Ce n'est encore qu'une indication, et nous nous garderions bien d'apporter

ici un plan préconçu; mais, pour serrer de plus près la question, nous

dirons qu'une Confédération orientale durable devra reposer sur les bases

les plus larges possibles et, en réalité, constituer plutôt une alliance

étroite.

À vrai dire, depuis un siècle, le système fédéral perd de son importance

dans certains groupements d'États qui ont une tendance à resserrer des

liens d'abord lâches, pour aboutir à la centralisation, à l'unification

plus ou moins parfaite. Ainsi la Fédération américaine est devenue l'Union

de 1787; celle de Suisse, l'État composé de 1848; celle d'Allemagne,

l'Union germanique de 1866, puis l'Empire de 1871. Les coutumes et

intérêts particuliers des peuples sont progressivement subordonnés au

prestige du pouvoir central qui, en vue des luttes internationales

politiques et économiques, tend à centraliser toutes les forces pour

donner à son action plus de rapidité et de poids. La Confédération

proprement dite est remplacée par l'État confédéré où la politique

étrangère appartient à l'État général, tandis que l'administration

intérieure est laissée à l'État particulier.

C'est pourquoi l'autorité de l'Empire allemand s'augmente avec chaque

loi nouvelle qu'il édicte sur des matières considérées auparavant comme

rentrant dans la compétence des États particuliers.

En Allemagne cependant, comme d'ailleurs dans les États-Unis de l'Amérique

du Nord et surtout du Brésil, nous avons affaire à des groupements de même

race, surtout de même langue,--ce qui ne serait certes pas le cas pour les

peuples entrant dans notre Confédération orientale.

Pour nous résumer, nous avons personnellement la conviction que, dans un

avenir assez rapproché, non seulement les États balkaniques tout d'abord,

mais encore plus tard ceux qui composent l'Empire des Habsbourg--où sont

rassemblées et enchevêtrées les races les plus disparates, qui toutes ont

la ferme intention de se sauvegarder et de développer leur nationalité

propre--devront forcément adhérer au principe de la confédération d'États

dans l'ancienne et large acception du mot. Il s'agira d'éviter le

courant centralisateur et de le tempérer par le respect du principe des

nationalités. Il conviendra également de prendre toutes les mesures

nécessaires pour qu'on ne puisse faire à ces confédérations le reproche

d'apporter de la lenteur et du manque d'unité dans leur fonctionnement

organique.

CHAPITRE XII

LE RÔLE DE L'ITALIE

Ayant examiné la question de la Confédération orientale en elle-même, nous

allons exposer les raisons qui nous paraissent militer en faveur de l'idée

que nous considérons comme essentielle, consistant à confier à l'Italie,

en même temps que le soin de veiller à l'organisation des contrées

affranchies du joug ottoman, la présidence et la protection de toute la

Confédération orientale.

Les trois nations balkaniques indépendantes, Bulgarie, Serbie et

Monténégro, ainsi que la Grèce et la Roumanie, ne voudraient jamais se

soumettre à la présidence de l'une d'elles, pas plus sans doute que cette

présidence ne serait reconnue sans conteste pat certains des éléments des

nouvelles provinces que nous découpons dans le domaine européen de la

Turquie. À qui confier, dès lors, l'autorité nécessaire pour grouper

les États indépendants, pour diriger les premiers pas des provinces

affranchies et pour parler en leur nom collectif dans les complications

européennes possibles?

Et, le jour où les Turcs abandonneront l'Europe,--fait qui se produira

fatalement tôt on tard,--qui asseoir à Constantinople, où il conviendrait

le mieux d'établir alors la capitale de la Confédération, c'est-à-dire

le siège de la Diète fédérale, comme autrefois Francfort pour la

Confédération germanique?

Parmi les grandes puissances, l'Angleterre et la France sont bien

éloignées, outre que la forme républicaine de la seconde pourrait

constituer un empêchement aux yeux des vieilles monarchies. L'une et

l'autre ont d'ailleurs, pour satisfaire leur ambition, d'immenses domaines

coloniaux à exploiter, et elles devraient, semble-t-il, se contenter de

sauvegarder en Orient leurs grands intérêts commerciaux et financiers.

