SUCCESSEURS D'ATTILA.--Aventures des _Ouar-Khouni_; ils sont sujets des
Avars.--Les Turks les emmènent en captivité.--Leur fuite.--Ils prennent
le nom d'_Avars_.--Leur ambassade à Justinien qui les reçoit à sa
solde.--Ils subjuguent les Outigours et les Coutrigours au nom des
Romains.--Leur arrivée sur les bords du Danube; ils demandent des terres
en Mésie.--Le grand kha-kan des Turks les réclame comme ses esclaves
fugitifs: leur fraude est découverte.--Leurs ambassadeurs sont joués par
Justinien.--Les Avars se rejettent sur les Slaves qu'ils soumettent
jusqu'aux montagnes de la Thuringe.--Ils rencontrent les Franks et sont
battus.--Leur retour sur le Bas-Danube.--Mort de Justinien.--Caractère
de Justin II.--Caractère de Baïan kha-kan des Avars.--Audience de Justin
aux ambassadeurs des Avars; il les repousse arrogamment.--Nouvelles
querelles entre les Lombards et les Gépides.--Alboïn appelé en Italie
par Narsès, veut anéantir d'abord la nation des Gépides.--Il s'allie
avec Baïan.--La Gépidie conquise par les Avars reprend son nom de
Hunnie.--Baïan réclame des Romains la possession de Sirmium; fermeté du
duc Bonus.--Entrevue de ce duc et de Baïan.--Revers des Romains en
Pannonia.--Justin tombe en démence et meurt.--Menaces de Turxanth à
l'ambassadeur Valentinus au sujet des Ouar-Khouni.--Baïan se procure une
flotte.--Il construit un pont de bateaux devant Sirmium.--Opposition du
gouverneur romain de Singidon.--Baïan jure d'abord au nom de ses dieux,
puis au nom du Dieu des chrétiens qu'il ne veut pas prendre la
ville.--Ambassade avare à Constantinople.--Discours insolent de
Solakh.--Siége de Sirmium.--Cent mille Slovènes appelés par Baïan
s'abattent sur la Mésie et la Thrace.--Tibère abandonne Sirmium aux
Avars.
557--582.
La vie des peuples nomades, mobilisée pour ainsi dire dans le désert et
soumise à un perpétuel flux et reflux de fortune, a quelque chose de
l'imprévu qui s'attache aux aventures de la vie individuelle. Leur
histoire est souvent un roman. Telle fut au plus haut degré celle des
Huns-Avars, qui, s'incorporant les débris des premiers Huns, relevèrent
le trône d'Attila sur les bords du Danube, amenèrent Constantinople et
la Grèce à deux doigts de leur ruine, et après avoir effrayé l'Europe
par une résurrection de l'empire hunnique, finirent par tomber sous
l'épée de Charlemagne, ajoutant, comme leurs prédécesseurs, tombés sous
celle d'Aëtius, une page glorieuse à nos annales.
_Avar_ n'était point leur nom; ils s'appelaient _Ouar_, mot auquel
s'ajoutait communément celui de _Khouni_, qui indiquait leur origine
hunnique[859]. Effectivement les Ouar-Khouni étaient Huns du rameau
oriental, et compris dans cette masse de tribus qui, sous le nom
d'_Ougour_ ou _Ouigour_, parcouraient, aux Ve et VIe siècles, les grands
espaces au nord de la mer Caspienne et, à l'est du Volga. Les
Ouar-Khouni avaient été jadis puissants entre toutes ces tribus; ils
avaient eu leur période d'expansion et de gloire, puis, à une époque
qu'on ne saurait bien déterminer, ils avaient subi le joug de
conquérants d'une autre race, qui étendirent leur domination sur toute
l'Asie centrale depuis la frontière chinoise jusqu'aux limites de
l'Europe. Ces conquérants étaient les _Avars_[860]. Tous les peuples de
la Haute-Asie obéirent à cette nation redoutable ou se turent devant
elle; mais nulle part la fortune n'est plus fragile et plus passagère
que dans ces solitudes sans bornes, condamnées par la nature à être le
domicile des peuples pasteurs: une des nations vassales des Avars se
souleva contre eux, les dispersa, les vainquit, et s'empara de tout le
pays qu'ils avaient possédé. C'étaient les Turks, dont le nom apparaît
alors dans l'histoire pour la première fois. Leur domination eut pour
siége les monts Altaï, et leur souverain, qui prenait le titre de «grand
_kha-kan_, roi des sept nations et seigneur des sept climats du
monde[861],» dressa sa tente impériale dans les vallées de la Montagne
d'Or. Pour s'assurer la soumission des anciens vassaux des Avars, le
kha-kan des Turks voulut visiter les bords du Volga et se montrer dans
tout l'éclat de sa puissance aux populations ougouriennes. Sa visite fut
sanglante, car, s'il en faut croire les historiens, ces peuples ayant
voulu lui résister, trois cent mille hommes périrent par les mains des
Turks, et leurs cadavres couvrirent la terre sur une longueur de quatre
journées de chemin[862]. Frappée et vaincue comme les autres, la nation
des Ouar-Khouni fut emmenée en captivité.
