FILS D'ATTILA: Leur discorde ruine l'empire des Huns.--Les vassaux
germains se révoltent.--Bataille du Nétad.--Les Gépides occupent la
Hunnie.--Description du cours du Danube.--Anciennes populations de la
Pannonie et de la Mésie.--Valakes ou Roumans.--État florissant de la
Pannonie et de la Mésie sous l'empire romain.--Empereurs et généraux nés
dans ces provinces.--État militaire de la zone du Danube.--Dispersion
des Germains après la victoire du Nétad.--Les Huns se fortifient dans
l'Hunnivar.--Ils essaient de remettre les Ostrogoths sous le joug et
sont vaincus.--Caractère des fils d'Attila: Deughizikh, Hernakh,
Emnedzar, Uzindour, Gheism.--Nouvelle attaque des Huns contre les
Ostrogoths.--Scission des fils d'Attila; Denghizikh reste dans
l'Hunnivar.--Établissement d'Ernakh et du roi alain Candax dans la
petite Scythie; d'Emnedzar et d'Uzindour dans la Dacie
riveraine.--Sarmates, Cémandres et Satagares en Mésie et en
Pannonie.--Politique de l'empire d'Orient à l'égard des fils d'Attila.
453--462
La terrible volonté qui, du vivant d'Attila, n'avait jamais connu
d'obstacle, et qui pendant un quart de siècle avait fait la loi du
monde, ne fut pas obéie un seul jour dès que le conquérant eut fermé les
yeux. La révolte commença par sa famille. Dans un esprit de sage
prévoyance, et afin de préserver l'unité d'un empire qu'il avait fondé
au prix de tant de fatigues et de crimes, Attila avait ordonné que son
fils Ellak lui succéderait seul avec la plénitude de sa puissance; mais
il avait compté sans ce _peuple_[507] de fils qu'il laissait après lui:
peuple médiocre, ambitieux et jaloux. Refusant de reconnaître la
suprématie de leur frère aîné, ils exigèrent le partage de l'empire
entre eux tous, à parts égales. Il fallut tout diviser, tout morceler,
territoire, populations, troupeaux. On fit des lots de nations, et
«d'illustres rois, dit l'historien goth Jornandès avec l'accent de
l'indignation, des rois pleins de bravoure et de gloire furent tirés au
sort avec leurs sujets[508].» Les Asiatiques, pour qui de pareils
procédés n'étaient pas nouveaux, les subirent sans se plaindre; mais la
colère monta au cœur des fiers Germains. Ils ne purent supporter l'idée
d'être traités comme un vil bétail, et le roi des Gépides, Ardaric,
courut le premier aux armes[509]. Ardaric avait été pendant longtemps le
conseiller le plus intime et le vassal le plus honoré d'Attila. Valémir,
qui avait tenu la seconde place dans la confiance du maître, et qui
partageait avec ses deux frères, Théodémir et Vidémir, le gouvernement
des Ostrogoths, suivit l'exemple d'Ardaric. La plupart des vassaux
germains se rangèrent autour des deux plus grands de leurs rois, et
l'armée d'Attila se trouva scindée en un double camp: les Germains d'un
côté, de l'autre les Huns, les Alains, les Sarmates et quelques
peuplades germaines restées fidèles à la mémoire du conquérant.
[Note 507: Filii Attilæ quorum per licentiam libidinis pæne
populus fuit. Jorn., _R. Get._, 50.]
[Note 508: Ut ad instar familiæ bellicosi reges, cum populis,
mitterentur in sortem. Jorn., _R. Get., ibid._]
[Note 509: Quod dum Gepidarum rex comperit Ardaricus, de tot
gentibus indignatus, velut vilissimorum mancipiorum conditione,
tractari, contra filios Attilæ primus insurgit. Jorn., _R. Get.,
ub. sup._]
Les deux partis, après s'être observés quelque temps et recrutés chez
les nations voisines, se préparèrent à une lutte suprême dont le
résultat devait être la servitude éternelle ou l'affranchissement de la
Germanie. Ils choisirent pour se mesurer la grande plaine de Pannonie,
située au midi du Danube et à l'ouest de la Drave, et dans cette plaine
le terrain que traversait une petite rivière appelée alors Nétad, et
dont le nom actuel est inconnu[510]. Il fallait un interprète barbare
tel que le Goth Jornandès pour sentir lui-même et faire passer dans les
pages d'un livre les passions de ces ravageurs du monde devenus ennemis,
et rendre la grandeur de cette lutte à mort qui venait s'étaler aux yeux
des Romains, et, sur le territoire romain, comme un combat de
gladiateurs. «Qu'on se figure, dit-il, un corps dont la tête a été
tranchée, et dont les membres, n'obéissant plus à une direction commune,
se livrent ensemble une folle guerre: ainsi vit-on s'entredéchirer de
valeureuses nations qui ne rencontrèrent jamais leurs égales que
lorsqu'elles se tournèrent les unes contre les autres[511].» Puis, animé
d'un enthousiasme presque aussi sauvage que le tableau qu'il va nous
peindre, il s'écrie: «Certes ce fut un admirable spectacle de voir le
Goth furieux combattant l'épée au poing, le Gépide brisant dans ses
blessures les traits qui l'ont percé, le Suève luttant à pied, le Hun
décochant ses flèches, l'Alain rangeant en bataille ses masses pesamment
armées, l'Hérule lançant sa légère infanterie...[512]» Il y eut
plusieurs combats, tous plus acharnés les uns que les autres, et la
fortune semblait favoriser les Huns, quand, changeant de front tout à
coup, elle se déclara pour les Gépides. Les Asiatiques laissèrent sur la
place quarante mille morts, au nombre desquels fut Ellak, qui ne tomba
qu'après avoir jonché la terre de cadavres ennemis. «Ellak périt si
virilement, dit encore Jornandès dans son style âpre, mais énergique,
qu'Attila vivant aurait envié une fin si glorieuse[513].» Ses frères
alors, prenant la fuite, repassèrent le Danube, et, serrés de près par
les Gépides, gagnèrent les bouches du fleuve et les plaines pontiques,
où ils se retranchèrent. Ainsi fut brisé l'empire des Huns, auquel on
put croire un instant que l'univers obéirait. Ardaric, s'emparant des
plaines de la Theïsse, alla planter sa tente au cœur de la Hunnie, dans
la résidence d'Attila[514]. Le roi des Gépides avait en effet plus de
titres que les autres aux dépouilles opimes de ses anciens maîtres: il
avait commencé la guerre et décidé la victoire.
