CHAPITRE DEUXIÈME

Les fils d'Attila attaquent de nouveau les Ostrogoths et sont

battus.--Ils attaquent l'empire romain.--Campagne d'Hormidac en

Mésie.--Siége de Sardique.--Trahison du général de la cavalerie

romaine.--Retraite d'Hormidac.--Portrait des Huns par Sidoine

Apollinaire.--Les fils d'Attila demandent à l'empereur Léon le droit de

commercer en Mésie.--Refus de l'empereur.--Colère des fils d'Attila; ils

délibèrent en commun; Denghizikh veut la guerre, Hernakh soutient la

paix.--Denghizikh entre sur le territoire romain.--Des volontaires goths

se joignent à lui.--Campagne de l'Hémus.--L'armée des Huns, enfermée

dans un défilé, demande des vivres aux Romains.--Discours du Hun

Khelkhal aux Goths auxiliaires des Huns.--Les Huns et les Goths se

battent ensemble.--Nouvelle campagne de Denghizikh en Mésie; il est pris

et tué; sa tête est exposée dans le cirque de Constantinople.--Les Huns

fédérés se plient aux habitudes romaines.--Tribus des _Fossaticii_ et

des _Sacro-Monticii_.--Généraux romains fournis par les Huns.--Ce que

deviennent les descendants d'Attila.--Aventures de Mundo fils de

Gheism.--Il déserte le territoire des Gépides et se fait brigand.--Les

voleurs Scamares le prennent pour roi.--Il est assiégé dans Herta; les

Ostrogoths le délivrent.--Il se fait vassal de Théodoric.--Il se soumet

à Justinien.--Mundo à Constantinople: service qu'il rend à Justinien

dans la révolte du Cirque.--Il est nommé commandant de l'Illyrie.--Ses

exploits à Salone; il perd son fils Maurice.--Sa fin désespérée.--Jeu de

mots des Romains sur sa mort.

462--535

La scission des enfants d'Attila et de leurs tribus en deux parts ne

brisa d'abord ni le lien de fraternité entre les princes, ni celui de

race entre les tribus. Les hordes de l'Hunnivar et du Dniéper, qui

continuèrent la vie nomade, furent réputées le corps de la nation, et

Denghizikh, qui les gouvernait, se trouva investi d'un droit, sinon de

souveraineté, du moins de tutelle et de suprématie à l'égard des bandes

séparées. L'histoire mentionne deux circonstances dans lesquelles ce

protectorat des tribus sédentaires par les tribus nomades fut exercé

avec éclat. Dans l'année 462, les Ostrogoths, mécontents des

surveillants que l'empire leur avait donnés en Pannonie, se jetèrent à

l'improviste sur le territoire des Huns satagares, pillèrent tout,

enlevèrent les récoltes, les troupeaux, et menacèrent d'égorger les

hôtes du peuple romain jusqu'au dernier[558]. Informé de ces désastres,

Denghizikh accourut en toute hâte porter secours à ses compatriotes;

quatre tribus nomades l'accompagnaient: les Angiscyres, les Bitugores,

les Bardores et les Ulzingours. Ils franchirent le Danube sans

oppositions, et, pénétrant sur le territoire ostrogoth, ils assiégèrent

la ville de Bassiana, aujourd'hui Sabacz, place romaine dont les

Ostrogoths s'étaient emparés contre les traités, et qui formait un des

boulevards de leur frontière[559]. La ville résista aisément à un ennemi

qui ne connaissait pas l'art des siéges, et sa résistance donna aux

Goths le temps d'arriver. Valémir en effet, à la première nouvelle de

l'irruption de Denghizikh, avait laissé là les Satagares pour marcher

contre lui. Une grande bataille eut lieu sous les murs de Bassiana; la

place fut dégagée, et les Huns, qu'un mauvais sort semblait poursuivre

chaque fois qu'ils s'adressaient aux Ostrogoths, furent pour la

troisième fois vaincus et rejetés en désordre sur la rive gauche du

Danube[560].

[Note 558: Videntes Gothi non sibi sufficere ea, quæ ab imperatore

acciperent solatia... cœperunt vicinas gentes circumcirca prœdari,

primo contra Satagas, qui interiorem Pannoniam possidebant, arma

moventes... Jorn., _R. Get._, 53.--Satigæ, Satagarii.]

[Note 559: Quod ubi rex Hunnorum Dinzio, filius Attilæ,

cognovisset, collectis secum, qui adhuc videbantur, quamvis pauci,

ejus tamen sub imperio remansisse, Ulzingures, Angisciros,

Bittugores, Bardores, veniens ad Bassianam Pannoniæ civitatem,

eamque circumvallans, fines ejus cœpit prædari. Jorn., _R. Get._,

53.]

[Note 560: Gothi... expeditionem solventes quam contra Satagas

collegerant, in Hunnos convertunt et sic eos suis a finibus

inglorios propulerunt... Jorn., _R. Get._, 53.]

Quatre ans après, en 466, c'est aux Romains que les Huns ont affaire

pour une raison à peu près pareille. Il était arrivé qu'une des

peuplades sarmates admises en Mésie comme fédérées, à la suite des fils

d'Attila, se dégoûtant de sa nouvelle condition et regrettant la liberté

des déserts, avait quitté ses cantonnements et repris le chemin du

Danube; mais les officiers romains, qualifiant ce fait de désertion,

l'avaient retenue par la force. Les Huns nomades crurent leur honneur

engagé à soutenir la liberté d'un peuple qui n'avait pas, disaient-ils,

cessé d'être leur vassal, et ils sommèrent le commandant romain de

laisser partir les Sarmates. Cette sommation étant restée sans résultat,

on vit bientôt une armée hunnique déboucher sur l'Hunnivar: elle n'était

pas dirigée par Denghizikh, mais par Hormidac[561], chef important des

Huns et peut-être même fils d'Attila. On était alors en plein hiver, et

la rigueur du froid avait été si grande, que le Danube, gelé jusqu'au

fond de son lit, offrait un passage solide aux plus lourdes voitures.

Hormidac y lança sa cavalerie et tout le train de bagages qui

accompagnait une armée nomade en campagne[562]. Comme une nuée de

sauterelles dévorantes, les barbares vont s'abattre sur la Dacie

riveraine, pillant tout et entassant le butin dans leurs chariots.

L'empereur Léon, qui au milieu de ce chaos de peuples divers, amis ou

ennemis, et barbares à tous les degrés, savait faire intervenir

habilement et tour à tour la politique et les armes, Léon envoya pour

balayer ces brigands un homme prudent comme lui, le consul Anthémius,

qui devint plus tard empereur d'Occident. Anthémius, par une manœuvre

savante, attire Hormidac, des plaines qu'il occupait, dans la contrée

montagneuse de Sardique, où sa cavalerie devenait en grande partie

inutile. Il prend alors l'offensive et pousse l'épée dans les reins

l'armée ennemie, qui n'a plus d'autre ressource que de se jeter dans

Sardique même, qu'elle enlève par un coup de main, et où les Romains ont

bientôt mis le siége[563].

