Grands préparatifs de fête chez les Huns; Attila épouse Ildico.--Repas
nuptial; Attila est trouvé mort dans son lit.--Douleur furieuse des
Huns.--Bruits divers au sujet de la mort d'Attila.--Les chefs des Huns
déclarent qu'il a été étouffé par le sang pendant son
sommeil.--Funérailles d'Attila.--Chant funèbre des Huns.--Célébration
d'une _strava_.--Cercueils et tombe d'Attila.--Signes prophétiques de sa
fin.--La discorde se met entre ses fils.--Ils refusent de reconnaître
pour roi Ellak, leur frère aîné.--Révolte d'Ardaric, roi des
Gépides.--Guerre entre les capitaines d'Attila et ses fils.--L'empire
d'Attila est brisé.--Les Gépides occupent la Hunnie et les Ostrogoths la
Pannonie.--Les Ruges et les Scyres entrent au service de
Rome.--Dissolution morale de l'empire d'Occident.--Orgueil d'Aëtius.--Il
veut marier son fils Gaudentius à la fille de l'empereur--Perfidie de
Valentinien III; il tue le patrice de sa propre main.--Rôle des
capitaines d'Attila dans l'empire d'Occident.
453
Nous transporterons maintenant nos lecteurs dans la bourgade royale des
Huns et dans ce palais de planches où nous les avons déjà introduits à
la suite de Maximin et de Priscus, de Vigilas et d'Édécon. Une grande
fête s'y préparait, et la salle des festins voyait circuler plus
activement que jamais les échansons et les coupes. Les poëtes huns et
les scaldes goths s'étaient remis à l'œuvre, la voix des jeunes filles
marchant par bandes sous les voiles blancs faisait encore retentir l'air
du chant des hymnes; mais cette fois c'étaient des hymnes d'amour, car
Attila se mariait. La nouvelle femme qu'il ajoutait à son troupeau
d'épouses n'était point la fille des Césars, sa fiancée Honoria, qu'il
avait eu soin de laisser en Italie; celle-ci d'une grande jeunesse et
d'une admirable beauté, dit l'histoire, se nommait Ildico[486]. Ce nom,
que Jornandès emprunte aux récits de Priscus, présente, malgré
l'altération que lui a fait subir l'orthographe des Grecs, une
physionomie germanique incontestable, et la tradition du Nord nous le
reproduit sous une forme plus pure dans celui de Hiltgund ou
Hildegonde[487]. Qu'était-ce qu'Ildico? La tradition germaine en fait
une fille de roi, tantôt d'un roi des Franks d'outre-Rhin, tantôt d'un
roi des Burgondes; la tradition hongroise, qui l'appelle Mikoltsz, lui
donne pour père un prince des Bactriens, et ce qui semble confirmer
historiquement les indications de la poésie traditionnelle, c'est la
solennité même de cette noce, célébrée avec tant de pompe, et si
différente du mariage presque clandestin qu'Attila contractait en 449
avec la fille d'Eslam. La tradition germanique ajoute qu'Attila avait
tué jadis, pour s'emparer de leurs trésors, les parents de cette jeune
fille qu'il appelait maintenant dans son lit. Ces sortes de mariages, où
la politique se mêlait à la licence des mœurs, n'étaient pas raes chez
les Huns, non plus que chez les Mongols, leurs frères. A côté du cruel
droit de la guerre qui mettait entre leurs mains la vie de leurs
ennemis, existait la nécessité de se concilier les vaincus, et le
vainqueur d'une tribu épousait fréquemment la veuve ou la fille du chef
qu'il avait assassiné. C'était une des causes de la multiplication des
mariages chez les conquérants asiatiques: Tchinghiz-Khan et ses
successeurs comptèrent parmi leurs nombreuses épouses plusieurs de ces
doubles victimes de la politique et de la guerre, et celles-ci se
résignaient à leur sort assez volontiers; mais des mœurs si farouches,
étrangères à la race germanique, chez laquelle les femmes jouissaient
d'une grande autorité morale dérivant des vieilles croyances
religieuses, ne devaient pas rencontrer de leur part la même docilité
que de la part des femmes de l'Asie, presque réduites à l'esclavage.
Quoi qu'il en soit, cette seconde donnée de la tradition ne doit pas
être négligée: elle jette un trait lumineux sur les mystères de ces
noces sanglantes.