[Note 859: On verra plus bas comment ils se firent passer pour des
Avars, et comment leur fraude ayant été reconnue, ils reçurent des
Grecs le nom de _Pseudabares_, _faux Avars_:--Nimirum etiam usque
ad nostram ætatem _Pseudabares_ (sic enim magis proprie appellari
debent) generis origine distincti; alii _Var_, alii _Chunni_ (Οὐὰρ
καὶ Χουννί) veteri nomine dicuntur. Theophylact. On trouve le vrai
nom de ce peuple sous les formes _Ouar_ ou _Var_ et _Chouni_,
_Var_ et _Chunni_, et fréquemment sous celle de _Varchonitæ_. Les
Grecs, suivant leur usage constant d'expliquer les étymologies des
noms de peuples par des noms d'hommes, nous disent que _Ouar_ et
_Kheounni_ étaient deux chefs d'où ces tribus tirèrent leur
dénomination. Il est plus raisonnable d'y voir une indication
ethnographique.]
[Note 860: Avari, Avares--Ἅβαρες, Ἅβαροι.]
[Note 861: Chaganus magnus, despota septem gentium, et dominus
septem mundi climatum. Theophylact., Simoc. _VII_, 7.]
[Note 862: Perierunt ex ea gente in hoc bello trecenta millia
hominum, ita ut quatuor dierum itineris spatium a corporibus
peremptorum cooperiretur. _Id., ibid._]
Internés dans un coin de ces déserts, les Ouar-Khouni auraient pu se
consoler par le spectacle d'une plus grande infortune, celui de leurs
anciens maîtres, les Avars, dont les restes, traqués de toutes parts,
trouvaient à peine un asile chez les peuples les plus éloignés; mais ils
n'avaient point tant de philosophie, et dans leur désir de la liberté,
ils ne se donnèrent ni paix ni trêve, qu'ils n'eussent trouvé les moyens
de s'enfuir. Bien des années s'écoulèrent dans l'attente. Un jour enfin,
profitant du moment propice, leur principale horde, qui comptait deux
cent mille têtes[863], attela ses chariots et partit dans la direction
du soleil couchant. Elle laissait derrière elle trois autres tribus, les
Tarniakhs, les Cotzaghers et les Zabenders, qui ne voulurent ou ne
purent pas la suivre[864]. La peur donna des ailes aux Ouar-Khouni.
Devenus terribles dans leur fuite, ils culbutent tout ce qui s'oppose à
leur passage: les Sabires sont rejetés sur les Ougours et les
Hunnougours, les Saragours sur les Acatzires, et ceux-ci vont se choquer
contre les Alains[865]. Chaque peuple en mouvement en déplaçait
d'autres, qui se précipitaient sur leurs voisins. La comparaison d'une
fourmilière en désordre rendrait à peine l'idée de ces masses d'hommes,
de troupeaux, de chars errant pêle-mêle, se poussant, se croisant, se
heurtant dans les plaines du Volga, du Khoubah et du Don.
[Note 863: Imperante autem Justiniano Augusto, ex istis Ouar et
Chouni pars quædam in Europam profugit... Constabat autem ex
ducentis virorum millibus. Theophyl., Sim., VII, 8.]
[Note 864: Οἱ Ταρνιὰχ, καί Κότζαγηροὶ,... καὶ οἱ Ζαβενδὲρ ἐκ τοῦ
γένους τῶν Οὐάρ καὶ Χουννί... _Id., ibid._]
[Note 865: Sarcelt, et Unugari et Sabiri et aliæ insuper gentes
hunnicæ, cum advenas illos Avaros esse suspicarentur.....
Theophyl. VII, 7.--Cf. Prisc., _Exc. leg._, p. 42, 43.]
