[Note 23: Traduction française, Dentu, 1877. Cette carte accompagnait un

mémoire sur la répartition des races de la péninsule balkanique, concluant

à la «parfaite nationalité hellénique de la Thrace et de la Macédoine».]

Le traité de San-Stefano aurait ruiné toutes ces espérances; le traité

de Berlin leur porta quand même un coup sensible en englobant dans la

Roumélie Orientale des territoires ambitionnés par les Grecs.

Pour combattre les prétentions ethnologiques émises par Schafarik et

autres publicistes slaves, on fit dresser, en Grèce, des cartes tendant

à démontrer la prédominance de l'élément hellénique dans tout le sud de

l'empire ottoman européen. Telle est la carte éditée chez E. Kiepert, à

Berlin, aux frais de M. Stéphane Zamfiropoulo.

Mais pas plus que les panslavistes, les panhellénistes ne sauraient

changer la nationalité véritable des pays en passant des couleurs sur

des cartes.

L'idéal des Grecs, privés de tout appui extérieur, n'a plus de chances de

se réaliser un jour, maintenant que l'hellénisme a perdu tout le terrain

gagné par chacun des éléments chrétiens qui recherchent leur développement

ethnique national.

Les statistiques les plus dignes de foi prouvent que l'élément grec est

peu nombreux en Macédoine; on ne le trouve guère que dans le district de

Castoria et dans la région de Serfidjé (Servia). À Bitolia (Monastir), le

centre le plus important du pays, en dépit des apparences, il n'existe

pas. Ce sont les Roumains grécisants, en grand nombre, qui peuvent donner

le change, mais la minorité des nationalistes tend de plus en plus

à absorber ces «grécomanes»; ce sera l'affaire d'une génération, et

peut-être l'institution d'un chef religieux roumain accélérera-t-elle

ce mouvement.

Si nous passons à l'Épire, le même phénomène se constate. Pas de Grecs.

À part Janina et quelques pauvres villages des environs, on ne rencontre,

en dehors des Albanais, qu'un élément roumain, supérieur comme culture

intellectuelle et situation économique. Les deux versants du Pinde sont la

citadelle même du roumanisme, avec leur population pastorale formant une

masse compacte absolument rebelle à l'hellénisation.

Même dans la Thessalie grecque, si l'on part de Metzovo en Épire, on ne

trouvera que l'élément roumain sur toute la chaîne des monts où prend

sa source l'Aspropotamos. Cet élément domine encore dans le massif de

l'Olympe, où lui appartiennent les communes les plus riches et les plus

peuplées, tandis que les Grecs y sont pauvrement représentés.

Si donc la Grèce reste vénérable par son passé, l'avenir de l'hellénisme

est plus que compromis, malgré l'emploi de procédés démodés, tels que

révoltes fomentées, manifestations tapageuses, plébiscites mensongers

tendant à démontrer que telle ou telle population est hellène.

Ce système, aujourd'hui usé, a pourtant réussi pour l'annexion de la

Thessalie. On y avait organisé une révolution; des troupes régulières

grecques coopéraient avec les rebelles. La Turquie, éprouvée par tant

d'hécatombes et surtout ne pouvant plus, sans aucun profit en perspective,

entreprendre une nouvelle guerre qui eût consommé la ruine de ses finances,

s'adressa à l'Angleterre. La médiation de celle-ci eut pour résultat

d'aplanir le conflit au moyen d'une rectification de frontières en

Thessalie et en Épire, de sorte que la Thessalie revint à la Grèce par

de simples manoeuvres diplomatiques.

Cela ne vaut pas évidemment l'Épire et la Macédoine, contrées fertiles et

peuplées dont la possession assurerait d'abondantes richesses au royaume

hellénique, dont le sol est si improductif. C'est pourquoi les Grecs se

butent dans des convoitises d'autant plus vaines qu'en dehors des bonnes

raisons que nous avons données, l'expérience faite en Thessalie est

probante. La Grèce est un pays essentiellement chauvin qui ne permet pas

le libre développement des autres races; au surplus, avec des finances

avariées, avec une population et une armée insuffisantes par rapport à ses

rivaux, elle ne saurait actuellement offrir des garanties sérieuses de

prospérité et d'avenir à des populations étrangères, en admettant même

le cas improbable où elle arriverait à les conquérir.

