Justinien, empereur.--Jugements contradictoires sur ce prince.--Son
origine, son nom, sa famille.--Éducation de Justinien; son génie
universel, ses passions.--Il épouse la danseuse Théodora.--Commencements
de son règne.--Il entreprend de chasser les Vandales
d'Afrique.--Réapparition des Slaves et des Huns sur le Danube; ils sont
battus par Germain.--Défaite des Slovènes, mort do Khilbudius.--Les
Romains battus pal les Bulgares; Constantius, Acum et Godilas pris au
filet.--Affreux ravages de l'armée hunno-vendo-bulgare dans toute
l'Illyrie.--Justinien reprend les travaux de défense commencés par
Justin; ses prodigieuses constructions en Mésie et en Thrace.--Sourdes
hostilités des Gépides contre l'empire; ils surprennent
Sirmium.--Justinien appelle les Lombards en Pannonie et les oppose aux
Gépides.--Inimitié des deux peuples.--Ils s'envoient un défi à jour
marqué.--Tous les deux réclament l'assistance de l'empereur.--Justinien
donne audience à leurs délégués.--Discours des Lombards.--Discours des
Gépides.--Justinien se décide en faveur des Lombards.--Incident des
Goths Tétraxites.--Leurs ambassadeurs viennent demander un évêque à
l'empereur.--Origine et mœurs de ce peuple.--Révélations de ses
ambassadeurs au sujet des Huns coutrigours et outigours; Justinien suit
leurs conseils.--Ambassade envoyée à Sandilkh roi des
Outigours.--Sandilkh promet d'attaquer les Coutrigours toutes les fois
qu'ils attaqueront les Romains.--Gépides et Lombards se présentent pour
vider leur querelle; une terreur panique s'empare d'eux; leurs armées
s'enfuient au lieu de combattre.
527--548.
L'histoire et le roman ont altéré à qui mieux mieux les traits de cette
grande figure de législateur conquérant, qui domine le VIe siècle et
tend la main en arrière aux Théodose, aux Constantin, aux
Septime-Sévère, aux Adrien. Le roman commença pour Justinien, au sein
de la Grèce du moyen âge, par la légende de Bélisaire aveugle et
mendiant, déjà répandue au XIIe siècle[697]. Quant à l'histoire, elle
fut double pour lui dès son vivant: la même plume haineuse et vénale qui
le louait en public se chargea de le dénigrer en secret, le glorifiant
et le noircissant pour les mêmes actes, faisant de lui, ici un héros et
un ange, là un monstre plus détestable que Néron ou Domitien[698], et
mieux encore, un esprit de ténèbres, un démon incarné sous les traits
d'un homme[699]. Entre ces deux excès de la flatterie et de la
méchanceté, le jugement de la postérité est resté indécis, et par une
tendance assez ordinaire à notre nature, qui préfère la satire au
panégyrique, ceux-là même à qui les actions publiques de Justinien
arrachent une admiration involontaire, s'empressent de la tempérer par
la lecture des _Mémoires secrets_[700]. Nous tâcherons d'écarter ces
nuages, et de montrer ce césar des jours de déclin, tel que l'ont pu
voir les contemporains impartiaux. Sa personnalité remplit tellement
tout son siècle, même quand il n'est plus, qu'on ne saurait l'abstraire
des faits sans les laisser incomplets. D'ailleurs la vie privée des
empereurs romains est un élément nécessaire à l'intelligence du monde
romain. L'éducation de palais, sous les gouvernements héréditaires,
jette trop souvent les princes dans un moule uniforme; en tout cas, elle
tend à les séparer de leurs sujets et de leur temps. Sous un
gouvernement électif, où les caractères arrivent tout trempés à la
souveraine puissance, le prince est presque toujours un des types
saillants de son époque, et on peut étudier en lui comme une image
résumée des sujets. Quelques détails sur Justinien et sa famille
justifieront cette vérité.
[Note 697: Tzetzes, _Chiliad._ III, v. 339, seqq.]
[Note 698: Domitiani et vultum et fortunam refert. Procop., _Hist.
arcan._, 8.]
[Note 699: Ferunt Justiniani matrem narrasse, hunc non Sabbatii
conjugis aut hominum cujuspiam esse sobolem; sed eo gravida
anetquam esset, quamdam dæmonis speciem ad se ventitasse...
Perniciosus dæmon... Procop., _Hist. arcan._, 12.]
[Note 700: Ces _Mémoires secrets_ ou _Anecdotes_ de Procope sont
un libelle que le secrétaire de Bélisaire s'est amusé à composer
contre Bélisaire lui-même, Justinien, Theodora, en un mot contre
tous les personnages au milieu desquels il vivait et auxquels il
n'épargnait pas les flatteries publiques.]
Vers l'an 474, et pendant le règne de l'empereur Léon, étaient arrivés
de Bédériana à Constantinople trois jeunes paysans qui, un bâton à la
main et un savon de poil de chèvre sur l'épaule, avec quelques pains
noirs[701], venaient chercher fortune dans la ville impériale. Comme ils
étaient grands et bien tournés, un recruteur les enrôla dans la milice
du palais[702], où ils firent tous trois leur chemin, moitié par leur
bravoure, moitié par la souplesse et l'habileté de conduite qui
distinguait les montagnards de leur pays. L'un d'eux fut l'empereur
Justin, qui de grade en grade était devenu commandant supérieur de ces
mêmes milices palatines où il avait été simple soldat. A la mort
d'Anastase, l'eunuque grand-chambellan, voulant faire pencher le choix
de l'armée vers une de ses créatures, remit à Justin une grande somme
d'argent pour la distribuer aux soldats: Justin la prit, la distribua,
fut lui-même proclamé auguste[703], et l'on rit beaucoup du tour que le
capitaine des gardes avait joué au grand-chambellan. Quand Justin eut sa
fortune faite, il appela près de lui sa sœur Béglénitza, femme d'un
paysan de Taurésium, nommé Istok, et leur fils Uprauda, qu'il voulut
élever comme sien, car il n'avait point d'enfants[704]. Les trois
campagnards déposèrent en même temps que leur costume illyrien, leurs
noms, qui auraient par trop égayé la haute société de Constantinople; on
leur donna des noms latins sonores, on leur fabriqua même une généalogie
qui les faisait descendre d'une branche de la noble famille des Anicius,
implantée autrefois en Dardanie. En vertu de ce baptême latin,
Béglénitza devint Vigilantia; Istok, Sabbatius; et Uprauda prit ce nom
de Justinianus qu'il a su rendre immortel.
[Note 701: Tres in Illyria nati exercendisque agris assueti
adolescentes... Zimmarchus, Ditybistus et Justinus, pedibus
Bysantium veniunt, rejectis post terga sagis in quibus præter
secundarios panes, nihil eis quod reconderent, ex re domestica
fuit. Procop., _Hist. arcan._, 6.]
[Note 702: Numeris militaribus inscripti ab Imperatore, utpote
egregia corporis forma conspicui, ad regiæ custodiam seliguntur.
_Id., ibid._]
[Note 703: Evagr., IV, 1.--Procop., I, 9.--_Chron. Pasch._, p.
331.--Zon, XIV, t. II, p. 58.--Cedren., t. I, p. 363.]
