[Note 886:
..... Stratosque tapetas
Fronte terunt, longisque implent spatiosa capillis
Atria...
Coripp., _Laud. Just. min._, III, 202.]
Le poëte ajoute que l'orateur de l'ambassade ayant entonné, comme de
coutume, les louanges du peuple avar, «ce peuple innombrable et
invincible, roi des régions intérieures du monde, conquérant de l'Altaï,
terreur de la Perse, et dont l'armée, s'il la réunissait, suffirait pour
boire les eaux de l'Hèbre jusqu'à la dernière goutte[887],» Justin
l'arrêta par ces paroles: «Tu me racontes là, jeune homme, des choses
que nous ne croyons guère, et auxquelles tu n'as ajouté foi que sur de
vains bruits, si tant est que tu y croies toi-même. Ce sont des rêves ou
des mensonges que tu me débites. Cesse de me vanter des fugitifs,
épargne-moi la gloire d'une tourbe exilée qui cherche en vain une
patrie. Quel puissant royaume aurait-elle subjugué, elle qui n'a pas su
se défendre elle-même[888]?» Il est très-probable, quoique l'histoire ne
le dise pas, que ces mots ou d'autres, d'une égale amertume, furent
prononcés par Justin, car ils étaient dans son caractère et dans le rôle
qu'il s'était donné. Toutefois nous laisserons là le poëte pour nous en
tenir strictement à la version des historiens.
[Note 887:
Crudus et asper Avar dictis sic cœpit acerbis:
Rex Avarum Cagan debellans intima mundi,
Famosos stravit magna virtute tyrannos,
Innumeros populos, et fortia regna subegit.....
Cujus Threïcium potis est exercitus Hebrum
Exhausto siccare lacu, fluviumque bibendo
Nudare.....
_Ibid._, V. 274.]
[Note 888:
Quid profugos laudas? Famaque attollis inani
Extorrem populum? quæ fortia regna subegit?
Effera gens Avarum proprias defendere terras
Non potuit, sedesque suas fugitiva reliquit.
Tu velut ignarus falsis rumoribus audes
Vana loqui, turpique dolo nova somnia fingis.....
Coripp., _Laud., Justin., min._, V. 268.]
Suivant ceux-ci, Targite, dans un discours dont la feinte modération ne
déguisait ni l'arrogance, ni les intentions ironiques, rappelait à
l'empereur que, tenant la puissance impériale des mains de son père
(c'est ainsi qu'il désignait Justinien), son premier devoir était de
remplir les obligations de ce père vis-à-vis de fidèles alliés, et de
faire mieux encore pour bien prouver sa reconnaissance[889]. Les Avars
étaient les bons amis de son père; mais s'ils avaient reçu de lui
beaucoup, ils lui avaient beaucoup donné. En premier lieu, ils n'avaient
point pillé ses provinces, pouvant le faire impunément; en second lieu,
ils avaient empêché les autres de les piller. Il existait des peuples
dont l'habitude était autrefois de dévaster la Thrace chaque année et
qui ne l'avaient plus fait. Pourquoi? Parce qu'ils savaient que les
Avars, amis et alliés des Romains, n'étaient pas d'humeur à le
souffrir[890]. «Nous venons ici, ajouta Targite, bien convaincus que tu
seras avec nous comme était ton père, et mieux encore, afin que notre
amitié pour toi soit aussi plus vive: mais sache bien ceci: c'est que
notre chef ne sera ton ami qu'autant que tu lui feras des présents
convenables, et qu'il dépend de toi, par la façon dont tu le traiteras,
de dissiper toute pensée qui pourrait lui venir de prendre les armes
contre toi[891].» Ce discours assurément était d'une insolence extrême.
Justin aurait pu y répondre sans phrases par les embarras qu'il aurait
suscités au kba-kan, et qui eussent plus vivement piqué celui-ci que la
déclamation la plus injurieuse: Justin préféra le procédé contraire.
«Oui, répondit-il aux ambassadeurs, je ferai pour vous plus que n'a fait
mon père, en rabattant votre outrecuidance et vous ramenant à de plus
sages conseils; car apprenez de moi que celui qui arrête l'insensé
courant à sa perte, et lui rend la raison, est plus son ami que celui
qui se prête à ses caprices pour le perdre[892]. Allez-vous-en avec cet
avis amical, qui vous fera vivre tranquilles et saufs dans vos
campements, si vous le suivez, et au lieu de l'argent que vous espériez
remporter d'ici, remportez-en une crainte salutaire. Nous n'avons point
besoin de votre assistance, et vous ne recevrez rien de nous que ce que
nous daignerons vous accorder comme prix de vos services ou récompense
de votre sujétion à l'empire, dont vous êtes les esclaves[893].» C'était
la rupture de toutes relations avec les Avars. Justin était-il en mesure
d'en garantir les suites? Il n'y avait pas même songé. Les ambassadeurs
partirent exhalant leur colère par des menaces; mais leur maître, non
moins irrité, ne fit point paraître la sienne: il ne déclara point
l'alliance rompue, il ne dit mot; Baïan voulait conserver le droit
d'invoquer dans l'occasion les traités conclus avec Justinien, les
engagements solennels des Romains, et prolonger la guerre sourde qu'il
faisait à l'empire sous le manteau de l'amitié.
[Note 889: Oportet, ô Imperator, te hæredem imperii paterni,
paternos amicos in tutam fidem, tutelamque suscipere, et æque ac
ille eos beneficiis augere... Menand., _Exc. leg._, p. 101.]
[Note 890: Metuebant enim Avarorum potentiam qui amicitiam
colebant cum Romanis. _Id., ibid._]
[Note 891: Ut illi movere contra Romanos arma in mentem non
veniat. Menand., _Exc. leg._, p. 101.]
[Note 892: Qui enim hominum, in exitium voluntarium ruentium,
turbatos affectus cohibet, et obedientes rationi facit,
beneficentior est eo qui... Menand., _Exc. leg._, p. 103.]
[Note 893: Neque quidquam a nobis accipietis, nisi quantum nobis
visum fuerit, idque tanquam auctoramentum servitutis non quoddam
tributi genus. Menand., _Exc. leg._, p. 103.]
D'ailleurs Baïan était préoccupé d'une affaire plus importante encore à
ses yeux. D'un côté, il voyait l'inimitié des Lombards et des Gépides,
ses voisins sur le Danube, s'exaspérer graduellement et marcher vers une
catastrophe prochaine; d'un autre côté, il n'ignorait pas le projet des
Lombards de se jeter quelque jour à l'improviste sur l'Italie, projet
qu'arrêtait seule la crainte inspirée par Narsès, qui, après avoir
achevé la conquête de ce pays, le gardait avec vigilance et fermeté. Des
campements avars, où il se tenait en observation, Baïan épiait
attentivement l'une ou l'autre occasion, ou plutôt toutes les deux à la
fois, et ce fut précisément Justin qui se chargea de les lui offrir.
