CHAPITRE CINQUIÈME

Rupture de la trêve entre les Gépides et les Lombards.--Kinialkh amène

aux Gépides une armée de Huns coutrigours; ceux-ci s'en débarrassent en

les jetant sur la Mésie.--Lettre de Justinien à Sandilkh.--Les Huns

outigours grossis des Goths Tétraxites attaquent les

Coutrigours.--Horrible massacre; des prisonniers romains rompent leurs

fers et se sauvent en Mésie.--Kinialkh marche au secours de son

pays.--Deux mille Coutrigours obtiennent des terres en Thrace.--Lettre

de Sandilkh à Justinien.--Fin du duel des Gépides et des Lombards: les

Lombards vainqueurs accusent Justinien do leur avoir manqué de

foi.--Vieillesse de Justinien; son gouvernement

décline.--Désorganisation de l'armée romaine; corruption des

magistrats.--La peste et les tremblements de terre désolent

l'empire.--Nouvelle guerre des Huns coutrigours, des Slaves et des

Bulgares sous la conduite de Zabergan.--Trois armées envahissent la

Thessalie, la Chersonèse de Thrace et le territoire de

Constantinople.--Terreur des Romains; faiblesse de la milice

palatine.--Le vieux Bélisaire défend Constantinople avec une poignée

d'hommes.--Sa tactique prudente devant l'ennemi.--Embuscade qu'il dresse

à Zabergan; les Huns sont mis en déroute.--Bélisaire vainqueur est privé

de son commandement par Justinien.--Mauvais succès des deux autres

armées hunniques.--Belle défense de la Chersonèse de Thrace par Germain;

combat naval; mort de ce général.--Zabergan repasse le Danube.--La

guerre recommence entre les Coutrigours et les Outigours; arrivée des

Avars qui les pacifient en les asservissant.

548--560.

La réconciliation fut de courte durée, et bientôt Gépides et Lombards ne

songèrent plus qu'à leurs préparatifs de guerre. Les Gépides devaient

recevoir des Coutrigours, à un jour fixé, un secours de douze mille

cavaliers d'élite, mais il y avait encore une année à passer avant

l'expiration de la trêve quand le secours arriva, conduit par un chef de

grand renom appelé Kinialkh[767]. Cet incident troubla fort le roi

Thorisin[768]; que ferait-il de ses hôtes en attendant la guerre? Les

renvoyer chez eux, ce serait les mécontenter et s'en priver peut-être

pour une autre fois: en tout cas, fallait-il les payer d'avance. Les

recevoir en Gépidie, les héberger, les nourrir toute une année et

encourir les inconvénients inséparables d'une pareille hospitalité,

c'était un autre parti presque aussi dangereux que le premier. Thorisin

était en proie à ces incertitudes, quand une idée lumineuse traversa son

esprit. Montrant à Kinialkh les grasses campagnes de la Mésie qui

s'étendaient en amphithéâtre sur la rive droite du Danube, il lui

proposa de l'y transporter avec tout son monde, qui trouverait là du

butin et des vivres en abondance, ce qu'ils n'auraient pas chez les

Gépides[769]. Kinialkh ébahi agréa la proposition, et les douze mille

cavaliers coutrigours, après avoir franchi sans encombre le Danube et

ensuite la Save, pénétrèrent au cœur de la Mésie, hors de l'atteinte des

postes romains qu'ils avaient tournés[770]. Justinien, averti de ces

faits, fit expédier sur-le-champ au roi Sandilkh une dépêche ainsi

conçue:

[Note 767: Confestim illi armatorum miserunt duodecim millia,

quibus præter alios imperabat Chinialchus, vir bellica laude

clarissimus. Procop., _Bell. Goth._, IV, 18.--Χινίαλχος, Χινίαλος.]

[Note 768: Gepædes præcipitem adventum horum barbarorum graviter

ferentes, quod certaminis tempus nondum appeteret, sed annus adhuc

superesset pactis induciis... Procop., _ibid._]

[Note 769: Persuaserunt ut, hoc interim spatio, oras incursarent

ditionis imperatoriæ. _Id., ub. sup._]

[Note 770: Quoniam acribus Romanorum custodiis in Illyrico et

Thracia claudebatur Istri fluminis transitus. _Id., loc. cit._]

«Si, connaissant ce qui se passe et pouvant agir, tu restes tranquille

chez toi, nous admirons ta perfidie non moins que l'erreur où nous

sommes tombé le jour où nous te donnâmes la préférence sur ton rival le

roi des Coutrigours[771]. Si au contraire tu ignores ce qui se passe, tu

es excusable, mais nous attendons pour le croire que tu te sois mis en

devoir d'agir. Les Coutrigours viennent chez nous, moins pour ravager

nos États (ce qu'ils ne feront pas longtemps) que pour nous prouver

qu'ils valent mieux que les Outigours[772]. Nous leur avons remis

l'argent que nous te destinions: avise maintenant au moyen de le leur

reprendre[773]. Écoute, Sandilkh: si après un tel affront tu n'es pas

bientôt vengé, c'est que tu ne le peux ou ne l'oses pas, et nous alors,

changeant de conduite, nous reviendrons à ceux que tu crains, et

auxquels, en ami, nous te conseillerons de te soumettre. Nous serions

fou de vouloir partager l'humiliation du faible quand il ne tient qu'à

nous d'avoir l'alliance du fort[774].»

[Note 771: Siquidem non ignarus eorum quæ Cutriguri in nos

tentarunt, tu interim sponte quiescis, merito certe miror tuam

perfidiam... Agath., _Hist._, V, p. 170.]

[Note 772: Advenerunt enim huc, non eo animo et studio ut meas

ditiones vastent... sed rebus ipsis declaraturi quod, ipsis ut

præstantioribus fortioribusque contemptis, decepti simus, cum tibi

confidere maluerimus. _Id., ibid._]

[Note 773: Aurum omne quantum tibi quotannis mercedis causa

largiri consuevimus, ipsi abstulerunt. _Id., ibid._]

[Note 774: Dementiæ enim fuerit, una cum victis in societatem

ignominiæ venire, cum liceat victoribus adjungi. Agath., V, p.

171.]

La dépêche de la chancellerie impériale fit bondir de colère

l'orgueilleux Sandilkh, qui, pour bien prouver qu'il savait gagner son

argent quand il le voulait, se mit en route avec toute son armée pour le

campement des Coutrigours. Les Goths Tétraxites, qui avaient le mot,

l'attendaient avec un contingent de deux mille fantassins bien armés au

passage du Tanaïs, et se joignirent à lui[775]. Les Coutrigours, quoique

pris à l'improviste et privés d'ailleurs de leur meilleure cavalerie,

envoyée sur le Danube, firent bonne contenance et marchèrent au-devant

de Sandilkh; mais la fortune leur fut contraire. Un grand massacre

suivit leur défaite; leur camp fut pillé, leurs femmes enlevées, leurs

enfants traînés en servitude[776], l'épée des Goths Tétraxites et la

flèche des Huns outigours rivalisèrent à qui mieux mieux pour le service

des Romains. Il y avait dans le camp saccagé plusieurs milliers de

captifs mésiens ou thraces[777] que les Coutrigours détenaient pour en

tirer rançon. Ils étaient étroitement gardés et chargés de fers. Le

tumulte de la bataille ayant dispersé leurs gardes, ces captifs

brisèrent leurs fers et se cachèrent, puis des chevaux qui leur

tomberait sous la main leur permirent de fuir. Arrivés avec toute la

précipitation de la crainte et de l'espérance au bord du Danube[778],

ils y racontèrent les événements dont ils venaient d'être témoins.

[Note 775: Gothorum Tetraxitarum adjunctis sibi duodecim millibus

(Uturguri) fluvium Tanaïm cum omnibus copiis trajecere. Procop.,

_Bell. Goth._, IV, 18.]

[Note 776: Uturguri, versis in fugam hostibus, ingentem fecere

stragem... captis uxoribus, liberisque... Procop., _l. cit._]

[Note 777: Quorum numerus ad multas myriadas. Procop., _Bell.

Goth._, IV, 19.]

