rendaient avec usure mes regards. Un sentiment délicat et piquant,
détaché même du plaisir ordinaire que la présence des hommes me
procurait, fixait agréablement mon attention sur lui. L'opiniâtreté de
mes regards qu'il avait d'abord reçus avec assez d'indifférence, anima
les siens: il ne les détourna pas de dessus moi. Il n'était rien moins
que timide, ou plutôt il était d'une hardiesse qui, soutenue des charmes
de sa figure, lui répondait du succès avec toutes les femmes qu'il
voulait attaquer. Il profitait des moments que sa soeur détournait la
vue pour me faire des signes auxquels je ne comprenais rien, mais que ma
petite vanité voulait que je fisse semblant d'entendre, et que
j'autorisais par des sourires qui l'enhardirent au point de lui faire
faire des gestes que je compris parfaitement bien. Il porta la main
entre ses cuisses: je rougis, et, malgré moi, j'en suivis du coin de
l'oeil le mouvement. Il la tira en faisant signe avec la main gauche,
qu'il appuya au-dessus du poignet de la droite: il ne fallait pas être
bien savante pour sentir qu'il voulait dire que ce qu'il venait de
toucher était de cette longueur. Son action m'avait mise en feu. La
pudeur voulait que je m'éloignasse, mais la pudeur fait une faible
résistance quand le coeur est d'intelligence pour la trahir. L'amour me
faisait rester. Je baissai timidement la vue, mais bientôt je portai sur
Verland (c'était son nom) des yeux que je voulais faire paraître irrités
et que le plaisir rendait languissants. Il le sentit: il vit que je
n'avais pas la force de le désapprouver: il profita de ma faiblesse, et
pour ne me rien laisser à désirer sur l'ardeur dont ses regards me
témoignaient qu'ils étaient animés, il joignit le premier doigt de la
main gauche avec le pouce, et mit dans cette espèce de fente le second
doigt de sa main droite: il le poussait, le retirait et jetait des
soupirs. Le fripon me rappelait par là des circonstances trop charmantes
pour me laisser la force de lui témoigner la colère que méritait ce
nouveau manque de respect. Ah! Suzon, que j'étais contente de lui! et
que je me figurais que je l'aurais été bien davantage, si nous nous
fussions trouvés seuls; mais, quand nous l'aurions été, une grille
impénétrable eût arrêté nos plaisirs.
Dans le moment on appela ma compagne; elle nous dit qu'elle allait voir
ce qu'on lui voulait et qu'elle ne tarderait pas à revenir. Son frère
profita de cet instant pour s'expliquer plus clairement; il ne me tint
pas de grands discours, mais ils signifiaient beaucoup. Quoique le
compliment ne fût pas absolument poli, il me parut si naturel que je
m'en souviens avec plaisir. Nous autres femmes, nous sommes plus
flattées d'un discours où la nature parle toute seule, quelque peu
mesurées qu'en soient les expressions, que de ces galanteries fades que
le coeur désavoue et que le vent emporte. Revenons au compliment de
Verland; le voici: «Nous n'avons pas de temps à perdre; vous êtes
charmante, je bande comme un carme, je meurs d'envie de vous le mettre;
enseignez-moi un moyen de passer dans votre couvent.» Je fus si étourdie
de ses paroles et de l'action dont il les dit, que je demeurai immobile,
de façon qu'il eut le temps de passer la main au travers de la grille,
de me prendre les tétons, de me les manier, et de me dire encore
d'autres douceurs de la même force avant que je fusse revenue de ma
surprise; et quand j'en revins, je me trouvai si peu en état d'arrêter
ses transports, que sa soeur le surprit dans cette occupation; elle fit
le lutin, me dit des injures, en dit à son frère, et je ne le revis
plus.