Narsès, coupable entre tous d'avoir illustré le règne de Justinien,
était également entre tous l'objet de la haine du nouvel empereur et de
sa femme. On avait, commencé par le dénigrer, par se moquer de son âge
(il était plus que nonagénaire): puis on provoqua des plaintes des
Italiens, et l'empereur lui adressa de vertes remontrances tant sur les
rigueurs de son administration que sur l'argent que coûtait son
armée[894]. Ces reproches avaient un caractère personnel que l'empereur
s'étudiait à rendre blessant. Le vieux général réfuta avec calme tous
les griefs, et démontra la nécessité de conserver en Italie une armée
d'occupation qui maintînt dans l'obéissance le reste des Goths et les
partisans des Goths, et empêchât d'autres barbares (les Lombards
particulièrement) de se ruer en deçà des Alpes. Sa modération ne fit
qu'enhardir ses ennemis; on parla de le destituer, et l'impératrice
Sophie, ajoutant une insulte de femme à l'injustice de la souveraine,
envoya à Narsès une quenouille et un fuseau, lui faisant dire qu'il vînt
prendre l'intendance des travaux de ses femmes et laissât la guerre aux
hommes. Narsès, comme on sait, était eunuque, et cette grossière injure
lui causa une douleur poignante. «Allez, répondit-il au messager, et
dites à votre maîtresse que je lui prépare une fusée qu'elle et les
Romains ne démêleront pas facilement[895].» Quittant à l'instant sa
charge, il se retira dans la ville de Naples, en dépit des prières des
Italiens et des supplications de son armée. L'histoire ajoute que dans
un aveugle emportement il fit remettre au roi des Lombards quelques
fruits et du vin d'Italie avec ces mots: «Tu peux venir[896]!» Ce
dernier trait, dont on aimerait à douter, ne serait-il pas vrai, sa
retraite en disait autant.
[Note 894: Paul. Diac, _Hist. Lang._, II. 5, 11.--Fredeg.
_Epist._, 65.--Anast., in Joan., III.--Const. Porph., _Adm. Imp._,
27.--Marius Av.--Aimon, III, 10.]
[Note 895: Talem se eidem telam orditurum, qualem ipsa dum viveret
deponere non posset. Paul. Diac. _Hist. Lang._, II, 5.]
[Note 896: Ad Italiam cunctis refertam divitiis, possidendam
venirent. Paul. Diac., _Hist. Lang._, II. 5.]
L'heure des Lombards était donc arrivée, et Alboïn, leur roi, fit ses
dispositions pour un prompt départ. Pourtant une chose le retenait en
Pannonie, la haine de son peuple contre les Gépides, et son propre
ressentiment, contre leur roi Cunimond[897], fils de ce Thorisin qui
avait été un ennemi si acharné des Lombards. S'en aller comme un fugitif
sans avoir assouvi sa vengeance, et laisser derrière soi des terres sur
lesquelles les Gépides ne manqueraient pas de se jeter, bravant la rage
impuissante des Lombards et profitant de leurs dépouilles, c'était un
parti qu'Alboïn, au dernier moment, ne se sentit pas le courage de
prendre. On a prétendu avec assez de probabilité que les aiguillons de
l'amour se mêlaient dans le cœur du barbare à ceux de la vengeance;
qu'épris de la belle Rosemonde, fille de Cunimond, il l'avait enlevée
autrefois pour en faire sa maîtresse ou sa femme, mais que Rosemonde,
échappée à la captivité, s'était réfugiée près de son père[898]; or
Alboïn avait juré de la reprendre et de l'emmener avec lui en Italie. En
proie à ces anxiétés, il songea à se servir des Avars, qui se trouvaient
là tout à propos pour l'assister, et il envoya en grande pompe une
ambassade à leur kha-kan. Les ambassadeurs lombards avaient pour mission
principale de mettre les Avars en communauté de sentiment avec eux, en
les piquant d'honneur et leur rappelant tous les mauvais procédés des
Gépides et des Romains à leur égard. «Si les Lombards sont animés d'un
vif désir de guerre contre les Gépides, dirent-ils à Baïan, c'est qu'ils
veulent affaiblir l'empereur Justin, ennemi mortel des Avars, qui leur a
retiré leur pension et les traite avec ignominie[899]. Que les Avars se
joignent aux Lombards, et les Gépides seront infailliblement exterminés;
alors les richesses ainsi que les terres de ce peuple leur
appartiendront à chacun par moitié. Plus tard, les Avars, maîtres de la
Scythie entière, passeront une vie tranquille et heureuse; rien ne leur
sera plus facile que d'occuper la Thrace, de ravager toutes les
provinces grecques, et d'aller même jusqu'à Byzance[900].» Ils
ajoutèrent que si les Avars consentaient à une alliance, il leur fallait
se hâter pour empêcher les Romains de les prévenir; qu'ils pouvaient
bien compter au reste que l'empire était pour eux un implacable ennemi,
qui les poursuivrait dans tous les coins du monde et n'épargnerait rien
pour les détruire. Les ambassadeurs s'attendaient avoir Baïan accueillir
avec empressement ces ouvertures, et se jeter à corps perdu dans une
alliance qui lui annonçait tant d'avantages; mais il n'en fut point
ainsi. Baïan les écouta froidement[901], et parut faire peu de cas de
leurs propositions: «il ne voyait pas clairement, disait-il, ce que son
peuple y gagnerait.» Tantôt il déclarait qu'il ne pouvait pas entrer
dans cette guerre, tantôt il confessait qu'il le pouvait, mais qu'il ne
le voulait pas[902]. Il les ballotta ainsi pendant longtemps, et quand
il vit leur impatience de conclure arrivée à son terme, il feignit de
céder avec répugnance et proposa ceci: 1º que les Lombards lui
abandonnassent immédiatement la dixième partie de tout le bétail qu'ils
possédaient, 2º qu'ils lui assurassent en cas de victoire la moitié des
dépouilles et la totalité du territoire appartenant aux Gépides[903].
Ces deux conditions furent reportées à Alboïn, qui ne les examina
seulement pas; il eût tout donné, son royaume, les enfants de son
premier mariage et lui-même, pour voir la Gépidie détruite, Cunimond
sous ses pieds et Rosemonde en son pouvoir? Cunimond effrayé envoya à
Constantinople des avis et des demandes de secours; mais Justin ne
comprit pas quel intérêt l'empire avait à défendre les Gépides dans la
circonstance présente: il promit tout et ne tint rien. La guerre ne fut
pas longue. Pris en face par les Lombards, en flanc par les Avars, les
Gépides furent rompus, dispersés, repris et accablés partiellement[904].
Les Lombards ne firent point de quartier, et si les vaincus trouvèrent
quelque compassion, ce fut auprès des Avars, qui n'étaient pourtant
point leurs frères de race, et qui épargnèrent cette population
infortunée, en la réunissant dans quelques villages où elle fut tenue en
état de servitude[905]. Des Huns avaient donc reconquis l'ancienne
Hunnie, et Baïan tout joyeux planta sa tente aux lieux où s'élevait,
cent ans auparavant, le palais d'Attila. Alboïn, non moins joyeux,
partit pour l'Italie avec la belle Rosemonde, qu'il avait retrouvée
parmi les captifs, et le crâne de Cunimond, qu'il fit nettoyer et
enchâsser pour lui servir de coupe à boire dans les festins[906].
[Note 897: Alboïn, Ἀλβούιος.--Cunimundus, Cunicmundus.
Κονιμοῦνδος.]
[Note 898: Ille autem in amorem incidit puellæ cujusdam filiæ
Cunimundi Gepidorum regis. Theophyl. Sim., VI, 10.]
[Note 899: Neque tam ardenti studio in Gepidas bello ferri, nisi
ut Justinum labefacereat, regem omnium Avaris inimicissimum.
Menand., _Exc. leg._, p. 140.]
[Note 900: Inde facile illis fore, Thraciam occupare et Bysantium
usque ferri. Menand., _ub. sup._]
[Note 901: Visus est eos parvi facere. Menand., _Exc. leg._, p.
111.]
[Note 902: Et modo se non posse, modo posse jactabat sed nolle.