[Note 561:

Sed Scythicæ vaga turba plagæ, feritatis abundans,

Dira, rapax, vehemens, ipsis quoque gentibus illic

Barbara barbaricis, cujus dux Hormidac atque

Civis erat, cui tale solum, murique, genusque...

Sidon. Apoll., _Carm._ 2, v. 273 et seqq.]

[Note 562: Instanti hiemali frigore, amneque Danubii solite

congelato, nam istius modi fluvius ita rigescit, ut in silicis

modum vehat exercitum pedestrem, plaustraque... Jorn., _R. Get._,

53.

. . . . . . . Gens ista repente

Erumpens, solidumque rotis transvecta per Istrum

Venerat, et sectas inciderat orbita lymphas.

Sidon. Apoll., _Carm._, 2. v. 269 et seqq.]

[Note 563:

Hanc tu directus per Dacica rura vagantem

Contra is, aggrederis, superas, includis: et ut te

Metato spatio castrorum Serdica vidit,

Obsidione premis.

Sidon. Apoll., _loc. cit._]

La ville, autrefois démantelée par Attila et récemment réparée, était

assez forte pour tenir longtemps avec une telle garnison, si les vivres

n'avaient pas manqué; mais cette garnison de Huns amenait la famine

avec elle, et bientôt Hormidac se vit réduit au plus extrême besoin. Ses

chariots, au lieu de vivres et de fourrages qui lui eussent été si

précieux, contenaient de grandes, mais inutiles richesses, des vases

ciselés, des étoffes rares et beaucoup d'or, dépouilles des malheureux

provinciaux. Hormidac eut l'idée de faire servir du moins ces

superfluités à son salut, et il ne craignit pas de s'adresser au général

qui commandait la cavalerie d'Anthémius. Cet homme était-il un barbare

au service de l'empire comme tant d'autres généraux romains, pour qu'un

ennemi eût conçu si aisément l'espoir de l'acheter? S'offrit-il de

lui-même à la séduction, et ces richesses accumulées dans les chariots

des Huns avaient-elles tenté sa cupidité avant qu'Hormidac ne l'eût

tentée lui-même? On l'ignore; mais on sait qu'un honteux marché se

conclut entre le chef des Huns et le général romain. Il fut convenu qu'à

un jour donné les Huns sortiraient de la ville et présenteraient la

bataille au consul, que le maître de la cavalerie laisserait l'affaire

s'engager, puis déserterait son poste, et passerait avec ses soldats du

côté de l'ennemi. La cavalerie des Huns envelopperait alors les légions,

dont le flanc serait sans défense, et qu'une charge aurait bientôt

enfoncées.

Si la trahison, comme on le voit, était habilement combinée par le

général, l'honnêteté des soldats la fit échouer. Au moment où les deux

armées, rangées en ligne, commençaient à se mêler, la cavalerie, qui

formait une des ailes romaines, s'ébranla effectivement au signal de son

chef, croyant exécuter une manœuvre; mais quand elle vit celui-ci se

diriger vers la ville et qu'elle soupçonna une désertion, elle tourna

bride aussitôt et vint reprendre son poste sur le flanc des

légions[564]. Il était temps, car la cavalerie hunnique opérait déjà son

mouvement, et les légions commençaient à se débander. Le combat

recommençant alors avec une nouvelle vigueur, Hormidac fut rejeté

rudement dans la ville. Le lendemain il demandait à capituler: «Le prix

de la paix, répondit le consul, c'est la tête du traître.» Cette tête

lui fut livrée sans hésitation. «Ce fut, dit le narrateur contemporain,

comme l'arrêt d'un juge romain exécuté par des barbares[565].» En

capitulant avec les Huns, Anthémius sauvait Sardique d'une destruction

complète. Hormidac et ses compagnons, en bien petit nombre, regagnèrent

le Danube sans bagage, sans chevaux et presque sans vie.

[Note 564:

Sic denique factum est

Ut socius tum forte tuus, mox proditor, illis

Frustra terga daret, commissæ tempore pugnæ;

Qui jam cum fugeret, flexo pede cornua nudans,

Tu stabas acie solus; se sparsa fugaci

Expetiit ductore manus; te marte pedestri

Sudantem repetebat eques; tua signa secutus

Non te desertum sensit certamine miles.

Sidon. Apollin., _Panegyr. Anth._, v. 280 et seqq.]

[Note 565:

Nam qui te fugit mandata morte peremptus,

Non tam victoris periit quam judicis ore.

. . . . . Juscum subiit jam transfuga lethum

Atque peregrino cecidit tua victima ferro.

Sidon. Apoll., _Paneg. Anth._, v. 297 et seqq.]

Le récit de cette courte mais curieuse guerre ne nous vient pas d'un

historien; nous la tenons d'un poëte et d'un poëte gaulois, le célèbre

Sidoine Apollinaire, auteur d'un _panégyrique_ d'Anthémius devenu

empereur d'Occident. Suivant l'usage des poëtes, Sidoine ayant à mettre

en scène la nation des Huns n'a point manqué l'occasion d'en tracer le

portrait, et il l'a fait avec toutes les recherches, toute l'exagération

de ce faux bel esprit qui flattait le goût de ses contemporains, et qui

fut, il faut bien le dire, pour une grande part dans sa renommée.

Toutefois Apollinaire, homme de lettres mêlé aux affaires publiques,

gendre de l'empereur Avitus et plus tard évêque de Clermont, vivait au

milieu de gens qui avaient combattu ces barbares dans les armées

romaines, lui-même les avait vus sans aucun doute pendant l'invasion

d'Attila en Gaule; nous pouvons donc considérer la peinture qu'il nous

en donne comme présentant un fond de réalité sous les couleurs forcées

qui la déparent. Cela admis, il est curieux de comparer le tableau de

Sidoine Apollinaire, tracé en 468, avec celui qu'esquissait Ammien

Marcellin vers l'année 375, sous la première impression de l'arrivée des

Huns en Occident. Si la férocité du caractère a pu s'adoucir chez ce

peuple par un séjour de près de cent années au cœur de l'Europe et par

son contact avec des races plus civilisées, on reconnaît du moins, en

rapprochant ces deux portraits faits à un siècle de distance, que son

type physique et ses mœurs n'avaient pas notablement changé.

«Cette nation funeste est cruelle, avide, sauvage au delà de toute idée,

et barbare pour les barbares eux-mêmes. Son âme et son corps respirent

la menace. Le visage des enfants, ordinairement si doux, est empreint

chez elle d'un cachet d'horreur. Une masse ronde qui se termine en

pointe, deux cavernes creusées sous le front et où l'on chercherait

vainement des yeux, puis entre les joues une excroissance informe et

plate, voilà la tête du Hun. La lumière n'arrive qu'avec peine dans les

chambres étroites où l'œil semble la fuir, et cependant il s'en échappe

des regards perçants qui embrassent les plus lointains espaces. On

dirait que ces points ardents placés au fond de deux puits compensent

leur éloignement par une possession plus énergique de la lumière[566].