Tout le couvent sut bientôt mon aventure: on chuchotait, on me
regardait, on riait, on parlait, on se raillait. Je m'en inquiétais fort
peu, pourvu que le murmure ne passât pas les pensionnaires. J'étais sûre
de la discrétion des jolies, mais je ne l'étais pas trop de celle des
laides. Celles-ci, qui étaient sûres de n'avoir jamais de pareilles
occasions de pécher, crièrent au scandale, bas d'abord, puis haut, et si
haut que les vieilles le surent. J'en avais ri au commencement; je
tremblai alors, et j'avais bien raison de trembler, car les mères
discrètes assemblèrent le conseil pour délibérer entre elles sur ce que
l'on ferait à une effrontée qui se laissait toucher les tétons, crime
irrémissible aux yeux d'une bande de vieilles momies qui n'avaient plus
que des tétasses à jeter sur l'épaule. On trouva le cas grave: tout
autre que moi eût été renvoyée. Que je l'aurais souhaité! Mais je devais
apporter une bonne dot. Ma mère les les avait assurées que je prendrais
le voile: on me ménagea, et le résultat du conseil fut qu'on me
châtierait. On se mit en devoir de le faire: je l'avais prévu. Je
m'étais cantonnée dans ma chambre: on força ma porte, on m'attaqua. Je
mordis l'une, j'égratignais l'autre, donnai des coups de pied, déchirai
des guimpes, arrachai des bonnets; enfin, je me défendis si bien que mes
ennemies renoncèrent à leur entreprise. Elles n'emportèrent de leur
action que la honte d'avoir fait voir que six mères n'avaient pu réduire
une jeune fille: j'étais une lionne dans ce moment.
La rage et le soin de ma défense m'avaient jusqu'alors entièrement
occupée. Je ne songeai qu'à donner le démenti aux vieilles, mais je
devins bientôt aussi faible que j'étais hardie et vigoureuse auparavant.
La colère fit place au désespoir. Moins flattée du plaisir de me voir en
sûreté que pénétrée de l'affront qu'on avait voulu me faire, mon visage
était baigné de larmes. Comment reparaître dans le couvent? disais-je;
je vais être moquée: peu me plaindront, toutes me fuiront. Ah! me voilà
couverte de honte! mais je veux aller trouver ma mère, poursuivis-je;
elle pourra me blâmer, mais peut-être me pardonnera-t-elle. Un garçon
m'a... Eh bien, où est donc le grand crime? Y ai-je consenti? C'est
ainsi que je raisonnais. Oui, continuai-je, je vais la trouver. Je me
levai de dessus mon lit à ce dessein, et j'y aurais été, si, en faisant
un pas pour ouvrir la porte, je n'eusse marché sur quelque chose qui
roula et me fit tomber.
Je voulus voir ce qui pouvait m'avoir fait faire cette chute: je
cherchai, je trouvai. Figure-toi ce que je devins à la vue d'une machine
qui représentait au naturel une chose dont mon imagination m'avait
souvent fait la peinture: un vit!--Un vit! eh! qu'est-ce que cela?
demandai-je à la soeur.--Ah! me dit-elle, il ne tiendra qu'à toi de ne
pas rester longtemps dans cette ignorance. Jolie comme tu es, que
d'aimables cavaliers se trouveront heureux de pouvoir t'instruire! Mais
ils n'en auront pas la gloire: c'est à moi qu'elle est réservée. Un vit,
ma chère Suzon, est le membre d'un homme; on l'appelle le membre par
excellence, parce qu'il est le roi de tous les autres. Ah! qu'il mérite
bien ce nom! Mais si les femmes lui rendaient la justice qu'il mérite,
elles l'appelleraient leur dieu, oui, c'en est un; le con est son
domaine, le plaisir est son élément, il va le chercher dans les replis
les plus cachés; il pénètre, il s'y plonge, il le goûte, il le fait
goûter; il y naît, il y vit, il y meurt et renaît aussitôt pour le
goûter encore. Mais ce n'est pas à lui seul qu'il doit tout son mérite.
