Saturnin?--Que Saturnin! répondit-elle; moi, j'ai fait quelque chose
avec Saturnin? Bon! le petit fripon n'a-t-il pas été se cacher sous le
lit où il est encore? Mais, patience; laissez venir Ambroise, les
étrivières ne lui manqueront pas; il les aura, et de la bonne façon!
J'écoutais ce colloque: jugez s'il dut me faire plaisir! Redoublant mon
attention, j'entendis le père qui répliquait: Là, là, Toinette, ne nous
fâchons pas; vous savez qu'il ne doit pas toujours demeurer ici; il est
assez grand à présent, n'est-il pas vrai? Je veux l'emmener quand je
partirai.--Mais, reprit Toinette, vous ne songez pas que si ce petit
coquin restait ici, nous ne pourrions plus rien faire? Cela babille, et
je me doute qu'il nous a découverts. Justement! poursuivit-elle en
voyant le trou de la cloison. Ah! mon Dieu! je n'avais pas encore
remarqué ce trou. Il aura tout vu par là, le petit chien! Je jugeai
qu'elle allait venir vérifier son doute, et vite je me refourrai sous le
lit, d'où je ne sortis plus, quelque envie que j'eusse d'entendre le
reste d'une conversation qui m'intéressait si fort. Je me tins coi, et
j'attendis avec impatience le résultat de leurs discours. Je n'attendis
pas longtemps. On vint me tirer de ma prison; je tremblais que ce ne fût
Ambroise. S'il m'avait vu là, quelle scène pour moi! C'était Toinette
qui m'apportait mes habits, et qui me dit de m'habiller au plus tôt. Je
ne la regardais que de travers, après ce que je lui avais ouï dire à mon
sujet. Je me hâtai de faire ce qu'elle me disait en bravant ses menaces.
Elle s'habillait aussi, et se mettait même sur son propre. J'eus bientôt
fait de mon côté, et elle du sien.--Allons, Saturnin, me dit-elle, venez
avec moi. Force me fut de la suivre. Où me mena-t-elle? Chez M. le curé.
La vue du presbytère me fit trembler. Le pasteur me visitait souvent le
derrière, chose que, par parenthèse, il ne haïssait pas, et je craignais
fort que ce ne fût encore pour lui procurer le même divertissement que
l'on me menait chez lui. Je n'osais pas tout à fait laisser voir mes
craintes à Toinette. Si elle sent que j'ai peur, me disais-je, elle
réveillera le chat qui dort, et ne manquera pas de saisir l'occasion.
Mais pourquoi m'amène-t-elle ici? je n'en sais rien; faisons de
nécessité vertu: entrons toujours.
J'entrai, et j'en fus quitte pour la peur; car Toinette, en me
présentant au saint homme, le pria de vouloir me garder pendant quelques
jours chez lui. L'expression de quelques jours me rassura. Bon! dis-je
en moi-même, et quand ces quelques jours seront passés, le père
Polycarpe m'emmènera avec lui. Plein de cet espoir, je me familiarisais
plus aisément avec ma retraite, sur le motif de laquelle je n'osais
réfléchir sans être saisi de douleur. Suzon, chère Suzon, je te perdrai
donc pour toujours? m'écriai-je dans un coin de la salle où je m'étais
d'abord retiré par frayeur et où je restais par goût, parce que j'y
rêvais à mon aise. A quoi? A Suzon. L'agitation où j'étais depuis
quelques heures ayant suspendu ce que je sentais pour elle, quand je fus
revenu à moi-même, son idée m'occupa tout entier. Le coeur me saignait
quand je pensais que j'allais la perdre. Mon imagination se repaissait
de tous ses charmes, parcourait les beautés de son corps, ses cuisses,
ses fesses, sa gorge, ses petits tétons blancs et durs, que j'avais
baisés tant de fois. Je me rappelai le plaisir que j'avais eu avec elle,
et, pensant à celui que j'avais pris avec Toinette: Qu'eût-ce donc été,
disais-je, si je l'eusse goûté sur Suzon! Je me suis pâmé sur Toinette,
je serais mort sur Suzon. Ah! je n'aurais pas de regret à la vie, si je
la perdais dans ses bras. Mais que sera-t-elle devenue? Exposée aux
fureurs de Toinette, elle va mourir de chagrin. Peut-être pleure-t-elle
à présent, peut-être me maudit-elle. Suzon pleure, et j'en suis cause;
Suzon me maudit, elle jure de me haïr. Pourrai-je vivre si elle me hait,
moi qui l'adore, moi qui souffrirais tout pour lui épargner le moindre
chagrin? Hélas! elle prévoyait notre malheur et c'est moi qui l'y ai
plongée! Telles étaient les pensées qui m'agitaient alors; j'étais dans
une mélancolie dont je ne sortis qu'au son d'une clochette qui m'avertit
qu'on avait servi le souper; on vint m'appeler. Laissons pour un moment
Suzon; nous la retrouverons toujours; elle joue un rôle assez important
dans ces mémoires. Allons prendre un repas et faisons connaître quelques
bévues des originaux avec qui j'étais; commençons par le curé.
