices; je fis

enfin ce que j'avais souhaité tant de fois de faire avec divinité.

Assurément, elle ne s'attendait pas à être si bien régalée. A peine

eus-je fini ma carrière, que, me sentant encore plus animé que jamais,

je repris du champ, et je donnai une nouvelle matière à ses éloges. Je

l'avais mise en goût et jugeai par ses caresses qu'elle n'attendait plus

que cette troisième preuve de valeur pour mettre cette nuit au-dessus de

toutes celles qu'elle disait que nous avions passées ensemble. Quoique

je fusse capable de lui donner encore cette nouvelle satisfaction, la

crainte d'être surpris par l'abbé amortit un peu mon courage. Je ne

savais à quoi attribuer sa lenteur. Je ne pouvais en accuser qu'un

changement de résolution. Sur cette pensée, je crus que je pouvais

reprendre haleine et ne pas précipiter mes coups ainsi que je l'avais

fait.

Deux décharges abattent un peu les fumées de l'amour; l'illusion se

dissipe, l'esprit rentre dans ses fonctions; les nuages s'évanouissent,

les objets cessent d'être ce qu'ils étaient. Les belles y gagnent, les

laides y perdent: tant pis pour elles. Je voudrais en passant donner un

conseil à celles-ci: Laides, quand vous accordez des faveurs à

quelqu'un, ménagez-le, ne l'en accablez pas: quand on n'a plus rien à

désirer, on ne désire plus; la passion s'éteint par une jouissance trop

complète. Prenez-y garde: vous n'avez pas les ressources d'une belle à

qui les charmes promettent le retour de ces désirs qu'elle vient

d'assouvir et que le moindre désir rallume.

La réflexion que je viens de faire cadre le mieux du monde avec ce que

j'éprouvai. Je m'amusais à parcourir avec la main les beautés de ma

nymphe; j'étais surpris de trouver une différence dans les choses que

j'avais maniées un instant auparavant. Ses cuisses, qui m'avaient paru

douces, fermes, remplies, unies, étaient devenues ridées, molles,

sèches; son con n'était plus qu'une conasse, ses tétons que des

tétasses; ainsi du reste. Je ne pouvais concevoir un pareil prodige;

j'accusais mon imagination de s'être refroidie, je voulais du mal à ma

main du rapport trop fidèle qu'elle lui faisait. Ce n'est pas que ces

témoignages incertains m'eussent empêché de livrer un troisième assaut;

j'allais m'y présenter, et on se préparait à le recevoir, quand nous

entendîmes un charivari dans la chambre voisine, que je prenais pour

celle de la dame Françoise, notre vénérable gouvernante. Ah! le chien!

criait une voix enrouée; Ah! la misérable! ah! la... A ces mots ma

mignonne, que j'allais enconner, me dit: ah! mon Dieu, que fait-on à

notre fille; est-ce qu'on la tue? Allez donc voir. Je ne répondis rien.

Frappé de ce discours, je ne savais où j'en étais: Notre fille,

disais-je; Nicole aurait-elle une fille? Le bruit continuait, et l'on me

pressait d'aller au secours. Je ne m'en remuais pas davantage. On

s'impatiente, on court au fusil, on allume de la chandelle, et à sa

faveur je reconnais la dame Françoise, cette vieille... Je demeurai

pétrifié à la vue de ce fantôme; je vis bien que je m'étais trompé de

porte, et j'étais enragé de me voir la dupe de ce misérable abbé, ou

plutôt de mon impatience qui ne m'avait pas permis de faire attention à

la disposition des lieux. Je jugeai que M. le curé, s'étant trouvé en

humeur de s'ébaudir cette nuit-là avec sa chambrière, l'avait avertie de

se tenir prête pour la danse, et que, me prenant pour le pasteur, elle

m'avait reproché ma lenteur à me rendre à mon poste; que le saint prêtre

pour éviter le scandale, avait attendu que la nuit fût avancée pour

tenir parole à sa beauté; qu'ayant trouvé la porte de la chambre de sa

nièce ouverte, la tendresse l'avait fait courir à son lit, où il l'avait

trouvée en flagrant délit; que, frappé de l'idée d'infamie dont elle

couvrait son front, il avait donné aux combattants des témoignages de sa

colère plus forts que jeu. Mais le bruit redouble, on s'étrangle: eh!

vite, dame Françoise, volez sur le champ de bataille: l'honneur,

l'amour, la tendresse, tout vous en fait une loi; allez séparer des

ennemis dont la mort vous affligerait; mais, au nom de Dieu, laissez la

porte ouverte pour que je me sauve. Oh! la chienne! elle la ferme à

double tour. Malheureux Saturnin, comment vas-tu t'échapper? La dame

Françoise va s'apercevoir que ce n'est pas avec le curé qu'elle a eu

affaire, il va venir, il va te trouver, tu es perdu, tu payeras pour les

autres. Telles étaient les pensées qui m'agitaient tandis qu'on se

chamaillait dans la chambre voisine. Inutilement j'avais essayé de

sortir; réduit à pleurer mon triste malheur, je m'y abandonnais. Insensé

que j'étais, comme si je n'eusse pas déjà éprouvé qu'au sein du malheur

même on ne doit pas désespérer de sa félicité; qu'au moment où l'on se

croit accablé par les coups redoublés du sort nous devons au hasard les

jours les plus fortunés. Divine Providence, c'est par tes décrets que

ces merveilles s'opèrent.