[Note 486: Qui... puellam Ildico nomine decoram valde, sibi in
matrimonium post innumerabiles uxores, ut mos erat gentis illius,
socians... Jorn., _R. Get._, 49.]
[Note 487: Voir aux _Légendes d'Attila_ les traditions
germaniques.]
La rare beauté d'Ildico était allée au cœur d'Attila, et pendant les
fêtes du mariage, nous dit Jornandès, le roi des Huns se livra à une
joie extrême[488]. La coupe de bois où versait l'échanson royal se
remplit et se vida plus que de coutume, et lorsque, de la salle du
festin, Attila passa dans la chambre nuptiale, sa tête, suivant
l'expression du même historien, était chargée de vin et de sommeil[489].
Le lendemain matin, on ne le vit point paraître, et une grande partie du
jour s'écoula sans qu'aucun bruit, aucun mouvement se fît dans sa
chambre, dont les portes restaient fermées en dedans.
[Note 488: Ejusque in nuptiis, magna hilaritate resolutus. Jorn.,
_R. Get._, 49.]
[Note 489: Vino, somnoque gravatus... temulentia... Jorn.,
_ibid._]
Les officiers du palais commencèrent à s'inquiéter: ils appellent, rien
ne répond à leur voix; brisant alors les portes, ils aperçoivent Attila
étendu sur sa couche, au milieu d'une mare de sang, et sa jeune épouse
assise près du lit, la tête baissée et baignée de larmes sous son long
voile[490]. Un cri terrible, poussé par tous ces hommes à la fois, fait
aussitôt retentir le palais; saisis d'une douleur furieuse et comme
frénétiques, les uns coupent leur chevelure en signe de deuil, les
autres se creusent le visage avec la pointe de leurs poignards, car, dit
l'écrivain que nous avons déjà cité, «ce n'étaient pas des larmes de
femme, mais du sang d'homme, qu'il fallait pour pleurer une telle
mort[491]». De l'enceinte du palais, la nouvelle se répandit avec la
rapidité de l'éclair dans la bourgade royale, puis dans tout l'empire
des Huns, et la nation entière, des bords du Danube aux monts Ourals,
fut bientôt en proie à tous les transports d'un regret inexprimable.
[Note 490: Sequenti luce, quum magna pars diei fuisset exempta,
ministri regii triste aliquid suspicantes, post clamores maximos
fores effringunt, inveniuntque Attilæ sine vulnere necem sanguinis
effusione peractam, puellamque, demisso vultu, sub velamine
lacrymantem... Jorn., _R. Get._, 49.]
[Note 491: Tunc, ut illius gentis mos est, crinium parte truncata,
informes facies cavis turpavere vulneribus, ut præliator eximius
non fæmineis lamentationibus et lacrymis, sed sanguine lugeretur
virili... Jorn., _R. Get._, _ibid._]
Que s'était-il passé durant cette fatale nuit? Les bruits qui
circulèrent là-dessus hors du palais furent divers et contradictoires;
mais le soin même que mirent les chefs des Huns à prouver que la mort de
leur roi avait été naturelle, accrédita une version plus sinistre. On
prétendit qu'Ildico avait frappé d'un coup de couteau son mari endormi;
quelques-uns ajoutaient qu'un écuyer du roi l'avait aidée dans la
perpétration de son crime, et que l'attentat avait été commis à
l'instigation d'Aëtius[492]. Les documents latins qui nous fournissent
cette dernière indication donnent lieu de supposer un complot domestique
du genre de celui qu'avait tramé quatre ans auparavant le premier
ministre de Théodose, mais plus perfide et mieux ourdi. La tradition
germanique attribue pour unique mobile à la jeune femme le sentiment de
la vengeance et une profonde haine pour l'homme qui, après avoir tué et
dépouillé sa famille, venait abuser de sa beauté. La version convenue
parmi les Huns, version destinée sans doute à prévenir des accusations,
des recherches dangereuses pour la paix, et peut-être une dissolution
immédiate de l'empire, fut que le roi était mort d'apoplexie; que, sujet
à des saignements de nez, il avait été surpris par une hémorragie,
couché sur le dos, et que le sang, ne trouvant pas son passage habituel
au dehors, s'était amassé dans sa gorge et l'avait étouffé[493]. Voici
ce que les enfants d'Attila, les chefs et les grands de la cour
répandirent en tout lieu par prudence, par politique, par orgueil, et ce
qui devint le récit avoué et officiel de sa fin.