Nations essentiellement libres et prospères, elles pourraient concourir à

la noble mission d'assurer aux peuples orientaux une existence heureuse et

indépendante, en accordant aux États de la jeune Confédération, surtout

aux provinces nouvellement créées, l'appui financier nécessaire pour leur

consolidation économique.

Elles pourraient aussi s'intéresser à la liquidation turque, en Macédoine

et en Albanie; car si les intérêts des détenteurs de la dette ottomane et

des entrepreneurs de travaux publics en cours ou non soldés doivent avant

tout être sauvegardés, il serait équitable d'offrir au sultan et aux

dignitaires ottomans des indemnités pour leurs palais et leurs propriétés,

sans regarder à l'origine première de ces fortunes, qui est évidemment la

spoliation. Il y a, d'ailleurs, des règles établies pour la transmission

des droits régaliens.

La Russie serait trop redoutable, si elle arrivait à réaliser le rêve de

tous les panslavistes, c'est-à-dire une grande Confédération slave placée

sous son protectorat, et à plus forte raison une Confédération lui

subordonnant des éléments de races différentes.

Le propre du vrai panslaviste consiste à réduire la question d'Orient à

une question purement slave, et à voir dans le tsar de toutes les Russies

le successeur du grand Constantin, le néo-empereur chrétien d'Orient

appelé à abattre les minarets de Sainte-Sophie.

Or il n'est pas douteux--le mot d'Alexandre III sur le prince de

Monténégro, son «seul ami», est là pour le prouver--que ce point de vue

ne conviendrait nullement même aux deux principaux peuples slaves de la

Péninsule, qui veulent bien, jusqu'à nouvel ordre, bénéficier de l'appui

des Russes, mais qui ne consentiraient jamais à les avoir pour maîtres.

On a vu comment le tsarisme s'est comporté en Bulgarie, lors des débuts de

la principauté. Au surplus, l'exemple de la Pologne, de la Finlande, des

provinces baltiques et de la Bessarabie n'est vraiment pas encourageant,

et il ne serait pas rationnel, quand il n'existe plus en Europe que deux

monarchies absolues, la Turquie et la Russie, de briser l'une pour confier

à l'autre la tâche d'assurer le développement, selon les principes

constitutionnels qu'elle réprouve, des éléments libérés.

D'ailleurs, le grand Empire du nord s'est taillé assez de besogne en

Extrême-Orient. S'il est victorieux du Japon, il mettra longtemps à

réparer ses forces épuisées par la lutte; s'il est vaincu, il lui manquera

le prestige et l'autorité morale nécessaires pour reprendre avec des

chances de succès ses desseins ambitieux dans l'Orient européen.

L'Autriche-Hongrie serait, à première vue, moins menaçante pour toutes

les races balkaniques en général, car, à l'encontre de l'Empire moscovite,

elle ne s'appliquerait pas à absorber et à nationaliser de nouveaux

peuples. Elle a aussi pour elle son administration très habile, peut-être

sans égale en Europe.

Mais en admettant que la monarchie des Habsbourg, qui passera bientôt par

une crise redoutable, ne vienne pas à se morceler par elle-même, elle

constitue un assemblage de races trop disparates, elle manque trop de

cohésion pour servir en quelque sorte de soudure à un nouveau groupement

de peuples divers. Et puis sa propagande catholique dans les Balkans,

sa situation particulière vis-à-vis de la papauté qui ne permet pas à

l'Empereur de rendre, à Rome, les visites du roi d'Italie, sont propres

à exciter les méfiances des chrétiens d'Orient, en immense majorité

orthodoxes et très attachés à leur rite.

À l'égal de la Russie, l'Allemagne, déjà riveraine des mers du nord et que

les pangermanistes rêvent de voir maîtresse absolue de l'Europe centrale,

obtiendrait, par son établissement sur le Bosphore et les Dardanelles

comme présidente de la nouvelle Confédération, une prépondérance qui

paraîtrait intolérable aux autres grandes puissances européennes. Cette

situation faciliterait à l'excès son extension en Asie Mineure, où elle

s'est déjà assuré, par le chemin de fer de Bagdad et de Bassora, d'énormes

avantages économiques.