Est-ce à dire que la Grèce n'ait aucune perspective devant elle, et que,

découragée, elle doive vivre de regrets stériles?

Au lieu de poursuivre une dangereuse politique d'expansion, que

n'imite-t-elle l'exemple de la Roumanie, qui se fortifie au dedans pour

être respectée au dehors? Que ne réforme-t-elle une administration qui

fait regretter le régime turc, il faut bien le dire, aux populations

roumaines de Thessalie qui ont d'ailleurs officiellement protesté contre

leur annexion à la Grèce? Les Macédoniens, les Épirotes et les Albanais

n'ont pas la moindre envie de subir à leur tour cette administration, et

la Grèce a malheureusement fourni des arguments à ceux qui font de la

conservation d'un fantôme de Turquie un article de leur _credo_ politique.

CHAPITRE VIII

LES MONTÉNÉGRINS

Formé d'un massif montagneux inaccessible, le Monténégro, grâce à sa

précieuse situation géographique et à l'indomptable courage de ses

habitants, a toujours pu sauvegarder son indépendance. Voici en quels

termes s'exprimait jadis le sultan Émir khan, en parlant de ce vaillant

petit peuple: «Nous, le sultan Émir khan, dont la domination s'étend de

l'orient à l'occident, faisons connaître à nos vizirs, pachas et cadis

de Bosnie, Herzégovine, Albanie et Macédoine, provinces limitrophes du

Monténégro, que les Monténégrins n'ont jamais été les sujets de notre

Sublime Porte, afin qu'ils soient bien accueillis à la frontière, et nous

espérons qu'ils procéderont de même vis-à-vis de nos sujets.»

Le traité de Berlin assura au Monténégro une extension territoriale, avec

les ports d'Antivari et de Dulcigno, débouchés maritimes précieux pour son

avenir économique. Ses habitants avaient mérité cet agrandissement par

leur conduite héroïque en 1876 et en 1877, quand ils immobilisèrent un

corps d'armée turc de 50,000 hommes. Ce n'est qu'après la défaite des

Serbes que, renonçant à leur tactique offensive habituelle, ils durent

se contenter d'une admirable défensive.

En vertu du traité de San-Stefano, le gouvernement ottoman cédait au

Monténégro une zone de terrain appréciable. Un peuple qui avait aussi

vaillamment lutté pour la croix depuis des siècles était bien digne

d'être pris en considération, après la guerre victorieuse dans laquelle

il venait de se couvrir de gloire; mais les puissances ne donnèrent qu'une

insuffisante satisfaction à ses voeux, malgré l'appui de la Russie.

L'Autriche-Hongrie, qui avait jeté son dévolu sur la Bosnie et

l'Herzégovine, première étape de son _Drang nach Osten_, se réserva

des régions appartenant au massif montagneux du Monténégro; on reprit

même le district de Spizza, qui lui avait été accordé par le traité de

San-Stefano. Le seul avantage réel dont bénéficia la principauté fut son

extension dans la direction de l'Albanie, qui facilitait l'exploitation de

ses forêts et de ses richesses minérales, en portant son commerce un peu

au delà de la zone dans laquelle le renfermait sa situation alpestre.

Mais jamais les Monténégrins ne pourront oublier que leur avenir est vers

les Balkans, où ils voudraient, en attendant mieux, quelques nouvelles

rectifications de frontières destinées à consolider leur pays et à lui

assurer un peu plus de terres arables. Le prince régnant actuel, si avisé,

si favorisé aussi par de hautes alliances, cherche à tirer parti de ses

liens avec les cours européennes pour jeter les bases d'une politique

d'expansion. On sait que la princesse Hélène de Monténégro est montée

sur le trône d'Italie et que le roi de Serbie actuel, Pierre Ier

Karageorgevitch, est veuf de la fille aînée du prince Nikita, dont il a

eu des enfants, tandis que le prince Mirko est apparenté aux Obrenovitch

par sa femme, née Constantinovitch.

