Dans une réunion organisée il y a une dizaine d'années, à Paris, par

la «Ligue pour la Confédération balkanique[29]» avec le concours de la

«Ligue internationale de la Paix et la Liberté[30]», M. P. Argyriadès,

président de la Ligue balkanique, a rappelé que les publicistes les plus

renommés, les écrivains les plus désintéressés, ont préconisé l'idée

d'une confédération balkanique. M. Argyriadès cite, parmi les plus connus

des publicistes européens, Michelet, Louis Blanc, Quinet, Lamartine,

Saint-Marc-Girardin, Cattaneo, Garibaldi, Charles Lemonnier, Victor Hugo,

Gambetta, le général Türr, Magalhâes Lima, Émile Arnaud, etc., et ajoute

que des tentatives d'entente avaient déjà eu lieu entre différents hommes

politiques des États orientaux et que des comités s'étaient même formés à

Athènes, à Bucarest, en Suisse et en Angleterre.

[Note 29: Voici les articles 2 et 3 des statuts de cette Ligue:

«ART. 2.--Le but de la Ligue est de poursuivre la réalisation d'une

confédération de tous les peuples de l'Europe orientale et de l'Asie

Mineure. ART. 3.--Ces peuples s'énumèrent ainsi: 1° la Grèce avec l'île

de Candie; 2° la Serbie avec la Bosnie-Herzégovine; 3° la Bulgarie; 4° la

Roumanie; 5° le Monténégro; 6° la Macédoine et l'Albanie qui formeraient

un État libre et fédératif; 7° la Thrace avec Constantinople comme ville

libre et siège des délégués des États confédérés; 8° l'Arménie et l'Asie

Mineure avec les îles de son littoral.»]

[Note 30: Dont M. Émile Arnaud est le président.]

Enfin, plusieurs congrès de la Ligue internationale de la Paix et de la

Liberté ont apporté à l'idée d'une Confédération orientale l'appui de leur

autorité, notamment à Lausanne en 1869, à Genève en 1876, 1877 et 1886.

Voici comment cette Association s'exprimait à cet égard, le 12 septembre

1886:

«La Ligue internationale de la Paix et de la Liberté manquerait à son

premier devoir si, dans la crise que traversent en ce moment les jeunes

États de la presqu'île balkanienne, elle ne faisait entendre sa voix.

Ces États, même ceux que les convoitises des empereurs ne semblent point

menacer immédiatement, courent tous les plus grands dangers. À peine

délivrés de l'asservissement, les voilà livrés à des intrigues qui mettent

en péril leur libre développement aussi bien que la paix de l'Europe. Leur

intérêt particulier se confond avec l'intérêt général de tous les peuples.

Leur cause est celle de toutes les nations. La Ligue s'adresse donc à

l'opinion publique du monde civilisé, aux hommes d'État de tous les pays

qui ont une part dans la direction de la politique européenne, aux peuples

balkaniens et à leurs souverains, et les conjure d'obvier à ce menaçant

état de choses.

«Le moyen le plus net et le plus efficace de se soustraire aux convoitises

malsaines, serait celui d'une organisation fédérative, sanctionnée par une

neutralisation garantie par l'Europe. Tel est l'idéal, tel devrait être le

but des efforts des peuples balkaniens et de tous les cabinets soucieux de

l'équité.»

Il s'est fondé à Londres, en vue de la solution des questions d'Orient,

une association qui revêt une haute importance en raison des personnages

du clergé et de l'aristocratie ainsi que des nombreuses notabilités

politiques, scientifiques et littéraires qui la composent. Le «Comité des

Balkans» a pour président sir James Bryce, ministre plénipotentiaire et

membre de la Chambre des communes; pour orateur, M. Noël Buxton, et pour

secrétaire, M. W.A. Moore. Sur la liste des vice-présidents, nous relevons

les noms des évêques de Lichfield, de Hereford, de Worcester, des très

hon. Herbert Gladstone et lord Edmond Fitzmaurice, du comte d'Aberdeen,

etc. Comme correspondants étrangers figurent MM. de Pressensé, député;

Victor Bérard; M. P. Quillard (du comité arménien de Paris); le marquis de

San-Giuliano, député, ancien ministre, de Rome; G. P. Villari et Agnoletti,

de Florence.