[Note 704: Biglenitza... Istokus... Uprauda... Theophil. _Vit.
Justinian._]
Le pâtre de l'Hémus n'avait pas reçu dans son enfance une éducation bien
soignée, s'il est vrai, comme le raconte Procope, qu'il ne pouvait
signer son nom qu'à l'aide d'une lame d'or évidée dont il suivait les
traits avec sa plume[705]; en tout cas, il voulut qu'il en fût tout
autrement de son neveu. Le jeune Uprauda reçut les meilleurs maîtres en
toute chose, et les étonna par l'activité insatiable et l'universalité
de son intelligence: éloquence, poésie, droit, théologie, art militaire,
architecture, musique, il voulut tout savoir et sut tout. Devenu
empereur, il travailla lui-même à ces monuments éternels du droit qui
font sa première gloire[706]. Ses rapports au sénat étaient toujours
son ouvrage, et il les improvisait souvent, quoique avec un accent un
peu rude, et qui décelait son origine illyrienne[707]. L'église grecque
chante encore aujourd'hui une des hymnes qu'il composa, et dont il
faisait aussi la musique[708]. Enfin plusieurs monuments de
Constantinople et des provinces furent construits sur ses plans ou
d'après ses avis[709]. Quant à la guerre et à ses accessoires, il en
acquit la théorie et la pratique comme tous les jeunes Romains, soit
dans les camps, soit sur les champs de bataille. Cette éducation ne prit
tout son développement que lorsque Justin fut devenu empereur: Justinien
avait alors trente-cinq ans. Mais au plus fort de cet enfantement de son
génie, une passion plus profonde, plus indomptable encore que celle du
savoir, vint maîtriser son cœur: il s'éprit de la danseuse Théodora, qui
était alors la fable de Constantinople par le désordre de ses mœurs non
moins que par son étonnante beauté. Quelles que fussent les
représentations de sa mère, les refus de son oncle, les prohibitions
mêmes de la loi, qui défendait de tels mariages, les comédiennes ainsi
que les prostituées étant réputées personnes infâmes, avec qui le
mariage était nul, Justinien voulut l'épouser, et son ardente
opiniâtreté fit tout fléchir. Il fallut que le vieux soldat fît lui-même
réformer la loi qui protégeait l'honneur de son nom[710]. Au reste,
malgré les vices de cette femme et les maux que son orgueil, ses
rancunes et son immoralité purent causer à l'empire, on hésite à
condamner sans rémission celui qui l'épousa, quand on voit quel amour
sincère, quel culte fidèle et presque pieux il porta toute sa vie «à la
très-respectable épouse que Dieu lui avait donnée[711];» c'est ainsi
qu'il s'exprime dans une de ses lois. Théodora balançait d'ailleurs ses
grands vices par de grandes qualités: un esprit pénétrant, toujours en
éveil, un jugement sûr, une décision à laquelle Justinien dut au moins
une fois son trône et sa vie[712].
[Note 705: Calamus colore imbutus... huic principi tradebatur in
manum, quam alii prehensantes ducebant, circumagebantque calamum
per quatuor litterarum formas, nempe singulas tabellæ incisuras...
Procop., _Hist. arcan._, 6.]
[Note 706: Legibus præ nimia obscuris multitudine, et manifesta
inter se pugna confusis, admota manu, optima conciliatione sublato
ipsarum dissidio, jus conservavit. Procop., _Ædif., in proœm._]
[Note 707: Quæ sibi scripto respondenda forent, hæc non, uti mos
est, quæstori committebat, sed ut plurimum sumebat sibi
pronuncianda, licet ei barbare sonaret oratio. Procop., _Hist.
arcan._, 14.]
[Note 708: Nicol. Alem. in _Hist. arcan._ Procop., _Not. Edit.
Venet._, 1729; t. II, p. 361.]
[Note 709: Procop., _Ædif._, pass.]
[Note 710: Tum is cum Theodora moliri nuptias aggreditur; nam cum
viris senatoriis (quod prisca lege cautum est) uxorem ducere
meretricem non liceat, ille principem adigit, ad legem nova
constitutione evertendam; et exinde Theodoræ matrimonio jungitur.
Procop., _Hist. arcan._, c. 9.]
[Note 711: Apud nos... participem consilii sumentes eam, quæ a Deo
data est nobis piissimam conjugem. Justinian. _Novell._, 8.]
[Note 712: Lors de la révolte dite _Nicâ_, où Justinien découragé
et prêt à quitter Constantinople, fut soutenu par Théodora et
sauvé par Bélisaire.]
Ce prince était d'une taille au-dessus de la moyenne; il avait les
traits réguliers, le visage coloré, la poitrine large, l'air serein et
gracieux; ses oreilles étaient mobiles, conformation déjà remarquée dans
Domitien, et qui fournit contre le nouvel empereur plus d'une allusion
méchante[713]. On raconte qu'il prenait plaisir à se vêtir à la manière
des Barbares, surtout à celle des Huns. Il menait dans son palais la vie
austère des anachorètes; pendant un carême (c'est lui-même qui nous le
dit, non sans un peu d'ostentation), il ne mangea point de pain, ne but
que de l'eau, et prit pour toute nourriture, de deux jours l'un, un peu
d'herbes sauvages assaisonnées de sel et de vinaigre[714]. Il dormait à
peine quelques heures, et se réveillait au milieu de la nuit pour
travailler aux affaires de l'État et à celles de l'Église, ou parcourir,
en proie à une agitation fébrile, les longues galeries du palais[715].
C'était pendant ces heures d'insomnie et de méditation solitaire qu'il
se familiarisait avec les grands desseins qui germaient dans sa tête, et
qui finirent par lui sembler à lui-même des inspirations de Dieu. Ces
habitudes passablement étranges accréditèrent les fables dans lesquelles
on le peignit comme un démon, un esprit malfaisant qui ne dormait point,
ne mangeait point, et n'avait d'humain que l'apparence[716]. Cette
faculté de doubler ainsi les heures de la vie permit à Justinien, arrivé
tard à l'empire, puisqu'il avait déjà quarante-cinq ans, de faire plus à
lui seul que beaucoup de grands empereurs pris ensemble.
[Note 713: Erat Justinianus imperator tereti facie; pectorosus,
candidus, recalvaster, rotundis oculis, formosus, florido aspectu,
subridens; subcano capite, mento rasus ritu Romanorum, naso
justo... _Chron. Pasch._, p. 375.--Corpore neque procero fuit,
neque pusillo nimis, sed quo staturam justam non excederet... cui
et aures subinde agitarentur. Procop., _Hist. arcan._, 8.]
[Note 714: Sæpe unum atque alterum diem noctemque cibo abstinuit,
præsertim ejus festi pervigiliis, quod Pascha dicimus, quandoque
biduum brevi aqua, et agresti olere victitans... Procop., _Hist.
arcan._, 13.--Justinian., _Novell._, 8, 30.]
[Note 715: Horam somno indulgens, reliquum tempus continuis
terebat deambulationibus. Procop. _ibid._--Et non in vano vigilias
ducimus, sed in hujus modi eas expendimus consilia, pernoctantes,
et noctibus sub æqualitate dierum utentes. Justinian., _Novell._,
8.]