[Note 778: Ejus pugnæ beneficio latentes, inde fuga celeri in

patriam redierunt. _Id., ibid._]

Kinialkh cependant manœuvrait dans les plaines de la Mésie contre

Aratius, qui cherchait à le cerner, mais le cherchait assez mollement,

se souciant peu de compromettre sa petite armée, et comptant sur un

dénoûment pacifique au moyen des nouvelles qu'on attendait des campagnes

du Don. Sitôt que ces nouvelles arrivèrent, l'empereur les lui fit tenir

avec ordre de les communiquer à Kinialkh. On devine aisément quel en fut

l'effet: Kinialkh et ses cavaliers n'eurent plus qu'un désir, aller

défendre ou venger leurs familles; ils n'eurent plus qu'un cri de colère

contre les infâmes Outigours, leurs frères dénaturés. Aratius profita de

ces bonnes dispositions pour négocier avec eux leur retraite, et ils

s'engagèrent à ne toucher à la tête ni à la propriété d'aucun Romain, si

on ne les inquiétait point, jurant en outre de ne plus porter les armes

contre l'empereur[779]. Kinialkh dit alors adieu aux Gépides, qui virent

s'envoler avec lui tout espoir de secours contre les Lombards. A quelque

temps de là, une bande de deux mille Coutrigours, femmes, enfants,

guerriers, échappés aux flèches de Sandilkh, vint ranger ses chariots en

face du Danube[780]. Elle demandait avec instance la permission de

passer le fleuve et quelque coin de terre à cultiver dans les provinces

romaines. Le chef qui la conduisait, nommé Sinio, avait servi sous

Bélisaire en Afrique[781], et réclamait cette faveur comme prix de son

sang versé pour l'empire: Justinien accorda tout, et Sinio fut interné

ainsi que sa bande dans un canton de la Thrace qui manquait

d'habitants[782].

[Note 779: Nullam se posthac facturos cædem, neminem abducturos

captivum, neque aliud detrimenti importaturos; sed abcessuros ita

ut se regionis illius incolis amicos præstarent... ac post suum

reditum datam Romanis fidem usque servarent... Procop., _Bell.

Goth._, IV, 19.]

[Note 780: Duo millia cum liberis atque uxoribus. Procop., _loc.

cit._]

[Note 781: Sinio qui jampridem in Africa Belisario adversus

Gelimerem et Vandalos militaverat. _Id., ibid._]

[Note 782: Ipsos Justinianus benignissime accepit et in Thracia

considere jussit. Procop., _Bell. Goth._, IV, 19.]

Tout allait bien jusque-là: l'orage qu'on avait pu craindre du côté du

nord se trouvait dissipé, et les Gépides, dans leur isolement, n'étaient

plus en face des Lombards un ennemi assez redoutable pour que l'empire

eût besoin de se mêler de leurs querelles: mais la politique à double

visage a ses déboires et ses retours quelquefois amers. Peu de mois

après le départ de Kinialkh et l'admission de Sinio en Thrace,

l'empereur reçut un message de Sandilkh. Ce message n'était point écrit,

car les Huns n'avaient aucune connaissance de l'alphabet, suivant la

remarque d'un historien du temps, et leur oreille ne saisissait pas même

la valeur des lettres: leurs envoyés apprenaient par cœur les missives

dont ils étaient chargés, et les récitaient ensuite mot pour mot à celui

ou ceux qu'elles concernaient[783]. C'est ainsi que la chose se passa

vis-à-vis de Justinien. Admis à l'audience impériale, l'ambassadeur

outigour, représentant et truchement du roi Sandilkh, s'exprima en ces

termes:

[Note 783: Quippe Hunni etiam nunc rudes plane sunt litterarum

quas ne auribus quidem admittunt: quare omnia regis sui mandata

more barbarico memoriter relaturi erant legati. _Id., ibid._]

«J'ai appris dans mon enfance un proverbe dont on vantait la sagesse et

qui m'est resté dans la mémoire. Le voici, s'il m'en souvient bien: «Le

loup, animal féroce, changera peut-être son poil; mais ses instincts,

il ne les changera jamais, parce que la nature ne lui a pas donné le

pouvoir de s'amender[784].» Tel est le proverbe que moi, Sandilkh, j'ai

appris de la bouche des vieillards, qui m'enseignaient par là

indirectement comment il faut juger les hommes. Je tiens également cette

autre chose de l'expérience, laquelle est bien naturelle à un barbare

comme moi, vivant au milieu des champs[785]. Les bergers prennent des

chiens qui tettent encore, ils les élèvent, les nourrissent

soigneusement dans leurs maisons, et l'on voit en retour les chiens,

devenus grands, s'attacher par reconnaissance à la main qui les a

nourris. Si les bergers agissent ainsi à l'égard des chiens, c'est afin

que ceux-ci gardent et protégent leur troupeau, et qu'ils repoussent le

loup quand le loup arrive. Cela se pratique ainsi partout, à ce que je

crois, et nulle part on n'a vu les chiens dresser des embûches aux

moutons et les loups les garder[786]. C'est une espèce de loi que la

nature a dictée aux chiens, aux moutons et aux loups. Je ne suppose pas

qu'il en soit autrement chez toi, quoique ton empire abonde en toute

sorte de choses même très-éloignées du sens commun[787]. Dans le cas où

je me tromperais, fais-le savoir à mes ambassadeurs, afin qu'à la veille

de devenir vieux, j'apprenne encore quelque chose de nouveau[788].

[Note 784: Olim puer proverbium didici, quoi jactari audiebam,

idque ejusmodi est si bene memini. Pilum quidem, aiunt, lupus,

ferum animal, mutare fortasse poterit; ingenium vero nunquam

mutabit, abnuente natura emendationem. Procop., _Bell. Goth._, IV,

19.]

[Note 785: Id ego Sandil accepi a senioribus, oblique innuentibus,

quæ hominibus convenirent. Ea quoque teneo edoctus usu, quæ me

barbarum ruri degentem discere oportuit. _Id., ibid._]

[Note 786: Lactentes catulos assumunt pastores ac domi diligenter

nutriunt. Hæc eo consilio pastores agunt, ut, si quando lupi

ingruerint, eorum impetum canes repellant: id quod ubique terrarum

fieri arbitror: nam gregi nec insidiari canes, nec lupos unquam

opitulari quisque vidit. Procop., _loc. cit._]

[Note 787: Neque in tuo imperio, quamvis rebus cujusque fere

generis, et forte a communi intelligentia remotissimis abundet,

aliter hæc se habere existimo. Procop., _Bell. Goth._, IV, 19.]

[Note 788: Si fallor, meis legatis ostendite, ut in ipso

senectutis limine discamus aliquid inusitatum. _Id., ibid._]

«Or, si telle est la loi de nature, tu as eu tort, suivant moi, en

recevant dans ta compagnie les Coutrigours, dont le voisinage ne te

valait déjà rien, et en donnant place en deçà de tes frontières à ceux

que tu ne pouvais contenir au delà. Sois sûr qu'ils te montreront

bientôt quel est leur naturel. Si le Coutrigour est vraiment ton ennemi,

il travaillera sans relâche à ta ruine dans l'espoir d'améliorer sa

condition, nonobstant ses défaites. Il ne s'opposera jamais à ce qu'on

vienne ravager tes terres, de peur qu'en battant tes ennemis il ne te

les rende plus chers, et que tu n'y voies une raison de les traiter plus

favorablement que lui-même[789]. Effectivement qu'est-il arrivé entre

nous? Nous autres Outigours nous habitons des déserts stériles, tandis

que les Coutrigours ont reçu de vous, ô Romains, des terres fécondes,

produisant des vivres en abondance. Ils n'ont que le choix parmi les

mets qui leur plaisent et s'enivrent dans vos celliers; vous leur

accordez même l'entrée de vos bains[790]. Ces fugitifs que nous avons

chassés pour vous servir se promènent chez vous tout brillants d'or,

vêtus d'étoffes fines et magnifiques, après qu'ils ont traîné dans leurs

campements une foule innombrable de captifs romains[791], exigeant d'eux

les plus rudes travaux de l'esclavage et les faisant mourir sous le

bâton lorsqu'ils étaient en faute. Nous au contraire, par des fatigues

et des dangers infinis, nous avons arraché les captifs romains à ces

maîtres féroces, et grâce à nous ils ont pu revoir leurs familles. Voilà

ce qu'ont fait les Outigours et les Coutrigours; puis chaque peuple a

reçu sa récompense, comme tu le sais, ô empereur: les premiers habitent

encore des steppes où la terre ne suffit pas à les nourrir; les seconds

partagent le patrimoine de ceux qu'ils avaient faits esclaves, et qui

nous doivent la liberté[792].»