L'aplatissement des narines est dû aux bandelettes dont on serre la face

des nouveau-nés, afin que le casque, n'ayant plus l'obstacle du nez,

s'adapte plus exactement au visage. Ainsi l'amour maternel déforme

l'enfant et le façonne pour la guerre[567].... Le reste du corps est

beau: une poitrine large, des épaules carrées, peu de ventre, une taille

au-dessous de la moyenne quand le Hun est à pied, et grande quand il est

à cheval... Sitôt que l'enfant peut se passer de sa mère, on le place

sur un cheval, afin que ses membres délicats se plient de bonne heure à

des exercices qui rempliront sa vie. Il est des nations qui voyagent et

se transportent sur le dos des coursiers, celle-ci y demeure[568]...

Armé d'un arc énorme et de longues flèches, le Hun ne manque jamais son

but: malheur à celui qu'il a visé, car ses flèches portent la mort!»

[Note 566:

Gens animis membrisque minax: ita vultibus ipsis

Infantum suus horror inest. Consurgit in arctum

Massa rotunda caput; geminis sub fronte cavernis

Visus adest oculis absentibus: arcta cerebri

In cameram vix ad refugos lux pervenit orbes,

Non tamen et clausos: nam fornice non spatioso,

Magna vident spatia, et majoris luminis usum

Perspicua in puteis compensant puncta profundis.

Sidon. Apoll., _Carm._, 2, v. 245-251.]

[Note 567:

Tum ne per malas excrescat fistula duplex,

Obtundit teneras circumdata fascia nares,

Ut galeis cedant. Sic propter prælia natos

Maternus deformat amor, quia tensa genarum

Non interjecto fit latior area naso.

Sid. Apoll., _Paneg. Anth._--_Carm._ 2, v. 253-257.

On voit par ce qui précède que les Huns exerçaient sur la tête de

leurs enfants nouveau-nés deux espèces particulières de

déformations. La première regardait la face. Au moyen de linges

fortement serrés, ils obtenaient l'aplatissement du nez et la

dilatation des pommettes des joues. La seconde s'appliquait au

crâne, que l'on pétrissait en quelque sorte de manière à

l'allonger en pain de sucre: _Consurgit in arctum massa rotunda

caput._ Un savant naturaliste étranger, qui a pris pour objet de

ses recherches anthropologiques les races du nord-est de l'Europe,

avait été frappé du grand nombre de crânes déformés que présentent

les anciennes sépultures dans les localités occupées autrefois par

les nations finno-hunniques. Il me fit l'honneur de me consulter à

ce sujet. Je suis heureux de pouvoir fournir un texte précis qui

réponde au besoin des sciences naturelles, et non moins heureux

que celles-ci viennent appuyer d'une démonstration sans réplique

les probabilités de l'histoire.]

[Note 568:

..... Cornipedum tergo gens altera fertur,

Hæc habitat.

Sidon. Apollin., _Paneg. Anthem._, v. 265.]

Les barbares, prompts et mobiles comme des enfants, oublient aisément le

mal qu'ils ont fait, et se flattent non moins aisément que l'offensé en

a perdu le souvenir, sitôt qu'un intérêt nouveau ou quelques nouvelles

préoccupations leur rendent cet oubli désirable: c'est ce que nous

voyons arriver chez les fils d'Attila. L'année 467 nous les montre

réunis en une sorte de congrès de famille et délibérant sur une faveur

qu'ils veulent obtenir du gouvernement romain, comme si l'année

précédente ils n'avaient pas ravagé impitoyablement ses provinces: ce

qu'ils sollicitent maintenant, c'est le droit de commercer librement

avec l'empire, la détermination de certains marchés dans les villes

romaines de la frontière, où les Huns puissent apporter et vendre leurs

marchandises et se procurer en retour des marchandises romaines. Ils

décident qu'une ambassade solennelle sera en leur nom collectif envoyée

à Constantinople, afin de porter leur demande à la connaissance de

l'empereur[569]. La législation romaine faisait du droit de trafic entre

l'étranger et le Romain, _jus commercii_, un privilége qui ne

s'octroyait qu'à bon escient en faveur de voisins dont l'amitié semblait

éprouvée, car il n'était pas rare que les barbares cherchassent à abuser

de ce droit. Tantôt, à la veille d'une guerre qu'ils méditaient contre

l'empire, ils venaient s'approvisionner de vivres et d'armes dans les

marchés romains; tantôt, se donnant rendez-vous en grand nombre dans les

places de commerce, qui étaient ordinairement aussi des places de

guerre, ils faisaient main-basse sur les habitants, saccageaient la

ville ou s'en emparaient par trahison. Attila avait accompli ou tenté

plusieurs coups de ce genre qui avaient rendu avec juste raison le

gouvernement romain défiant et difficile, et l'humeur batailleuse de

quelques-uns de ses fils, ainsi que l'agitation qu'ils entretenaient

dans leurs tribus, n'était guère propre à faire lever l'interdiction;

aussi l'ambassade ne rapporta-t-elle de Constantinople qu'un refus

exprimé en termes très-nets[570].

[Note 569: Ut omnibus omnino præteritorum dissidiorum causis

resecatis, pacem inirent: itaque Romani, ut olim erat in more

positum, ad Istrum usque procedentes mercatum celebrarent, ex quo

invicem ea, quæ sibi opus essent, desumerent. Prisc., _Exc. leg._,

44.]

[Note 570: Ea quidem legatio, re infecta rediit. Prisc., _ibid._]

Ce refus mit les princes huns hors d'eux-mêmes. Ils se réunirent de

nouveau pour exhaler leur colère, et dans ce conseil, qui paraît avoir

été fort tumultueux, les résolutions les plus violentes furent agitées.

Il y eut un parti de la guerre qui prétendait qu'une pareille injure ne

pouvait être lavée que par des flots de sang dans les murs mêmes de

Constantinople, et Denghizikh se trouva naturellement l'organe obstiné

de ce parti; mais il rencontra en face de lui Hernakh, qui se fit avec

non moins d'obstination l'avocat des résolutions pacifiques[571]. Entre

autres arguments en faveur de la paix, il fit valoir celui-ci: «que les

Acatzires, les Saragours et les autres tribus hunniques voisines du

Caucase et de la Mer-Caspienne étaient en ce moment même engagés dans

une expédition au cœur de la Perse[572]. «N'y aurait-il pas folie à nous

d'entreprendre, disait-il, une autre guerre encore avec l'empire, et de

nous jeter de gaieté de cœur deux pareils ennemis sur les bras?» Le

raisonnement d'Hernakh nous prouve clairement que les nations hunniques

continuaient à se regarder comme les membres d'un même corps dans toute

l'étendue de leur ancienne confédération, depuis la Mer-Caspienne et le

Caucase jusqu'au Danube, et maintenant même jusqu'au pied de l'Hémus.

