«Nous aimons à nous représenter vos demeures qui touchent au midi
Ravenne et les bouches du Pô, et qui jouissent à l'orient de l'agréable
spectacle des rivages ioniens. La mer, par un mouvement alternatif, les
entoure et les abandonne; tantôt elle couvre la plage, et tantôt elle la
découvre. Vos maisons ressemblent à des nids d'alcyons, vos villages à
des écueils faits de main d'homme, car c'est vous qui les créez, ou du
moins vous en exhaussez le sol au moyen de terres apportées du
continent, et que vous retenez par des claies d'osier, ne mettant que ce
frêle rempart entre vous et l'effort des eaux[455]... Le poisson forme à
peu près toute votre subsistance. En aucun lieu du monde, on ne voit la
richesse et la pauvreté vivre sous une loi plus égale que parmi vous:
même nourriture pour toutes les tables, même toit de chaume pour toutes
les familles. Chez vous, le voisin ne jalouse pas les pénates du voisin,
et, grâce à la commune nature de vos biens, vous échappez à l'envie, qui
est un des grands fléaux d'ici-bas[456]. L'exploitation des salines fait
votre travail principal; le cylindre du saunier remplace dans vos mains
la charrue du laboureur et la faux du moissonneur, car le sel est votre
culture et votre récolte... Or donc, radoubez sans perdre un instant ces
navires que vous attachez aux boucles de vos murs comme des animaux
domestiques, et lorsque le très-expérimenté Laurentius, que nous avons
chargé de réunir en Istrie des provisions de vin et d'huile, vous
avertira de partir, accourez tous à son appel[457].»
[Note 455: Hic vobis aliquantulum aquatilium avium more domus
est... per æquora longe domicilia videntur sparsa, quæ natura non
protulit, sed hominum cura fundavit; viminibus enim flexibilibus
illigatis terrena illic soliditas adgregatur, et marino fluctui
tam fragilis munitio non dubitatur opponi. Cassiod. _Variar._,
XII, 22.]
[Note 456: Habitatoribus autem una copia est, ut solis piscibus
expleantur. Paupertas ibi cum divitibus sub æqualitate convivit,
unus cibus omnes reficit, habitatio similis universos concludit,
nesciunt de penatibus invidere: et sub hac mensura degentes,
evadunt vitium, cui mundum constat esse obnoxium... Cassiod.
_Variar._, XII, 22.]
[Note 457: In salinis autem exercendis tota contentio est. Pro
aratris, pro falcibus cylindros volvitis, inde vobis fructus omnis
enascitur... Proinde naves, quas more animalium vestris parietibus
illigatis, diligenti cura reficite: ut, quum vos vir
experientissimus Laurentius, qui ad procurandas species directus
est, commonere tentaverit, festinetis excurrere. Cass. _ibid._]
La Vénétie fut mise à feu et à sang, puis les Huns passèrent dans la
Ligurie, qu'ils ne traitèrent pas plus doucement. L'histoire ne cite
comme ayant été saccagées que deux villes de cette dernière province,
Milan et Ticinum, à présent Pavie[458]; la tradition locale les cite
presque toutes, et malheureusement elle a pour elle la vraisemblance.
Ainsi on peut croire que Vérone, Mantoue, Brescia, Bergame, Crémone,
n'échappèrent pas à la destruction ou du moins au ravage. Les villes
situées au midi du Pô eurent beaucoup moins à souffrir, attendu que
différents corps de l'armée romaine y battaient le pays, et qu'Attila
contenait par prudence la masse de ses troupes au nord du fleuve. Son
séjour à Milan fut signalé par une aventure que l'histoire n'a pas
dédaigné de recueillir, et où perce l'esprit moqueur et fier du roi des
Huns. Il avait remarqué, en parcourant la ville, une de ces peintures
murales dont les Romains aimaient à décorer leurs portiques, et s'arrêta
pour l'examiner. Le tableau représentait deux empereurs majestueusement
assis sur des trônes dorés, le manteau de pourpre sur les épaules et le
diadème au fronts; tandis que des Scythes (l'historien ne dit pas si
c'étaient des Huns ou des Goths), prosternés à leurs pieds comme après
une défaite, semblaient leur demander merci. Attila ordonna d'effacer
sur-le-champ cette insolente peinture, et de le représenter lui-même sur
un trône, ayant en face de lui les empereurs romains, le dos chargé de
sacs et répandant à ses pieds des flots d'or[459].