[Note 789: Neque ita Romanos amabit, ut provincias vestras

incursantibus sese unquam opponat, veritus, ne ubi rem felicissime

gesserit, splendidius a vobis tractari illos videat, quos

domuerit. _Id., ub. sup._]

[Note 790: Si quidem nos in sterili solitudine degimus; dum

Cuturguris annonam curare licet, et in cellis vino expleri, et

patinas deligere, quascumque lubet: nec balneis excluduntur. _Id.,

loc. cit._]

[Note 791: Quin etiam auro radiant errones illi, nec vestibus

carent tenuibus atque auro illusis: postquam in patriam

traduxerunt innumerabiles romanorum captivorum catervas. Procop.,

_Bell. Goth._, IV, 19.]

[Note 792: Talibus utrorumque meritis vices reddidistis plane

contrarias; si quidem... Procop., _ibid._]

Telle fut la verte réprimande que, dans son style oriental, Sandilkh

adressait à Justinien; celui-ci n'y répondit que par des caresses et des

présents dont il combla les ambassadeurs et leur roi. L'or aplanissait

tout chez ces barbares avides, et le mécontentement de Sandilkh fut

apaisé. Bientôt il eut à se garder lui-même contre les attaques

désespérées des Coutrigours, et le sang coula par torrents dans les

steppes du Tanaïs et du Caucase, avec des alternatives de fortune. Quant

aux Gépides, réduits à leurs seules forces, ils auraient peut-être voulu

éviter la guerre avec les Lombards; mais ceux-ci tinrent ferme, et il

fallut au jour marqué reparaître sur le champ de bataille. Aldoïn avait

compté sur les secours promis par Justinien, lesquels n'arrivèrent pas à

temps, de façon qu'il ne dut se fier qu'à son épée. Elle prévalut: les

Gépides, après une lutte meurtrière, furent mis en déroute[793], et les

Lombards vainqueurs eurent le droit de dire que l'empereur des Romains

leur avait manqué de parole[794]. C'étaient au reste des alliés bien peu

honorables pour un état civilisé que ces féroces Lombards, étrangers à

toute loi divine et humaine. Vers ce temps-là même, ceux qui servaient

comme auxiliaires de l'empire en Italie se rendirent coupables d'excès

tellement abominables, que Narsès aima mieux les licencier, malgré leur

bravoure, que de laisser ainsi déshonorer son drapeau[795].

[Note 793: Gepædes factos sibi obvios acerrimo fundunt prælio.

Procop., _Bell. Goth._, IV, 25.]

[Note 794: Imperatorem incusantes quod non ex pacto fœderis

affuissent ipsius copiæ. Procop., _ibid._]

[Note 795: Procop., _Bell. Goth._, IV, 33.]

Une tranquillité profonde suivit ces troubles passagers. Les Huns ne

reparurent plus, et la querelle des Lombards et des Gépides continua de

marcher sans que l'empire s'en mêlât autrement que pour la rendre plus

implacable. Tandis que les provinces du nord respiraient, la conquête de

l'Italie s'achevait par les mains de Narsès, dont le bonheur égalait le

génie, et le mauvais vouloir des Franks austrasiens ainsi que leurs

essais de coalitions barbares s'évanouissaient devant ses victoires.

Dans l'extrême Orient, le roi de Perse consentant à une nouvelle paix,

Justinien put se dire avec vérité le pacificateur en même temps que le

_reconstructeur_ du monde romain, _restitutor orbis_. Il atteignit ainsi

l'année 558, trente-deuxième de son règne et soixante-dix-septième de

son âge. A ce comble de gloire, il sembla s'affaisser sur lui-même. Les

hésitations et la torpeur succédèrent à l'activité dévorante et à la foi

en soi-même, ce double et invincible instrument de sa grandeur[796]. Il

se mit à craindre la guerre, parce que la guerre entraîne après elle des

chances de fortune et le mouvement; il la craignit aussi parce qu'elle

crée des généraux, et que dans un état électif un général glorieux et

populaire est une menace vivante pour un prince vieilli: ce trône où il

était assis ne le lui enseignait que trop. C'est là la vraie raison qui

le rendit ingrat pour Bélisaire et le laissa juste pour Narsès, en qui

il lui était défendu de voir un rival. L'histoire nous dit aussi que les

nobles conquêtes par lesquelles Justinien honorait et agrandissait

l'empire en avaient épuisé les ressources. Les réserves accumulées par

Anastase, dont la mauvaise administration coûtait à l'empire plus de

pleurs que d'argent, n'avaient pas tardé à s'écouler, et Justinien avait

dû augmenter les impôts pour faire face aux dépenses de la guerre.

Maintenant qu'il croyait avoir assez fait pour son règne, il trouvait

l'armée lourde, et il la licencia en partie comme inutile désormais. La

paie des soldats fut diminuée; ils se dégoûtèrent, et on ne les remplaça

pas; les auxiliaires barbares, dont on réduisit les capitulations, se

retirèrent aussi en grand nombre du service romain[797]. Si l'on ajoute

à cette désorganisation des diverses milices leur mauvaise

administration et l'improbité trop générale de leurs chefs, on se

figurera le pitoyable état où dut tomber l'armée sous un prince qui lui

devait tout. La corruption administrative est résumée en ce peu de mots

d'un auteur contemporain: «Le trésor militaire était devenu la caisse

privée des généraux[798].» Le même historien nous apprend que, par un

résultat de ces désordres, l'effectif des troupes, qui était en temps

normal de six cent quarante-cinq mille hommes, tomba vers cette époque à

cent cinquante mille seulement, et encore étaient-ils dispersés en

Italie, en Afrique, en Espagne, en Arménie et sur les frontières de

l'Euphrate, du Caucase et du Danube[799]. Quant aux Huns et aux Slaves,

Justinien s'en préoccupait à peine: on eût dit que le vainqueur des

Vandales et des Goths eût rougi d'employer ses soldats contre des

sauvages qui s'entre-détruisaient au moindre signal pour un peu

d'or[800].

[Note 796: Sub extremum vitæ curriculum, jam enim consenuerat,

cessisse et renuntiasse laboribus visus est... Agath., _Hist._, V,

p. 156.--Jam senex, exacta ætate, cum animi robur et belli

appetentem virtutem desidia et otio commaculasset... Menand.,

_Exc. leg._, p. 100.]

[Note 797: Militarium ordinum exitium et corruptelam perinde

Justinianus negligebat, ac si nunquam in posterum illi futuri sibi

essent necessarii... Agath., _Hist._, V, p. 158.--Respublica eo

devenerat, ut exercitus numero exiguus esset... Procop., _Hist.

arc._, 24.]

[Note 798: Agath., _Hist._, V, p. 159.--Procop., _Hist. arcan._,

_l. cit._]

[Note 799: Cum enim universæ Romanorum vires sexcentis quadraginta

quinque bellatorum millibus constare deberent, ægre tum temporis

centum quinquaginta millibus constabant, atque harum quidem

copiarum aliæ in Italia erant collocatæ, aliæ in Africa, aliæ in

Hispania, aliæ... Agath., _Hist._, V, p. 157.]

[Note 800: Magis ci quodam modo placuit hostes inter se committere

et donis eos sicubi opus erat, demulcere, potiusquam perpetuo

belligerari. Agath., _Hist._, V, p. 157-158.]

Encore si l'économie irréfléchie provenant de l'affaiblissement de

l'armée avait profité au public, elle n'eût été qu'un demi-mal; mais

elle vint alimenter le goût toujours croissant de Justinien pour les

constructions. C'était la seule activité qui survivait dans son

intelligence amortie. On prétend qu'il bâtit ou répara à lui seul autant

d'édifices et de villes que tous ses prédécesseurs à la fois. Cette

exagération montre du moins combien sa part fut grande. Beaucoup de ces

entreprises furent magnifiques, la plupart furent utiles[801]; mais la

gêne créée par des dépenses hors de proportion avec les ressources fit

maudire jusqu'à l'utilité même. On se vengea des impôts par des injures.

