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LE PORTIER
DES CHARTREUX
OU
MÉMOIRES DE SATURNIN
ÉCRITS PAR LUI-MÊME
AMSTERDAM
1889
LE PORTIER
DES CHARTREUX
PREMIÈRE PARTIE
Que c'est une douce satisfaction pour un coeur d'être désabusé des vains
plaisirs, des amusements frivoles et des voluptés dangereuses qui
l'attachaient au monde! Rendu à lui-même après une longue suite
d'égarements, et dans le calme que lui procure l'heureuse privation de
ce qui faisait autrefois l'objet de ses désirs, il sent encore ces
frémissements d'horreur qui laissent dans l'imagination le souvenir des
périls auxquels il est échappé: il ne les sent que pour se féliciter de
la sûreté où il se trouve; ces mouvements lui deviennent des sentiments
chers parce qu'ils servent à lui faire mieux goûter les charmes de la
tranquillité dont il jouit.
Tel est, cher lecteur, la situation du mien. Quelles grâces n'ai-je pas
à rendre au Tout-Puissant dont la miséricorde m'a retiré de l'abîme du
libertinage où j'étais plongé et me donne aujourd'hui la force d'écrire
mes égarements pour l'édification de mes frères!
Je suis le fruit de l'incontinence des révérends pères Célestins de la
ville de R... Je dis des révérends pères, parce que tous se vantaient
d'avoir fourni à la composition de mon individu. Mais quel sujet
m'arrête tout à coup? Mon coeur est agité: est-ce par la crainte qu'on
ne me reproche que je révèle ici les mystères de l'Eglise? Ah!
surmontons ce faible remords. Ne sait-on pas que tout homme est homme,
et les moines surtout? Ils ont donc la faculté de travailler à la
propagation de l'espèce. Eh! pourquoi la leur interdirait-on? Ils s'en
acquittent si bien!
Peut-être, lecteur, vous attendez avec impatience que je vous fasse le
récit détaillé de ma naissance: je suis fâché de ne pouvoir pas sitôt
vous satisfaire sur cet article. Vous allez me voir de plein saut chez
un bonhomme de paysan que j'ai pris longtemps pour mon père.
Ambroise, c'était le nom du bonhomme, était le jardinier d'une maison de
campagne que les Célestins avaient dans un petit village à quelques
lieues de la ville; sa femme, Toinette, fut choisie pour me servir de
nourrice. Un fils qu'elle avait mis au monde, et qui mourut au moment où
je vis le jour, aida à voiler le mystère de ma naissance. On enterra
secrètement le fils du jardinier et celui des moines fut mis à sa place:
l'argent fait tout.
Je grandissais insensiblement, toujours cru et me croyant moi-même fils
du jardinier. J'ose dire néanmoins, qu'on me pardonne ce petit trait de
vanité, que mes inclinations décelaient ma naissance. Je ne sais quelle
influence divine opère sur les ouvrages des moines: il semble que la
vertu du froc se communique à tout ce qu'ils touchent. Toinette en était
une preuve. C'était bien la plus fringante femelle que j'aie jamais vue,
et j'en ai vu quelques-unes. Elle était grosse, mais ragoûtante, de
petits yeux noirs, un nez retroussé, vive, amoureuse, plus parée que ne
l'est ordinairement une paysanne. Ç'aurait été un excellent pis aller
pour un honnête homme; jugez pour des moines!
Quand la coquine paraissait avec son corset des dimanches, qui lui
serrait une gorge que le hâle avait toujours respectée, et laissait voir
deux tétons qui s'échappaient, ah! que je sentais bien dans ce moment
que je n'étais pas son fils, ou que j'aurais volontiers passé sur cette
qualité.
J'avais les dispositions toutes monacales. Guidé par le seul instinct,
je ne voyais pas une fille que je ne l'embrassasse, que je ne lui
portasse la main partout où elle voulait bien la laisser aller; et
quoique je ne susse pas bien positivement ce que j'aurais fait, mon
coeur me disait que j'en aurais fait plus, si l'on ne m'eût arrêté dans
mes transports.
Un jour qu'on me croyait à l'école, j'étais resté dans un petit réduit
où je couchais: une simple cloison le séparait de la chambre d'Ambroise,
dont le lit était justement appuyé contre; je dormais; il faisait une
extrême chaleur: c'était dans le coeur de l'été; je fus tout à coup
réveillé par de violentes secousses que j'entendis donner à la cloison.
Je ne savais que penser de ce bruit; il redoublait. En prêtant
l'oreille, j'entendis des sons émus et tremblants, des mots sans suite
et mal articulés. «Ah! doucement, ma chère Toinette, ne va pas si vite!
Ah! coquine! tu me fais mourir de plaisir!... Va vite... Eh! vite...
Ah!... je me meurs!...»
Surpris d'entendre de pareilles exclamations, dont je ne sentais pas
toute l'énergie, je me rassis; à peine osais-je remuer. Si l'on m'avait
su là, j'avais tout à craindre; je ne savais quoi penser, j'étais tout
ému. L'inquiétude où j'étais fit bientôt place à la curiosité.
J'entendis de nouveau le même bruit, et je crus distinguer qu'un homme
et Toinette répétaient alternativement les mêmes mots que j'avais déjà
entendus. Même attention de ma part. L'envie de savoir ce qui se passait
dans cette chambre devint à la fin si vive qu'elle étouffa toutes mes
craintes. Je résolus de savoir ce qu'il en était. Je serais, je crois,
volontiers entré dans la chambre d'Ambroise pour voir ce qui s'y
passait, au risque de tout ce qui aurait pu arriver. Je ne fus pas à
cette peine. En cherchant doucement avec la main si je ne trouverais pas
quelque trou à la cloison, j'en sentis un qui était couvert par une
grande image. Je la perçai et me fis jour. Quel spectacle! Toinette nue
comme la main, étendue sur son lit, et le père Polycarpe, procureur du
couvent, qui était à la maison depuis quelque temps, nu comme Toinette,
faisant... quoi? ce que faisaient nos premiers parents, quand Dieu leur
eut ordonné de peupler la terre, mais avec des circonstances moins
lubriques.
Cette vue produisit chez moi une surprise mêlée de joie et d'un
sentiment vif et délicieux qu'il m'aurait été impossible d'exprimer. Je
sentais que j'aurais donné tout mon sang pour être à la place du moine.