[Note 716: Dirum et furiale caput is videbatur qui nunquam potus,
cibi, vel somni expletus satietate... intempesta nocte regiam
obambulabat... Procop., _Hist. arcan._, 14.]
A peine sur le trône, il commença ce grand ouvrage de législation qui
subsiste depuis tant de siècles, et sert de fanal aux législateurs des
peuples modernes à mesure que ceux-ci se dégagent des ténèbres du moyen
âge. La conception d'un Code unitaire se liait dans son esprit à la
reconstruction du monde romain, dont il colligeait, éclaircissait,
simplifiait les lois en les adaptant au changement des mœurs; puis il
confia aux armes le soin de créer cet empire à qui il avait préparé un
Code.
Si l'on veut bien comprendre Justinien, il faut le saisir à ce moment
solennel où il jette son pays dans la plus héroïque et la plus imprévue
des entreprises, la guerre d'Afrique contre les Vandales, que devait
suivre celle d'Italie contre les Goths, puis une troisième qu'il
méditait en Espagne, et peut-être une quatrième en Gaule, partout enfin
où des dominations barbares s'étaient assises sur les dépouilles de
Rome. Il n'avait point d'armée: il s'en fait une en portant d'abord la
guerre en Perse, où il dicte la paix, et de cette campagne sortent des
généraux capables de tout oser et de tout accomplir, Bélisaire, Narsès
et Germain. Quand il entretient son conseil privé de ses projets sur
l'Afrique, il ne rencontre qu'étonnement, incrédulité et terreur. Ses
ministres les plus complaisants croient lui rendre service en le
combattant. On s'était habitué à considérer l'Afrique comme perdue et
les Vandales comme invincibles; on ne savait plus trop bien ce qu'était
cette ancienne province de l'empire, avec laquelle les rapports même
commerciaux étaient à peu près rompus, puisque le préfet du prétoire
soutint dans le conseil qu'il faudrait plus d'un an pour pouvoir envoyer
un ordre aux armées et en recevoir la réponse. Les soldats, qui se
rappellent peut-être Charybde et Scylla, s'effraient d'une campagne de
mer, et le peuple murmure à l'idée d'une augmentation d'impôts[717].
Resté seul de son avis, Justinien commençait à douter de lui-même, quand
la religion le raffermit. Un évêque arrivé du fond de l'Orient à
Constantinople, lui demande audience et lui parle en ces termes:
«Prince, Dieu qui révèle quelquefois par des songes sa volonté à ses
serviteurs, m'envoie ici, pour te réprimander[718]: «Justinien, m'a-t-il
dit, hésite à délivrer mon Église du joug des Vandales, ces impies
ariens. Que craint-il? Ne sait-il pas que je combattrai pour lui? Qu'il
prenne les armes, et je le ferai maître de toute l'Afrique![719]»
Justinien crut avec bonheur à ce songe, qui répondait à sa pensée:
l'instinct religieux lui rend la foi politique, et, sous cette double
illumination, il ouvre la série des rapides et brillantes campagnes où
l'on vit Constantinople délivrer Rome et reconquérir Carthage. Le reste
des projets qu'avait pu concevoir Justinien demandait plus que la vie
d'un homme, et malheureusement il n'eut pas de successeur. On a dit,
pour rabaisser sa gloire, qu'il devait ses victoires à ses généraux;
mais l'idée et la direction de la guerre, à qui les dut-il sinon à
lui-même? Son règne donna à l'empire quatre généraux comparables à ceux
des beaux temps de Rome, Bélisaire, Narsès et les deux Germain: pareille
bonne fortune n'arrive jamais qu'aux grands rois.
[Note 717: Procop., _Bell. Vand._, I, 10, XI, 24; _Ædif._, VI,
4.--Theophan., _Chronogr._, p. 160.]
[Note 718: Quidam Orientis episcopus alas et animos addidit
imperatori, somnium sibi a Deo immissum asserens... Theophan.,
_Chronogr._, p. 161.]
[Note 719: Cum ipso enim militabo, et Libyæ dominum constituam.
Theophan., _ibid._]
Les barbares de la Slavie et de la Hunnie, qui n'avaient point remué
pendant tout le règne de Justin, reparurent dès qu'il fut mort, comme
pour sonder le nouvel empereur. Choisissant toujours l'hiver pour
franchir le Danube, ils s'élancèrent dans la petite Scythie, et déjà ils
menaçaient la Thrace quand Germain les défit dans une grande
bataille[720]. Trois ans après, ce fut le tour des Slovènes, que le
maître des milices de Thrace, Khilbudius, rejeta sur la rive gauche du
Danube, puis au delà des Carpathes, et il leur fit une rude guerre au
milieu de leurs villages; mais il périt pendant une marche imprudente,
où il se laissa envelopper. Khilbudius était Slave d'origine et
excellent pour les guerres qui se faisaient sur le Danube; sa mort parut
aux Barbares un vrai triomphe et leur rendit toute leur audace[721]. Les
Bulgares ne tardèrent pas à se remettre de la partie; ce fut encore la
même émulation de pillage et de cruautés. Un jour que les Bulgares
battus par les Romains regagnaient à toute bride le Danube, les légions,
revenant joyeuses à leur camp sans beaucoup d'ordre et de prudence,
tombèrent dans une division bulgare que l'on supposait, fort loin. Les
Romains surpris commencèrent à se débander, et furent bientôt en pleine
déroute. Au milieu de ce désordre, les cavaliers ennemis, pénétrant dans
les rangs des fuyards, faisaient la chasse aux officiers, les enlevant
avec leurs filets pour en avoir plus tard rançon. Ils jetèrent ainsi
leurs lacs sur les trois commandants de l'armée romaine qu'ils
réussirent à emmaillotter: c'étaient Constantius, Godilas et Acum[722].
Godilas, encore libre d'une main, trancha les mailles du filet avec son
poignard et s'échappa; les deux autres furent pris. Constantius se
racheta au prix de mille pièces d'or; mais Acum fut emmené en esclavage.
Il était Hun, originaire des colonies mésiennes et converti au
christianisme[723]: l'empereur lui-même l'avait tenu sur les fonts de
baptême. Peut-être ces circonstances bien connues des Bulgares à cause
du grade élevé d'Acum attirèrent-elles sur lui un traitement plus
rigoureux. Sept ans de tranquillité succédèrent à ces brigandages; puis
la guerre recommença en 538, mais plus sérieusement cette fois.
[Note 720: Antæ Sclavenorum accolæ, transito Istro, in Romanorum
fines cum magno exercitu irruperunt. Germanus recens ab Imperatore
creatus magister militum totius Thraciæ, inito cum hostium copiis
prælio, vi illas profligavit, et fere ad internecionem cecidit...
Procop., _Bell. Goth._, III, 40.]
[Note 721: Chilbudium imperator... militari Thraciæ magisterio
ornatum, Istri fluminis custodiæ præfecit, atque operam dare
jussit, ut amnis transitu Barbari in posterum prohiberentur. Post
annos tres... duro certamine inito, Romani multi cecidere, atque
in his militum magister Chilbudius. Procop., _Bell. Goth._, III,
14.]
