laissais pas d'être pénétrée. Etait-ce repentir? Non. La véritable cause
était le refus que le père m'avait fait de me donner l'absolution. Je
craignis qu'il ne fournît une nouvelle matière à la médisance; j'en
étais touchée jusqu'aux larmes. Je craignais qu'en allant offrir ma
confusion aux yeux de mes ennemies, je ne leur donnasse un nouveau sujet
de triompher. J'allai me placer sur un prie-Dieu, vis-à-vis de l'autel:
mes pleurs m'assoupirent, je m'endormis. J'eus pendant mon sommeil le
rêve le plus charmant; je songeais que j'étais avec Verland, qu'il me
tenait dans ses bras, qu'il me pressait avec ses cuisses. J'écartais les
miennes et me prêtais à tous ses mouvements. Il me maniait les tétons
avec transport, les serrait, les baisait. L'excès du plaisir me
réveilla. J'étais réellement dans les bras d'un homme. Encore toute
occupée des délices de mon songe, je crus que mon bonheur changeait
l'illusion en réalité. Je crus être avec mon amant: ce n'était pas lui!
On me tenait étroitement embrassée par derrière. Au moment que j'ouvris
les yeux, je les refermai de plaisir et n'eus pas la force de regarder
celui qui me le donnait. Je me sentis inondée d'une liqueur chaude, et
quelque chose de dur et de brûlant que l'on m'enfonçait en jetant des
soupirs. Je soupirai aussi, et dans le moment une liqueur semblable que
je sentais s'échapper de toutes les parties de mon corps, avec des
élancements délicieux, se mêlant avec celle que l'on répandait une
seconde fois, me fit retomber sans mouvement sur mon prie-Dieu.
Ce plaisir qui, s'il durait toujours, serait plus piquant mille fois que
celui qu'on goûte dans le ciel, hélas! ce plaisir finit trop tôt. Je fus
saisie de frayeur en pensant que j'étais seule pendant la nuit dans le
fond d'une église: avec qui? Je ne le savais pas; je n'osais m'en
éclaircir, je n'osais remuer; je fermais les yeux, je tremblais. Mon
tremblement augmenta encore quand je sentis qu'on pressait ma main,
qu'on la baisait. Le saisissement m'empêcha de la retirer, je n'en avais
pas la hardiesse; mais je me rassurai un peu en entendant dire à mes
oreilles, d'une voix basse: Ne craignez rien; c'est moi! Cette voix, que
je me souvenais confusément d'avoir entendue, me rendit le courage, et
j'eus la force de demander qui c'était, sans avoir celle de
regarder.--Eh! c'est Martin, me répondit-on, le valet du père Jérôme.
Cette déclaration dissipa ma frayeur. Je levai les yeux, je le reconnus.
Martin était un blond, éveillé, joli, amoureux. Ah! qu'il l'était! Il
tremblait à son tour, et attendait ma réponse pour fuir ou me baiser
encore. Je ne lui en fis pas, mais je le regardai d'un air riant, avec
des yeux qui se ressentaient encore du plaisir que je venais de goûter.
