En dehors de l'élevage des troupeaux, les populations roumaines, si

industrieuses et dont Kanitz a constaté les aptitudes extraordinaires

pour l'architecture et les travaux d'art, se sont spécialement adonnées

au négoce. Dans tout l'Orient se répandirent des représentants de cette

race active, intelligente et économe, dont beaucoup réalisèrent d'énormes

fortunes et détiennent encore une bonne partie du commerce dans les pays

appartenant à la Turquie. Nous les retrouvons en Roumanie, en Serbie,

en Grèce, en Bulgarie, à Budapest, à Vienne même. Ces négociants, qui

introduisirent en Italie, vers le dix-huitième siècle, une espèce de

vêtement appelé «capa», fondèrent des comptoirs à Naples, à Livourne,

à Gênes, en Sardaigne, en Sicile, jusqu'à Malte et à Cadix; d'autres

s'établirent à Venise, à Trente, à Ancône, à Raguse.

Comme nombre, les Roumains du sud, disséminés à travers la Turquie

d'Europe, peuvent être évalués à plus d'un million, sans compter les

200,000 établis au nord de la Thessalie, cédée à la Grèce, malgré leurs

protestations, en 1881[17], et des groupes moins nombreux disséminés dans

l'Attique, le Péloponèse et certaines iles de l'Archipel. Ils comptent

aussi pour plus de 200,000 en Bulgarie et en Serbie. Pour ne rien omettre,

nous signalerons, dans la région de Méglénie, au sud de la Macédoine, la

petite ville de Nanta, dont la population latine a embrassé l'islamisme,

en conservant toutefois son individualité, puisque ses imans emploient

encore le dialecte macédo-roumain pour leur prédication dans les mosquées.

C'est l'unique exemple d'une abjuration de la foi chrétienne par des

Roumains, tandis que tant de Serbes, de Bulgares, de Grecs et surtout

d'Albanais ont passé à l'islam.

[Note 17: C'est parmi les Roumains de la région de l'Aspropotamos que se

recrute surtout le corps des «evzones», soldats braves et d'allure si

martiale sous la fustanelle; ils se sont particulièrement distingués

pendant la dernière guerre gréco-turque.]

Les Macédo-Roumains ont donné à différents pays une élite de personnalités

remarquables.

Beaucoup d'illustrations de la Grèce contemporaine, comme Coletti, Riga,

Vlahopoulo, Rangabé, Valavriti, Colocotroni surnommé Vlahos, Hadji-Petru

dit Vlahava[18], sans compter les capitaines de la révolution grecque, tels

que Botzaris, Giavéla, Griva, Bucovala, Odyssée Andrutz, Ciara, Caciandoni,

et les grands bienfaiteurs de la race hellénique, les Sina, les Dumba,

qui s'élevèrent en Autriche à de hautes situations sociales, les Toschitza,

les Arsaky, les Avéroff, sont d'origine roumaine.

[Note 18: Le grand historien grec moderne, Lambros, est aussi d'origine

roumaine, comme l'était probablement le célèbre homme d'État italien

Crispi, dont les ancêtres sont venus d'Épire en Italie.]

Il en est de même, en Bulgarie, d'hommes politiques comme Radeff et

Tacheff; en Serbie, du héros Tzintzar Janco, de Tzintzar Marcovitch, de

Vladan Georgevitch, même, dit-on, des Karageorgevitch, et certainement

de nombreuses autres familles des plus distinguées.

En ce qui concerne la Roumanie, on dresserait une liste interminable, si

l'on voulait trier les familles ou les personnalités marquantes de tout

genre qui tirent leur origine de Macédoine, d'Épire, de Thessalie et

d'Albanie.

Des savants et des voyageurs compétents, nomme Kanitz, Thunmann, Leake,

Pouqueville, et plus récemment Victor Bérard, ont reconnu la nationalité,

restée distincte et intacte, des Macédo-Roumains. Selon Pouqueville, la

population de la Turquie méridionale, qui parle une langue toute proche de

celle des peuples de la vallée karpatho-danubienne, occupe l'ensemble du

territoire qui s'étend d'Ochrida à la Morée et de Cojani à l'Adriatique,

dans le voisinage de Durazzo. Thunmann, qui a consacré de longues études

aux Roumains et aux Albanais, s'exprime ainsi: «Les Roumains de Macédoine

forment un peuple grand et nombreux; ils représentent la moitié de la

population de la Thrace et les trois quarts des habitants de la Macédoine

et de la Thessalie,»--ce qui d'ailleurs est exagéré de moitié.