[Note 722: Constantiam, Acum et Godilam fugientes, soco velut
reste interceperunt Godilas soco sicæ opera rescisso effugit,
Constantius autem una cum Acum vivus comprehensus est. Theophan.,
_Chronogr._, p. 184.]
[Note 723: Acum patria Hunnus, quem e sacro fonte suscepit
Imperator. Thsophan., _ibid._]
Les Barbares avaient bien choisi le moment pour tenter une attaque sur
le nord de l'empire, dont toutes les troupes étaient engagées en Italie.
Le sort même de Bélisaire, bloqué dans les murs de Rome, put sembler
quelque temps compromis; c'est ce qu'avaient pensé les Franks, qui de
l'alliance des Romains venaient de passer à celle des Goths moyennant la
cession de la province narbonnaise[724]. Présentant à tous les peuples
germains la cause des Goths comme celle de la Germanie elle-même, ils
les excitaient à prendre les armes, espérant créer une forte diversion
du côté du Danube. Les Germains, à leur tour, ne manquèrent pas de
stimuler les populations de race différente qui étaient voisines du
fleuve. Ce fut probablement par suite de ces provocations que les Antes,
les Bulgares et les Huns repassèrent leurs limites en 538. Ne trouvant
point d'obstacles à leur marche, ils s'éparpillèrent dans toutes les
directions. Trente-deux châteaux forcés en Illyrie, la Chersonèse de
Thrace envahie, la côte de l'Asie Mineure dévastée par une bande qui
franchit l'Hellespont entre Sestos et Abydos, furent les événements
désastreux de cette guerre[725]. Une autre bande gui s'avança, jusqu'aux
Thermopyles, trouvant le passage fermé d'une muraille, tourna le défilé
par les sentiers de l'Œta, et, se jetant sur l'Achaïe, la ravagea
jusqu'au golfe de Corinthe[726]. Comme une inondation se retire des
ruines qu'elle a faites, les Barbares regagnèrent ensuite leur pays,
repus de carnage, chargés de dépouilles, et maîtres de cent vingt mille
prisonniers romains qui étaient pour eux un butin vivant[727].
[Note 724: Procop., _Bell. Goth._, I, 13.]
[Note 725: Ab Ionio sinu ad ipsa Bysantii suburbia, continenti
cursu, omnia populati, Barbari castella in Illyrico XXXII
ceperunt... Procop., _Bell. Pers._, II, 4; _Ædific._, IV,
11.--Marcellin. Com., _Chron._, ad ann., 538.--Jorn., _Temp.,
Succ._--Theophan., _Chronogr._, p. 185.]
[Note 726: Cum ad Thermopylas manum oppugnandis mœnibus
admovissent, a custodibus fortissime repulsi, dum viarum aufractus
explorant, præter opinionem invenere tramitem quo in montem illic
eminentem evaditur. Procop., _Bell. Pers._, II, 4.]
[Note 727: Cum opulenta præda captivorumque centum ac viginti
millibus domum, obsistente nemine, remigrarunt. Procop., _loc.
cit._]
Justinien désespéré reprit alors le grand travail de défense auquel il
avait coopéré sous le règne de son oncle, et que d'autres besoins lui
avaient fait suspendre. Il le reprit avec une activité que rien ne
ralentit plus. Ce fut une œuvre prodigieuse qui embrassa non-seulement
la rive droite du Danube, et l'intérieur des provinces de Scythie, de
Mésie, de Dardanie et de Thrace, mais, au delà du fleuve, tous les
points importants de la rive gauche qui avaient été abandonnés depuis
deux siècles. Singidon, Viminacium, Bononia, Ratiaria, Noves, en un mot
toutes les grandes places de la Haute et de la Basse-Mésie sortirent de
leurs ruines; toutes furent réparées, beaucoup furent agrandies: de
simples châteaux devinrent des villes, des tours se transformèrent en
citadelles, suivant les besoins de la situation. Sur la rive gauche, les
forts de Constantin et de Maxence furent réoccupés, et la tour qui
servait jadis de tête au pont de Trajan du côté des Barbares, relevée
sous le nom de _tour Théodora_, domina de nouveau les gorges du
fleuve[728]. La petite Scythie, route ordinaire des incursions nomades,
reçut de nombreux ouvrages de défense, tant sur le fleuve que sur la
mer. Il s'y trouvait de vieux châteaux démantelés dont les Slaves
avaient fait leurs repaires[729]; on en délogea ces brigands pour y
replacer des garnisons romaines. Enfin dans l'intérieur du pays, entre
le Danube et l'Hémus, Justinien fortifia tout ce qui était susceptible
de l'être. Il fit construire aussi çà et là de grandes enceintes
crénelées propres à recevoir, en cas d'invasion, les paysans avec leurs
familles et leurs meubles.
[Note 728: Tum quoque Trajanus bina castella imposuit utrique
fluminis ripæ; atque horum quidem alterum, quod in adverso est
continente, _Theodoram_; alterum vero situm in Dacia, vocabulo....
utique latino, _Pontem_ appellarunt... Procop., _Ædific._, IV, 6.]
[Note 729: Arx vetus erat Ulmiton dicta, quæ quoniam Sclavenis
barbaris grassatoribus diu sedem præbuerat, vacabat penitus, nec
jam nisi nomen servabat: tota a fundamentis reædificata, oram
illam ab incursibus et insidiis Sclavenorum liberam reddidit.
Procop., _Ædific._, IV, 7.]
Ces précautions salutaires n'étaient pas prises seulement contre les
Huns et les Slaves; la crainte des Gépides y avait bien sa part. Ce
peuple, longtemps à la solde de l'empire en qualité d'ami, resta fidèle
à l'alliance romaine tant que les Goths, auxquels il servait de
contre-poids, occupèrent la Pannonie. Quand ceux-ci eurent transporté
leurs demeures en Italie, les Gépides voulurent s'emparer des plaines de
la Save, mais ils rencontrèrent l'opposition des Romains, qui
revendiquaient pour eux-mêmes la possession du pays. Ils s'en vengèrent
alors par des hostilités tantôt sourdes, tantôt déclarées. Ce n'était
pas, comme chez beaucoup de peuples germains, la violence franche et
brutale qui caractérisait les relations des Gépides avec leurs voisins;
leur politique avait quelque chose de cauteleux et de sournois, qui
semblait vouloir singer la politique byzantine. Tout en protestant de
leur bonne foi, ils empiétaient chaque jour sur quelque portion des
plaines de la Save; ils se glissèrent même dans les murs de Sirmium,
qu'ils refusèrent ensuite d'évacuer[730]. On connut bientôt aussi leur
participation aux pillages des Slaves et leurs intrigues avec les
Franks. Cette conduite inquiétait à bon droit le gouvernement impérial,
qui, absorbé par la guerre d'Italie, sentait sa faiblesse sur le Danube.