Cette association internationale a pour programme, en ce qui concerne

la Macédoine, l'autonomie de cette province sous un gouverneur européen

responsable seulement devant les puissances, et elle compte pour atteindre

ce but sur l'action combinée de l'Angleterre, de la France et de l'Italie.

Le _Balkan Committee_ a convoqué cette année à Londres une conférence

dans l'intérêt des populations chrétiennes de l'Empire ottoman, sous la

présidence de sir James Bryce.

Au cours de cette conférence, où plusieurs orateurs français et italiens

prirent la parole, M. Victor Bérard, dont les ouvrages sur les questions

orientales sont bien connus, a résumé dans son allocution l'opinion

générale en disant qu'aussi bien que l'assistance présente, le Comité

arménien-macédonien de Paris n'espérait guère voir l'Autriche et la Russie

réussir à résoudre le problème macédonien. M. Bérard rappelle le rôle

efficace et conciliant joué en Crète par les amiraux Canevaro, Pottier et

Noël, et déclare que la seule chance d'arriver à une solution favorable

semble consister dans l'entente cordiale des trois grandes puissances

libérales, l'Angleterre, l'Italie et la France.

Les idées émises à l'occasion de cette conférence cadrent dans une

certaine mesure avec les nôtres, et nous serions heureux si notre

proposition trouvait un appui au sein du «Comité des Balkans».

En résumant, dans ce chapitre et dans le suivant, les différentes opinions

relatives à la question d'union entre les peuples balkaniques, nous

n'avons fait qu'analyser des écrits n'engageant que leurs auteurs.

Nous parlerons, plus loin, de la Confédération orientale telle que nous

la proposons, et qui seule, d'après nous, peut apporter une solution

équitable et radicale à la question d'Orient.

CHAPITRE XI

LA CONFÉDÉRATION ORIENTALE

Qu'il s'agisse des individus on des peuples, l'avenir immédiat semble

appartenir au principe d'association, aux groupements politiques ou

économiques se traduisant par la création des unions douanières et

des trusts, par la politique mondiale des nations, par les idées

d'impérialisme, de panbritannisme, de pangermanisme, de panslavisme,

d'union latine, etc.

Les luttes des sociétés humaines ont singulièrement élargi leur champ.

Elles avaient commencé entre individus, puis entre tribus, avant de se

poursuivre de municipe à municipe et de province à province; celles-ci

se sont groupées en États armés les uns contre les autres, les grands

absorbant ou tendant à absorber les petits. Mais qui sait si, un jour,

sous l'influence des idées humanitaires, et en présence tant du péril

jaune singulièrement menaçant que de la concurrence économique des

États-Unis d'Amérique, on ne comprendra pas la nécessité de grouper en

un seul faisceau les États-Unis d'Europe?

La période des conquêtes semble, en effet, de plus en plus condamnée par

la conscience universelle, de plus en plus impuissante aussi. Les efforts

violents d'assimilation ont échoué en Pologne, en Finlande, en Arménie.

C'est pourquoi le militarisme est en baisse partout; les peuples se

gouvernent davantage par eux-mêmes et le désarmement partiel, voulu par

les masses et dont la diminution progressive de la durée du service

militaire est un premier symptôme, amènera les nations, pour assurer leur

existence, à l'adoption du système confédératif. Cette garantie mutuelle

aura pour conséquence la fin des guerres continentales, les armées de

terre permanentes disparaissant et ne laissant guère subsister qu'une

forte gendarmerie pour assurer l'ordre intérieur, et de puissantes

escadres pour tenir en respect les menaçantes formations extra-européennes

dont nous avons parlé.

En traitant, dans un ouvrage récent[31], d'une future confédération

européenne, l'éminent publiciste J. Novicow s'exprime ainsi:

«... Nous commençons à percevoir nettement la solidarité qui nous unit.

En effet, espérer établir le bonheur d'une nation sur le malheur de ses

voisines, est faire preuve de la plus profonde ignorance. La Russie, par

exemple, est autant intéressée à l'indépendance de la Pologne qu'à la

sienne propre. La sécurité complète de chaque nation, c'est-à-dire la

possibilité pour elle d'atteindre le maximum de bonheur, ne pourra être

obtenue que par l'établissement d'institutions fédérales qui assurent la

sécurité de toutes. En dehors de la fédération, il n'y a pas de salut.»

