CHAPITRE TROISIÈME

Suites de la mort de Denghizikh; dissolution de son royaume;

constitution de nouvelles hordes sur le Volga et sur le Don.--HUNS

OUTIGOURS ET HUNS COUTRIGOURS.--Première apparition des Slaves: Antes,

Vendes, Slovènes.--Type physique et mœurs des Slaves.--Commencement des

Bulgares; portrait de ce peuple; sa religion, ses mœurs.--Alliance

hunno-vendo-bulgare.--Les confédérés attaquent l'empire romain.--Combat

de la Zurta; les Romains attribuent leur défaite aux sortiléges des

Bulgares.--Les Gépides vendent aux Slaves le passage du

Danube.--Nouvelles expéditions des Huns, des Bulgares et des Slaves;

caractère de chacune de ces _barbaries_.--État de l'empire romain dans

les premières années du VIe siècle: le nestorianisme et l'eutychéisme

divisent l'église d'Orient.--Les Césars de Byzance se font théologiens:

_Hénotique_ de Zénon.--Anastase le _Silentiaire_, empereur; son goût

pour la théologie; il n'est couronné qu'après avoir souscrit la formule

du concile de Chalcédoine.--Bonnes qualités et défauts d'Anastase.--Il

remet en vigueur l'hénotique de Zénon; ses erreurs gnostiques; il

opprime les orthodoxes.--Révolte à Constantinople; guerre religieuse

dans le nord de l'empire.--Vitalianus.--Le Sénat traite au nom

d'Anastase; conditions de la paix.--Anastase construit le long mur pour

garantir Constantinople.--Nouveaux ravages des Huns.--Mort

d'Anastase.--Justin met le Danube en état de défense.--Tranquillité de

l'empire sous son règne; il s'associe son neveu Justinien.

463--527

Tandis qu'Hernakh et les autres fils d'Attila, qui étaient devenus hôtes

de l'empire, se façonnaient à la vie sédentaire, les Huns nomades, que

l'ascendant de Denghizikh avait cessé de maîtriser, retombèrent dans

leurs anciennes discordes. De l'Hunnivar au Volga, du Tanaïs au

Caucase, les campements des Huns n'offrirent plus qu'un vaste champ de

bataille où leurs tribus s'entre-déchirèrent. «On eût pu croire, dit un

historien contemporain, que ce redoutable nom allait être effacé du

monde»[613]. A la guerre civile se joignit la guerre étrangère.

[Note 613: Adeo ut patriam etiam appellationem amitterent. Agath.,

_Hist._ V, p. 171.]

Au bout de vingt ans environ, et dans les dernières années du Ve siècle,

quand les éléments de ce chaos commencèrent à se débrouiller, voici

l'aspect que présenta l'ancien royaume de Denghizikh: des tribus

hunniques avaient disparu sans laisser de trace, d'autres avaient changé

de demeure; des peuplades lointaines s'étaient rapprochées, des groupes

nouveaux s'organisaient, et sous des noms jusqu'alors inconnus on voyait

s'élever des dominations déjà redoutables.

Près du Bas-Danube, entre ce fleuve et le Dniéper, habitaient toujours

des Huns sans dénomination particulière, postérité directe et non

mélangée des bandes d'Attila. Les contrées au delà du Dniéper, en

tournant les Palus-Méotides ainsi que le steppe du Caucase,

appartenaient aux deux grandes hordes des Huns coutrigours et des Huns

outigours, dont le cours sinueux du Don séparait les campements: les

Coutrigours campaient à l'occident des Palus-Méotides, les Outigours à

l'orient[614]. Le nom de ces hordes indiquait, par sa composition même,

où entrait le mot d'_ouigour_ ou _ougour_, qu'elles s'étaient formées

par la fusion des anciens Huns avec ces peuplades ougouriennes qui

parcouraient pures ou mélangées, le grand trapèze limité par le Volga,

la mer Caspienne et la chaîne de l'Oural[615]. Les Ougours étaient

eux-mêmes des Huns du rameau oriental ou blanc. Lorsqu'en 375 les Huns

noirs, ou Finno-Huns, envahirent les plaines du Dniéper à la suite de

Balamir, leur mouvement entraîna plusieurs tribus ougouriennes: Attila

en comptait dans son armée; Denghizikh en eut davantage[616], et les

dernières discordes leur firent faire un pas de plus en Occident.

Arrière-garde des Huns noirs dans ce trop-plein que l'Asie

septentrionale versait sur l'Europe, elles étaient l'avant-garde des

Turks, avant-garde eux-mêmes des Mongols. Au nord des Coutrigours et des

Outigours, sur le moyen Volga, paraissait un peuple hunno-finnois,

encore inconnu à l'Europe, où il devait acquérir bientôt une triste

célébrité, le peuple des Bulgares, descendu récemment des hauts plateaux

de la Sibérie. Échelonnés ainsi entre l'Europe et l'Asie, ces groupes

divers représentaient avec quelques mélanges les éléments hunniques de

l'empire d'Attila.

[Note 614: _Cutriguri_ et _Cuturguri_, Κουτρίγουροι. Agath.

Κουτούργουροι. Procop.--On trouve aussi _Cotrageri_ et

_Contragori_.--_Utiguri_ et _Uturguri_, Οὐτίγουροι. Agath.

Οὐτούργουροι. Procop. On trouve encore Οὐτρίγουροι et

Οὐττήγουροι.--Cuturguri cis, Uturguri trans paludem Mæotidem

habitant. Procop., _B. Goth._, IV, 18.]

[Note 615: _Uguri_, _Urogi_, _Ugri_, Οὐγοῦροι et Ὀγοῦροι,

Οὔρωγοι, et leurs composés Ονόγουροι, Σαράγουροι, etc.--La race

des _Ouigours_ et _Igours_ que Priscus au Ve siècle rencontra

autour du bas Volga et de la mer Caspienne était encore célèbre

en Asie aux XIe et XIIe siècles. Elle était alors affiliée à la

domination turke.]

[Note 616: Jornandès nomme parmi les tribus qui faisaient partie

d'une des expéditions de ce fils d'Attila, les _Ulzingours_, les

_Bittugores_, les _Bardores_, peut-être _Bargores_, les

_Satagares_ ou _Satagores_, etc.]

Tout groupement nouveau, toute transformation des peuples nomades est

suivie d'une expansion au dehors: c'est la loi de ces sociétés des

steppes et le secret de bien des conquêtes. Les Huns du Danube, comme

pour échapper à leurs agitations intérieures, se mirent à déborder sur

leurs voisins, et, trouvant au midi la rive romaine bien gardée, il se

reversèrent à l'ouest, dans les vastes plaines d'où descendent le Bug,

le Dniester et le Dniéper. Ils y rencontrèrent des barbares tout aussi

féroces et plus pauvres qu'eux, les Antes, dont les nombreux essaims,

répandus sur le cours moyen de ces fleuves, se prolongeaient vers le

nord jusqu'aux limites des populations finnoises. Les Antes formaient le

rameau oriental des nations slaves, et on s'accorde à les considérer

comme les ancêtres des Russes. Quand les Huns s'aperçurent qu'ils

avaient plus à perdre qu'à gagner avec de tels ennemis, ils leur

tendirent fraternellement la main, leur proposant d'aller piller de

compagnie les riches provinces du Danube. Ce fut la première association

conclue dans le berceau de l'empire de Russie entre les deux éléments

principaux dont il devait se composer un jour, le Slave oriental et le

Hun finnois. Cette première alliance en amena une troisième, celle des

Bulgares, que les Huns appelèrent à leur aide des bords du Volga. Ainsi

s'organisa une des plus formidables coalitions qui eussent encore menacé

Constantinople et la civilisation de l'ancien monde.

Alors et pour la première fois retentit dans l'histoire ce mot de

_Slave_ aujourd'hui si fameux. Cette grande race et les vastes espaces

qu'elle couvrait au nord des Carpathes, entre la mer Baltique et la

Mer-Noire, n'avaient guère été connus jusqu'alors que par des noms

étrangers, résultats de la conquête. Soumis à un double courant

d'invasion, de la part des Asiatiques du coté du soleil levant, de la

part des Germains et des Scandinaves du côté du soleil couchant, les

_Slaves_ et la _Slavie_ n'avaient jamais été libres. Vers le

commencement de notre ère, ils appartinrent aux Sarmates, peuple nomade

venu probablement du Caucase, et le pays s'appela _Sarmatie_. Au IVe

siècle, les Goths scandinaves, devenus puissants sur la Mer-Noire,

subjuguèrent les Sarmates, et avec eux les Slaves, leurs vassaux ou

serfs[617]. Balamir, en 375, ayant détruit l'empire d'Ermanaric, Goths,

Sarmates et Slaves se rangèrent tous à la fois sous la domination des

Huns. A la mort d'Attila, il se passa un phénomène curieux. Les Goths,

séparés des Huns, partirent pour leur vie d'aventures dans le midi de

l'Europe; les débris de la nation sarmate, suivant la fortune de

Denghizikh ou d'Hernakh, se confondirent parmi les hordes

hunniques[618], tandis que les autres peuples germains, qui auraient pu

prendre leur place comme dominateurs de la Slavie, étaient emportés par

cette force irrésistible qui poussait la Germanie sur les Alpes: les

Slaves n'avaient donc plus de maîtres, et ils se trouvèrent libres sans

avoir rien fait pour le devenir. Ils n'eurent plus qu'à reprendre

possession de la terre qui leur appartenait et du nom qu'ils se

donnaient eux-mêmes.