L'influence du jeune fils d'Attila et ses arguments de bon sens

entraînèrent la minorité de ses frères, tous ceux probablement qui,

habitant comme lui au midi du Danube, se trouvaient directement sous la

main de l'empereur; mais Denghizikh tint bon[573]: il déclara que, si on

l'abandonnait, il ferait la guerre à lui seul et saurait la mener à

bonne fin. Il mêlait au ressentiment de son injure on ne sait quelle

idée de conquête dans les provinces de Mésie ou de Thrace, et même

l'espérance de se rendre l'empire romain tributaire. Sa résolution une

fois arrêtée, il fit appel aux hordes du Borysthène et du Dniéper; tout

fut bientôt en mouvement dans les plaines de la Mer Noire, et

l'avant-garde d'une puissante armée ne tarda pas à se montrer sur

l'Hunnivar.

[Note 571: Etenim Dengizich... bellum Romanis indici volebat...

Cui quidem apparatui Hernach repugnabat. Prisc., _Exc. leg._, 45.]

[Note 572: Nec enim bellum longuis geri a patria expedire

existimabat, quod Saraguri, Acatziris aliisque gentibus aggregati,

in Persas exercitum duxerant. Prisc., _Exc. leg._, 46.]

[Note 573: Dengizich bellum Romanis inferre et Istro potiri

institit. Prisc., _Exc. leg._, 46.]

Le préfet de la rive romaine, commandant général des forces préposées à

la défense du Bas-Danube, était un Goth romanisé nommé Anagaste, dont le

père avait été tué au service de l'empire, dans une des guerres contre

Attila. Il nourrissait, par suite de cette circonstance, contre la

mémoire du roi des Huns et contre toute sa race, une haine qu'il ne

dissimulait pas. Inquiet des mouvements qu'il voyait s'opérer dans

l'Hunnivar, il avait fait demander à Denghizikh ce que cela signifiait,

s'il avait à se plaindre du gouvernement romain, et en quoi. Denghizikh

ayant dédaigné de répondre, il le somma de déclarer catégoriquement s'il

voulait la guerre ou non[574]. Le fils d'Attila, sans se soucier des

sommations d'Anagaste, fit partir des ambassadeurs pour Constantinople,

afin, disait-il, de s'expliquer directement avec l'empereur[575].

Introduite devant le prince, l'ambassade exposa les griefs du roi des

Huns: il ne se contentait plus du droit de commerce avec les Romains; il

lui fallait des terres à sa convenance pour lui et son peuple, sans

compter un tribut annuel pour payer son armée[576]. Celui à qui

s'adressaient ces réclamations insolentes était l'empereur Léon, dont

l'histoire vante le caractère à la fois ferme et équitable. Il répondit

froidement aux barbares «qu'il n'accordait de pareilles demandes qu'à

ses amis; que si les Huns se soumettaient à son autorité, il verrait ce

qu'il aurait à faire; qu'il serait charmé, en tout cas, s'ils passaient

du rôle d'ennemis à celui d'amis et d'alliés[577].» Denghizikh

n'attendait guère une autre réponse de Léon, et son ambassade n'était

qu'une feinte pour endormir les commandants romains de la frontière.

Tandis qu'il opposait à leurs soupçons cette preuve de ses intentions

pacifiques, il trouvait le moyen de passer le Danube sur divers points,

et bientôt son innombrable cavalerie fut réunie tout entière sur la rive

droite.

[Note 574: Per suos ex eo quæsivit an ea mente esset, ut acie

decertare vellet. Prisc., _Exc. leg._, _loc. cit._]

[Note 575: Sed Dengizich Anagastum contemnens... per legatos

imperatori denuntiavit. _Id., ibid._]

[Note 576: Se bellum illaturum, nisi sibi, suisque terram quam

incolerent, et pecunias alendo exercitui... subministraret...

Prisc., _Exc. leg._, 46.]

[Note 577: Sibi enim pergratum et jucundum esse, si quando inimici

in fœdus societatemque transirent. _Id., ibid._]

La Basse-Mésie et les deux Dacies devinrent le théâtre de ses ravages.

La région voisine de l'Hémus servait alors de repaire à des bandes de

brigands qui, des vallées où ils étaient retranchés, fondaient sur le

plat pays pour le mettre à contribution. C'étaient des Goths qui avaient

secoué l'obéissance de leurs rois pour vivre en pleine indépendance au

détriment de tout le monde; bien aguerris d'ailleurs et bien armés, ils

avaient plus d'une fois tenu tête aux troupes envoyées pour les réduire.

Denghizikh les appela à lui, et sitôt qu'ils eurent réuni leur solide

infanterie à la cavalerie des Huns, la guerre prit des proportions

inquiétantes pour les Romains. Trois armées furent mises en campagne

sous la conduite de plusieurs généraux de renom, parmi lesquels on

comptait Anagaste et le célèbre Goth Aspar, à qui Léon devait le trône

impérial. Leurs instructions étaient d'éviter tout engagement en rase

campagne, de harasser l'ennemi par des marches et contre-marches,

surtout de l'attirer dans des cantons montueux où sa nombreuse cavalerie

lui deviendrait plus nuisible qu'utile. C'était le système employé par

Anthémius contre les bandes d'Hormidac l'année précédente, et le

meilleur pour anéantir ces multitudes braves, mais imprévoyantes, qui ne

savaient ni assurer leurs subsistances, ni se retirer avec ordre après

une défaite. Amené de proche en proche au débouché d'un vallon abrupt et

sans issue, Denghizikh, qui ne connaissait point le pays, alla s'y

enfermer comme dans un piége, ne laissant plus aux Romains que la peine

de l'y retenir prisonnier[578]. Les légions, campées sans péril à

l'entrée du défilé, regardaient les Huns s'agiter inutilement et se

consumer sous leurs yeux, car tout leur manquait, vivres et fourrages,

et l'escarpement des roches qui les entouraient leur enlevait toute

chance de sortir jamais de ce tombeau. Denghizikh se sentit perdu, et

son obstination superbe l'abandonna.

[Note 578: Duces romani in locum abruptum et concavum Gothos

(Scythasque) inclusos obsederunt. Prisc., _Exc. leg._, 44.]