Que je lui portais d'envie! que son bonheur me paraissait grand! Un feu
inconnu se glissait dans mes veines; j'avais le visage enflammé, mon
coeur palpitait, je retenais mon haleine, et la pique de Vénus, que je
pris à la main, était d'une force et d'une roideur à abattre la cloison,
si j'avais poussé un peu fort. Le père fournit sa carrière, et en se
retirant de dessus Toinette, il la laissa exposée à toute la vivacité de
mes regards. Elle avait les yeux mourants et le visage couvert du rouge
le plus vif. Elle était hors d'haleine; ses bras étaient pendants, sa
gorge s'élevait et se baissait avec une précipitation étonnante. Elle
serrait de temps en temps le derrière, en se roidissant et en jetant de
grands soupirs. Mes yeux parcouraient avec une rapidité inconcevable
toutes les parties de son corps; il n'y en avait pas une sur laquelle
mon imagination ne collât mille baisers de feu. Je suçais ses tétons,
son ventre; mais l'endroit le plus délicieux, et de dessus lequel mes
yeux ne purent plus s'arracher, quand une fois je les y eus fixés,
c'était... Vous m'entendez. Que cette coquille avait pour moi de
charmes! Ah! l'aimable coloris! Quoique couverte d'une petite écume
blanche, elle ne perdait rien à mes yeux de la vivacité de sa couleur.
Au plaisir que je ressentais, je reconnus le centre de la volupté. Il
était ombragé d'un poil épais, noir et frisé. Toinette avait les jambes
écartées, il semblait que sa paillardise fût d'accord avec ma curiosité
pour ne me rien laisser à désirer!
Le moine, ayant repris vigueur, vint de nouveau se présenter au combat;
il se remit sur Toinette, avec une nouvelle ardeur; mais ses forces
trahirent son courage, et, fatigué de piquer inutilement sa monture, je
le vis retirer l'instrument de la coquille de Toinette, lâche et
baissant la tête. Toinette, dépitée de sa retraite, le prit et se mit à
le secouer; le moine s'agitait avec fureur et paraissait ne pouvoir plus
supporter le plaisir qu'il ressentait. J'examinais tous leurs mouvements
sans autre guide que la nature, sans autre instruction que l'exemple,
et, curieux de savoir ce qui pouvait occasionner ces mouvements
convulsifs du père, j'en cherchais la cause en moi-même. J'étais surpris
de sentir un plaisir inconnu qui augmentait insensiblement, et devint
enfin si grand que je tombai pâmé sur mon lit. La nature faisait des
efforts incroyables, et toutes les parties de mon corps semblaient
fournir au plaisir de celle que je caressais. Il tomba enfin de cette
liqueur blanche dont j'avais vu une si grande profusion sur les cuisses
de Toinette. Je revins de mon extase, et retournai au trou de la
cloison; il n'était plus temps: le dernier coup était joué, la partie
était finie. Toinette se rhabillait, le père l'était déjà.
Je restai quelque temps l'esprit et le coeur remplis de l'aventure dont
je venais d'être témoin, et dans cette espèce d'étourdissement
qu'éprouve un homme qui vient d'être frappé par l'éclat d'une lumière
étrangère. J'allais de surprise en surprise; les connaissances que la
nature avait mises dans mon coeur venaient de se développer, les nuages
dont elle les avait couvertes s'étaient dissipés. Je reconnus la cause
des différents sentiments que j'éprouvais tous les jours à la vue des
femmes. Ces passages imperceptibles de la tranquillité aux mouvements
les plus vifs, de l'indifférence aux désirs, n'étaient plus des énigmes
pour moi. Ah! m'écriai-je, qu'ils étaient heureux! la joie les
transportait tous deux. Il faut que le plaisir qu'ils goûtaient soit
bien grand. Ah! qu'ils étaient heureux! qu'ils étaient heureux! L'idée
de ce bonheur m'absorbait; elle m'ôtait pour un moment tout pouvoir d'y
réfléchir. Un silence profond succédait à mes exclamations. Ah!
reprenais-je aussitôt, ne serai-je jamais grand pour en faire autant à
une femme? Je mourrais sur elle de plaisir, puisque je viens d'en avoir
tant. Ce n'est là sans doute qu'une image de celui que le père Polycarpe
goûtait avec ma mère; mais, poursuivais-je je suis bien simple! Est-il
absolument nécessaire d'être grand pour avoir ce plaisir-là? Pardi! il
me semble que le plaisir ne se mesure pas à la taille: pourvu que l'on
soit l'un sur l'autre, cela doit aller tout seul!
Sur le champ il me vint dans l'esprit de faire part de mes nouvelles
découvertes à ma soeur Suzon. Elle avait quelques années de plus que
moi: c'était une petite blonde fort jolie, qui portait une de ces
physionomies ouvertes que l'on serait tenté de croire niaises, parce
qu'elles paraissent indolentes. Elle avait de ces beaux yeux bleus,
pleins d'une douce langueur, qu'il semble que l'on tourne sur vous sans
intention, mais dont l'effet n'est pas moins sûr que celui des yeux
brillants d'une brune piquante qui vous lance des regards passionnés.
Pourquoi cela? Je n'en sais rien, car je me suis toujours grossièrement
contenté du sentiment, sans être tenté d'en pénétrer la cause. Ne
serait-ce pas parce qu'une belle blonde, avec ses regards languissants,
semble vous prier de lui donner votre coeur, et que ceux d'une brune
veulent vous enlever de force? La blonde ne demande qu'un peu de
compassion pour sa faiblesse, et cette façon de demander est bien
séduisante; vous croyez ne donner que la compassion, et vous donnez de
l'amour. La brune, au contraire, veut que vous soyez faible, sans vous
promettre qu'elle le sera. Le coeur se gendarme contre celle-ci,
n'est-il pas vrai? Qu'en pensez-vous, lecteur?