[Note 617: Voir ci-dessus _Histoire d'Attila_, c. 1.--Cf.

_Histoire de la Gaule sous l'administration romaine_, t. II, c.

3.]

[Note 618: Voir ci-dessus, _Histoire des Fils d'Attila_, c. I.]

Que signifie ce nom de _Slave_,--_Slove_ dans l'ancien idiome russe,

_Sclave_ et _Sthlave_ dans les écrivains latins ou grecs[619]? La vanité

nationale le tire du mot _slava_, qui veut dire gloire; mais ce mot

lui-même dérive de _slova_, parole, comme en latin _fama_, la renommée,

dérive de _fari_, parler[620]. La gloire, c'est la parole du genre

humain sur un héros ou sur un peuple. L'interprétation la plus sensée du

nom de _Slave_ ou _Slove_ est donc _celui qui a la parole_, qui parle

l'idiome particulier de la race, et, par une corrélation de termes qui

justifie cette interprétation, l'étranger est _celui qui ne parle pas_,

_niemetz_, littéralement _le muet_. La langue est le moyen de

reconnaissance du Slave; c'est par elle que le sentiment de la

fraternité se maintient entre toutes les fractions de la race, quelles

que soient les diversités de vie sociale ou de condition politique.

Telle cette race se montre à nous aujourd'hui depuis la Dalmatie

jusqu'aux régions polaires, telle aussi nous l'entrevoyons des l'aurore

de sa résurrection à la liberté[621]. Elle se divisait alors en trois

grandes branches, partagées à leur tour en confédérations et tribus. A

l'est et sur les fleuves qui descendent dans la Mer-Noire était le

rameau des Antes[622] dont j'ai parlé tout à l'heure, et qui avait pour

voisins les peuples finnois et asiatiques. A l'ouest se trouvait la

branche des Venètes ou Vendes[623], qui, appuyés sur la Baltique,

confinaient au nord avec les Finnois d'Europe, au midi avec les

Germains: ce rameau slave avait été connu de bonne heure par les

navigateurs grecs et les voyageurs romains. Entre les deux se trouvait

une troisième branche portant un nom dérivé de celui de la race

elle-même, les Slovènes ou Sclavènes[624], qui paraissent n'avoir été

qu'un ramas de tribus slaves sans organisation particulière. Chacune de

ces divisions principales avait son mode d'action sur le midi de

l'Europe et sa future destinée. Tandis que les Antes, cherchant à

dépasser les Carpathes du côté de l'orient, s'unissaient aux populations

hunniques pour attaquer l'empire romain par le Bas-Danube, les Vendes, à

l'occident des Carpathes, pesaient sur les peuples germains de la

Thuringe et de la Bohême. Les Slovènes intermédiaires, se trouvant

acculés au pied de cette chaîne, que les Gépides gardaient bien, se

jetèrent à droite ou à gauche, se joignant tantôt aux Vendes, tantôt aux

Antes, et c'est ainsi que nous les trouverons mêlés à toutes les grandes

entreprises de leur race sur le Haut comme sur le Bas-Danube.

[Note 619: Σκλάβοι, Σθλάβοι, Ἁσθλάβοι, Σκλαβηνοί, Σκλαυηνοί,

Σκλαβινοί, Σθλοβενοί. Le premier annaliste des Russes, Nestor,

appelle _Slovènes_ les peuples que les Grecs et les Romains

appelèrent _Sclavènes_ et _Sclavines_.--L'_a_ et l'_o_ se

confondent d'ailleurs dans plusieurs dialectes slaves.]

[Note 620: Dans _slova_, parole, l'_l_ est aspirée et se prononce

avec un son fortement guttural. En polonais il y a deux _l_, l'une

simple, l'autre aspirée qu'on appelle _barrée_, à cause du

caractère alphabétique employé pour l'exprimer. En russe, il n'y a

qu'une seule _l_, elle se prononce toujours légèrement barrée.

Cette prononciation, très-difficile à saisir avec les caractères

grecs ou latins, a été rendue aussi bien que possible par _cl_ et

_thl_ dans les mots _Sclavi_, _Sthlavi_, _Sclavini_, _Sthloveni_:

Slaves et Slovènes. Ptolémée paraît avoir connu les Slaves sous

les noms de Σουόβηνοι et Σουουηνοί.]

[Note 621: Nomen etiam quondam Sclavenis Antisque unum erat... una

est lingua.... Procop., _Bell. Goth._, III, 14.]

[Note 622: Antes qui sunt eorum fortissimi, qui ad Ponticum mare

curvantur, a Danastro extenduntur usque ad Danubium. Jorn., _R.

Get._, 51.--Ulteriora ad septentrionem habent Antarum populi

infiniti. Procop., _Bell. Goth._, IV, 14.]

[Note 623: Introrsus Dacia est, ad coronæ speciem arduis alpibus

emunita, juxta quarum sinistrum latus, quod in Aquilonem vergit et

ab ortu Vistulæ fluminis per immensa spatia venit, Winidarum natio

populosa consedit. Jorn., _R. Get._--_Winidae_, _Veneti_, _Vendi_,

_Venedi_, _Winithi_.--Tenent Sarmatiam maxime gentes Venedæ per

totum Venedicum sinum. Venedicus sinus: la mer Baltique. Ptolem.,

_Geogr._, III, p. 73.]

[Note 624: Les Slaves russes se nommaient _Slovènes_.--_Slovènes_

de Bohême; _Slovakes_ de Hongrie et de Pologne, etc.]

L'apparition des Slaves n'eut rien de rassurant pour le monde civilisé:

cette nouvelle _barbarie_ présentait un spectacle on ne peut plus sombre

et repoussant. Si longtemps asservie sous des conquérants qui

consommaient sans produire et pour lesquels elle travaillait, la race

slave avait pris les habitudes de la vie sédentaire; elle connaissait

les premiers rudiments des arts. mais sa grossière industrie avait des

bornes bien étroites. Ce qu'on appelait ses villes n'était qu'un amas de

cabanes malsaines, disséminées sur de grands espaces et cachées comme

des tanières de bêtes fauves dans la profondeur des bois, au milieu des

marais, sur des roches abruptes, partout en un mot où l'homme pouvait

aisément se garer de l'homme[625]. La misère et une malpropreté hideuse

y faisaient leur séjour[626]. Là pullulaient des familles ou des groupes

de familles dans une complète promiscuité, vivant nus à l'intérieur des

cabanes, et au dehors se couvrant à peine de la dépouille des bêtes ou

de lambeaux d'une étoffe noirâtre que les femmes savaient tisser[627].

Quelques tribus se barbouillaient de suie de la tête aux pieds en guise

de vêtement[628]. Le Slave mangeait la chair de toute espèce d'animaux

même les plus immondes; mais le millet et le lait composaient surtout sa

nourriture. Naturellement paresseux et ami du plaisir, il avait des

vertus hospitalières: il recherchait les étrangers et les traitait

bien[629], on vantait aussi la fidélité de sa parole[630]; mais ces

bonnes qualités avaient de terribles retours. A son état habituel

d'apathie succédaient des accès de violence féroce; alors il devenait

sans pitié, et son imagination exaltée par l'enivrement du carnage lui

fit inventer des supplices, qu'on n'oublia plus, qui sont demeurés

jusqu'à nous comme une triste conquête de la cruauté humaine[631]. Le

guerrier slave, marchant tête et poitrine nues, un long coutelas au

côté, et dans la main un paquet de javelots dont le fer était

empoisonné[632], ressemblait à un chasseur d'hommes. Pour lui en effet,

la guerre n'était qu'une chasse. Se battre en ligne, se former en rangs

serrés, coordonner ses mouvements sur des combinaisons d'ensemble, était

un art que son intelligence n'atteignait pas encore: sa tactique à lui,

c'était celle des embuscades. Il excellait à se tapir derrière une

pierre, à ramper sur le ventre parmi les herbes, à passer des journées

entières dans une rivière ou un marais, plongé dans l'eau jusqu'aux

yeux, et ne respirant qu'à l'aide d'un roseau[633]; là il guettait

patiemment son ennemi pour s'élancer ensuite sur lui avec la souplesse

et la vigueur des animaux qu'il semblait avoir pris pour modèles.