_Id., ibid._]
[Note 903: Non alia conditione quam si decimam partem quadrupedum
quæ tunc temporis apud Longobardos essent confestim acciperet; si
superiores evaderent, dimidium manupiarum et tota Gepidarum regio,
ejus juri cederet. Menand., _l. c._]
[Note 904: Langobardi victores effecti sunt, tanta in Gepidas ira
sævientes, ut eos ad internecionem usque delerent. Paul. Diac.,
Hist. Lang., I. 27.]
[Note 905: Gepidarum vero genus est ita diminutum, ut ex illo jam
tempore ultra non habuerint regem, sed universi, qui superesse
bello poterant, usque hodie Hunnis, eorum patriam possidentibus,
duro imperio subjecti gemunt. Paul. Diac., _Hist. Lang._, I,
27.--Cf., Theophyl., l. VI, c. 10.]
[Note 906: In eo prælio Alboïn Cunimundum occidit, caputque illius
sublatum ad bibendum ex eo poculum fecit. Paul. Diac., _Hist.
Lang._, I, 27.]
Baïan ne fut pas plus tôt installé dans la Hunnie, qui reprit avec lui
son ancien nom, que les Romains le virent arriver chez eux. Les Gépides
possédaient, comme on sait, sur la rive droite du Danube et dans cette
langue de terre située entre la Drave et la Save, qu'on appelait la
presqu'île sirmienne, plusieurs cantons qu'ils avaient conquis à
différentes époques sur les Lombards ou sur les Goths, et ils avaient
même enlevé Sirmium aux Romains. Baïan se prétendait le maître de ces
cantons et de la ville, attendu qu'ils avaient appartenu aux Gépides, et
qu'en outre les Lombards les lui avaient cédés; mais Sirmium n'était
déjà plus à sa disposition. Au plus fort de la guerre, les provinciaux
pannoniens qui formaient la population de la ville, et les soldats
gépides qui la gardaient, s'entendirent pour ouvrir leurs portes aux
troupes romaines, et Sirmium rentra sous les lois de l'empire. Or Baïan
n'avait rien de plus à cœur que de reprendre sa ville, comme il disait,
et d'en chasser les Romains, qui la lui avaient enlevée injustement. Il
essaya de s'en emparer par surprise, mais il fut repoussé dans un combat
où le duc Bonus, qui commandait la place, reçut une blessure après avoir
vigoureusement battu l'armée assiégeante. Suivant son habitude quand il
avait le dessous, Baïan décampa, et on le croyait déjà loin, lorsqu'un
des habitants, placé en vedette dons une sorte d'observatoire qui
dominait les bains publics, aperçut des cavaliers qui s'avançaient à
toute bride dans la campagne[907]. L'alerte fut donnée, la garnison prit
les armes; mais on reconnut bientôt à leurs signaux que c'étaient des
parlementaires qui venaient conférer avec le commandant. Bonus voulait
se rendre à la conférence, malgré sa blessure qui le retenait au lit;
son médecin, nommé Théodore, s'y opposa nettement[908], et ce furent des
officiers et quelques citoyens notables qui se rendirent auprès des
parlementaires, en dehors des portes. Le kha-kan, disaient ceux-ci, se
tenait à quelque distance de là, et ils devaient servir d'intermédiaires
entre le commandant et lui. Ne voyant pas le duc Bonus arriver, ils
demandèrent ce qu'il était devenu, et comme on n'osa pas leur dire qu'il
était blessé, de peur d'enfler leur confiance, ils soupçonnèrent
davantage, ils le crurent mort; appuyant avec d'autant plus de chaleur
sur la nécessité de sa présence, ils protestèrent qu'ils n'avaient
mission de traiter qu'avec lui[909].
[Note 907: Nonnulli ex his qui Sirmii erant, ad summum fastigium
balnei, quod populi usui erat relictum, ad speculandos homines, ut
moris est, ascenderunt. Hi per speculam caput exerentes et
circumspicientes... Menand., _Exc. leg._, p. 112.]
[Note 908: Decumbebat enim ex vulnere, neque illi per Theodorum
medicum licebat exire, et hostibus coram se sistere. _Id., ibid._]
[Note 909: Sed hostes ubi viderunt, alios, qui, de pace
disceptarent, venire, suspicati sunt ducem periisse; itatque
colloquium coram eo fieri velle dixerunt. Menand., _Exc. leg._, p.
112.]
La situation devenait difficile. Théodore, qui était citoyen de Sirmium,
où il occupait un rang distingué, après avoir mûrement réfléchi, pensa
qu'il pouvait garantir la vie de Bonus sans compromettre la sûreté de sa
patrie: il appliqua un baume puissant sur la blessure, la banda
fortement, et fit placer le général à cheval[910]. Les Avars en
l'apercevant se trouvèrent passablement désappointés. La conférence
commença. Les Huns exposèrent leur prétention sur la propriété de
Sirmium, et demandèrent en outre l'extradition d'un chef gépide appelé
Ousdibade, celui-là même probablement qui venait de livrer la ville aux
Romains. Leurs raisons se résumaient ainsi: «Tout Gépide nous appartient
comme esclave, de même que toute chose possédée par les Gépides nous
appartient en propriété.» Ils s'exhalèrent ensuite en plaintes sur
l'injustice de l'empereur envers de si bons amis, qui ne désiraient que
deux choses: vivre en paix et le servir. Bonus déclina toute espèce
d'examen de leurs propositions; il était chargé, disait-il, de défendre
Sirmium et nullement de faire un traité; toutefois il consentirait
volontiers à faire passer leurs ambassadeurs sur le territoire romain,
s'ils voulaient s'adresser à l'empereur. Baïan, à qui cette réponse fut
portée, la trouva juste et raisonnable; mais il ajouta qu'il était fort
embarrassé de ce que penseraient de lui les peuples qu'il avait traînés
à la guerre. «J'ai honte, disait-il, de m'en retourner sans avoir rien
fait et sans rien remporter que je puisse faire voir comme un gain de
cette campagne[911]. Envoyez-moi quelques présents de peu de valeur,
afin que je ne paraisse pas avoir essuyé inutilement les fatigues de
cette expédition, car à mon départ je n'ai rien pris avec moi, et si
vous ne me venez en aide pour mon honneur, je ne partirai pas
d'ici[912].» Cette demande, qui peut nous paraître étrange, l'était
beaucoup moins dans l'idée des barbares d'Asie. Ne rien rapporter d'une
course était bien pis qu'avoir été battu en sauvant son butin, et Baïan,
qui voulait renouer ses négociations avec les Romains, tenait à prouver
que les Romains avaient fait vers lui le premier pas. Ce qui est
certain, c'est que les Sirmiens présents à la conférence,
particulièrement l'évêque de la ville, trouvèrent la demande de Baïan
fort sensée et l'appuyèrent près du duc Bonus; Baïan d'ailleurs, fort
modéré dans ses prétentions, ne réclamait qu'une coupe d'argent, une
petite somme en or et un habit à la scythique[913]. Bonus et son conseil
n'osèrent rien prendre sur eux. «Les Romains, fut-il répondu au kha-kan,
avaient un maître prompt à s'irriter et dont il fallait attendre les
ordres[914]; de plus, ni Bonus ni les siens n'avaient avec eux autre
chose que ce qui était nécessaire dans un camp, leurs armes et leurs
habits, et assurément le kha-kan ne leur conseillerait pas de se
déshonorer en livrant leurs armes.»--«Si l'empereur veut t'obliger en te
faisant des présents, dit encore Bonus, j'en serai heureux pour mon
compte; j'exécuterai ses ordres avec empressement, et je m'efforcerai
d'être agréable à un serviteur et ami de mon seigneur.» Baïan accueillit
ces excuses avec des invectives et des menaces, et jura qu'il ferait le
dégât sur les terres de l'empire. «Eh bien donc! répliqua Bonus,
l'empire te châtiera.[915]» A quelque temps de là, dix mille Coutrigours
firent irruption dans la Dalmatie[916], qu'ils mirent à feu et à sang,
et dont ils occupèrent plusieurs cantons. Le kha-kan protesta que
c'était sans son aveu, et qu'il n'était pas responsable de ce que
faisaient ces peuples turbulents; en effet, comme s'il eût été
complétement étranger à ce qui venait de se passer, il envoya une
ambassade pacifique à Constantinople.