[Note 31: Bibliothèque pacifiste internationale. J. Novicow, _De la

possibilité du bonheur_, Paris, 1904.]

Si l'Amérique est un danger, elle offre aussi un exemple. Les États-Unis,

qui devancent la vieille Europe par tant de côtés, ne sont-ils pas

constitués en grande partie sur une base fédérale? Et si l'on s'en

rapporte aux congrès panaméricains réunis dans ces dernières années, il

est même à noter qu'à Washington on envisage déjà l'union future des deux

Amériques.

Quant aux États-Unis d'Europe, cette formation ne s'opérera pas

brusquement, mais elle résultera insensiblement du jeu naturel des lois

sociales. Les nombreux congrès internationaux, en tête desquels il faut

placer le congrès de La Haye, les traités d'arbitrage et d'entente, en

sont les premières ébauches.

Dans l'antiquité, l'Empire romain constitua déjà une sorte de fédération

d'États, mais dans les conditions les plus diverses, variant de la plus

complète sujétion au lien purement nominal. L'organisation d'un ensemble

aussi vaste était prématurée, aux premiers siècles de l'ère chrétienne.

L'outillage scientifique et industriel ne permettait pas de donner une

circulation vitale suffisante à des nations couvrant à peu près 5 millions

de kilomètres carrés.

D'ailleurs, pour défendre son domaine peuplé d'environ 100 millions d'âmes,

jamais Rome n'eut plus de 300,000 soldats. Mais si elle fut inhabile à

donner au monde un bonheur parfait, elle sut du moins assurer de longues

périodes de paix universelle, elle exerça une police supérieure des

nations.

Combien plus aisément aujourd'hui, grâce à la rapidité des communications

et à ses puissantes flottes, l'Angleterre sait administrer toutes les

parties de son Empire, le plus vaste, le plus disséminé qui fut jamais!

De nos jours, au centre de l'Europe, un petit État admirablement civilisé,

la Confédération helvétique, nous offre en réduction ce que pourrait être

un jour en grand la Confédération européenne.

La Suisse met en pratique une maxime de saint Étienne, premier roi de

Hongrie, que nous aurions pu placer comme épigraphe en tête de ce livre:

_Unius linguæ, uniusque moris regnum imbecille et fragile est_.

Toutefois, il ne saurait s'agir d'un gouvernement fédéral suprême exerçant

une action non seulement sur les États qui s'associent, mais sur les

citoyens de chacun d'eux. On arriverait simplement à un système d'États

confédérés, conservant le principe de leur souveraineté, le droit de se

gouverner par des lois particulières, en s'obligeant uniquement à faire

exécuter, dans l'intérieur de leurs limites propres, les résolutions

générales délibérées et adoptées en commun. Nous avons tenu à noter cette

distinction, que nous réitérerons à propos d'une Confédération orientale.

Le plus grand mérite d'une Confédération paneuropéenne serait, à

l'imitation de ce qui est en Suisse, de comprendre les éléments ethniques

les plus divers et de supprimer ainsi toutes les causes de conflit, en

permettant, par des procédés pacifiques, d'indispensables modifications de

frontières; car les projets de confédération ne visant que les intérêts

d'une seule race constituent un danger et non une sécurité. Cela est vrai

pour le pangermanisme, plus vrai encore pour le panslavisme qui placerait

la Russie à la tête d'un groupement d'États englobant tout l'est de

l'Europe.

Nous nous sommes contenté d'ébaucher ce rêve d'une Confédération

européenne. Pour le moment, nous serions heureux de voir se réaliser

le projet plus modeste d'une Confédération orientale.

La plupart des écrivains qui ont émis l'idée d'une Confédération orientale,

l'ont fait avec l'arrière-pensée, sinon avec l'opinion nettement exprimée,

qu'une telle union offre dans le présent les plus grandes difficultés de

réalisation[32].

[Note 32: Dans un article paru en janvier 1892 dans la _Revue d'histoire

diplomatique_, sous le titre _la Confédération balkanique_, M. Ed.