[Note 625: Hi paludes sylvasque pro civitatibus habent. Jorn., _R.

Get._, 5.--In tuguriis habitant vilibus et rare sparsis, atque

habitationis locum subinde mutant. Procop., _Bell. Goth._, III,

14.]

[Note 626: Vitam victu arido incultoque tolerant, sordibus et

illuvie semper obsiti. Procop., _ibid._]

[Note 627: C'est pour cette raison que plusieurs de leurs tribus

furent appelées par les Grecs _Mélanchlènes_.]

[Note 628: Tincta corpora. Tacit., _Germ._, 43. Les Lygies à qui

il attribue cette coutume de se teindre en noir sont les ancêtres

des _Lèches_, ancêtres eux-mêmes des Polonais.]

[Note 629: Moribus et hospitalitate, ut nulla gens, honestior aut

benignior potuit inveniri. Adam. Brem., II, 12.]

[Note 630: Ingenium nec malignum nec fraudulentum. Procop., _Bell.

Goth._, III, 14.]

[Note 631: Procop., _Bell. Goth._, III, 38.]

[Note 632: Loricam non induunt: cum pugnam invadunt, multi pedibus

tendunt in hostem, scutula spiculaque gestantes manibus. Procop.,

_Bell. Goth._, III, 14.--Maurice, _Strateg._, II, 5, écrit que les

flèches des Slaves renfermaient un poison très-subtil qui

s'insinuait bientôt dans tout le corps, si le blessé ne pouvait

prendre de la thériaque, ou si l'on ne coupait la chair autour de

la plaie.]

[Note 633: Sub angusto saxo aut virgulto quolibet obvio

delitescere et hostem quemlibet rapere... Contracto corpore ad

herbam latet. Procop., _Bell. Goth._, II, 26.]

La vie morale était chez lui, comme tout le reste, à ses premiers

essais. A peine avait-il l'idée du mariage. Dans la plupart de ses

tribus existait la communauté des femmes[634], et cet état se prolongea

bien longtemps après que le christianisme, ce grand réformateur des

sociétés sauvages, eut entamé celle-ci. De vagues instincts religieux,

obscurcis d'un côté par le fétichisme, de l'autre par les pratiques de

la sorcellerie, se faisaient jour çà et là dans ses institutions.

Quelques tribus avaient l'idée d'une intelligence suprême, régulatrice

des choses et des hommes; elles ne croyaient pas nous dit Procope, que

le monde fût gouverné par le hasard[635]. Chez d'autres régnait un

dualisme qui rappelle l'Orient. Celles-ci reconnaissaient deux

divinités, l'une _blanche_, source de tout bien, l'autre _noire_, source

de tout mal; mais le dieu noir avait seul des temples[636].

[Note 634: _Chron. Slav._ Ed. Lindemb., p. 202.--Fredeg.,

_Chron._, 48.]

[Note 635: Unum enim Deum, fulguris effectorem, dominum hujus

universitatis solum agnoscunt... Fatum minime norunt, nedum illi

in mortales aliquam vim tribuant. Procop. _ibid._, III, 14.]

[Note 636: Malum deum sua lingua, _Zcerneboch_, id est nigrum deum

appellant. Helmold., Chron., I, 53.--Voir aussi Gebhardi, _Gesch.

der Slaven._, p. 21 et 24. Les Slaves appelaient _Blanches_ toutes

les influences favorables.]

Pourquoi se serait-on occupé du dieu blanc qui ne faisait de mal à

personne?

Tel était le Slave, premier allié convié par les Huns à la curée du

monde romain; nous allons dire maintenant quel était le second.

Le Bulgare, ou plus correctement _Voulgar_[637], appartenait au groupe

des Huns finnois et à l'arrière-ban de ce groupe: amené par les

dernières guerres civiles, il était venu du fond de la Sibérie planter

ses tentes au bord du grand fleuve qui s'appelait alors et s'appelle

encore aujourd'hui dans les langues tartares _Athel_ ou _Athil_[638], et

qui prit le nom de _Volga_ (fleuve des Voulgars) quand la domination

bulgare fut devenue célèbre en Europe[639]. Il faudrait remonter au IVe

siècle, époque de l'apparition des premiers Huns, pour retrouver dans

l'histoire une impression de terreur et de dégoût comparable à celle

qu'excitèrent ces nouveau-venus des solitudes septentrionales, aussi

brutes que les bêtes des forêts au milieu desquelles ils avaient vécu

jusqu'alors. A côté d'eux, le Hun d'Europe, en contact depuis plus d'un

siècle avec les Romains et les Germains, pouvait presque se dire

civilisé. Leur laideur, leur saleté, leurs instincts féroces[640],

semblaient dépasser tout ce qu'on avait jamais connu. Le Bulgare

détruisait pour détruire, tuait pour tuer, s'attachait à effacer tout

travail de l'homme, comme pour ne laisser après lui que la

représentation de ses déserts. On ne lui savait ni religion ni culte, si

ce n'est le _chamanisme_ qu'il pratiquait avec un grand luxe de

superstitions. Quelque chose de diabolique s'attachait à ce peuple

hideux, dont les sorciers, plus hideux que lui, évoquaient les esprits

de ténèbres avec d'effroyables convulsions. C'étaient ses devins, ses

conseillers politiques et ses prêtres, et l'on racontait d'eux des

choses étranges auxquelles la crédulité ne manquait pas d'ajouter foi.

On disait que placés dans un coin de l'armée pendant la bataille, ils

avaient l'art de fasciner l'ennemi, de le troubler, de l'abuser par des

visions fantastiques[641]. Le Bulgare, sans frein dans ses appétits,

avait la lubricité des bêtes[642]: tous les vices étaient son partage,

et il en est un auquel il a la gloire infâme d'avoir donné son nom dans

presque toutes les langues de l'Europe. Ses institutions semblaient

combinées pour le meurtre plus encore que pour la guerre; nul chez lui

n'arrivait au commandement qu'après avoir tué un ennemi de sa propre

main. Il n'y avait pas jusqu'à sa manière de combattre, jusqu'à son arc

énorme et ses longues flèches sûres de toucher le but, jusqu'à son

coutelas de cuivre rouge[643], et à ce filet dont il emmaillottait ses

ennemis tout en courant[644], qui n'inspirassent une appréhension

involontaire, soit par leur nouveauté, soit par sa dextérité prodigieuse

à s'en servir. Aussi, de tous les barbares qui ravagèrent l'empire

romain, celui-ci est resté le plus abominé des contemporains et le plus

flétri par l'histoire. _Maudit-de-Dieu_ devint l'épithète ordinaire, ou

pour mieux dire le synonyme du mot Bulgare, et cette qualification,

arrachée par la souffrance aux générations romaines du VIe siècle, est

entrée dans l'histoire, qui lui a donné sa consécration[645].

[Note 637: Bulgari, Bulgares; Βούλγαροι Βουλγαρεῖς Οὐούλγαροι.]

[Note 638: Théophane donne à ce fleuve le nom d'_Atal_, Ἀτάλις ou

Ἀτάλ. Il est appelé _Etel_, _Ethil_ ou _Athil_, dans tous les

idiomes tartares et dans les langues des peuples tartares qui ont

habité ou qui habitent encore ses bords.]

[Note 639: Cette domination, qui eut pour siége la ville de

_Bulgaris_, située près du lieu où s'élève actuellement Kasan,

embrassa tout le cours du Volga, ainsi que le nord de la mer

Caspienne. Bulgaris était au Xe siècle le centre d'un trafic

considérable; elle tomba au XIIIe, ainsi que la domination

bulgare, sous les armes de Batou, fils aîné de Tchinghiz-Khan.]

[Note 640: Gentem sordidam et immundam. Theophan., _Chronogr._, p.

298.]

[Note 641: Quibusdam præstigiis et incantationibus usi... Zonar.,

t. II, p. 55.]

[Note 642: Μιαρὸν ἕθνος, impura gens. Theophan., _l. c._]

[Note 643: Karamsin, _Hist. de Russie_, t. I.]

[Note 644: Theophan., _Chronogr._, p. 185.]

[Note 645: Elle est souvent donnée au Kha-Kan des Avares et des

Bulgares, ὁ κατάρατος, πανάθεος, θεομισητὸς Χάγανος. _Chron.

Pasch._, pass.]