Soumis aux lois de l'imagination et de la vue, sans elles il ne peut
rien; il est mou, lâche, petit, et n'ose se montrer; avec elles, fier,
ardent, impétueux, il menace, s'élance, brise, renverse tout ce qui ose
lui faire résistance.--Attendez, dis-je à la soeur en l'interrompant,
vous oubliez que vous parlez à une novice; mes idées se perdent dans
votre éloge; je sens que j'adorerai quelque jour ce dieu dont vous
parlez; mais il est encore étranger pour moi; avant d'aimer il faut
connaître; proportionnez vos expressions à la faiblesse de mes
connaissances; expliquez-moi d'une manière simple tout ce que vous venez
de me dire.--Je le veux bien, me répondit la soeur. Le vit est mou,
lâche et petit quand il est dans l'inaction, c'est-à-dire quand les
hommes ne sont pas excités ou par la vue d'une femme ou par les idées
qui leur en viennent; mais offrons-nous à leurs yeux, découvrons la
gorge, laissons voir nos tétons, montrons-leur une taille fine, une
jambe dégagée,--les grâces d'un joli visage ne sont pas toujours
nécessaires,--un rien les frappe, leur imagination travaille; elle
s'exerce, elle pénètre toutes les parties de notre corps; elle se fait
les plus beaux portraits, donne de la fermeté à des tétons qui souvent
n'en ont guère, se représente un sein appétissant, un ventre blanc et
poli, des cuisses rondes et potelées, fermes, une petite motte rebondie,
un petit conin entouré de tous les charmes de la jeunesse: ils pensent
alors qu'ils goûteraient des délices inexprimables s'ils pouvaient y
mettre leur vit. Dans ce moment le vit devient gros, s'allonge, se
durcit; plus il est gros, plus il est long, plus il est dur plus il fait
de plaisir à une femme parce qu'il remplit davantage, frotte bien plus
fort, entre bien plus avant, procure des délices, des élancements qui
vous ravissent.--Ah! dis-je à Monique, que ne vous dois-je pas! Je sais
à présent le moyen de plaire, et je ne manquerai pas, dans l'occasion,
de me découvrir la gorge, de montrer mes tétons.--Prends-y garde! me dit
la soeur; ce n'est pas le vrai moyen de plaire, il faut plus d'art que
tu ne penses. Les hommes sont bizarres dans leurs désirs; ils seraient
fâchés de devoir à notre facilité des plaisirs qu'ils ne peuvent
pourtant pas goûter sans nous; leur jalousie les indispose contre tout
ce qui ne vient pas d'eux-mêmes; ils veulent qu'on ne leur présente les
objets que couvert d'une gaze légère, qui laisse quelque chose à faire à
leur imagination, et les femmes n'y perdent rien: elles peuvent se
reposer sur l'imagination des hommes du soin de peindre leurs charmes;
libérale pour ce qui la flatte, elle ne les peindra pas à leur
désavantage. Tu ne sais pas que c'est cette peinture que les hommes se
font qui fait naître leurs désirs ou l'amour,--c'est la même chose,--car
quand on dit: Monsieur de... est amoureux de madame..., c'est la même
chose que si l'on disait: Monsieur de... a vu madame...; sa vue a excité
des désirs dans son coeur; il brûle d'envie de lui mettre son vit dans
le con. Voilà véritablement ce que cela veut dire; mais comme la
bienséance exige qu'on ne dise pas ces choses-là on est convenu de dire:
Monsieur de... est amoureux.
Charmée de tout ce que la soeur me disait, je m'impatientais
de ne pas savoir le reste de son histoire. Je la pressai de
continuer.--Volontiers, me dit-elle; nous nous sommes un peu arrêtées,
mais ce détail était nécessaire pour ton instruction. Revenons à la
surprise que me causa la vue de cette machine ingénieuse que je venais
de ramasser.
J'avais mille fois ouï parler de godmiché: je savais que c'était avec
cet instrument que nos bonnes mères se consolaient des rigueurs du
célibat. Cette machine imite le vit; elle est destinée à en faire les
fonctions; elle est creuse et s'emplit de lait chaud, pour rendre la
ressemblance plus parfaite, et suppléer par ce lait artificiel à celui
que la nature fait couler du membre d'un homme. Quand celles qui s'en
servent se sont mises, par un frottement réitéré, dans la situation
d'avoir quelque chose de plus, elles lâchent un petit ressort: le lait
part et les inonde. Elles trompent ainsi leurs désirs par une imposture
dont la douceur leur fait oublier celle de la réalité.