Ce qui rendait la frayeur plus grande, c'est que tous ces peuples
croyaient avoir affaire aux Avars à cause de la similitude de ce nom
avec celui des Ouars; d'ailleurs les nouveaux arrivants portaient un des
signes distinctifs des races intérieures de l'Asie et en particulier de
la race turke: leurs cheveux pendaient sur leurs épaules en deux longues
tresses entrelacées et retenues avec des rubans, ornement étranger aux
Huns, dont les cheveux étaient courts et complétement rasés sur le
front. Les Ouar-Khouni avaient adopté cette mode pendant leur captivité
chez les Turks. Voyant qu'on les prenait pour des Avars, ils se
gardèrent bien de détruire une erreur qui leur était si favorable; ils
reçurent au contraire, comme leur étant dus, les présents de beaucoup de
tribus et toutes les marques de soumission que ce nom jadis redouté
inspirait toujours[866]. Tandis qu'ils erraient ainsi de lieu en lieu
sans savoir où se fixer, l'idée leur vint de s'adresser aux Romains,
dont la richesse excitait la convoitise de tous les barbares, et à qui
ils espérèrent bien arracher, comme tant d'autres, des terres et de
l'argent. Leur kha-kan (c'est le titre que prit leur chef, à l'imitation
des rois de l'Asie intérieure, et pour compléter la transformation des
Ouar-Khouni en Avars[867]), leur kha-kan s'adressa dans cette pensée à
Saros, roi des Alains, qui se piquait d'être bien vu à la cour de
Constantinople, et Saros désireux d'éloigner de lui ce terrible
voisinage, promit de mettre les Avars en «connaissance et amitié» avec
le grand empereur des Romains[868]. Le gouverneur de la province de
Lazique, au midi du Caucase, informé par ses soins, demanda les ordres
de Justinien, dont il était le neveu. Justinien répondit qu'on devait
laisser passer librement les ambassadeurs qui se présenteraient de la
part du kha-kan des Avars, et sur cette assurance, celui-ci dépêcha à
Constantinople un de ses officiers, appelé Kandikh, avec un cortége
considérable.
[Note 866: Quocirca securitati consultare cupientes, donis
amplissimis eos coluerunt. Ouar itaque et Khunui, ut perfugium
sibi feliciter evenisse adverterunt, errorem sese honorantium non
aspernati, Avares dici voluerunt. Theophyl., VII, 7.]
[Note 867: Principem suum Chagana, honoris causa, nominarunt.
_Id., l. c._]
[Note 868: Avares cum diu multumque incerti errassent, tandem ad
Alanos accesserunt, et Sarosium, eorum ducem, suppliciter orarunt,
ut per eum in notitiam et amicitiam Romanorum venirent. Menand.
_Exc. leg._, p. 99.]
Le nom des Avars, leur ancienne puissance et leurs revers étaient
parfaitement connus des Romains d'Orient, et la nouvelle que ce vaillant
peuple, échappé au joug des Turks, venait d'arriver dans les plaines du
Caucase et envoyait une ambassade à Constantinople, excita un intérêt
universel. On courut de toutes parts sur les routes pour voir passer les
ambassadeurs, et quand ils firent leur entrée dans la ville, les
fenêtres et les toits des maisons, les rues et les places étaient
encombrés de curieux. On remarqua que leur costume était celui des Huns,
leur langage celui des Huns, attendu qu'ils avaient pour truchement
l'interprète ordinaire de ce peuple; mais ce qui surprit les yeux comme
une nouveauté, ce furent ces deux tresses flottantes qui leur tombaient
jusqu'au milieu du dos[869] et que les poëtes romains comparèrent à de
longues couleuvres. Les Ouar-Khouni ayant accepté nettement leur rôle
d'Avars, les ambassadeurs s'étaient préparés à le soutenir jusqu'au
bout, et Kandikh, prenant une attitude qu'il crut convenir à son
personnage, prononça à l'audience impériale ce discours passablement
arrogant: «Empereur, dit-il à Justinien, une nation vaillante et
nombreuse, la plus nombreuse et la plus vaillante de l'univers, vient se
livrer à toi. Ce sont les Avars, race invaincue et invincible, capable
d'exterminer tous les ennemis de l'empire romain et de lui servir de
bouclier. Ton intérêt étant de faire société d'armes avec une pareille
nation, et de te l'attacher à tout jamais comme auxiliaire, nous
t'offrons notre alliance, pour laquelle il ne faudra que deux choses,
faire aux Avars des présents dignes d'eux, leur payer annuellement une
pension, et leur concéder de bonnes terres où ils puissent s'établir en
paix[870].» Justinien plus jeune et moins accablé par les calamités
publiques (on était alors dans la funeste année 557, au milieu de la
peste et des tremblements de terre) aurait su relever ce que ces paroles
renfermaient d'irrespectueux et d'outrecuidant, mais il se contenta de
répondre qu'il aviserait, et l'audience fut levée. Le sénat, dont il
voulut avoir l'avis, le pria de suivre son inspiration personnelle,
toujours si salutaire à la chose publique, et l'empereur fit délivrer
aux ambassadeurs, comme gage de bon vouloir, des cadeaux du genre de
ceux qui plaisaient aux Orientaux, savoir des chaînes d'or émaillé dans
la forme de celles dont on liait les captifs, des lits d'or sculptés
propres à servir de couche et de trône, de riches vêtements et des
étoffes de soie brochées d'or[871]. Il les congédia ensuite en leur
annonçant qu'ils seraient suivis de près par un officier nommé
Valentinus, porteur de ses instructions pour leur kha-kan.