M. le curé était une de ces figures qu'on ne saurait regarder sans avoir
envie de rire; haut de quatre pieds, le visage large d'un demi et
enluminé d'un rouge foncé qui ne lui venait pas de boire de l'eau; un
nez épaté, surmonté de rubis, de petits yeux noirs et vifs ombragés
d'épais sourcils; un front petit, le poil frisé comme un barbet;
joignez-y un air goguenard et malin, voilà M. le curé. Avec cela le
coquin avait de bonnes fortunes; plus d'une m'en aurait encore dit des
nouvelles dans le village. Il cultivait volontiers la vigne du Seigneur;
il faisait le petit célestin. Ces magots-là sont d'ordinaire de
vigoureux sires à ce jeu, et notre curé ne manquait pas, je crois, de
ces talents, qui valent mieux qu'une belle figure, quand il est permis
de les faire valoir.
Passons au second cartouche du tableau célestin de la maison du curé, et
disons un mot de sa respectable gouvernante.
Madame Françoise était une vieille sorcière plus maligne qu'un vieux
singe, plus méchante qu'un vieux diable. Otez cela, c'était la bonté
même. Son visage portait bien cinquante bonnes années. La coquetterie
est de tout pays et de toute condition: la vieille ne s'en donnait pas
trente-cinq. Mais, malgré ses discours, elle était canonique, et si
canonique, que, depuis quinze ans qu'elle était au service de M. le
curé, elle l'avait garanti des retraites incommodes qu'il avait coutume
de faire au séminaire, au moins deux ou trois fois chaque lustre,
disgrâces qui avaient dégoûté le patron de la jeunesse; et quoique la
dame Françoise eût les yeux bordés de rouge, le nez barbouillé de tabac,
la bouche fendue jusqu'aux oreilles, et qu'elle n'eût plus dans cette
bouche que quelques dents mal assurées, M. le curé, par reconnaissance
pour ses services passés, ne démentait en rien son estime et, qui plus
est, ses caresses pour elle. Madame Françoise était surintendante de la
maison; tout passait par ses mains, jusqu'à l'argent des pensionnaires
qui n'en sortait guère. Elle ne parlait jamais du curé qu'en nom
collectif; apportait-on de quoi dire une messe:--Nous vous la dirons!
Donnait-on quelque chose de moins:--A ce prix nous n'en disons pas!--Eh!
Mme Françoise (madame gros comme le bras: elle se serait offensée en
cette honorable qualité), eh! madame Françoise, je n'ai pas
davantage!--Séant; comment donc, vous croyez apparemment qu'on nous
donne cela! il faut du vin, des cierges; et notre peine, la comptez-vous
pour rien?