[Note 910: Tunc Theodorus qui, quod publice intererat præcipue
spectabat..... vulnere unguento illito, ei auctor fuit ut extra
urbem progrederetur... Menand., _ub. sup._]
[Note 911: Recta quidem cum et justa dixisse Baïainus censuit; sed
hæc subjecit: Sane ego propter gentes quæ me ad bellum secutæ
sunt, verecundia ducor, et me pudet, nulla re effecta, recedere...
Menand., _Exc. leg._, p. 113.]
[Note 912: Parva munuscula ad me mittite: etenim e Scythia huc
transmittens nihil quicquam mecum extuli, et mihi impossibile est,
si nihil rei quod me juvet percepero, hinc excedere... Menand.,
_ibid._]
[Note 913: Solum unam pateram ex argento factam, et modicum auri,
præter hæc togulam scythicam...... Menand., _Exc. leg._, p. 113.]
[Note 914: Eum formidamus... _Id., ibid._]
[Note 915: Sed persuasum habere, fore ut istæ excursiones his, qui
in eas immitterentur, non bene verterent... Menand., p. 114.]
[Note 916: Baïanus jussit dena millia Cutrigurorum qui dicebantur
Hunni trajicere Savum et vastare Dalmatiam... Menand., _loc.
laud._]
L'expédition des Coutrigours avait inspiré au kha-kan la prétention la
plus extraordinaire qu'il eût encore mise en avant dans ses
négociations: il eut l'idée de réclamer l'arriéré des pensions payées
autrefois par Justinien aux Coutrigours et aux Outigours, arriéré qui
lui appartenait d'après le système qu'il appliquait aux Gépides. Les
Coutrigours et les Outigours étant devenus ses esclaves, leurs créances
sur l'empire romain étaient tombées dans son domaine, il en était
propriétaire, et il les réclamait à ce titre. Suivaient les demandes
relatives à Sirmium et à l'extradition du Gépide Ousdibade[917]. Le
discours que fit à ce sujet Targite, l'orateur ordinaire des députations
avares, était conçu dans une forme si curieuse, que nous croyons devoir
le reproduire ici au moins en partie. «Empereur, dit à Justin le noble
Hun, je suis ici de la part de ton fils, qui m'a envoyé, car tu es
vraiment le père de Baïan, notre maître; aussi n'ai-je point douté que
tu ne marques ton affection paternelle à ton fils en lui rendant ce qui
lui appartient. Quand tu nous auras restitué ce qui nous revient, tu le
posséderas encore par cela seulement que nous le tiendrons[918]. Eh
bien! lui feras-tu abandon de ce qui lui est dû? En le faisant, tu
n'avantageras ni un étranger ni un ennemi; la chose restituée ne
changera pas de mains, puisqu'elle te reviendra par ton fils[919].
Seulement il faut que tu consentes de bonne grâce aux demandes que je
suis chargé de te faire.»
[Note 917: Avarorum dux misit Targitium, qui una cum Vitaliano
interprete imperatori denunciaret, ut Sirmium et pecunias, quas
Cutriguri et Utiguri a Justiniano accipere soliti erant, quia
utramque gentem subegerat, illi traderet: Usdibadam quoque
Gepidam, dicebat enim et Gepidas omnes in suum jus, dominiumque
venisse, qui eos devicerat. Menand., _Excerp., leg._, p. 154.]
[Note 918: O Imperator, adsum a tuo filio missus: tu enim vere
pater es Baïani, ejus, qui apud nos dominatur. Ea res fecit, ut
crederem te affectum paternum exhibiturum esse filio, in eo quod
reddes ea, quæ filii sunt; cum enim nostra tenuerimus, mox nostra
quoque, quæ tua sunt, tenebis. Menand., _ibid._, p. 155.]
[Note 919: Num igitur illi sua præmia præbueris? Quod si feceris,
ea non in extraneum, neque in hostem contuleris, neque earum
mutabitur dominum. Menand., _Exc. leg._, p. 155.]
Je ne sais si Baïan comptait beaucoup sur l'effet de pareils
syllogismes; au moins procura-t-il à Justin II une magnifique occasion
pour une de ces harangues où le neveu de Justinien déployait sa fermeté
patriotique beaucoup mieux que sur les champs de bataille. Le duc Bonus
reçut une verte réprimande pour avoir laissé passer les ambassadeurs
sans ordre de l'empereur, et puis Justin crut tout fini. Il n'en était
point ainsi: Baïan armait à force, et l'empereur, dont la puissance
reculait en Italie devant les Lombards, et qui s'était aliéné par ses
manières hautaines les Perses et les Sarrasins, n'avait point de troupes
à lui opposer. Obligé de reprendre lui-même les négociations malgré tout
l'éclat qu'il venait de faire, il envoya sur les lieux Tibère, un de ses
généraux, pour traiter avec le kha-kan l'affaire de Sirmium. Il fut
impossible de s'entendre. Tibère, à propos de la cession de quelques
cantons de la Pannonie, avait demandé comme otages les enfants de
plusieurs nobles avars; le kha-kan exigea la même chose des Romains.
C'était trop de honte, et Tibère préféra recourir aux armes. Il osa
tenir la campagne avec des recrues, et fut battu; on dit qu'il suffit
presque des cris des barbares et du tintamarre de leurs cymbales pour
mettre en fuite ces levées tumultuaires. Il fallut se résigner à traiter
à tout prix, rendre au kha-kan sa pension avec l'arriéré[920], et signer
une convention dans laquelle pourtant Sirmium resta aux Romains, Baïan,
contre toute attente, n'ayant plus insisté pour l'avoir. Un convoi
partit pour Constantinople à l'effet de toucher les sommes dues au
kha-kan ainsi que les cadeaux que l'empereur y devait ajouter, mais
l'annonce de ce convoi mit les voleurs en éveil. Une troupe de ces
bandits, qui, sous le nom de Scamares, infestaient le voisinage de
l'Hémus, où ils avaient leurs repaires, se posta sur la route qu'il
devait suivre au retour, mit l'escorte en déroute, et enleva les
chevaux, les voitures et tout ce qu'elles contenaient[921]. Justin fit
courir après les voleurs, et dut restituer à Baïan ce qui lui avait été
enlevé, sous peine de passer pour complice du vol aux yeux des Avars.
Tel était le déluge de misères et d'ignominies que cet insensé faisait
pleuvoir sur le monde romain.
[Note 920: Ut Sirmium et pecunias, quas Cutriguri et Utiguri a
Justiniano accipere soliti erant, quia utramque gentem subegerat,
illi traderet. Menand., _Exc. leg._, p. 154.]
[Note 921: Scamares vulgo in iis locis dicti, ex insidiis illis
vim fecerunt, et equos, argentum et reliquam suppellectilem
eripuerunt; quapropter legationem ad Tiberium miserunt quæ rapta
repeteret. Menand., p. 114.--Cf. Theophan., p. 367.--Il a été déjà
question des _Scamares_ dont Mundus, fils d'Attila, s'était fait
proclamer roi.]