Ce fut un déchaînement misérable de calomnies et d'absurdités telles que

celles dont Procope s'est fait l'écho, et que la haine prenait peut-être

pour vraies, se souciant peu de la vraisemblance, pourvu que la

malignité fût satisfaite. On exhumait les souvenirs de Théodora, alors

au cercueil, pour en accabler Justinien. Ses inspirations les plus

patriotiques, ces conquêtes et ces travaux législatifs qui lui ont valu

l'immortalité, étaient ravalés, flétris par des interprétations sans

bonne foi et présentés même comme des crimes. Il ne manquait pas de gens

qui prenaient parti pour les Vandales et les Goths contre l'empereur:

Procope serait là au besoin pour nous le prouver. Une injure facile, et

qu'on ne s'épargnait guère dans les conciliabules des mécontents

consistait à refuser à Justinien son nom romain et ses titres. Il

n'était plus là, comme au préambule de ses lois ou de ses inscriptions,

Justinien l'Invincible, le Vandalique, le Gothique, le Persique, le

Francique, l'Alanique, etc., mais tout simplement Uprauda, fils du

bouvier Istok et de la paysanne Béglénitza. Seulement on oubliait

d'ajouter que le fils du bouvier illyrien avait donné un code à l'empire

d'Auguste et replacé la statue de Jules-César au Capitole. Tels étaient

les tristes retours que la vieillesse amenait à la gloire de Justinien:

elle en réservait de pareils à sa fortune.

[Note 801: On peut consulter là-dessus, mais avec réserve Procope,

flatteur impudent de ce prince, quand il n'en est pas le

détracteur plus impudent encore. Mais sans s'arrêter aux éloges dé

cet écrivain, il suffit de connaître la nature des travaux faits

par Justinien pour en comprendre l'utilité.]

Les années 557 et 558 effrayèrent le monde romain par une accumulation

de calamités qui put faire croire à la fin du monde. Le bouleversement

des saisons, la peste, les tremblements de terre semblèrent s'être donné

rendez-vous pour frapper à coups redoublés la malheureuse population de

l'empire. La peste, après avoir désolé les côtes de l'Asie et de la

Grèce, s'abattit sur Constantinople avec une telle violence, que les

cadavres restèrent longtemps entassés dans les rues, faute de bras, de

litières ou de barques pour les enlever[802]. Les tremblements de terre

ne firent pas moins de victimes; on entendait la nuit, sous le sol des

rues, un grondement sourd, et chaque secousse laissait échapper des

exhalaisons de vapeurs noires qui empoisonnaient l'air[803]. Le bruit

des maisons croulant se mêlait de moments en moments à ce tonnerre

souterrain. Le dôme de l'église de Sainte-Sophie, merveille de ce

siècle, se fendit en deux; et l'on raconta que des colonnes arrachées à

leurs bases, lancées en l'air comme par l'impulsion d'une baliste,

allèrent à de grandes distances écraser les habitations[804]. Un

quartier voisin de la mer s'abîma presque sous les flots. Enfin, ce qui

eut des suites plus funestes encore, la longue muraille bâtie par

Anastase en travers de l'isthme de Constantinople fut ruinée sur

plusieurs points[805]. Il ne manquait que la guerre pour combler la

mesure des maux, et la guerre, une guerre sauvage, éclata pendant

l'hiver de 558 à 559.

[Note 802: Mortifera ex bubone lues in homines, maxime juvenes

grassata est: adeo ut sepeliendis mortuis non sufficerent vivi.

Theophan., _Chronogr._, p. 197.]

[Note 803: Agath., _Hist._ V, p. 153-154.]

[Note 804: Porphyretica columna e palatii Jucundianarum regione

erecta... delossa est in terram pedes octo. Theophan.,

_Chronogr._, p. 196.]

[Note 805: Partes quidem muri Anastasiani, terræ motibus dirutæ.

Theophan., _Chronogr._, p. 197.--Cf. Agath., _Hist._, V, p. 157.]

Elle venait des Coutrigours, qui, vainqueurs des Outigours après six ans

de lutte acharnée, demandaient compte au gouvernement romain de sa

complicité avec leurs ennemis. Il faut dire que c'était moins

l'immoralité des actes en eux-mêmes qui excitait les Coutrigours et leur

mettait les armes à la main que le regret de leur ancienne subvention

passée aux Outigours; dans leur roi Zabergan[806], il y avait le fiel de

l'orgueil blessé et le désir de montrer sa force à ceux qui lui

préféraient Sandilkh. Il proclamait hautement que c'était là surtout la

cause de la guerre[807]. Ce barbare intelligent, hardi, comparable à

Denghizikh, dont il était le successeur, n'ignorait point qu'il

trouverait les Romains décimés par les plus épouvantables fléaux et la

rive droite du Danube à peu près sans défense. Avec l'autorité qui

accompagne toujours la victoire chez les nomades de l'Asie, il fit un

appel aux Bulgares et aux Slaves, qui s'empressèrent d'accourir sous ses

drapeau, et Zabergan se mit en route, à la tête d'une armée formidable.

Le Danube, gelé jusqu'au fond de son lit dès le début de l'hiver,

semblait de moitié dans l'entreprise des Huns[808]: aussi leur marche

fut-elle facile à travers la petite Scythie et la Mésie inférieure,

qu'ils ne s'amusèrent point à piller; et après avoir franchi non moins

rapidement les gorges de l'Hémus, ils firent halte dans les environs

d'Andrinople. C'est là, à vrai dire, que commença la campagne[809]. Au

sud de cette métropole de la Thrace se croisaient trois grandes voies

dirigées vers des points importants de la Grèce et de l'Asie: à droite,

la route de la Grèce proprement dite, qui, contournant la mer Egée,

gagnait les défilés de l'Olympe et celui des Thermopyles; à gauche, la

chaussée de Constantinople, et entre les deux, dans la direction du

sud-est, le chemin de la Chersonèse de Thrace conduisant en Asie par

l'Hellespont. Zabergan partagea son armée en trois corps qu'il envoya

par chacune de ces routes ravager le cœur de la Grèce, les riches cités

de la Chersonèse, la côte d'Asie et enfin Constantinople elle-même, si

on pouvait l'enlever par un coup de main. Il se chargea de cette

dernière expédition, qui ne paraissait pas la plus aisée, et, prenant

avec lui sept mille hommes[810], l'élite de son innombrable cavalerie,

il partit à toute vitesse par la chaussée de Constantinople. Assurément

son entreprise eût été folle, s'il avait projeté avec ses sept mille

cavaliers l'attaque en règle d'une ville si bien fortifiée; mais il

voulait tenter une surprise, piller la banlieue, et en tout cas opérer

une diversion favorable aux expéditions de la Chersonèse et de l'Achaïe.

[Note 806: Ζαβεργάν. Alias Ζαμεργάν... ]

[Note 807: Causa hujus expeditionis potissima verissimaque erat

barbarica violentia, et plus habendi cupiditas, cui tamen

prætextum hostilitatis adversus Utiguros obtendebat... despecti et

manifesto contemptu provacati, hanc sibi expeditionem suscipiendam

censuerunt, ut et ipsi terribiles dignique, quoram ratio

haberetur, viderentur. Agath., _Hist._, V, p. 156.]

[Note 808: Tum, vigente hieme, fluvius ex more congelatus ad imum

usque vadum ita obduruerat, ut et pedestribus et equestribus

copiis transiri posset. Agath., _Hist._, V, p. 135.]

[Note 809: Agath., _Hist._, V, p. 155, 156.--Theophan.,

_Chronogr._, p. 197, 198.--Malal., part. II, p. 235.]

[Note 810: Ibi diviso exercitu, alteram ejus partem in Græciam

misit... alteram in Chersonesum Thracicam... ipse vero cum equitum

millibus septem, recta Constantinopolim pergens... Agath.,

_Hist._, V, p. 155, 156.]

Il fallait que des rapports certains eussent fait connaître à Zabergan

le mauvais état du mur d'Anastase et l'abandon des postes de défense,

car il poussa droit aux brèches faites par les derniers tremblements de

terre et entra hardiment dans la campagne de Constantinople[811]. Quand

on pense qu'il existait en Thrace une colonie de Coutrigours, celle de

Sinio, à qui Justinien avait donné des terres six ou sept ans

auparavant, on se rappelle involontairement le message du roi des

Outigours et le bon sens de son apologue prophétique. Les treize lieues

qui séparaient la longue muraille des abords de la ville impériale

furent bientôt franchies par la légère cavalerie de Zabergan, qui vint

dresser son camp près du fleuve Athyras, dans le bourg de Mélanthiade, à

cinq lieues seulement des remparts[812].

[Note 811: Quum partes muri Anastasiani terræ motibus collapsas

reperissent (Hunni), per cas ingressi... Theophan. _Chronogr._, p.