Engelhardt, après avoir résumé l'historique des rivalités entre les

peuples d'Orient et montré que les transformations accomplies après la

guerre de 1877-78 n'ont fait qu'aggraver ces divisions, se borne à

reconnaître que «l'esprit d'accommodement et de conciliation dans le

domaine des intérêts politiques suppose un degré de civilisation et de

stabilité auquel tous les facteurs de l'Union balkanique ne sont pas

encore parvenus».]

Au premier abord, il semblerait qu'un pacte fédéral entre les peuples de

l'Orient européen soit irréalisable, les rivalités de race sur lesquelles

nous venons d'insister paraissant creuser entre eux un abîme que rien ne

comblerait. Et pourtant, combien de gens sensés, parmi les intéressés

eux-mêmes, lasses de tous les maux qu'entraînent ces querelles de races,

ces luttes armées, ces révolutions et ces contre-révolutions, essayent de

déterminer un courant nouveau! Est-ce donc impossible?

Mais, en Macédoine même, les races avaient vécu en bonne harmonie jusqu'au

milieu du siècle dernier, et la cause de leurs mésintelligences à été

moins le réveil de la conscience nationale que l'intransigeance du

patriarcat grec. Sans son attitude partiale, le développement de chaque

race dans sa propre langue se fût opéré parallèlement et eût été considéré

par les autres comme un phénomène tout naturel. Puis, ces querelles ont

été attisées par ceux qui ont intérêt à diviser pour régner; il serait

difficile de déterminer qui, de la Russie ou de l'Autriche, y a eu la plus

grande part.

D'ailleurs, il faut bien envisager la question à un autre point de vue

un peu terre à terre. Il y a actuellement, en Turquie, un prolétariat

intellectuel chrétien qui ne peut se caser nulle part. Les jeunes gens

sortis des écoles aspirent aux carrières administratives, qui sont

réservées presque exlusivement à l'élément musulman. Les causes avouées

des derniers soulèvements ont existé de tout temps; mais ces insurrections

sont surtout l'oeuvre de ceux qui, avec des capacités et une instruction

supérieure, rêvent de se faire une place au soleil. Ils trouveraient

immédiatement à utiliser leur autorité et leurs talents, dans un État

libéré du joug ottoman; et par le fait qu'ils seraient pourvus, ils

deviendraient les plus sûrs gardiens du nouvel ordre de choses.

Les peuples, comme les individus, finissent par se lasser des

interminables querelles. Les plus beaux courages s'usent dans ces luttes

énervantes où l'on risque à chaque moment d'en venir aux mains, souvent

pour un mince intérêt. Alors, se reprenant, on se demande si le troisième

larron n'est pas là, prêt à profiter de la dispute.

Des peuples chrétiens qui ont tant d'intérêts communs, que leur

enchevêtrement même oblige à des rapports journaliers, ne peuvent

s'absorber indéfiniment dans la pensée de se nuire et de s'anéantir.

À l'heure actuelle, les éléments turbulents, chauvins, ont encore le

dessus; cela est dû aux circonstances, mais non à une inexorable fatalité,

et, la cause cessant, une réaction ne saurait tarder à se produire.

Mais la cause pourrait-elle cesser brusquement? Autrement dit, la fin

du régime turc, laissant aux prises les compétiteurs bulgares, serbes,

albanais, roumains et grecs, et les pires compétiteurs russes et

autrichiens, n'augmenterait-elle pas l'anarchie? Si, sans doute, à défaut

de l'instrument modérateur que nous préconisons.

C'est précisément la perspective de cette période troublée, dont on ne

saurait prévoir la durée, qui a créé le dogme de «la Turquie, moindre

mal». Aussi la plupart des écrivains qui ont envisagé une solution du

problème oriental commencent par proclamer la nécessité du maintien de

l'Empire ottoman comme condition de toute paix balkanique. Ils souhaitent

ensuite platoniquement l'impossible égalité des droits de toutes les races

et les non moins chimériques réformes sérieuses permettant à tous les

éléments ethniques de se développer.

Et ce ne sont certes pas les premiers venus qui font entendre cette note

sceptique ou découragée.