Au moment où je me livrais au désespoir, la fortune tournait sa roue. Le

bruit avait augmenté à la vue de Françoise, à qui le chandelier tomba

des mains à l'aspect du curé qu'elle prit pour un spectre. Qu'on se

peigne cette scène. Si j'en avais été témoin, j'en épargnerais la peine,

mais la connaissance des parties me met en état de fournir des idées

pour la perfection du tableau. Qu'on se figure M. le curé, nu, en

caleçon, un bonnet gras sur la tête, ses petits yeux étincelants, sa

grande bouche écumante, frappant comme un sourd sur l'abbé et sur la

nièce. Qu'on se représente ces deux amants, la belle tremblante et

s'enfonçant dans son lit, l'abbé se cachant sous la couverture et n'en

sortant que pour allonger de temps en temps des coups de poing sur le

visage du pasteur. Qu'on se trace la figure d'une mégère en chemise,

qui, la chandelle à la main, s'approche, veut crier, demeure interdite,

et tombe de frayeur sur une chaise.

L'abbé, autant que j'en fus juge par le silence qui régna tout à coup,

craignant d'être découvert, gagna le large. Le curé l'avait suivi. On

ouvrit dans le moment ma porte, et on la referma sur-le-champ. Je

tremblais, on se coucha; nouvelle frayeur. Je crus que c'était

Françoise, et que le curé allait venir. Tout était pourtant calme, et

cette Françoise qui était dans le lit, pleurait et soupirait. J'étais

confus. Que penser de ces pleurs? Pourquoi soupire-t-elle? pourquoi

est-elle revenue? Le curé reviendra-t-il ou non? Ah! que l'incertitude

est une peine cruelle! Je voulais sortir, mais je n'osais: enfin,

j'allais m'évader quand le diable m'arrêta. Mon coeur me disait: Tu vas

te coucher, nigaud, et tu bandes encore! Tu abandonnes Françoise à son

chagrin: crains-tu de la consoler? c'est bien la moindre chose que tu

lui doives; elle t'a comblé de caresses, refuseras-tu d'essuyer ses

larmes? Elle est vieille, d'accord; laide, soit; mais n'a-t-elle pas un

con, nigaud? Ma foi? seigneur Diable, vous avez raison.

Un con n'est jamais qu'un con;

Quand on bande tout est bon.

Va, va, continua la voix intérieure, l'orage est passé; il n'y a plus

rien à craindre, remets-toi dans le lit. Je succombai à la tentation, je

m'y remis. Je commençai à me coucher, avec beaucoup de discrétion, sur

le bord; mais toute ma politesse ne put arrêter un cri de frayeur qui

partit et fut dans l'instant étouffé par la crainte d'être entendu. Je

sentis qu'on se retirait dans le coin du lit. Une pareille façon d'agir

augmentait ma surprise. Je crus que je la ferais bientôt cesser, en

expliquant mes intentions, et cette explication fut de porter la main

entre les cuisses de ma vieille: elles étaient redevenues tout ce qu'on

pouvait les souhaiter et pour exciter les plus vives émotions, plus

douces et plus fermes qu'elles ne m'avaient encore paru. Ma main ne s'y

arrêta pas longtemps, quelque plaisir qu'elle y sentît: elle passa au

conin. La motte, le ventre, les tétons, tout était aussi doux, aussi uni

qu'à une jeune fille. Je maniais, je baisais, je suçais, on me laissait

faire, et mon feu ranimant celui de ma belle, elle cessa de soupirer, se

rapprocha de moi et moi d'elle. De la tristesse je la fis passer à

l'amour; je l'enconnai.--Ah! me dit-elle alors, cher abbé, qui t'a

conduit ici? Que ton amour me va coûter de larmes! Quoique attendri par

ce discours, mes transports redoublèrent: je serrai tendrement ma

nymphe, confondis mes soupirs avec les siens, et scellai, par des

élancements de volupté, les délices qui les avaient précédés. L'extase

finie, je me rappelai les paroles qu'on venait de m'adresser. Où

suis-je? me dis-je alors. Est-ce avec Françoise? Quelle différence de

plaisirs! Mais elle me prend pour l'abbé; elle dit que mon amour va lui

faire verser des larmes: partagerait-elle avec Nicole les hommages de ce

faquin-là? Elle est apparemment jalouse, la bonne dame; elle croyait

posséder toute seule le coeur de son mignon. Pourquoi est-elle vieille?