Onze ans à peu près avant cet appel que leur faisaient les Huns, les

_maudits-de-Dieu_ avaient essayé d'arriver jusqu'au Danube. Une de leurs

hordes partant du Volga où ils étaient à peine établis menaçait déjà les

provinces méso-pannoniennes, quand le grand Théodoric, prenant avec lui

en toute hâte ce qu'il put réunir de soldats goths et romains, alla

l'attendre dans les plaines du Dniester, la battit, la mit en déroute,

et lui blessa son roi de guerre nommé Libertem[646]. Les Bulgares

avaient oublié leur échec et ne se souvenaient plus que de la richesse

proverbiale de la Romanie et du grand nombre de ses villes, lorsque leur

vint la proposition des Huns, qu'ils acceptèrent sans balancer. Ce

peuple, qui figurera au premier plan de nos récits, est encore un des

éléments dont s'est composée la nation russe, moitié asiatique et moitié

slave dès l'origine de son histoire. On le voit, le premier noyau de ce

grand empire, destiné à tant de péripéties, essaya de se former au VIe

siècle, sur la lisière de l'Asie et de l'Europe, par l'alliance de deux

barbaries conjurées contre l'empire romain. Son premier objet fut le

pillage de la vallée du Danube; son premier cri de guerre: _à la ville

des Césars_[647]! A-t-il beaucoup changé depuis?

[Note 646: Ennod., _Paneg. Theodor._, p. 296.]

[Note 647: _Czargrad_, c'est le nom de Constantinople chez les

Slaves.]

Ce fut pendant l'hiver de 498 à 499 que l'armée des barbares coalisés, à

laquelle un historien byzantin donne le nom de hunno-vendo-bulgare[648]

(le mot de Vende étant employé quelquefois dans une acception générique

pour désigner tous les Slaves), déboucha sur la rive gauche du Danube.

L'hiver était la saison que les barbares de ces contrées choisissaient

le plus ordinairement pour leurs irruptions en Mésie, «attendu, dit

Jornandès, que le Danube gèle chaque année, et que ses eaux, prenant la

dureté de la pierre, peuvent donner passage non-seulement à de

l'infanterie, mais à de la cavalerie, à de gros chars attelés de trois

chevaux, en un mot à toute espèce de convoi; d'où il suit que l'hiver

une armée envahissante n'a besoin ni de radeaux, ni de barques.[649]» Un

autre avantage encore faisait choisir aux barbares le temps des gelées

pour commencer leurs campagnes. Les flottilles romaines en station sur

le fleuve étant prises dans les glaces, ils pouvaient à leur gré tourner

les forteresses, et rien ne les arrêtait plus jusque dans le cœur du

pays: étaient-ils battus plus tard ou retournaient-ils vainqueurs avec

leur butin lorsque le fleuve était dégelé? ils le franchissaient suivant

la coutume des Asiatiques sur des outres attachées à la queue de leurs

chevaux. L'armée hunno-vendo-bulgare surprit les Romains, qu'une longue

paix avait endormis. Le commandant de l'Illyrie, qui se nommait Aristus,

eut peine à réunir quinze mille hommes, avec lesquels il marcha

au-devant des barbares, traînant à sa suite sept cents chariots chargés

d'approvisionnements et d'armes[650]. Les deux armées se rencontrèrent

près d'un cours d'eau que les historiens appellent Zurta, et dont la

position précise nous est inconnue. C'était une petite rivière encaissée

dont l'eau était profonde et les berges très-escarpées d'un côté. Soit

nécessité fatale de la position, soit incapacité du général, les

Romains, au lieu de se retrancher derrière ce fossé, se le placèrent à

dos et commencèrent l'attaque. Ils croyaient peut-être avoir bon marché

de masses tumultueuses qu'aucun ordre apparent ne dirigeait; mais il

n'en fut pas ainsi. Ces visages hideux, ces cris sauvages, la nouveauté

des armes et de l'ennemi, effrayèrent les légions, qui, se voyant

débordées par les escadrons huns et bulgares, ne songèrent plus qu'à

échapper. La Zurta était derrière; il fallait la traverser et gravir ses

escarpements sous des nuées de flèches, et il y eut là un affreux

massacre. Quatre mille Romains furent égorgés, noyés, écrasés sous les

pieds des chevaux, et trois officiers impériaux restèrent parmi les

morts après avoir bravement, mais vainement combattu[651]. Les vaincus,

au lieu de s'en prendre à eux-mêmes, à leur imprudence, à leur lâcheté,

à l'inhabileté de leur commandant, expliquèrent leur défaite par les

illusions magiques que savaient jeter les chamans bulgares, et qui

avaient, disaient-ils, paralysé leurs bras[652]. On remarqua aussi, non

sans frayeur, qu'une nuée de corbeaux devançait les escadrons bulgares

dans leur marche, ou les couvrait pendant la bataille, comme si les

_maudits-de-Dieu_ avaient fait un pacte avec la mort[653]. Tel fut le

début de la coalition hunno-slave sur les terres de l'empire. Quand les

barbares eurent amassé beaucoup de butin, ils allèrent le mettre à

couvert dans quelque vallon retiré des Carpathes, et se préparèrent à

une nouvelle campagne.

[Note 648: Οὐγνοβουσνδοβούλγαροι. Theophan., _Chronogr._, p. 296.

Consulter là-dessus une note de M. Saint-Martin, dans le VIIe

volume de son édition de l'_Histoire du Bas-Empire_, de Lebeau, p.

143.]

[Note 649: Instanti hiemali frigore, amneque Danubii solite

congelato... nam istius modi fluvius ita rigescit, ut in silicis

modum vehat exercitum pedestrem, plaustraque et triaculas, vel

quidquid vehiculi fuerit, nec cymbarum indigeat lintre. Jorn., _R.

Get._, 53.]

[Note 650: Zon., l. XIV, tome II, p. 56.--Marcellin. Comit.,

_Chron._, ann. 499.]

[Note 651: Zon., l. XIV, tome II, p. 56.--Cedren., t. I, p. 358.]

[Note 652: Barbari autem cum incantationibus et artibus magicis

usi fuissent, Romani turpiter in fugam acti sunt. Zon., _l. c._]

[Note 653: Illis autem iter facientibus, corvi supervolitabant et

præibant. Zon., _ub. sup._]

Les expéditions des années suivantes, sans être aussi désastreuses pour

les Romains, n'en profitèrent guère moins aux barbares, qu'une terreur

inexprimable favorisait dans toutes leurs courses. Les coalisés

n'agissaient pas toujours en commun, ils se divisaient parfois sur le

terrain, soit pour piller, plus à l'aise une grande étendue de pays,

soit pour trouver plus de facilité à vivre. Les Huns et les Bulgares,

qui étaient cavaliers, s'arrangeaient de manière à traverser le Danube

sans danger, soit à l'aller, soit au retour; mais les Slaves, qui

étaient fantassins, ne le pouvaient pas toujours, les garnisons romaines

les pourchassant, et les flottes de navires à deux poupes interceptant

le fleuve quand ses eaux étaient libres. Ils s'adressèrent alors aux

Gépides pour obtenir passage sur la partie du fleuve qui bordait leurs

terres et dont ils avaient la disposition. Les Gépides portaient le nom

d'alliés de l'empire et se prétendaient ses fidèles amis; ils ne

manquaient pas de toucher chaque année une gratification de la cour de

Constantinople[654] promettant toujours, contre les entreprises des

Goths, une assistance qu'ils ne donnaient jamais. Ce titre d'alliés ne

les empêcha pas d'accueillir la proposition des Slaves. Ils s'engagèrent

par traité à laisser passer ces brigands, à leur fournir des barques

moyennant une pièce d'or par tête[655]. C'était piller l'empire par

leurs mains[656], mais les Gépides n'avaient pas de si minces scrupules.

Quand le gouvernement byzantin, soupçonnant leurs manœuvres, leur

demandait des explications, ils niaient audacieusement les faits, ou

bien ils accumulaient prétexte sur prétexte pour les colorer. L'empereur

hésitait à leur parler le langage des armes; avec trois ennemis

terribles sur les bras, il craignait d'en provoquer un quatrième.

[Note 654: Gepidæ nihil aliud a Romano imperio nisi pacem et anima

solemnia amica pactione postulavere... Jorn., _R. Get._,

52.--Procop., _Bell. Goth._, III, 4, et pass.]

[Note 655: A Gepædibus excepti transvehebantur pacto

transmissionis pretio non exiguo, quippe aureum staterem unum

pendebant in capita. Procop., _Bell. Goth._, IV, 25.]