[Note 510: Bellum committitur in Pannonia, juxta flumen cui nomen
est Netad. Jorn., _R. Get._, 50.]
[Note 511: Dividuntur regna cum populis, fiuntque ex uno corpore
membra diversa, nec quæ unius passioni compaterentur, sed quæ
exciso capite invicem insanirent.... Quæ nunquam contra se pares
invenerant, nisi ipsæ mutuis se vulneribus sauciantes, seipsas
discerperent fortissimæ nationes... Jorn _R. Get._, 50.]
[Note 512: Nam ibi admirandum reor fuisse spectaculum, ubi cernere
erat cunctis, pugnantem Gothum ense furentem, Gepidam in vulnere
suorum cuncta tela frangentem, Suevum pede, Hunnum sagitta
præsumere, Alanum gravi, Herulum levi armatura aciem instruere.
Jorn., _R. Get._, _ibid_.]
[Note 513: Nam post multas hostium cædes, sic viriliter eum
constat peremptum, ut tam gloriosum superstes pater optasset
interitum. Jorn., _R. Get._, _ub sup._]
[Note 514: Gepidæ Hunnorum sibi sedes viribus vindicantes, totius
Daciæ fines, velut victores, potiti... Jorn., _R. Get._, 50.]
Le Danube, dans son cours de près de cinq cents lieues, se partage en
plusieurs bassins formés par les étranglements de son lit, à travers
lequel les Alpes Noriques et Juliennes, les monts Sudètes, les Carpathes
et l'Hémus projettent successivement leurs rameaux. Ces bassins,
différents de niveau, sont comme autant de gradins par lesquels les eaux
de la vallée descendent pour se verser dans la Mer Noire. Chacun d'eux,
empreint d'une physionomie propre, à sa ceinture de montagnes, ses
limites tracées par des rivières rapides ou profondes, souvent même sa
population particulière, en un mot ce qui constitue une contrée
distincte. C'est dans la région des deux derniers bassins que vont se
dérouler les événements principaux de cette histoire.
Au sortir des gorges de Gran, produites par le rapprochement des
Carpathes occidentales et des Alpes Styriennes, le fleuve, parvenu à la
moitié de son cours, semble s'arrêter, revenir sur lui-même, et laisser
reposer ses eaux, avant de les précipiter en cataracte dans le dernier
de ses défilés. Il coule alors entre deux plaines que l'on signale parmi
les plus étendues de l'Europe: à droite, celle de Pannonie, allongée de
l'est à l'ouest et bornée par les Alpes Noriques et Juliennes et par un
rameau des Alpes Dinariques; à gauche, celle de Dacie, que la chaîne
demi-circulaire des Carpathes enveloppe jusqu'à ses bords. La Pannonie,
maîtresse de la Drave et de la Save, menace l'Italie et la Grèce
septentrionale, tandis que la Dacie, flanquée de deux grands massifs de
montagnes, qui se dressent comme deux citadelles à ses extrémités,
domine au nord et à l'est les vastes espaces qu'occupait alors et
qu'occupe encore aujourd'hui la race slave, dont ils semblent être le
patrimoine. Quand le fleuve a franchi ses cataractes, où il quittait
chez les Grecs le nom de _Danube_ pour prendre celui d'_Ister_, il se
répand à gauche dans des plaines basses et marécageuses. A quelques
milles seulement du Pont-Euxin, il se détourne brusquement dans la
direction du sud au nord, puis il reprend vers son embouchure son cours
primitif d'occident en orient, laissant une étroite presqu'île entre son
lit et la mer. La chaîne de l'Hémus, qui ferme la vallée au midi, est
coupée par sept passages dont la plupart communiquent au Danube par de
petites vallées perpendiculaires, et le plus occidental par le cours
large et développé de l'Isker. A partir des sommets de l'Hémus, le pays
descend graduellement jusqu'au grand fleuve qui en baigne les dernières
terrasses. Par-delà ce fleuve et le long de la Mer Noire s'étendent
tantôt des plaines fertiles et tantôt des steppes qui se succèdent par
intervalles pour ne s'arrêter qu'au pied des chaînes de l'Oural et du
Caucase.