Il vit bien que ce n'était pas un signe de colère; il se jeta dans mes
bras avec passion; je le reçus de même, et sans penser que si quelqu'un
s'apercevait que je manquais dans le couvent on pourrait venir et nous
trouver ensemble... Te le dirais-je? L'amour rend tout excusable. Sans
respect pour l'autel, sur les marches duquel nous étions, Martin me
pencha un peu, leva mes jupes, porta sa main partout; aussi passionnée
que lui, je portai la mienne à son vit; j'eus pour la première fois de
ma vie le plaisir d'en manier un! Ah! que le sien était joli! petit,
mais long, tel qu'il me le fallait. Quel feu! Quelle démangeaison
voluptueuse se glissa d'abord par tout mon corps! J'étais muette, je
serrais ce cher vit dans ma main, je le considérais, je le caressais,
l'approchais de mon sein, le portais à ma bouche, le suçais; je l'aurais
avalé! Martin avait le doigt dans mon con, le remuait doucement, le
retirait, le remettait et renouvelait ainsi mes plaisirs à chaque
instant, il me baisait, me suçait le ventre, la motte et les cuisses; il
les quittait pour porter des lèvres brûlantes sur ma gorge. En un moment
je fus couverte de ses baisers. Je ne pus pas tenir contre ces attaques
de plaisir. Je me laissai tomber, l'attirant doucement à moi avec mon
bras droit, dont je le serrai amoureusement; je le baisais à la bouche,
tandis que de la main gauche, tenant l'objet de tous mes voeux, je
tâchais de me l'introduire et de me procurer un plaisir plus solide. Un
égal transport le fit coucher sur moi: il se mit à pousser.--Arrête, lui
dis-je d'une voix entrecoupée par mes soupirs, arrête, mon cher Martin;
ne va pas si vite, restons un moment. Aussitôt, me coulant sous lui et
écartant les cuisses, je joignis mes jambes sur ses reins. Mes cuisses
étaient collées contre ses cuisses, son ventre contre mon ventre, son
sein contre mon sein, sa bouche sur ma bouche: nos langues étaient
unies, nos soupirs se confondaient. Ah! Suzon, quelle charmante posture!
Je ne pensais à rien au monde, pas même au plaisir que j'avais, n'étant
occupée qu'à le sentir. L'impatience m'empêcha de le goûter plus
longtemps. Je fis un mouvement, Martin en fit autant, et notre bonheur
s'évanouit; mais avant de le perdre, nous sentîmes combien il était
grand: il semblait qu'il eût ramassé ses traits les plus vifs et les
plus ravissants pour nous en accabler. Nous restâmes sans sentiment,
n'ouvrant les yeux que pour nous presser de nouveau; le plaisir se
refusait à nos efforts.
Il est temps, poursuivit Monique, de t'apprendre, Suzon, ce que c'était
que cette eau bénite dont le père Jérôme t'arrosa un jour la gorge en te
donnant l'absolution.
Ma première action, quand Martin fut retiré de mes bras, fut de porter
la main où j'avais reçu les plus grands coups. Le dedans, le dehors,
tout était couvert de cette liqueur dont l'effusion m'avait fait tant de
plaisir; mais elle avait perdu toute sa chaleur et était froide alors
comme de la glace. C'était du foutre. On appelle ainsi une matière
blanche et épaisse qui sort du vit ou du con quand on décharge. La
décharge est l'action qui suit ce frottement voluptueux par où l'on
prélude.--Comment, dis-je à Monique, c'en était donc que vous répandiez
tout à l'heure?--Oui, vraiment, me dit-elle, et tu m'en as donné aussi,
petite friponne! N'as-tu pas senti ton petit conin tout mouillé? C'en
était.
Mais, ma chère petite, le plaisir que tu as goûté est bien au-dessous de
celui qu'on goûte avec un homme; car ce qu'il nous donne se mêlant avec
ce que nous lui donnons, y rentre, nous pénètre, nous enflamme, nous
rafraîchit, nous brûle. Quelles délices, Suzon! Ah! ma chère Suzon,
elles sont inexprimables; mais écoute le reste de mon aventure,
poursuivit-elle.
J'étais bien chiffonnée, comme tu peux croire, après l'exercice amoureux
que je venais de faire; je me remis le mieux qu'il me fut possible, et
demandai à Martin quelle heure il était.--Oh! il n'est pas tard, me
répondit-il: je viens d'entendre la cloche du souper.--Je me passerai
bien d'y aller, repris-je; je vais vite me coucher; mais avant que je te
quitte, apprends-moi, mon cher Martin, par quel hasard tu t'es trouvé
ici, et comment as-tu osé venir?...--Oh! pardi! ce n'est pas la
hardiesse qui me manque. V'là comme ç'a été: j'étais venu pour parer
l'église, car, comme vous savez, c'est demain bonne fête; je vous ai
aperçue. M'est avis, ai-je dit à part moi en vous reluquant, que voilà
une demoiselle qui prie bian le bon Dieu! Pardi! ce me suis-je fait, il
faut qu'alle ait bien la rage de la dévotion pour s'en venir à
c't'heure-ci dans l'église, pendant que tretoutes prennent leurs
becquées! mais ne dormirait-elle pas aussi? ce me suis-je dit, voyant
que vous ne bronchiez ni pied ni patte. Pardi! je le croirais bian.