[Note 869: Gens insolens atque incognita Constantinopolim
advenit... Ad ejus spectaculum, quod nusquam visi fuissent hujus
formæ homines, cuncta urbs effusa est... Comas siquidem a tergo
longas admodum tæniis revinctas et implexas gestabant, reliquus
licet habitus hunnico simillimus conspiceretur. Theophan.
_Chronogr._, p. 196.--Colubrimodis Avarum gens nexa capillis.
Coripp., _Laud. Justin. Min._]
[Note 870: Adesse gentem omnium maximam et fortissimam, Avares,
genus hominum invictum qui ejus omnes hostes repellere et funditus
extinguere possent. Illius rationibus valde conducere cum eis
armorum societatem facere et auxiliarios optimos sibi adsciscere
qui tamen non alia conditione servirent, quam si donis pretiosis,
annuis etiam stipendiis et fertili regione quam habitarent,
donarentur. Menand., _Exc. leg._, p. 101 et 102.]
[Note 871: Imperator dona ad legatos misit, catenas auro
variegatas et lectos et sericas vestes et alia quamplurima quibus
leniret et demulceret animos superbiæ et insolentiæ plenos.
Menand., _Exc. leg._, p. 101.--Erant autem catellæ auro variegatæ
quasi ad vinciendos fugientes comparatæ... _Id., ibid._]
Valentinus était chargé au nom de l'empereur de négocier avec le
kha-kan, le paiement d'une subvention annuelle à la condition que
celui-ci ferait une rude guerre à tous les ennemis de l'empire du côté
du Caucase: il devait promettre aussi des cadeaux conformes à la dignité
de ce chef, mais ne point parler de concession de terres, ou ne
s'expliquer sur cet article, que d'une façon ambiguë, évitant de rien
promettre ni refuser. L'affaire urgente aux yeux de l'empereur était de
tourner l'activité dangereuse des Avars contre les ennemis de sa
frontière d'Orient. L'historien grec Ménandre loue à ce propos la
sagacité de Justinien, et nous révèle un point caché de sa politique:
c'est qu'il se souciait assez peu que les Avars fussent vainqueurs dans
la lutte qu'il provoquait, attendu que l'empire aurait presque également
à gagner, soit qu'ils fussent battants, soit qu'ils fussent battus.
Quant au chef des Ouar-Khouni, se mettant consciencieusement à l'œuvre,
il assaillit d'abord les Hunnougours, puis les Huns-Ephthalites, et
ensuite les Sabires, qu'il faillit exterminer[872]. Des rivages de la
Mer-Caspienne, qu'habitaient ces peuplades, passant à ceux de la
Mer-Noire, il se jeta sur les Outigours, en guerre alors avec les
Coutrigours, et sans s'inquiéter si les premiers étaient amis et les
seconds ennemis des Romains, il les traita exactement de la même façon:
déjà affaiblies par leurs guerres acharnées, les deux hordes
succombèrent presque sans résistance, et leurs débris incorporés
allèrent grossir la horde des Ouar-Khouni. Maître des rives du Dniéper,
le kha-kan se trouva en face des Antes, qui essayèrent de l'arrêter,
mais qui furent battus. Un incident de cette guerre montra le peu de
respect qu'avaient les Ouar-Khouni pour le droit des gens observé
pourtant par les nations les plus sauvages. Les Slaves, voulant traiter
du rachat de leurs prisonniers et sonder les dispositions de l'ennemi au
sujet de la paix, lui avaient député un certain Mésamir, beau parleur,
bouffi de vanité, mais qui jouissait d'un grand crédit chez les siens.
Mésamir aborda le kha-kan avec un discours plein d'arrogance et de
menaces, et qui ressemblait plus à une déclaration de guerre perpétuelle
qu'à une offre de paix. Le kha-kan restait tout interdit, quand un de
ses intimes conseillers, que l'histoire appelle Cotragheg ou Coutragher,
et qui pouvait bien être un des chefs coutrigours entrés dans le conseil
des Avars, le prit en particulier et lui dit: «Cet homme-ci exerce dans
son pays par son bavardage une autorité toute-puissante; s'il veut que
les Slaves te résistent, ils te résisteront tous jusqu'au dernier.
Tue-le et jette-toi ensuite sur eux, c'est ce que tu as de mieux à
faire[873].» Le kha-kan trouva ce conseil bon, et fit tuer Mésamir sans
souci du titre d'ambassadeur qui rendait cet homme inviolable.
[Note 872: Cum igitur Valentinus ad eos profectus esset, et munera
præbuisset, et mandata imperatoris exposuisset, primum quidem
Viguros, deinde Eitasalos Hunnicam gentem debellarunt et
Sabiros... Meinand., _Excerpt. legat._, p, 101.]
[Note 873: Menand., _Exc. leg._, p. 100 et seqq.]