Je l'avoue à ma honte, il ne m'était pas encore venu dans l'esprit de
jeter sur Suzon un regard de concupiscence, chose rare chez moi, qui
convoitais toutes les filles que je voyais. Il est vrai qu'étant la
filleule de la dame du village, qui l'aimait et la faisait élever chez
elle, je ne la voyais pas souvent. Il y avait même un an qu'elle était
au couvent: elle n'en était sortie que depuis huit jours; sa marraine,
qui devait venir passer quelque temps à la campagne, lui avait promis de
venir voir Ambroise. Je me sentis tout d'un coup enflammé du désir
d'endoctriner ma chère soeur et de goûter avec elle les mêmes plaisirs,
que je venais de voir prendre au père Polycarpe avec Toinette. Je ne fus
plus le même pour elle. Mes yeux sourirent à mille charmes que je ne lui
avais pas aperçus. Je lui trouvai une gorge naissante, plus blanche que
le lis, ferme, potelée. Je suçais déjà avec un délice inexprimable ces
deux petites fraises que je voyais au bout de ces tétons; mais surtout
dans la peinture de ses charmes je n'oubliais pas ce centre, cet abîme
de plaisirs dont je me faisais des images si ravissantes. Animé par
l'ardeur vive et brûlante que ces idées répandaient dans tout mon corps,
je sortis, j'allai chercher Suzon. Le soleil venait de se coucher, la
brune s'avançait: je me flattais qu'à la faveur de l'obscurité que la
nuit allait répandre je serais dans un moment au comble de mes désirs,
si je la trouvais. Je l'aperçus de loin qui cueillait des fleurs. Elle
ne pensait pas alors que je méditais de cueillir la fleur la plus
précieuse de son bouquet. Je volai à elle; la voyant livrée toute
entière à une occupation aussi innocente, je balançai dans le moment si
je lui ferais connaître mon dessein. A mesure que j'approchais, je
sentais ralentir la vivacité de ma course. Un tremblement soudain
semblait me reprocher mon intention: je croyais devoir respecter son
innocence; je n'étais retenu que par l'incertitude du succès. Je
l'abordai, mais avec une palpitation qui ne me permettait pas de dire
deux mots sans reprendre haleine.--Que fais-tu donc là, Suzon? lui
dis-je en m'approchant d'elle. Et voulant l'embrasser, elle s'échappa en
riant et me répondit: Comment! ne vois-tu pas que je cueille des
fleurs?--Ah! ah! repris-je, tu cueilles des fleurs?--Eh! vraiment oui,
me répliqua-t-elle; ne sais-tu pas que c'est demain la fête de ma
marraine? Ce nom me fit trembler, comme si j'eusse craint que Suzon ne
m'échappât. Mon coeur s'était déjà fait (si j'ose me servir de ce terme)
une habitude de la regarder comme une conquête sûre; et l'idée de son
éloignement semblait me menacer de la perte d'un plaisir que je
regardais comme certain, quoique je n'en eusse pas encore goûté.--Je ne
te verrai donc plus, Suzon? lui dis-je d'un air triste.--Pourquoi donc,
me répondit-elle, ne viendrais-je pas toujours ici? Mais, allons,
poursuivit-elle d'un air charmant, aide-moi à faire mon bouquet. Je ne
lui répondis qu'en lui jetant quelques fleurs au visage; aussitôt elle
de m'en jeter aussi.--Tiens, Suzon, lui dis-je, si tu m'en jettes
davantage, je te... Tu me le payeras! Pour me faire voir qu'elle bravait
mes menaces, elle m'en jeta une poignée. Dans le moment ma timidité
m'abandonna; je ne craignais pas d'être vu. La brune, qui empêchait
qu'on ne pût voir à une certaine distance, favorisait mon audace. Je me
jette sur Suzon, elle me repousse; je l'embrasse, elle me donne un
soufflet; je la jette sur l'herbe, elle veut se relever, je l'en
empêche; je la tiens étroitement serrée dans mes bras en lui baisant la
gorge, elle se débat; je veux lui fourrer la main sous la jupe; elle
crie comme un petit démon; elle se défend si bien que je crains de n'en
pouvoir venir à bout, et qu'il ne survienne du monde. Je me relevai en
riant, et je crus qu'elle n'y entendait pas plus de malice que je
voulais qu'elle n'y entendît. Que je me trompais!--Allons, lui dis-je,
Suzon, pour te faire voir que je ne voulais pas te faire de mal, je veux
bien t'aider.--Oui, oui, me répondit-elle avec une agitation au moins
égale à la mienne, va, voilà ma mère qui vient, et je...--Ah! Suzon,
repris-je vivement en l'empêchant d'en dire davantage, ma chère Suzon,
ne lui dis rien; je te donnerai... tiens, tout ce que tu voudras! Un
nouveau baiser fut le gage de ma parole; elle en rit; Toinette arriva.
Je craignais que Suzon ne parlât; elle ne dit mot, et nous retournâmes
tous ensemble souper, comme si rien n'était.
Depuis que le père Polycarpe était à la maison, il avait donné de
nouvelles preuves de la bonté du couvent pour le prétendu fils
d'Ambroise: je venais d'être habillé tout de neuf. En vérité, sa
révérence avait en cela moins consulté la charité monacale, qui a des
bornes fort étroites, que la tendresse paternelle, qui souvent n'en
connaît pas. Le bon père, par une pareille prodigalité, exposait la
légitimité de ma naissance à de violents soupçons. Mais nos manants
étaient de bonnes gens et n'en voyaient pas plus que l'on ne voulait
leur en faire voir. D'ailleurs qui aurait osé porter un oeil critique et
malin sur le motif de la générosité des révérends pères. C'étaient de si
honnêtes gens, de si bonnes gens; on les adorait dans le village: ils
faisaient du bien aux hommes et aimaient l'honneur des femmes; tout le
monde était content. Mais revenons à ma figure, car je vais avoir une
aventure illustre.
A propos de cette figure-là, j'avais un air espiègle qui ne prévenait
pas contre moi. J'étais mis proprement; des yeux malins, de longs
cheveux noirs me tombaient par boucles sur les épaules, et relevaient à
merveille les couleurs de mon visage, qui, quoiqu'un peu brun, ne
laissait pas de valoir son prix. C'est un témoignage authentique que je
me crois obligé de rendre au jugement de plusieurs très honnêtes et très
vertueuses personnes à qui j'ai rendu mes hommages.
Suzon, comme je l'ai dit, avait fait un bouquet pour Mme Dinville
(c'était le nom de sa marraine), femme d'un conseiller de la ville
voisine, qui venait à sa terre prendre le lait pour rétablir une
poitrine dérangée par le vin de Champagne et quelques autres causes.
Suzon s'étant mise dans ses petits atours, qui la rendirent encore plus
aimable à mes yeux, il fut dit que je l'accompagnerais. Nous allâmes au
château. Nous trouvâmes la dame dans un appartement d'été où elle
prenait le frais. Figurez-vous une femme d'une grandeur médiocre, poil
brun, peau blanche, le visage laid en général, enluminé d'un rouge
champenois, les yeux alertes, amoureux, et tétonnière autant que femme
au monde. Ce fut d'abord la première bonne qualité que je lui
remarquais: ç'a toujours été mon faible que ces deux boules-là! C'est
aussi quelque chose de si joli quand vous tenez cela dans la main, quand
vous... Ah! chacun le sien; qu'on me passe celui-ci!