De telles appréciations peuvent surprendre, quand on voit tant

d'ethnographes, trompés sans doute par une hellénisation toute

superficielle qui ne sort pas du domaine de l'Église et de l'école, ou

prenant leurs informations auprès de consuls, de prêtres ou de notables

grecs, confondre parfois les Roumains avec les Hellènes. Ces derniers,

profitant des privilèges qu'avait obtenus des sultans l'Église chrétienne,

après la conquête de Byzance, et de l'influence, aujourd'hui à son déclin,

du patriarcat oecuménique sur l'ensemble des chrétiens d'Orient, ont

habilement englobé toutes ces populations si différentes dans la sphère

de l'hellénisme, à une époque où la religion était tout et où les

nationalités ne se dégageaient pas encore.

C'est ainsi que les Roumains, les Bulgares, les Serbes, les Albanais,

arrivèrent à n'avoir plus d'abord dans leurs églises, puis dans leurs

écoles, que des prêtres et des instituteurs grecs, tout en conservant

intacte la langue nationale dans le sanctuaire de la famille. On conçoit

donc l'erreur commise par l'observateur superficiel en ce qui concerne

les Roumains, qui, tout en pouvant se servir de leur propre langue pour

le culte, ne sont pas encore arrivés, comme les Bulgares et les Serbes,

à grouper leurs communautés religieuses sous la direction d'un chef

spirituel indépendant. C'est la grande lutte qui se poursuit aujourd'hui,

et tout fait prévoir qu'elle se résoudra à leur avantage. Nous devons

noter en passant que, depuis 1053, la séparation de la chrétienté en deux

Églises rivales, ce que les Occidentaux appellent le Schisme d'Orient,

porta un coup fatal au développement de l'élément latin dans les régions

où triompha l'orthodoxisme. La langue de Rome y fut bannie du temple

et les descendants des légionnaires n'entendirent plus que la liturgie

grecque, le plus souvent sans la comprendre.

Il faut donc s'étonner, non pas qu'il y ait des Roumains hellénisants,

encore en grand nombre, mais qu'il y ait des Roumains roumanisants. Ces

derniers ramèneront fatalement les premiers. Ils ont déjà fait des pas de

géant.

C'est que les conditions déterminantes ont bien changé. Les Roumains

du sud s'éprirent de l'idéal grec à une époque où les deux principautés

danubiennes de Valachie et de Moldavie, dont l'union a formé le royaume de

Roumanie, menaient une existence trop pénible et trop obscure pour pouvoir

devenir leur métropole intellectuelle.

Les villes de Bucarest et de Jassy, où a été préparée la révolution

grecque de 1821, étaient elles-mêmes des foyers d'hellénisme. Il ne faut

pas oublier d'ailleurs que la renaissance nationale, qui date précisément

de 1821, y prit nettement un caractère de protestation contre l'hellénisme

qui y dominait par ses princes venus du Phanar et s'abrita longtemps

encore dans les monastères dédiés aux Saints Lieux.

Cet élément macédonien, que les Grecs s'obstinent à nommer helléno-vlaque,

a rompu depuis quarante ans avec la tradition du philhellénisme, et depuis

lors il se heurte à une résistance désespérée de la part du patriarcat et

de la politique d'Athènes dont s'inspire surtout le synode oecuménique. Il

est l'objet, dans ses églises et dans ses écoles, d'une persécution dictée

par la crainte de perdre une clientèle nombreuse, riche et cultivée.

Pour marquer la date de ce séparatisme, rappelons que la première école

roumaine fut fondée en 1862, à Vlaho-Clissoura, par Apostol Margarit, cet

apôtre du roumanisme. Aussi, tout l'effort des Grecs consiste-t-il non

seulement à combattre le roumanisme en Macédoine, mais encore à le nier.

Le reconnaître serait en effet avouer que la «grande idée» a perdu un

terrain d'expansion considérable dans des centres que la presse, les

brochures et les notes diplomatiques représentent encore comme peuplés

non de Roumains, mais d'Hellènes pur sang.