Il envoya au camp romain des députés porteurs de ces humbles paroles:

«Que les Huns se soumettaient à tout ce qu'on exigeait d'eux pourvu

qu'on leur accordât des terres[579].» Les généraux romains ayant répondu

qu'ils en référeraient à l'empereur, les députés se récrièrent: «Nous ne

pouvons pas attendre, dirent-ils avec l'accent du désespoir; il faut que

nous mangions, ou que nous vous vendions cher nos vies tandis qu'il nous

reste un peu de sang[580].» Les généraux tinrent conseil, et à l'issue

de la délibération on promit aux Huns de leur fournir des vivres jusqu'à

ce que l'empereur eût fait savoir sa volonté; mais attendu que le camp

romain n'était pas lui-même approvisionné très-abondamment, les généraux

se réservèrent le droit de régler chaque jour les distributions qui

pourraient être faites aux barbares, et de surveiller ces distributions

au moyen des officiers romains chargés du service des vivres dans les

légions. On recommanda en conséquence aux Huns de se fractionner par

petits corps à l'instar des troupes romaines, afin que les officiers

romains pussent procéder chez eux à la prestation des vivres sans

changer l'ordre du service[581]. Il y aurait à ce mode, assurait-on,

avantage de régularité et d'économie. Ces raisons en déguisaient

d'autres plus sérieuses que la suite dévoila.

[Note 579: Ibi Scythæ victuum inopia laborantes, Romanos, missis

legatis, certiores fecerunt, se omnibus quæ statuerint,

parituros... Prisc., _Exc. leg._, 45.]

[Note 580: Romani responderunt se ad imperatorem eorum postulata

delaturos. At Scythæ, propter famem qui eos premebat, transigere

velle dixerunt, neque longiores moras ferre posse. Prisc., _Exc.

leg., ub. sup._]

[Note 581: Alimenta præbituros polliciti sunt si Scythæ, Romanorum

multitudini proxime ad eorum morem ordinati, accederent: facile

enim fore singulis ordinum ductoribus... Prisc., _Exc. leg., l.

cit._]

Parmi les officiers supérieurs de l'armée romaine se trouvait un

barbare, Hun de naissance, mais sincèrement attaché au drapeau sous

lequel il avait gagné ses grades et sa fortune: il se nommait

Khelkhal[582]. On le désigna comme un des agents chargés d'aller dans le

camp de Denghizikh présider à la distribution des vivres. Quoique Hun,

Khelkhal entendait et parlait couramment la langue gothique. A son

arrivée dans le camp, il trouva moyen de se faire attacher à une

division de l'armée barbare qui renfermait un grand nombre de Goths et

très-peu de Huns. Son premier soin fut de réunir en cercle autour de lui

les divers chefs de ce corps[583], et il leur adressa ce discours qu'il

avait médité d'avance: «Je puis en toute sûreté vous garantir que

l'empereur vous accordera des terres suivant votre désir; mais je me

demande quel profit vous en retirerez: aucun, sans contredit, car tout

l'avantage en reviendra aux Huns. Les Huns, vous le savez, méprisent le

travail, surtout celui des champs; c'est donc vous qui labourerez, qui

récolterez pour eux, qui les ferez vivre; vous serez leurs serfs, et en

retour ils vous pilleront. Vous aurez réalisé l'association du loup et

de l'agneau[584]. Il y eut un temps où vos ancêtres, repoussant tout

contact, toute alliance avec ce peuple, lièrent par un serment

redoutable leur postérité à cette résolution et ordonnèrent à leurs

enfants de fuir à jamais la société des Huns, et voici que vous,

non-seulement vous vous exposez de gaieté de cœur à vous faire opprimer

et piller par eux, mais, ce qui est bien pis, vous abjurez les

engagements sacrés de vos pères[585]. Je suis né parmi les Huns et je

m'en fais gloire, mais la justice est plus respectable à mes yeux que

les liens du sang; c'est elle qui m'oblige à vous tenir ce langage.

Réfléchissez[586].»

[Note 582: Χελχάλ.--Kelchal vir genere Hunnus qui secundum ab

Aspare imperii gradum in eos, qui sub eo ordines ducebant,

tenebat. Prisc., _Exc. leg._, 45.]

[Note 583: Cohortem obiens in qua erant plures numero Gothi quam

reliqui, accitis primoribus... Prisc., _ibid._]

[Note 584: Terram quidem imperatorem ad inhabitandum datarum, quæ

non illis fructui et commodo futura esset, sed cujus utilitas ad

solos Hunnos redundaret. Hos enim terræ cultum negligere, et

luporum more bona Gothorum invadentes diripere, qui ipsi servorum

conditione habiti, ad victum illis comparandum laborare coacti

forent. Prisc., _Exc. leg._, 45.]

[Note 585: Quamvis nullum nusquam fœdus inter utramque gentem

sancitum sit, et majores jurejurando eos obstrinxerint ut Hunnorum

societatem fngerent... Quare non tantum suis eos privari, sed

etiam patria sacramenta negligere. Prisc., _Exc. leg., ub. sup._]

[Note 586: Se quidem genere Hunnum, quo maxime glorietur, sed

æquitate motum hæc illis dicere ut quæ facienda essent viderent.

Prisc., _Exc. leg., loc. cit._]

A mesure que Khelkhal parlait, le regret, la colère, la haine,

s'allumaient dans le cœur des Goths, dont l'agitation se contenait à

peine. A son départ, elle éclate avec fureur, les épées sortent du

fourreau, on fait main-basse sur les Huns; tous ceux qui se trouvaient

dans les rangs des Goths sont massacrés. Des scènes pareilles ou en sens

contraire se passaient sur d'autres points[587], et bientôt le camp de

Denghizikh, inondé de sang, présenta l'aspect d'une vaste boucherie.

C'est ce moment que les généraux romains attendaient. Ils donnent le

signal à leurs troupes, qui marchent en bon ordre sur le défilé, et

criblent les barbares de coups de flèches et de javelots. Ceux-ci,

reconnaissant leur faute, essaient en vain de se rallier; l'épée des

légionnaires les achève. Un petit nombre seulement, se faisant jour à

travers l'armée des Romains, parvint à s'échapper et atteignit la rive

du Danube: Denghizikh était avec eux.

[Note 587: Deinde quasi ex compacto cæteri conveniunt, et ingens

pugna inter utramque gentem est commissa. Prisc., _ibid._]

Au printemps suivant, l'infatigable batailleur rentrait en campagne avec

une nouvelle armée, mais cette fois, les généraux romains étaient sur

leurs gardes. Anagaste, que la haine rendait ingénieux, tendit un second

piége où Denghizikh vint se jeter. On le prit, on le tua[588], et sa

tête détachée du tronc fut envoyée à Constantinople, tandis que les

hordes hunniques, battues, dispersées, regagnaient, comme elles

pouvaient, l'Hunnivar. Le soldat porteur du message d'Anagaste arriva

dans la ville impériale pendant qu'on célébrait de grandes courses de

chars au cirque de bois. Le chef du roi des Huns, défiguré par la mort

et par les outrages, fut promené au bout d'une pique à travers les rues

et les places, pour aller ensuite figurer dans l'arène au haut d'un

poteau, comme une des curiosités du spectacle[589]. La Rome d'Orient ne

dissimulait pas la joie que cette mort lui causa: Denghizikh assurément

n'était pas Attila, mais c'était son fils et l'ombre de ce nom, qui

inspirait encore l'épouvante. On inscrivit donc avec orgueil dans les

chroniques cette mention que nous y pouvons lire encore: «La onzième

année de Léon empereur, Zénon et Martianus étant consuls, fut apportée à

Constantinople la tête de Denghizikh, fils d'Attila[590].»