Voyons un peu ça. Je me suis cependant approché tout fin près de vous,
et j'ai vu que vous dormiais. Je sis resté là un petit bout de temps à
vous lorgner, et pendant ce temps-là, mon coeur faisait tic toc, tic
toc. Le guiable est bian fin; Martin, m'a-t-il corné aux oreilles, alle
est bian jolie au moins: v'là un biau coup à faire, mon enfant; si tu
laisses échapper c't'occasion-là, tu ne la retrouveras pas? avise-toi,
Martin. Pardi! je me sis avisé tout de suite. J'ai levé tout doucement
votre collerette, et ai vu deux petits tétons bian blancs. Pardi! j'ai
mis la main dessus, et pis je les ai baisés aussi tout doucement; et
pis, voyant que vous dormiais comme un sabot, j'ai eu envie de faire
autre chose, et c't'autre chose-là, je l'ai faite en vous troussant
bravement vot' cotillon par derrière; et pis j'ai poussé; et pis, dame,
vous savez le reste.
Malgré son langage grossier, l'air d'ingénuité avec lequel Martin
s'expliquait me charmait.--Eh bien, lui dis-je, mon cher ami, as-tu bien
eu du plaisir?--Oh! pardi! me répondit-il en m'embrassant, j'en ai tant
eu que j'sis prêt à recommencer, si vous voulez.--Non, pas pour le
présent, lui dis-je; peut-être s'apercevrait-on de quelque chose; mais
tu as la clef de l'église; si tu veux venir demain à minuit, tiens la
porte ouverte, je viendrais te trouver; entends-tu Martin?--Oh! morgué!
me répondit-il; c'est bian dit; nous nous en donnerons à coeur-joie;
nous n'aurons pas d'espions à c't'heure-là. Je l'assurai que je m'y
trouverais. La réflexion me fit résister à mon envie et aux prières de
Martin, qui voulait que nous fissions cela encore une petite fois,
disait-il, avant de nous quitter. Mon refus l'aurait plongé dans la
tristesse si je ne l'eusse consolé par l'espérance du lendemain. Nous
nous embrassâmes, je rentrai dans le couvent et regagnai heureusement ma
chambre sans avoir été aperçue.
Tu devineras facilement que je mourais d'impatience de me visiter et de
savoir en quel état j'étais après les assauts que je venais d'essuyer.
Je sentais une vive cuisson; à peine pouvais-je marcher. J'avais pris
une lumière au dortoir; je tirai bien mes rideaux pour n'être vue de
personne, et m'étant assise sur ma chaise, une jambe sur mon lit et
l'autre sur le plancher, je fis mon examen. Quelle fut ma surprise
lorsque je trouvai que mes lèvres, qui auparavant étaient si fermes et
si rebondies, étaient devenues toutes molles et comme flétries! Les
poils qui les couvraient, quoiqu'ils se ressentissent encore de
l'humidité, formaient d'espace en espace, mille petites boucles.
L'intérieur était d'un rouge vif, enflammé et d'une extrême sensibilité.
La démangeaison m'y faisait porter le doigt, et sur-le-champ la douleur
me forçait de le retirer. Je me frottais contre les bras de mon fauteuil
et les couvrai des marques de la vigueur de Martin. Le plaisir
combattait contre la fatigue; mais mes yeux s'appesantissaient
insensiblement. Je me couchai et dormis d'un sommeil qui ne fut
interrompu que par d'agréables songes qui me rappelaient les délices que
j'avais goûtées.