Rien, au surplus, n'empêcherait l'Allemagne, dont l'activité s'est ouvert

comme champ de pénétration la Syrie et l'Assyrie, c'est-à-dire d'immenses

contrées vierges en partie d'une étonnante fertilité, de profiter encore

des larges franchises commerciales que lui concéderait la nouvelle

Confédération. Elle pourrait développer ses transactions dans l'Orient

européen, et même y prétendre au premier rang économique, grâce à

l'activité et à l'intelligence pratique de ses agents. Mais il serait

impossible de la mettre à la tête des peuples confédérés, d'ailleurs

trop éloignés de ses frontières. La Russie notamment se sentirait comme

reléguée au rang de puissance asiatique, séparée du reste de l'Europe par

un rideau germanique continu qui irait du nord au sud de l'Europe, et rien

ne saurait lui faire accepter une pareille perspective.

D'élimination en élimination, il ne nous reste que l'Italie, qui occupe

une situation exceptionnelle parmi les grandes puissances, se trouvant à

la fois appartenir à la Triple Alliance et entretenir les relations les

plus amicales avec l'Angleterre, et même, depuis quelque temps, avec la

France, tout en ayant avec la Russie des rapports moins étroits sans doute,

mais absolument corrects.

L'Italie semble à tous les égards comme la benjamine, la favorite de

l'Europe. Puissance catholique, elle n'est aucunement imbue d'esprit de

prosélytisme papiste ni de sectarisme antireligieux. La croix de Savoie

qui figure au centre de son écusson est un emblème symbolique; propre à

tous les rites chrétiens, elle remplacerait avantageusement, pour les

peuples nouvellement libérés, le croissant qui orne l'étendard du

prophète.

Ce royaume, simplement et essentiellement méditerranéen, pourrait

actuellement étendre son action sur les peuples de la Confédération et

même occuper éventuellement un jour Constantinople, sans exciter les

trop justes appréhensions que provoquerait en pareil cas un des Empires

précités. Il serait mieux en mesure de constituer, sans danger pour la

nationalité des peuples balkaniques, le _lien_ et l'_autorité_ que nous

considérons comme indispensables à la jeune Confédération future.

C'est surtout comme puissance maritime que l'Italie pourrait vraiment

jouer son rôle de protectrice vis-à-vis de la Confédération orientale.

On sait combien les grands États et même les nations secondaires font

d'efforts et de sacrifices pour augmenter leurs flottes de guerre, et

l'on peut dire que de nos jours la puissance et la prospérité des peuples

dépend plus encore de leurs forces navales que de leurs armées de terre.

Les États qui constitueraient la Confédération ont presque tous une grande

étendue de côtes. Or, aucun d'eux n'a de flotte capable de les protéger.

Seule la Grèce possède quelques petits navires de guerre. Cette force

navale serait absolument insuffisante pour défendre les côtes de la

Confédération et protéger son commerce maritime.

L'Empire ottoman, qui possède cependant une armée de terre encore

redoutable, doit surtout sa faiblesse au manque absolu de navires de

guerre modernes. Chaque fois qu'il s'est élevé un différend diplomatique

entre la Turquie et quelque autre puissance, il a toujours suffi d'une

démonstration navale, ou même d'une simple menace de démonstration, pour

obliger la Porte à céder immédiatement sur tous les points.

L'Italie possède aujourd'hui une flotte de guerre de tout premier ordre,

non seulement par le nombre, mais aussi et surtout par la puissance de ses

unités navales. Cette flotte serait un sûr garant aux États confédérés que

leur littoral et leurs navires de commerce seraient efficacement protégés.

L'Italie est, il faut le rappeler, la seule nation moderne dont le droit

public soit fondé sur le principe des nationalités. À la Chambre des

députés de Rome, au palais Montecitorio, sont inscrits en grandes lettres

d'or les résultats des plébiscites qui ont constitué le royaume. Même

les irrédentistes les plus fougueux n'ont jamais porté leurs vues que sur

des terres vraiment italiennes par la langue et les moeurs, en soumettant

l'accomplissement de leurs voeux au libre consentement des habitants.