Pour se garantir de ce côté, Justinien fit descendre les Lombards du
plateau de la Bohême, où ils étaient comme en observation, et leur
abandonna, sur la rive droite du Danube, non-seulement l'ancien domaine
des Ostrogoths en Pannonie, mais aussi la partie du Norique qu'avaient
habité les Ruges avant leur passage au delà des Alpes. Il concéda ces
territoires aux Lombards sous les conditions de sujétion politique et de
service militaire attachées au titre de fédéré[731]. C'était une
barrière vivante qu'il voulait placer entre les Gépides et lui. Anastase
avait fait la même chose en petit quelques années auparavant, en
colonisant des Hérules dans les campagnes de Singidon[732]. Cet
expédient, fort usité par le gouvernement romain, ne réussit qu'à demi
cette fois, à cause du caractère des Lombards, réputés féroces et
turbulents entre tous les Germains. Leur nouvelle position ne leur fit
point démentir leur renommée: ce furent assurément de rudes voisins pour
les Gépides, qu'ils étaient chargés de tourmenter, mais ils ne se
montrèrent guère plus doux pour les provinces romaines qu'ils avaient
promis de défendre. La vue de ces riches contrées exerça sur eux une
dangereuse attraction, et Justinien fut bientôt obligé de s'interposer
entre ses sujets et ses hôtes.
[Note 730: Gepædes qui olim urbem Sirmium Daciamque omnem
obtinuerant, ut primum Justinianus Augustus ditioni Gothicæ
regionem illam eripuit, agentes ibi Romanos abduxerunt in
servitutem, et continenter progressi, vim vastitatemque imperio
romano attulerunt. Procop., _Bell. Goth._, III, 33.]
[Note 731: Cum urbem Noricum et Pannoniæ munitiones aliaque loca
Justinianus Langobardis donasset, eam illi ob causam, patriis
sedibus relictis, in adversa Istri ripa consederunt, haud procul a
Gepædibus... Tanquam Romanis conjuncti fœdere... Procop., _Bell.
Goth., l. c._]
[Note 732: Procop., _Bell. Goth._, II, 14; III, 33.]
Toutefois son principal but se trouvait atteint. A force d'attaques,
d'affronts, de provocations de toute sorte, Gépides et Lombards en
vinrent à se haïr d'une de ces haines profondes, implacables, comme il
n'en existe qu'entre voisins et parents. Leurs deux rois, Aldoïn, qui
gouvernait les Lombards, et Thorisin, qui commandait aux Gépides[733],
envenimaient encore la haine nationale par leur inimitié personnelle.
Les choses allèrent à ce point, qu'en l'année 548 les deux peuples,
résolus d'en finir par une guerre à outrance, s'envoyèrent
réciproquement un défi dans la même forme que ceux des combats
singuliers pratiqués entre guerriers germains[734]. Le lieu et le jour
furent convenus pour une bataille dans laquelle une des nations devait
rester sur la place, et le jour fut choisi assez éloigné pour que chaque
parti eût le loisir de mettre sur pied toutes ses forces et de se
procurer des secours au dehors. Le plus puissant des alliés possibles,
celui qui devait jeter le poids le plus lourd dans la balance des
combats, c'était assurément l'empereur des Romains, et ce fut le premier
auquel pensèrent les deux nations, chacune, il est vrai, à sa
manière[735]. Les Lombards, malgré les reproches qu'ils avaient
fréquemment encourus, se croyaient le droit de réclamer l'assistance
directe de l'empire, tandis que les Gépides bornaient leurs prétentions
à obtenir sa neutralité. Chaque peuple se hâta d'envoyer une ambassade à
Constantinople, dans l'intention de prévenir son ennemi et de présenter
d'abord sa cause sous le jour le plus favorable. L'empressement fut tel,
en effet, que les deux ambassades, arrivées en même temps dans la ville
impériale, se trouvèrent avoir demandé audience pour le même jour.
Justinien décida qu'il les entendrait séparément et à des jours
différents[736], mais la première audience fut pour les Lombards. Admis
près du trône où l'empereur siégeait au milieu de sa cour, le chef des
envoyés d'Aldoïn récita ce discours préparé que l'histoire contemporaine
a recueilli:
«Nous ne saurions assez admirer, ô Romains, la stupide insolence des
Gépides, qui, après tant de mal fait à votre empire, viennent vous
proposer de lui en faire encore davantage. C'est avoir une étrange idée
de la facilité de ses voisins que de leur demander assistance lorsqu'on
les a indignement offensés[737]. Réfléchissez seulement à ce qu'est
l'amitié des Gépides; ce sera le meilleur moyen de vous guider
vous-mêmes. Si ce peuple ne s'était montré perfide qu'envers quelque
nation lointaine et peu connue, nous aurions besoin de beaucoup de
paroles et de temps pour vous peindre ses habitudes et sa nature, et il
nous faudrait recourir à des témoignages étrangers; mais, ô Romains,
nous n'invoquerons ici de témoignage que le vôtre: c'est vous qui nous
fournirez un exemple, et un exemple récent[738].
[Note 733: Tunc temporis Thorisinus imperabat Gepædibus; Audoïnus
Langobardis. Θορισίν, Αὐδουῖν. Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]
[Note 734: Belli mutui vehementissima incensi cupidine, proruebant
in pugnam, cui et certa dies præstituta est. _Id., ibid._]
[Note 735: Utrique ab illo (Imperatore) auxilium magnopere
exspectabant. Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]
[Note 736: Utrosque audire statuit Justinianus, non in unum
coactos cœtum, at separate admissos. _Id., loc. laud._]
[Note 737: Vehementer miramur, Imperator, absurdam Gepædum
insolentiam qui, post tot tantasque injurias vestro illatas a se
imperio, nunc etiam dedecus gravissimum vobis imposituri accedunt.
Nam licentiam in vicinos extrema plenam indignitate ii solum
exercent, qui illos arbitrati captu admodum faciles esse, eorumque
bonitate, quos inique violaverunt, abusi, ipsos adeunt. Procop.,
_Bell. Goth._, III, 34.]
[Note 738: Ac si Gepædes perfidiam uni alii cuipiam genti
exhibuissent: nobis... longa oratione, multo tempore, externisque
testimoniis opus esset; jam vero vos ipsi exemplum præbetis
recens. _Id., ibid._]
«A l'époque où les Goths tenaient encore la Pannonie, les Gépides se
renfermaient prudemment dans leurs limites; on ne les voyait point
mettre le pied sur la rive droite du Danube, tant l'épée des Goths leur
faisait peur. Oh! dans ce temps-là ils étaient les fédérés, les bons
amis du peuple romain; tes devanciers, ô empereur, leur envoyèrent
beaucoup d'argent, et toi-même tu as été magnifique à leur égard[739].
Sans doute qu'ils payaient vos bienfaits par de grands services? Par
aucun, ni grand ni petit. Il est vrai qu'ils ne vous faisaient point de
mal; mais comment vous en auraient-ils fait? Vous aviez renoncé à vos
anciens droits sur le territoire qu'ils habitent à la gauche du Danube,
et les Goths les contenaient sur la rive droite! C'est un beau service
en vérité que celui qui provient de l'impuissance de nuire, et on peut
fonder dessus une amitié bien solide[740]!