Je jugeai que l'agitation avait fait tomber ce précieux bijou de la
poche de quelqu'une des mères qui m'étaient venues attaquer. Je n'étais
pourtant pas sûre que ce fût véritablement un godmiché; mais mon coeur
me le disait. Cette vue dissipa toute ma douleur: je ne pensai plus qu'à
ce que je tenais dans ma main, et je voulus sur-le-champ en faire
l'essai. Sa grosseur m'effrayait à la vérité, mais elle m'animait. Mes
craintes cédèrent bientôt à l'ardeur que sa vue m'inspirait. Une douce
chaleur, avant-coureur du plaisir que j'allai goûter se répandit par
tout mon corps; il tremblait de l'émotion où j'étais, et je poussais de
longs soupirs.
Crainte de surprise, je commençai par fermer la porte; et, sans quitter
les yeux de dessus le godmiché, je me déshabillai avec toute l'ardeur
d'une jeune mariée que l'on va mettre dans le lit nuptial. L'idée du
secret qui devait ensevelir les plaisirs dont j'allais m'enivrer leur
donnait une pointe de vivacité qui m'enchantait. Je me jetai sur mon
lit, mon cher godmiché à la main; mais, ma chère Suzon, quelle fut ma
douleur quand je vis que je ne pouvais pas le faire entrer! Je me
désespérai, je fis des efforts capables de déchirer mon pauvre petit
conin. Je l'entr'ouvrais, et, appuyant le godmiché dessus, je me faisais
un mal insupportable. Je ne me rebutais pas. Je crus que si je me
frottais avec de la pommade, cela m'ouvrirait davantage. J'en mis;
j'étais en sang, et ce sang mêlé avec la pommade et ce que la fureur où
j'étais faisait sortir de mon con avec un plaisir qui me transportait,
aurait sans doute ouvert le passage, si l'instrument n'eût été d'une
grosseur prodigieuse. Je voyais le plaisir près de moi, et je n'y
pouvais atteindre. J'étais forcenée, je redoublais mes efforts, mais
inutilement, le godmiché maudit rebondissait et ne me laissait que la
douleur. Ah! m'écriai-je, si Verland était ici, l'eût-il encore plus
gros, je me sens assez de courage pour le souffrir. Oui, je le
souffrirais, je le seconderais, dût-il me déchirer, dussé-je en mourir;
je mourrais contente, pourvu qu'il me le mît. S'il me faisait de la
douleur, reprenais-je, que les plaisirs qu'il me donnerait rendraient
cette douleur bien douce! Je le tiendrais dans mes bras, je le serrerais
étroitement, il me serrerait de même; je collerais sur sa bouche
vermeille des baisers enflammés; je les prodiguerais sur ses yeux, ses
beaux yeux noirs pleins de feux; il me tiendrait dans ses bras; quelle
volupté! Il répondrait à mes transports par des transports aussi vifs;
j'en ferais mon idole! Oui, je l'adorerais: un beau garçon comme lui
mérite de l'être. Nos âmes se confondraient; elles s'uniraient sur nos
lèvres brûlantes. Ah! cher Verland, pourquoi n'es-tu pas ici? Quelles
délices! L'amour en inventerait pour nous, je me livrerais à tout ce que
la passion m'inspirerait. Mais, hélas! reprenais-je, pourquoi m'abuser
par une si douce illusion? Je suis seule, hélas! je suis seule, et, pour
comble de douleur, je tiens dans mes mains une ombre, une apparence de
plaisir, qui ne sert qu'à augmenter mon désespoir, qui m'inspire des
désirs sans pouvoir les satisfaire. Instrument maudit, continuai-je, en
apostrophant le godmiché et en le jetant au milieu de la chambre avec
rage, va faire les délices d'une malheureuse à qui tu peux servir; tu ne
feras jamais les miennes: mon doigt vaut mille fois mieux que toi! J'y
eus aussitôt recours et me donnai tant de plaisir, que j'oubliai la
perte ceux que je m'étais promis d'avoir avec le godmiché. Je tombai
épuisée de lassitude et m'endormis en pensant à Verland.
Je ne me réveillai le lendemain que fort tard; le sommeil avait amorti
mes transports amoureux; mais n'avait rien changé à la résolution que
j'avais prise de sortir du couvent. Les mêmes raisons qui m'avaient
déterminée à prendre cette résolution me firent encore sentir avec plus
de force la nécessité de l'exécuter. Je me regardai dès lors comme
libre, et le premier usage que je fis de ma liberté fut de tranquilliser
au lit jusqu'à dix heures. La cloche eut beau sonner, je ne parus pas.