Ce pays fut peuplé primitivement par des nations de race illyrienne ou
thrace auxquelles vinrent se superposer des essaims nombreux émigrés de
la Gaule. Les nations gauloises habitèrent à l'ouest les deux rives du
Danube et les versants des Alpes Noriques et Pannoniennes[515]. Les
dénominations de Bohême et de Bavière[516] conservent encore aujourd'hui
la trace d'une ancienne occupation de ces deux contrées par des
Celtes-Boïens; et les Carnes, qui donnèrent leur nom au groupe des Alpes
Carniques, les Taurisques et les Scordisques, établis plus à l'est
autour du mont Scordus, se rendirent fameux dans l'histoire grecque et
romaine par cet esprit d'aventures qui distingua toujours la race
celtique. Ce furent ces Gaulois danubiens qui, réunis aux Tectosages de
Toulouse, pillèrent le temple de Delphes, conquirent l'Asie-Mineure, et
fondèrent en Phrygie le royaume fameux des Gallo-Grecs[517]; ce furent
eux aussi qui répondirent un jour à Alexandre qu'ils ne craignaient rien
que la chute du ciel[518]. Les Pannoniens, les Dardaniens et les
Mésiens, nations plus sauvages encore que les Gaulois, peuplaient seuls
la partie orientale entre le Danube et l'Hémus. Le progrès des Germains
à l'ouest et les conquêtes de Rome au midi resserrèrent peu à peu les
domaines de ces races, qui finirent par disparaître dans l'unité
romaine.
[Note 515: On peut consulter là-dessus mon _Histoire des Gaulois_,
t. I, c. 1 et 4.]
[Note 516: Bohême, _Boïohœmum_, demeure des Boïes,--Bavarois,
_Boïoarii_, _Boïobarii_, _Boïo-warii_.]
[Note 517: _Histoire des Gaulois_, t. I, c. 4 et 5.]
[Note 518: Ἐρέσθαι (τὸν βασιλέα) τί μάλιστα ἐίν ὄ φοβοῖτο; αὺτοὺς
δέ ἀποκρίνασθαι οὺδένα, εἶ μὴ ἂρα ό οὐρανὸς αὐτοῖς ἐπιπέσοι.
Strabon, VII, p. 304.]
Vers la fin du premier siècle de notre ère, un empire barbare fondé dans
la grande plaine des Carpathes, l'empire des Daces, voulut disputer à
celui des Romains la possession du Danube; il tomba sous les armes de
Trajan, et la Dacie fut réduite en province[519]. On vit alors accourir
de tous les coins du monde romain, de l'Italie surtout, un peuple de
colons industrieux et entreprenants qui, l'épée d'une main et la pioche
de l'autre, défrichèrent et soumirent, outre la Dacie, les immenses
plaines situées entre les Carpathes et la Mer Noire, et servirent
d'avant-poste contre les incursions des nations asiatiques et plus tard
contre celles des Goths. Quand les nécessités de la défense obligèrent
l'empereur Aurélien de ramener la frontière romaine au Danube, il ouvrit
aux colons daco-romains un asile sur la rive droite du fleuve dans une
subdivision provinciale séparée de la Mésie, et à laquelle, par un
sentiment de regret, il attacha le nom de Dacie[520]; mais un grand
nombre de ces colons transdanubiens refusèrent d'abandonner leur pays.
Ils résistèrent comme ils purent aux nations gothiques qui, des rives du
Dniester, s'avançaient vers le Danube. Quand les Goths furent maîtres
des Carpathes, les colons romains se résignèrent à vivre sous une
domination qui ménageait en eux les arts qu'elle ignorait et le travail
des champs qu'elle dédaignait. Plus tard ils passèrent avec la Dacie des
mains des Goths dans celles des Huns, vainqueurs des Goths, et furent
sujets d'Attila. Après Attila, d'autres dominations barbares les
possédèrent, et épargnèrent toujours en eux une population industrieuse
dont le travail leur profitait. C'est ainsi qu'ils ont traversé dix-sept
cents ans, laissant le temps emporter leurs maîtres, et perpétuant au
milieu de barbares de toutes races les restes d'une vieille
civilisation, une langue fille de la langue latine et une physionomie
souvent noble et belle qui rappelle le type des races italiques. Les
Slaves leurs voisins les ont désignés sous le nom de _Vlakhes_ ou
_Vlokhes_, Valakes, mot dans lequel on croit reconnaître celui de
_Velche_ appliqué par les Germains[521] à l'ensemble des populations
romaines; mais eux ne reconnaissent et n'ont jamais reconnu d'autre
appellation nationale que celle de _Roumuns_ ou _Roumans_, c'est-à-dire
Romains.
[Note 519: Daces autem sub imperio suo Trajanus, eorum rege
devicto, et terras ultra Danubium... in provinciam redegit. Jorn.,
_Temp., Succ._ 11.]
[Note 520: Daciam a Trajano constitutam, sublato exercitu et
provincialibus reliquit, desperans eam posse retineri; abductosque
ex ea populos, in Mœsiam collocavit, appellavitque suam Daciam.
Vopisc., _Aurelian._, Script. Hist. Aug. edit. Salm., fo p. 222.]
[Note 521: _Welsch_, _Welsh_, _Wallici_, _Gallici_; ce nom n'est
pas autre que celui des Gaulois, nos pères, dont les innombrables
essaims ont peuplé une si grande partie de l'Occident. Les
Gallo-Romains étaient d'ailleurs aux IVe et Ve siècles les
derniers représentants de l'ancienne puissance romaine.]