Déjà, en 1860, Saint-Marc-Girardin voulait que l'on plaçât la Turquie sous

une sorte de tutelle; que l'on y envoyât des corps d'occupation et de

nombreux fonctionnaires européens, sans envisager la possibilité de se

passer de la Turquie[33].

[Note 33: _Mise en tutelle de la Turquie par l'Europe_, in _Revue des

Deux Mondes_ du 1er novembre 1860. Cette idée a été reprise par le comte

Benedetti: _la Question d'Orient_, in _Revue des Deux Mondes_ du 1er

janvier 1897.]

En 1894, l'éminent homme d'État grec Tricoupis avait entrepris un voyage

dans les pays des Balkans et l'on crut qu'il songeait à préparer la

formation d'une ligue balkanique. Mais il déclara par la suite qu'il se

bornait à souhaiter des réformes intérieures dans l'Empire ottoman et,

pour les peuples chrétiens, une ère de réconciliation et d'entente sur

les questions d'organisation ecclésiastique et scolaire.

Dans un article que publiait, en 1903, la _Monthly Review_ de Londres,

M. Take Ionesco, ancien ministre roumain, traitant la question des Balkans,

déclare qu'une Confédération balkanique serait pour le moment impossible

à réaliser à cause de la trop forte opposition des intérêts en présence.

Il s'empresse d'ailleurs d'ajouter que «la fédération ou quelque chose de

ce genre serait l'idéal».

M. Take Ionesco a fort bien plaidé cette cause dont la réalisation

pourtant lui semble lointaine: «Certes, elle seule (la confédération)

pourrait donner à ces États, chacun trop faible isolé, assez de force pour

pouvoir exister par eux-mêmes et ne plus être les satellites acceptés avec

plus ou moins de bonne grâce par telle ou telle grande puissance. Malgré

les différences de race, de caractère, de langue et de moeurs, il y a dans

la communauté du passé et dans l'intérêt commun un puissant ciment pour

une fédération future. Probablement, un jour elle se fera.»

Dans une préface magistrale au livre de M. René Henry, intitulé:

_Questions d'Autriche-Hongrie et question d'Orient_, M. Anatole

Leroy-Beaulieu s'exprime ainsi au sujet de la situation balkanique: «La

meilleure solution, la seule rationnelle et définitive, serait celle que

réclament les peuples de la Péninsule: le Balkan aux peuples balkaniques.

Mais cette solution, la seule conforme au droit moderne, la seule qui

puisse pacifier l'Orient, bien des choses, hélas! peuvent la retarder

longtemps encore. Elle n'a pas seulement contre elle les résistances de

la Turquie, les défiances, les jalousies, les combinaisons égoïstes des

puissances ou la crainte de porter un coup irréparable à ce qui reste

de l'Empire ottoman; elle a contre elle les rivalités et les haines

nationales des peuples mêmes qui l'appellent de leurs voeux. D'accord sur

la formule d'émancipation, les États et les peuples de la Péninsule ne

le sont pas sur la façon de l'appliquer... Une seule chose pourrait leur

apporter la force et leur garantir une pleine indépendance, la fédération

balkanique...»

Il est un fait international qui mérite de retenir l'attention: le

principe de l'autonomie basée sur les conditions ethniques des peuples

balkaniques a été énoncé--pour la première fois, croyons-nous, au sein

d'un parlement européen--quand, dans son discours du mois de mai dernier

sur la politique extérieure de l'Italie, M. Tittoni, ministre des affaires

étrangères du roi Victor-Emmanuel, déclara, ce qui est très favorable à

notre thèse, que ce principe devrait prévaloir, au cas où le _statu quo_

ne pourrait plus être conservé dans la Péninsule.

Est-il besoin de répéter que ce _statu quo_ n'ayant aucune chance

de produire dans l'avenir des conséquences utiles à la paix et à la

prospérité des intéressés, le meilleur moyen de parer aux difficultés,

ou du moins de les atténuer, serait de poser franchement et immédiatement

les premières bases d'une confédération générale des peuples chrétiens

d'Orient?

Que ceux qui, destinés à y entrer, jouissent de leur pleine indépendance,

s'y préparent donc! Les autres auraient la perspective de trouver bientôt,

avec les bienfaits de la liberté, la sécurité du lendemain. Que les deux

grandes puissances qui poursuivent un rêve égoïste renoncent à cet effort

stérile!