Les Ouar-Khouni avaient ainsi tourné la Mer-Noire, et, descendant à
travers les plaines pontiques, de proche en proche ils arrivèrent au
Danube. On était alors en 562, et il y avait cinq ans qu'ils
guerroyaient ou prétendaient guerroyer pour le service de Rome. Leur
avant-garde, lancée avec ardeur, passa le delta du fleuve, et pénétra
dans la petite Scythie[874]; mais le kha-kan fit halte avec le gros de
l'armée sur la rive gauche, où il planta ses tentes et dressa son camp
de chariots; en même temps il faisait demander à l'officier qui
commandait les postes romains de la rive droite qu'on lui montrât les
terres que l'empereur Justinen lui avait destinées[875]. Fort embarrassé
de répondre, l'officier l'engagea à s'adresser directement à l'empereur
au moyen d'une ambassade qu'il se chargeait de faire parvenir à
Constantinople, et le kha-kan y consentit. Au nombre des personnages qui
composèrent l'ambassade se trouva un certain Œcounimos, qu'à la
physionomie de son nom on peut prendre pour un Grec des villes
politiques, enlevé peut-être par les Avars, auxquels il servait
d'interprète. Cet Œcounimos, pour reconnaître le bon accueil de
l'officier romain, le prévint secrètement qu'il avait à faire bonne
garde, car, suivant ses propres expressions, «les Avars avaient une
chose sur les lèvres et une autre chose dans le cœur[876].» Ne sachant
pas bien quelle résistance les Romains pouvaient leur opposer, ils
cherchaient à franchir le Danube sans combat; mais une fois de l'autre
côté, ils n'en sortiraient plus. L'officier se hâta d'expédier cet avis
à l'empereur, et sa lettre trouva la cour de Constantinople déjà bien
renseignée sur le compte des prétendus Avars, dont on connaissait
l'origine, la fuite et toutes les impostures: or voici à quelle aventure
bizarre Justinien devait ces révélations, qui lui venaient des Turks
eux-mêmes. Les anciens maîtres des Ouar-Khouni, en apprenant la fuite de
leurs vassaux, étaient entrés dans une violente colère, et le grand
kha-kan s'était écrié en étendant la main: «Ils ne sont pas oiseaux pour
s'être envolés dans l'air; ils ne sont pas poissons pour s'être cachés
dans les abîmes de la mer; ils sont sur terre, et je les rattraperai.»
Suivant les fugitifs à la piste, il avait découvert successivement leur
changement de nom, leur passage en Europe et leur alliance avec les
Romains, dont ils se vantaient d'obtenir des terres. Ce fut alors contre
l'empereur des Romains, coupable d'avoir donné assistance et refuge à
ces misérables, que se tourna la colère des Turks, et le grand kha-kan,
seigneur des sept climats du monde, fit partir pour Constantinople des
ambassadeurs chargés de réclamer, non pas les Avars qui étaient
subjugués dans l'intérieur de l'Asie, mais les Ouar-Khouni, vassaux de
ces mêmes Avars, vassaux des Turks, et de faire sentir à l'empereur
combien il s'était abaissé en prenant pour amis les esclaves de leurs
esclaves. Ce fut ainsi que le mystère se dévoila. La chancellerie
romaine, honteuse probablement de s'être ainsi laissé prendre, s'épuisa
en explications de toute sorte et en protestations d'amitié vis-à-vis
des Turks que l'on combla de cadeaux et de promesses. Justinien jeta
même à cette occasion les fondements d'une alliance offensive des deux
peuples contre la Perse, alliance qui se réalisa plus tard. Cette
aventure, comme on le pense bien, diminua considérablement le crédit des
Ouar-Khouni auprès du gouvernement impérial, qui dissimula pour le
moment, attendu que les barbares étaient là sur le Danube, dans une
position à ménager; toutefois on se réserva le droit de les appeler en
temps et lieu _menteurs et faux Avars_[877], et les poëtes de la cour
limèrent déjà des vers dans lesquels on les menaça de couper «les sales
tresses de cheveux» qu'ils se permettaient de porter à la manière des
Avars et des Turks, quoiqu'ils ne fussent que des Huns[878].
[Note 874: Imperatori significatum est, eos jam magna ex parte
istam regionem occupasse. Menand., p. 101.]
[Note 875: Postulabant ut illis liceret circumspicere terram in
qua eorum gens sedes et domicilia poneret. Menand., _loc. cit._]
[Note 876: Justinus autem sibi unice conciliaverat ex legatis
Œconimum, qui secreto eum monuit, Avaros aliud in ore habere et
aliud sentire.... Etenim simul atque Istrum transmiserint, nihil
quidquam illis esse deliberatius, quam omnibus copiis in bellum
erumpere. Menand., _Excerpt. legat._, p. 101.]
[Note 877: _Pseudo-Abares._ L'historien Théophylacte ne leur donne
même guère d'autre nom.]
[Note 878:
..... Crinita Avarum mox agmina, juxta
Istrum, squallentes tonsa comas...