En effet, les tristes événements de la Pannonie n'étaient qu'un épisode
de la ruine universelle qui s'étendait sur l'empire. Le roi de Perse
Chosroès envahissait l'Asie-Mineure et la Syrie; les Lombards
conquéraient l'Italie; la vie romaine s'en allait de toutes parts. Sous
le poids de ces désastres qui faisaient la condamnation de son orgueil,
la faible intelligence de Justin s'égara; il devint fou. En proie à des
accès de démence furieuse, il ne voyait plus que des ennemis, il voulait
tuer tout ce qui l'approchait; puis, revenu à lui, il demandait pardon à
tout le monde en versant des torrents de larmes. Cet homme présomptueux,
qui devait éclipser tous les empereurs, se sentit enfin incapable de
gouverner et prit pour régent, sous le nom de césar, Tibère, ce général
qui venait d'échouer fatalement contre les Avars, mais dont les talents
militaires, le caractère généreux et la vie irréprochable promettaient
aux Romains la réparation de leurs maux. Tibère-César releva l'empire en
Asie par la défaite de Chosroès, et aida Rome à se garantir des
Lombards. Proclamé auguste en 578, à la mort de Justin, il continua ce
qu'il avait commencé comme césar. S'il ne fit pas davantage, ce fut plus
la faute de sa fortune que la sienne; Tibère serait grand dans
l'histoire, s'il eût été toujours heureux[922].
[Note 922: Menand., _Exc. leg._, p. 118.--Theophyl. Sim., III, 11,
12. Evagr., V, 12, 13.--Zonar., XIV, t. II, p. 70 et
seqq.--Theophan., _Chronogr._, p. 208 et seqq.--_Chron. Pasch._,
p. 376.--Greg. Tur., _Hist. Franc._, IV, 39, V, 20.--_Hist.
Misc._, XVI, XVII, ap. Murat., I, p. 111, 112.--Anast., p.
70.--Niceph. Call., XVII, 39, 50.--Codren., t. I, p. 390, 391.]
Tandis que les Ouar-Khouni prenaient racine au centre de l'Europe sous
le nom emprunté d'Avars, leurs anciens maîtres les Turks, se rapprochant
graduellement des contrées occidentales, se mettaient en relation avec
les Romains. Devenus possesseurs des contrées qui forment aujourd'hui le
Turkestan, et se trouvant voisins, c'est-à-dire ennemis de la Perse, ils
comprirent qu'ils avaient intérêt de s'allier aux Romains, et cette
ambassade de reproches et de menaces adressée à Justinien par le
seigneur des sept climats aboutit, sous Justin II et Tibère, à une
alliance offensive contre Chosroès. A la faveur des rapports politiques
se nouèrent des rapports commerciaux entre les deux nations; des
marchands et même des curieux, suivant les ambassades envoyées dans
l'empire, visitèrent Constantinople, et les historiens nous disent que
vers la fin du VIe siècle, cette ville renfermait un grand nombre de
Turks dans ses murs[923]. Toutefois, malgré l'empressement de ce peuple
et les marques de son amitié intéressée, il garda longue rancune au
gouvernement roman de sa conduite passée à l'égard des Ouar-Khouni. Si
les Turks à ce sujet dissimulaient prudemment leur pensée dans la grande
métropole dont la richesse aiguillonnait leur convoitise en les
émerveillant, ils ne craignirent pas d'ouvrir leur cœur plus d'une fois
aux Romans qu'ils tenaient en leur pouvoir chez eux, et que leur
sincérité brutale dut inquiéter à plus d'un titre. Tibère en 580 ayant
envoyé une ambassade au grand kha-kan pour lui faire part de son
avénement au trône impérial et en même temps obtenir de lui quelques
secours contre la Perse, il s'engagea entre l'ambassadeur Valentinus et
Turxanth, personnage important, chef d'une des huit tribus dont se
composait alors la fédération turke, une conversation relative aux
Ouar-Khouni, et dans laquelle se déploya librement toute la haine que
les hommes de cette race portaient aux Romains. Lorsque Valentinus,
après les compliments d'usage, vint à lui parler des secours que
l'empereur espérait de sa nation, Turxanth l'interrompit par un geste de
colère et s'écria: «Vous êtes donc toujours ces Romains qui ont dix
langues pour un seul mensonge![924]» et mettant ses dix doigts dans sa
bouche, puis les retirant avec précipitation, il continua:
[Note 923: In urbe imperatoria... Menand., _Exc., leg._, p. 161.]
[Note 924: Num vos estis illi Romani, qui decem quidem linguis,
sed una fraude utimini? Menand., _Exc. leg._, p. 162.]
«Oui, c'est ainsi que vous donnez et retirez votre parole, trompant
tantôt moi, tantôt mes esclaves. Toutes les nations ont éprouvé tour à
tour vos séductions et vos tromperies, et quand l'une d'elles, pour vous
plaire, s'est jetée dans le péril, vous l'y laissez. Et vous-mêmes, qui
vous appelez ambassadeurs, que venez-vous faire chez moi, sinon essayer
de m'abuser par des fourberies? Aussi vais-je fondre sur votre pays à
l'instant, et ne croyez pas à de vains mots de ma part: un Turk n'a
jamais menti... Celui qui règne chez vous recevra la peine de sa
perfidie, lui qui se prétend mon ami et qui s'est fait l'allié des
Ouar-Khouni, ces fugitifs soustraits à la domination de mes esclaves.
Que ces Ouar-Khouni se montrent à moi, qu'ils osent attendre ma
cavalerie, et au seul aspect de nos fouets ils rentreront dans les
entrailles de la terre[925]! Ce n'est pas avec nos épées que nous
exterminerons cette race d'esclaves, nous l'écraserons comme de viles
fourmis sous le sabot de nos chevaux[926]. C'est sur quoi vous pouvez
compter par rapport aux Ouar-Khouni.
[Note 925: Si meum equitatum conspexerint, flagellum in eos
immissum aufugient, et in interiora terræ se abdent. _Id., ibid._]
[Note 926: Si consistere ausi fuerint, cædentur, ut par est, non
gladiis, sed formicarum instar conterentur unguibus equitatus
nostri. Menand., _Exc. leg._, p. 161.]
«Mais vous-mêmes, ô Romains, pourquoi vos ambassadeurs viennent-ils
toujours me trouver par le Caucase avec des peines infinies? Ils disent
que de Byzance ici, il n'y a point d'autre chemin qu'ils puissent
prendre, mais ce n'est que pour me tromper, et afin que la difficulté
des lieux me fasse perdre l'envie de les attaquer au centre de leur
empire. Je sais pourtant très-exactement où coule le Dniéper; je sais de
même quel pays arrosent le Danube et l'Hèbre, ces fleuves que les
Ouar-Kouni, nos esclaves, ont passé pour envahir vos terres; je n'ignore
pas non plus quelles sont vos forces, car toute la terre m'obéit depuis
les contrées où naît le soleil jusqu'aux barrières de l'Occident[927].»
[Note 927: Vos autem Romani, quid est, quod legati, quos ad me
mittitis, per Caucasum iter instituunt, et dicitis alio iter non
esse? Sed tamen ego eximie scio, qua Danapris fluvius, qua Ister,
qua Hebrus fluit et labitur, qua transierunt in Romanorum ditionem
Varchonitæ servi nostri, ut ipsam invaderent: neque ego sum
nescius vestrarum virium. Omnis enim terra, quæ a primis solis
radiis incipit, quæque solis occidentis finibus terminatur, mihi
paret, et subest. Menand., _ub. sup._]
On le voit, l'empire romain était prédestiné à sa ruine du côté de
l'Orient, et il faut savoir gré aux césars de Byzance d'avoir retardé si
longtemps cette catastrophe pour le salut de la civilisation. Tous ces
barbares qu'envoyait par myriades la Haute-Asie, vraie matrice des
nations, en possédaient pour ainsi dire la carte et la statistique. Les
Turks et les Tartares marquaient déjà leurs étapes de Samarcand et de
Boukhara au Danube et au Bosphore.