L'élément latin se retrouve donc à chaque pas en Macédoine et en Épire,

aussi bien que dans la Thessalie annexée à la Grèce où, fait symptomatique,

les Roumains n'ont plus le droit d'étudier leur langue. Et si beaucoup

parmi eux n'ont pas encore osé affirmer nettement leur origine, c'est par

un ancien préjugé qui date du temps où l'hellénisme était considéré comme

le foyer de l'émancipation des peuples d'Orient autant que comme le centre

d'une civilisation supérieure. Ils ne se résignent pas encore à être

appelés Koutzo-Valaques, vocable interprété d'une façon méprisante par les

publicistes grecs, et qui tend à les marquer comme le produit d'un mélange

de races, comme des Grecs roumanisés, quand au contraire il y a là des

Latins grécisés, ou du moins acquis à la culture hellénique, que leurs

congénères émancipés de cette influence étrangère désignent du nom de

«Grécomanes».

Aujourd'hui que les ethnographes parcourent les provinces de la Turquie

d'Europe, que les agents civils et militaires constatent de visu la

situation, la vérité se fera jour progressivement. L'attention se portera

d'autant plus sur les Roumains du sud que ceux-ci, loin de contribuer aux

troubles et à l'anarchie qui menacent l'équilibre balkanique, constituent

le plus solide élément d'ordre. Ils n'empiètent sur les droits de personne

et le gouvernement ottoman apprécie leur conduite loyale. Combien il

serait injuste de refuser le droit à l'existence ethnique à une race qui

pratique cette attitude digne et sérieuse, et de l'ignorer sous prétexte

que les Roumains n'exigent point à main armée des réformes et ne visent

pas des annexions territoriales en soutenant leurs prétentions par des

émeutes et des attentats! La récente nomination d'un délégué roumain, à

côté et au même titre que les délégués des autres nationalités, dans la

Commission des réformes, constitue une reconnaissance officielle de la

légitimité des droits de l'élément latin existant en Macédoine, dont le

sort doit être réglé en même temps que celui des autres races.

Il importe que l'on accorde à toutes les nationalités un traitement égal,

afin que l'organisation des éléments balkaniques hétérogènes puisse

fonctionner harmonieusement. Si le patriarcat oecuménique prend parti pour

l'un de ceux-ci et prétend lui subordonner les autres, les conflits

n'auront aucune chance de disparaître.

Mais le peuple roumano-macédonien n'en sera pas réduit, espérons-le,

pour conserver sa nationalité, à recourir à des procédés violents qui ne

peuvent que lui répugner, à lui qui représente la culture intellectuelle,

le progrès, la richesse et l'industrie, dans ces régions. La

reconnaissance par la Turquie d'une Église autonome, soustraite à

l'influence oppressive du synode oecuménique et du Phanar, peut être

considérée comme un fait accompli. Malgré toutes les entraves que

ne saurait manquer de lui apporter le patriarcat, lequel suspend

préventivement sur elle les foudres ecclésiastiques dont a été frappé

l'exarchat bulgare, cette Église, qui aura un chef suprême et une

hiérarchie, permettra à la conscience ethnique de s'affirmer chaque jour

avec plus de vigueur parmi la population roumaine de Macédoine, qui a

conservé, en dépit de neuf siècles d'hellénisation, l'invincible vitalité

d'une race dont un dicton populaire dit: «Le Roumain ne périt pas!»

Mais si un instinct de conservation a toujours empêché les Macédo-Roumains

de confondre leurs intérêts tant avec ceux des Grecs qu'avec ceux des

Slaves, leurs apôtres des idées nationales sont loin de se montrer

systématiquement hostiles aux éléments étrangers qui cohabitent avec

eux sur cette terre. Une fois vainqueur sur le terrain de l'égalité des

droits, l'élément latin pourra au contraire servir en quelque sorte de

tampon pour amortir entre Slaves, Grecs et Albanais, des haines de race

séculaires.