A l'ombre de l'union qui régnait entre Françoise et le curé, croissait
une fille, soi-disant nièce du curé, mais qui lui appartenait de plus
près que par la qualité de nièce. C'était une grosse joufflue, un peu
picotée de petite vérole, fort blanche, et une gorge adorable; un nez
tirant sur celui du curé, aux rubis près, qu'elle n'avait pas encore,
mais beaucoup de dispositions pour en avoir un jour; des yeux petits,
mais ardents; il n'aurait tenu qu'à elle de passer pour rousse, si elle
n'avait pas su que cette couleur était proscrite et que le blond est
plus séant pour les belles; comme elle croyait l'être, elle en prenait
les attributs. Ce n'est pas que le blond ou le roux eussent fort
inquiété certain grand coquin d'écolier de philosophie qui venait
quelquefois passer huit ou dix jours au presbytère, moins par amitié
pour le curé que pour sa charmante nièce, que le maraud serrait de près,
et de si près que... Mais il n'est pas encore temps de raconter ce qui
m'arriva à ce sujet.
Mademoiselle Nicole (c'était le nom de cette aimable personne), telle
que je viens de vous la présenter, était l'objet des tendres voeux de
tous les pensionnaires. Les externes voulaient aussi s'en mêler; les
grands étaient assez bien reçus, les petits fort mal. Je n'étais pas des
plus grands, par malheur pour moi. Ce n'est pas que je n'eusse plusieurs
fois tenté de pousser ma pointe auprès de cette pouponne, mais mon âge
parlait contre moi. Plus je protestais que je n'étais jeune que par la
figure, moins on me croyait; et pour finir de me désespérer, on confiait
mes entreprises amoureuses à Mme Françoise, qui les confiait à M. le
curé, et celui-ci ne me ménageait pas. J'enrageais d'être petit, car je
voyais bien que c'était là la cause de mes malheurs.
La difficulté de réussir auprès de Nicole m'avait dégoûté. Des rebuts de
la part de la nièce, des étrivières de la part du curé, il n'y avait pas
moyen d'y tenir. Tout cela n'avait pas éteint mes désirs; ils n'étaient
que cachés, la présence de Nicolle les ralluma. Il ne leur manqua plus
qu'une occasion d'éclater; elle ne tarda pas à venir, l'ordre des faits
exige que cette aventure n'aille qu'à son tour, et son tour n'est pas
encore venu: c'est celui de Mme Dinville.
Je n'avais pas oublié que cette dame m'avait fait promettre d'aller
dîner avec elle le lendemain. Je me couchai, résolu à lui tenir parole,
et on juge bien que le jour ne changea rien à ma résolution. Si on me
demandait si c'était véritablement pour Mme Dinville que je voulais
aller au château, à cela je ne saurais que répondre. En général, je
dirais que l'idée du plaisir m'y conduisait; mais je sentais que ce
plaisir, présenté par Suzon, me serait plus sensible que si je le
recevais de Mme Dinville. L'espoir d'y trouver ma Suzon n'était pas sans
vraisemblance; voici comme je raisonnais: Pourquoi m'a-t-on mis chez M.
le curé? C'est parce que le père Polycarpe s'est douté que Toinette m'a
donné une leçon qui n'est pas de son goût; et c'est dans la crainte que
je m'accoutumasse à ces leçons, qu'il a jugé à propos de me mettre ici.
Toinette a bien vu autre chose de la part du père; elle a donc pour le
moins autant de raisons d'éloigner Suzon du moine, que le moine en a eu
de m'éloigner de Toinette. Si Suzon est au château, il y a de petits
bois dans le jardin: je l'engagerai à y venir. La petite friponne est
amoureuse, elle m'y suivra; je la tiendrai à l'écart, nous serons seuls,
nous n'aurons rien à craindre. Ah! que de plaisirs je vais goûter! Ces
agréables idées me conduisirent jusqu'au château. J'entrai.
Tout était calme chez Mme Dinville. Je ne trouvai personne sur mon
passage, ce qui me fit traverser plusieurs appartements. Je n'entrais
dans aucun sans sentir mon coeur agité par l'espoir de voir Suzon et la
crainte de ne pas la trouver. Elle sera dans celui-ci, disais-je; Ah! je
vais la voir: personne; dans un autre de même. J'arrivai ainsi jusqu'à
une chambre dont la porte était fermée, mais la clef y était. Je n'étais
pas venu si loin pour reculer, j'ouvris: ma hardiesse fut un peu
déconcertée à la vue d'un lit où je jugeai qu'il devait y avoir
quelqu'un couché. Je me retirais, quand j'entendis une voix de femme
demander qui c'était, et en même temps je reconnus Mme Dinville. Je me
disposais à sortir, mais sa gorge m'en ôta le pouvoir.--Eh! c'est mon
ami Saturnin, s'écria-t-elle; viens donc m'embrasser, mon cher enfant.