Le Monténégro a fait partie, au moyen âge, de l'empire de Douchan, et

lorsque, au seizième siècle, les Turcs soumirent les Serbes à leurs armes,

il dut à ses défilés imprenables de pouvoir résister aux hordes musulmanes.

Le prince Nikita, aussi habile diplomate que valeureux guerrier, et

tout absorbé en apparence par l'introduction à Podgoritza des systèmes

agricoles les plus modernes, n'en suit pas moins avec activité la ligne de

sa politique extérieure. L'idée d'une union intime avec la Serbie et de la

fraternisation de tous les peuples balkaniques de race slave est le pivot

de l'activité politique de la principauté qui rêve de jouer un jour, parmi

les nations dites jougo-slaves, le rôle du Piémont en Italie ou celui de

la Prusse vis-à-vis des États germaniques.

En attendant, et quoi qu'il en soit de l'avenir de ces projets ambitieux,

le prince Nikita, par son prestige parmi les races slaves d'Orient dont il

est le plus ancien souverain, comme par ses illustres alliances, pourrait

efficacement contribuer à déterminer un courant favorable à la solution du

problème oriental. Le lien qui l'unit à la Maison de Savoie semble

l'indiquer pour servir en quelque sorte de trait d'union entre l'Italie et

les peuples slaves d'Orient.

CHAPITRE IX

QUE FAIRE?

De ce rapide coup d'oeil jeté sur la carte de la péninsule balkanique, il

ressort bien qu'après la dissolution fatale de l'Empire ottoman, jamais

les peuples chrétiens, désunis et rivaux, ne pourraient s'entendre

pacifiquement sur leurs droits respectifs, si l'on tentait de partager

entre eux les contrées qui forment encore le domaine des Turcs en Europe.

On se heurterait à des prétentions contradictoires.

D'ailleurs l'enchevêtrement, la pénétration réciproque des diverses

nationalités exclut tout partage vraiment équitable, car l'ethnographie

et la géographie ne concordent pas et les droits historiques de cette

poussière de peuples n'offrent pas une base plus solide.

Les Bulgares ne reconnaissent les droits des Grecs que jusqu'à la rivière

Aliacmon (Vistritza) et nient absolument ceux des Serbes sur tout le reste

du territoire[24].

[Note 24: Dans une carte publiée à Sofia, il y a une vingtaine d'années,

les limites de la Grande-Bulgarie s'étendent jusqu'à Ochrida et Salonique,

et comprennent toute la Macédoine, la Vieille Serbie et même la partie du

royaume serbe située à l'est de la rivière Morava.]

Les Serbes, de leur côté, réclament l'ensemble de la Macédoine, en

rattachant à leur nationalité toute cette population slave que les

Bulgares affirment être de leur sang.

Les Roumains et les Albanais s'élèvent contre des visées aussi audacieuses

sur des régions où eux-mêmes se trouvent parfois supérieurs en nombre aux

autres nationalités. Les uns et les autres forment un élément irréductible

qui préférerait même le régime turc actuel à une hégémonie grecque ou

slave, et ils ont pour eux leur établissement bien antérieur dans les

parages qu'ils occupent.

Les Monténégrins compliquent également le problème en s'appliquant à

provoquer une union slavo-balkanique, également menaçante pour les Grecs,

les Roumains et les Albanais.

Les Grecs n'admettent pas qu'il y ait en Macédoine des Slaves, des

Roumains et des Albanais, et réclament, comme héritiers de Byzance,

presque toutes les possessions européennes de la Turquie.

Comme les Serbes, les Grecs redoutent de voir s'établir à Constantinople,

par l'intermédiaire des Bulgares, un grand Etat panslaviste.

Aussi, quelques personnages grecs, relativement modérés dans leurs

aspirations panhellénistes, ont-ils admis, dans l'éventualité d'une

confédération balkanique, de concéder aux Serbes quelques territoires de

la Macédoine du nord, tout en réservant, bien entendu, pour le royaume

hellénique, le reste de la Macédoine avec Salonique, l'Épire et la Crète.