[Note 458: Mediolanum quoque Liguriæ metropolim pari tenore
devastant, necnon et Ticinum æquali sorte dejiciunt... Jorn., _R.
Get._, 42.]
[Note 459: Cum autem in pictura vidisset Romanorum quidem reges in
aureis soliis sedentes, Scythas vero cæsos et ante pedes ipsorum
jacentes; pictorem arcessitum jussit se pingere sedentem in solio;
Romanorum vero reges ferentes saccos in humeris, et ante ipsius
pedes aurum effundentes. Suid., _Voc._ Μεδιολ. et Κόρυκ.]
Le temps s'écoulait cependant, on était au commencement de juillet, et
les grandes chaleurs développèrent des maladies dans l'armée des Huns,
affaiblie par tous les excès, et qui d'ailleurs, gorgée de dépouilles,
ne souhaitait plus que de les voir en sûreté. Le climat, ce fidèle
auxiliaire des Italiens contre les invasions du Nord, combattait
libéralement pour eux et justifiait bien la prévoyance d'Aëtius. Les
Huns se consumaient eux-mêmes; leurs excès avaient amené la famine en
même temps que la peste, et déjà la Transpadane ne pouvait plus les
nourrir[460]. Dans cette situation, Attila dut prendre un parti: passer
le Pô, marcher sur Rome hardiment, forcer le passage des Apennins, et
livrer à Aëtius la bataille que celui-ci semblait fuir, c'était le parti
qui convenait le mieux à son orgueil, mais que son armée désapprouvait.
Chefs et soldats désiraient tous que la campagne finît là cette année,
sauf à recommencer l'année suivante, car elle leur avait été fructueuse;
ils y avaient ramassé, sans fatigue, des richesses immenses, et leurs
chariots étaient combles de butin. A cette considération très-puissante
sur des troupes qui ne faisaient la guerre que pour piller, il s'en
joignait une autre d'un ordre différent, mais presque aussi forte que la
première. L'idée de voir Attila marcher sur Rome les remplissait d'une
crainte superstitieuse. Quoique l'inviolabilité de la métropole du monde
romain eût disparu depuis un demi-siècle devant l'attentat d'Alaric, et
que sa puissance, si souvent abaissée, ne fût plus qu'un mot, ce mot
remuait toujours les cœurs, et l'ombre de la ville des Césars restait
debout, environnée de la majesté des tombeaux. Lever l'épée sur elle
semblait un arrêt de mort contre le profanateur. Alaric lui-même en
fournissait une preuve incontestable pour des esprits crédules, lui dont
la mort avait suivi si promptement la fatale victoire. En même temps
donc qu'Attila, excité par ses instincts superbes, rêvait pour Rome une
humiliation qui eût dépassé toutes les autres, ses compagnons
cherchaient à l'en dissuader[461]; «ils craignaient, dit Jornandès,
qu'il n'éprouvât le sort du roi des Visigoths, qui avait à peine survécu
au sac de Rome, et s'était vu presque aussitôt enlevé du monde[462].» Le
cœur du fils de Moundzoukh n'était pas inaccessible aux appréhensions
superstitieuses; il venait en outre d'apprendre que l'armée envoyée par
l'empereur Marcien se dirigeait sur la Pannonie dans l'intention de
l'attaquer au débouché des Alpes et de lui couper la retraite[463];
pourtant, malgré sa prudence ordinaire, le désir de frapper un coup
éclatant balançait en lui les anxiétés de la crainte et les calculs de
la raison. Il donna ordre à ses troupes de se concentrer au-dessous de
Mantoue, près du confluent du Pô et du Mincio, sur la grande voie qui
conduisait à Rome par les Apennins: lui-même arriva au rendez-vous,
encore incertain de ce qu'il déciderait.
[Note 460: Hunni qui Italiam prædabantur... divinitus partim fame,
partim morbo quodam, plagis cœlestibus feriuntur... Idat.
_Chron._, ad ann. 452.]
[Note 461: Cumque ad Romam animus fuisset ejus attentus accedere,
sui eum... removere, non urbi, cui inimici erant, consulentes...
Jorn. _R. Get._, 42.]