La Pannonie et la Mésie romaines, provinces toutes militaires, furent à
l'orient de l'Europe ce que la Gaule était à l'occident, le boulevard de
l'empire. Elles couvraient une des entrées de l'Italie et la Grèce tout
entière sur ses deux lignes de défense, le Danube et la chaîne de
l'Hémus, et leur importance ne fit que s'accroître lorsque Rome se fut
donné une sœur sur le Bosphore, et qu'elles eurent deux empereurs à
protéger. Malgré les relations fréquentes avec la Grèce et le voisinage
de Constantinople, leur civilisation, éclose au foyer des camps, garda
toujours quelque chose de la rudesse, mais aussi de l'honnêteté des
mœurs militaires. Elles furent au IIIe et IVe siècles la pépinière des
légions, et par les légions celle des Césars. Il est peu de grands
empereurs de cette époque qui n'aient été Illyriens. Claude le Gothique
naquit au pied de l'Hémus, Probus à Sirmium, Aurélien dans les campagnes
qui avoisinaient cette ville; Dioclétien était Dalmate, et son collègue
Maximien Hercule, Pannonien. Galérius avait porté le bâton des pâtres
dans les montagnes de la Mésie avant de tenir l'épée de Jules-César.
Naïsse, aujourd'hui Nissa, se glorifiait d'avoir vu naître Constantin,
et Valentinien Ier, ce fier Romain qui étouffa de colère en entendant
les ambassadeurs des Quades parler insolemment de l'empire[522], avait
eu pour berceau la ville de Sabaria, sur la Save. Au temps où se passent
les événements de cette histoire, la Pannonie n'était pas tellement
épuisée, qu'elle ne fournît encore des hommes d'élite, soit empereurs,
soit généraux; elle venait de donner au trône impérial Marcien et son
successeur Léon, et devait lui donner bientôt Justinien. Aëtius, le
vainqueur d'Attila, était originaire de Durostorum[523], la ville
actuelle de Silistrie, tandis qu'Alaric, le vainqueur de Rome, avait vu
le jour à l'embouchure du Danube, parmi les Goths de l'île de Peucé; les
fils d'Attila et peut-être Attila lui-même prirent naissance sur la rive
gauche du fleuve. Les grands ennemis et les grands défenseurs de Rome
sortaient donc alors de ce pays, où le Romain et le barbare se
coudoyaient et labouraient souvent le même sillon. C'était toujours la
terre des batailles, celle où la mythologie antique avait placé le
berceau du dieu Mars.
[Note 522: Amm. Marcell., XXX, 6.--Aurel. Vict., _Epist._,
45.--Cf., _Histoire de la Gaule sous l'administration romaine_, t.
III, chap. 8.]
[Note 523: Voir le morceau intitulé _Aëtius et Bonifacius_ (_Revue
des Deux Mondes_, 1851).]
De grandes cités, dignes de l'importance de ces provinces, bordaient le
Danube et s'échelonnaient entre le fleuve et les chaînes de montagnes
qui ferment la vallée au midi. Presque toutes étaient fortifiées, et des
camps retranchés, des châteaux, de simples tours, des remparts ou fossés
garnis de palissades, distribués selon le besoin des lieux, se reliaient
à chacune d'elles comme à un centre d'opérations. Parmi ces ouvrages,
beaucoup portaient le nom de Trajan, non moins populaire dans la vallée
du Danube que celui de Jules-César dans les Gaules. Ingénieurs aussi
habiles que grands généraux, les Romains savaient si bien choisir
l'assiette de leurs places, que, malgré la révolution introduite dans
l'art de la guerre par les découvertes modernes, ici le système général
de défense a dû rester le même. Sirmium, la principale forteresse et la
capitale de la Pannonie, a disparu, il est vrai, du lit de la Save qui
en baignait le pourtour; mais Belgrade s'élève sur le même terrain que
Singidon, station des flottes romaines du moyen Danube, et Semlin
remplace Taurunum à l'opposite de Singidon. Sémendrie, au confluent de
la Morava, succède à la ville de Margus, le grand marché de ces contrées
au temps des Romains, et l'ancienne Bononia, de création gauloise comme
son nom l'indique, est représentée aujourd'hui par Widdin.
C'était principalement sur le Bas Danube, exposé aux attaques des
Asiatiques, que les Romains avaient accumulé leurs moyens de protection.
L'Hémus, qui court parallèlement au Danube, étant coupé, comme je l'ai
dit, par sept défilés qui servaient de passages entre la Mésie et le
nord de la Grèce, les Romains construisirent sur la rive gauche du
fleuve, depuis Bononia jusqu'à Durostorum, sept grandes places
correspondantes aux sept défilés, de telle sorte que chaque passage de
l'Hémus fût pour ainsi dire fermé au nord par une forteresse sur le
Danube. Transmarica[524], Sexaginta-Prista[525], Noves[526], Nicopolis,
Ratiaria, qui renfermait une division de la flotte danubienne et une
fabrique d'armes, et d'autres villes encore durent leur origine aux
combinaisons de ce système de défense. La presqu'île comprise entre le
Danube et la Mer Noire, appelée province de Petite-Scythie[527], était
garnie à son pourtour de forteresses nombreuses, et coupée au midi par
un rempart qui subsiste encore et porte le nom de Trajan. Telles avaient
été les provinces danubiennes avant l'irruption des Goths en 375, et
celle des Huns, qui se prolongea presque sans interruption pendant tout
le règne d'Attila. Attila fut le grand destructeur de ces contrées, où
son nom, tristement populaire, fut longtemps attaché à toutes les
ruines, comme celui de Trajan à toutes les fondations. Justinien mit sa
gloire à réparer les désastres d'un pays qui était le sien, mais au
moment où commencent nos récits, les villes de l'intérieur n'étaient
pour la plupart que des monceaux de décombres, et les places du Danube,
presque toutes démantelées, n'opposaient qu'une barrière impuissante au
passage des barbares.