Je m'applaudissais du dépit que ma désobéissance devrait causer à nos
vieilles. Je me levai à la fin, je m'habillai; et pour me mettre dans
l'obligation de suivre mon dessein, je commençai par déchirer mon voile
de pensionnaire, que je regardais comme une marque de servitude. Je me
sentis le coeur plus libre: il me semblait que je venais de franchir une
barrière qui jusque-là s'était opposée à ma liberté. Mais comme j'allais
et je venais dans ma chambre, ce maudit godmiché se présente encore à
mes yeux. Cette vue me rend immobile; je m'arrête, je le prends; je vais
m'asseoir sur mon lit, je me mets à considérer l'instrument. Qu'il est
beau! disais-je en le prenant avec complaisance dans la main, qu'il est
long, qu'il est doux! C'est dommage qu'il soit si gros: à peine ma main
peut-elle l'empoigner! Mais il m'est inutile... Non, jamais il ne pourra
me servir, continuai-je en levant ma jupe et en essayant de nouveau de
le faire entrer dans un endroit qui me faisait encore une douleur
cuisante des efforts que j'avais fait la veille. J'y trouvai les mêmes
difficultés, et il fallut encore me contenter de mon doigt. Je
travaillai avec tout le courage que la vue de l'instrument m'inspirait,
et je poussai les choses au point que les forces me manquèrent. Je
demeurai insensible au plaisir même que je me donnais: ma main n'allait
plus que machinalement, et mon coeur ne sentait rien. Ce dégoût
momentané me fit naître une idée qui me flatta beaucoup. Je vais sortir,
me dis-je, je n'ai plus rien à ménager: sortons avec éclat; je veux
porter cet instrument à la mère supérieure: nous verrons comment elle
soutiendra cette vue.
Je jouissais d'avance, en allant à l'appartement de la supérieure, de la
confusion que j'allais lui causer en lui montrant le godmiché. Je la
trouvai seule; je l'abordai d'un air libre.--Je sais bien, madame, lui
dis-je, qu'après ce qui s'est passé hier et l'affront que vous avez
voulu me faire, je ne peux plus rester avec honneur dans votre couvent.
(Elle me regardait avec surprise et sans me répondre, ce qui me donna la
liberté de continuer.) Mais, madame, sans en venir à de pareilles
extrémités, si j'avais fait une faute, et c'est de quoi je ne conviens
pas, puisque la violence que l'indigne Verland me faisait m'ôtait la
liberté de me défendre, vous auriez pu vous contenter de me faire une
réprimande; quoique je ne l'eusse pas méritée, je l'aurais soufferte et
je me serais bornée à gémir sans me plaindre, puisque les apparences
parlaient contre moi.--Une réprimande, mademoiselle, me répondit-elle
alors sèchement, une réprimande pour une action comme la vôtre! Vous
méritez une punition exemplaire, et sans les égards que nous avons pour
madame votre mère, qui est une sainte dame, vous...--Vous ne punissez
pas toutes les coupables, interrompis-je vivement, et vous en avez dans
le couvent qui font bien autre chose!--Bien autre chose? reprit-elle;
nommez-les moi, je les châtierai.--Je ne vous les nommerai pas, lui
répondis-je, mais je sais qu'il y en avait une parmi celles qui m'ont
traitée hier avec tant d'indignité.--Ah! s'écria-t-elle, c'est pousser
trop loin l'effronterie! c'est pousser la corruption du coeur et le
dérèglement de l'esprit jusqu'où ils peuvent aller! Juste ciel; joindre
la calomnie aux actions les plus criminelles, accuser les plus saintes
de nos mères, des exemples de vertu, de chasteté et de pénitence, quelle
dépravation du coeur! Je lui laissai tranquillement achever son éloge,
et quand je vis qu'elle s'arrêtait, je tirai froidement le godmiché de
ma poche, et le lui présentant: Voilà, lui dis-je du même air, une
preuve de leur sainteté, de leur vertu, de leur chasteté, ou du moins de
l'une d'elles! J'examinais pendant ce temps-là le visage de notre bonne