[Note 462: Sed Alarici regis objicientes exemplum, veriti regis
sui fortunam, quia ille post fractam Romam diu non supervixerat,
sed protinus rebus excessit humanis.... Jorn., _ibid._]
[Note 463: Missis etiam per Marcianum principem Aëtio duce (Hunni
cæduntur) auxiliis. Idat., _Chron._, ad ann. 452.]
Le projet d'Attila, confirmé par le mouvement de l'armée hunnique,
répandit l'épouvante dans Rome, qui ne se savait pas elle-même si
redoutable. L'empereur, le sénat et le peuple, qui fut consulté pour
cette fois, s'accordèrent dans la pensée qu'il fallait s'humilier devant
le conquérant barbare, et obtenir à tout prix qu'il ne marchât pas sur
la ville: supplications, présents, offre d'un tribut pour l'avenir, on
résolut de tout employer plutôt que de courir la chance d'un siége. Rome
jadis refusa de traiter lorsque l'ennemi était à ses portes: aujourd'hui
elle se hâtait de le faire avant que l'ennemi s'y présentât. «Dans tous
les conseils du prince, du sénat et du peuple romain, dit avec une amère
raillerie le chroniqueur Prosper d'Aquitaine, témoin des événements,
rien ne parut plus salutaire que d'implorer la paix de ce roi
féroce[464].» Le silence de l'histoire justifie du moins Aëtius de toute
participation à un acte aussi honteux. A la tête de son armée et
méditant, selon toute apparence, le plan de défense des Apennins, le
patrice s'occupait de sauver Rome: elle ne le consulta pas pour se
livrer. Cependant, afin de couvrir autant que possible l'ignominie de la
négociation par l'éminence du négociateur, on choisit pour chef de
l'ambassade le successeur même de saint Pierre, le pape Léon, auquel
furent adjoints deux sénateurs illustres dont l'un, nommé Gennadius
Aviénus[465], prétendait descendre de Valérius Corvinus, et, suivant
l'expression de Sidoine Apollinaire, «était prince après le prince qui
portait la pourpre[466].»
[Note 464: Nihil inter omnia consilia principis ac Senatus
populique Romani salubrius visum est, quam ut per legatos pax
trunculentissimi regis expeteretur. Prosp. Aquit., _Chron._ ad
ann. 452.]
[Note 465: Suscepit hoc negotium cum viro consulari Avieno, et
viro præfectorio Trigetio, beatissimus papa Leo. Prosp. Aquit.,
_ibid._]
[Note 466: Sidon. Apollin., _Epist._, I, 9.]
Léon, que l'Église romaine a surnommé le _Grand_, et l'Église grecque le
_Sage_[467], occupait alors le siége apostolique avec un éclat de talent
et une autorité de caractère qui imposaient même aux païens. Les gens
lettrés le proclamaient, par un singulier abus de langage, le Cicéron de
la chaire catholique, l'Homère de la théologie et l'Aristote de la
foi[468]; les gens du monde appréciaient en lui ce parfait accord des
qualités intellectuelles que son biographe appelle, avec un assez grand
bonheur d'expression, «la santé de l'esprit[469],» savoir: une
intelligence ferme, simple et toujours droite, et une rare finesse de
vue, unie au don de persuader. Ces qualités avaient fait de Léon un
négociateur utile dans les choses du siècle, en même temps qu'un pasteur
éminent dans l'Église. Il n'était encore que diacre, lorsqu'en 440 il
plut à la régente Placidie de l'envoyer dans les Gaules pour apaiser,
entre Aëtius et un des grands fonctionnaires de cette préfecture nommé
Albinus, une querelle naissante, qui pouvait conduire à la guerre civile
et embraser tout l'Occident[470]. Léon, arrivé avec la seule
recommandation de sa personne, parvint à réconcilier deux rivaux qui
passaient à bon droit pour peu traitables, et pendant ce temps-là le
peuple et le clergé de Rome, à qui appartenait l'élection des papes,
l'élevaient à la chaire pontificale, quoiqu'il ne fût pas encore
prêtre[471], tant ses vertus, dans l'estime publique, marchaient de pair
avec ses talents. Depuis lors, il n'avait fait que grandir en expérience
et en savoir par la pratique des affaires de l'Église, qui embrassaient
un grand nombre d'intérêts séculiers. L'histoire nous le peint comme un
vieillard d'une haute taille et d'une physionomie noble que sa longue
chevelure blanche rendait encore plus vénérable[472]. C'était sur lui
que l'empereur et le sénat comptaient principalement pour arrêter le
terrible Attila. Il n'y avait pas jusqu'à son nom de _Leo_, lion, qui ne
semblât d'un favorable augure pour cette négociation difficile, et le
peuple lui appliquait comme une prophétie le verset suivant des
proverbes de Salomon: «Le juste est un lion qui ne connaît ni
l'hésitation ni la crainte[473].»