[Note 492: Attilas... sanguinis fluxu ex naribus per noctem
prorumpente... mortuus est--A pellice, ut vulgo credebatur, e
medio sublatus; nam alii tradiderunt Attilæ spatharium ab Aëtio
patricio corruptum dominum suum confodisse. Joan. Malal.
_Chronogr._, II. P.--Attila, Aëtii hortatu, noctu... mulieris manu
cultroque confoditur. Marcellin. Comit. _Chron._, ann.
453.--Attila sanguine ex naribus prorumpente extinctus est,
noctuque cum pellice Hunna, quæ puella de nece suspecta fuit,
dormiens... _Chron., Pasch._--Voir ci-dessous le chapitre des
traditions germaniques qui admettent l'hypothèse du meurtre
d'Attila par les mains de sa femme.]
[Note 493: Resupinus jacebat, redundansque sanguis, qui ei solite
de naribus effluebat, dum consuetis meatibus impeditur, itinere
ferali faucibus illapsus, eum extinxit... Jorn., _R. Get._,
49.--Attila in sedibus suis moritur, fluxu sanguinis e naribus
subito erumpente. Cassiod., _Fast._, ad ann. 453... Cf. Paul.
Diac., _Hist. Long._]
Les funérailles de ce potentat du monde barbare furent célébrées avec
une pompe sauvage digne de sa vie. Une tente de soie dressée dans une
grande plaine, aux portes de la bourgade royale, reçut son cadavre, qui
fut déposé sur un lit magnifique[494], et des cavaliers d'élite, choisis
avec soin dans toute la nation, formèrent alentour des courses et des
jeux comparables aux combats simulés des cirques romains. En même temps
les poëtes et les guerriers entonnèrent dans la langue des Huns un chant
funèbre que la tradition gothique conservait encore au temps de
Jornandès, et que nous reproduirons tel que cet historien nous l'a
laissé. «Le plus grand roi des Huns, y était-il dit, Attila, fils de
Moundzoukh, souverain des plus vaillants peuples, posséda seul, par
l'effet d'une puissance inouïe avant lui, les royaumes de Scythie et de
Germanie. Il épouvanta par la prise de nombreuses cités l'un et l'autre
empire de la ville de Rome: comme on redoutait qu'il n'ajoutât le reste
à sa proie, il se laissa apaiser par les prières et reçut un tribut
annuel. Et après avoir fait toutes ces choses, par une singulière faveur
de la fortune, il est mort, non sous les coups de l'ennemi ni par la
trahison des siens, mais dans la joie des fêtes, au sein de sa nation
intacte, sans éprouver la moindre douleur. Qui donc racontera cette
mort, pour laquelle nul n'a de vengeance à demander[495]?» L'armée,
rangée en cercle autour de la tente, répétait ce chœur avec des
hurlements lamentables. Aux marques de douleur succéda ce que les Huns
appelaient une _strava_[496], c'est-à-dire un repas funèbre où l'on but
et mangea avec excès, car c'était la coutume de ce peuple de mêler la
débauche à la tristesse des funérailles. On s'occupa ensuite d'ensevelir
le roi. Son cadavre fut enfermé successivement dans trois cercueils: le
premier d'or, le second d'argent, et le troisième de fer, pour signifier
que ce puissant monarque avait tout possédé: le fer, par lequel il
domptait les autres nations; l'or et l'argent, par lesquels il avait
enrichi la sienne. On choisit l'obscurité de la nuit pour le confier à
la terre, et l'on plaça à ses côtés des armes prises sur un ennemi mort,
des carquois couverts de pierreries et des meubles précieux dignes d'un
pareil roi; puis, afin de dérober tant de trésors à l'avidité ou à la
curiosité humaine, les Huns égorgèrent les ouvriers qu'ils avaient
employés à creuser la fosse ou à la combler[497]. Les signes
prophétiques et les prodiges ne firent pas défaut à un si grand
événement. On raconta que, la nuit même de la mort d'Attila, l'empereur
Marcien avait vu en rêve un arc brisé: cet arc, c'était la puissance des
Huns[498]. En effet, la puissance hunnique fut brisée avec la vie du
conquérant qui, après avoir fondé un empire au moins égal en étendue à
celui d'Alexandre, laissa une succession aussi contestée que celle du
Macédonien.