Aussi hardi après ces paroles que j'étais timide auparavant, je me
précipitai dans ses bras. J'aime, me dit-elle d'un air de satisfaction,
après m'être acquitté d'un devoir où le coeur avait eu plus de part que
la politesse, j'aime qu'un jeune garçon obéisse ponctuellement. A peine
eut-elle achevé ces mots que je vis sortir d'un cabinet de toilette un
petit homme à figure minaudière qui écorchait d'un ton de fausset l'air
d'une chanson nouvelle alors; il en marquait la cadence par des
pirouettes qui répondaient à merveille aux bizarres accents de sa voix.
A la brusque apparition de cet Amphion moderne,--c'était un abbé,--je
rougis pour Mme Dinville des marques indiscrètes de bienveillance
qu'elle venait de me donner, et, pour mon propre compte, du motif de
celles dont j'avais payé les siennes; mais je me vengeai bientôt du
trouble qu'il venait de me causer par le jugement que je portai sur lui.
La situation où l'on se trouve influe souvent sur la façon de penser. Je
ne doutai pas que mon arrivée imprévue n'eût dérangé une partie qui ne
souffre de tiers qu'à titre d'importun. Pouvais-je, en effet, penser
qu'un homme pût se trouver seul avec une femme sans lui faire ce que
j'aurais fait moi-même?
Craignant qu'il n'eût pénétré le sujet de ma visite, je n'osais pas le
regarder. Si la curiosité m'excitait à l'envisager, la crainte de
rencontrer sur son visage quelque sourire malin, me faisait baisser la
vue aussitôt. Je n'y trouvai pourtant pas ce que je craignais, et
perdant l'habitude de le regarder comme un témoin redoutable, je ne vis
en lui qu'un importun fait pour gêner les plaisirs dont mon imagination
se repaissait.
Je l'examinais avec attention, et, réfléchissant sur sa qualité d'abbé,
j'en cherchais dans sa personne des marques justificatives. J'avais sur
le mot abbé des idées extrêmement bornées, m'imaginant que tous les
abbés devaient être faits comme M. le curé ou comme M. le vicaire; et
j'avais peine à concilier l'air bonhomme que je leur connaissais avec
les pétulantes extravagances de celui que j'avais devant moi.
Ce petit Adonis, nommé l'abbé Fillot, était le receveur des tailles de
la ville voisine, homme fort riche, Dieu sait aux dépens de qui. Il
revenait de Paris, ainsi que la plupart des sots de sa trempe, plus
chargé de fatuité que de doctrine. Il avait accompagné Mme Dinville à sa
campagne, dans l'intention de la réjouir. Écolier, abbé, tout était bon
pour elle.
La dame sonna, on vint: c'était Suzon. Mon coeur tressaillit à sa vue;
j'étais charmé que mes conjectures se trouvassent aussi heureuses. Elle
ne m'aperçut pas d'abord, parce que j'étais caché par les rideaux du
lit, sur lequel Mme Dinville m'avait fait asseoir, situation que, par
parenthèse, M. l'abbé commençait à ne pas trouver à son gré. Il avait
peine à souffrir la petite liberté que Mme Dinville me donnait, et je
voyais qu'il taxait de mauvais goût la complaisance qu'elle me
témoignait.
Suzon s'avança, elle me vit. Dans le moment, ses belles joues
s'animèrent des plus vives couleurs; elle baissa les yeux, l'agitation
lui coupa la parole. J'étais dans un état peu différent du sien, excepté
qu'elle baissait les yeux, et que les miens étaient fixés sur elle. Les
charmes de Mme Dinville, dont elle ne me ménageait pas la vue, sa gorge,
ses tétons et les autres parties de son corps, dont un drap jaloux
dérobait, à la vérité le spectacle à mes yeux, mais n'en rendait la
peinture que plus vive à mon imagination, tout cela avait fait dans mon
coeur des impressions qui tournèrent à l'instant au profit de Suzon.