[Note 467: Πάνσοφος. _Vit. S. Leon. Magn._, ap. Boll., 11 apr.]
[Note 468: Sunt viri auctoritate graves... qui Leonem non
vereantur appellare: Ecclesiasticæ dictionis Tullium, theologiæ
Homerum, rationum fidei Aristotelem... _Vit. S. Leon. Magn.,
ibid._]
[Note 469: Tanta in Leone tamque mirabilis ingenii facilitas,
tanta sanitas, tantaque præsentia... _Vit. S. Leon. Mag._, ap.
Boll., 11 apr.]
[Note 470: Prosp. Aquit., _Chron._, ann. 440.]
[Note 471: Igitur Leo diaconus legatione publica accitus, et
gaudenti patriæ præsentatus, XLIII Romanæ ecclesiæ episcopus
ordinatur... Prosp. Aquit., _Chron._, ann. 440.]
[Note 472: Senex innocuæ simplicitatis, multa canitie... Prosp.
Aquit., _ibid._--Lors de la translation de ses reliques on trouva
que son corps avait sept palmes trois quarts de hauteur. Il était
maigre et exténué.]
[Note 473: Justus quasi leo confidens absque terrore erit.--Leo
fortissimus bestiarum ad nullius pavebit occursum... Proverb., 28,
1.--30.]
Les ambassadeurs voyagèrent à grandes journées, afin de joindre Attila
avant qu'il eût passé le Pô; ils le rencontrèrent un peu au-dessous de
Mantoue, dans le lieu appelé Champ Ambulée, où se trouvait un des gués
du Mincio[474]. Ce fut un moment grave dans l'existence de la ville de
Rome que celui où deux de ses enfants les plus illustres, un
représentant des vieilles races latines qui avaient conquis le monde par
l'épée, et le chef des races nouvelles qui le conquéraient par la
religion, venaient mettre aux pieds d'un roi barbare la rançon du
Capitole. Ce fut un moment non moins grave dans la vie d'Attila. Les
récits qui précèdent nous ont fait voir le roi des Huns dominé surtout
par l'orgueil, et, si avare qu'il fût, plus altéré encore d'honneurs que
d'argent. L'idée d'avoir à ses genoux Rome suppliante, attendant de sa
bouche avec tremblement un arrêt de vie ou de mort, abaissant la toge
des Valérius et la tiare des successeurs de Pierre devant celui qu'elle
avait traité si longtemps comme un barbare misérable, employant en un
mot pour le fléchir tout ce qu'elle possédait de grandeurs au ciel et
sur la terre: cette idée le remplit d'une joie qu'il ne savait pas
cacher. Se faire reconnaître vainqueur et maître, c'était à ses yeux
autant que l'être en effet; d'ailleurs il humiliait Aëtius, dont il
brisait l'épée d'un seul mot. Sa vanité et celle de son peuple se
trouvaient satisfaites, et il pouvait repartir sans honte. Sous
l'influence de ces pensées, il ordonna qu'on lui amenât les ambassadeurs
romains, et il les reçut avec toute l'affabilité dont Attila était
capable[475].
[Note 474: In Acroventu Mamboleio, ubi Mincius amnis commeantium
frequentatione transitur. Jorn., _R. Get._, 42.--Campus
Ambuleïus.]
[Note 475: Tota legatione dignanter accepta, ita summi sacerdotis
præsentia rex gavisus est... Prosp. Aquit., _Chron._, ann.
452.--Placita legatio. Jorn., _R. Get._, 42.]