Cependant le kha-kan Baïan semblait avoir oublié ses prétentions sur
Sirmium, il n'en parlait plus et vivait en bonne intelligence avec le
commandant romain de cette ville et avec celui de Singidon. Il
s'occupait, disait-il, de constructions dans lesquelles il se modelait
sur les Romains, et il demanda à l'empereur des ouvriers pour se bâtir
des bains chauds. Tibère lui en envoya, et dans le nombre d'habiles
charpentiers; mais à peine furent-ils arrivés, que Baïan, changeant
d'idée ou plutôt révélant son idée véritable, voulut leur faire
construire un pont sur le Danube[928]. Un pareil travail était long,
difficile, et devait déplaire sans nul doute aux Romains, qui
l'empêcheraient aisément au moyen de leurs navires: ces considérations
le frappèrent, et il sentit le besoin d'avoir aussi sa flotte. On fit
main basse, par son ordre, sur tous les gros bateaux qu'on put trouver
dans la Haute-Pannonie, de quelque forme qu'ils fussent, et l'on en prit
beaucoup, que les charpentiers romains transformèrent tant bien que mal
en vaisseaux de guerre, en les élargissant, les haussant ou les
allongeant. Il sortit de ce travail une flotte grossière et fort mal
équipée, mais capable de contenir beaucoup de soldats. Des captifs
romains servirent d'instructeurs pour former les rameurs à la manœuvre;
puis le kha-kan fit descendre cette flotte jusqu'à Singidon, avec ordre
de remonter à l'embouchure de la Save, entre Singidon et Sirmium, le
tout sous les apparences les plus pacifiques. Lui-même, pendant qu'on
équipait ses navires, fit passer une armée de terre dans la presqu'île
sirmienne, et il se trouvait déjà campé dans une forte position, sur la
Save, en face de Sirmium, quand son armée navale le rejoignit. Cette
coïncidence, comme on le pense bien, jeta l'alarme dans toutes les
villes de la Pannonie[929], et ce fut bien pis quand on vit le kha-kan
installer le long de la rivière les escouades d'ouvriers qui lui avaient
construit sa flotte, et y commencer un pont de bateaux. Aux explications
que lui demanda le gouverneur de Singidon, qui avait la surveillance
militaire de toute cette zone, Baïan répondît qu'il travaillait pour les
Romains autant que pour lui, en joignant les deux rives de la Save; que
le pont qu'il voulait construire permettrait d'envoyer rapidement des
troupes contre les Slovènes, qui, traversant le Bas-Danube, venaient de
ravager affreusement la Mésie et la Pannonie: c'était, ajoutait-il, de
concert avec l'empereur qu'il allait châtier ces brigands[930]; lui-même
avait d'ailleurs des injures personnelles à venger sur eux, car ils
avaient tué ses ambassadeurs. Le gouverneur de Singidon, qui n'avait
point entendu parler d'un pareil concert pour une guerre pareille,
déclara qu'il ne laisserait pas continuer le pont sans un ordre formel
de l'empereur. «Qu'à cela ne tienne, dit Baïan, j'irai moi-même à
Constantinople[931]»; mais en attendant, et pour ne point interrompre
des travaux de si grande urgence, il offrit de jurer par ce qu'il y
avait de plus sacré au monde, par ses dieux et par le Dieu des Romains,
qu'il n'avait aucune mauvaise intention[932] et n'entreprendrait rien
contre ce _chaudron_: c'est ainsi qu'il appelait habituellement la ville
de Sirmium[933], soit pour la déprécier et faire croire qu'il en faisait
peu de cas, soit que cette place, située sur la Save, et en partie dans
un îlot, présentât par sa forme arrondie quelque ressemblance avec une
chaudière.
[Note 928: Chaganus a Tiberio fabros petiit qui sibi balneas
ædificarent; iis missis, pontem in Danubio struere coegit
artifices, ut flumen citra periculum trajicere, et romanas
provincias populari posset. Zonar., _Annal._, t. II, p. 73.]
[Note 929: Hoc conspecto, qui in urbibus in ea parte sitis
habitabant, cum suis rebus a proditione timerent, vehementer sunt
conturbati. Menand., _Exc. leg._, p. 112.]
[Note 930: Non ut quidquam mali machinaretur pontem struere
respondebat, sed ut contra Sclavinos expeditionem susciperet; inde
sibi in animo esse, multis ad trajectionem ab imperatore Romanorum
impetratis navibus rursus Istrum trajicere. Menand., _l. cit._]
[Note 931: Se, transmisso Sao, Romam iturum... Menand., _Exc.
leg._, p. 128.]
[Note 932: Adjecit, se per ea, quæ et apud Romanos et Avaros
sanctissima habentur, paratum jurare, nullum damnum cogitare aut
Romanis, aut oppido Sirmio inferre. Menand., _ibid._]
[Note 933: Pro una minime celebri urbe, magis, pro una olla (ea
enim dictione dudum usus fuerat...). Menand., p. 130.]
Tout en protestant que son pont était imaginé dans l'intérêt des Romains
plus encore que dans le sien, le kha-kan ajoutait froidement qu'un seul
trait décoché sur ses travailleurs serait considéré par lui comme une
déclaration de guerre, et qu'il rendrait alors attaque pour
attaque[934]. La question ainsi posée parut grave au gouverneur de
Singidon et à son conseil d'officiers, qui en délibérèrent. Il fut
décidé que l'on attendrait les ordres de l'empereur avant de rien faire,
et que puisque le kha-kan offrait de jurer qu'il n'entreprendrait rien
contre Sirmium, on ferait bien de recevoir son serment comme une
garantie, la seule qu'on pût espérer en ce moment. La chose étant ainsi
résolue, le gouverneur fit savoir à Baïan qu'il était prêt à l'entendre
jurer, comme il l'avait proposé lui-même. On choisit pour cette étrange
solennité un lieu situé hors de la ville, parce que Baïan ne
s'aventurait guère dans des murailles romaines, et à l'heure marquée, le
gouverneur, accompagné de l'évêque de Singidon, qui faisait porter avec
lui le livre des saintes Écritures, se trouva au rendez-vous. Pour que
l'acte qui allait se passer reçût plus d'éclat du concours des
assistants, le gouverneur et l'évêque se firent suivre, selon toute
apparence, par un nombreux cortége d'officiers, de notables habitants et
de prêtres. Baïan arriva de son côté, et alors commença une scène
vraiment horrible, et qui fait voir à quel degré effrayant ces barbares
de l'Asie poussaient l'impiété, outrageant à la face du monde et pour le
plus mince intérêt, toutes lois divines et humaines.