Il convient aussi, en parlant des Macédo-Roumains, de prendre en

considération qu'il existe, aux embouchures du Danube, un royaume

latin, la Roumanie, qui n'a cessé de marcher dans la saine voie de

la civilisation et du progrès, sans jamais inquiéter l'Europe par de

dangereuses secousses politiques. S'il est universellement reconnu

aujourd'hui que cet État contribue par son attitude sage et modérée au

maintien de l'équilibre balkanique, il est certain que la constitution

ethnique de l'élément roumain du sud, qui ne saurait jamais rêver une

annexion à la métropole, laquelle ne poursuit pas davantage cette

chimérique visée, sera une garantie de plus pour l'harmonie et le bon

ordre général.

CHAPITRE V

LES SERBES

La politique serbe, en Macédoine, n'est entrée en scène que vers 1880,

mais elle a déjà réussi à s'affirmer dans maintes localités et même à

faire reconnaître par le patriarcat oecuménique un chef religieux, élu en

1902, en la personne de Mgr Firmilian, évêque de Scopia (Uskub), capitale

de la Vieille Serbie. Les Serbes concentrent toutes leurs espérances sur

cette partie du territoire turc, bien qu'ils s'y trouvent en minorité par

rapport à la population albanaise.

La propagande scolaire serbe, en Macédoine, se heurte à celle des Bulgares,

qui ont pris les devants et ont eu recours aux moyens les plus violents

contre un ennemi du panbulgarisme d'autant plus redoutable qu'il est moins

facile d'attribuer à l'une ou à l'autre branche les Slaves réclamés par

toutes les deux.

Jusqu'à un moment donné, on ne parlait, que de l'existence d'un élément

bulgare dans cette partie de la Macédoine qui s'étend des frontières de la

Serbie et de la Bulgarie au delà des lacs de Castoria et d'Ochrida. Puis

Goptchevitch, dans son livre intitulé: _la Macédoine et la Vieille Serbie_,

établit des statistiques d'après lesquelles il se trouverait en Macédoine

plus d'un million de Serbes, sans un seul Bulgare.

Toutefois, le même auteur, pendant la guerre entre Serbes et Bulgares,

pencha du côté de ces derniers et écrivit sur la Bulgarie et la Roumélie

Orientale un ouvrage où les affirmations de son précédent travail se

trouvaient contredites. Cet exemple démontre combien sont fragiles les

bases d'une classification rigoureuse. Dans tous les cas, quelle que soit

leur origine spéciale, et bien que la linguistique les rattache plutôt

aux Serbes,--qui peuvent aussi se réclamer du droit historique, leur

domination s'étant, à un moment donné, étendue sur toute la Macédoine,--la

masse des populations slaves contestées par les deux États sympathise

résolument avec la Bulgarie.

Mais la question de priorité n'est pas douteuse. On sait que des tribus

vraiment slaves sont apparues dans les Balkans bien avant la venue des

Bulgares: les Croates, dès le sixième siècle, les Serbes et les Slavons

vers le commencement du septième, tandis que l'année 679 fixe l'époque à

laquelle les Bulgares se répandent du Danube aux Balkans.

Les Serbes se formèrent en État seulement vers le douzième siècle,

bien qu'étant de race homogène et noble, eux qui, avec les Dalmates,

les Bosniaques et les Monténégrins, ont ressenti plus que les autres

peuples slaves l'influence civilisatrice grecque et latine. En 1282, ils

conquirent de vastes territoires et s'étendirent jusqu'au delà de Scopia,

jusqu'à Sérès et jusqu'à Dibra, dans l'Albanie du nord. Sous Drosch III,

toute la Macédoine leur appartenait déjà, mais leur puissance fut portée à

son apogée en 1346, sous le règne de Douchan, qui se proclame souverain de

tous les peuples balkaniques. Son empire, dont Scopia était la capitale,

s'étendait depuis la Drave et la Morava jusqu'à Kalava, et en Albanie

jusqu'à l'Adriatique.

En Macédoine, les noms de lieux sont fréquemment serbes et les chants

populaires, les légendes, y empruntent souvent leurs héros à la Serbie,

dont le folklore est d'ailleurs d'une richesse étonnante. Il faut

toutefois reconnaître que la domination serbe en Macédoine fut postérieure

à la domination bulgare et n'eut guère plus d'un siècle de durée

(1273-1375).