Pour cette entrevue solennelle, les négociateurs avaient pris les
insignes de leur plus haute dignité; l'histoire nous dit que Léon
s'était revêtu de ses habits pontificaux[476], et une révélation de la
tombe nous a fait connaître en quoi ce vêtement consistait. Léon portait
une mitre de soie brochée d'or, arrondie à la manière orientale, une
chasuble de pourpre brune, avec un pallium orné d'une petite croix rouge
sur l'épaule droite et d'une autre plus grande au côté gauche de la
poitrine[477]. Sitôt qu'il parut, il devint l'objet de l'attention et
des prévenances du roi des Huns. Ce fut lui qui exposa les propositions
de l'empereur, du sénat et du peuple romain. En quels termes le fit-il?
comment parvint-il à déguiser sous la dignité du langage ce qu'avait de
honteux une demande de paix sans combat? comment conserva-t-il encore à
sa ville quelque grandeur en la montrant à genoux? Par quelle
inspiration merveilleuse sut-il contenir dans les bornes du respect ce
barbare enflé d'orgueil, qui faisait payer si cher sa clémence par la
moquerie et le dédain? S'il évoqua la puissance des saints apôtres pour
protéger la cité gardienne de leurs tombeaux, s'il rappela le conquérant
aux sentiments de sa propre fragilité par l'exemple de la fragilité des
nations, nous ne pouvons que le supposer: l'histoire, qui nous voile si
souvent ses secrets, a voulu nous dérober celui-là. Un chroniqueur
contemporain, Prosper d'Aquitaine, qui fut secrétaire de Léon ou du
moins son collaborateur dans plusieurs ouvrages, nous dit seulement
«qu'il s'en remit à l'assistance de Dieu, qui ne fait jamais défaut aux
efforts des justes, et que le succès couronna sa foi[478].» Attila lui
accorda ce qu'il était venu chercher, la paix moyennant un tribut
annuel, et promit de quitter l'Italie. L'accord fut conclu le 6 juillet,
jour de l'octave des apôtres saint Pierre et saint Paul[479].
[Note 476: Augustiore habitu. _Vit. S. Leon._, ap. Boll., 11 apr.]
[Note 477: «Erat indutus pontificalibus indumentis scilicet
planeta sive casula, lata more antiquo, ex purpura coloris
castanei... Super humero dextro crux parva rubri coloris quæ erat
pallii pontificalis, et aliam crucem paulo longiorem ejusdem
pallii supra pectus...» Telle est la description des vêtements
pontificaux avec lesquels saint Léon fut enseveli et qu'on trouva
dans sa tombe lors de la translation de ses reliques. On en peut
voir tout le détail dans les Bollandistes, à la date du 11 avril.
Nous devons à ce procès-verbal de translation d'avoir pu décrire
le costume que portait saint Léon à l'audience d'Attila, puisque
c'etaient là ses habits pontificaux, et que son biographe nous dit
qu'il aborda le roi des Huns en costume pontifical, _augustiore
habitu_.]
[Note 478: Auxilio Dei fretus, quem sciret nunquam piorum
laboribus defuisse: nec aliud secutum est quam præsumpserat fides.
Prosp. Aquit., _Chron._ ad ann. 452.]
[Note 479: _Vit. S. Leon. Magn._, ap. Bolland, 11 apr.]
Il ne paraît pas qu'Attila, dans le cours de ses explications avec le
pape et les deux consulaires, ait rien dit de sa fiancée Honoria et de
sa volonté de l'avoir pour femme, car Léon lui aurait facilement fait
comprendre que, d'après les lois romaine et chrétienne, Honoria, épouse
d'un autre, ne pouvait plus être à lui. Cependant, par bizarrerie ou par
calcul, afin de se conserver toujours un prétexte de guerre, il déclara
en partant qu'il voulait qu'Honoria lui fût envoyée avec ses trésors en
Hunnie, faute de quoi il la viendrait chercher à la tête d'une autre
armée au printemps suivant[480]. Tel fut le souvenir dérisoire adressé
par le roi des Huns à la sœur de l'empereur, à la petite-fille du grand
Théodose: dernier témoignage de son mépris pour cette coupable folle,
dans laquelle il ne vit jamais qu'un vil instrument aussi indigne de ses
désirs que de son respect.
[Note 480: Illud præ omnibus denuncians, atque interminando
discernens, graviora se in Italiam illaturum, nisi ad se Honoriam
Valentiniani principis germanam, filiam Placidiæ Augustæ, cum
portione sibi regalium opum debita mitteret. Jorn., _R. Get._,
42.]