Sitôt que la dame nous aperçut, elle jeta sur nous un regard de bonté,
sans changer de situation. Elle était couchée sur un canapé, une jambe
dessus et l'autre sur le parquet; elle n'avait qu'un simple jupon blanc,
assez court pour laisser voir un genou qui n'était pas assez couvert
pour faire penser qu'il serait bien difficile de voir le reste; un petit
corset de la même couleur, un pet-en-l'air de taffetas couleur de rose,
bichonnée d'un petit air négligé, et la main passée sous son jupon,
jugez à quelle intention! Mon imagination fut au fait dans le moment, et
mon coeur la suivit de près; mon sort était de devenir désormais
amoureux de toutes les femmes qui se présenteraient à mes yeux: les
découvertes de la veille avaient fait éclore en moi ces louables
dispositions.
--Ah! bonjour, ma chère enfant, dit Mme Dinville à Suzon; eh bien, tu
reviens donc me trouver? Ah!... tu m'apportes un bouquet; mais,
vraiment, je te suis bien obligée, ma chère fille; embrasse-moi donc!
Embrassade de la part de Suzon. Mais, continua-t-elle en jetant les yeux
sur moi, quel est donc ce beau gros garçon-là? Comment petite fille,
vous vous faites accompagner par un garçon? Cela est joli! Je baissai
les yeux; Suzon lui dit que j'étais son frère; révérence de ma part--Ton
frère? reprit Mme Dinville; allons donc! continua-t-elle en me regardant
et en m'adressant la parole, baise-moi, mon fils. Oh! je veux que nous
fassions connaissance. Elle me donne un baiser sur la bouche; je sens
une petite langue se glisser entre mes lèvres et une main qui joue avec
les boucles de mes cheveux. Je ne connaissais pas encore cette manière
de baiser; j'étais tout ému. Je jetai sur elle un regard timide, et je
rencontrai ses yeux brillants et pleins de feu qui attendaient les miens
au passage et qui les firent baisser. Nouveau baiser de même nature
après lequel je fus libre de me remuer, car je ne l'étais guère de la
façon dont elle me tenait embrassé. Je n'en étais pourtant pas fâché: il
me semblait que c'était toujours autant de retranché sur le cérémonial
de la connaissance qu'elle disait vouloir faire avec moi. Je ne fus sans
doute redevable de ma liberté qu'à la réflexion qu'elle fit sur le
mauvais effet que pouvait produire la vivacité de ses caresses
prodiguées avec si peu de ménagement à une première vue; mais ces
réflexions ne furent pas de longue durée; elle reprit la conversation
avec Suzon, et le refrain de chaque période était: Suzon, venez me
baiser. D'abord le respect me faisait tenir écarté.--Eh bien, dit-elle
en m'adressant de nouveau la parole, ce gros garçon-là ne viendra donc
pas aussi me baiser? J'avançai et j'appuyai sur la joue. Je n'osais
encore aller à la bouche: je lui fis un baiser un peu plus hardi que le
premier. Je ne fus en reste avec elle que de quelque chose de plus
passionné qu'elle mit dans le sien. Elle partageait ainsi ses caresses
entre ma soeur et moi, pour me donner le change sur le sujet de celles
qu'elle me faisait. Sa politique me rendait justice: j'étais plus habile
que ma figure ne le promettait. Je me fis insensiblement si bien à ce
petit manège, que je n'attendais pas le refrain pour prendre ma part.
Peu à peu ma soeur se trouva sevrée de la sienne; je m'établis dans le
privilège exclusif de jouir des bontés de la dame; Suzon n'avait plus
que les paroles.
Nous étions assis sur le canapé; nous babillions, car Mme Dinville était
grande babillarde. Suzon était à sa droite, j'étais à sa gauche. Suzon
regardait dans le jardin et Mme Dinville me regardait; elle s'amusait à
me défriser, à me pincer la joue, à me donner de petits soufflets; moi,
je m'amusais à la regarder, à lui mettre la main, d'abord en tremblant,
sur le col; ses manières aisées, me donnaient beau jeu; j'étais
effronté: la dame ne disait mot, me regardait, riait, et me laissait
faire. Ma main, timide dans les commencements, mais devenue plus hardie
par la facilité qu'elle trouvait à se satisfaire, descendait
insensiblement du col à la gorge, et s'appesantissait avec délices sur
un sein dont la fermeté élastique la faisait tant soit peu rebondir. Mon
coeur nageait dans la joie; déjà je tenais dans la main une de ces
boules charmantes que je maniais à souhait. J'allais y mettre la bouche;
en avançant on arrive au but. J'aurais, je crois, poussé ma bonne
fortune jusqu'où elle pouvait aller, quand un maudit importun, le bailli
du village, vieux singe envoyé par un démon jaloux de mon bonheur, se
fit entendre dans l'antichambre. Mme Dinville, réveillée par le bruit
que fit cet original en arrivant, me dit: Que faites-vous donc, petit
fripon? Je retirai la main précipitamment; mon effronterie ne tint pas
contre un pareil reproche; je rougis, je me croyais perdu. Mme Dinville,
qui voyait mon embarras, me fit sentir, par un petit soufflet qu'elle
accompagna d'un sourire charmant, que sa colère n'était que pour la
forme, et ses regards me confirmèrent que ma hardiesse lui déplaisait
moins que l'arrivée de ce vilain bailli.
Il entra; l'ennuyeux personnage! Après avoir toussé, craché, éternué,
mouché, il fit sa harangue, plus ennuyeuse encore que sa figure. Si nous
en eussions été quittes pour cela, ce n'aurait été que demi-mal; mais il
semblait que le maraud eût donné le mot à tous les importuns du village,
qui vinrent tour à tour faire un salamalec. J'enrageais. Quand Mme
Dinville eut répondu à bien des sots complimenteurs, elle se tourna de
notre côté et nous dit: Ah çà! mes chers enfants, vous reviendrez demain
dîner avec moi: nous serons seuls. Il me sembla qu'elle affectait de
jeter sur moi les yeux en disant ces derniers mots. Mon coeur trouvait
son compte dans cette assurance, et je sentis que, sans faire tort à mon
penchant, mon petit amour-propre ne laissait pas d'être flatté.--Vous
viendrez, entendez-vous, Suzon? continua Mme Dinville, et vous amènerez
Saturnin; c'était le nom que portait alors votre serviteur. Adieu,
Saturnin, me dit-elle en m'embrassant. Pour le coup, je ne fus en reste
de rien avec elle. Nous sortîmes.