[Note 524: Aujourd'hui _Tourtoukaï_.]
[Note 525: _Roustchouk._]
[Note 526: _Sistova._]
[Note 527: C'est actuellement la _Dobrutcha_.]
Après la sanglante bataille du Nétad, les vainqueurs se trouvèrent
presque aussi embarrassés que les vaincus: ils ne surent plus que
devenir. Les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux avaient
suivi les guerriers germains en Pannonie; c'étaient des nations entières
qui attendaient dans leurs enceintes de chariots le dernier mot de la
fortune. Elles n'avaient plus de patrie: iraient-elles à grand surcroît
de fatigues et de dangers, reprendre les terres qu'elles avaient
quittées et que d'autres peut-être occupaient maintenant? Il leur parut
plus sage de rester où elles étaient. Les Gépides avaient jeté leur
dévolu sur la grande plaine des Carpathes, l'ancienne Dacie de Trajan et
la Hunnie d'Attila, et personne ne s'avisa de leur disputer un droit de
préférence qu'ils méritaient si bien. Les Ostrogoths, trouvant la
Pannonie à leur convenance, s'en emparèrent depuis Sirmium jusqu'à
Vienne, et donnèrent pour limites à leurs possessions la Mésie
supérieure, la Dalmatie et le Norique. Comme ils formaient trois groupes
de tribus sous trois rois, ils divisèrent le pays en trois parts:
Théodémir s'établit le plus à l'ouest, au-dessous de Vienne et dans les
environs du lac Pelsod,[528] aujourd'hui Neusiedel; Valémir reçut la
partie orientale délimitée par la Save, que les Goths, à cause de sa
profondeur et de la teinte foncée de son lit, avaient surnommée la
Rivière Noire[529], et Vidémir plaça son cantonnement entre les deux
autres. Dans ce partage, Valémir, le plus puissant des trois rois et le
représentant de la nation, fut chargé de garder la frontière orientale,
qui touchait à l'empire romain.
[Note 528: Theodemir juxta lacum Pelsodis... Jorn., _R. Get._,
52.--Les géographes ne s'accordent pas sur la position du lac
Pelsod; les uns le confondent avec le lac Balaton, les autres le
retrouvent dans le lac actuel de Neusiedel. J'ai suivi cette
dernière opinion, qui concorde mieux avec le texte de Jornandès.]
[Note 529: Valamir contra Scarniungam et Aquam Nigram fluvios
manebat. Jorn., _R. Get._, 52.]
L'histoire nous dit que les Ostrogoths demandèrent la concession de ces
territoires à l'empereur Marcien, qui l'accorda bénévolement[530]; il
est beaucoup plus croyable que le consentement de l'empereur ne fit que
suivre la prise de possession. Quoi qu'il en soit, ils reçurent du
gouvernement impérial le titre d'hôtes et de fédérés, se soumettant de
leur côté à toutes les obligations que ce titre imposait: par exemple,
celles de fournir des contingents militaires à l'empire, de ne faire ni
la paix ni la guerre sans son agrément, de n'avoir d'amis que ses amis,
d'ennemis que ses ennemis, de respecter son territoire et ses villes
situées dans l'intérieur des cantonnements, car les conventions de cette
nature réservaient toujours les villes, surtout les places fortes qui
restaient au pouvoir des garnisons romaines. Le peuple barbare, ainsi
admis sur les domaines de l'empire, y demeurait à titre précaire et par
droit d'hospitalité, comme s'exprimait la formule[531], c'était un prêt
que lui faisait le gouvernement romain et nullement un abandon. Tandis
que les Ostrogoths s'établissaient en Pannonie, les autres nations
germaniques qui, ayant aussi pris part à la guerre, se trouvaient
pareillement déplacées, les Hérules, les Ruges, les Suèves, remontèrent
le Danube et se répandirent à droite du fleuve, dans les Alpes Noriques
et Juliennes, jusqu'aux frontières de l'Italie[532]. A l'aspect de ces
mouvements, les Lombards quittèrent le pays qu'ils occupaient au nord de
l'Elbe, et entrèrent dans la Bohême, menaçant de là la vallée du Danube,
comme les autres menaçaient celle de l'Adige. Ainsi les futurs
conquérants de l'Italie venaient s'échelonner en face des Alpes, les
Ruges formant l'avant-garde et les Lombards l'arrière-garde.
[Note 530: Venientesque multi per legatos suos ad solum Romanorum,
et a principe tunc Marciano gratissime suscepti, distributas
sedes, quas incolerent, accepere. Jorn., _R. Get., ibid._]
[Note 531: _Jure hospitii._]
[Note 532: Jorn., _R. Get._, 50.--Procop., _B. Goth._--_Vit. S.
Sever._]
Pendant que la Germanie faisait un pas vers le midi de l'Europe, les
hordes dispersées des Huns se ralliaient dans les plaines qui bordent le
Danube au nord et la Mer Noire à l'ouest. Ces plaines, ainsi que les
steppes du Dniéper et du Don, étaient considérées par les autres nations
comme le domicile naturel, le patrimoine des Huns, depuis près d'un
siècle que leurs ancêtres en avaient chassé les Goths[533]. Eux-mêmes le
prétendaient bien ainsi, et donnaient au cours inférieur du Danube le
nom d'_Hunnivar_[534], c'est-à-dire _rempart_ ou _défense des
Huns_[535]. Loin de se montrer découragés de leur défaite, les fils
d'Attila semblaient pleins de confiance. Écoutant les leçons de la
mauvaise fortune, ils mettaient de côté leurs dissentiments, et
travaillaient en commun aux préparatifs d'une nouvelle campagne qui
devait ramener leurs vassaux sous le joug et relever l'empire de leur
père: telle était du moins leur espérance. A l'ambition se joignait chez
eux un désir ardent de vengeance contre tous les Germains, mais surtout
contre les Ostrogoths[536], quoique ceux-ci n'eussent eu que le second
rang parmi les provocateurs de la révolte. C'était donc par les
Ostrogoths qu'ils se proposaient de commencer: leurs forces étaient
d'ailleurs considérables, attendu que les tribus hunniques de la Mer
Caspienne et du Volga leur avaient gardé fidélité malgré leurs revers.