Du côté des Serbes, en 1885, M. Mijatovics, alors représentant de son

pays à Londres, a exprimé l'opinion, dans une interview prise par un

journaliste anglais, que l'entente de la Serbie et de la Grèce pourrait

bien former la base d'une future confédération balkanique, mais à la

condition de se partager équitablement la Macédoine.

Mais quel compte a-t-on tenu, dans tout cela, des Bulgares, des Albanais

et des Roumains?

Une entente à deux sur ce terrain ne peut avoir aucune valeur, et de

semblables projets ne sont guère plus pratiques et réalisables que ceux

des panbulgares qui voudraient englober toute la Macédoine.

En prenant pour point de départ l'inéluctable affaissement de la Turquie,

il faut bien pourtant que, dans les contrées nouvellement affranchies et

mises par les compétitions des nationalités hors d'état de s'administrer

elles-mêmes, une autorité quelconque vienne remplacer la domination

ottomane et maintenir entre les petits États balkaniques un équilibre

indispensable pour la paix future de l'Orient.

Cette autorité ne peut venir que du dehors; or la Russie et

l'Autriche-Hongrie nous paraissent exclues par leurs ambitions mêmes,--car

nous ne voulons tenir aucun compte des ambitions étrangères, puisque nous

nous plaçons au point de vue du seul intérêt des populations

balkaniques.

Nous avons acquis l'inébranlable conviction--et c'est ici l'idée,

absolument personnelle, qui a déterminé la publication du présent

travail--qu'aucune puissance mieux que l'Italie ne pourrait présider

à l'oeuvre de régénération de ces peuples chrétiens, en se substituant,

avec le consentement de l'Europe, à l'Empire ottoman, pour la tutelle et

l'administration des contrées nouvellement affranchies.

Cette tutelle durerait jusqu'au jour où les habitants de ces contrées,

aujourd'hui arbitrairement divisées en vilayets et que nous répartirions

mieux en provinces d'Albanie et de Macédoine, auraient acquis une

suffisante maturité politique et économique. Ce jour-là,--il ne tiendrait

qu'à leur sagesse de le hâter,--ces populations auraient à décider de leur

sort par voie de plébiscite et à déclarer si elles préfèrent vivre par

elles-mêmes, sous une forme républicaine ou monarchique, ou être réunies

soit les unes aux autres en fédération, comme les cantons suisses, soit à

tel ou tel État; car il faudrait leur assurer la plus complète liberté de

disposer d'elles-mêmes, après cette période d'attente.

Mais la solution que nous envisageons comporte, à côté de l'autorité

supérieure jugée indispensable, une seconde condition qui consisterait

en l'établissement d'un lien unissant entre elles non seulement les deux

nouvelles provinces, mais tous les peuples chrétiens de l'Orient, ceux-là

précisément dont les propagandes se disputent ces nationalités encore

sous le joug. Ce lien, qui leur permettrait à tous--plus ou moins jaloux

de leur influence et trop faibles dans l'état actuel et futur des

concurrences mondiales--d'établir la paix de la Péninsule sur des bases

solides, et que certains écrivains ont parfois souhaité vaguement, c'est

la _Confédération orientale_.

C'est à dessein que nous évitons l'expression de _Confédération

balkanique_, puisque la Roumanie et la Grèce devraient en faire partie,

et celle d'_États-Unis d'Orient_, qui peut-être ferait penser à une

centralisation future des divers États confédérés.

CHAPITRE X

QUELQUES OPINIONS SUR LA QUESTION D'ORIENT

La question d'Orient a préoccupé jusqu'ici de nombreux esprits. Des

écrivains de talent ont publié des livres où ils proposent telle ou telle

solution, apte, d'après eux, à régler la situation des peuples d'Orient.

Des hommes politiques ont organisé des ligues et des comités destinés à

propager leurs idées et à venir en aide aux populations balkaniques.

Avant d'exposer notre propre solution, nous passerons rapidement en revue

celles qui ont été proposées jusqu'ici, et dont aucune ne nous paraît

pratiquement applicable.