On ne me dit rien le lendemain sur mon absence; on la regarda comme un
reste de ressentiment que je devais avoir du traitement que l'on m'avait
fait. Mon air fier confirma cette pensée. J'assistai comme les autres à
l'office; toutes mes compagnes communiaient, moi je ne communiai pas; et
à te dire vrai, je m'étais mise au-dessus de la honte de ne pas suivre
leur exemple. L'amour dissipe les préjugés. La présence de mon amant,
que je voyais rôder dans l'église, me dédommageait assez. Plus d'une
parmi mes compagnes aurait bien quitté au même prix la nourriture
spirituelle.
Je jetais sur mon amant plus de regards amoureux que je n'en jetais de
dévotion sur l'autel. Aux yeux d'une femme du monde, Martin n'aurait été
qu'un polisson; aux miens c'était l'amour même: il en avait la jeunesse,
il en avait les grâces. Son mérite caché me faisait passer légèrement
sur sa négligence extérieure. Je m'aperçus pourtant qu'il s'était
accommodé ce jour-là et qu'il tâchait de se donner meilleur air qu'à
l'ordinaire. Je lui sus bon gré de son intention, que j'attribuais
plutôt à l'envie de me plaire qu'au mérite de la fête qu'on célébrait.
Rien n'échappe aux yeux d'une amante. Je le voyais regarder les
pensionnaires pour tâcher de me découvrir. Je ne voulais pas qu'il me
reconnût; j'avais soin de me cacher; mais j'aurais été fâchée qu'il
n'eût pas pris cette peine inutile. Que veux-tu, j'en étais amoureuse à
la rage. J'attendais avec impatience la nuit pour lui tenir la parole
que je lui avais donnée.
Elle vint enfin, cette nuit si ardemment souhaitée. Minuit sonna. Ah!
que je fus alors troublée! Je ne traversai le corridor qu'en tremblant,
et quoique tout le monde fût endormi, je croyais les yeux de tout le
monde ouverts sur moi. Je n'avais, pour me conduire, d'autre lumière que
celle de mon amour. Ah! disais-je en marchant à tâtons dans l'obscurité,
si Martin m'avait manqué de parole, j'en mourrais de douleur! Il était
au rendez-vous, aussi amoureux, aussi impatient que j'avais été
ponctuelle. J'étais vêtue fort légèrement; il faisait chaud, et je
m'étais aperçue la veille que les jupes, les corps, les mouchoirs de
gorge, tout cela était trop embarrassant. Sitôt que je sentis la porte
ouverte, un tressaillement de joie me coupa la parole. Je ne la
recouvrai que pour appeler mon cher Martin à voix basse: il m'attendait;
il accourut dans mes bras, me baisa; je lui rendis caresse pour caresse.
Nous nous tînmes longtemps étroitement serrés. Revenus des premiers
mouvements de notre joie, nous cherchâmes réciproquement à en exciter de
plus grands. Je portai la main à la source de mes plaisirs; il porta la
sienne où je l'attendais avec impatience. Il fut bientôt en état de la
contenter. Il se déshabilla, me fit un lit de ses habits: je me couchai
dessus. Nos plaisirs se succédèrent pendant deux heures avec rapidité et
des mouvements de vivacité qui ne laissaient pas le temps de les
désirer; nous nous y livrions comme si nous ne les eussions pas encore
goûtés ou que nous ne dussions plus les goûter. Dans le feu du plaisir
on ne songe guère à ménager les moyens de l'entretenir. L'ardeur de
Martin ne répondait plus à la mienne; il fallut s'arracher de ses bras
et se retirer.
Notre bonheur ne dura guère plus d'un mois, et j'y comprends le temps
que la nécessité faisait donner au repos. Quoiqu'il ne fut pas rempli
par le plaisir de voir mon amant, il l'était par celui de penser à lui
et par les agréables idées qui disposaient mon coeur aux délices que sa
présence ramenait. Ah! que les nuits heureuses, que j'ai passées dans
ses bras ont coulé rapidement, et que les suivantes ont été longues!