[Note 656: Quod in Romanorum perniciem post fœdus ictum,

Sclavenorum agmen Istrum fluvium transportassent..., _Id., ibid._]

Durant les tristes années qui fermèrent le Ve siècle et ouvrirent le

VIe, les provinces voisines du Danube purent étudier à leurs dépens

toutes les variétés de la férocité humaine, car les races barbares qui

les dévastaient avaient chacune leur façon particulière de torturer et

de détruire. On connaissait les procédés du Hun d'Europe, issu des

bandes d'Attila, et, comme je l'ai dit, celui-là était presque civilisé

à côté de ses compagnons; mais le Slave et le Bulgare joignaient à des

cruautés inconnues le supplice de l'épouvante. Le Slave, ennemi

invisible et toujours présent, tapi derrière toutes les broussailles,

caché jusque dans les rivières, attendait la nuit pour faire ses

surprises; il fondait alors, sur une ville[657], sur un village, sur une

troupe en marche, et là où il avait passé, il ne restait plus âme

vivante. Pendant longtemps il ne sut pas faire de prisonniers. Il dut

apprendre par l'expérience qu'il y avait souvent profit à épargner un

être humain qui pouvait être racheté, et qu'une mère, un enfant de

famille riche ou le magistrat d'une ville avaient leur valeur en argent.

Alors, au lieu de tuer tout, il emmenait tout en captivité, et les

malheureux provinciaux mouraient de fatigue et de misère sur les

routes[658]. Les Antes commettaient ces horreurs dans lesquelles ils

furent encore dépassés par les Slovènes quand ceux-ci se joignirent à

leurs expéditions. C'est aux Slovènes que les contemporains attribuent

le supplice du pal, invention tristement célèbre, qui s'est perpétuée

jusqu'à nos jours dans les contrées du Danube. La civilisation romaine

frémit à la vue de ces longues files de pieux garnis de corps agonisants

qui restaient étalés sur les chemins comme des trophées de la

barbarie[659]. Quelquefois ils attachaient leurs prisonniers par les

membres à quatre poteaux, la tête pendante en arrière, et ils leur

brisaient le crâne à coups de bâton, comme on fait aux chiens et aux

serpents, dit l'écrivain grec[660]. Ceux des habitants que les Slaves ne

pouvaient pas emmener étaient enfermés avec des bœufs et des chevaux

dans des étables garnies de paille où on mettait le feu, puis les

barbares partaient au bruit des clameurs humaines où se mêlaient le

mugissement du bétail et les éclats de l'incendie[661]. C'était là un de

leurs passe-temps. Avec les Bulgares, autres souffrances, autres

terreurs. Rien n'échappait à ces rapides escadrons, plus légers et plus

destructeurs que les sauterelles de leurs steppes. Sur leur passage, les

moissons étaient brûlées, les vergers détruits, les maisons rasées, et

dans les ruines mêmes il ne restait pas pierre sur pierre. Longtemps

après, quand l'herbe et les broussailles avaient recouvert de grands

espaces, jadis cultivés et habités, le Mésien disait en soupirant:

«Voilà la forêt des Bulgares[662]»! Ce sauvage, muni du filet de guerre

qu'il balançait dans sa main gauche, le jetait en passant avec une

prestesse et une sûreté merveilleuses, et quand il avait emmaillotté sa

victime, lançant son cheval au galop, il traînait le filet contre terre

au moyen d'une courroie attachée à l'arçon de sa selle, jusqu'à ce que

le malheureux prisonnier s'en allât par morceaux[663].

[Note 657: Obvios quosque sine ullo ætatis discrimine de medio

sustulerunt, ita ut in Illyrico Thraciaque, insepultis cadaveribus

solum longe ac late constratum esset. Procop., _Bell. Goth._, III,

38.]

[Note 658: Pueros ac fæminas servituti addicunt, cum ad eam diem

nulli ætati pepercissent. _Id., ibid._]

[Note 659: Non ense, non hasta, non alio quoquam usitato necis

genere conficiebant, sed depactis valide in terrain sudibus

præacutis, miserorurn sedes multa vi impingebant, et infixas inter

nates palorum cuspides adigentes ad usque viscera, illis vitam

extorquebant. Procop., _Bell. Goth._, III, 38.]

[Note 660: Præterea defossis humi lignis quatuor crassioribus

alligabant hi Barbari eorum quos ceperant, manus ac pedes: deinde

capita fustibus assidue tundendo, veluti canes, aut serpentes,

aliudve feræ genus mactabant. Procop., _Bell. Goth._, III, 38.]

[Note 661: Alios cum bobus et ovibus, quos in patriam abducere non

poterant, in tuguria compactos, immisericorditer cremabant. Ita

Sclaveni illos, in quos incidebant, necare erant soliti... _Id.,

ibid._]

[Note 662: Constantin Porphyrogénète, _De Administrat. Imper._,

32, nous peint la Servie, après une expédition des Bulgares, comme

étant devenue un pays de chasse: «Non invenit in ea regione præter

viros quinquaginta sine liberis et uxoribus venatione

victitantes».]

[Note 663: Theophan., _Chronogr._, p. 185, et pass.]

En parcourant dans les historiens du temps ces lugubres tableaux, on se

demande d'abord pourquoi l'empire romain ne se leva pas comme un seul

homme pour mettre un terme à tant de misères; mais les mêmes historiens

nous fournissent la réponse: l'empire avait toute autre chose à faire.

D'autres intérêts, d'autres luttes, passionnées jusqu'à la fureur,

absorbaient les générations contemporaines, et ne permettaient pas

d'entendre les cris de détresse partis des provinces du Danube. L'église

d'Orient traversait alors une des crises les plus formidables et les

plus longues qui aient ébranlé le christianisme. La question de savoir

si les deux natures divine et humaine étaient séparées ou réunies dans

la personne de Jésus-Christ, et quelle part revenait à chacune d'elles

dans l'œuvre de la rédemption, question aussi délicate qu'importante à

résoudre, avait été, en 428, jetée par le patriarche de Constantinople,

Nestorius, dans la discussion publique, et depuis lors elle n'en était

plus sortie; ou plutôt, grandissant par la controverse, où la subtilité

grecque se donnait amplement carrière, elle était devenue l'unique

occupation des esprits. Nestorius avait nié l'union personnelle des deux

natures, prétendant que le Verbe divin, après son incarnation, avait

habité simplement dans l'humanité comme dans un temple[664], et refusant

à Marie le titre de mère de Dieu: le moine Eutichès releva le défi, mais

se plaçant précisément au point opposé, il confondit les deux natures

jusqu'à faire mourir la Divinité sur la croix[665]. Ces deux solutions

extrêmes faussaient également le christianisme: la première faisait

évanouir le mérite de la rédemption en transformant le sacrifiée

sanglant du Calvaire en une pure apparence et en un spectacle sans

réalité; la seconde aboutissait à l'absurde conséquence du suicide de

Dieu même. En vain le concile de Chalcédoine; avec l'autorité de la

tradition et la saine interprétation des Écritures, formula la doctrine

orthodoxe des deux natures en une seule personne; en vain l'église

romaine adopta les décisions du concile comme la voix du christianisme

lui-même: l'esprit grec n'abandonnait pas aisément la dispute. Les

hérésies de Nestorius et d'Eutychès donnèrent naissance à d'autres

hérésies moins absolues, que chacun put pondérer à sa guise et qui

n'eurent de limites que l'infini. Il naquit aussi, dans une intention

plus honnête que celle d'être chef de secte, des hérésies de

conciliation, si l'on peut ainsi parler, lesquelles cherchèrent à mettre

des contre-poids dans les dogmes, et combinèrent les erreurs pour en

tirer une vérité qui ne blessât personne. Ces dernières tentatives ne

firent qu'obscurcir la question, altérer le sens religieux, et jeter en

Orient la foi chrétienne dans un dédale inextricable[666].

[Note 664: Fleury, _Hist. eccles._, XXX, 28 seqq.]

[Note 665: Theodor., Lect. I, 21, 22.--Niceph. Calist. XV,

28.--Evagr. II, 3.]

[Note 666: Evagr. III, 7, 8, 9.--Theodor., Lect. I, 34.--Niceph.

Calist, XVI, 6, 7, et seqq.--Cf. Fleur., _Hist. ecclés._, XXX, 28,

31.]

