les régions albanaises, ils y rencontrèrent la plus héroïque résistance
de la part des populations ayant à leur tête le fameux Georges Castriota,
dit Scanderbeg. Après la mort de celui-ci, les Albanais furent contraints
d'accepter la loi du vainqueur, dont ils adoptèrent en masse la religion.
Tout en acceptant de faire partie de l'Empire ottoman, ils n'en
conservèrent cependant pas moins leurs moeurs propres et, ce à quoi ils
tiennent par-dessus tout, la pleine liberté sur leur territoire, que sa
formation montagneuse rend d'ailleurs en partie inaccessible.
Aujourd'hui encore, dans ce monde à part, circulent des tribus nomades où
est à peine éveillée la conscience nationale. C'est que, généralement,
les Albanais ne peuvent s'astreindre à une organisation administrative
régulière, et ils ont opposé une résistance opiniâtre à chaque tentative
du gouvernement turc pour introduire chez eux quelques changements
appropriés aux nécessités du temps.
S'ils constituent eu Europe le seul élément sur lequel, en partie du moins,
la Turquie pourrait encore s'appuyer, les Albanais sont d'autre part,
pour l'Empire ottoman, une cause de faiblesse, en raison de cet esprit
d'indépendance, compliqué d'instincts anarchiques et pillards, qui inflige
souvent à la Turquie des déboires et des humiliations. De plus, accoutumés
aux privilèges, aux faveurs, aux pires abus, ils s'appliquent à faire
échouer toute tentative de réformes.
Leurs clans, commandés par une oligarchie aristocratique héréditaire,
obéissent aveuglément à leurs beys et se lèvent comme un seul homme à
l'appel de ceux-ci, pour repousser parfois même la force armée impériale.
Certaines tribus, surtout les nomades, ne reconnaissent pour ainsi dire
pas l'autorité du sultan; elles refusent l'impôt et le service militaire
et n'acceptent même pas un recensement. Par un contraste saisissant, c'est
pourtant au sein de la population albanaise que se recrutent les plus
hauts fonctionnaires civils et militaires de l'Empire.
Ce peuple fut à deux doigts de proclamer définitivement son indépendance,
au temps d'Ali pacha de Tébélen. Ce satrape, aussi corrompu que génial,
mettant au service de ses talents militaires toutes les ressources d'une
diplomatie astucieuse, s'était déclaré rebelle, et, en dehors de l'Albanie,
il étendit sa domination sur l'Épire, la Thessalie et une partie de
la Macédoine. Le sultan put donc craindre, à un moment donné, que la
puissance albanaise ne supplantât celle des Osmanlis; il fallut employer
la trahison pour venir à bout d'Ali pacha.
Chaque fois que la Turquie ou les puissances européennes ont porté
atteinte à leurs droits, les Albanais ont recouru aux armes: ainsi après
le traité de San-Stefano, ainsi après le traité de Berlin. Leurs luttes
avec les Monténégrins, pour la conservation de territoires cédés à ces
derniers, sont restées proverbiales. Pour défendre la région attribuée au
Monténégro par le traité de Berlin, les Albanais se constituèrent en ligue;
ils substituèrent aux autorités turques un gouvernement national et
s'organisèrent pour la résistance comme un État indépendant de l'Empire
ottoman.
Cette décision d'opposer la force à toute prise de possession d'un pouce
de leur terre par les Monténégrins se résumait pour les Albanais dans la
formule: toute rectification de frontière sur notre territoire est nulle
et non avenue.
Sommée par les puissances de dissoudre la ligue albanaise, la Porte envoya
sur les lieux Méhémet-Ali, un des plénipotentiaires du traité de Berlin.
Celui-ci y fut assassiné. Il est probable d'ailleurs que la Turquie
encourageait sous main la rébellion albanaise, avec la pensée d'y rendre
impossible la cession des régions disputées.
La Russie et l'Angleterre durent intervenir en faveur des droits du
Monténégro, et le chef du parti libéral anglais, lord Beaconsfield, qui
professait le respect du principe des nationalités, proposa, à cette
occasion, que l'on reconnût la demi-autonomie de l'Albanie sous la
suzeraineté du sultan.