Redouble ton attention, ma chère Suzon, renouvelle-moi tes promesses de
m'être toujours fidèle et de ne jamais révéler un secret que je n'ai
confié qu'à toi. Ah! Suzon, qu'il est dangereux d'écouter un penchant
trop flatteur et de s'y livrer sans réflexion! Si les plaisirs que
j'avais goûtés étaient délicieux, l'inquiétude qui les suivit me les fit
payer bien cher. Que je me repentis d'avoir été trop amoureuse! Les
suites de ma faiblesse se présentèrent à mon imagination avec des
circonstances affreuses. Je pleurai, je gémis.--Que vous arriva-t-il
donc? lui demandai-je.--Je m'aperçus, me dit-elle, que mes règles ne
coulaient plus; huit jours s'étaient passés sans les avoir; je fus
surprise de leur interruption, ayant souvent entendu dire que c'était un
signe de grossesse. J'étais souvent attaquée de maux de coeur, de
faiblesses. Ah! m'écriai-je, il n'est que trop vrai, malheureuse! hélas!
je le suis, il n'en faut plus douter, je suis grosse! Un torrent de
larmes succédait à ces accablantes réflexions.--Vous étiez grosse?
dis-je à la soeur avec étonnement. Ah! ma chère Monique, comment
avez-vous fait pour en dérober la connaissance à des yeux
intéressés.--Je n'eus, me répondit-elle, que la douleur de savoir mon
malheur, et non celle d'en essuyer les suites. Martin l'avait causé, il
m'en délivra. Ma grossesse ne m'empêchait pas de me rendre toujours à
nos rendez-vous; j'étais inquiète, j'étais tremblante, mais j'étais
encore plus amoureuse. Le poids victorieux du plaisir m'entraînait.
Qu'en pouvait-il arriver davantage? Mon malheur était à son comble. Ce
qui me l'avait causé devait servir du moins à m'en consoler.
Une nuit, après avoir reçu de Martin ces témoignages d'un amour
ordinaire qui ne se ralentissait pas, il s'aperçut que je soupirais
tristement; que ma main, qu'il tenait dans la sienne, était tremblante
(quand ma passion était satisfaite, l'inquiétude reprenait dans mon
coeur la place que l'amour y occupait un moment avant); il me demanda
avec empressement la cause de mon agitation, et se plaignit tendrement
du mystère que je lui faisais de mes peines.--Ah! Martin, lui dis-je,
mon cher Martin, tu m'as perdue! Ne dis pas que mon amour pour toi n'est
plus le même, j'en porte dans mon sein une preuve qui me désespère: je
suis grosse! une pareille nouvelle le surprit. L'étonnement fit place à
une profonde rêverie; je ne savais qu'en penser, Martin était toute mon
espérance dans cette circonstance cruelle; il balançait: que devais-je
croire? Peut-être, disais-je, abattue par son silence, peut-être
médite-t-il sa fuite. Il va m'abandonner à mon désespoir. Ah! qu'il
reste! j'aime mieux perdre la vie en l'aimant que mourir faute de le
haïr! Je versais des larmes, il s'en aperçut. Aussi tendre, aussi fidèle
que je craignais de le voir perfide, tandis que je le croyais occupé du
soin de se dérober à mon amour, il ne l'était que de celui de tarir mes
pleurs en me délivrant de leur cause. Il m'annonça, en m'embrassant avec
tendresse, qu'il en avait trouvé le moyen. La joie que me causa cette
promesse n'égala pas celle de m'être trompée dans mes soupçons: il me
rendait la vie. Charmée des assurances qu'il me donnait, je fus curieuse
de savoir quel était ce moyen qu'il prétendait employer pour me délivrer
de mon fardeau. Il me dit qu'il voulait me donner d'une boisson qui
était dans le cabinet de son maître, et dont la mère Angélique avait
fait l'expérience avant moi. Je voulus savoir ce que le père Jérôme
pouvait avoir de particulier avec cette mère. Je la haïssais
mortellement, parce qu'elle avait paru une des plus animées contre moi
le jour de l'aventure de la grille. Je l'avais toujours prise pour une
vestale; que je me trompais! D'autant plus sévère qu'elle savait mieux