_Epigr. in effig. Justinian. Imp._, ap. Stritt., _Memor.
Populor._, t. I, p. 645.]
L'ambassade des Ouar-Khouni, auxquels, malgré leur imposture, nous
laisserons le nom d'Avars, qu'ils ont conquis par leur bravoure et sous
lequel leur domination fut connue en Europe, arrivant en de telles
circonstances à Constantinople, y fut accueillie avec une froideur et
une défiance fort naturelles. On lui fit attendre longtemps l'honneur
d'être introduite en la présence sacrée de césar, puis on lui fit
attendre sa réponse; en un mot, on s'étudia à la promener de délai en
délai pour les moindres choses. Quand ces hommes fiers et impatients
s'irritaient des lenteurs, Justinien les calmait par des présents, des
paroles flatteuses ou des promesses qui n'aboutissaient à rien, mais qui
retardaient une déclaration de refus que l'empereur ménageait pour la
fin. Le kha-kan se laissa d'abord abuser comme ses députés; puis,
soupçonnant la manœuvre des Romains, il rappela son ambassade, que l'on
retint pourtant encore de prétextes en prétextes. Lorsque Justinien se
trouva poussé dans ses derniers retranchements, il parut céder, et
proposa au kha-kan d'échanger la petite Scythie, que celui-ci avait sous
la main, contre le canton occupé naguère par les Hérules dans la
Haute-Mésie, autour de Singidon, et que ce peuple avait laissé vacant à
son départ pour l'Italie[879]. Ce canton, resserré entre les possessions
des Gépides et des Lombards, barré au midi par l'empire et dominé par la
ville de Singidon, où stationnait une garnison nombreuse, présentait un
territoire facile à isoler; le kha-kan le sentit bien et déclina l'offre
de l'empereur. «La Scythie lui convenait, disait-il, et il n'en
sortirait pas[880];» elle lui convenait surtout en ce qu'elle
n'interrompait point ses communications avec les pays qu'il avait
conquis à l'est et à l'ouest de la Mer-Noire. Cette dernière proposition
rejetée, il fallut bien laisser partir les ambassadeurs. Justinien les
avait autorisés à se fournir à Constantinople de toutes les marchandises
qui pourraient leur plaire, mais il apprit qu'ils avaient accaparé sous
main une grande quantité d'armes. Au nom du droit des gens, il les fit
arrêter sur la route, leur enleva les armes[881] et s'exhala en plaintes
contre leur mauvaise foi. Grâce à tous ces retards, le maître des
milices d'Illyrie avait eu le temps de réunir des troupes,
d'approvisionner les forteresses, d'équiper la flotte, en un mot de
mettre le Danube en un état de défense respectable. Le kha-kan s'aperçut
qu'il avait rencontré plus habile et plus rusé que lui, et comme il
n'osait pas s'aventurer armes en main dans un pays inconnu, il se
contenta de répondre aux plaintes par des menaces. Seulement il assit
ses campements d'une manière stable dans les plaines au nord du Danube,
surveillant de là ses conquêtes, et ayant par la petite Scythie un pied
posé sur l'empire romain.
[Note 879: Et imperator quidem ut gentem collocaret in ea terra,
ubi prius habitabant Eluri (_sic_) si illis videretur, annuit.
Menand., _Exc. leg._, p. 102.]
[Note 880: Sed Avari Scythia sibi exeundum non censuerunt, etenim
illius desiderio tenebantur. Menand., _ub. sup._]
[Note 881: Ea, quæ sibi opus erant, compararunt: arma etiam
emerunt, et ita dimissi sunt. Verum imperator secreto mandavit
Justino, ut, quacumque ratione et via posset, in reditu arma illis
eriperet. Menand., _loc. cit._]
Les Antes, mal soumis, s'étaient livrés à des hostilités contre lui, il
leur fit une nouvelle guerre dans laquelle il les écrasa. Des Antes il
passa aux Slovènes, des Slovènes aux Vendes: la terreur précédait ses
armes toujours victorieuses. Il traversa ainsi la Slavie de l'est à
l'ouest jusqu'aux montagnes de la Thuringe, où il se trouva en face d'un
adversaire tout autrement redoutable que ces essaims de sauvages qu'il
chassait jusqu'alors devant lui: c'étaient les Franks austrasiens, dont
les possessions, englobant l'ancien royaume de Thuringe, s'étendaient
jusqu'à l'Elbe, où elles confinaient aux Saxons, et déjà aux populations
vendes qui s'avançaient vers le midi par un accroissement régulier.
Clotaire, fils de Clovis, était mort l'année précédente, 561, et dans le
partage de sa succession, qui renfermait l'empire frank tout entier, le
royaume d'Austrasie venait d'échoir à Sigebert, le quatrième de ses
enfants. Le jeune Sigebert accourut au-devant des Avars, dont l'approche
menaçait sa frontière, et les défit au delà de l'Elbe, dans une grande
bataille, à la suite de laquelle le kha-kan proposa une paix que le roi
frank ne refusa pas, tant sa victoire avait été rudement achetée[882].