[Note 588: Dinzigichus, Attilæ filius, ab Anagasto magistro

militum Thraciæ cæsus est. _Chron. Pasch._, p. 323.]

[Note 589: Cujus caput allatum est Constantinopolim dum circenses

agerentur, et per mediam urbis plateam traductum, et ad xylocircum

delatum, paloque infixum est. _Chron. Pasch., ub. sup._]

[Note 590: ..... His Coss. caput Denzicis Hunnorum regis, Attilæ

filii, Constantinopolim allatum est. Marcel. Comit., _Chron._, ad

ann. 469.]

La mort du représentant le plus élevé de la famille d'Attila rompit

peut-être le dernier lien qui rattachait entre eux les membres de cette

famille, et jeta les tribus de l'Hunnivar dans des discordes où elles

faillirent s'abîmer; mais elle consolida l'alliance des Huns fédérés

avec le gouvernement romain. Elle eut aussi pour conséquence d'élargir

la barrière que le changement de vie ou de condition politique avait

mise entre les tribus sédentaires et les tribus nomades, et de rendre

ces deux fractions de la même race de plus en plus étrangères l'une à

l'autre. C'est en effet de ce moment que les colonies hunniques de

Pannonie et de Mésie, libres de tout empêchement extérieur, marchent

d'une allure plus franche vers la civilisation ou du moins vers cette

imitation des habitudes romaines qui constituait le premier degré de la

_romanité_[591]. Le progrès peut se suivre de loin en loin, dans

l'histoire, à des indices assurés. Cependant elles ne perdent que

lentement leur individualité de race, et au bout d'un siècle on les

reconnaissait parfaitement pour des populations hunniques, au costume,

au langage, à certaines institutions maintenues soigneusement. Elles

étaient gouvernées par des chefs nationaux qui prenaient le nom de rois

chez les tribus les plus importantes, et ces rois, subordonnés aux

magistrats romains dans les choses générales de la politique et de la

guerre, étaient ordinairement agréés, quelquefois imposés par

l'empereur. Quoique les tribus eussent généralement conservé leurs noms

indigènes, quelques groupes portaient des dénominations latines qui leur

venaient soit de leur destination spéciale, soit des circonstances

topographiques de leurs cantonnements. De ce nombre étaient les

_Fossaticii_[592], préposés, comme l'indiquait leur nom, à la garde

d'une partie du _fossatum_, fossé ou rempart de défense, et les

_Sacromonticii_, campés suivant toute apparence sur une hauteur appelée

Mont-Sacré; telle était encore la colonie du Château de Mars, qui

cultivait les environs de cette forteresse. C'est à Jornandès que nous

devons la plupart de ces détails; ce qui veut dire que sous un certain

point de vue leur autorité n'est pas contestable. Jornandès était né en

Mésie, chez le petit peuple des Mésogoths. Son aïeul, Péria, avait été

notaire ou secrétaire du roi alain Candax, le vassal et le compagnon

d'Hernakh, et son père, Alanowamuthis, exerçait probablement la même

profession, qui consistait à rédiger dans les divers idiomes parlés sur

le Danube la correspondance des rois barbares; lui-même aussi, _bien

qu'illettré_ (c'est lui qui nous le dit), suivit la carrière de son

aïeul avant d'entrer dans les ordres sacrés[593]. De telles fonctions

donnaient une connaissance parfaite de toutes les affaires intérieures

et extérieures de ces petits royaumes. Quand donc Jornandès nous

entretient des Huns pannoniens et mésiens, c'est plus qu'un historien

contemporain, plus qu'un témoin oculaire, c'est presque un acteur des

événements qui nous en parle par sa bouche.

[Note 591: Dans les formules de ce temps, _Romania_, comme on l'a

vu précédemment, désignait les possessions romaines, _romanitas_

la condition du sujet romain, et par opposition à _barbaries_, la

civilisation.]

[Note 592: E quibus nunc usque Sacromonticii et Fossaticii

dicuntur. Jorn., _R. Get._, 49.]

[Note 593: Cujus Candacis Alanowamuthis patris mei genitor Peria,

id est meus avus, notarius quousque Candax ipse vireret, fuit...

Ego item, quamvis agrammatus, Jornandes, ante conversionem meam

notarius fui. Jorn., _R. Get._, 49.]

On compterait difficilement tous les Huns sortis des colonies

danubiennes qu'éleva le hasard ou le mérite à de hauts grades dans la

milice romaine; il nous suffira de citer Acum, maître des milices

d'Illyrie, Mundo, petit-fils d'Attila et lieutenant de Bélisaire, le

patrice Bessa, dont les services furent obscurcis par la cupidité, et

deux frères, Froïlas et Blivilas, celui-là maître des milices, celui-ci

duc de la Pentapole: tous deux ainsi que Bessa venaient de la colonie du

Château de Mars[594]. La faveur qui environnait les Huns fédérés à la

cour de Constantinople pendant la première moitié du VIe siècle ne peut

se comparer qu'à celle dont jouirent les Goths un siècle auparavant,

sous les règnes d'Arcadius et de Théodose II. On leur prodiguait les

dignités et les commandements, on singeait leurs manières, on s'engoua

même de leur costume. Les jeunes Byzantins à la mode, les élégants

factieux du parti des bleus, se faisaient couper les cheveux très-ras

sur le front, à la façon des Huns, et portaient la tunique et le large

pantalon en usage chez ce peuple[595]. Justinien lui-même affectionnait

ce vêtement, qui figura avec honneur sous les tentes de Bélisaire et de

Narsès[596]. S'il arrivait qu'un de ces petits rois huns, cédant aux

amorces de la cour de Byzance, consentît à recevoir le baptême, c'était

une bonne fortune pour la politique romaine autant au moins que pour le

christianisme. La ville, tout l'empire même, se mettait en fête;

l'empereur était ordinairement parrain, l'impératrice marraine[597], et

le monde chrétien assistait au spectacle assurément fort curieux d'un

successeur de Constantin tenant sur les fonts de baptême quelque

petit-fils d'Attila.

[Note 594: Castrum Martena.... ex quo genere fuit Blivilas, dux

Pentapolitanus ejusque germanus Froïlas et nostri temporis Bessa

patricius. Jorn., _R. Get., ibid._]

[Note 595: Factiosi statim comere cæsariem, ac novo quodam et

Romanis alieno cultu recidere; nam..... sinciput capillitio ad

tempora usque nudarunt, coma ad occipitium permissa, ut Massagetæ

solent, nulla lege diffluere; quare et hunc habitum hunnicum

appellavere. Omnes sibi curarunt vestes arte laboratas... Vestis

manicæ ad volam strictissime coïbant, inde vero ad humeros, in

miram amplitudinem diffundebantur. Procop., _Hist. Arcan._, c. 7.]