déguiser son caractère vicieux, qu'elle voilait sous les apparences de
la vertu ses inclinations corrompues, elle était en intrigue réglée avec
le père Jérôme. Martin m'en apprit toutes les circonstances. Il me dit
qu'en furetant dans les papiers de son maître, il avait trouvé une
lettre où elle lui marquait qu'elle se trouvait, pour l'avoir trop
écouté, dans le même embarras où je me trouvais pour avoir trop écouté
Martin! que le père lui avait envoyé une petite fiole de cette liqueur
dont je devais user; que la mère, en recevant le présent, avait paru
être transportée de joie, et qu'il avait trouvé une seconde lettre par
laquelle elle marquait à son vieil amant que la liqueur avait fait
merveille; qu'on n'avait plus aucune incommodité, et qu'on était prête à
recommencer.--Ah! mon cher ami, dis-je à Martin, apporte-moi dès demain
de cette liqueur: tu me tireras de toutes mes peines! Et, portant mes
vues plus loin, je crus que par le moyen de ces lettres je pourrais
servir ma vengeance et ma haine contre la mère Angélique; je les
demandai à Martin, qui, ne sentant pas combien cette imprudence nous
coûterait cher, crut me marquer son amour en me les apportant le
lendemain avec ce qu'il m'avait promis.
J'avais fait réflexion que la lumière pourrait me trahir, si on en
apercevait dans ma chambre à pareille heure. Je modérai l'impatience où
j'étais de lire les lettres de la mère: j'attendis que le jour parût; il
vint: je lus; elles étaient écrites d'un style passionné, et aussi peu
mesuré que la figure et les manières de celle qui les avait écrites
l'étaient beaucoup. Elle y peignait sa fureur amoureuse avec des traits,
des expressions dont je ne l'aurais jamais crue capable; enfin, elle ne
se gênait pas, parce qu'elle comptait que le père Jérôme aurait la
précaution, comme elle le lui marquait, de brûler les lettres. Il avait
eu l'imprudence de n'en rien faire, et je triomphais. Je songeai
longtemps de quelle manière je devais me servir de ces lettres pour
perdre mon ennemie. Les rendre moi-même à la supérieure, c'eût été une
démarche trop dangereuse pour moi: il aurait fallu rendre compte de la
façon dont je les avais eues; les faire rendre par quelqu'un, ç'aurait
été l'exposer à des questions dont il ne serait peut-être pas sorti à
son honneur et qui auraient pu entraîner ma perte. Je choisis un autre
parti: ce fut de les porter moi-même à la porte de la supérieure, au
moment où je saurais qu'elle devait rentrer. Je m'arrêtai à cette idée.
Imprudente que j'étais! J'aurais dû brûler ces lettres. Que de chagrins
je m'apprêtais! je m'enlevais mon amant! Cette réflexion, si elle me fût
venue, aurait éteint mon ressentiment. Quelque douceur que la vengeance
me présentât, eût-elle un moment balancé la douleur de perdre Martin?
Non; il m'était mille fois plus précieux que ce qui me flattait le plus
dans ce moment. Je ne remis l'exécution de mon projet que jusqu'au temps
où je serais hors de danger: je le fus bientôt. J'avais demandé à Martin
une trêve de huit jours; elle n'était pas encore expirée. Je crus
pouvoir exécuter alors le dessein que j'avais formé: il eut tout l'effet
que j'en pouvais attendre. La supérieure trouva les lettres, fit venir
la mère Angélique et la convainquit. Peut-être la réflexion eût-elle
obtenu sa grâce, si un crime plus grand, et que les femmes ne pardonnent
jamais, la rivalité, n'eût rendu sa punition nécessaire pour le repos de
la supérieure; car, quoiqu'elle ne manquât pas, comme je te l'ai dit, de
ces secours capables d'émousser la pointe des aiguillons de la chair, il
est bien difficile, quand on a grand appétit, de s'en tenir à cette
nourriture artificielle qui charme la faim sans la calmer.