Ce fut un des malheurs de l'église orientale d'avoir toujours à compter

avec les empereurs non-seulement en matière de discipline, mais aussi

pour le règlement des dogmes: legs fatal de la succession du grand

Constantin. Les césars de Byzance, patriciens, soldats ou bouviers, se

crurent tous tenus d'être théologiens. Il en arriva mal plus d'une fois

à eux-mêmes, et surtout à l'empire. On sait comment les _formulaires_ de

l'empereur Constance, ses décisions canoniques appuyées par les légions,

troublèrent profondément l'Église, rendirent confiance et autorité au

polythéisme et préparèrent la réaction païenne de Julien[667]; on sait

aussi que la funeste séparation qui se manifesta au sein du

christianisme, entre les Barbares devenus presque tous ariens et les

Romains catholiques, fut due au prosélytisme insensé de Valens[668]: les

triomphes de Valens et de Constance empêchèrent, à ce qu'il paraît,

l'empereur Zénon de dormir, car il eut la prétention de terminer par un

décret impérial la controverse des deux natures. Ce décret, qu'il publia

en 482, sous le titre d'_hénotique_, c'est-à-dire d'_acte d'union_,

laissa l'Église plus divisée que jamais. L'hénotique présentait une

formule de foi que les évêques devaient souscrire, et l'empereur, pour

montrer son impartialité comme juge et sa supériorité comme théologien,

y condamnait tout le monde, lançant l'anathème à droite et à gauche sur

les décisions présentées avant lui, et mettant le concile de Chalcédoine

à peu près au niveau d'Eutychès et de Nestorius. Tout le monde étant

condamné, naturellement personne ne fut content; les évêques

résistèrent, et l'épée des soldats fut employée à les convaincre. Zénon

mourut sur ces entrefaites, heureusement pour la paix du monde[669]. Sa

fin fut entourée de mystère. On raconta que pendant un des accès

d'épilepsie auxquels il était sujet et que provoquait son intempérance,

des officiers de sa cour, ses compagnons de débauche, l'avaient porté

vivant dans un sépulcre, où il avait été trouvé plus tard, les poings

rongés[670]. Sa femme, Ariadne, se hâta de le pleurer, et dans le

premier trouble où le changement de règne jetait Constantinople, elle

recommanda au choix du sénat, de l'armée et du peuple[671], Anastase le

_Silentiaire_.

[Note 667: Voir _Histoire de la Gaule sous l'administration

romaine_, t. III, ch. 5.]

[Note 668: Voir ci-dessus _Histoire d'Attila_, ch. 1.]

[Note 669: Evagr. III, 8, 9, 10.--Théodor., Lect. II.--Theophan.,

_Chronogr._,--Vict., Tun. _Chron._--Niceph., Calist. XV, 28; XVI,

11.--Cf. Fleury. _Hist. ecclés._, XXX.]

[Note 670: Ferunt inventum... Zenonem, qui prae fame suos ipse

lacertos mandiderat. Cedren., p. 355.]

[Note 671: Evagr. III, 32.--Theodor., Lect., p. 558.--Theophan.,

_Chronogr._, p. 116, 117.]

Sous plus d'un rapport, le choix n'était pas mauvais, et on l'accueillit

avec faveur. Attaché en qualité de chambellan aux petits appartements du

prince, qui s'appelaient dans le langage ampoulé de l'étiquette

byzantine, _l'asile du silence_[672], Anastase avait la réputation d'un

homme d'esprit sans ambition, honnête, bienfaisant et pieux à sa

manière. Il avait plu jadis à l'impératrice Ariadne, qui profita de son

veuvage pour en faire un empereur et l'épouser. Malgré son âge de

soixante ans et ses cheveux d'une blancheur éclatante, Anastase

paraissait encore beau; ses traits réguliers et fins étaient empreints

d'une grande douceur, et ses yeux _dispairs_, dont l'un était noir et

l'autre bleu, attiraient l'attention par leur expression

singulière[673]. De toutes les passions qui avaient pu agiter sa vie,

Anastase n'en avait pas eu de plus constante et de plus vive que la

théologie. Dans sa jeunesse, il s'était livré avec ardeur aux

spéculations religieuses; il avait eu son système à lui, son hérésie,

son symbole de foi. Devenu silentiaire, il s'oubliait encore jusqu'à

venir catéchiser dans l'église de Constantinople, où il soutint des

thèses qui n'étaient pas toujours orthodoxes. Le patriarche s'en étant

plaint à l'empereur, Zénon lui conseilla de faire prendre son chambellan

par des clercs, de le faire tondre comme un moine, et de l'offrir dans

cet état à la risée publique[674]. Cette menace calma l'ardeur

théologique du silentiaire, qui sembla avoir mis de côté toutes ses

erreurs; mais le patriarche lui avait gardé rancune: quand le sénat, le

peuple et l'armée proclamèrent Anastase empereur, le patriarche déclara

qu'il ne le couronnerait pas. Or c'était un usage passé presque en force

de loi que l'évêque de la métropole impériale posât la couronne sur le

front du césar nouvellement élu, ce qui donnait à l'autorité

spirituelle, sinon le droit d'approuver l'élection, au moins celui d'y

créer des embarras, et il pouvait être dangereux de passer outre.

Ariadne alarmée fit intervenir les chefs du sénat; elle intervint

elle-même, et un accommodement fut négocié entre Anastase et le

patriarche. Le nouvel auguste s'engagea à souscrire la formule du

concile de Chalcédoine, et à en faire observer les canons[675];

l'engagement fut pris par écrit, signé de sa main impériale, déposé dans

le trésor de l'église métropolitaine et précieusement gardé comme une

pièce de conviction qu'on opposerait à l'empereur parjure, s'il lui

arrivait de manquer à la condition essentielle de son couronnement. On

se doute bien que le certificat d'Anastase eut le sort de beaucoup de

chartes, programmes, serments, concessions de tout genre, faits,

octroyés, subis, à toutes les époques, sous la dictée de la nécessité.

[Note 672: Anastasium Silentiarium... Theophan. _Chronogr._, p.

116.--Qui in palatio Imperatoris militantes, ea quæ sunt quietis

curarent, Silentiarii sunt appellati. Procop., _Bell. Pers._, 11.]

[Note 673: Cette différente couleur de ses yeux lui avait fait

donner le surnom de _Dicore_, ὁ δίκορος. Theophan., p.

117.]

[Note 674: Eversa ejus in ecclesiæ cœtu sella, minatus est, ni

quantocius desisteret, ejus caput se rasurum et in plebem

traducturum. Theophan., _Chronogr._, p. 116.]

[Note 675: Areadna imperatrice, senatuque ad exhibenda postulata

impellentibus, chartam propria manu subscriptam, qua velut fidei

normam Chalcedonensis synodi decreta se acceptare profiteretur, ab

eo traditam accepit Euthymius, exin ab eo coronatus. Theoph.,

_Chronogr._, p. 117.]

Tout marcha bien d'abord: Anastase administrait sagement; il était

économe des deniers publics, ennemi de la corruption et de la vénalité

des charges, bienveillant pour les personnes; il abolit des impôts

odieux, apporta des réformes dans les mœurs et défendit entre autres

choses les combats sanglants des hommes contre les bêtes[676]. Dans sa

vie privée, il était dévot sans être chrétien, allait à l'église avant

le jour, jeûnait, faisait de grandes aumônes; le peuple le regardait

comme un saint, et criait sur son passage: «César, règne comme tu as

vécu!» Mais bientôt les sectaires, ses anciens compagnons d'hérésie,

commencèrent à l'assiéger, et le pouvoir de tout faire réveilla en lui

le démon du prosélytisme religieux. Né d'une mère manichéenne[677],

Anastase avait sucé avec le lait le goût des rêveries persanes qu'il

mêlait secrètement à son christianisme: c'était la tendance particulière

de son esprit. Les vrais chrétiens, à ses yeux, se trouvaient dans cette

bizarre école dirigée par un esclave persan devenu évêque, et où l'on

prétendait marier la religion de Zoroastre à celle du Christ. Anastase

en répandit les missionnaires dans tout l'Orient. Lui-même se fit

construire au palais impérial un oratoire dont les murs étaient couverts

de figures d'animaux et de symboles de toute sorte en usage chez les

manichéens et les gnostiques. Enfin le bruit courut qu'il travaillait à

une nouvelle traduction des Évangiles, attendu, disait-il, que la

version vulgaire était incorrecte et rustique. Ces essais d'immixtion

aux choses religieuses eurent lieu d'abord avec quelque prudence; ce qui

retenait l'empereur, c'était son engagement écrit d'observer les canons

du concile de Chalcédoine, engagement gardé au trésor de l'église de

Constantinople en même temps que les actes eux-mêmes du concile. Rien ne

lui eût coûté pour le tenir en sa possession: il essaya de corrompre le

trésorier Macédonius, devenu patriarche de Constantinople, il essaya de

l'effrayer, le tout sans succès. Il fut plus heureux avec les actes

originaux du concile[678], qu'un prêtre lui livra pour de l'argent, et

qu'il déchira et brûla de sa main. L'insensé crut voir son serment

s'exhaler dans la flamme avec ces pages qu'il avait juré de maintenir.

[Note 676: Evagr., III, 30, 38.--Theodor. Lect., p. 566.--Cedren.,

p. 358, 377.--Theophan., p. 123.--Zonar., t. II, p. 45.--Conc., t.

IV, p. 1185.]

[Note 677: Theophan., _Chron._, p. 117.--Theodor. Lect., l. II.]