[Note 596: Ad barbarorum morem habitu se comparavit. Procop.,

_Hist. Arc._, c. 14.]

[Note 597: Giesmi filius qui post patris obitum, ad avunculum ex

matre, Sirmii regem, accessit. Theophan., _Chronogr._, p.

185.--Giesmi filius, regulus Sirmii. Cedren., t. I, p. 172.]

On aimerait à suivre dans l'histoire, très-confuse et très-incomplète de

ce temps, les vestiges du pacifique Hernakh, sur qui Attila fondait

l'espoir d'une longue postérité. La prédiction s'est-elle accomplie, et

sommes-nous tenus de croire comme les Huns à l'infaillibilité de leurs

_chamans_? Que devinrent Uzindour et Emnedzar, doublement frères[598]

d'Hernakh et fidèles compagnons de sa fortune? lui restèrent-ils

toujours unis? Le temps a jeté sur toutes ces destinées un voile qui ne

se lèvera plus. Nous sommes un peu moins ignorants sur le compte de

Gheism, qu'Attila avait eu de la sœur d'Ardaric, roi des Gépides.

L'histoire nous le montre d'abord retiré en Gépidie près de son oncle,

où il vit tranquillement avec son petit peuple dans la condition de

vassal. Son fils Mundo ou Mundio, dont le nom rappelle Mundiuk[599],

père d'Attila, lui succède dans le gouvernement de sa tribu et dans la

faveur des rois gépides. Cette faveur ne se démentit point jusqu'au

moment où Thraséric monta sur le trône; mais alors elle fit place à une

haine déclarée. Mundo, fier et passionné, ne supporta pas longtemps les

persécutions dont il était l'objet. Un jour il brisa son lien de

vasselage, passa le Danube avec quelques braves compagnons, et alla

chercher asile sur les terres romaines[600]. Pour vivre il se fit

voleur, enlevant les troupeaux qui pâturaient dans les vallées de

l'Hémus, pillant les villages et détroussant les voyageurs sur les

chemins. Ce métier-là, il faut le dire, n'avait rien d'extraordinaire ni

presque de honteux dans ce pays et ce temps misérables, où l'incertitude

de la vie avait atteint sa dernière limite, et où le dépouillé du jour

devenait malgré lui, par une conséquence fatale de sa ruine, le

spoliateur du lendemain. Mundo ne se trouva donc pas seul à le

pratiquer. Outre ces Goths dont j'ai parlé plus haut et qui infestaient

surtout la Mésie supérieure, il y avait tout le long des Alpes

Pannoniennes et Noriques des bandes organisées pour le pillage et

composées de gens de toute race, provinciaux et barbares, Goths,

Gépides, et Romains; c'étaient la misère, l'oisiveté et le désordre qui

les recrutaient. Assez nombreuses pour former comme un petit peuple,

elles portaient vulgairement la dénomination de _Scamari_, d'un mot

illyrien qui paraît avoir signifié brigands[601]. Les Scamares,

émerveillés de la hardiesse des expéditions de Mundo, lui proposèrent de

se mettre à leur tête, et le brigandage prit dès lors les proportions

d'une véritable guerre.

[Note 598: Emnedzar et Uzindur consanguinei ejus. Jorn., _R.

Get._, 49.]

[Note 599: Le nom du père d'Attila est écrit _Mundiukh_ par

Priscus, et _Mundzuc_ par Jornandès.--C'est Jornandès qui nous

donne pour le fils de Gheism les deux formes _Mundo_ et _Mundio_.]

[Note 600: Turrim quæ Herta dicitur, supra Danubii ripam positam

occupans, ibique agresti ritu prædans vicinos, regem se suis

grassatoribus nuncupat. Jorn., _R. Get._, 50.]

[Note 601: Nam hic Mundo... Gæpidarum gentem fugiens ultra

Danubium in incultis locis sine ullis terræ cultoribus

debacchatur: plerisque abactoribus, Scamarisque et latronibus

undecumque collectis... Jorn., _R. Get._, 50.]

Un coup de main heureux les ayant rendus maîtres de la tour d'Herta,

forteresse qui dominait le haut Danube, leur ambition n'eut plus de

bornes; ils élevèrent Mundo sur le pavois et le proclamèrent roi des

Scamares[602]. Toute la contrée s'émut à cet excès d'impudence. L'empire

romain et le royaume des Gépides, également intéressés à la répression

des désordres, envoyèrent des troupes chacun de leur côté: les Gépides,

plus voisins, arrivèrent les premiers, et mirent le siége devant Herta.

Serré de près par les armes et bientôt par la famine, Mundo désespérait

presque de lui-même et songeait à se rendre[603], quand un incident le

sauva. Les Ostrogoths étaient alors en querelle avec les Gépides pour la

possession de leurs anciens cantonnements du Danube, qu'ils avaient

laissés vacants lors de leur départ pour l'Italie, et dont ceux-ci

s'étaient emparés. Après avoir réclamé vainement ce qu'il appelait le

patrimoine des Goths, Théodoric venait d'envoyer sur la Save une armée

chargée de rejeter les usurpateurs au delà du Danube. Informé de cette

circonstance, Mundo en tire un parti merveilleux; il se déclare le

vassal de Théodoric et se place sous la protection des Goths, qui,

trouvant un grand intérêt à la coopération des Scamares, dégagent Herta,

et mettent Mundo en liberté[604]. Le fils d'Attila prend aussitôt le

chemin des Alpes, et va prêter son serment de vasselage entre les mains

de Théodoric.

[Note 602: Ce même mot de _Scamar_ se trouve dans la _Vie de saint

Séverin_ (Cap. 7.) pour designer les mêmes bandes de brigands qui

infestaient le Norique: «Latrones quos vulgus Scamaros

appellabat.»]

[Note 603: Hunc ergo pœne desperatum, etiam de traditione sua

deliberantem... Jorn., _R. Get._, 50.]

[Note 604: Petza subveniens e manibus Sabiniani eripuit, suoque

regi Theodorico cum gratiarum actione fecit subjectum. Jorn., _R.