Je me sentais dans une disposition qui assurément m'aurait fait honneur
auprès de Mme Dinville, sans la visite imprévue de ces ennuyeux
complimenteurs; mais ce que je sentais pour elle n'étais pas de l'amour,
ce n'était qu'un désir violent de faire avec une femme la même chose que
j'avais vu faire au père Polycarpe avec Toinette. Le délai d'un jour que
Mme Dinville m'avait donné me paraissait immense. J'essayai, chemin
faisant, de remettre Suzon sur les voies, en lui rappelant l'aventure de
la veille.--Que tu es simple, Suzon! lui dis-je. Tu crois donc que je
voulais te faire du mal hier?--Que voulais-tu donc me faire?
répondit-elle.--Bien du plaisir.--Quoi! reprit-elle avec une apparence
de surprise, en me mettant la main sous la jupe tu m'aurais fait bien du
plaisir?--Assurément; si tu veux que je t'en donne la preuve, lui
dis-je, viens avec moi dans quelque endroit écarté. Je l'examinais avec
inquiétude; je cherchais sur son visage quelques marques des effets que
devait produire ce que je lui disais: je n'y voyais pas plus de vivacité
qu'à l'ordinaire. Le veux-tu bien? dis, ma chère Suzon, continuais-je en
la caressant.--Mais, encore, reprit-elle sans faire semblant d'entendre
la proposition que je lui faisais, qu'est-ce donc que ce plaisir dont tu
me fait tant d'éloges?--C'est, lui répondis-je, l'union d'un homme avec
une femme qui s'embrassent, qui se serrent bien fort et qui se pâment en
se tenant étroitement serrés de cette façon. Les yeux toujours fixés sur
le visage de ma soeur, je ne laissais échapper aucun des mouvements qui
l'agitaient; j'y voyais la gradation insensible de ses désirs, sa gorge
bondissait.--Mais, me dit-elle avec une naïveté curieuse qui me
paraissait de bonne augure, mon père m'a quelquefois tenu comme tu le
dis, sans sentir cependant ce plaisir que tu me promets.--C'est,
repartis-je, qu'il ne te faisait pas ce que je voudrais te faire.--Et
que voudrais-tu donc me faire? me demanda-t-elle d'une voix
tremblante.--Je te mettrais, lui répondis-je effrontément, quelque chose
entre les cuisses qu'il n'osait pas te mettre. Elle rougit, et me
laissa, par son trouble, la liberté de continuer en ces termes: Vois-tu,
Suzon, tu as un petit trou ici, lui dis-je en lui montrant l'endroit où
j'avais vu la fente de Toinette.--Eh! qui t'a dit cela? me
demanda-t-elle sans lever les yeux sur moi.--Qui me l'a dit, repris-je
assez embarrassé de sa question, c'est q... c'est que toutes les femmes
en ont autant.--Et les hommes? poursuivit-elle.--Les hommes, lui
répondis-je, ont une machine à l'endroit où vous avez une fente. Cette
machine se met dans cette fente, et c'est là ce qui fait le plaisir
qu'une femme prend avec un homme. Veux-tu que je te fasse voir la
mienne? mais à la condition que tu me laisseras toucher à ta petite
fente: nous nous chatouillerons, et nous serons bien aises.
Suzon était toute rouge. Les discours que je lui tenais paraissaient la
surprendre; il semblait qu'elle eût peine à m'en croire; elle n'osait me
laisser mettre la main sous sa jupe, dans la crainte, disait-elle, que
je ne voulusse la tromper et que je n'allasse tout déclarer. Je
l'assurai que rien au monde ne serait capable de m'en arracher l'aveu,
et, pour la convaincre de cette différence que je lui disais se trouver
entre nous deux, je voulus lui prendre la main; elle la retira, et nous
continuâmes notre entretien jusqu'à la maison.
Je voyais bien que la petite friponne prenait goût à mes leçons, et que
si je la trouvais encore une fois cueillant des fleurs, il ne me serait
pas difficile de l'empêcher de crier. Je brûlais d'envie de mettre la
dernière main à mes instructions et d'y joindre l'expérience.
A peine étions-nous entrés dans la maison que nous vîmes entrer le père
Polycarpe; je démêlai le motif de sa visite: je n'en doutai plus quand
sa révérence eut déclaré d'un air aisé qu'elle venait prendre le dîner
de famille. On croyait Ambroise bien loin; il est vrai qu'il ne les
gênait guère, mais on est toujours bien aise d'être débarrassé de la
présence d'un mari, quelque commode qu'il soit. C'est toujours un animal
de mauvais augure. Je ne doutai pas que je n'eusse après-midi le même
spectacle que j'avais eu la veille, et sur le champ je formai le dessein
d'en faire part à Suzon. Je pensais, avec raison, qu'une pareille vue
serait un excellent moyen pour avancer mes petites affaires avec elle;
je ne lui en parlai pas. Je remis cette épreuve à l'après-dînée, bien
résolu à n'employer ce moyen qu'à l'extrémité, comme un corps de réserve
décisif pour une action.
Le moine et Toinette ne se gênaient pas en notre présence: ils nous
croyaient des témoins peu dangereux. Je voyais la main gauche du père se
glisser mystérieusement sous la table et agiter les jupes de Toinette,
qui lui souriait et me paraissait écarter les cuisses pour laisser
apparemment le passage plus libres aux doigts libertins du paillard
moine.
Toinette avait de son côté une main sur la table, mais l'autre était
dessous et rendait vraisemblablement au père ce que le père lui prêtait.
J'étais au fait. Les plus petites choses frappent un esprit prévenu. Le
révérend père chopinait de bonne grâce; Toinette lui répondait sur le
même ton; ses désirs parvinrent bientôt au point d'être gênés par notre
présence: elle nous le fit connaître en nous conseillant, à ma soeur et
à moi, d'aller faire un tour dans le jardin; j'entendis ce qu'elle
voulait nous dire. Nous nous levâmes aussitôt, et leur laissâmes, par
notre départ, la liberté de faire autre chose que glisser les mains sous
la table. Jaloux du bonheur que notre départ allait les mettre en état
de goûter, je voulus encore essayer de venir à bout de Suzon sans le
secours du tableau que je devais offrir à ses regards. Je la conduisis
vers une allée d'arbres dont l'épais feuillage faisait une obscurité qui
promettait beaucoup d'assurances à mes désirs. Elle s'aperçut de mon
dessein, et ne voulut pas m'y suivre.--Tiens, Saturnin, me dit-elle,
ingénument, je vois que tu veux encore m'entretenir de cela; et bien,
parlons-en.--Je te fais donc plaisir, répondis-je, quand j'en parle?