[Note 678: Imperator illico Chalcedonensium Actorum libellum, quem

Macedonius in arca sanctiore deposuerat per Calepodium quemdam

furtim sublatum conscidit atque igni tradidit. Nicephor., XVI.

26.--Cf. Baron., _Ann. eccles._, t. IX, p. 99.]

La conscience ainsi allégée, Anastase ouvrit une campagne contre le

catholicisme: son plan d'attaque ne manqua ni d'habileté ni de

puissance. Il remit en vigueur l'hénotique de Zénon, qui avait le

caractère d'une loi de l'empire, et tout en affectant un grand zèle pour

ce formulaire qui anathématisait tous les autres, il lâcha la bride aux

nestoriens, aux eutychéens, aux ariens, en un mot à tout ce qui n'était

pas catholique. Toute hérésie lui semblait bonne, pourvu qu'elle reniât

le concile de Chalcédoine, son épouvantail. Il en résulta une anarchie

de doctrines sans exemple et sans nom. Anastase attaqua alors la

liturgie, dans laquelle il introduisit des innovations qui recélaient le

venin de ses doctrines; les prêtres résistèrent; le peuple se souleva,

mais des soldats, l'épée au poing, firent chanter une _doxologie_ de la

façon de l'empereur[679]. Une troupe de moines syriens étant descendue

d'Asie à Constantinople pour assommer le patriarche, d'autres moines

accoururent le défendre; on se battit dans les cloîtres, on se battit

dans les églises. A Constantinople, où la population était en grande

majorité catholique, des processions de prêtres, de bourgeois, de

soldats, tous armés, se mirent à parcourir les rues sous les bannières

militaires jointes à celle de la croix, mêlant au chant des litanies des

cris de guerre et des malédictions contre l'empereur. Ces processions se

rendaient au cirque, où l'on tenait concile en plein vent. Une de ces

assemblées osa déposer Anastase[680], qui la fit dissoudre à grands

coups de lance par les gardes du palais. Le peuple de son côté ne

montrait guère plus de modération. Tout prêtre suspect de complicité ou

simplement de faiblesse vis-à-vis d'Anastase était égorgé sans

miséricorde, et on promenait sa tête au bout d'une pique. Un moine et

une religieuse que l'empereur affectionnait périrent ainsi massacrés, et

leurs cadavres liés ensemble allèrent balayer le pavé des rues.

[Note 679: Cum... omnibus ecclesiis, per libellum scriptum edixit

ut ter sanctum hymnum, non omisso addimento, in publicis

processionibus decantarent... tumultus vehemens exortus est,

multarum domorum visa incendia, et innumeræ cædes patratæ...

Theophan., p. 136.--Imperator cum in hynmo trisagio has voces

adjicere voluit: Qui crucifixus est pro nobis, gravissima seditio

exorta est, perinde quasi christiana religio funditus everteretur.

Evagr., III, 44.]

[Note 680: Populi confusa plebe contumeliosis vocibus Anastasium

impetente, et alium ad imperium advocante, Manichæum et imperio

prorsus indignum clamitans... Theophan., _Chronogr._, p. 136.]

Ces horreurs présageaient une guerre civile, qui ne tarda pas à éclater,

et elle éclata précisément dans ces provinces du Danube ravagées si

violemment par la guerre étrangère, mais où la foi catholique était

enracinée. Un général illyrien, nommé Vitalianus, d'ancienne souche

barbare, leva le drapeau de l'orthodoxie catholique, sous lequel

accoururent par milliers les habitants des campagnes, les citadins, les

soldats. En trois jours, il réunit une grande armée. On laissait là sa

maison, sa famille à l'aventure, exposées au fer des Bulgares; les

garnisons romaines désertaient leur poste, pour courir à la croix; il se

présenta même des Huns comme auxiliaires de l'orthodoxie, et on les

accepta[681]. Vitalien marcha sur Constantinople et mit le siége devant

la Porte dorée; mais le sénat et les plus notables habitants

s'interposèrent pour empêcher une prise d'assaut. On négocia au nom

d'Anastase, dont on se rendit garant, et la guerre traîna en longueur.

Vitalien, que ses partisans voulaient nommer empereur[682], mais qui

avait plus de foi que d'ambition, consentit enfin à traiter sous les

sécurités qu'on lui offrait. Ses conditions furent: le rappel des

évêques exilés, la convocation d'un concile œcuménique sous la

présidence de l'évêque de Rome, dont la foi dans ces difficiles matières

n'avait jamais varié, l'arbitrage du même évêque entre les prélats

orientaux et l'empereur en cas de dissentiment possible; et comme on

savait ce que valaient les serments d'Anastase, Vitalien exigea que le

sénat, le corps des magistrats et les premiers citoyens de la ville

souscrivissent aussi ces conditions[683]. Il se fit remettre en outre le

commandement suprême des forces stationnées dans le voisinage de

Constantinople. Ainsi Anastase fut placé sous la triple tutelle des

habitants de sa ville impériale, d'un de ses généraux et d'un évêque

étranger. On croyait avoir bien rivé sa chaîne, et il échappa. Le

concile œcuménique, toujours convoqué, une fois réuni, ne délibéra

jamais[684]; le pape ne gagna rien non plus sur l'empereur malgré sa

fermeté; Vitalien se vit enlever son commandement, et les catholiques

découragés remirent l'épée dans le fourreau. Ne penserait-on pas, à la

lecture de ces faits déjà vieux de treize siècles et demi, parcourir

sous des noms, des costumes, des formules différentes, le récit de

quelque événement d'hier? Ce roi en tutelle sous son peuple, ces

engagements écrits, ces serments arrachés, niés, éludés, tout cela ne

nous reporte-t-il pas à des scènes dont nous ou nos pères avons été

témoins? C'est que les passions des hommes et leurs allures sont les

mêmes, quel que soit le mobile qui les pousse et le court moment où ils

s'agitent: seulement sommes-nous bien sûrs d'avoir toujours eu dans nos

discordes politiques un mobile aussi respectable et aussi sérieux que

devait l'être pour des générations chrétiennes une atteinte portée au

dogme fondamental de leur foi?

[Note 681: Vitalianus... ducens secum ingentem Hunnorum et

Bulgarorum numerum... Theophan., p. 137.--Anast., p. 54.--Cedren.,

t. I, p. 360.]

[Note 682: Plebe... uno consensu, ceu jam declaratum imperatorem,

acclamante Vitalianum, Theophan., _loc. cit._]

[Note 683: Anastasius rebus in desperatis senatorii ordinis

nonnullos qui de pace agenda eum rogarent, misit: juravitque una

cum universo senatu episcopos exules se rovocaturum. His additum

voluit Vitalianus, ut unius cujusque scholæ principes idem

jurejurando assererent: et ita demum convocaretur synodus ad quam

pontifex romanus et cuncti accederent episcopi... Theophan.,

_Chronogr._, p. 137.--Cedren., t. I, p. 360.]

[Note 684: Accesserunt etiamnum ex diversis locis episcopi

circiter ducenti: qui a scelesto Imperatore delusi, re infecta

recessere. Theophan., _ibid._]

On comprend maintenant comment, sans lâcheté et sans mériter toutes les

injures dont nous nous plaisons à poursuivre rétrospectivement à travers

l'histoire ce que nous appelons le Bas-Empire, le gouvernement romain,

dans les dernières années du Ve siècle et le commencement du VIe,

pouvait n'attacher qu'une médiocre attention aux courses des Barbares,

Huns, Bulgares et Slaves, dans la vallée du Danube. Il fallut que

Constantinople elle-même et le siége de l'empire se trouvassent en péril

pour réveiller un peuple et un empereur absorbés dans les intérêts d'en

haut. Les places échelonnées pour couvrir les approches de la grande

cité n'arrêtaient pas toujours des détachements qui savaient se glisser

dans leurs intervalles d'autant plus aisément qu'ils se composaient de

cavalerie, d'une cavalerie agile, infatigable. A plusieurs reprises, on

put donc voir les enfants perdus des armées barbares pénétrer dans la

campagne de Constantinople, jusqu'au cœur de cette riche banlieue que

les contemporains nous dépeignent comme la plus délicieuse contrée du

monde. Il faut lire les écrivains du VIe siècle, et surtout Procope,

pour se faire une idée de ce qu'avaient produit, sous le beau ciel de la

métropole de l'Orient et autour de ses mers transparentes, les

merveilles des arts et du luxe jointes à celles de la nature. Lorsqu'ils

nous parlent de ces sites magnifiques qui dominent la Propontide, la

mer Noire ou le Bosphore, de ces eaux vives et abondantes, de ces villas

de marbre se dessinant sur des rideaux de forêts, de ces églises, de ces

palais, de ces jardins en amphithéâtre, rangés sur le contour des

golfes, «comme des perles dans un collier,» ils rencontrent le sentiment

et quelquefois l'expression d'une vraie poésie[685]. La terre même,

malgré toutes ses beautés, n'avait pas suffi au luxe de la Rome

orientale, et des môles jetés à grands frais faisaient étinceler

au-dessus de la mer des habitations de porphyre et d'or que la soie et

le cèdre garnissaient au dedans. Un peuple de statues de bronze ou de

marbre de Paros, reliques du génie des Hellènes, animait ces solitudes

enchantées. C'est là que les patriciens de Byzance venaient jouir d'un

repos voluptueux gagné trop souvent aux dépens des provinces, là que les

Rufin, les Eutrope, les Chrysaphius étalaient ces prodigalités

insolentes qui, après avoir soulevé contre eux la colère de leurs

contemporains, font encore leur condamnation dans l'histoire[686]. Qu'on

se figure l'effroi causé par l'apparition des bandes bulgares dans ce

paradis des Romains d'Orient! On oublia pour un moment la querelle des

deux natures, et pour un moment on pensa aux souffrances des malheureux

Mésiens.