[Note 494: In mediis siquidem campis, et intra tentoria serica
cadavere collocato, spectaculum admirandum, et solemniter
exhibetur... Jorn., _R. Get._, 49.]
[Note 495: Præcipuus Hunnorum rex Attila, patre genitus Mundzucco,
fortissimarum gentium dominus, qui inaudita ante se potentia solus
Scythica et Germanica regna possedit, nec non utraque Romanæ urbis
imperia captis civitatibus terruit, et ne præda reliqua subderet,
placatus precibus, annuum vectigal accepit... Quumque hæc omnia
proventu felicitatis egerit, non vulnere hostium, non fraude
suorum, sed gente incolumi inter gaudia lætus, sine sensu doloris
occubuit. Quis ergo hunc dicat exitum, quem nullus existimat
vindicandum? Jorn., _R. Get._, 49.]
[Note 496: _Stravam_ super tumulum ejus, quam appellant ipsi,
ingenti commessatione concelebrant... Jorn., _R. Get., ibid._]
[Note 497: Et ut tot et tantis divitiis humana curiositas
arceretur, operi deputatos detesbali mercede trucidarunt... Jorn.,
_R. Get._, 49.]
[Note 498: Nocte illa, qua Attila extinctus fuerat, Marcianus
imperator vidisse dicitur in somnis arcum Attilæ fractum esse.
_Chron. Pasch._, ann. 453.]
J'ai dit, en répétant le mot de Jornandès, que les fils d'Attila, nés,
en divers lieux, de mères différentes, et à peu près étrangers les uns
aux autres, formaient presque un peuple; la tradition en compte plus de
soixante, et l'histoire en nomme six arrivés à l'âge d'homme: Ellak,
Denghizikh, Emnedzar, Uzindour, Gheism et Hernakh, le plus jeune de tous
et l'enfant de prédilection. Ellak, l'aîné de ceux qu'il avait eus de
son épouse favorite Kerka, était seul capable de maintenir dans son
intégrité le vaste empire des Huns. Attila le pensait, et sa volonté
bien connue désignait Ellak comme son successeur et le chef futur de sa
famille; mais les autres fils n'y consentirent point[499]. Leur père
était à peine au cercueil, que leur discorde éclata avec violence: Ellak
dut se résigner à faire entre eux tous un partage égal de l'empire[500].
Chez les peuples sédentaires, les partages de conquêtes, si orageux
qu'ils soient toujours, offrent pourtant de bien moindres difficultés
que chez les peuples nomades. Chez les premiers, la terre fournit des
limites certaines: un fleuve, une montagne tracent la frontière
naturelle de deux provinces; chez les seconds, la terre est l'élément
incertain; la province, c'est la horde avec ses guerriers, ses femmes,
ses troupeaux et ses habitations mobiles: le gouvernement des hommes s'y
règle par tête comme un lot de bétail. Ce procédé, conforme aux mœurs de
l'Asie septentrionale, n'avait rien de blessant pour les vassaux
asiatiques ou demi-asiatiques des Huns; mais il révolta l'orgueil des
Germains, qui consentaient à être sous les rois huns des sujets et non
pas des choses. Alors arriva la seconde phase de dissolution qui
menaçait l'empire d'Attila.
[Note 499: Quem tantum pater super cæteros amasse perhibebatur ut
eum cunctis diversisque filiis suis in regno præferret: sed non
fuit voto patris fortuna consentiens. Jorn., _R. Get._, 50.]
[Note 500: Inter successores Attilæ de regno orta contentio est...
Gentes sibi dividi æqua sorte poscebant... Jorn., _R. Get._, 50.]
Ce fut le roi des Gépides, Ardaric, ce sage et fidèle conseiller du
conquérant, qui donna le signal de l'insurrection contre ses fils.