Elle me l'avoua. Juge, lui dis-je, ma chère Suzon, par celui que mes
discours te donnent, de celui que tu aurais... Je ne lui en dis pas
davantage: je la regardais, je tenais sa main, que je pressais contre
mon sein.--Mais, Saturnin, me dit-elle, si... cela allait faire du
mal?--Quel mal veux-tu que cela fasse? lui répondis-je, charmé de
n'avoir plus qu'un aussi faible obstacle à détruire; aucun, ma chère
petite; au contraire.--Aucun, reprit-elle en rougissant et en baissant
la vue, et si j'allais devenir grosse? Cette objection me surprit
étrangement. Je ne croyais pas Suzon si savante, et j'avoue que je
n'étais pas en état de lui donner une réponse satisfaisante.--Comment
donc, grosse? lui dis-je? est-ce que c'est comme cela que les femmes
deviennent grosses, Suzon?--Sans doute, me répondit-elle, d'un ton
d'assurance qui m'effraya.--Et où l'as-tu donc appris? lui demandais-je,
car je sentais bien que c'était à son tour à me donner des leçons. Elle
me répondit qu'elle voulait bien me le dire, mais à condition que je
n'en parlerais de ma vie.--Je te crois discret, Saturnin, ajouta-t-elle,
et si tu étais capable d'ouvrir jamais la bouche sur ce que je vais te
dire, je te haïrais à la mort. Je lui jurai que jamais je n'en
parlerais. Asseyons-nous ici, poursuivit-elle en me montrant un gazon où
l'on n'était à l'aise que pour causer sans être entendus. J'aurais bien
mieux aimé l'allée; nous n'y aurions pas été vus ni entendus. Je la
proposai de nouveau, elle n'y voulu pas venir.
Nous nous assîmes sur le gazon, à mon grand regret; pour comble de
malheur, je vis arriver Ambroise. N'ayant plus d'espérance pour cette
fois, je pris mon parti. L'agitation où me mit le désir d'apprendre ce
que devait me dire Suzon fit diversion à mon chagrin.
Avant de commencer, Suzon exigea encore de nouvelles assurances de ma
part: je les lui donnai avec serment. Elle hésitait, elle n'osait
encore; je la pressai si fort qu'elle se détermina.--Voilà qui est fait,
me dit-elle, je t'en crois, Saturnin; écoute, tu vas être étonné de ma
science, je t'en avertis. Tu croyais m'apprendre quelque chose tantôt,
j'en sais plus que toi: tu vas le voir; mais ne crois pas pour cela que
j'aie moins pris de plaisir à ce que tu m'as dit: on aime toujours à
entendre parler de ce qui flatte.--Comment donc! tu parles comme un
oracle; on voit bien que tu as été au couvent. Que cela façonne une
fille!--Oh! vraiment, me répondit-elle, si je n'y avais jamais été,
j'ignorerais bien des choses que je sais.--Eh! dis le-moi donc ce que tu
sais, repris-je vivement; je meurs d'envie de l'apprendre.
Il n'y a pas longtemps, continua Suzon, que, pendant une nuit fort
obscure, je dormais d'un profond sommeil; je fus réveillée en sentant un
corps tout nu qui se glissait dans mon lit; je voulus crier, mais on me
mit la main sur la bouche, en me disant: Tais-toi; je ne veux pas te
faire de mal; est-ce que tu ne reconnais pas la soeur Monique? Cette
soeur venait, depuis peu, de prendre le voile de novice; c'était ma
meilleure amie.--Jésus, lui dis-je, ma bonne, pourquoi donc venir me
surprendre dans le lit?--C'est que je t'aime! me répondit-elle en
m'embrassant.--Et pourquoi êtes-vous toute nue?--C'est qu'il fait si
chaud que ma chemise même est trop pesante; il tombe une pluie terrible;
j'ai entendu le tonnerre qui grondait: j'en ai bien peur; ne
l'entends-tu pas aussi? Quel bruit il fait! Ah! serre-moi bien fort, mon
petit coeur; mets le drap par dessus notre tête pour ne pas voir ces
vilains éclairs. Là, bon! Ah! ma chère Suzon, que j'ai peur! Moi, qui ne
crains pas le tonnerre, je tâchais de rassurer la soeur, qui, pendant ce
temps-là, me passait sa cuisse droite entre les miennes et sa gauche par
dessous, et, dans cette posture, elle se frottait contre ma cuisse
droite, en me mettant la langue dans la bouche et me donnant de petits
coups sur la fesse avec la main. Après qu'elle se fut un peu remuée de
cette façon-là, je crus sentir qu'elle me mouillait la cuisse. Elle
poussait des soupirs: je m'imaginais que c'était la peur du tonnerre qui
faisait cela. Je la plaignais; mais bientôt elle reprit sa posture
naturelle. Je croyais qu'elle allait s'endormir, et je me préparais à en
faire autant, quand elle me dit: Tu dors donc, Suzon? Je lui répondis
que non, mais que j'allais bientôt le faire.--Tu veux donc, reprit-elle,
me laisser mourir de frayeur? Oui, je mourrai si tu te rendors;
donne-moi la main, ma chère petite: donne. Je me laissai prendre la
main, qu'elle porta aussitôt à sa fente, en me disant de la chatouiller
avec mon doigt dans le haut de cet endroit. Je le fis par amitié pour
elle. J'attendais qu'elle me dît de finir, mais elle ne disait mot,
écartait seulement les jambes et respirait un peu plus vite qu'à
l'ordinaire, en jetant de temps en temps quelques soupirs et en remuant
le derrière. Je crus qu'elle se trouvait mal, et je cessai de faire
aller le doigt.--Ah! Suzon, me dit-elle d'une voix entrecoupée, achève!
Je continuai. Ah! s'écria-t-elle en s'agitant bien fort et en
m'embrassant étroitement, dépêche, ma petite reine, dépêche! Ah! ah!
vite, ah!... je me meurs! Au moment qu'elle disait cela, tout son corps
se roidit et je me sentis de nouveau la main mouillée; enfin, elle
poussa un grand soupir et resta sans mouvement. Je t'assure, Saturnin,
que j'étais bien étonnée de tout ce qu'elle me faisait faire.--Et tu
n'étais pas émue? lui dis-je.--Oh! que si, me répondit-elle; je voyais
bien que tout ce que je venais de lui faire lui avait donné beaucoup de
plaisir, et que si elle voulait m'en faire autant j'en aurais beaucoup
aussi; mais je n'osais le lui proposer. Elle m'avait cependant mise dans
un état bien embarrassant. Je désirais et je n'osais lui dire ce que je
désirais: je remettais avec plaisir la main sur sa fente; je prenais la
sienne, que je portais, que je faisais reposer sur différents endroits
de mon corps, sans oser pourtant la mettre sur le seul où je sentais que
j'en avais besoin. La soeur, qui savait aussi bien que moi ce que je lui
demandais, et qui avait la malice de me laisser faire, eut à la fin
pitié de mon embarras et me dit en m'embrassant: Je vois bien, petite
coquine, ce que tu veux. Aussitôt elle se couche sur moi, je la reçois
dans mes bras.--Ouvre un peu les cuisses, me dit-elle. Je lui obéis.