supérieure. Elle me regardait, rougissait, était interdite: ces
témoignages involontaires ne me laissèrent pas douter que le godmiché ne
fût à elle; j'en fus encore plus convaincue par son ardeur à me le
retirer des mains.--Ah! ma chère enfant, dit-elle (la restitution que je
venais de lui faire m'avait réconciliée avec elle), ah! ma chère fille,
se peut-il que dans une maison où il y a tant d'exemples d'édification,
il se trouve des âmes assez abandonnées de Dieu pour faire usage d'une
pareille infamie? Ah! mon Dieu! j'en suis toute hors de moi. Mais, ma
chère fille, ne dites jamais que vous avez trouvé cela: je serais forcée
d'user de sévérité, de faire des recherches, et je veux prendre le parti
de la douceur. Mais vous, ma chère enfant, pourquoi voulez-vous nous
quitter? Allez, retournez-vous en dans votre chambre, je raccomoderai
tout: je dirai qu'on s'est trompé. Comptez sur mon affection, car je
vous aime beaucoup. Soyez sûre qu'on ne vous verra pas de plus mauvais
oeil, malgré ce qui s'est passé. Je vois bien qu'effectivement nous
avons eu tort de vous traiter comme cela: vous n'étiez pas coupable. Je
parlerai sur le bon ton à Mlle Verland. Jésus, mon Dieu, continua-t-elle
en regardant le godmiché, que le démon est malin. Je crois, le ciel me
pardonne, que c'est un... Ah! la vilaine chose!
Au moment où la supérieure achevait ces mots, ma mère entra.--Qu'ai-je
donc appris, madame? dit-elle à la supérieure? et sur-le-champ
m'adressant la parole: Et vous, mademoiselle, pourquoi vous trouvez-vous
ici? Il fallait répondre; j'étais déconcertée, je rougissais, je baissai
les yeux; on me pressa, je bégayai. La supérieure parla pour moi; elle
le fit avec esprit. Si elle ne me donna pas tout à fait le tort dans la
conduite qu'on avait tenue avec moi, elle ne me chargea pas assez pour
faire croire que je fusse bien coupable. Ma faute passa pour une
imprudence où le coeur n'avait eu aucune part, pour une violence de la
part d'un jeune téméraire que l'on promit bien de ne plus laisser
revenir à la grille, et on conclut qu'il n'y avait que mademoiselle
Verland de criminelle, puisque c'était elle qui avait fait éclater une
chose qu'elle devait taire si ce n'était pour l'honneur de son frère, du
moins pour le mien, qui pourtant n'en souffrirait point, parce que, dit
la supérieure, elle voulait réparer l'insulte qu'on m'avait faite. Je
n'en pouvais pas souhaiter davantage. Je sortis blanche comme neige
d'une aventure où, sans me faire injure, on pouvait mettre le tort de
mon côté; mais je n'avais garde d'en tomber d'accord. Ma mère me
plaignit et me parla avec une douceur qui me toucha.
Les âmes zélées pour la gloire de Dieu savent tirer parti de tout. Il
fut arrêté entre la supérieure et ma mère qu'ayant eu le malheur de
scandaliser, quoique involontairement, le prochain, il fallait me
réconcilier avec le Père des miséricordes et m'approcher du sacrement de
la pénitence. On me fit là-dessus bien des exhortations que je passe,
pour ne pas t'ennuyer.
Ma mère m'avait presque convertie avec ses sermons. Cependant la peine
que je sentais à avouer mes fautes aurait dû me faire douter de ma
conversion, et le père Jérôme m'en arrachait l'aveu plutôt que je ne lui
faisais. Dieu sait quel plaisir il avait, ce vieux pécheur! Je ne lui en
avais jamais tant dit; encore ne sut-il pas tout; car je ne crois pas
que Dieu puisse faire grand crime à une pauvre fille de chercher à se
soulager quand elle est pressée. Elle ne s'est pas faite elle-même;
est-ce sa faute si elle a des désirs, si elle est amoureuse? Est-ce sa
faute si elle n'a pas de mari pour la contenter? Elle cherche à apaiser
ces désirs qui la dévorent, ce feu qui la brûle; elle se sert des moyens
que la nature lui donne: rien de moins criminel.