Les puissances firent des démonstrations navales dans les eaux de Dulcigno,
pour exercer une pression tant sur les Albanais que sur les Turcs. Ces
derniers avaient surtout à craindre que la perte de ce district maritime
ne donnât lieu à un mouvement révolutionnaire et à quelque attentat à
Yldiz-Kiosk de la part de la coterie albanaise exaspérée; aussi la
Porte informa-t-elle d'abord les puissances que si les Monténégrins
franchissaient la frontière, elle se verrait obligée de les repousser
militairement.
Elle céda pourtant devant l'attitude énergique de la flotte britannique et
parvint à maîtriser le mouvement des Albanais, lesquels n'abandonnèrent
toutefois la ville de Dulcigno qu'après une résistance acharnée opposée
aux troupes turques elles-mêmes. C'est ainsi que le Monténégro finit par
obtenir satisfaction.
Lorsqu'il s'agit de la rectification des frontières gréco-turques, les
beys albanais formèrent une nouvelle ligue de résistance. On eût assisté
à un nouveau conflit suivi d'une nouvelle intervention européenne, si le
gouvernement ottoman n'était venu à bout des plus intransigeants, en
procédant à l'arrestation des uns et en achetant le désistement des autres
par l'octroi de fonctions importantes et de sinécures.
C'est le procédé habituel de la Porte, lorsque l'influence d'un bey
albanais suscite les appréhensions du pouvoir central: on s'arrange alors
de façon à le dépayser en l'envoyant en Asie Mineure, à moins de le garder
à Constantinople, où l'on a l'oeil sur lui. Ce système de corruption a
souvent arrêté les mouvements populaires en Albanie, où les habitants
subordonnent toute initiative au consentement de leur oligarchie quasi
féodale.
Par contre, le gouvernement turc envoie assez fréquemment des agents dans
cette contrée pour y provoquer des émeutes, comme peut-être celle où fut
tué, il y a un an, le consul russe Tcherbina.
Cette manoeuvre est familière à la Porte, lorsqu'elle sent que les
événements menacent de tourner à son désavantage. Elle impute alors à la
résistance des populations musulmanes de l'ouest l'impossibilité où elle
se trouve, dit-elle, d'accéder aux injonctions de l'Europe. Cette vieille
tactique hypocrite lui sert tout au moins à gagner du temps, résultat
appréciable pour un État dont les bases sont ébranlées et qui met tout
en oeuvre pour tâcher de prolonger son agonie.
Les deux puissances dont les intérêts se heurtent aujourd'hui en Albanie
sont l'Autriche-Hongrie et l'Italie.
La première, privilégiée par sa position géographique et recrutant des
clients parmi les beys obérés qui reçoivent ses subsides, cherche à
pénétrer dans ce pays avec son avant-garde de missionnaires catholiques.
Ses jésuites dirigent à Scutari un excellent lycée, mais, malgré l'effort
de ces religieux, leurs élèves manifestent ouvertement des sentiments
philo-italiens, favorisés par le fait que, recevant l'enseignement
en langue italienne, ils subissent le charme d'une des plus nobles
littératures qui soient. En dépit de cette circonstance rassurante, le
gouvernement de Rome a cru devoir créer un lycée à Scutari, ainsi que
plusieurs écoles sur le littoral de l'Adriatique et de la mer Ionienne.
Ainsi, en Albanie, les sympathies pour l'Italie, dues à la parenté
ethnique, sont des plus vives et des plus spontanées. Il y a toujours eu
de nombreuses migrations d'un versant de l'Adriatique à l'autre et l'on
sait que les Albanais ont jadis fourni des gardes aux princes italiens,
notamment aux rois de Naples[20].
[Note 20: Il existe dans l'Italie méridionale une colonie albano et
épiro-italienne qui n'a point perdu conscience de son origine. L'on doit
à son initiative l'organisation de plusieurs comités tels que la _Societa
nazionale albanese_ de Rome et le _Comitato nazionale albanese_ de Lungro
(Calabres), ainsi que la fondation du collège ecclésiastique de
San-Adriano, près de Naples.]
Si l'Italie s'attache à développer son influence dans ce pays, surtout
du côté de Scutari, où sa langue est d'un usage courant, c'est qu'elle a
compris depuis longtemps de quelle utilité pour sa politique économique
pourraient être les ports albanais.