[Note 739: Tunc fœderati et amicissimi Romanorum; amicitiæ nomine,
cum ab Imperatoribus fato functis congiaria annis singulis
plurima, tum a te æque munifico acceperunt. Procop., _l. c._]
[Note 740: Quis gratum unquam appellet animum, nocendi
impotentiam? Et quæ stabilitas amicitiæ in mero defectu virium ad
peccandum? Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]
«Maintenant voilà les Goths chassés de toute la Pannonie, et vous,
Romains, embarqués dans des guerres lointaines, vous envoyez vos armées
aux extrémités de l'univers. Que font les Gépides? Ils vous attaquent,
ils vous pillent, ils envahissent votre province. Les paroles nous
manquent pour qualifier une pareille scélératesse, qui n'attente pas
seulement à la majesté de votre empire, mais qui viole les lois les plus
saintes de l'amitié et les stipulations de votre alliance[741]. O
empereur, les Gépides t'enlèvent Sirmium, ils traînent les habitants
romains en servitude, ils se vantent de dominer bientôt la Pannonie tout
entière! Comment donc ont-ils gagné les terres dont ils sont maîtres?
Est-ce par des victoires remportées pour vous, ou avec vous, ou contre
vous? Au prix de quelle bataille ce pays leur est-il tombé dans les
mains? C'est peut-être comme un supplément aux subsides que vous leur
avez si longtemps payés pour être vos amis[742].
[Note 741: Ecce enim, ut primum Gepædes, pulsos ex omni Dacia
Gothos, ac vos bello impeditos viderunt, ausi sunt scelesti
undique ditionem vestram invadere: cujus rei indignitatem quis
possit verbis consequi? An non romanum imperium spreverunt? An non
fœderis ac societatis leges violarunt?... Nonne in majestatem
rebellarunt? _Id., ibid._]
[Note 742: In cujus pugnæ præmium illis ea regio cessit? Idque
postquam a vobis crebra stipendia, ut jam ante, a tempore nescimus
quo, pecuniam... acceperunt. Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]
«Non, depuis qu'il existe des hommes, on n'a rien vu de plus impudent
que l'ambassade qu'ils t'adressent, ô empereur[743]! Sachant que nous
leur préparons une rude guerre, ils accourent près de toi; ils se
présenteront devant ton trône, et ils pousseront peut-être l'insolence
jusqu'à te demander des secours contre nous qui sommes tes fidèles.
Peut-être au contraire t'offriront-ils la restitution de ce qu'ils t'ont
volé; dans ce cas, fais honneur de leur bon sens tardif et de leur
repentir aux épées des Lombards prêtes à sortir du fourreau, et daigne
nous en remercier[744]. De deux choses l'une: ou bien ils viennent te
confesser leur repentir, et alors songe que ce repentir est forcé, ou
bien, gardant ce qu'ils t'ont pris, ils viennent te demander encore
davantage, et comprends qu'ils te font la dernière insulte que l'on
puisse adresser à un homme.
[Note 743: Hac porro ipsorum legatione nihil iniquius post homines
natos susceptum est. _Id., ut sup._]
[Note 744: Quod si eo consilio venerunt, ut injuste occupata
restituant; est profecto cur Romani præcipuam ejusmodi pœnitentiæ
et sanioris consilii causam adscribant Langobardis, quorum metu
illi compulsi, sero tandem, invite licet, resipiscunt. _Id.,
ibid._]
«Nous te parlons là dans notre simplicité de barbares, rudement et sans
l'éloquence que mériteraient de si grandes choses. Tu ajouteras à nos
paroles ce qui leur manque, pesant dans ta sagesse les intérêts des
Romains et ceux des Lombards. Tu songeras surtout à ceci: c'est qu'il
est naturel que nous, Lombards et Romains, qui professons également le
culte catholique, nous restions unis contre les Gépides, qui sont
ariens, et par-là encore nos ennemis[745].»
[Note 745: Adjuncta hac aliis omnibus cogitatione, Romanos jure
coïturos nobiscum, qui de Deo sentimus cum ipsis eadem, et Arianis
vel eo nomine adversaturos. Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]
Après ce discours, qui peut donner une idée de l'éloquence germanique au
VIe siècle, les ambassadeurs des Lombards furent congédiés, et ceux des
Gépides ayant été introduits le lendemain, Justinien entendit la
contre-partie de ce qu'il avait entendu la veille. Si le message des
Lombards, rude, acerbe, mais adroit dans sa rusticité, avait eu pour but
de piquer d'honneur les Romains et d'aiguillonner leurs rancunes, celui
des Gépides, non moins adroit dans sa feinte modération, fut calculé
pour mettre en contraste leur esprit de soumission et de paix avec
l'orgueil sauvage de leurs rivaux. «Les Gépides, en adressant cette
ambassade à l'empereur des Romains, venaient demander un juge plutôt
qu'un allié, et il fallait bien qu'ils eussent été attaqués injustement,
puisqu'ils cherchaient un arbitre: le provocateur d'une querelle se
conduirait-il ainsi? Personne au reste ne s'aviserait d'attribuer une
pareille démarche à la peur: on savait trop bien qu'en nombre comme en
vaillance le Gépide était autre chose que le Lombard[746]. Si donc le
premier invoquait dans la circonstance présente l'amitié de l'empereur,
c'était par déférence et respect, et aussi pour lui offrir sa part d'un
triomphe assuré.»--«O César, dirent encore les envoyés de Thorisin, les
Lombards sont pour toi des amis d'hier: les Gépides sont de vieux alliés
éprouvés par le temps. Les Lombards n'ont pour eux qu'une audace
insensée qui les porte à se ruer sur tout ce qui les approche; les
Gépides sont sages et puissants[747]. Vingt fois nous avons voulu te
soumettre nos griefs, les Lombards s'y sont opposés, et maintenant
qu'ils ont amené la guerre au point où ils voulaient, inquiets de leur
faiblesse, ils espèrent t'armer contre tes amis. Ces voleurs prétendent
qu'ils nous attaquent parce que nous occupons Sirmium, comme si les
terres et les villes manquaient à ton empire, comme si tu n'avais pas
tant de provinces dans le monde que tu cherches des peuples pour les
habiter[748]. Nous-mêmes, nous aimons à le proclamer: le pays que nous
possédons, nous le devons à la générosité des Romains. Or, le
bienfaiteur doit appui et protection à celui qu'il a gratifié.
Octroie-nous donc ton assistance contre les Lombards, ô empereur! ou du
moins reste neutre entre eux et nous: ce faisant, tu aviseras
convenablement aux intérêts de ton peuple, et tu obéiras à la
justice[749].»