Elle me coule le doigt où le mien venait de lui faire tant de plaisir:
elle répétait elle-même les leçons qu'elle m'avait données. Je sentais
le plaisir monter par degré et s'accroître à chaque coup de doigt
qu'elle donnait. Je lui rendais en même temps le même service. Elle
avait les mains jointes sous mes fesses; elle m'avait avertie de remuer
un peu le derrière, à mesure qu'elle pousserait. Ah! qu'elle semait de
délices dans ce charmant badinage! Mais elles n'étaient que le prélude
de celles qui devraient suivre. Le ravissement me fit perdre toute
connaissance; je demeurai pâmée dans les bras de ma chère Monique. Elle
était dans le même état: nous étions immobiles. Je revins ensuite de mon
extase. Je me trouvai aussi mouillée que la soeur, et ne sachant à quoi
attribuer un pareil prodige, j'avais la simplicité de croire que c'était
du sang que je venais de verser; mais je n'en étais pas effrayée, au
contraire; il semblait que le prodige que je venais de goûter m'eût mise
en fureur, tant je me sentais envie de recommencer. Je le dis à Monique;
elle me répondit qu'elle était lasse et qu'il fallait attendre un peu.
Je n'en eus pas la patience et je me mis sur elle, comme elle venait de
se mettre sur moi. J'entrelaçai mes cuisses dans ses cuisses, et me
frottant comme elle l'avait fait, je retombais en extase.--Eh bien, me
dit la soeur chargée des témoignages que je lui donnais du plaisir que
je ressentais, es-tu fâchée, Suzon, que je sois venue dans ton lit? Oui,
je gage que tu me veux du mal d'être venue te réveiller.--Ah! lui
répondis-je, que vous savez bien le contraire! Que pourrais-je vous
donner pour une nuit aussi charmante?--Petite coquine, reprit-elle en me
baisant, va, je ne te demande rien: n'ai-je pas eu autant de plaisir que
toi? Ah! que tu viens de m'en faire goûter! Dis-moi, ma chère Suzon,
poursuivit-elle, ne me cache rien: n'avais-tu jamais pensé à ce que nous
venons de faire? Je lui dis que non. Quoi! reprit-elle, tu ne t'étais
jamais mis le doigt dans ton petit conin? Je l'interrompis pour lui
demander ce qu'elle entendait par ce mot. Eh! c'est cette fente, me
répondit-elle, où nous venons de nous chatouiller. Quoi! tu ne savais
pas encore cela? Ah! Suzon, à ton âge, j'en savais plus que
toi.--Vraiment, lui répondis-je, je n'avais garde de goûter de ce
plaisir. Vous connaissez le père Jérôme, notre confesseur: c'est lui qui
m'en a toujours empêchée. Il me fait trembler quand je me confesse; il
ne manque pas de me demander exactement si je ne fais pas d'impuretés
avec mes compagnes, et il me défend surtout d'en faire sur moi-même.
J'ai toujours eu la simplicité de l'en croire; mais je sais à présent à
quoi m'en tenir sur ses défenses.--Et comment, me dit Monique,
t'explique-t-il ces impuretés qu'il te défend de faire sur
toi-même?--Mais, lui répondis-je, il me dit, par exemple, que c'est
quand on se met le doigt où vous savez, quand on se regarde les cuisses,
la gorge. Il me demande si je ne me sers pas de miroir pour m'examiner
autre chose que le visage. Il me fait mille autres questions
semblables.--Ah! le vieux coquin! s'écria Monique; je gage qu'il ne
cesse de t'entretenir de cela.--Vous me faites, dis-je à la soeur,
prendre garde à certaines actions qu'il fait pendant que je suis dans
son confessionnal et que j'ai toujours prises sottement pour des marques
d'amitié. Le vieux scélérat! J'en connais à présent le motif.--Eh!
quelles actions donc? me demanda vivement la soeur.--Ces actions, lui
répondis-je, c'est de me baiser à la bouche, en me disant de m'approcher
pour qu'il entende mieux, de me considérer attentivement la gorge
pendant que je lui parle, de m'y mettre la main dessus, et de me
défendre de la montrer, sous prétexte que c'est un acte de coquetterie;
et malgré ses sermons il ne tire pas sa main, qu'il avance de plus en
plus sur mon sein, et pousse même quelquefois jusqu'à mes tétons. Quand
il l'ôte, c'est pour la porter aussitôt sous sa robe, qu'il remue avec
de petites secousses. Il me presse alors entre ses genoux; il m'approche
avec avec sa main gauche, il soupire, ses yeux s'égarent; il me baise
plus fort qu'à l'ordinaire, ses paroles sont sans suite; il me dit des
douceurs et me fait des remontrances en même temps.
Je me souviens qu'un jour, en retirant la main de dessous sa robe pour
me donner l'absolution, il me couvrit toute la gorge de quelque chose de
chaud qui se répandit par petites gouttes. Je l'essuyai au plus vite
avec mon mouchoir, dont je n'ai pas pu me servir depuis. Le père, tout
interdit, me dit que c'était de la sueur qui coulait de ses doigts.
Qu'en pensez-vous, ma chère Monique? dis-je à la soeur.--Je te dirai
tout à l'heure ce que c'était, me répondit-elle. Ah! le vieux pécheur!
Mais sais-tu bien, Suzon, continua-t-elle, que tu viens de me conter ce
qui m'est arrivé avec lui?--Comment donc, lui dis-je, vous ferait-il
aussi quelque chose à vous?--Non, assurément, me répondit-elle, car je
le hais à la mort, et je ne vais plus à lui depuis que je suis devenue
plus savante.--Et comment avez-vous donc appris, lui demandais-je, à
connaître ce qu'il vous faisait?--Je consens à te le dire, me répondit
la soeur; mais sois discrète, car tu me perdrais, ma chère Suzon.
--Je ne sais, Saturnin, poursuivit ma soeur après un moment de silence,
si je dois révéler tout ce qu'elle m'apprit. L'envie de savoir une
histoire dont le prélude me charmait me fournit des expressions pour
vaincre l'irrésolution de Suzon. Je mêlai les caresses aux assurances et
je vins à bout de la persuader. C'est la soeur Monique qui va s'exprimer
par la bouche de Suzon. Quelque emporté que doive paraître le caractère
de cette soeur, je crains que mes expressions ne soient encore
au-dessous de la réalité. Le peu de temps que j'ai passé avec elle m'en
a fait concevoir une idée que je ne saurais rendre bien fidèlement.