L'Italie n'a pas et ne veut pas d'opprimés. Voilà déjà des garanties

morales.

Un fait nous a frappé. Chaque fois que, parmi les grandes puissances

intéressées à surveiller les événements d'Orient, il s'est produit

une action commune et qu'il s'est agi d'attribuer à l'une d'elles le

commandement ou la présidence, on a évité de confier ce rôle à la Russie

ou à l'Autriche, et l'on a au contraire souvent pensé à l'Italie.

C'est ainsi que, pendant la guerre gréco-turque, lorsque les amiraux

commandant les escadres européennes réunies à l'île de Crète durent nommer

l'un d'eux pour les présider, c'est tour à tour l'amiral français et

l'amiral italien qui furent choisis.

De même, quand on créa une gendarmerie internationale recrutée parmi les

grandes puissances, pour maintenir l'ordre en Macédoine, c'est encore un

Italien, le général de Georgis, qui fut nommé commandant en chef.

Voyons ce qui prépare historiquement le royaume transalpin au rôle

modérateur que nous lui assignons.

Nous évoquerons le droit historique avec l'extrême prudence qui nous

a déjà guidé à propos des peuples des Balkans. Mais, sans insister sur

le temps où l'Empire romain englobait non seulement tous les pays

subdanubiens, mais encore, au nord de l'Ister, la Roumanie qui entre

dans notre système, jamais l'influence de l'Italie ne cessa d'être

prépondérante dans ces contrées, avant et après la conquête ottomane.

Il est bien évident que, depuis les jours où l'empereur Trajan, avec une

merveilleuse prévoyance politique, confiait, dès le deuxième siècle de

l'ère chrétienne, aux colons de la Dacie, la garde des aigles romaines sur

ce front de bandière de l'Empire, le courant latin s'est maintenu au pied

des Karpathes, puisqu'il a donné naissance à l'État roumain, dont la

langue, dérivée du _sermo rusticus_, est si peu pénétrée d'éléments

étrangers. Mais un phénomène de même nature s'est encore produit dans

les Balkans et dans le Pinde.

Laissons les nombreuses découvertes épigraphiques qui permettraient encore

de douter de sa continuité: elle est affirmée par la conservation, dans

ces deux régions, de cet élément ethnique à idiome latin qui, sans pouvoir

s'agglomérer en formations compactes au point d'y dominer sans conteste, y

a toujours maintenu le souvenir de Rome et a en quelque sorte empêché les

titres de la métropole de se prescrire dans la Péninsule.

Mais, en dehors de cet élément néo-latin «fier encore de se nommer romain»,

comme disait Pouqueville, de ce million de Roumains du sud disséminés en

Macédoine, en Épire et en Thessalie, une partie, peut-être considérable,

des populations de la Serbie et de la Bulgarie est composée de Latins

plus ou moins slavisés,--ils se reconnaissent du moins à leur type, si

différent du type slave. Cela explique avec quelle facilité l'empereur

Joanice a pu réunir sous son sceptre les Roumains du sud et les Bulgares,

pour en former cet État unifié auquel un pape, sans distinguer entre les

deux éléments, donnait en quelque sorte des lettres d'indigénat. Mais nous

ne voulons pas trop insister sur cette thèse, bien que de nombreuses

autorités lui prêtent leur appui.

Venise et Gênes recueillirent l'héritage de Rome dans la Méditerranée;

elles créèrent les Échelles du Levant et poussèrent leurs comptoirs sur

les deux rives du bas Danube. L'Albanie et l'Épire, vu leur proximité,

entretinrent, pendant le moyen âge, les relations les plus étroites avec

les républiques italiennes, qui furent la source de leur prospérité[34].

Cette influence, basée sur les échanges, domina encore dans la Serbie

orientale, en Croatie et en Bosnie.

[Note 34: L'Italie, au point le plus resserré du canal d'Otrante, n'est

séparée que par 75 kilomètres de l'Épire.]