[Note 746: Gepædes et numero et fortitudine Langobardis longe
præstare. Procop., _ub. sup._]
[Note 747: Id etiam attendere convenit, recentem esse
Langobardorum amicitiam cum Romanis; Gepædibus societatem
familiaritatemque vobiscum veterem intercedere... Langobardi...
inconsideratæ pleni audaciæ. Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]
[Note 748: Vos adeunt, idque agunt, ut pro ipsis Romani contra
quam fas est, bellum suscipiant; cujus causam ex Sirmio aliisque
nonnullis Daciæ locis in nos conflatam fures hi proferunt... Atqui
tot urbes adhuc totque provinciæ supersunt imperio tuo, ut
nationes quæras... _Id., loc. laud._]
[Note 749: Rogamus ut pro sociali jure Langobardos nobiscum
viribus omnibus invadatis: vel certe a neutra stetis parte: quo
suscepto consilio, rem æquam ac romano imperio convenientissimam
facietis. _Id., ibid._]
Justinien délibéra longtemps en lui-même et avec son conseil sur ce
qu'il convenait de faire dans la circonstance. Se mêlerait-on de la
querelle ou laisserait-on les deux champions s'entre-détruire tout à
leur aise, sans favoriser ni l'un ni l'autre? Si l'on se décidait à
intervenir, il fallait évidemment assister les Lombards. D'excellentes
raisons plaidaient pour chacun des deux partis, car, si d'un côté les
Romains devaient désirer le prompt anéantissement des Gépides, d'un
autre côté il y avait péril pour eux à fortifier outre mesure ces
Lombards, d'une amitié déjà si incommode. Tout bien considéré, on
éconduisit les premiers, et on promit aux seconds un secours de dix
mille cavaliers romains et de quinze cents Hérules auxiliaires, sauf à
examiner quand et comment la promesse serait remplie[750]. Un incident
qui suivit de près la double ambassade fit reconnaître à Justinien qu'il
avait pris le plus sage parti, et que l'apparente humilité des Gépides
n'était qu'un leurre pour endormir sa prévoyance.
[Note 750: Quos (Gepædes) Justinianus Augustus post longam
deliberationem remisit irritos, ac jurato cum Langobardis
fœdere... Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]
Dans cette grande presqu'île qui termine la Mer-Noire au nord et la
sépare des Palus-Méotides, presqu'île appelée autrefois Cimmérienne et
maintenant Crimée, habitait le peuple des Goths Tétraxites, humble
débris du vaste empire d'Ermanaric[751]. Quand cet empire tomba, en 375,
sous les coups des Huns de Balamir, des Goths fugitifs vinrent chercher
la liberté dans le groupe de montagnes qui couronne la péninsule au
midi, et qui portait encore au VIe siècle de notre ère l'antique
dénomination gauloise de _Dor_ ou _Tor_, c'est-à-dire de _haut
pays_[752]. Ils y occupaient des vallées fertiles et bien arrosées,
propres au labourage ainsi qu'à l'éducation des troupeaux, et avec le
temps ils formèrent un petit peuple aussi connu par ses mœurs
hospitalières et pacifiques que par sa bravoure quand il était provoqué.
On ne trouvait chez lui ni villes ni fortifications d'aucune sorte, ces
fils des vieux Germains ayant conservé religieusement l'aversion de
leurs ancêtres pour les murailles et les clôtures, qu'ils regardaient
comme des prisons. Leur petite république, aussi sage que guerrière, se
maintenait presque toujours en paix, malgré le voisinage des Huns
outigours, établis dans le nord de la presqu'île et dans les steppes à
l'est du Bosphore cimmérien, et celui des Huns coutrigours, qui
possédaient le pays à l'ouest des Palus-Méotides, tant ces tribus
indomptables avaient appris à respecter le bouclier quadrangulaire et la
longue épée des Goths Tétraxites[753]. Les villes romaines qui bordaient
la côte méridionale, où se faisait un grand commerce, Cherson,
Sébastopol, Théodosie et Bosphore, gardiennes du détroit, trouvaient
dans la petite république gothique une honnête et utile alliée, et un
échange mutuel de bons offices faisait que cette alliance n'éprouvait
jamais de mécomptes. Les Goths Tétraxites étaient chrétiens. De quelle
église? Appartenaient-ils à celle qui admettait le symbole de Nicée et
la consubstantialité des deux premières personnes divines dans le
mystère de la sainte Trinité, ou bien partageaient-ils les erreurs
d'Arius avec les autres nations de leur sang disséminées en Europe? On
l'ignorait à Constantinople, et ils ne le savaient pas eux-mêmes, si
nous en devons croire un contemporain: rudes et ignorants en doctrine,
mais bons chrétiens dans la naïveté de leur foi[754]. Or leur évêque
venait de mourir, et ils se demandaient avec inquiétude comment ils
pourraient s'en procurer un autre, quand le bruit se répandit que les
Abasges, peuple du Caucase nouvellement converti au christianisme, en
avaient reçu un de Constantinople[755]. Ce fut pour eux un trait de
lumière, et une députation partit sans perdre de temps pour aller
solliciter du grand empereur des Romains l'octroi d'un évêque à ses
fidèles amis les Goths Tétraxites[756].
[Note 751: Gothi Tetraxitæ.--Γότθοι οἱ Τετραξῖται καλούμενοι.
Procop., _Bell. Goth._, IV, 4.]
[Note 752: _Dory_ maritima regio, ubi ab antiquo Gothi habitant.
Procop., _Ædif._, III, 7.--C'est de là que la partie méridionale
de la péninsule cimmérienne avait reçu dans les fables grecques le
nom de Tauride. Les noms où entre le radical _dor_ sont
très-fréquents dans les pays habités autrefois par les races
gauloises, témoin les _Tauriskes_, les _Taurini_ et les nombreux
monts _Dor_, _d'Or_ et _Tor_ qui existent en Gaule et dans les
Alpes, soit orientales, soit occidentales. On sait d'ailleurs que
les Cimmiériens (Kimri) furent une des souches d'où sortirent les
nations gauloises. Voir mon _Hist. des Gaulois_, t. I. _Introd._]
[Note 753: Ac primo quidem Gothi muniti clypæis stetere contra, ut
impetum prohiberent, cum suis viribus tum loci firmitate freti:
nam et Barbarorum qui in illis partibus degunt ipsi fortissimi
sunt. Procop., _Bell. Goth._, IV, 5.]
[Note 754: An vero Arii sectam Gothi isti, quemadmodum cæteræ
gentes Gothicæ, aliamve secuti unquam fuerint, affirmare nequeo;
quando nec ipsi id sciunt, sed jam pietate admodum credula
simplicique religionem colunt. Procop., _Bell. Goth._, IV, 4.]
[Note 755: Audierant destinatum ab Imperatore fuisse præsulem ad
Abasgos. _Id., ibid._]
[Note 756: Rogantes ut Antistite suo recens mortuo aliquem sibi
episcopum daret. _Id., loc. cit._]
Ces gens simples, admis à l'audience de Justinien, exposèrent en peu de
mots l'objet de leur voyage, et l'évêque qu'ils demandaient leur fut
gracieusement promis. Ils semblèrent ensuite vouloir reprendre la parole
comme s'ils avaient quelque chose d'important à ajouter; mais, en
promenant leurs regards sur le cortége nombreux et brillant dont le
prince aimait à s'entourer, ils s'arrêtèrent tout interdits. L'empereur,
qui vit leur trouble, les invita à une autre conférence, secrète et
intime cette fois. Les honnêtes ambassadeurs avaient voulu payer leur
bien-venue à l'empereur et à l'empire en révélant certaines choses qui
intéressaient grandement la politique romaine, et comme il s'agissait
des Huns leurs voisins, ces Goths avaient craint d'amener, en parlant
devant tant de monde, des indiscrétions dont ils auraient plus tard à se
repentir[757]. Ouvrant alors leur cœur librement, ils peignirent à
Justinien l'état des Coutrigours et des Outigours, leurs agitations
intérieures, leur soif de l'or et les rivalités de leurs chefs, et
firent sentir combien il serait facile et utile à l'empire romain de
jeter la division parmi ces barbares, afin de les empêcher de se réunir
contre lui[758]. Justinien se croyait sûr des Coutrigours, qui
touchaient de sa munificence une gratification annuelle, et il n'apprit
pas sans dépit que ces faux alliés avaient promis d'assister les Gépides
dans leur campagne contre les Lombards, et que le marché se concluait à
l'époque même où les ambassadeurs de Thorisin sollicitaient si
modestement sa neutralité. Les Goths Tétraxites ne se bornèrent point à
des révélations: ils offrirent les bons offices de leur république
contre les Coutrigours dans la guerre, qui pouvait éclater au gré des
Romains; après quoi ils se retirèrent.