197.]

[Note 812: Circa Melanthiadem vicum, non longius CL stadiis ab

urbe distantem: circumfluit autem illum Athyras fluvius. Agath.,

_Hist._, V, p. 151.]

Cette apparition inattendue jeta Constantinople dans un trouble extrême.

On savait l'ennemi en deçà de la longue muraille, mais on ne le savait

pas si près, aux portes mêmes de la métropole, et la terreur fut aussi

grande que si la ville eût été prise. Les habitants désertèrent leurs

maisons pour aller s'entasser sur les places et dans les églises les

plus éloignées de Mélanthiade, comme s'ils eussent senti déjà l'atteinte

des flèches ennemies; encore la foule ne s'y croyait-elle pas en sûreté:

au moindre incident, à quelque clameur lointaine, au bruit d'une porte

violemment poussée, l'épouvante la prenait, et elle se dispersait à

droite ou à gauche comme un essaim d'oiseaux effarouchés. La peur

n'épargnait pas plus les grands que les petits; nul ne commandait, et

l'on ne disposait rien pour la défense. La première pensée de l'empereur

avait été une pensée pieuse; pour garantir de la profanation et du

pillage les églises des faubourgs, dont les approches étaient encore

libres, entre Blakhernes et la Mer-Noire, il avait ordonné d'en retirer

l'argenterie, les reliquaires, les étoffes précieuses, et de les mettre

à couvert soit dans les murs, soit de l'autre côté du Bosphore[813]. La

campagne et le port se couvrirent donc de chariots ou de barques qui se

croisaient en tout sens: c'était le seul mouvement qu'on aperçût au nord

et à l'est de la ville. Enfin une troupe de braves citadins vint

s'offrir d'elle-même pour aller reconnaître l'ennemi conjointement avec

les gardes du palais; ils partirent ensemble, mais on les vit bientôt

revenir dans le plus grand désordre, laissant derrière eux une partie de

leurs gens. Quelques charges de la cavalerie ennemie les avaient

dispersés. La milice palatine n'était plus alors ce qu'on l'avait vue

autrefois, quand les empereurs la choisissaient dans l'armée entière,

dont elle était l'élite et l'orgueil[814]. Zenon avait commencé à

l'abâtardir en y introduisant, pour sa sûreté personnelle, des

Isauriens, qui n'avaient point ou qui avaient mal fait la guerre[815].

Anastase la désorganisa encore davantage en laissant vendre les places

de gardes, auxquelles de nombreux priviléges, des exemptions et une

forte solde étaient attachés. De riches bourgeois s'en emparèrent à prix

d'argent, et il n'y eut bientôt plus de soldats dans la garde

palatine[816]. Ainsi le siége de l'empire et la vie de l'empereur se

trouvèrent confiés à une milice couverte d'or, mais qui ne savait pas

manier le fer: troupe de parade, faite pour orner un triomphe, et non

pour le procurer[817].

[Note 813: Jubente imperatore, ciboria argentea et sanctæ mensæ

pariter ex argento, quæ extra civitatem in ecclesiis erant, suis

locis exportatæ sunt. Theophan., _Chronogr._, p. 197.--Nudabantur

suis ornamentis templa quotquot extra urbem sita erant.

Agath,_Hist._, V, p. 159.]

[Note 814: Duces quidem et tribuni militares multique armati

constiterunt ut fortiter hostem, si forte impetum fecerat,

propulsarent. Agath., _Hist._, V, p. 159.--Multi ex civium

numero... ibi commissa pugna, multi Romanorum et Scholarium

ceciderunt. Theophan., _Chronogr._, p. 198.]

[Note 815: Agath., _Hist._, V, p. 159.]

[Note 816: Agath., _ub. sup._--Theophan., _Chronogr._, p. 198.]

[Note 817: Erant vero neque bellicosi revera, sed ne mediocriter

quidem in rebus bellicis exercitati. Agath., _Hist._, V, p. 159.]

Encouragés par ce premier succès, les barbares sortirent de leur camp et

vinrent cavalcader devant la Porte dorée, à la grande honte de la ville

qui ne pouvait plus recevoir de secours que par mer[818]. C'était pour

l'œil des Romains un triste et décourageant spectacle que ces bandes de

cavaliers hideux courant la campagne, fouillant les villas pour en tirer

des femmes ou du butin, et transformant en écuries les portiques de

marbre et de cèdre. Le riche patricien pouvait observer du haut de la

muraille, à la direction de la poussière ou de la flamme, le sort de la

maison de plaisance où il avait englouti sa fortune. Cependant arriva

dans Constantinople un corps de vieux soldats, vétérans de Bélisaire en

Afrique et en Italie: ils n'étaient que trois cents, mais ils

demandaient à se battre[819]. Leur arrivée réveilla le souvenir du chef

dont ils invoquaient le nom avec orgueil et confiance. Bélisaire était

alors sous le poids d'une de ces disgrâces dont Justinien payait

périodiquement ses services, et que le grand général, il faut bien le

dire, supportait sans fermeté d'âme, allant au-devant des affronts, et

quêtant, confondu dans la foule des courtisans, un regard que le prince

s'obstinait à lui refuser. Cette faiblesse de caractère et ce besoin

ardent de faveur avaient été pendant toute la vie de Bélisaire un

encouragement pour ses envieux et un triomphe pour la médiocrité, dont

les prétentions se grandissent de toutes les petitesses des héros. Ce

fut la seule misère de cet homme illustre, qu'une tradition poétique a

fait aveugle et mendiant, mais qui malheureusement fut trop riche pour

la pureté de sa gloire. Son nom cache deux personnages bien différents

dont il faut soigneusement tenir compte dans l'histoire: l'homme de la

vie civile et le soldat. Le premier, pusillanime, altéré d'honneurs et

d'argent, inutile à ses amis, jouet volontaire d'une femme qui avait

tous les vices de Théodora sans rien avoir de ses qualités; le second,

généreux, fidèle, inaccessible à la peur, inébranlable dans le devoir,

et d'un héroïsme que ne surpassèrent point les hommes tant vantés de

Rome républicaine. Semblable à l'Antée de la fable, Bélisaire avait

besoin de toucher du pied la terre des batailles pour se retrouver tout

entier.

[Note 818: In muro a ficubus dicto (la partie de la muraille

située vers le faubourg de Sykes), et porta nuncupata aurea.

Agath., _Hist., l. c._]

[Note 819: Non multo plures trecentis... Agath., _Hist._, V, p.

160.]

Quand l'empereur le mandant au palais lui confia sa défense et celle de

l'empire, le vieux Bélisaire sembla renaître. Ses cheveux blancs et ses

membres cassés reverdirent sous le casque et la cuirasse, qu'il ne

portait plus depuis si longtemps[820]. Sa présence suffit à créer une

armée. Les citadins qui avaient des armes et les campagnards qui n'en

avaient point vinrent également solliciter une place dans sa troupe, qui

ne comptait de soldats que les trois cents vétérans, la milice palatine

étant réservée pour la défense des murailles. La cavalerie manquait à

Bélisaire: il fit main-basse sur tous les chevaux qui se trouvaient dans

Constantinople; chevaux des particuliers, chevaux du cirque ou des

écuries de l'empereur, il prit tout[821], et quand il eut organisé sa

petite armée, il alla placer son camp à quelques lieues de la ville,

près du bourg de Chettou, à l'opposite du camp des barbares, dont il

était séparé par un épais rideau de bois[822]. Une fois en campagne, il

fit régner dans ce ramas d'hommes de toute espèce la discipline d'une

armée régulière. Son camp, délimité suivant toutes les règles de la

stratégie, garni d'un large fossé et d'un rempart palissade, devint une

citadelle imprenable. Le jour, ses coureurs battaient au loin la plaine;

la nuit, des feux étaient allumés à de grandes distances, tout cela pour

faire prendre le change à l'ennemi, qui crut effectivement l'armée

romaine nombreuse, et resta sur la défensive[823]. C'est ce que

demandait Bélisaire, qui voulait former ses bourgeois. Les paysans,

chassés des villages, accouraient de toutes parts à lui, et il les

acceptait même armés de coutres de charrue ou de simples bâtons. Chacun

eut son utilité et son rôle à remplir. La cavalerie s'exerçait, les

recrues s'instruisaient à l'exemple des vieux soldais; ceux-ci

reprenaient l'habitude de voir l'ennemi, celles-là l'acquéraient tous

les jours. Bélisaire présidait à tous les exercices casque en tête et

cuirasse au dos[824], le premier sur le rempart et le dernier dans la

tente. Il évitait soigneusement toute provocation de sa troupe, toute

rencontre de ses coureurs avec l'ennemi; son plan était d'attendre les

barbares et de leur inspirer une folle hardiesse, afin de les écraser

ensuite à coup sûr.