Des considérations analogues agissent sur l'Autriche-Hongrie, qui ne
néglige rien pour préparer sa descente vers le sud. Elle a d'autres
moyens que la propagande scolaire et tâche, comme nous venons de le
dire, de s'assurer les beys les plus influents par des présents qu'ils
ne repoussent pas et qui entretiennent leur vie de désordre et de
prodigalité. De la sorte, le cabinet de Vienne espère provoquer au moment
opportun quelque révolte lui permettant d'intervenir et de tenter du moins
de mettre ses plans à exécution.
Vis-à-vis des petits États balkaniques, les Albanais exercent une
surveillance ombrageuse; qu'il s'agisse des Serbes, des Bulgares ou des
Grecs, aucune extension territoriale à l'avantage de ceux-ci ne saurait
s'opérer pacifiquement sur leur territoire. Aux Serbes, ils disputeraient
les armes à la main la Vieille Serbie, où ils forment la majorité de la
population; déjà, à la moindre velléité qu'ils soupçonnent, ils se livrent
à titre de représailles à des incursions sur le territoire de leurs
voisins, et la Porte est obligée de se justifier vis-à-vis du gouvernement
de Belgrade.
D'autre part, si la Bulgarie essayait d'occuper la Macédoine, elle serait
mise en contact avec l'Albanie et nous verrions se produire des faits
analogues.
Quant à la Grèce, si on lui attribuait jamais l'Épire, rien ne pourrait
arrêter un soulèvement général des Albanais,--car le fait d'avoir donné à
la cause hellénique de 1821 des Canaris et des Miaoulis, natifs d'Hydra et
de Spezza, centres purement albanais, ne les empêche pas de considérer les
Grecs comme les plus dangereux ennemis de leur race.
Cette antipathie est générale; même les Albanais orthodoxes[21] l'éprouvent
politiquement vis-à-vis d'Athènes, bien que la langue grecque, à laquelle
la religion sert de véhicule, jouisse parmi eux d'un certain prestige.
[Note 21: Les statistiques des Albanais sont généralement erronées,
beaucoup d'orthodoxes étant portés comme Grecs, Bulgares ou Serbes, et
beaucoup de mahométans comme Turcs; en réalité, la race est beaucoup moins
mélangée.]
D'ailleurs le royaume hellénique possède déjà beaucoup d'Albanais; leur
langue est parlée dans l'Attique et jusque dans Athènes. La ville de
Thèbes est albanaise, comme Psara, Hydra, Spezza, l'île de Colouri, etc.
Les Grecs n'auraient aucun intérêt, croyons-nous, à augmenter encore par
des annexions la proportion de cet élément turbulent et jaloux.
En revanche, les Albanais s'accordent assez bien avec les nombreux
Roumains de leur contrée; on sait d'ailleurs qu'ils se trouvent répandus
sur la zone où le latin populaire fut, en Orient, supplanté par le grec.
Issu des Thraces et des Besses latinisés, Pélasge d'origine, leur peuple
n'est-il point par le sang apparenté aux Roumains, au même titre que les
Celtes l'étaient aux Francs?
Formant essentiellement une nation armée, toujours debout et dominée par
des instincts guerriers, l'Albanie serait donc en Europe, à certains
égards, comme le boulevard de l'Empire ottoman, qui se contente d'y
exercer une domination plutôt nominale et d'y trouver, en cas de guerre,
un précieux appoint de troupes auxiliaires. Mais, à tout prendre, les
Albanais ont surtout le souci de leur indépendance, qu'ils ont su défendre
même contre la Turquie. Une solution plaçant cette indépendance hors de
toute atteinte et ne subordonnant l'Albanie à aucun autre élément de la
Péninsule ne rencontrerait sans doute pas de leur part un parti pris qui
en compliquerait les difficultés d'exécution.
CHAPITRE VII
LES GRECS
Nous commencerons ce chapitre en priant les lecteurs hellènes sous les
yeux desquels tomberont ces lignes de ne pas prendre notre franchise en
mauvaise part, lorsque nous exprimons notre opinion sur leurs désirs
immodérés d'expansion--aussi bien d'ailleurs que nous l'avons fait pour
les Bulgares.