Pour retourner chez lui, il ne prit pas, comme en venant, la route des
Alpes Juliennes, de peur de rencontrer, au débouché des montagnes,
l'armée que Marcien venait d'envoyer en Pannonie[481]: remontant le
cours de l'Adige, il suivit celle des Alpes Noriques, et ses soldats,
malgré la conclusion de la paix, pillèrent la ville d'Augusta,
Augsbourg, qui se trouvait sur leur chemin. Au passage de la rivière du
Lech, qui coule près de cette ville et se perd dans le Danube, un
incident singulier jeta parmi les Huns une sorte d'inquiétude
superstitieuse. A l'instant où le cheval du roi entrait dans l'eau, une
femme d'une figure étrange et d'un accoutrement misérable, telle qu'on
pourrait se peindre les sorcières de la Pannonie ou les druidesses de la
Gaule, se précipita au-devant de lui, et, le saisissant à la bride,
s'écria par trois fois d'un ton de voix solennel: «Arrière, Attila!»
comme pour signifier que quelque grand danger attendait le roi des Huns
au but de son voyage[482]. Au reste, les soldats jugeaient assez
diversement l'issue de la guerre qui venait de finir. Ils n'avaient pas
vu sans quelque surprise un prêtre romain obtenir de leur roi ce que
celui-ci avait obstinément refusé aux remontrances de ses capitaines,
et, se rappelant qu'il avait empêché le pillage de Troyes l'année
précédente à la prière de l'évêque Lupus, saint Loup, ils disaient dans
leurs grossières plaisanteries qu'Attila, invincible vis-à-vis des
hommes, se laissait dompter par les bêtes[483].
[Note 481: Viam per Noricos in Pannoniam prosecutus est. Juv.
Calan. Dalm., _Vit. Attil._, p. 131.]
[Note 482: Ad hoc traditur mulier quædam fanatica..., sub
trajectum Lyci amnis, ter frementi voce acclamavisse: Retro
Attila!--Cette tradition est rapportée par les écrivains hongrois
qui se sont occupés d'Attila. Olah. II, 6.]
[Note 483: Attilæ ferociam a duabus feris fuisse domitam; Lupo in
Gallia, et Leone in Italia. Sigon. _De Occid. Imp._, l. XIII.]
L'armée romaine orientale occupait déjà la Mésie, toute prête à attaquer
le pays des Huns; mais, lorsqu'elle apprit que la paix avait été
définitivement conclue entre Attila et l'empire d'Occident, elle
s'abstint de toute hostilité. Toutefois Attila fit prévenir Martien
qu'il irait le trouver au printemps prochain, dans son palais de
Constantinople, si le tribut convenu autrefois par Théodose II n'était
pas immédiatement payé[484]. Martien, qui n'était pas homme à céder
comme Valentinien, répondit aux menaces par des menaces contraires, aux
levées de troupes par des préparatifs de défense. Quelques batailles
livrées aux Alains du Caucase, qui s'étaient révoltés en son absence,
terminèrent pour Attila cette année 452. Jornandès, par une singulière
confusion que semble produire dans son esprit la similitude des noms,
transforme la guerre dont je viens de parler contre les tribus alaniques
de l'Asie en une seule campagne des Gaules, dirigée contre Sangiban et
les Alains de la Loire, et même contre les Visigoths[485]. L'erreur est
trop manifeste pour avoir ici besoin d'une réfutation. L'ensemble des
documents historiques atteste qu'Attila passa tranquillement l'hiver sur
les bords du Danube, faisant de grands apprêts pour l'année 453; mais,
dans les desseins de la Providence, cette année ne lui appartenait déjà
plus.
[Note 484: Ad Orientis principem Marcianum legatos dirigit,
provinciarum testans vastationem, quod sibi promissa a Theodosio
quondam imperatore minime persolveret... Jorn., _R. Get._, 43.]
[Note 485: Alanorum partem trans flumen Ligeris considentem
statuit suæ redigere ditioni...--Dum quærit famam perditoris
abjicere, et quod prius a Vesegothis pertulerat, abolere,
geminatam sustinuit, ingloriusque recessit. Jorn., _ibid._]