Voici comme s'explique cette héroïne:
Nous ne sommes pas maîtresses des mouvements de notre coeur. Séduites en
naissant par l'attrait du plaisir, c'est à lui que nous en offrons le
premier sentiment. Heureuses celles dont le tempérament ne s'effraye pas
des conseils austères de la raison! Elles y trouvent un secours contre
le penchant de leur coeur. Mais doit-on leur envier leur bonheur? Non.
Qu'elles jouissent du fruit de leur sagesse: elles l'achètent assez
cher, puisqu'elles ne connaissent pas le plaisir. Eh! qu'est-ce que
cette sagesse, après tout, dont on nous étourdit les oreilles: Une
chimère, un mot consacré à exprimer la captivité où l'on retient notre
sexe. Les éloges que l'on fait de cette vertu imaginaire sont pour nous
ce qu'est pour un enfant un hochet qui l'amuse et l'empêche de crier.
Des vieilles que l'âge a rendues insensibles au plaisir, ou plutôt que
la retraite leur interdit, croient se dédommager de l'impuissance de le
goûter par les portraits hideux qu'elles nous en font. Laissons-les
dire, Suzon. Quand on est jeune, on ne doit avoir d'autre maître que son
coeur: ce n'est que lui qu'il faut écouter, ce n'est qu'à ces conseils
qu'il faut se rendre. Tu croiras facilement qu'ayant de pareilles
inclinations, il ne fallait pas moins que la contrainte d'un cloître
pour m'empêcher de m'y livrer; mais c'est dans le lieu même où l'on
voulait étouffer mes désirs que j'ai trouvé le moyen de les satisfaire.
Toute jeune que j'étais, quand ma mère, après la mort de son quatrième
mari, vint demeurer dans ce couvent en qualité de dame pensionnaire, je
ne laissai pas d'être effrayée de la résolution qu'elle avait prise.
Sans pouvoir distinguer le motif de ma frayeur, je sentais qu'elle
allait me rendre malheureuse. L'âge en me donnant des lumières,
m'éclaira sur la cause de mon aversion pour le cloître. Je sentais qu'il
me manquait quelque chose, la vue d'un homme. Du simple regret d'en être
privée je passai bientôt à réfléchir sur ce qui pouvait me rendre cette
privation si sensible. Qu'est-ce donc qu'un homme? disais-je. Est-ce une
espèce de créature différente de la notre? Quelle est la cause des
mouvements que sa vue excite dans mon coeur? Est-ce un visage plus
aimable qu'un autre? Non; le plus ou le moins de charmes que je trouve
n'excite que plus ou moins d'émotion. L'agitation de mon coeur est
indépendante de ces charmes puisque le père Jérôme lui-même, tout
désagréable qu'il est, m'émeut quand je suis près de lui. Ce n'est donc
que la seule qualité d'homme qui produit ce trouble; mais pourquoi le
produit-elle? J'en sentais la raison dans mon coeur, mais je ne la
connaissais pas; elle faisait des efforts pour irriter les liens où mon
ignorance la réduisait. Efforts inutiles! Je n'acquérais de nouvelles
connaissances que pour tomber dans de nouveaux embarras.
Quelquefois je m'enfermais dans ma chambre, je me livrais à des
réflexions: elles me tenaient lieu de compagnie où je me plaisais le
plus. Qu'y voyais-je dans ces compagnies? Des femmes; et quand j'étais
seule, je ne pensais qu'aux hommes; je sondais mon coeur, je lui
demandais raison de ce qu'il sentait; je me déshabillais toute nue; je
m'examinais avec un sentiment de volupté; je portais des regards
enflammés sur toutes les parties de mon corps; je brûlais, j'écartais
les cuisses, je soupirais; mon imagination échauffée me présentait un
homme, j'étendais les bras pour l'embrasser, mon conin était dévoré par
un feu prodigieux: je n'avais jamais eu la hardiesse d'y porter le
doigt. Toujours retenue par la crainte de m'y faire mal, j'y souffrais
les plus vives démangeaisons sans oser les apaiser. Quelquefois j'étais
prête à succomber; mais, effrayée de mon dessein, j'y portais le bout du
doigt, et je le retirais avec précipitation; je me le couvrais avec le
creux de la main, je le pressai. Enfin, je me livrai à la passion,
j'enfonçai, je m'étourdis sur la douleur, pour n'être sensible qu'au
plaisir; il fut si grand que je crus que j'allais expirer. Je revins
avec une nouvelle envie de recommencer, et je le fis autant de fois que
mes forces me le permirent.
J'étais enchantée de la découverte que je venais de faire: elle avait
répandu la lumière dans mon esprit. Je jugeai que, puisque mon doigt
venait de me procurer de si délicieux moments, il fallait que les hommes
fissent avec nous ce que je venais de faire seule, et qu'ils eussent une
espèce de doigt qui leur servît à mettre où j'avais mis le mien, car je
ne doutais pas que ce ne fût là la véritable route du plaisir. Parvenue
à ce degré de lumière, je me sentais agitée du désir violent de voir
dans un homme l'original d'une chose dont la copie m'avait fait tant de
plaisir.
Instruite par mes propres sentiments de ceux que la vue des femmes fait
réciproquement naître dans le coeur des hommes, je joignis à mes charmes
tous les petits agréments dont l'envie de plaire a inventé l'usage. Se
pincer les lèvres avec grâce, sourire mystérieusement, jeter des regards
curieux, modestes, amoureux, indifférents; affecter de ranger, de
déranger son fichu, pour faire fixer les yeux sur sa gorge; en
précipiter adroitement les mouvements, se baisser, se relever, je
possédais ces petits talents dans le dernier degré de la coquetterie; je
m'y exerçais continuellement: mais, ici, c'était les posséder en pure
perte. Mon coeur soupirait après la présence de quelqu'un qui connût le
prix de mon savoir et qui me fît connaître l'effet qu'il aurait produit
sur lui.
Continuellement à la grille, j'attendais que mon bonheur m'envoyât ce
que je souhaitais depuis longtemps inutilement: je me faisais l'amie de
toutes les pensionnaires que les frères venaient voir. En demandait-on
quelqu'une, je ne manquais pas de passer sans affectation devant le
parloir: on m'appelait, j'y courais, et j'ose dire que ceux que j'y
trouvais ne me voyaient pas impunément.