Get., ibid._]

Le roi d'Italie l'attacha à sa personne, et Mundo servit brillamment

sous ce grand capitaine; mais Théodoric étant mort et le royaume des

Ostrogoths devant passer aux mains de sa fille Amalasunthe, Mundo

dédaigna de porter les armes sous une femme. C'était le temps où

Justinien, à peine monté sur le trône impérial, attirait déjà les

regards du monde entier, qui semblait entrevoir son génie. Curieux de le

connaître et de tenter fortune près de lui, Mundo se rendit à

Constantinople avec une troupe d'Hérules qui demandèrent à le

suivre[605]. Un fils d'Attila vassal et déserteur des Goths, un roi des

Scamares dont les aventures couraient toutes les bouches ne pouvait

manquer de réussir à la cour de Justinien, rendez-vous de tant

d'aventuriers. Il plut à cet empereur, qui lui donna du service, et

entra en relation avec Bélisaire, déjà plein de gloire et pourtant

disgracié. Mundo se trouvait à Constantinople en 532, lorsque éclata

cette fameuse insurrection du cirque qui faillit emporter Justinien et

bouleverser l'empire[606]. Les séditieux, munis d'armes pillées dans les

arsenaux, étaient maîtres de la ville; les troupes chancelaient, et déjà

la populace, retranchée derrière les murs du cirque comme dans une

forteresse, proclamait un autre empereur. Tout semblait perdu, et

Justinien, s'abandonnant lui-même, parlait de quitter la ville, quand

Bélisaire, sorti de sa retraite, se chargea d'étouffer la rébellion. Il

lui fallait des hommes déterminés, il prit Mundo, qu'en sa qualité de

Hun il mit probablement à la tête des escadrons de cavalerie restés

fidèles. Sa confiance ne fut point trompée. Tandis que lui-même forçait

avec ses cohortes d'infanterie la porte du cirque la plus voisine du

palais, le petit-fils d'Attila, suivi de sa troupe, s'élançait par la

porte opposée, l'épée en avant, au grand galop de son cheval: on sait le

reste. Justinien paya ce service du poste de commandant général de

l'Illyrie. Rien ne se passait dans la vie de Mundo comme dans celle du

vulgaire des hommes. En se rendant à son poste, il rencontre une armée

bulgare qui venait de franchir le Danube et marchait vers la Thrace;

cette armée ne le fait pas reculer. Avec une poignée d'hommes qui

composaient son escorte, il la traverse d'un bout à l'autre en se

battant, et arrive sain et sauf dans sa résidence[607].

[Note 605: Theoderico fatis functo... ab imperatore Justiniano

imperii subditum se haberi postulavit. Quin etiam Constantinopolim

accessit, quem imperator maximis muneribus donatum... Theophan.,

_Chronogr._, p. 135.--Quem imperator humanissime tractatum

Illyricum præfectum dimisit. Cedren. t. I, p. 372.--Anast., p.

63.]

[Note 606: C'est l'insurrection appelée par les contemporains

_Nicâ_: _sois vainqueur_, parce que les insurgés avaient pris ce

mot pour signal de leur révolte. Voir Procop. _Bell. Pers._, I,

24, 25.--_Chron. Pasch._, p. 336-340.--Theophan., _Chronogr._, p.

154-158.--Cedren., t. I, p. 369.--Jorn., _Temp. Succ._, etc.]

[Note 607: Theophan., p. 185.--Anast., p. 63.--Cedren., t. I, p.

372.]

Parvenu à une si haute fortune, le descendant d'Attila voulut être

complétement Romain. Il enrichit son nom asiatique d'une terminaison

latine sonore, qui en fit _Mundus_, c'est-à-dire le monde, nom

passablement ambitieux, et son fils, baptisé selon toute apparence,

reçut celui de Maurice[608]. Le nouveau Romain commanda ces provinces,

toutes pleines des ruines que son aïeul avait faites, et les commanda

bravement. Quand la guerre eut éclaté en Italie entre Justinien et les

Goths, Bélisaire le réclama pour un de ses lieutenants. En face des

Ostrogoths dont il avait été le vassal, Mundus se fit reconnaître par

son audace; il battit une de leurs armées, dégagea la Dalmatie, et

enleva la place de Salone, tout cela en quelques semaines; mais là fut

le terme de ses aventures. Pour couronner dignement sa vie, il ne lui

manquait plus qu'une mort romanesque, et le sort ne la lui refusa pas.

Après la perte de Salone, les Goths n'avaient pas tardé à revenir en

force pour reconquérir une position si importante, et le bruit courait

qu'ils approchaient, quand Mundo envoya son fils Maurice avec quelques

troupes pour les observer. Ce jeune homme, qui sentait dans ses veines

les ardeurs de sa race, ne s'en tint pas aux ordres du général: il osa

attaquer l'ennemi, et fit une percée dans ses rangs; mais enveloppé

bientôt par des forces supérieures, il périt avec tous les siens[609].

Mundo, à cette nouvelle, devint comme fou: rassembler tout ce qu'il

avait de soldats sous la main et courir où son fils avait péri, fut pour

lui l'affaire d'un moment. Il arrive, se précipite sur les plus épais

bataillons, y jette le trouble, leur fait rebrousser chemin; et déjà la

victoire des Romains n'était plus douteuse quand un Goth, qui traversait

le champ de bataille en fuyant, reconnaît le Hun, s'arrête et lui plonge

son épée dans la cœur[610].

[Note 608: Mundus, Μοῦνδος; Μαυρίκιος ὁ Μούνδου υἱός. Procop.,

_Bell. Goth._, I, 7.]

[Note 609: Romani fere omnes cum duce Mauricio ceciderunt.

Procop., _De Bell. Goth._, I, 7.]

[Note 610: Mundus cæde furens, ac temere insequens, nec valens

commotum filii casu animum cohibere, a quodam fugientium

vulneratus, occubuit. Procop., _Bell. Goth., ibid._]

Ainsi finit le dernier des _Attiliens_, comme s'exprime Jornandès[611],

dont on puisse reconstruire la biographie à l'aide des indications de

l'histoire. Les Romains, qui aimaient à jouer sur les mots, trouvèrent

dans la mort de Mundus une occasion de plaisanterie. On avait découvert

dans les oracles sibyllins un vers obscur qui disait que lorsque

l'Afrique serait prise, le monde périrait avec sa postérité: _Africa

capta, Mundus cum prole peribit_[612]. L'Afrique avait été recouvrée par

Bélisaire; Mundus et Maurice venaient de périr; l'oracle n'était-il pas

accompli? Quelques superstitieux voulurent bien le croire, la foule n'y

vit qu'un jeu de mots qui l'amusa, et ce fut l'oraison funèbre du

petit-fils d'Attila devenu Romain.

[Note 611: Attilani origine descendens. Jorn., _R. Get._, 17.]

[Note 612: Tunc Romani in memoriam revocarunt sibyllinum oraculum,

quod antea decantatum prodigii loco habebant. Sic enim illud

accipiebant, ut dicerent, post captam Africam, orbem cum sua

progenie ad interitum redactum iri. Non erat hæc sententia

vaticinii: sed prænuntiatio Africæ redditæ in ditionem romanam; id

sequebatur, tunc Mundum cum filio periturum. Etenim his verbis

constabat: _Africa capta, Mundus cum prole peribit._ Et quoniam

Mundus latine orbem universum significat, ad orbem oraculum

referebant. Procop., _Bell. Goth._, lib. I, cap. 7.]

Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe · 第 17 / 27 题