On peut dire que l'ensemble du commerce de l'Orient était entre les mains

de Venise, de Gênes, de Pise, de Raguse, qui jouissaient de privilèges

exceptionnels. La Valachie et la Moldavie elles-mêmes conservaient un

contact direct avec l'antique Métropole. La relation de Del Chiaro, agent

diplomatique de la République Sérénissime, est instructive à cet égard; il

semblait se trouver chez lui à la cour des vieux Bassaraba, l'ancienne

dynastie des pays roumains.

Les États italiens entretinrent toujours avec les princes chrétiens

d'Orient des relations qui ne cessèrent pas, lorsque, le temps des

croisades passé, les autres nations de l'Europe, absorbées par leurs

bouleversements intérieurs, eurent renoncé à s'opposer aux envahissements

des Turcs. Or, la papauté d'une part et de l'autre Venise, où se

concentraient tous les fils de la politique orientale, s'efforcèrent, à

diverses reprises, de former entre ces princes une ligue capable d'arrêter

le flot des invasions musulmanes. Malgré quelques ententes partielles

et passagères, ces efforts n'arrivèrent pas à faire taire les rivalités

entre Hongrois, Polonais, Valaques, Moldaves et Serbes, et c'est grâce au

manque d'unité et de cohésion dans leur défense que la puissance ottomane

réussit à s'établir dans toute la péninsule balkanique, après les avoir

individuellement écrasés sous le poids de ses hordes asiatiques.

La chute de la Hongrie coïncide avec la décadence de la Pologne et

l'affaiblissement des principautés valaque et moldave, et cependant l'idée

d'une confédération, seul espoir de salut commun, semblait indiquée et

revenait souvent à l'esprit des princes chrétiens aux quatorzième et

quinzième siècles. Il y eut même, à un moment donné, une véritable

coalition d'armées chrétiennes, serbe, bulgare, albanaise et roumaine,

aidées d'un détachement hongrois; malheureusement, cette tentative de

résistance échoua: les chrétiens furent écrasés par les janissaires à la

grande bataille de Kossovo-polje (champs des merles), le 15 juin 1389,

jour resté comme néfaste dans la mémoire des peuples balkaniques.

La terminologie roumaine a gardé, pour les soieries, pour les étoffes

de luxe dont se paraît la boyarie, les désignations italiennes à peine

déformées. Et non seulement dans les deux principautés, dont la vassalité

était quasi nominale, mais dans tous les pays soumis directement à

la Turquie, il fallut beaucoup de temps pour que les hautes classes

adoptassent les amples vêtements de coupe asiatique.

Auparavant, les modes étaient purement italiennes; les portraits votifs

des anciennes églises nous en conservent la preuve. Quant au peuple,

surtout à la classe rurale, en Roumanie, en Bulgarie, en Serbie, dans tout

l'Orient, son costume n'a pas changé depuis les jours des colons italiques

qui avaient substitué leur blanche tunique de toile ou de laine au sayon

de peau des barbares.

Ne parlons pas des moeurs et des superstitions; cela nous entraînerait trop

loin. Un article de la revue folklorique _Mélusine_ établissait que, pour

les Slaves du sud, les unes et les autres se rapprochent plutôt de celles

des pays latins que de celles de la Russie,--tels les présages, les

sortilèges, le denier de Caron, les trois Parques, les lamentations

funéraires, les libations de vin et d'huile sur les tombes, etc.

Les traces des colonies italiennes du moyen âge et de la Renaissance se

retrouvent dans tout l'Orient. Pendant des siècles, Venise posséda la

Dalmatie; son quai des Esclavons en perpétue le souvenir. Elle occupa

aussi Chypre, la Crète, la Morée, les îles Ioniennes.

On peut dire que, jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle, Venise fut,

par la splendeur de sa culture et par ses richesses, un foyer de lumière

pour les peuples balkaniques.

Après la conquête de Constantinople par les Latins, l'empire byzantin

fut occupé par les Vénitiens et les Français. Le doge de Venise Dandolo

s'intitulait «seigneur sur un quart et demi de l'Empire grec». Venise

eut, comme Gênes, son quartier fortifié à Constantinople. Cette dernière

république maritime monopolisa même le commerce dans la mer Noire, où elle

s'établit en Crimée.