[Note 820: Belisarius demum dux, jam fractus senio, mandate tamen

imperatoris in hostes mittitur. Hic itaque, loricam multo jam

tempore desitam resumens, galeamque capiti adaptans, et omnem cui

a puero assueverat habitum capessans, præteritorium memoriam

redintegrabat, pristinamque animi alacritatem et virtutem

revocabat. Agath., _Hist._, V, p. 160.]

[Note 821: Sumptis omnibus equis tam imperatoris quam circi, sed

et sacrarum domorum, necnon uniuscujusque hominis privati, cui

fuit equus in potestate... Theophan., _Chronogr._, p. 198.]

[Note 822: Ἐν Χεττουκώμῃ τῷ χωρίῳ. Agath., _Hist._, V.--Théophane

donne à ce lieu le nom de Chittus. Εἰς Χίττου κώμην.]

[Note 823: Ignes accendit, ut, hostes eos conspicati maximum esse

exercitum putarent. Agath., _Hist._, V, p. 161.]

[Note 824: Confluxerat etiam ad eum agrestium e vicinis locis

turba... plane, inermis et imbellis multitude. Agath., _Hist._, V,

p. 160.]

Cependant ces lenteurs commencèrent à peser aux vieux soldats, qui

murmurèrent; les recrues elles-mêmes se prirent d'une confiance sans

bornes: il y avait là un grand danger que les conseils et les

exhortations du général cherchèrent incessamment à prévenir[825]. Autant

les chefs mettent ordinairement de soins à exciter leurs soldats, autant

il en employait à refroidir les siens. «Camarades, leur disait-il en

montrant ses cheveux blancs, est-ce pour vous pousser à des témérités

brillantes que l'empereur vous a donné un commandant de mon âge? Non,

c'est pour vous retenir et vous faire entendre la voix de

l'expérience... Je croirais offenser les vainqueurs des Vandales et des

Goths en leur parlant de courage devant des Huns coutrigours; mais

songez que si nous avons la vaillance, ils ont le nombre. Ils font la

guerre comme des voleurs, sachons la faire comme des soldats[826].

Qu'ils viennent nous attaquer derrière ce fossé où nous sommes formés en

masse compacte, et on verra combien une armée diffère d'une troupe de

brigands!... Croyez-le bien, camarades, la victoire arrachée au hasard

par l'impétuosité du sang n'est pas la meilleure; la vraie victoire est

celle que la maturité des plans a préparée, et que l'on gagne avec le

sentiment calme de sa force[827].» C'était par de tels discours que

Bélisaire faisait descendre dans ces hommes grossiers la sagesse qui

l'animait; il sentait trop bien qu'il ne lui était permis de rien

risquer dans une situation pareille, que de sa victoire enfin dépendait

leur salut à tous et peut-être celui de la ville. Au reste il se fit

bientôt comprendre des courages même les plus emportés. Des cavaliers

ennemis étant venus chevaucher insolemment jusqu'aux fossés de son camp,

il défendit de les poursuivre, et les soldats ne murmurèrent point. Les

historiens du temps ne parlent qu'avec admiration de ces trois cents

vétérans, qu'ils comparent aux trois cents Spartiates de Léonidas. «Les

uns et les autres montrèrent, disent-ils, les mêmes sentiments de

générosité et de dévouement à la patrie; mais les trois cents de

Léonidas gagnèrent leur gloire dans la défaite: ceux de Bélisaire l'ont

gagnée dans la victoire[828].»

[Note 825: Erat jam admodum senex, magnaque uti par erat virium

imbecillitate laborabat, nullis tamen laboribus cedere... Agath.,

_Hist._, V, p. 161.]

[Note 826: Hoc tantum sciamus oportet, decertandum nobis esse cum

hominibus barbaris qui prædonum in morem adoriri soliti sunt...

Agath., _Hist._, V, p. 162.]

[Note 827: Conatus... prudentia destitutos non esse adscribendos

fortitudini, sed audaciæ et temeritati et prævaricationi

officii... _Id., ibid._]

[Note 828: Quales olim qui circa Leonidam erant Lacædemonii,

fuisse commemorant, quum ad Thermopylas Xerxes eis immineret, sed

illi quidem omnes ad internecionem cæsi sunt, eo solo celebres

quod non turpiter periissent: qui vero Belisario aderant Romani,

audacia quidem usi sunt laconica, universos autem hostes fugarunt.

Agath., _Hist._, V, p. 163, 164.]

Cependant les Huns ne se méprenaient plus sur le nombre de leurs

ennemis, et quoique le nom de Bélisaire leur inspirât une secrète

défiance, ils résolurent de tenter l'offensive. Deux mille cavaliers

éprouvés furent choisis sur les sept mille, et Zabergan se mit à leur

tête[829]. Son projet était de surprendre les Romains par une marche

rapide à travers la forêt qui séparait les deux camps; mais Bélisaire,

que ses éclaireurs servaient bien, et qui d'ailleurs comptait autant

d'espions qu'il y avait de paysans dans la campagne, averti des

mouvements qu'on apercevait chez les barbares, arrêta aussitôt ses

dispositions. La forêt était traversée dans la direction de Chettou à

Mélanthiade par une grande route à droite et à gauche de laquelle il

n'existait que des sentiers étroits, sinueux, impraticables pour des

chevaux. Bélisaire envoya sa cavalerie armée de cuirasses et de lances

occuper les fourrés sur les deux lisières du chemin, avec ordre de s'y

tenir cachée jusqu'à ce que l'ennemi se fût engagé dans la

traverse[830]. Ceux des paysans qui n'avaient que des bâtons reçurent

pour instructions de s'éparpiller dans la forêt, de frapper les arbres,

de traîner à terre des branchages, dans la pensée de faire croire à une

grande multitude et d'effrayer les chevaux[831]. Bélisaire lui-même se

posta en travers de la route, suivi de ses vétérans et de son infanterie

bourgeoise[832]. Toutes ces mesures furent exécutées avec une précision

merveilleuse. Effectivement la masse des barbares parut, et, n'ayant

point observé d'ennemis jusqu'alors, entra sans hésitation dans le

défilé. Quand elle y fut bien engagée, les cavaliers romains se

démasquèrent et chargèrent à la fois sur les deux flancs, en brandissant

leurs armes et poussant ensemble de grands cris, auxquels répondirent

les paysans, qui se mirent à frapper les arbres, à secouer et traîner

des rameaux, comme il leur avait été ordonné[833]. Le vent soufflant au

visage des barbares, ils recevaient dans les yeux des tourbillons de

poussière qui les aveuglaient eux et leurs chevaux[834]. Ce fut le

moment que prit Bélisaire pour avancer, et les Huns sentirent tout à

coup en face d'eux une barrière de fer.

[Note 829: Ex barbaris duo equitum millia a reliquo exercitu

separata. Agath., _Hist._, V, p. 164.]

[Note 830: Selectos ducentos equites scutatos et jaculatores in

sylva utrimque in insidiis collocavit, qua parte Barbaros impetum

facturos putabat. Agath, _Hist._, V, p. 164.]

[Note 831: Agrestes vero et qui e civibus erant bello apti, jussit

ut, ingenti clamore et fragore armorum edito... Agath.,

_ibid._--Quin etiam arbores cædi, et pone exercitum in terram

trahi imperavit. Theophan., _Chronogr_., p. 198.]

[Note 832: Cum reliquis in medio constiterat tanquam hostium

impetum aperte excepturus. Agath., _Hist._, V, p. 196.]

[Note 833: Agrestes omnisque reliqua multitudo clamore et lignorum

complosione ac fragore, pugnantibus animos addebant. Agath.,

_Hist._, V, p. 296.]

[Note 834: Pulvis in altum elatus obstabat, quominus de numero

eorum qui conflictu erant, judicare possint. Agath., V, p.

105.--Pulvis ingens, vento excitatus, et in barbaros delatus,

super ipsos incubuit. Theophan., _Chronogr._, p. 198.]