Ce serait là suivre le précieux exemple donné par l'Angleterre et la

France, qui ont conclu une convention d'arbitrage sur la base de leurs

intérêts réciproques. Si cette sincère volonté de s'entendre ne s'affirme

pas, ce ne sont pas les «notes identiques» relatives aux réformes,

présentées par les ambassadeurs d'Autriche-Hongrie et de Russie, qui

sauraient éventuellement empêcher ni les mésintelligences, ni les conflits

sanglants.

Tout à l'heure, nous avons demandé à la Suisse moins un programme qu'une

simple indication. La République helvétique est, en effet, une fédération

trop étroite, trop centralisée, pour que nous la proposions comme un

modèle sans retouches. Si nous l'avons mentionnée en première ligne,

c'était pour démontrer qu'un accord peut exister, malgré la diversité la

plus absolue des races, des cultes et des langues. Ce cas se présenterait

pour la Macédoine au même degré que pour la Suisse, sans qu'il soit plus

impossible, sinon plus difficile, en Macédoine qu'en Suisse, de faire

vivre en bonne intelligence, sous un même drapeau fédéral, des groupements

d'individus de race et de religion différentes.

Mais il n'y aurait pas que la Suisse à citer. L'Allemagne et

l'Autriche-Hongrie ne sont-elles pas, à tout prendre, des confédérations,

--très centralisées, il est vrai,--dont la seconde réalise une véritable

mosaïque de races, de langues et de religions?

L'union de plusieurs États en vertu d'un pacte constitue un fait très

ancien et très fréquent dans l'histoire,--ainsi encore la Suède et la

Norvège.

Il est évident que ce que nous préconisons pour l'Orient européen n'est

pas ce gouvernement strictement fédéral que nous définissions plus haut

pour dire qu'il ne conviendrait pas aux États-Unis d'Europe de l'avenir,

mais une simple association,--répétons-nous: un système d'États confédérés,

gardant intact le principe de leur souveraineté, ainsi que le droit de se

gouverner par des lois particulières, et s'obligeant seulement à faire

exécuter dans l'intérieur de leurs limites propres les résolutions

générales délibérées et adoptées en commun.

S'il en était autrement, nous ne saurions proposer une telle organisation

à des États souverains comme la Grèce, la Bulgarie, la Serbie, le

Monténégro, et, on le verra tout à l'heure, la Roumanie. Aucun ne

renoncerait, par exemple, à entretenir des relations diplomatiques avec

les autres nations; aucun ne consentirait à une _diminutio capitis_.

Mais en a-t-il jamais été question?

Pour bien faire comprendre la signification d'une confédération telle que

nous l'entendons, nous ne saurions trouver dans le passé, à défaut du

présent, un meilleur exemple que celui de la Confédération germanique,

créée en 1815, et qui, avant 1866, comprenait comme adhérents, en dehors

des princes et des villes libres de l'Allemagne, l'empereur d'Autriche, le

roi de Prusse, le roi de Danemark pour le Holstein et le Luxembourg, et le

roi des Pays-Bas pour le grand-duché de Luxembourg. L'empereur d'Autriche

en était le protecteur.

Les intérêts de la Confédération étaient réglés par une Diète siégeant

à Francfort, à laquelle assistaient les plénipotentiaires des États.

Il y avait des assemblées ordinaires et des assemblées générales; dans

ces dernières, où la majorité valable devait comprendre les deux tiers

des votes, se discutaient les questions relatives aux lois organiques

servant de base à la constitution; on s'y occupait en outre des affaires

religieuses et de l'admission de nouveaux États.

Les différents adhérents s'obligeaient à défendre l'Allemagne et se

garantissaient mutuellement toutes leurs possessions. Ils conservaient

leur indépendance respective et leur représentation diplomatique, avec

toute latitude de conclure des traités et même des alliances, à la seule

condition de ne pas contracter d'engagements internationaux susceptibles

de porter atteinte à la sécurité de la Confédération.

Une Confédération Orientale comme solution de la Question d'Orient (1905) · 第 6 / 10 段