Mais la réflexion corrigea bientôt un sentiment trop précipité et me
ramena, non pas tout à coup, à mon caractère dominant.
Si j'eusse eu le choix de Suzon ou de Mme Dinville, je n'aurais pas
balancé: Suzon avait la pomme; mais on ne me présentait pas
l'alternative. La possession de Suzon n'était pour moi qu'une espérance
bien incertaine, et la jouissance de Mme Dinville était presque une
certitude, ses regards m'en assuraient. Ses discours, quoique gênée par
la présence du petit abbé, ne détruisaient pas l'espoir que ses yeux me
laissaient concevoir. Suzon, après avoir été chargée d'avertir une femme
de chambre, sortit, et son départ commença à restituer à Mme Dinville
des désirs qui lui appartenaient, puisqu'ils étaient son ouvrage.
Je restai cependant si troublé, les mouvements de mon coeur, combattus
et détruits alternativement par deux causes qui l'intéressaient
également, l'une par l'idée du plaisir, l'autre par celle de ce même
plaisir, mais accompagné de quelque chose de plus touchant, étaient dans
une si grande confusion, que je ne m'aperçus pas de la brusque
disparition de l'abbé. Mme Dinville l'avait bien vu sortir; mais,
s'imaginant que je l'avais vu aussi, elle ne croyait pas qu'il fût
besoin de m'en faire souvenir. Elle se pencha sur mon coussin, et, me
regardant avec une douce langueur qui me disait inutilement qu'il ne
tenait qu'à moi de devenir heureux, elle me prenait tendrement la main
qu'elle me pressait dans la sienne, en la laissant de temps en temps
tomber d'un air indifférent sur ses cuisses, qu'elle serrait et
desserrait avec un mouvement lascif. Ses regards accusaient ma timidité,
et semblaient me reprocher que je n'étais pas le même que la veille.
Toujours préoccupé de la pensée que l'abbé nous examinait, je restai
dans une défiance niaise qui l'impatienta.--Tu dors, Saturnin? me
dit-elle. Un galant de profession aurait profité de l'occasion pour
débiter une tirade d'impertinences. Je ne l'étais pas, je n'en dis
qu'une: Non, madame, je ne dors pas. Quoique cette réponse innocente
diminuât de beaucoup l'idée que mon effronterie de la veille avait pu
lui donner de mon savoir, elle ne fit pas de tort à sa bonne volonté
pour moi: elle fit un effet tout contraire; elle me donna un nouveau
titre à ses yeux, me fit regarder comme un novice, morceau délicat pour
une femme galante dont l'imagination est voluptueusement flattée par
l'idée d'un plaisir qui doit augmenter la vivacité des transports
qu'elle ressent. C'est ainsi que pensait Mme Dinville, c'est ainsi que
pensent toutes les femmes. Mon indifférence lui fit connaître que sa
façon d'attaquer glissait sur moi, et qu'il fallait quelque chose de
plus frappant pour m'émouvoir. Elle me lâcha la main, et, étendant les
bras avec un mouvement étudié, elle m'étala une partie de ses charmes.
Leur aspect me tira de mon engourdissement; je me réveillai, la vivacité
reparut sur mon visage, l'idée de Suzon se dissipa: mes yeux, mes
regards, mon impatience, tout fut pour Mme Dinville; s'apercevant de
l'effet de sa ruse, et pour exciter mes feux, elle me demanda ce
qu'était devenu l'abbé. J'eus beau regarder, je ne le voyais pas; je
sentis ma sottise.--Il est sorti, reprit-elle; et, affectant de jeter un
peu son drap, en se plaignant de la chaleur, elle me découvrit une
cuisse extrêmement blanche, sur le haut de laquelle un bout de chemise
paraissait mis exprès pour empêcher mes regards d'aller plus loin, ou
plutôt à dessein d'exciter ma curiosité. J'entrevis pourtant quelque
chose de vermeil qui me mit dans un trouble dont elle reconnut le motif.