[Note 934: Quod si quis Romanorum andeat vel unum telum injicere
in eos qui ponti ædificando manum admovent... _Id., l. c._]
En présence de sa suite, composée de nobles avars et probablement aussi
de chamans, Baïan s'avança dans l'intervalle qui le séparait des
Romains, et, tirant son épée, dont il leva la pointe vers le ciel[935],
il prononça à haute voix et de manière à être entendu des deux partis
les paroles suivantes: «Si, en bâtissant un pont, sur la Save je fais
une chose qui puisse nuire aux Romains, et si c'est là mon intention,
que Baïan périsse, que tous les Avars périssent jusqu'au dernier; que le
ciel tombe sur eux; que le feu qui est le dieu du ciel, tombe sur eux;
que les sommets des montagnes et les forêts tombent sur eux; que la Save
sorte de son lit et les submerge![936]» Après avoir prêté ce serment,
qui était celui de sa religion, il garda un moment le silence, pais il
dit: «Maintenant, Romains, je veux jurer à votre manière,» et il demanda
ce que les Romains avaient de plus sacré, de plus inviolable, et par
quoi ils ne crussent pas pouvoir se parjurer sans attirer sur eux la
malédiction du ciel; ce furent ses propres paroles, au témoignage des
historiens[937]. L'évêque de Singidon alla prendre alors à l'endroit où
on l'avait déposé le livre des Écritures, dans lequel étaient contenus
les saints Évangiles, et le présenta ouvert au kha-kan. Baïan, qui
s'était rassis après son serment, se lève de son siége, s'avance comme
en tremblant, et, recevant le livre avec les signes du plus profond
respect, il s'agenouille et dit: «Je jure, au nom du Dieu qui a proféré
les paroles contenues dans ce saint livre, que tout ce que j'ai avancé
est vrai, et que telle est ma pensée[938].» Comme il avait parlé d'aller
de sa personne à Constantinople pour conférer avec l'empereur, il
s'excusa d'avoir changé d'avis, demandant qu'on y fît passer du moins
ses ambassadeurs. Le gouverneur de Singidon s'en chargea. Pendant le
délai qu'exigèrent les pourparlers et la sombre solennité qui en fut la
suite, Baïan avait poussé ses travaux avec une activité incroyable, et
le pont avançait rapidement.
[Note 935: Avarico ritu, jusjurandum in hunc modum præstitit: ense
educto et in altum sublato... Menand., _Exc. leg._, p. 128.]
[Note 936: Sibi et Avarorum genti dira est imprecatus, si quid
mali comminisceratur Romanis, in eo quod pontem super Sao flumine
facere susceperat; ut ipse et universa gens ad internecionem usque
periret, cœlum ex alto super ipsis, et ignis Deus, qui in cœlo
est, rueret, sylvæ et montes casu et ruina illos obtererent, Saüs
fluvius superscaturiens eos submergeret... Menand., _Exc. leg._,
p. 128.]
[Note 937: Nunc ego, inquit, jusjurandum romanum volo jurare. Tum
quæsivit ex ipsis, quid esset, quod sanctum, quod religiosum
ducerent, per quod jurantes si fallerent, Dei iram minime
evitaturos crederent. _Id., ibid._]
[Note 938: Qui in Singidone urbe summam sacrorum potestatem
habebat, statim sancta Biblia quæ in medio continebant
sacro-sancta Evangelia, protulit: et ille quidem occultans ea quæ
mente volvebat, multo cum tremore et magna cum reverentia præ se
ferens ea suscipere, procedit ex cathedra, tum alacri et prompto
animo in genua provolutus: Juro, inquit, secundum proferentem, in
verba, quæ habentur in sacris chartis, me in nullo eorum, quæ
prolata sunt, mentiri et fallere. Menand., _Exc. leg._, p. 128.]
L'ambassade n'entretint guère l'empereur que de la nécessite de prévenir
les brigandages futurs des Slovènes par une bonne répression, et, pour
cela, d'envoyer une flotte romaine qui, réunie à la flotte du kha-kan,
transporterait les troupes avares; elle glissa légèrement sur tout ce
qui concernait le pont de la Save, dont la construction fort innocente
ne pouvait, disaient les ambassadeurs, offusquer l'amitié des Romains.
L'embarras de l'empereur, qui connaissait déjà toute l'affaire, n'était
pas moindre que celui de son gouverneur de Singidon; car le kha-kan
avait là son armée toute prête, tandis que l'armée romaine, qui se
battait en Orient, où elle soutenait glorieusement la guerre contre les
Perses, ne pouvait rien en Occident. Que faire en de telles
conjonctures? L'esprit de l'empereur flottait indécis. Il prit un détour
et répondit que pour son compte il remettait à un autre temps le devoir
de châtier les Slovènes et qu'il s'en chargeait; «mais vous, Avars,
ajouta-t-il, pourquoi vous jeter dans une entreprise difficile, quand
vos ennemis les Turks se rassemblent, en force autour de la Chersonèse
taurique[939]? Vous devez savoir qu'ils ne vous oublient pas, et ils
choisiront peut-être le moment où vous serez engagés en Slavie pour se
jeter sur vous et vous détruire.» Les ambassadeurs ne crurent point à ce
que leur disait Tibère; ils le remercièrent néanmoins de ses avis et
partirent[940].
[Note 939: Sed tunc temporis non opportunum esse Avaris eam
expeditionem suscipere, quia Turci Chersonem cum exercitu
obsidebant... Itaque commodius illis esse supersedere et differre
expeditionem in aliud tempus. Menand., _Exc. leg._, p. 129.]
[Note 940: Hæc non latebat Avarorum legatum e re nata ab
Imperatore conficta..... Legatus visus est persuaderi. _Id., l.
c._]
Ils n'étaient encore qu'à peu de journées de Constantinople, quand une
seconde ambassade y entrait. Celle-ci, conduite par un certain Solakh,
était partie des bords de la Save, immédiatement après l'achèvement du
pont: elle n'avait plus rien à ménager et ne ménagea rien. «Empereur,
dit Solakh à Tibère, je crois inutile de t'annoncer que les deux rives
de la Save sont aujourd'hui jointes par un pont: tu le sais aussi bien
que moi, et il est inconvenant de vouloir apprendre aux gens ce qu'ils
savent déjà[941]. Sirmium est perdue; les Avars l'assiégent, et la Save
interceptée n'y peut plus porter les vivres dont les habitants ont le
plus pressant besoin, à moins pourtant que tu n'aies une armée assez
forte pour percer la nôtre, arriver à notre pont et le détruire. Mais
fais mieux, crois-moi, renonce à cette mauvaise ville, à ce chaudron
qui ne vaut pas le sang que tu verserais pour le conserver[942].
Écoute-moi, empereur: on ne nous ôtera jamais de la tête que les Romains
ne tiennent à la paix vis-à-vis de notre kha-kan que parce que leurs
troupes sont occupées contre les Perses, et qu'une fois débarrassés de
cette dernière guerre ils nous en feront une qui sera rude, car ils
disposeront alors de toutes leurs forces. Eh bien! dans ce cas, nous
autres Avars, nous aurons dans Sirmium un rempart pour nous couvrir et
une porte pour entrer chez vous sans qu'un grand fleuve et les
difficultés d'une longue route nous gênent dans nos opérations. Notre
kha-kan jouit à la vérité des présents que l'empereur lui octroie tous
les ans; mais on aurait beau nager dans l'abondance de toutes choses,
avoir de l'or, de l'argent et des habits de soie: la vie est encore plus
précieuse et mérite la préférence de nos soins[943]. Le kha-kan fait
toutes ces réflexions, ô empereur, et trouve dans le passé de quoi se
justifier. On lui dit que les Romains, dans les mêmes lieux, par les
mêmes moyens, avec l'appât des mêmes largesses et de traités semblables,
ont attiré successivement un grand nombre de nations, mais qu'ils ont si
bien pris leur temps pour les attaquer, qu'il n'en est pas une seule
qu'ils n'aient détruite. Le kha-kan te déclare ceci: Ni présents, ni
protestations, ni promesses, ni menaces, ne pourront me faire désister
de mon entreprise. Je tiens Sirmium des Gépides; Sirmium sera à moi
ainsi que la presqu'île sirmienne, que je peuplerai de mes sujets.»