Revenus chez eux par le même chemin, mais harcelés vraisemblablement
dans leur marche par les Gépides, qui ne voyaient pas leur voisinage de
trop bon œil, les Avars reprirent leurs cantonnements du Bas-Danube, au
moment même où un grand changement allait s'opérer dans la situation de
l'empire romain: Justinien était mourant, et son neveu Justin ne tarda à
pas le remplacer sur le trône des césars.
[Note 882: Post mortem Chlotarii regis, Chunni Gallias adpetunt,
contra quos Sigebertus exercitum dirigit, et gesto contra eos
bello vicit, et fugavit: sed postea rex eorum amicitias cum eodem
per legatos meruit. Greg. Tur., _Hist. Fr._, IV, 23.--Comperta,
Hunni qui et Avares, morte Chlotarii regis, super Sigebertum ejus
filium irruunt, quibus ille in Thuringia occurrens, eos juxta
Albim fluvium potentissime superavit eisdemque petentibus pacem
dedit. Paul. Diac., l. II, c. 10.]
L'avénement de Justin II fut plus qu'un changement de personnes, ce fut
une révolution complète soit dans la politique vis-à-vis des Barbares,
soit dans l'administration intérieure. Élevé avec beaucoup d'apparat,
comme un candidat possible au trône, ce fils de la sœur de Justinien
n'avait retiré des écoles que le goût de la déclamation, des idées
fausses sur le monde, et avec l'estime la moins dissimulée de son propre
mérite, une secrète et âpre jalousie contre son oncle, dont la gloire
l'offusquait. Ce fut la plaie hideuse qu'il couvait dans son sein, qui
le tua, et qui emporta l'empire avec lui. Tout ce qu'avait créé ce grand
règne fut dès lors abandonné ou compromis; avoir coopéré à sa grandeur
devint une cause naturelle de discrédit pour les hommes, de ruine pour
les choses; et la flatterie la plus douce au cœur du nouvel Auguste fut
de dénigrer son bienfaiteur. L'impératrice Sophie, femme vaniteuse et
cruelle, le secondait avec ardeur dans cette œuvre d'ingratitude. On
avait trouvé mauvais que Justinien, durant ses dernières années, fît la
guerre aux Barbares d'Asie avec de l'or, comme s'il n'avait pas montré
contre les Vandales et les Goths qu'il la faisait assez bien avec du
fer; c'était là l'accusation banale des malveillants et des envieux, qui
proclamaient sans vergogne que le second fondateur de l'empire et le
libérateur de Rome n'avait pas eu le cœur romain. Justin II prenant ces
sottes clameurs pour point de départ de sa politique, se posa devant les
Avars comme Marius devant les Teutons, et parla aux Perses le langage de
Trajan: par malheur ce Trajan manquait de génie, et ce Marius de
soldats. Il crut payer le monde, comme il se payait lui-même, avec un
patriotisme d'école. A force d'outrecuidance et de paroles hautaines que
rien ne soutenait, il arma contre l'empire romain toutes les nations
barbares, et à force d'ingratitude envers les serviteurs de Justinien,
il perdit la plus belle conquête de ce grand empereur, celle de
l'Italie; puis, à la vue des tempêtes que ses imprudences avaient
soulevées, aussi dénué de courage que de bon sens, il devint fou comme
pour se tirer d'embarras. Tel était le successeur que la mauvaise
fortune des Romains donnait à Justinien.
Vers la même époque, et pour contraster en quelque sorte avec ce césar
fatal, elle donnait aux Ouar-Khouni en la personne d'un nouveau kha-kan
un grand homme à la manière des peuples de la Haute-Asie, un de ces
politiques conquérants dont Tchinghiz-Khan, Timour et Attila présentent
les types les plus parfaits. Celui-ci se nommait Baïan[883], et était
dans toute la vigueur de la jeunesse. Habile à démêler les desseins
secrets des hommes, à profiter de leurs fautes, à prendre toutes les
formes pour les tromper, il mettait plutôt sa gloire à assurer ses
conquêtes par la ruse qu'à les risquer par les armes. On le vit faire la
guerre par colère, jamais par vanité ou pour la vaine gloriole d'étaler
sa bravoure: bien différent de ces fiers Germains que le point d'honneur
amenait à leurs duels de peuples, dussent-ils ne s'y point battre, Baïan
ne trouvait nulle honte à fuir quand il avait le dessous, et ne tirait
l'épée que pour gagner. Sa patience à supporter l'injustice et les
humiliations, plutôt que d'entreprendre une guerre inégale, pouvait
étonner et encourager un adversaire imprudent; mais le moment venu,
Baïan savait se venger. Quand il jugeait à propos de sévir, sa cruauté
froide et calculée ne respectait rien; le droit des nations, les
traités, les serments ne valaient à ses yeux que comme des moyens de
succès, et il ne voyait dans le parjure qu'un stratagème. Avec tout
cela, Baïan, toujours altéré de richesses et sans vergogne dans sa
cupidité vis-à-vis de l'étranger, était considéré par son peuple comme
un grand chef. Il se montrait généreux envers les siens, magnifique dans
son entourage, poussant même la délicatesse et le luxe à des recherches
surprenantes pour un barbare. Nous le verrons critiquer les arts de la
Grèce et repousser avec dédain comme indigne de lui un lit d'or ciselé
auquel avaient travaillé les meilleurs ouvriers de Constantinople. Sa
longue vie lui permit de tenir tête successivement à trois empereurs
romains, d'établir son peuple sur le Danube et de voir presqu'à l'apogée
l'empire qu'il avait fondé en Europe. Malgré ses revers et de cruels
retours de la fortune, il fut pour ce second âge des Huns ce qu'Attila
avait été pour le premier.