[Note 533: Ad proprias sedes remearunt... Jorn., _R. Get._, 50.]
[Note 534: _Var_ signifie encore en hongrois _citadelle_,
_propugnaculum_: _Temesvar_, citadelle sur le Témèse; _Hungvar_,
fort qui défend la rivière de Hung, etc. Ce mot, que nous trouvons
dans Jornandès, est le seul qui nous soit resté de la langue des
Huns. «Quos tamen ille, quamvis cum paucis, excepit; diuque
fatigatos ita prostravit, ut vix pars aliqua hostium remaneret,
quæ in fugam versa, eas partes Scythiæ peteret, quas Danubii amnis
fluenta prætermeant, quæ lingua sua Hunnivar appellant.» Jorn.,
_De Reb. Get._, 50.]
[Note 535: Les Romains, dans une acception analogue, disaient du
même fleuve qu'il était leur _borne_ et leur _limite_,--_limes
romanus, limes imperii_.]
[Note 536: Jorn., _R. Get._, 50.]
L'histoire est très-sobre de renseignements personnels touchant les fils
d'Attila, qu'elle ne mentionne le plus souvent qu'en termes collectifs
et généraux. On peut néanmoins, à l'aide de détails disséminés et en
quelque sorte perdus dans les écrivains contemporains, rassembler les
traits de certaines figures, et saisir quelques physionomies qui se
dessinent au premier plan. Nous y voyons d'abord Denghizikh[537], le
plus semblable à son père après Ellak, ou, pour mieux dire, le moins
dissemblable. Ce n'est pas que Denghizikh ne possédât beaucoup des
qualités d'un conquérant barbare: l'esprit d'entreprise, l'audace et
l'activité poussée jusqu'à l'impuissance du repos; mais on eût cherché
vainement en lui cette lumière du génie qui faisait d'Attila, suivant
l'occasion, un homme hardi ou patient, un soldat impitoyable ou un
politique rusé, ourdissant avec une prévoyance qui ne se trompait
jamais, la trame que son épée devait couper, enfin le maître de lui-même
plus encore que des autres. Près de Denghizikh et comme pour contraster
avec lui, nous apercevons le jeune Hernakh, son rival en influence dans
les conseils de la famille, esprit doux et pacifique, en tout l'opposé
de son frère. Ceux qui ont lu l'histoire d'Attila connaissent déjà ce
jeune homme, le dernier des fils du conquérant et l'objet de ses
préférences. L'historien Priscus, dans le curieux tableau qu'il nous a
laissé d'un banquet donné par le roi des Huns à l'ambassade romaine dont
il faisait partie, nous montre Hernakh encore enfant assis près de son
père, qui ne se déride qu'en le regardant, et s'amuse à lui tirer
doucement les joues[538]. Un des convives découvrit à Priscus une des
causes de cette prédilection: les devins avaient prophétisé au roi que
ce jeune homme perpétuerait sa postérité, tandis qu'elle s'éteindrait
dans ses autres enfants, et Attila aimait en lui plus qu'un fils: il
aimait le seul espoir de sa race[539]. Devenu homme, Hernakh se
distingua effectivement par des penchants qui pouvaient promettre une
vie tranquille et une longue lignée, mais qu'Attila peut-être n'aurait
pas vus sans déplaisir. Il était prévoyant, réservé, ennemi de toute
résolution violente. Deux de ses frères, fils de la même mère que lui,
semblent l'avoir tendrement aimé, et s'être attachés à sa fortune: ils
se nommaient Emnedzar et Uzindour[540].
[Note 537: Dengizich Attilæ filius. Prisc., _Exc. leg._, 45,
46.--Son nom se trouve encore sons les formes suivantes:
Dinzigikh. _Chron. Pasch._--Dinzio, Jorn., _R. Get._, 51.--Dinzic,
Marcell. Comit. _Chron._ Ces deux dernières formes étaient
probablement des diminutifs familiers.]
[Note 538: Juniorem ex filiis introeuntem et adventantem, nomine
Hernach, placidis et lætis oculis est intuitus, et cum gena
traxit. Prisc., _Exc. leg._, p. 68. Voir ci-dessus _Hist.
d'Attila_, c. 4.]
[Note 539: Ego vero cum admirarer, Attilam reliquos suos liberos
parvi facere, ad hunc solum animam adjicere, unus ex barbaris qui
prope me sedebat et latinæ linguæ usum habebat, fide prius
accepta, me nihil eorum, quæ dicerentur, evulgaturum, dixit, vales
Attilæ vaticinatos esse, ejus genus quod alioquin interiturum
erat, ab hoc puero restauratum iri. Prisc., _Exc. leg._, p. 68.]
[Note 540: Emnedzar et Uzindur consanguinei ejus... Jorn., _R.
Get._, 51.]