Un godmiché n'est qu'un secret pour endormir le tempérament; son sommeil
n'est pas de longue durée; il se réveille, et, furieux de la tromperie
qu'on lui a faite, il ne s'apaise que par la réalité.
La supérieure était dans ce cas. Une fille qui a acquis quelques
connaissances dans les mystères de l'amour voit clair dans une injure.
Si les objets lui manquent, l'imagination y supplée; elle s'aigrit des
difficultés qu'on lui oppose, et va quelquefois plus loin que la
réalité; mais avec un homme, une femme du caractère de la supérieure, de
celui du père Jérôme, je craignais moins d'en trop penser que de n'en
pas penser assez. Leur liaison ne me laissait pas douter que le
directeur ne partageât secrètement ses consolations spirituelles entre
elle et la mère Angélique. Le prompt châtiment de celle-ci confirma mes
soupçons; elle expia dans une chambre obscure le crime de m'avoir déplu
et d'avoir enlevé à la supérieure le coeur d'un amant confirmé dans ses
bonnes grâces.
Je me repentis bientôt de ma sottise; je m'étais toujours flattée que
l'orage ne tomberait que sur la mère Angélique: il alla plus loin. Le
père, outré de se voir enlever sa maîtresse, soupçonna Martin de la
cause de son malheur: il le sacrifia à son ressentiment en le chassant:
je ne l'ai plus revu depuis.
Voilà mon histoire, ma chère Suzon, poursuivit la soeur Monique; je ne
te recommande pas le secret; tu es intéressée à le garder; te voilà
associée à mes plaisirs! Hélas! je n'ai presque pas joui depuis que j'ai
perdu mon amant. Que n'est-il ici, continuait-elle en me baisant, je le
mangerais de caresses!
Le souvenir de Martin l'animait: ses discours avaient produit sur moi le
même effet. Nous nous trouvâmes, sans y penser, disposées à ne pas
attendre au lendemain pour célébrer la perte de ce cher amant. Je
rappelais à Monique les plaisirs qu'elle avait autrefois goûtés avec
lui. Trompée par mes caresses, elle oubliait que je n'étais qu'une
fille, me prodiguait les mêmes noms qu'elle lui prodiguait dans ses
transports. J'étais son ange, son dieu! Je n'avais pas encore l'idée
d'un bien plus grand plaisir que celui dont je jouissais: Monique, dans
mes bras, comblait tous mes désirs. L'imagination va toujours plus loin
que ce que l'on possède. Monique songeant au plaisir que lui avait causé
le frottement du poil de Martin, quand elle le sentit contre ses fesses
la nuit de l'aventure du prie-Dieu, m'en promit autant si je voulais le
lui procurer encore. J'y consentis. Elle se coucha sur le ventre,
j'agissais: nous nous animâmes de façon qu'à force de nous chatouiller
nous nous trouvâmes, l'une la tête au chevet du lit, et l'autre la tête
au pied. Dans cette situation, nous nous rapprochâmes; l'une de mes
cuisses était sur le ventre de Monique, l'autre sous ses fesses: mon
ventre et mes fesses étaient de même entre ses cuisses; étroitement
collées l'une contre l'autre, nous nous pressions en soupirant, nous
nous frottions réciproquement, nous répandions à chaque instant. Les
sources de notre plaisir, gonflées par un jaillissement continuel, qui
n'avait d'autre issue que de passer de l'une dans l'autre, étaient comme
deux réservoirs de délices où nous mourrions plongées sans sentiment, où
nous ne ressuscitions que par l'excès du ravissement. L'épuisement seul
mit fin à nos transports. Enchantées l'une de l'autre, nous nous
promîmes de recoucher ensemble le lendemain. Elle y revint et me rendit
encore plus savante à cette seconde entrevue. Ces nuits charmantes n'ont
été interrompues que par ma sortie du couvent pour venir ici.