Nous tenons à déclarer que nous ressentons pour la nation hellénique une
sympathie tout aussi sincère que pour les autres nations chrétiennes
d'Orient; car, malgré la diversité des langues, nous considérons un peu
tous ces peuples comme frères, comme très proches parents en tout cas.
Mais nous avons avant tout songé, dans cet ouvrage, à aplanir les
obstacles insurmontables pour la réalisation de notre projet de
pacification et de confédération, et parmi ces obstacles se dressent en
première ligne les menées panhellénistes de ceux qui voudraient voir la
réalisation prochaine de leurs voeux.
Nous n'allons pas jusqu'à demander aux patriotes d'Athènes de renoncer au
fond de leur coeur à tout leur idéal; nous souhaitons seulement de leur
voir laisser à l'avenir le soin de réaliser, parmi leurs rêves de grandeur,
une partie équitable et possible dont ils devraient se contenter.
Jusqu'ici, en effet, bien qu'elle ait subi dans les guerres des défaites
réitérées, la Grèce a obtenu d'importants avantages. Malgré l'annexion de
la Thessalie, qui est un fait accompli depuis 1881, et celle de la Crète,
qui le deviendra bientôt, les Grecs paraissent voués à n'être jamais
satisfaits.
Considérant Athènes comme une capitale provisoire, ils semblent hallucinés
par la «grande idée» de la reconstitution, à leur profit, d'un Empire
byzantin qui engloberait Constantinople,--une convoitise qui hante
également le cerveau des Bulgares.
Ils invoquent des droits de priorité historique dans les Balkans et
prétendent même que toutes les provinces européennes de la Turquie
devraient légitimement leur revenir.
Il est vrai que les Grecs, aussi bien que les Albanais, peuvent se dire
autochtones dans une partie de la Péninsule, comme élément directement
superposé à la couche primitive pélasgique; mais, de nos jours, il serait
bien difficile de reconnaître aux peuples des droits de possession basés
sur la preuve plus ou moins indubitable d'une situation de premier
occupant. Du fait d'avoir vécu comme indigènes ou comme colons sur
certains points du territoire balkanique, il ne s'ensuit pas que les Grecs
puissent aujourd'hui réclamer politiquement ces régions, qui ont subi tant
de bouleversements durant le cours des siècles et ont été habitées, tour
à tour, par tant d'autres peuples dont les empreintes y sont peut-être
restées plus profondes. Les anciens Grecs se croyaient si peu des droits
exclusifs dans ces contrées qu'ils considéraient comme barbares les
populations de la Thrace, de l'Épire et de la Macédoine; et, en fait,
ils n'y ont jamais eu que quelques colonies.
L'Empire byzantin fut--on le sait--une agglomération de peuples les plus
divers.
Dans son livre intitulé _la Grèce byzantine et moderne_[22], M. D. Bikélas
s'efforce de justifier cet Empire de certaines accusations injustes ou
exagérées et de démontrer que l'hellénisme n'est pas responsable de toutes
les fautes de Byzance; il est d'ailleurs obligé d'avouer que «c'est
l'Orient qui constitue pour ainsi dire l'Empire, et que si parmi les
empereurs il y en a quelques-uns qui épousent des Athéniennes, eux-mêmes
sont tous des Thraces, des Arméniens, des Isauriens, des Cappadociens;
mais jamais ils ne sont d'Athènes, ou de Sparte, ou d'une autre origine
vraiment hellénique».
[Note 22: Paris, Firmin-Didot, 1893.]
À part le littoral, l'élément grec existant dans la péninsule balkanique
se trouve disséminé au milieu d'autres races. Il n'en a jamais été
autrement. Même dans l'antiquité, ce peuple, si colonisateur sur bien des
points du littoral méditerranéen, s'est toujours tenu à l'écart des races
barbares et guerrières du nord. Cet éloignement, basé sur la crainte
plus peut-être que sur l'aversion, s'est trouvé justifié, puisque ce fut
Philippe de Macédoine, père d'Alexandre, qui ensevelit, après des guerres
mémorables, la gloire et l'indépendance helléniques.