Ce qui suivit ne saurait se décrire: ce fut un tumulte effroyable, un

pêle-mêle de chevaux qui se cabraient, de cavaliers renversés sous leurs

montures, de masses se pressant, se culbutant les unes sur les autres.

Le combat fut vif aux premiers rangs, cavalerie contre infanterie, et

Bélisaire, enveloppé un moment, se dégagea en tuant ou blessant

plusieurs ennemis avec la décision et la vigueur de bras d'un jeune

homme[835]. L'épée romaine n'eut bientôt plus qu'à éventrer des chevaux

ou à percer des hommes à moitié étouffés. Les paysans les assommaient à

terre avec leurs bâtons. Quatre cents des soldats de Zabergan jonchèrent

la forêt, le reste s'enfuit dans toutes les directions. Un historien

remarque qu'à la différence des retraites ordinaires des Huns, toujours

très-meurtrières parce que ces barbares décochaient leurs flèches avec

une grande justesse tout en fuyant, celle-ci n'eut de danger que pour

eux, tant il y régna de précipitation et de désordre[836]. Si Bélisaire

avait eu une cavalerie exercée et faite à la fatigue, aucun ennemi

n'aurait échappé. Zabergan lui-même eût été pris[837]. Les Romains,

maîtres de la forêt, enlevèrent leurs blessés (ils n'avaient pas un seul

mort), et rentrèrent dans leur camp pour s'y reposer[838]. Au même

moment, le camp des Huns présentait un spectacle à la fois curieux et

effrayant. La vue de leur roi fugitif et de ses escadrons arpentant la

campagne à bride abattue frappa les Huns d'épouvante; ils se crurent

perdus sans ressource, et commencèrent à se taillader le visage avec la

pointe de leurs poignards en poussant des hurlements lugubres[839]:

c'était la manière dont se manifestait leur deuil dans les grandes

calamités publiques. Quant à Zabergan, il fit sans perdre un instant

plier les tentes, atteler les chariots, et décampa de Mélanthiade, du

côté de la longue muraille.

[Note 835: Multis ex adversa acie cæsis et profligatis... Agath.,

_Hist._, V, p. 165.]

[Note 836: Defecerat etiam ipsos præ pavore ars ipsa, qua

magnopere gloriari solent: fugientes enim hi barbari magis

propulsant eos, qui sese acriter insectantur, retroversim

sagittantes. Agath., _Hist._, V, p. 165.]

[Note 837: Ægre autem Zabergan et qui cum eo effugerant, læti in

castra pervenerunt. _Id., ub. sup._]

[Note 838: E Romanis nemo desideratur, pauci tantam vulnerati...

_Id., ibid._]

[Note 839: Ingens itaque barbarorum ejulatus exaudiebatur: cultris

enim genas lacerantes patrio more lugebant. Agath., _Hist._, V, p.

166.]

Bélisaire songeait à le suivre avec son armée rafraîchie. Il aurait eu

bon marché sans doute d'un ennemi paralysé par la frayeur; mais, contre

toute prévision, il rentra à Constantinople, où un message impérial le

rappelait[840]. Son rappel sans motif avouable fit deviner aux moins

clairvoyants la récompense qu'on réservait à ce dernier et suprême

service. Bélisaire s'était montré trop grand au milieu de la terreur

générale, et le peuple lui avait donné des signes trop éclatants

d'admiration et de confiance pour qu'on lui sût gré longtemps de sa

victoire. Le cri de «Bélisaire sauveur de l'empire[841]!» sortait de

toutes les places, de toutes les rues, de toutes les maisons de

Constantinople, comme poussé par la ville elle-même: il réveilla l'envie

endormie ou muette pendant le danger. On entoura Justinien de soupçons;

on lui fit voir son général, naguère disgracié, triomphant aujourd'hui

de l'empereur plus encore que de l'ennemi. Que serait-ce si on ne

l'arrêtait dans sa demi-victoire, s'il revenait se présenter aux

adorations de la multitude après avoir détruit l'armée des Huns, qui

n'était qu'effrayée, et traînant Zabergan chargé de chaînes, comme

autrefois Gélimer[842]! Justinien ne put supporter une pareille idée, et

il rappela son général. Pour détruire le mauvais effet de cette mesure,

il partit lui-même avec l'armée qui était l'ouvrage de Bélisaire, et

suivit à petites journées les Huns jusqu'à la longue muraille qu'il fit

réparer sous ses yeux. Zabergan l'avait repassée avec la précipitation

de la peur, et se trouvait déjà au cœur de la Thrace. On dit qu'à la

nouvelle du traitement fait à son vainqueur, il retourna sur ses pas et

se mit à piller tranquillement plusieurs villes qu'il avait d'abord

épargnées[843]. Cet éloge indirect n'était pas fait pour consoler le

vieux général des injustices de sa patrie.

[Note 840: Statim in urbem rediit... imperatoris jussu. Agath., V,

p. 166.--Theophan., _Chronogr._, p. 198.]

[Note 841: Quum enim populus universus cum decantaret, et in

conventibus cum summis laudibus efferret, veluti ab illo

apertissime conservatus, momordit vero id primores urbis...

Agath., _Hist._, V, p. 166.]

[Note 842: Multi, ipsum, ut virum arrogantem et popularis auræ

blanditiis insolescentem, alias spes animo agitare, dictitabant.

_Id., ibid._]

[Note 843: Hunni vero... postquam Belisarium revocatum fuisse

cognorunt, neque alius quisquam in ipsos moveret, lentius rursum

procedebant. _Id., loc. cit._]

Tout en pillant et se vengeant de son échec par des cruautés dignes du

plus abominable barbare[844], Zabergan attendit le retour des deux

autres divisions de son armée, auxquelles il avait envoyé l'ordre de se

rallier. Elles n'avaient pas été plus heureuses que la sienne. La

division de Grèce s'était laissé arrêter aux Thermopyles; celle de la

Chersonèse avait également échoué, mais la première s'était fait battre

par les paysans thessaliens, aidés de quelques soldats[845]; la seconde

n'avait cédé qu'après des péripéties qui faisaient honneur à son audace.

Voici ce qui s'était passé de ce côté.

[Note 844: Ils occupèrent en se retirant Tzurullus, actuellement

_Tchourlou_, Arcadiopolis et Saint-Alexandre de Zoupari; ils

restèrent dans ce pays jusqu'à Pâques. Theophan., p. 198.]

[Note 845: Qui vero in Græciam antea missi erant, nihil plane

dignum memoratu gesserunt, nullo in isthmum impetu facto, sed ne

Thermopylas quidem initio trangressi, quod illas Romanoram

præsidia insedissent. Agath., _Hist._, V. p. 170.]

L'isthme étroit qui sépare la presqu'île de Thrace du continent était

anciennement intercepté par un mur bas, aisément franchissable au moyen

d'échelles, et qui ressemblait assez, dit Procope, à une clôture de

jardin[846]. Justinien avait remplacé cet ouvrage inutile et ridicule

par un rempart formidable. Le nouveau mur, muni d'un fossé à berges

escarpées, se composait de deux galeries crénelées placées l'une sur

l'autre, dont la première était voûtée et à l'épreuve des plus lourds

projectiles, de sorte qu'il opposait à l'ennemi sur tout son front une

double rangée de soldats et de machines de guerre. Deux môles

puissamment fortifiés, auxquels la mer servait de ceinture, le

protégeaient à ses extrémités[847]. Les Coutrigours trouvèrent derrière

ce rempart une petite armée bien disciplinée et un jeune général plein

de génie, Germain, fils de Dorothæus, l'élève et l'enfant adoptif de

Justinien[848]. Tous les efforts des barbares pour enlever l'obstacle de

vive force restèrent sans succès; plusieurs fois ils battirent en brèche

les galeries, plusieurs fois ils en tentèrent l'escalade et furent

toujours repoussés avec de grandes pertes. Les surprises ne leur

réussirent pas mieux que les assauts, tant l'active sollicitude du

général allait de pair avec la constance du soldat. Il y avait de quoi

désespérer; mais le courage revenait aux Huns lorsqu'ils songeaient à

ces villes opulentes enrichies par le commerce du monde, Aphrodisias,

Cibéris, Callipolis, Sestos[849], dont il leur faudrait abandonner la

dépouille, et ils résolurent de tout essayer plutôt que de renoncer à

une pareille bonne fortune.

[Note 846: Perinde enim tenuem humilemque fecerant, quasi hortum,

alicubi temere positum, maceria cingerent... Procop., _Ædif._, IV.