«Indigné de voir traiter tant de braves nations comme des bandes
d'esclaves[501], dit Jornandès, il fit appel aux enfants de la Germanie
pour reconquérir la liberté[502]»: les Ostrogoths y répondirent et
probablement aussi les Hérules et les Suèves; le reste, avec les tribus
sarmates et les Alains, se rangea du côté des Huns. Comme si la rive
gauche du Danube n'eût pu leur offrir un champ de bataille suffisant,
ils passèrent en Pannonie. Ce fut pour les Romains un spectacle terrible
et consolant que de voir tous ces peuples animés à leur perte: Huns
blancs et Huns noirs, Goths, Alains, Gépides, Hérules, Ruges, Scyres,
Turcilinges, Sarmates, Suèves, Quades, Marcomans, se heurter,
s'étreindre, se détruire les uns les autres avec une rage féroce. Une
bataille décisive donna la victoire aux Gépides: trente mille Huns et
vassaux fidèles aux Huns jonchèrent la terre; Ellak perdit la vie après
avoir fait des prodiges de courage[503]. Tous ces peuples alors se
dispersèrent.
[Note 501: Ardaricus, de tot gentibus indignatus, velut
vilissimorum mancipiorum conditione tractari... Jorn., _R. Get.,
ibid._]
[Note 502: Contra filios Attilæ primus insurgit, illatumque
serviendi pudorem secuta felicitate detersit. Jorn., _ubi sup._]
[Note 503: In quo prælio filius Attilæ major natu, nomine Ellac,
occiditur... Jorn., _R. Get._, 50.]
La Germanie fit alors un pas en avant. Ardaric amenant ses Gépides sur
les bords de la Theiss et du Danube, s'établit au centre des États
d'Attila et dans le lieu même où il résidait. Les Ostrogoths occupèrent
la Pannonie, les Ruges, les Scyres, les Turcilinges, pénétrèrent
jusqu'au versant méridional des Alpes, et furent admis par troupes
nombreuses en Italie. Ils y reçurent des armes et des drapeaux, et on
les qualifia d'armée romaine; ce fut même bientôt la seule force
organisée de l'empire d'Occident. Ainsi la Romanie disparaissait pied à
pied sous des conquêtes partielles et successives qui l'envahissaient
par une marche sûre et irrésistible, comme la marée montante envahit la
plage.
La mort d'Attila, en même temps qu'elle jetait dans l'empire d'Occident
une foule de peuples déplacés et sans patrie, devint pour lui comme le
signal d'une dissolution intérieure. J'ai dit plus haut que l'Occident,
ébranlé, disloqué, ne se maintenait plus que par le génie d'Aëtius;
Aëtius lui-même tirait sa force et sa nécessité d'Attila, suspendu vingt
ans comme un épouvantail sur le monde romain. Quand cette menace cessa,
l'empire et l'empereur respirèrent, et Valentinien n'eut plus qu'un
désir, celui d'être délivré aussi d'Aëtius. D'ailleurs la dernière
campagne avait bien diminué l'importance du patrice: Rome savait
maintenant par expérience qu'elle n'avait pas besoin de l'épée pour se
sauver; et que la bassesse suffisait.
Les ennemis d'Aëtius se remirent donc à l'œuvre avec plus d'ensemble que
jamais: on tourna contre lui les cruelles nécessités de la guerre qui
venait de finir, la ruine d'Aquilée et l'abandon de la Transpadane: on
lui imputa à crime l'inaction forcée dans laquelle il s'était trouvé; on
nia ses talents, on répéta de toutes parts ce que nous lisons dans
Prosper d'Aquitaine, savoir, que le patrice n'avait plus montré en
Italie l'habileté militaire dont il avait fait preuve en Gaule[504].
Ainsi le refroidissement public conspirait contre ce grand homme, _le
dernier des Romains_, avec les sourdes machinations des eunuques du
palais[505] et la haine mal cachée de Valentinien; lui, toujours aveugle
et confiant, ne voyait rien ou ne voulait rien voir. Valentinien lui
avait promis autrefois de lier leurs deux familles par le mariage
d'Eudoxie et de Gaudentius: quand le patrice vint réclamer l'exécution
de cet engagement, l'empereur se moqua de lui, et le promena de délai en
délai. Aëtius se plaignit avec hauteur. Un jour qu'on avait écarté à
dessein ses plus fidèles amis, on le fit tomber dans un guet-apens
infâme, et Valentinien se donna le plaisir de le frapper lui-même de son
épée[506]. Ce crime eut lieu en 454; en 455, Valentinien périt à son
tour, victime de sa perfidie et de ses débauches; trois mois après,
Genséric mettait Rome au pillage.