[Note 685: Procop., _Ædific._, l. I, V, VI, VIII et pass.]

[Note 686: Hunc suburbanum agrum Bysantii cives, occupantque

decorantque, non solum ad vitæ usus sed ad luxum etiam insolentem,

deliciasque immodicas et ad omnem licentiam quam affert mortalibus

opulentia. Procop., _Ædific._, IV, 9.]

Ce fut alors qu'Anastase entreprit le grand ouvrage auquel son nom est

attaché, et dont les vestiges s'aperçoivent encore aujourd'hui à treize

lieues environ de Constantinople, du côté du couchant. Les Romains, dans

la défense de leur territoire, employaient fréquemment les remparts ou

murs fortifiés adossés à des obstacles naturels, et couvrant des

cantons, quelquefois même des provinces entières. Des portes y étaient

laissées de distance en distance pour les communications avec le dehors.

Gardés en temps ordinaire par quelques postes seulement, ces remparts

recevaient en temps de guerre l'armée défensive, qui s'y tenait à

couvert comme derrière une place forte. L'empire d'Orient comptait

nombre d'ouvrages de ce genre, qui se multiplièrent à mesure qu'il

fallut substituer les moyens matériels à l'esprit militaire; les

Thermopyles elles-mêmes en reçurent, et furent mieux défendues par une

ligne crénelée que par les poitrines des derniers Spartiates[687].

Constantinople, comme on sait, était située sur un isthme que baignent

au midi la Propontide, au nord la mer Noire, et que le Bosphore sépare

de l'Asie. Anastase entreprit d'isoler du continent l'espèce de

presqu'île qui renfermait la ville et sa banlieue, et d'en faire une

île[688], suivant l'expression des auteurs du temps. Pour cela, il traça

le plan d'une fortification qui la coupait d'une mer à l'autre dans une

longueur de dix-huit lieues[689]. Commencé en l'année 507, cet immense

travail fut exécuté rapidement: c'était un mur en pierre, garni d'un

fossé sur le front, haut de vingt pieds, large d'autant, et flanqué de

tours communiquant ensemble par des galeries. La muraille, à chacune de

ses extrémités, était protégée par le voisinage d'une ou de plusieurs

places de guerre: ainsi l'extrémité méridionale, qui plongeait dans la

Propontide, se trouvait encastrée, pour ainsi dire, entre Héraclée et

Sélymbrie, toutes deux puissamment fortifiées[690]. Par ce moyen,

Constantinople et les campagnes voisines furent mises à l'abri, sinon

d'une invasion, au moins d'une surprise et d'un coup de main. On

applaudit, sous ce rapport, à la sollicitude de l'empereur, sans

toutefois s'abuser sur l'étendue de la protection. Les gens sensés

comprirent que dans le cas d'une grande guerre, l'armée de défense ne

serait jamais assez nombreuse pour opposer une résistance égale sur un

front de dix-huit lieues, et qu'un ennemi avisé pourrait toujours

s'emparer d'une portion du mur, profiter des fortifications pour s'y

retrancher, et tenir de là son adversaire en échec[691]. Voilà ce que

purent annoncer et écrire les hommes prévoyants; mais le peuple de

Constantinople se crut en parfaite sûreté; l'empereur avait fait une

chose populaire, et ce fut assez pour le moment.

[Note 687: Procop., _Hist. arcan._, c. 27.--_Ædific._, IV, 2.]

[Note 688: Urbem fere insulam pro peninsula efficit. Evagr., III,

38.]

[Note 689: Imperator Anastasius, quadragesimo ab urbe lapide,

longos muros ædificavit, quibus gemina junxit maris littora, ubi

inter se bidui fere distant. Procop., _Ædif._, IV, 9.]

[Note 690: Agath., _Hist._ V.--Procop. _Ædific._]

[Note 691: Neque enim fieri poterat, ut opus adeo spatiosum vel

satis haberet firmitatis, vel diligenter custodiretur. Certe

hostes, quacumque muros longos invaderent, omnes partis illius

custodes opprimebant nulle negotio, cæterosque ex improviso

adorti, calamitatem inferebant, quantam nemo verbis facile

exponat. Procop., _Ædific._, IV, 9.]

Huns, Bulgares et Slaves laissèrent la Mésie tranquille jusqu'en l'année

517, où leur retour est mentionné dans les chroniques byzantines. Une

d'elles le signale par ces lignes étranges, tout empreintes d'une

terreur mystique: «En la dixième indiction, sous le consulat d'Anastase

et d'Agapit, cette chaudière qui, suivant la prédiction du prophète

Jérémie, est allumée du côté de l'aquilon contre nous et nos péchés,

fabriqua des traits de feu, et avec ces traits fit de profondes

blessures à la plus grande partie de l'Illyrie[692]...» La Grèce fut

ravagée jusqu'aux Thermopyles, et l'Illyrie jusqu'à l'Adriatique; mais

l'ennemi n'approcha point de Constantinople. Les Barbares traînaient à

leur suite une multitude de prisonniers dont ils demandaient la rançon.

Mille livres d'or qu'Anastase envoya à Jean, préfet d'Illyrie, n'ayant

pas suffi à les racheter tous, beaucoup furent emmenés au delà du

Danube, beaucoup aussi furent égorgés par vengeance ou intimidation sous

les murs des villes qui refusaient d'ouvrir leurs portes.

[Note 692: Olla illa quæ, in Hieremia vate, ab Aquilone, adversum

nos nostraque delicta, sæpe succenditur, tela ignea fabricavit;

maximamque partem Illyrici iisdem jaculis vulneravit... Marcellin.

Comit., _Chron._, ad ann. 517.]

Anastase mourut d'un coup de foudre l'année suivante,

quatre-vingt-huitième de son âge et vingt-septième de son règne, et au

rêveur manichéen qui avait tant troublé l'empire succéda un vieux soldat

sans prétentions théologiques, mais dont le cœur était romain[693].

Justin (il se nommait ainsi) était né à Bédériana[694], dans la Dardanie

mésienne, et cette circonstance fut heureuse pour les provinces du

Danube, qui avaient tant besoin de secours. Tout autre soin cessant,

Justin s'occupa de les remettre en état de défense, et il commença un

travail de restauration de toutes les places fortes, lequel fut continué

et achevé plus tard par son neveu Justinien[695]. Les neuf années que

régna ce vieux soldat comptèrent parmi les plus paisibles de l'empire

d'Orient: on n'entendit parler ni de Slaves, ni de Huns, tant les

Barbares étaient convaincus qu'on ne les ménagerait point, s'ils osaient

se remontrer. Justin mourut en 527 d'une mort digne de sa vie. Une

ancienne blessure qu'il avait reçue à la jambe s'étant rouverte, la

gangrène l'emporta[696]. Son successeur, désigné d'avance, fut ce même

neveu qu'il avait associé à ses travaux sur le Danube ainsi qu'à

l'exercice de la puissance impériale, Justinien, dont le nom devait

avoir un si grand retentissement dans les siècles.

[Note 693: Justinus pius imperator, vir ætatis provectæ, et

expertus rerum a militiæ cingulo exorsus, et ad senatus usque

ordinem promotus... Theophan., _Chronogr._, p. 141.]

[Note 694: Justinius cujus Bederiana patria fuit. Procop., _Hist.

arcan._, c. 6.]

[Note 695: Procop., _Ædif._, l. II. passim. et l. III. c.

2.--Malal., part. II, p. 159.]

[Note 696: Procop., _Hist. arcan._, c. 9.--Accidit, ut imperator

Justinus ex ulcere pedis, quod ex ictu sagittæ in bello contraxit,

extingueretur... _Chron. Pasch._, p. 334.]

Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe · 第 18 / 27 题