Tibère à ces paroles s'écria comme frappé d'une douleur mortelle: «Et
moi, par ce Dieu que votre kha-kan a pris à témoin pour s'en jouer, ce
Dieu qui le punira, je déclare qu'il n'aura pas Sirmium, et que
j'aimerais mieux lui donner une de mes deux filles que de lui céder
jamais cette place.[944]»
[Note 941: Ponte junctum fluvium Saüm, supervacuum existimo
affirmare: manifesta enim is qui probe scienti narrat,
vituperatione dignus est. Menand., _Exc. leg._, p. 130.]
[Note 942: Itaque imperator consultius faceret, si pro una minime
celebri urbe, magis pro una olla a bello in Avaros et Avarorum
Chaganum gerendo abstineret. Menand., _Exc. leg._, p. 130.]
[Note 943: Frui quidam Chaganum donis, quæ singulis annis accipit
ab imperatore, sed etiam si suppetant opes, et facultates, aurum,
argentum et plurima serica vestis, vita et salus quæ longe cæteris
rebus est potior, magis his omnibus est paranda. Menand., _ub.
sup._]
[Note 944: Hæc Imperatorem valde perturbarunt, et graviter ejus
mentem ira dolori immixta perculerunt... Potius unam ex filiabus,
quas duas habeo, illi desponderem, quam Sirmium oppidum volens
traderem. Menand., _Exc. leg._, p. 131.]
Une guerre bien inégale commença. Les officiers romains, à force de
battre le pays, réunirent une armée de recrues qui tint pourtant la
campagne. Sirmium se ravitailla, et les troupes romaines, retranchées
dans deux petites îles de la Save nommées Casia et Carbonaria, gênèrent
beaucoup les opérations du siége, qui traîna en longueur. Cependant les
malheureux Sirmiens, redoutant le retour prochain de la famine,
demandaient à grands cris qu'on livrât une bataille décisive, ou qu'on
fît la paix. Baïan profita de ces dispositions pour sonder le général en
chef, nommé Théognis, et l'appeler à une entrevue qui se passa sur la
rive gauche du fleuve. Théognis y vint en bateau, et Baïan à cheval. Le
barbare, après avoir mis pied à terre, s'assit sur un siége d'or qu'on
lui avait préparé au-dessous d'un dais enrichi de pierreries, et l'on
plaça en guise de rempart, devant sa poitrine et son visage, un large
bouclier, dans la crainte probable que les Romains ne se missent à
tirer sur lui par trahison[945], les Romains et les Avars n'étant
éloignés les uns des autres que de la portée de la voix. Quand il fut
temps, les interprètes des Avars, s'avançant dans l'intervalle, crièrent
qu'il y avait trêve[946], et les hérauts romains répondirent par le même
cri. Baïan n'avait rien à dire de nouveau, si ce n'est que, d'après des
avis sûrs qu'il avait reçus, les provisions de Sirmium étaient encore
une fois épuisées; mais Théognis refusa de l'entendre, opposant un refus
péremptoire à toute proposition tant que les Avars ne seraient pas
rentrés dans leur pays, et menaceraient la ville. Les deux
interlocuteurs disputèrent ainsi longtemps et avec vivacité sur la
condition préliminaire posée d'une manière absolue par Théognis, et
celui-ci, s'échauffant outre mesure, finit par dire au kha-kan:
«Retire-toi de devant mes yeux, et prends tes armes!» C'était annoncer
assez clairement qu'il voulait livrer bataille le lendemain[947]; mais
ni le lendemain, ni les deux jours suivants, on ne vit les Romains
quitter leurs lignes. Attendaient-ils eux-mêmes l'attaque des Avars?
Théognis se repentait-il d'un défi jeté dans un accès de colère, et
qu'il n'osa pas soutenir de sang-froid? L'inaction des Romains, quelle
qu'en fût la cause, enhardit les barbares, qui achevèrent de bloquer
Sirmium du côté de la Dalmatie par l'établissement d'un second pont.
[Note 945: Itaque Baïanus advenit, et de equo descendens, in
cathedra aurea quæ illi apposita fuit, sedit sub textili gemmis
adornato, quod illi præparatum fuerat tanquam tectum. Ante pectus
illius et vultum, propugnaculi vice, erat objectum scutum, ne a
Romanis forte confertim in eum tela jaculantibus appeteretur.
Menand., _Exc. leg._, p. 131.]
[Note 946: Hunni interpretes clara voce fidem datam per inducias
pronuntiarunt.... _Id., ibid._]
[Note 947: Ut se ab oculis Romanorum subduceret et arma ad pugnam
capessendam caperet, tanquam crastina die sine ulla dilatione
manus illi secum conserendi potestatem facturus. Menand., p. 132.]
Quelques semaines après l'entrevue dont je viens de parler, on apprit
que cent mille Slovènes, traversant le delta du Danube, s'abattaient sur
la Mésie et la Thrace, et il ne fut pas difficile de deviner la main qui
les avait lancés, en songeant que Baïan était maître de la rive droite
du fleuve dans la petite Scythie. Les envahisseurs semblaient avoir pour
mot d'ordre de détruire plus encore que de piller, et des cris de
détresse partirent de ces provinces, que l'armée de Théognis ne
secourait point. Entre ces cris et ceux des Sirmiens, que la famine
commençait à tourmenter, l'empereur hésitait à faire un choix
douloureux; il le fit enfin, et sacrifia Sirmium. Baïan, qui n'avait
cessé de déclarer qu'il voulait la ville nue, les murailles, et pas
davantage, exigea dans la capitulation que les habitants, qui
sortiraient, laisseraient leurs meubles, même leurs habits; il exigea en
outre que l'empereur lui fît le rappel des trois dernières années de sa
pension, ce qui faisait deux cent quarante mille pièces d'or, à raison
de quatre-vingt mille par année[948]. Enfin, comme il fallait toujours
une nullité dans toutes les conventions que consentait le kha-kan, il
voulut imposer aux Romains l'obligation de trouver dans l'empire et de
lui livrer un transfuge avar qui avait eu commerce avec une de ses
femmes: il ne considérerait, disait-il, la paix comme définitive que
lorsque cette condition aurait été remplie[949]. On s'épuisa à lui
démontrer qu'elle était presque impossible dans un empire aussi vaste
que celui des Romains, où un homme trouvait aisément moyen de se dérober
aux recherches, que d'ailleurs il pouvait se faire que cet homme fût
déjà mort. «Eh bien! s'écria Baïan, jurez-moi du moins de ne le point
cacher, et de me le livrer, mort ou vif, dès qu'il vous tombera sous la
main[950].» Les Romains le jurèrent, et les Avars prirent possession de
Sirmium.
[Note 948: Exegit etiam Chaganus trium præteritorum annorum aurum,
quod non acceperat, et illi Romani solvere solebant, ut armis
abstineret. Erant vero pecuniæ, quæ pro pace unoquoque anno
pendebantur octuagies mille, nummi aurei. Menand., _Exc. leg._, p.
175.]
[Note 949: Præterea unus ex his, qui sub eo militabant, in
Romanorum regiones fugerat, quia dicebatur adulterium cum Baïani
uxore commisisse; hoc significavit Theognidi... Menand., _Exc.
leg._, p. 175.]
[Note 950: Jurent igitur Romani proceres, se requisituros, et si
transfugam repererint, non occultaturos, sed omnino cum in manus
Avarorum monarchæ tradituros, nisi fato functus sit, quod illi
significabunt. Menand., _loc. cit._]