[Note 883: Baïanus, Βαϊανός.]
Les Avars connaissaient un peu Justin, qui leur avait servi
d'introducteur près de Justinien en 557, lorsqu'il était gouverneur de
la province de Lazique. Ils se hâtèrent donc de lui envoyer une
ambassade pour le féliciter, renouveler avec lui les anciennes
conventions et recevoir de sa main les présents d'usage. Baïan avait
composé cette ambassade de jeunes gens lestes, hardis et de belle
apparence, et leur avait donné pour chef un certain Targite, personnage
important dont il sera souvent question dans la suite de ces récits.
Justin, qui avait préparé pour ses débuts impériaux une scène théâtrale
et une harangue, ne fit point attendre les ambassadeurs, dont l'audience
eut lieu peu de jours après leur arrivée. Un poëte, témoin oculaire,
l'Africain Corippus, nous a laissé de cette réception solennelle et du
cérémonial auquel les députés avars furent soumis, un curieux tableau
que nous reproduirons ici, en ne faisant guère que traduire
littéralement ses vers. Peut-être trouvera-t-on que le poëte favori de
la cour de Byzance au VIe siècle, intéressant au point de vue de
l'histoire du temps, ne manquait point de mérite littéraire, ni même
d'un certain éclat de poésie.
«Dès que le prince, vêtu de sa pourpre, a monté les degrés du trône, le
maître des cérémonies, ayant pris ses ordres, va ouvrir aux ambassadeurs
l'intérieur du palais sacré... Cette fière jeunesse parcourt avec
étonnement les vestibules et les longues galeries qui précèdent la
demeure des césars. A chaque pas, elle s'arrête, elle admire la haute
stature des guerriers rangés en haie, leurs boucliers d'or, leurs lances
d'or, surmontées d'une pointe d'acier, et leurs casques d'or, d'où
retombe un panache de pourpre. Elle tressaille involontairement en
passant sous le tranchant des haches ou sous le fer acéré des piques.
Cette pompe éblouit les jeunes barbares, et ils se demandent si le
palais des césars n'est pas un autre ciel; mais à leur tour ils sont
fiers qu'on les admire, et les regards fixés sur eux leur chatouillent
le cœur[884]. Ainsi, quand la nouvelle Rome donne un spectacle à ses
peuples, on voit des tigres d'Hyrcanie, amenés la chaîne au cou par
leurs conducteurs, gémir d'abord avec un redoublement de férocité, puis
quand ils sont entrés dans l'amphithéâtre, dont les gradins
disparaissent sous un épais rideau de spectateurs, ils promènent en haut
leurs yeux ébahis, et la peur leur enseigne à s'adoucir. Ils ont déposé
toute leur rage, ils ne se révoltent plus contre leurs chaînes, mais
d'un pas étonné ils arpentent le terre-plein du cirque, attentifs à la
foule qui les applaudit. On dirait qu'ils s'étalent aux regards avec
complaisance et qu'ils en marchent plus superbes[885]... Mais voici le
voile qui ferme la salle des audiences impériales; il s'entr'ouvre, et
l'on aperçoit les lambris étincelants de dorure, le trône et le diadème
brillant sur la tête de césar. A cette vue, Targite plie le genou trois
fois et salue l'empereur le front contre terre; les autres se
prosternent à son exemple, et le tapis de la salle est inondé des flots
de leurs chevelures[886].»
[Note 884:
Et credunt aliud Romana palatia cœlum;
Spectari gaudent, hilaresque intrare videri.
Coripp., _Laud. Justin. min._, III, 244.]
[Note 885:
Non secus Hyrcanæ quotiens spectacula tigres
Dat populis nova Roma suis, ductore magistro,
Non solita feritate fremunt, sed margine toto
Intrantes plenum populorum millia circum,
Suspiciunt......
Ipsumque superbæ
Quod spectantur amant...