Comme tous les autres peuples balkaniques, les Serbes tombèrent sous le

joug ottoman et ne firent parler d'eux qu'à de rares intervalles. Sous

Karageorges et Miloch Obrénovitch, ils arrivèrent à reconquérir une

demi-indépendance et, en 1820, le traité d'Andrinople reconnut leur

autonomie.

En 1875, les Serbes soutinrent les Bosniaques et les Herzégoviniens

révoltés en raison du poids trop lourd des impôts. Les Turcs réprimèrent

ce soulèvement, ainsi que le mouvement tenté par les Bulgares; ils

écrasèrent les Serbes et marchèrent sur Belgrade. Intervenant en faveur

des peuples slaves, la Russie adressa alors à la Porte un ultimatum par

lequel elle exigeait pour la Serbie le rétablissement du _statu quo ante

bellum_; pour le Monténégro, une rectification de frontières; pour la

Bulgarie, la Bosnie et l'Herzégovine, une demi-autonomie. Sur le refus

des Turcs, le gouvernement de Saint-Pétersbourg tira l'épée et les Serbes

entrèrent en campagne de leur côté.

On connaît les résultats de la campagne de 1877. Les Serbes s'attendaient

à voir reconstituer leur ancien empire, lequel, nous l'avons dit,

comprenait, au quatorzième siècle, la Thrace, la Macédoine, l'Albanie et

l'Épire, et à former ainsi une sorte d'hégémonie slave dans les Balkans.

Cela n'entrait pas dans les desseins de la Russie, qui tenta au contraire,

à San-Stefano, de constituer une Grande Bulgarie. L'indépendance de la

Serbie fut du moins reconnue par le traité de Berlin; grâce au concours de

l'Autriche, on annexa simplement à cet État les districts de Nisch et de

Pirot, appartenant à la Vieille Serbie.

Les Serbes, toutefois, ne purent se résigner à voir s'évanouir leur idéal.

L'occupation autrichienne en Bosnie et Herzégovine leur enlevait tout

espoir du côté de Fiume, Raguse et Cattaro; leurs regards se portèrent

donc, par delà les monts Schar-Dagh, sur les plaines de la Macédoine et

les rivages de l'Archipel.

Malgré la résistance du gouvernement ottoman et de la population

bulgare, la propagande serbe réussit à obtenir certains avantages, comme

l'autorisation d'ouvrir des écoles et de fonder des consulats. À Uskub et

à Monastir, les Serbes possèdent des bibliothèques et des établissements

scolaires primaires et secondaires; ils s'efforcent de recruter des élèves

et de gagner des adhérents à leur cause.

Au début, cette cause sembla désespérée, surtout dans le vilayet de

Monastir, où l'élément bulgare est puissant et organisé. À Prilep,

citadelle du bulgarisme, comme sur d'autres points convoités, les agents

de la propagande serbe furent traqués et assassinés. Dans le bassin de

Prisrend, en Vieille Serbie, dans le vilayet de Kossovo, les souvenirs,

les traditions et le voisinage aidant, le mouvement eut plus de succès.

Cependant, il ne faut pas perdre de vue qu'en Vieille Serbie, les efforts

des Serbes se heurtent à la résistance de l'élément albanais, plus

nombreux, et qui est resté agressif et fanatique. On sait qu'à Prisrend

les Albanais ont réuni un congrès pour poser la question de leur

autonomie. Leurs conflits avec les Serbes sont fréquents et provoquent

l'échange de notes entre Belgrade et Constantinople, concernant des

incidents de frontière. Rappelons-nous que le consul serbe Martinovitch

fut assassiné en pleine rue à Pristina.

La reconnaissance d'un chef religieux de leur nationalité à Uskub est

un fort atout dans le jeu des Serbes; quant à leurs écoles, bien que

relativement nombreuses et assez fréquentées, elles ne peuvent lutter

contre les écoles bulgares qui ont inondé tout le pays et où se

déploie une activité fébrile. L'influence politique de la monarchie

austro-hongroise à Belgrade s'applique à enrayer les efforts que font les

Serbes pour déborder sur les contrées avoisinantes de la Péninsule; aussi

l'antagonisme serbo-bulgare se réduit-il actuellement à des conflits

partiels. Toutefois, certains indices laissent prévoir qu'avec la nouvelle

dynastie, la politique serbe en Macédoine va changer de physionomie. On

travaille avec plus d'énergie; on organise des bandes qui passent la

frontière et sont prêtes à lutter par les mêmes moyens que les Bulgares.