Nous voyons paraître encore parmi les Huns de sang royal un
demi-Germain, nommé Gheism[541], qu'Attila avait eu de la sœur
d'Ardaric, roi des Gépides, à l'époque où les plus puissants monarques
de la Germanie tenaient à honneur de peupler son lit d'épouses légitimes
ou de concubines. Des circonstances que nous exposerons plus bas ayant
ramené Gheism en Gépidie près de son oncle, dont il se fit vassal, il en
est résulté quelque confusion sur son origine, et il passe près des
écrivains byzantins tantôt pour Hun et tantôt pour Gépide[542]. Voilà
ceux des fils d'Attila que l'histoire nous fait connaître
personnellement. La tradition magyare en ajoute deux autres: Aladarius,
né de la germaine Crimhild, fille d'un duc de Bavière, et Chaba, issu du
mariage du roi des Huns avec la princesse Honoria, petite-fille du grand
Théodose[543]. Ni l'un ni l'autre ne saurait être avoué par l'histoire.
Ainsi qu'on le devine au premier coup d'œil, Aladarius, fils de
Crimhild[544], est un emprunt fait par les Hongrois du moyen âge aux
épopées germaines sur Attila, et peut-être même ce nom d'Aladarius
n'est-il qu'une altération de celui d'Ardaric, qu'on aurait confondu
avec son neveu. Quant à Chaba, qui joue un rôle très-important dans les
traditions magyares, il appartient, selon toute apparence, à une épopée
nationale[545], dont ces traditions semblent renfermer des fragments.
L'imagination des Orientaux n'a point voulu que l'amour d'une fille
d'empereur romain pour un roi des Huns restât sans dénoûment; elle les a
mariés et leur a donné une postérité en dépit des verrous sous lesquels
Honoria avait été confinée par sa mère, en dépit de l'indifférence
d'Attila, qui ne la réclama jamais pour sa femme que lorsqu'il était sûr
de ne pas l'obtenir, et de l'histoire enfin, qui nous atteste que les
deux amants ne se virent jamais.
[Note 541: Giesmus, Γιέσμος. Theophan., _Chronogr._, p. 185.]
[Note 542: Ex Attilanis. Jorn., _R. Get._, 50.--E Gepædibus suum
genus trahens. Theophon., p. 185.--Ex genere Gepædum derivatus.
Anast., p. 63.]
[Note 543: Simon Kéza. _Chron. Hungar._--Et tous les auteurs
hongrois qui ont écrit d'après la tradition.]
[Note 544: Voir ci-dessous aux _Légendes d'Attila_ les traditions
germaniques.]
[Note 545: Voir les traditions hongroises.]
Les préparatifs de la nouvelle campagne remplirent probablement l'année
455 tout entière. Au printemps suivant, les Huns arrivèrent sur le
Danube avec l'impétuosité et le fracas d'une tempête. Ils dirent au
commandant des postes romains de ne pas s'inquiéter, attendu qu'ils n'en
voulaient point à l'empire, «que leur seul but était de rattraper des
esclaves fugitifs et des déserteurs de leur nation[546].» Ils
désignaient ainsi les Ostrogoths. Les postes romains, qui voulaient
rester étrangers à ces querelles de barbares, ne firent point obstacle à
leur passage. Les hordes ayant pris terre sur la rive droite,
probablement vers le pont de Trajan, tournèrent à l'ouest, gagnèrent la
Save, et fondirent sur les cantonnements de Valémir. L'attaque fut si
brusque, que le roi ostrogoth n'eut pas le temps d'avertir ses frères,
et dut soutenir le choc avec les seules forces de sa tribu: toutefois il
s'en tira bien[547]. Après avoir traîné à sa suite la cavalerie des Huns
et l'avoir fatiguée par des marches à travers les marais de la Save, il
l'attaqua à son tour et lui fit essuyer une défaite complète. On put
reconnaître alors combien l'infanterie des Goths, exercée à combattre de
pied ferme et comparable aux vieilles légions romaines, dont elle
semblait suivre instinctivement les pratiques, l'emportait sur cette
cavalerie orientale sans organisation et sans discipline. Culbutées les
unes sur les autres, les hordes se débandèrent et ne s'arrêtèrent dans
leur fuite que lorsqu'elles eurent mis l'_Hunnivar_ entre elles et leurs
ennemis[548]. Valémir put envoyer alors à ses frères la double nouvelle
de son péril et de sa délivrance. Les historiens racontent qu'au moment
où le messager goth atteignit la demeure de Théodémir sur les bords du
lac Pelsod, le pays était en joie, et que le palais, orné comme pour une
fête, retentissait du bruit des instruments de musique. Un fils était né
la nuit même à Théodémir de sa concubine chérie Erelieva[549], et comme
les deux frères s'aimaient tendrement, ils confondirent leur bonheur.
L'enfant qui venait d'entrer dans la vie n'était autre que le grand
Théodoric.
[Note 546: Contigit ut Attilæ filii contra Gothos, quasi
desertores dominationis suæ, velut fugacia mancipia requirentes,
venirent. Jorn., _R. Get._, 50.]
[Note 547: Ignaris aliis fratribus, super Walemir solum irruerunt:
quos tamen ille, quamvis cum paucis, excepit. Jorn., _R. Get._,
50.]
[Note 548: Diu fatigatos ita prostravit, ut vix pars aliqua
hostium remaneret, quæ in fugam versa, eas partes Scythiæ peteret
quas Danubii amnis fluenta prætermeant, quæ lingua sua _Hunnivar_
appellant. _Id., ub. sup._]
[Note 549: Nuntius veniens felicius in domo Theodemiri repperit
gaudium; ipso siquidem die Theodericus ejus filius, quamvis de
Erelieva concubina bonæ tamen spei puerulus, natus erat. Jorn.,
_R. Get._, 50.]