Elle recouvrit adroitement l'endroit qui avait fait tout l'effet qu'elle
espérait. Je lui pris la main, qu'elle m'abandonna sans résistance; je
la baisai avec transport; mes yeux étaient enflammés, les siens
brillants et animés. Les choses se disposaient à merveille; mais il
était écrit que, malgré les plus belles occasions, je ne serais pas
heureux. Une maudite femme de chambre arriva dans le temps qu'on n'avait
pas besoin d'elle. Je lâchai vite la main, la soubrette entra en riant
comme une folle; elle se tint un moment à la porte, pour se dédommager,
par l'abondance de ses éclats, de la gêne que la présence de sa
maîtresse allait lui faire.--Qu'avez-vous donc? lui dit Mme Dinville
d'un air sec.--Ah! madame, répondit-elle, monsieur l'abbé...--Eh bien,
qu'a-t-il fait? reprit sa maîtresse. Dans le moment rentre l'abbé en se
cachant le visage avec son mouchoir. Les ris de la suivante augmentèrent
à sa vue.--Qu'avez-vous donc? lui demanda Mme Dinville.--Regardez mon
visage, répondit-il, et jugez de l'ouvrage de Mlle Suzon.--De Suzon?
reprit Mme Dinville en éclatant à son tour.--Voilà ce que coûte un
baiser, poursuivit-il froidement; ce n'est pas l'acheter trop cher,
comme vous voyez. L'air aisé avec lequel l'abbé nous parlait de son
malheur me fit rire comme les autres. Il soutint sur le même ton les
railleries peu ménagées de Mme Dinville. Elle s'habilla: l'abbé, malgré
le mauvais état de son visage, fit le coquet à la toilette, contrôla la
coiffure et divertit madame, qui riait de ses balivernes. La suivante
pestait contre ses corrections, et moi je riais de la figure du petit
homme. Allons dîner.
Nous étions quatre à table, Mme Dinville, Suzon, l'abbé et moi. Qui fit
une sotte figure? Ce fut moi, quand je me trouvai vis-à-vis de Suzon;
l'abbé, qui était à son côté, faisait bonne mine à mauvais jeu, et
voulait persuader à madame Dinville que ses traits railleurs n'étaient
pas capables de le déconcerter. Suzon n'était guère moins confuse. Je
voyais pourtant dans ses regards furtifs qu'elle aurait voulu que nous
eussions été seuls. Sa vue m'avait encore rendu infidèle à Mme Dinville,
et je désirais sortir de table pour essayer de nous dérober. Le dîner
fini, je fis signe à Suzon: elle m'entendit, et sortit. J'allais la
suivre; Mme Dinville m'arrêta, en m'annonçant que je lui servirais
d'écuyer à la promenade. Se promener à quatre heures après midi dans
l'été, cela parut extravagant à l'abbé; mais ce n'était pas pour lui
plaire qu'elle le faisait. Elle ne voulait pas exposer le teint de
l'abbé à l'ardeur du soleil; aussi prit-il le parti de rester. J'aurais
bien voulu ne pas suivre Mme Dinville, pour courir vers Suzon; mais je
me crus obligé de sacrifier mon envie à la déférence dont je devais
payer l'honneur qu'on me faisait.
Suivis des yeux par l'abbé, qui se pâmait de rire, nous marchions avec
une gravité concertée au milieu des parterres, sur lesquels le soleil
dardait ses rayons. Mme Dinville ne leur opposait qu'un simple éventail,
et moi l'habitude. Nous fîmes plusieurs tours avec une indifférence qui
désespérait l'abbé. Je ne pénétrais pas encore le dessein de la dame, et
je ne concevais pas comment elle pouvait résister à une chaleur que je
trouvais insupportable. Ma qualité d'écuyer me pesait, et j'y aurais
volontiers renoncé: mais j'ignorais les fonctions de cet emploi, et on
m'en réservait une qui devait me consoler de l'ennui de la première.