Au commencement du siècle dernier, lorsque les tsars eurent arraché à la

puissance ottomane les territoires actuels de la Russie méridionale, ces

contrées virent encore l'immigration de nombreux éléments italiens.

Jusqu'en 1870, les noms des rues étaient indiqués, à Odessa, en deux

langues, le russe et l'italien.

Partout de vieilles pierres noircies racontent ce passé. Et que de

protectorats italiens sur les côtes de l'Albanie et de l'Épire!

Si nous recherchions tous ces points de contact, nous n'en finirions pas.

Le roi de Naples Charles II exerça sa domination sur une partie des

contrées voisines de l'Adriatique, où il acquit les sympathies de la

population indigène. En 1317, il soumit même le Péloponèse et s'intitula

«souverain d'Achaïe, d'Athènes, d'Albanie et de Vlaquie».

«Aucune race,--dit M. Ch. Loiseau[35],--jusqu'à la fin du seizième siècle,

n'a essaimé avec plus de constance et de succès que l'italienne dans

le bassin méditerranéen et dans son annexe l'Adriatique. On retrouve

aujourd'hui encore à Malte, dans les anciens États barbaresques, dans

le Levant, à Candie, en Égypte, sur tout le pourtour de la péninsule

balkanique, non seulement sa langue et des vestiges de son action

civilisatrice, mais une sorte d'empreinte spécifiquement italienne.»

[Note 35: Voir _l'Équilibre adriatique_, p. 20.]

À Trieste, à Fiume, à Zara, à Spalato, l'activité commerciale est surtout

concentrée entre les mains des négociants et armateurs italiens.

Il existe en Italie, et notamment dans le midi de la Péninsule et en

Sicile, une colonie albano-italienne qui n'a point perdu conscience de son

origine et a organisé même certains comités dont les principaux sont la

_Societa nazionale albanese_ de Rome et le _Comitato nazionale albanese_

de Lungro (Calabres), ainsi que le collège ecclésiastique de _San-Adriano_,

près de Naples.

En Albanie, où les traces de la civilisation italienne se retrouvent

partout, un dialecte italien servit seul pendant bien longtemps à

introduire l'enseignement religieux et certains éléments de culture.

Nous en avons assez dit pour prouver que la tradition n'a jamais été

interrompue. D'ailleurs, l'italien a toujours été et est resté l'idiome

méditerranéen par excellence. Son domaine comprend toutes les côtes

orientales de l'Adriatique, la mer Ionienne et la mer Égée; c'est la

langue courante de toutes les Échelles du Levant, d'un usage très répandu

à Constantinople et général à Salonique, où la colonie italienne est la

plus nombreuse de toutes.

Déjà compris par toutes les populations levantines, ce noble idiome

deviendrait bien vite aussi familier aux pasteurs du Pinde qu'il l'est

aux marins de l'Archipel. Il ne ferait que regagner ce qu'il a perdu, même

dans les pays slaves du sud; en effet, le latin populaire a été supplanté

par le grec en Orient, comme le grec a été lui-même supplanté par le latin

en Moesie, en Illyrie, en Sicile et dans la Grande Grèce.

Il existe d'ailleurs, dès à présent, d'excellentes écoles italiennes

en Turquie, à Scutari d'Albanie, à Salonique, à Elbassa, à Vallona, à

Janina, etc. L'Autriche elle-même,--nous l'avons déjà noté,--impuissante

à implanter l'allemand, a dû se résigner, sur le terrain même qu'elle

dispute à l'influence latine, à recourir à la langue italienne pour

les établissements qu'elle entretient, et notamment dans les écoles

catholiques d'Albanie dirigées par les jésuites. Un fait non moins

remarquable: le Lloyd autrichien a été obligé d'adopter l'italien pour

ses services maritimes des Échelles du Levant et même du bas Danube.

Une Confédération Orientale comme solution de la Question d'Orient (1905) · 第 7 / 10 段