La confiance des fils d'Attila ne résista pas à ce second échec. Forcés
de reconnaître que la puissance de leur père, dont ils avaient été si
mauvais gardiens, leur était échappée pour toujours et que c'en était
fait de l'empire d'Attila, ils renoncèrent à toute entreprise qui aurait
pour objet de le relever. Ils convinrent même de se séparer ou du moins
de donner à chacun la liberté de se choisir un parti. Le plus grand
nombre opina pour le maintien des vieilles habitudes et la continuation
de la vie nomade dans les plaines situées au nord du Danube et le long
de la Mer Noire; ceux-là se rattachèrent à Denghizikh, le plus énergique
d'entre eux. Il y en eut, en moindre nombre, à qui il plut d'essayer de
la vie sédentaire et de quitter le campement des nomades; ils eurent de
plus l'idée, assez étrange pour des fils d'Attila, de faire soumission
au gouvernement romain, afin d'obtenir de lui un territoire à cultiver.
Hernakh nous apparaît ici comme l'auteur de cette résolution ou du moins
comme le plus important de ceux qui l'exécutèrent. Le gouvernement
romain reçut ces ouvertures mieux peut-être que les Huns ne s'y étaient
attendus. Hernakh fut autorisé à se fixer dans la province de
Petite-Scythie[550]; on lui traça son cantonnement à l'extrémité
septentrionale, autour des bouches du Danube, dans ces bas-fonds
marécageux que la guerre avait dépeuplés. Après avoir juré de remplir
toutes les obligations attachées au titre d'hôte et de fédéré de
l'empire, il établit sa tribu sous le jet des balistes romaines, autour
des places démantelées autrefois par son père, et qu'il s'engageait
maintenant à défendre, fût-ce même contre sa race.
[Note 550: Quidam ex Hunnis in parte Illyrici sedes sibi datas
coluere;... se in Romaniam dederunt. Jorn., _R. Get._, 50.]
L'établissement d'Hernalch entraîna celui du roi alain Candax et de son
petit peuple, qui paraissent avoir été dans la clientèle du jeune fils
d'Attila[551]; ils furent admis aux mêmes conditions que lui et
cantonnés, en partie sur le plateau méridional de la Petite-Scythie,
près du rempart de Trajan, en partie dans la Mésie inférieure[552], près
du Danube, autour des forteresses de _Carsus_[553] et de
_Durostorum_[554]. Des bandes de Germains de la nation des Scyres et des
Huns Satagares se joignirent à Candax et furent probablement colonisés
dans l'intérieur, sur la frontière septentrionale des Mésogoths. Bientôt
on vit arriver une émigration plus considérable, conduite par les frères
consanguins d'Hernakh, Emnedzar et Uzindour, qui dans cette dispersion
de la famille, ne voulurent pas se séparer de leur jeune frère. Entrés
dans la Dacie riveraine, ils occupèrent les bords de l'Uto et de l'Œscus
vers leurs confluents avec le Danube, et devinrent voisins de
Noves[555], et de Nicopolis. Si le gouvernement romain n'autorisa pas
d'avance cette prise de possession, il la légitima par son consentement
ultérieur.
[Note 551: Hernach, junior Attilæ filius, cum suis, in extremo
minoris Scythiæ sedes delegit. Jorn., _R. Get._, _ibid._]
[Note 552: Cæteri Alanorum, cum duce suo nomine Candax, Scythiam
minorem inferioremque Mœsiam accepere. _Id._, _ibid._]
[Note 553: Actuellement Hirsova.]
[Note 554: Silistrie.]
[Note 555: Aujourd'hui Sistova.]
La brèche une fois ouverte, d'autres chefs, d'autres tribus s'y
précipitèrent à l'envi; ce fut une invasion, dit Jornandès, invasion
pacifique que l'empire ne désavoua point[556]. C'est ainsi que des
Sarmates, des Cémandres et des Huns allèrent se fixer dans de vastes
campagnes autour d'un château alors fameux, appelé château ou champ de
Mars, et construit dans une forte position sur la rive de Mésie[557].
D'autres émigrants, probablement les plus déterminés, furent distribués
par groupes dans la Mésie supérieure et la Pannonie, le long des
frontières des Ostrogoths et jusqu'au pied des Alpes Noriques. Le but
évident de cette dernière colonisation était de surveiller les Goths,
ces prétendus amis de l'empire qui n'avaient pas tardé à l'inquiéter; la
haine que se portaient les deux races mises ainsi en présence parut aux
Romains une garantie de la bonne conduite et de la fidélité des Huns.
[Note 556: Quod et libens tunc annuit imperator, et usque nunc...
donum est. Jorn., _R. Get._, 50.]
[Note 557: Sauromatæ vero, quos Sarmatas diximus, et Cemandri, et
quidam ex Hunnis... ad castrum Martenam sedes sibi datas coluere.
_Id._, _loc. laud._--Castrum Martena.--Campus Martius ou Martis.]
En provoquant ou facilitant ces établissements sur son territoire,
l'empire suivait sa politique séculaire. Constantinople avait hérité
des principes de Rome: opposer les barbares aux barbares, soutenir le
faible contre le fort pour les détruire l'un par l'autre, et se servir
de l'ennemi qu'on ne redoutait plus, en guise de barrière, pour arrêter
celui qui commençait à se faire craindre.