Ainsi donc les Grecs, tout en conservant des droits sur les maigres
portions de territoires qu'ils occupent encore, ne sont guère autorisés
historiquement à revendiquer la pleine possession de la Thrace, de la
Macédoine et de l'Épire. Le consentement de l'immense majorité des
habitants leur est refusé, et si même la tradition hellénique s'est
maintenue dans une partie de la Péninsule, c'est grâce à la seule
influence de l'Église grecque orientale et aux grands privilèges qui
placèrent longtemps sous la tutelle religieuse du patriarcat tous les
chrétiens d'Orient.
Les hauts dignitaires d'un culte qui, en Turquie, représente une véritable
force politique, parvinrent tout d'abord à englober dans la sphère de
l'hellénisme toutes les nationalités chrétiennes subjuguées, chez
lesquelles le sentiment de leur foi remplaça pendant longtemps le
sentiment national endormi. La religion semblait ne faire qu'un avec
l'hellénisme, confusion résultant de ce que Mahomet II reconnut, après la
conquête de Byzance, avec un remarquable sens politique, au patriarcat,
des droits assez étendus pour que tout le fantôme de la vie politique des
roumis gravitât autour de lui. Ce fut presque un État dans l'État et,
dans tous les cas, un intermédiaire commode entre l'élément dominant et
l'élément dominé.
L'hellénisme eut donc ce double point d'appui, l'Église et l'école.
Il présida à l'organisation des communautés et parut longtemps aux
populations chrétiennes comme un prolongement du pouvoir impérial d'avant
1453. Quand rien n'avertissait encore du contraire, comment les écrivains,
les touristes et même les ethnographes n'auraient-ils pas été portés à
croire que les populations de ces contrées, où dominaît cette forme de
l'hellénisme, étaient uniformément de race grecque?
À propos de chacune de ces populations, Bulgares, Roumains, Serbes,
Albanais, nous avons expliqué comment et quand s'opéra le réveil national,
finalement dirigé autant contre la grécisation que contre la domination de
la Turquie.
Fait singulier, ce mouvement séparatiste naquit au moment même où la
reconnaissance de l'indépendance de la Grèce semblait devoir offrir à
l'hellénisme une base solide. Mais les Grecs ne se tinrent pas pour battus;
ils conservèrent l'espoir d'helléniser, puis d'occuper la Macédoine et
l'Épire. Avant la création d'un État bulgare, n'affirmaient-ils pas leurs
droits sur le territoire actuel de la principauté!
C'est seulement aujourd'hui, quand les Serbes et les Roumains prennent
position dans la lutte d'influence, que leur foi en la réalisation de leur
idéal commence à être ébranlée.
Un autre signe de désaffection était pourtant de nature à leur donner à
réfléchir. Nous avons montré quel concours moral et même matériel reçurent
les Grecs de 1821 de la part de tous les chrétiens de Turquie; à ce moment,
leur cause fut celle de tous les roumis; même en 1854, même en 1877, ils
furent puissamment assistés par les populations de Macédoine appartenant à
d'autres races.
Or, pendant la dernière guerre gréco-turque, cet appui leur fut totalement
refusé. Et non seulement la Turquie ne trouva contre elle, dans les rangs
de l'armée du roi Georges, aucun des éléments qui jadis prêtaient leurs
forces aux insurrections des Grecs, mais, en Épire, on vit même des
Roumains et des Albanais chrétiens prendre les armes contre les troupes
helléniques.
Avec une incroyable obstination, Athènes cherche encore à regagner le
terrain perdu. Elle redouble d'efforts par la création de consulats et
d'écoles, par l'envoi d'agents de propagande, et se saigne à blanc pour
détourner de son maigre budget le million et demi de drachmes--outre les
sommes fournies par la libéralité des particuliers--qu'elle jette en
Macédoine. Surtout, elle masque ses insuccès par des statistiques faussées,
qui trompent malaisément les chancelleries, si elles sont encore souvent
accueillies sans contrôle par la presse européenne, et qui fournissent des
éléments erronés à des brochures politiques.
Le moment viendra où le public se fera une opinion plus conforme à la
réalité des faits. Déjà les Bulgares ont concentré sur eux toute
l'attention aux dépens des Grecs. Ce n'est encore qu'une étape, et, quand
elle sera franchie, la part qui revient à chaque peuple de la péninsule
balkanique apparaîtra clairement aux yeux de tous.