Pourquoi est-elle laide? Malgré sa laideur, j'eus encore assez de

hardiesse pour m'exposer au désagrément de l'examen dont je m'étais si

mal trouvé après les premiers coups. Ma main impatiente brûlait de

retourner sur son corps sec et décharné; et quoique je sentisse que le

dégoût serait le prix de mon imprudence, et que si je voulais courir

encore une poste, le meilleur parti était d'attendre le retour de ma

vigueur, sans la précipiter par un badinage qui pourrait bien au

contraire l'éloigner, je hasardai de porter la main; mais, ô surprise!

partout la même fermeté, le même embonpoint, la même chaleur, la même

douceur! Que veut dire ceci? repris-je alors. Est-ce Françoise? ne

l'est-ce pas? Non assurément, ce ne peut être que Nicole. O ciel! c'est

Nicole! J'en ai pour garants le plaisir qu'elle m'a donné et la

continuation de ce plaisir que je ressens encore à la toucher. Elle se

sera échappée de son lit, aura profité de la faiblesse de Françoise pour

venir se réfugier ici: elle s'imagine que son amant est venu aussi s'y

cacher! Je retrouvais dans cette explication toute naturelle des paroles

qu'elle m'avait adressées. Rempli de cette pensée, je sentis les désirs

qu'elle m'avait autrefois inspirés renaître avec plus de force. Le

croirait-on? J'eus regret aux plaisirs que je croyais n'avoir eus

qu'avec Françoise, parce que c'était autant de diminué sur ceux que

j'allais goûter avec Nicole. Je me mis en état de récompenser le temps

perdu.--Ma chère Nicole, lui dis-je en la baisant tendrement et en

tâchant de contrefaire la voix de l'abbé, de quoi t'occupes-tu? Peux-tu

te laisser aller à la tristesse, quand l'heureux hasard qui nous

rassemble veut que nous nous livrions à notre amour? Foutons, ma chère

enfant; noyons notre malheur dans le foutre!--Que tu me fais de plaisir,

me répliqua-t-elle en répondant à mes caresses! Ta douleur augmentait la

mienne. Oui, profitons du seul moyen que nous ayons de nous consoler.

Arrive tout ce qui pourra, tant que j'aurai cela dans la main,

continua-t-elle en me prenant le vit, je ne craindrai pas la mort même.

N'appréhende pas qu'on vienne nous interrompre, j'ai retiré la clef; ils

ne peuvent entrer qu'en jetant la porte en dedans. Charmé de cette

heureuse précaution inspirée par l'amour, je la caressais avec un

nouveau plaisir; mon vit, qu'elle tenait toujours dans sa main, était

toujours d'une raideur qui l'enchantait. Vite, lui dis-je, mets-le dans

ton cher conin; Nicole, que tu me fais languir! Elle ne se pressait pas,

continuait de serrer mon vit, et paraissait surprise de sa grosseur,

qu'elle prenait pour l'effet de ses caresses. Je voulus le mettre

moi-même.--Attends, mon cher ami, me répondit-elle en me pressant dans

ses bras; laisse-le venir encore plus gros et plus long. Ah! je ne l'ai

jamais vu plus beau: est-il augmenté cette nuit! l'abbé n'était pas

apparemment si bien partagé que moi des dons de la nature. J'aurais ri

de cette pensée de Nicole, si je n'avais pas été en humeur de faire

autre chose.--Ah! que je vais avoir de plaisir! reprit-elle en se le

mettant. Pousse, cher ami, pousse! Il n'était pas besoin de me le dire:

j'enfonçai, et, m'appesantissant sur sa gorge, sur son sein, je les

couvrais de baisers de feu, je restais immobile, j'y mourais.--Fais

donc! me dit Nicole, en se remuant avec des transports qui me tirèrent

de mon assoupissement extatique; fais donc! Je me mis aussitôt à lui

allonger des coups de cul, des coups de vit, qui lui allaient,

disait-elle, jusqu'au coeur. Ah! ceux qu'elle me rendait allaient bien

plus loin! Ils portaient le feu, ils me lançaient des torrents de

délices jusqu'aux parties les plus reculées de mon corps. O décharge! tu

es un rayon de la Divinité, ou plutôt n'es-tu pas la Divinité même?

Pourquoi ne meurt-on pas dans les transports? La mère du dieu des

buveurs ne mourut-elle pas quand Jupiter, cédant à ses instances, la

foutit en dieu? car ne vous y méprenez pas, messieurs les mythologistes,

ce n'est pas l'appareil, l'éclat, ni la majesté du souverain des cieux,

qui ravirent le jour à Sémélé: c'est le foutre embrasé qui sortait de

son vit. Mahomet, j'observe ta loi, je suis ton plus fidèle croyant;

mais tiens-moi parole; fais-moi jouir pendant mille ans des

embrassements continuels du plaisir toujours renaissant de la décharge

délicieuse que tu promets à tes fidèles avec tes houris rouges,

blanches, vertes, jaunes: la couleur n'y fait rien, que je décharge,

c'est tout ce qu'il me faut.

Nicole était enchantée de moi, j'étais enchanté de Nicole. Quelle

différence entre une vieille et une jeune! Une jeune le fait par amour,

une vieille par habitude. Vieillards, laissez la fouterie à la jeunesse;

c'est un travail pour vous, c'est un plaisir pour elle.

Le portier des Chartreux, ou mémoires de Saturnin écrits par lui-même · 第 7 / 12 段