[Note 504: Nihil duce nostro Aëtio secundum prioris belli opera;
ita ut ne clusuris quidem Alpium, quibus hostes prohiberi
poterant, uteretur. Prosp. Aquit., _Chron._, ann. 453.]
[Note 505: Exarsit fomes odiorum, incentore, ut creditum est,
Heraclio spadone. Prosper. Aquit., _Chron._. ann. 454.]
[Note 506: Unde Aëtius dum promissa instantius repetit, et causam
filii commotius agit, imperatoris manu et circumstantium gladiis
crudeliter interfectus est... Prosp. Aquit., _Chron._, ann.
454.--Aëtius dux et Patricius fraudulenter singularis accitus
intra Palatium manu ipsius Imperatoris Valentiniani occiditur...
Idat., _Chron._, eod. ann.]
On peut dire que, depuis la mort d'Aëtius, il n'y eut plus d'empereurs
d'Occident; les Césars éphémères qui endossèrent encore la pourpre ne
furent que des lieutenants de patrices barbares, qui les élevaient, les
déposaient, les tuaient suivant leur caprice. Les Barbares étaient
partout en Occident, individuellement ou en masse; ils avaient le
gouvernement, il leur fallut bientôt la terre.
La cour d'Attila avait été une pépinière d'aventuriers mêlés à ses
entreprises de politique ou de guerre: gens actifs, énergiques, avides
d'argent et de jouissances, ils prirent presque tous parti dans les
troubles de la seconde moitié du Ve siècle, apportant en Italie, soit
comme ennemis, soit comme amis des Romains, les facultés et les
appétits qu'ils avaient puisés près de l'empereur de la Barbarie. Ainsi
nous voyons ce même Oreste qui a figuré dans nos récits, devenir maître
des milices de l'empereur Népos, puis le déposer et proclamer auguste
son propre fils encore dans l'enfance, Romulus, qu'on appela le petit
Auguste, _Augustute_. Les Ruges, les Scyres, les Turcilinges, somment
alors ce secrétaire d'Attila de leur partager l'Italie, et, sur son
refus, Odoacre s'en charge. Le tiers du territoire italien est distribué
aux anciens soldats d'Attila; la dignité d'empereur est supprimée comme
une fiction inutile, et Odoacre prend le titre de roi d'Italie.
L'histoire nous montre ensuite derrière lui, son meurtrier et son
successeur, le grand Théodoric, fils du roi ostrogoth Théodémir, un des
capitaines du roi des Huns: le nom d'Attila plane sur toute cette
transformation de l'Italie.
Dans l'Europe orientale, son esprit anime encore les tronçons de
l'empire des Huns; plusieurs de ses fils se montrent vaillants hommes,
et sa gloire ouvre aux derniers bans des nations hunniques un chemin
facile vers le Danube. Elles s'y succèdent pendant trois siècles presque
d'année en année, sous les noms d'Outigours, Koutrigours, Avars,
Bulgares, Khazars, jusqu'à ce qu'enfin les Hunnugars Ongres ou Ougres,
les Hongrois de nos jours, fondent, vers la fin du IXe siècle, dans
l'ancienne Hunnie, un noble et puissant état qui, à travers beaucoup de
vicissitudes, a pris place dans la société européenne.
Tel est l'Attila de l'histoire. J'ose me flatter d'avoir épuisé ici,
pour en esquisser le portrait, tous les documents réellement
historiques qui concernent ce Barbare, le plus grand de ceux qui
apparurent au déclin de l'empire romain; mais, par cela même qu'il fut
grand et qu'il laissa une trace profonde dans les événements de son
siècle, ce Barbare a occupé longtemps après lui l'imagination des
peuples. Barbares et Romains se sont complus à le poétiser sous des
aspects différents, et le roi des Huns s'est trouvé dans le moyen âge
l'objet d'autant de traditions et de contes qu'Alexandre et César, le
héros d'autant de poëmes que Charlemagne. Il est curieux de comparer ces
traditions entre elles, soit qu'elles viennent des pays romains, soit
qu'elles appartiennent aux nations germaniques, soit qu'elles découlent
des souvenirs domestiques de la race magyare; c'est un travail que j'ai
essayé de faire et que je joindrai à cette histoire dont il est le
complément obligé.