10.]

[Note 847: Supra pinnas eductus fornix concameratam porticum

efficit, ac muri defensores tegit. Alter pinnarum ordo fornici

superpositus, dimicationem duplicat oppugnatoribus. Deinde in

utraque muri extremitate, ubi mare illiditur, ac reciprocando

subsidit, aggeres sive moles, ut appellant, molitus est, qui in

æquor longe procurrunt, et muro continentes, de altitudine cum

ipso certant. Exteriorem ejusdem fossam purgavit, plurimaque humo

egesta, latiorem multo fecit et altiorem. Præterea militares

numeros in his longis muris locavit, Barbaris omnibus arcendis

pares, si qua Cherronesi pars tentaretur. Procop., _Ædif._, IV,

10.]

[Note 848: Dorothæus était un brave général qui, après s'être

signalé par des actions d'éclat, était mort en Sicile à la suite

de Bélisaire: l'empereur avait pris soin de son fils et l'avait

fait élever près de lui. Germain était né à Bederiana en Illyrie,

dans le voisinage de Tauresium, patrie de Justinien.]

[Note 849: On peut voir sur le commerce et la richesse de ces

villes ce qu'en dit Procope dans son _Traité des Édifices_, l. IV,

ch. 10.]

Un moyen se présenta à leur esprit, c'était de tourner un des môles par

mer et d'attaquer la muraille tout à la fois à revers et sur son front.

La chose ainsi décidée, ils se mirent à ramasser dans la campagne tout

ce qu'ils purent trouver de roseaux et de bois pour construire une

flotte. Choisissant les plus fortes tiges de roseaux, ils les

réunissaient par des liens afin d'en former des claies, qui étaient

ensuite assujetties à trois traverses de bois, placées une à chaque

bout, et la troisième au milieu. Trois ou quatre de ces claies amarrées

ensemble composaient un radeau capable de soutenir quatre hommes[850].

La partie antérieure du radeau s'amincissait et se recourbait en manière

de proue pour mieux fendre l'eau; deux rames étaient attachées à chacun

de ses flancs, et une pelle posée à l'arrière lui servait de gouvernail.

Les interstices des roseaux étaient soigneusement bouchés avec de la

laine et du menu jonc, pour empêcher l'eau de s'y introduire[851]. Tels

furent les navires imaginés par les Huns. Ils en construisirent environ

cent cinquante, qu'ils transportèrent sur le golfe de Mélas, qui baigne

la côté occidentale de la Chersonèse, puis par une nuit bien noire ils

les mirent à flot et y embarquèrent six cents hommes armés de toutes

pièces[852]. Ils espéraient tourner le môle sans bruit et surprendre à

leur débarquement les défenseurs du rempart endormis ou oisifs, mais ils

avaient compté sans la vigilance de Germain. Le général avait tout

deviné. Tandis qu'ils fabriquaient leur flotte de roseaux, il faisait

venir la sienne, de grands et solides navires, de tous les ports de

l'Hellespont, et la cachait dans l'anse formée entre le rivage et le

môle[853].

[Note 850: Arundinibus itaque quam plurimis collectis, quæ et

longæ admodum et quam maxime firmæ crassæque essent, iisque inter

se coaptatis, et restibus lanaque carpta colligatis, crates

complures confecerunt; tum vero perticis in longum porrectis

tanquam jugis ac transtris transversim super injectis, non

perpetua serie, sed tantum circa extrema ipsaque media cratium,

majoribusque vinculis eas circumligatas inter se committebant,

valde arcte compressas..... Agath., _Hist._, V, p. 167.]

[Note 851: Ut vero navigationi aptiores essent, anteriores earum

partes in proræ speciem leniter circumducentes atque

recurvantes... _Id., ibid._]

[Note 852: Istius modi itaque naviculas minimum centum

quinquaginta construxerant, quas latenter mari immittunt, circa

occidentale littus... Ingressi eas viri sexcenti optime armati...

Agath., _Hist._, V. p. 167.]

[Note 853: Quæ cum Germanus rescivisset... naves et bipuppes, sub

interiorem mari protensum angulum veluti in insidiis applicans

occultavit, ne eminus prospici possent. _Id., ibid._]

La flotte des Huns s'avança d'abord en mer à grand renfort de rames, par

une marche lente et saccadée: les vagues se jouaient de ces corbeilles

légères qu'elles élevaient et abaissaient sans cesse, tandis que les

rameurs luttaient péniblement contre les courants qui les entraînaient à

la dérive. Elle approchait cependant et avait déjà dépassé le môle,

quand les galères romaines, se démasquant, fondirent de toutes parts sur

elle. Le premier choc fut si violent, qu'une partie des barbares tomba

de prime saut à la mer; les autres se cramponnèrent aux roseaux pour ne

pas culbuter[854]; nul d'entre eux ne resta assez ferme sur ses pieds

pour tenir une arme, porter ou parer un coup. Semblables à des tours

mouvantes, les trirèmes passaient et repassaient au milieu des radeaux,

les faisant chavirer par leur choc ou les abîmant sous leur carène.

Comme les barbares étaient hors de la portée de l'épée, les légionnaires

se servaient de longues piques pour les atteindre; on les perçait, on

les assommait, on les tirait avec des crocs comme des poissons pris dans

une nasse. Pour terminer le combat, les Romains se mirent à couper les

liens des roseaux au moyen de harpons tranchants et à détruire les

assemblages des claies, de sorte que les Huns furent tous engloutis

jusqu'au dernier[855]. Germain voulut compléter sa victoire navale par

une sortie dans laquelle il força le camp barbare; mais, emporté par son

ardeur, il s'exposa trop et reçut à la cuisse un coup de flèche qui le

blessa mortellement[856]. L'armée romaine perdit en lui un de ses chefs

les plus aimés, l'empire sa plus chère espérance: ce fut la consolation

que les Coutrigours rapportèrent de leur défaite.

[Note 854: Violentius in arundineas naviculas irruunt.. ita ut

vectores subsistere in iis tuto non possent, sed alii in fluctus

excussi perirent, alii in iis necessario considerent... Agath., V,

p. 168.]

[Note 855: Falcatos harpagones restibus illis, quibus arundines

erant colligatæ imminentes, dissecuerunt ex ordine universas et

compagem dissoluerunt. Agath., _Hist._, V, p. 108.]

[Note 856: Sagitta femur ictus est. _Id., loc. cit._]

Zabergan n'avait plus qu'à partir; il reprit le chemin du Danube,

traînant dans ses bagages une armée de captifs plus nombreuse que ses

soldats. C'étaient des habitants des villes, des femmes, des enfants,

des vieillards de Thrace, de Macédoine, de Thessalie, de la campagne de

Constantinople, qu'il avait enlevés pour trafiquer de leur rançon. Il

fit annoncer partout que les prisonniers qui n'auraient pas été rachetés

par leurs familles seraient mis à mort sous un court délai. L'empereur

les racheta des deniers publics, et on l'en blâma[857]. Que n'eût-on pas

dit s'il eût fourni à Zabergan un prétexte pour exécuter ses menaces et

frapper des têtes qui appartenaient en grande partie aux familles nobles

de ces provinces! Le roi hun se montra coulant dans la négociation,

parce qu'il apprit qu'une flottille de vaisseaux à deux poupes se

dirigeait vers le Danube pour lui en fermer le passage: il demanda et

obtint la paix. Il trouva d'ailleurs à son arrivée aux bords du Don de

quoi satisfaire son humeur belliqueuse. Pendant son absence, Sandilkh

avait pris une revanche terrible, et la guerre recommença entre les

Outigours et les Coutrigours, plus sanglante, plus implacable que

jamais. L'un des deux peuples devait périr infailliblement par les mains

de l'autre[858], si une troisième nation hunnique, arrivant sur ces

entrefaites, ne se fût chargée de le sauver en les asservissant tous les

deux.

[Note 857: Imperator tantum auri eis misit quantum redimendis

captivis suffecturum censebat.... Hoc autem civibus urbis regiæ

parum nobile esse videbatur, imo turpe atque illiberale. Agath.,

_Hist._, V, p. 170.]

[Note 858: Eo calamitatis hunnicæ istæ nationes sunt redactæ, ut

si aliqua adhuc eorum pars reliqua sit, sparsim aliis inserviat,

et ab illis appellationem acceptait. _Id._, V, _in fin._]

Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe · 第 20 / 27 题