Cette propagande hellénique avait de beaucoup précédé l'indépendance de la
Grèce, qui en fut l'unique résultat et qui tourna même contre la «grande
idée», en ce sens que d'autres «idées» firent leur chemin dans le monde et
se mirent en travers de l'accomplissement de celle-ci.
Dès 1740, la première école secondaire grecque avait été ouverte à Cojani;
elles se multiplièrent à mesure que grandirent les appétits d'extension
territoriale des Hellènes.
Le grand malentendu fut celui-ci: les nationalités chrétiennes fatiguées
du joug musulman, qui avaient pris une part active au mouvement de 1821,
avaient eu l'illusion que la Grèce, constituée en État, les aiderait à son
tour à secouer la domination ottomane; mais celle-ci afficha de tout temps
les vues les plus égoïstes. Au lendemain même de sa libération, elle
refusa le droit de cité à ceux qui venaient de verser leur sang pour elle
et les «autochtones» mirent en quarantaine les «hétérochtones».
Il se confirme de plus en plus que la Grèce est indifférente au fait que
les roumis restent ou non roumis; il semblerait au contraire qu'elle voit
de mauvais oeil tout mouvement d'émancipation qui ne se dessine pas à son
profit: c'est ainsi qu'elle tient en ce moment ostensiblement le parti des
Turcs contre les Bulgares, ses imitateurs.
D'ailleurs, en admettant le point de vue égoïste auquel ils se placent,
les Grecs sont excusables d'en vouloir aux Bulgares. La Grèce, en effet,
espérait que les soulèvements des chrétiens de Turquie, surtout celui de
1854, tourneraient à son profit, et ce sont les Bulgares qui, en obtenant
une Église indépendante du patriarcat oecuménique, ont donné le signal de
l'affranchissement de toutes les nationalités de l'influence hellénique.
Mais il faut toujours admirer un prodige d'énergie, même mal employée.
Les Grecs, qui jusqu'alors travaillaient avec assez de sang-froid,
déployèrent pour la lutte suprême une activité fébrile. Eux qui, en 1877,
ne possédaient encore sur le territoire turc que 111 écoles de garçons et
de filles peuplées de 5,361 élèves, comptaient déjà, dix ans plus tard,
c'est-à-dire en 1887, 339 écoles avec 18,541 élèves, et, aujourd'hui, ils
en ont porté le nombre à 973, ayant une population scolaire de 57,681
sujets.
Le gouvernement d'Athènes, le patriarcat et les communautés
ecclésiastiques assument les frais considérables de cette propagande, qui
s'exerce non dans les communes peuplées d'éléments grecs, généralement
négligées celles-là, mais dans les communes roumaines, bulgares et, toutes
les fois que c'est possible, albanaises.
Ces populations ne dédaignent pas les bienfaits de l'instruction, même
en langue grecque; elle est appréciable dans un pays essentiellement
polyglotte, et la concurrence des propagandes y a réduit à 5 pour 100 le
nombre des illettrés mâles parmi les individus âgés de moins de trente ans.
Au point de vue politique, cependant, le résultat est nul: le grec est
toujours une langue de superfétation, un simple véhicule d'idées, laissant
subsister dans la famille l'emploi exclusif de la langue nationale. Un
exemple typique: l'Avéroff des Olympiques, le grand bienfaiteur de la
Grèce, est natif de Metzovo, et ses collatéraux, issus d'un frère,
continuent d'habiter ce centre roumain hellénisant; eh bien, ils parlent
le roumain, et chez eux les femmes ignorent même le grec.
Combien était vaste l'idéal de la Grèce jusqu'en 1870! _La Carte
ethnographique de la Turquie d'Europe et de la Grèce_, publiée à Londres
en 1876[23], par Ed. Stanford, comprenait comme pays helléniques, outre
l'Épire et une partie de l'Albanie, toute la Macédoine depuis Struga (près
d'Ochrida) et Kacianik au nord, ainsi que le sud de la Bulgarie jusqu'à
Kustendil, la Roumélie Orientale, toute la Thrace et même les côtes de la
Bulgarie.