Parmi ceux qui se sont occupés de cette question, quelques-uns préconisent

des mesures utiles sans doute, mais trop platoniques; d'autres se placent

uniquement au point de vue de l'intérêt d'une grande puissance à laquelle

ils veulent inféoder les États des Balkans.

C'est ainsi qu'un écrivain russe, M. Danilewski, tout en admettant le

principe d'une confédération,--où il voudrait d'ailleurs faire entrer tous

les Slaves,--demande que Constantinople, destinée, dit-il, à devenir la

ville commune à tout le monde orthodoxe et slave, soit _temporairement_

occupée par les Russes[25].

[Note 25: N.R. Danilewski, la Russie et l'Europe, Saint-Pétersbourg, 1889.]

L'auteur, dans son projet de confédération, qui peut être considéré à

juste titre comme le code du panslavisme, répartit, comme suit, les divers

peuples de l'Orient:

1° Empire russe, avec la Galicie et la Ruthénie hongroise;

2° Royaume tchèque-moravo-slovaque, avec annexion du nord-ouest de la

Hongrie;

3° Royaume serbo-croate-slovène, comprenant la Serbie, le Monténégro, la

Bosnie, l'Herzégovine, la Vieille Serbie, l'Albanie du Nord, la Serbie

hongroise, la Croatie, l'Istrie et Trieste;

4° Royaume bulgare (Bulgarie, Roumélie, Macédoine);

5° Royaume roumain (Roumanie et Transylvanie);

6° Royaume hellénique (Grèce, partie de la Macédoine, Crète, Chypre,

l'Archipel, etc.);

7° Royaume hongrois;

8° Province de Constantinople.

Avec des idées moins panslavistes que M. Danilewski, le comte Kamarovski,

professeur à l'Université de Moscou, trouve que la meilleure solution

de la question d'Orient consiste à transformer en une capitale de la

Fédération balkanique Constantinople, dont on détruirait les forteresses

ainsi que celles du Bosphore et des Dardanelles. L'auteur demande que

l'on décide enfin de l'héritage de la Turquie et que l'on choisisse pour

cela, non la traditionnelle voie politique avec ses conséquences de

bouleversements, d'intrigues diplomatiques et de guerres, mais celle du

droit international où se réconcilient les intérêts de toute nature,

politiques ou autres, qui sont en jeu dans la question d'Orient. Le comte

Kamarovski propose d'attribuer à la Grèce l'Archipel, Candie et Chypre,

ainsi que les contrées peuplées par des Grecs, notamment une partie de la

Macédoine, dont l'autre partie reviendrait à la Bulgarie. Le Monténégro

recevrait l'Herzégovine[26].

[Note 26: Voir: _la Question d'Orient_, in _Revue générale du Droit

international public_, juillet 1896.]

Ces divers projets préconisés par des écrivains russes masquent mal le

secret désir de la Russie de s'emparer de Constantinople et de prendre

l'héritage de l'Empire turc. Bien qu'étant fermement partisan du système

fédéral, nous exposerons plus loin les raisons pour lesquelles une

confédération créée sur de pareilles bases nous paraît impossible. Si

nous estimons qu'un large pacte fédéral, à la fois souple et solide,

fournirait aux peuples chrétiens d'Orient la sécurité indispensable à leur

développement pacifique, nous désirons avant tout qu'il leur permette de

vivre par eux-mêmes.

La génération précédente nous a valu quelques projets de solution qu'il

nous semble intéressant de citer:

En 1860, nous trouvons l'idée d'une confédération ou union balkanique

émise dans quelques brochures. L'une, signée D. Rattos[27]

(Constantinopolitain), propose que le sultan soit invité par les

puissances à aller établir sa capitale à La Mecque, à Damas, au Caire

ou à Alexandrie, ajoutant que bien des princes et bien des peuples, dans

l'histoire, pour n'avoir pas su céder à temps à la nécessité, sont sortis

de la position malheureuse où ils se trouvaient beaucoup moins bien

qu'ils ne l'auraient fait sans leur résistance. Constantinople et les

territoires environnants seraient libres, un peu comme Hambourg; le

Bosphore et l'Hellespont, neutralisés; enfin les États chrétiens soumis à

la domination ou à la suzeraineté de la Turquie seraient constitués en une

confédération dont feraient également partie certaines contrées d'Asie

Mineure et d'Arménie.