On parle, il est vrai, d'une action politique commune, déterminée par la

crainte qu'inspire aux deux États le péril autrichien si réel; mais, au

fond, on peut dire que leur jalousie réciproque l'emporte sur les autres

considérations, car les Serbes convoitent Salonique autant que les

Bulgares. L'opposition de leurs intérêts paraît rendre problématique une

entente sincère et durable.

CHAPITRE VI

LES ALBANAIS

Bien que, depuis quelques années, il se produise en Albanie un puissant

mouvement autonomiste, la question albanaise est encore obscure pour

l'Europe; nous la traiterons donc avec quelques développements.

Ce peuple autochtone, dans tous les cas établi depuis une haute antiquité

sur les côtes orientales de l'Adriatique, peut se prévaloir de ces droits

historiques que jusqu'à présent nous n'avons pu reconnaître pleinement

qu'aux Roumains. Bien que son origine soit très discutée, il doit

certainement former un rameau des Illyriens, mais transformé par son

mélange avec un élément romain. Comme leurs ancêtres d'Illyrie réputés

pour leur bravoure et leur esprit d'indépendance, les Albanais aiment

avant tout les armes et la liberté; ils sont partagés en un certain nombre

de clans, Mirdites, Ghègues, Tosques, Liapes, etc. À cette conservation de

leur indépendance, ils ont sacrifié jusqu'à leur foi; la plupart, en effet,

ont embrassé la religion musulmane, pour ne pas subir la condition du

raïa. Les Albanais restés chrétiens se subdivisent en grecs orthodoxes et

en catholiques; ces derniers, au nombre de plus de 100,000, se trouvent du

côté de Scutari[19].

[Note 19: La population de l'Albanie, qui s'est toujours opposée aux

opérations du recensement, n'a pu être exactement établie. On peut

l'évaluer, avec l'Épire, à environ 1,900,000 habitants, dont 500,000

orthodoxes, 200,000 catholiques et le reste de religion musulmane. Les

orthodoxes sont en majorité de race roumaine.]

Il existe entre les clans certaines rivalités et certaines causes de

désunion, géographiques, sociales et religieuses, rendant très difficile

une action concertée des comités albanais qui ont leurs sièges à Naples,

à Bucarest et en Égypte. Entre les Ghègues et les Tosques, par exemple,

règnent des haines séculaires: les premiers, au nord, sont musulmans ou

catholiques; les seconds, dans la basse Albanie, musulmans ou orthodoxes.

Les Ghègues, pasteurs et guerriers, ont gardé un caractère plus aventureux;

les Tosques sont plus pénétrés d'hellénisme. Certaines tribus, comme les

Mirdites, appartiennent exclusivement à l'Église de Rome.

Les musulmans d'Albanie se partagent eux-mêmes en deux rites fort

différents, les uns coreligionnaires des Turcs et soumis au khalifat, les

autres affiliés à une secte dite des _Behtashli_, qui continue à faire de

nombreux adeptes. Ils sont non reconnus, mais simplement tolérés par le

gouvernement ottoman. Les derviches auxquels ils obéissent possèdent un

énorme ascendant sur la population.

On voit donc que les Albanais, divisés en deux religions, sont en outre

partagés en quatre rites, et comme conséquence reçoivent leur mot d'ordre

de quatre chefs spirituels différents. Aussi, pour bien s'entendre en vue

d'une action commune contrariée par ces barrières, doivent-ils d'abord

se pénétrer de leur individualité ethnique. Ce résultat aurait déjà été

pleinement obtenu, si la Porte leur avait permis l'usage de leur propre

langue dans leurs écoles.

Sous ce rapport encore, ils se trouvent dans une condition d'infériorité

vis-à-vis des Bulgares, des Roumains, des Serbes et des Grecs. Le jour où

ils auront le droit de s'instruire en albanais, les idées nationales

trouveront un écho plus puissant dans les coeurs, car cette race, toute

soumise qu'elle soit à des influences morales contradictoires, n'a pas

encore perdu la conscience de sa nationalité.

Une Confédération Orientale comme solution de la Question d'Orient (1905) · 第 3 / 10 段