[Note 757: Cum Hunnos Uturguros hi legati metuerent, palam quidem
ac multis audientibus, legationis causam exponentes, de præsule
tantum mentionem fecerunt Imperatori. Procop., _Bell. Goth._, IV,
4.]
[Note 758: At in arcano intimoque colloquio, utilitates omnes
declaraverunt quas imperium romanum capturum esset, si discordia
inter vicinos sibi barbaros aleretur. Procop., _ibid._]
Le conseil fut trouvé bon, et tandis que les ambassadeurs goths
regagnaient leurs montagnes de Tauride, des émissaires intelligents
partirent de Constantinople pour les steppes où campaient les Outigours,
au delà du Caucase. Cette horde avait alors pour roi un certain
Sandilkh[759], personnage envieux et cupide, chez qui la bassesse le
disputait à la vanité. La seule idée que les Romains le dédaignaient,
tandis que leurs caresses ainsi que leur argent allaient chercher le roi
des Coutrigours, qui ne le valait pas, faisait sécher Sandilkh de
colère, et dans ses retours amers sur lui-même il ne savait ce qu'il
devait le plus haïr du rival heureux qui l'effaçait, ou de l'empereur
Justinien, si mauvais juge du mérite. A la vue des émissaires romains
arrivés dans son camp, son front s'épanouit, et il songea à prendre sa
revanche. Les propositions qu'apportaient ceux-ci étaient nettes et sans
ambages: ils offraient au chef des Outigours la subvention qu'avait
touchée jusqu'alors celui des Coutrigours, à la condition que le premier
se constituerait le gardien du second, et que chaque fois que les
Coutrigours enverraient quelque expédition du côté du Danube, Sandilkh
en ferait une dans leurs campements, qu'il traiterait de façon à ramener
les troupes coutrigoures sur leurs pas; autrement il ne ménagerait rien
pour les châtier[760]. Ces propositions fort claires, comme on voit,
parurent d'abord révolter Sandilkh. Du ton d'un homme longtemps méconnu
et qui sent qu'on a besoin de lui, il s'écria avec emphase: «Vous êtes
vraiment injustes, ô Romains, quand vous exigez que j'extermine des
compatriotes et des frères, car sachez que non-seulement les Coutrigours
parlent la même langue que nous, s'habillent comme nous, ont les mêmes
mœurs et les mêmes lois, mais qu'ils sont du même sang que les
Outigours, quoique les deux peuples soient gouvernés par des chefs
différents[761]. Voici cependant ce que je puis faire pour rendre
service à votre empereur. J'irai surprendre les campements des
Coutrigours, et je ferai main-basse sur leurs chevaux que j'emmènerai
avec moi. Il en résultera que vos ennemis, n'ayant plus de montures, ne
pourront de longtemps vous faire la guerre, et alors vous dormirez en
paix[762].» Les envoyés romains auraient pu rire de l'offre de Sandilkh,
si elle n'eût eu par trop l'air d'une moquerie insolente; mais ils
sentirent l'intention, et l'un deux, retournant dans le cœur du barbare
l'aiguillon de la jalousie, lui demanda ironiquement si ses compatriotes
et frères les Coutrigours, dont il montrait tant de souci, partageaient
avec lui l'argent que les Romains leur donnaient, et si lui-même
comptait sur une part de leur butin quand ils viendraient piller les
terres de l'empire[763]. Le coup portait juste: Sandilkh, hors de lui,
jeta le masque, reçut les présents, et jura de faire aveuglément tout ce
qu'on lui commandait.
[Note 759: On trouve ce nom sous les formes Σανδίλχος, Σανδίχλος
et Σανδίλ. ]
[Note 760: Proponebat Imperator per legatos, si Cotraguros
debellasset, ad ipsum annuas pecuniarum præstationes quæ quotannis
illis pendebantur, redituras esse. Menand., _Exc. leg._, p. 133.]
[Note 761: Minime sibi pium aut decens fore, omnes suos
contribules ad internecionem usque delere... Quippe qui,
inquiebat, non solum eadem lingua, atque nos utuntur, eadem
habitatione, eodem vestitu, atque eadem vivendi ratione, sed etiam
sunt nostri consanguinei, quamvis aliis ducibus pareant. _Id.,
ibid._]
[Note 762: Equos Cotraguris adimam et hos mihi vindicabo proprios
ne habeant quibus vecti et insidentes Romanis noceant. _Id., ub.
sup._]
[Note 763: Uturguros autem nihil inde lucri capere, et cum in
prædæ partem non vocentur a Cuturguris... Procop., _Bell. Goth._,
IV, 18.]
Tandis que les deux politiques gépide et romaine travaillaient ainsi par
des mines et des contre-mines les barbares de la Mer-Noire et les
tiraillaient en sens contraire, le jour fixé pour le grand duel des
Gépides et des Lombards arriva. Les champions se trouvèrent pris au
dépourvu, les secours qu'ils attendaient de part et d'autre leur ayant
fait défaut; toutefois le point d'honneur germanique n'en exigeait pas
moins qu'ils répondissent à un engagement si solennel. Leurs armées se
rendirent donc sur le terrain; mais, à peine en présence, elles
tournèrent le dos et s'enfuirent à toutes jambes chacune de son côté,
comme frappées d'une terreur panique[764]. Les deux rois assistaient à
cette étrange déroute sans pouvoir l'arrêter. En vain Thorisin, qui crut
avoir l'avantage, se jetait au-devant de ses Gépides, les menaçant et
les suppliant tour à tour; en vain Aldoïn, confiant dans sa force,
criait à ses Lombards de demeurer: le champ de bataille fut vide en un
moment; il n'y restait que les deux rois seuls ou presque seuls[765].
Force leur fut de reconnaître dans cet événement un arrêt du ciel qui
mettait, leur honneur à couvert, et sous l'impression involontaire de la
frayeur qu'ils ressentaient eux-mêmes, ils conclurent une trêve de deux
ans, pendant lesquels ils comptaient arranger leurs différends à
l'amiable, ou prendre mieux leurs mesures pour les trancher armes en
main[766].
[Note 764: Jam erant in propinquo acies, non tamen in conspectu,
cum terror panicus, de repente ipsis injectus, omnes temere retro
fugere compulit. Procop., _Bell. Goth._, _l. c._]
[Note 765: Solis principibus cum paucis admodum remanentibus.
Procop., _Bell. Goth._, IV, 18.]
[Note 766: Et nos, dixerunt, in Dei sententiam concedamus, bellum
dirimentes. _Id., ub. sup._]