[Note 27: DIONYSE RATTOS, _Constantinople, ville libre_, Paris, E. Dentu,

1860.]

Il est curieux de noter que, déjà à cette époque, l'auteur reconnaît que

l'Autriche seule aurait intérêt à s'opposer à ce plan de confédération,

qui lui enlèverait du coup la perspective de s'agrandir vers le sud et de

mettre à exécution ses desseins le long de l'Adriatique et du Danube.

La même année, un autre écrivain[28] propose aussi de substituer à la

Turquie, bien que celle-ci fût à cette époque beaucoup plus puissante que

de nos jours, une confédération de divers États, avec Constantinople ville

libre, et souhaite que les grandes puissances, au lieu de poursuivre des

conquêtes en Orient, se contentent d'y rechercher la prospérité de leurs

intérêts commerciaux.

[Note 28: C. CASATI, _le Réveil de la Question d'Orient_, Paris, E. Dentu,

1860.]

Revenant aux temps présents, nous mentionnerons que quelques membres

des fameux comités bulgares entrevoient, dit-on, une confédération,

restreinte d'ailleurs aux seuls peuples de la Macédoine, où ils rêveraient

d'organiser une petite «Balkanie» à l'instar de la Confédération suisse.

L'agitateur Boris Sarafoff s'est fait prendre une interview dans ce sens,

mais les antécédents de ce personnage peuvent le rendre suspect.

Nous rappellerons encore pour mémoire qu'en 1887 les Bulgares ont offert

la couronne de leur jeune principauté au roi Charles de Roumanie, ce qui

eût constitué, sous un même souverain, une union étroite grâce à laquelle,

avec le temps, les deux nations eussent dominé dans la Péninsule; il

s'agissait donc plutôt d'une hégémonie.

Comme campagne récemment entreprise dans le sens d'une confédération,

campagne qui dépasse le cadre des nations balkaniques, puisqu'elle

escomptait déjà le démembrement de la monarchie des Habsbourg,--certains

journaux européens ont signalé le pacte slavo-italien, auquel

travailleraient MM. Ricciotti Garibaldi et le docteur F. Pavicitch, de

Croatie.

Les grandes ligues en seraient: 1° l'organisation indépendante des peuples

slaves d'Autriche et des Balkans, pour faire échec aux pangermanistes;

2° l'engagement par l'Italie de ne réclamer que Trente, Trieste et

l'Istrie, ainsi que la protection de ses nationaux le long des côtes

dalmates; 3° la fédération des nations formées par les Croates, les

Slovènes, les Bosniaques, les Herzégoviniens, les Monténégrins, les Serbes,

les Bulgares, les Roumains, les Koutzo-Valaques (Roumains du sud), les

Albanais et les Grecs.

Nous ne nous arrêterons pas aux ententes esquissées entre certains

pays balkaniques sur la base de la race, telle la sérieuse tentative de

rapprochement qui s'opère en ce moment entre la Bulgarie, la Serbie et le

Monténégro. Cette Triplice ne vise pas un but désintéressé; elle paraît

être dirigée contre les progrès et les armements de l'Autriche-Hongrie et

encouragée secrètement par la Russie.

Elle prendrait le nom d'«Union slave» ou «Fédération slave», et la _Novoié

Vrémia_ dit que «la Macédoine tout entière pourrait en faire partie», ce

qui attribuerait à celle-ci un caractère purement slave, au mépris des

droits et des aspirations des autres nationalités.

De pareilles ententes séparées, si elles ne sont pas complétées par

l'adhésion de tous les peuples intéressés, non seulement ne répondent pas

à notre but, mais, en provoquant d'autres contre-ententes même provisoires,

elles seraient plutôt propres à devenir une source de conflits qu'à être

le prélude d'une Confédération orientale, laquelle doit évidemment tenir

compte des intérêts non de deux ou trois nationalités, mais de toutes les

nationalités sans exception.

Une Confédération Orientale comme solution de la Question d'Orient (1905) · 第 5 / 10 段