CHAPITRE HUITIÈME

Grands préparatifs de fête chez les Huns; Attila épouse Ildico.--Repas

nuptial; Attila est trouvé mort dans son lit.--Douleur furieuse des

Huns.--Bruits divers au sujet de la mort d'Attila.--Les chefs des Huns

déclarent qu'il a été étouffé par le sang pendant son

sommeil.--Funérailles d'Attila.--Chant funèbre des Huns.--Célébration

d'une _strava_.--Cercueils et tombe d'Attila.--Signes prophétiques de sa

fin.--La discorde se met entre ses fils.--Ils refusent de reconnaître

pour roi Ellak, leur frère aîné.--Révolte d'Ardaric, roi des

Gépides.--Guerre entre les capitaines d'Attila et ses fils.--L'empire

d'Attila est brisé.--Les Gépides occupent la Hunnie et les Ostrogoths la

Pannonie.--Les Ruges et les Scyres entrent au service de

Rome.--Dissolution morale de l'empire d'Occident.--Orgueil d'Aëtius.--Il

veut marier son fils Gaudentius à la fille de l'empereur--Perfidie de

Valentinien III; il tue le patrice de sa propre main.--Rôle des

capitaines d'Attila dans l'empire d'Occident.

453

Nous transporterons maintenant nos lecteurs dans la bourgade royale des

Huns et dans ce palais de planches où nous les avons déjà introduits à

la suite de Maximin et de Priscus, de Vigilas et d'Édécon. Une grande

fête s'y préparait, et la salle des festins voyait circuler plus

activement que jamais les échansons et les coupes. Les poëtes huns et

les scaldes goths s'étaient remis à l'œuvre, la voix des jeunes filles

marchant par bandes sous les voiles blancs faisait encore retentir l'air

du chant des hymnes; mais cette fois c'étaient des hymnes d'amour, car

Attila se mariait. La nouvelle femme qu'il ajoutait à son troupeau

d'épouses n'était point la fille des Césars, sa fiancée Honoria, qu'il

avait eu soin de laisser en Italie; celle-ci d'une grande jeunesse et

d'une admirable beauté, dit l'histoire, se nommait Ildico[486]. Ce nom,

que Jornandès emprunte aux récits de Priscus, présente, malgré

l'altération que lui a fait subir l'orthographe des Grecs, une

physionomie germanique incontestable, et la tradition du Nord nous le

reproduit sous une forme plus pure dans celui de Hiltgund ou

Hildegonde[487]. Qu'était-ce qu'Ildico? La tradition germaine en fait

une fille de roi, tantôt d'un roi des Franks d'outre-Rhin, tantôt d'un

roi des Burgondes; la tradition hongroise, qui l'appelle Mikoltsz, lui

donne pour père un prince des Bactriens, et ce qui semble confirmer

historiquement les indications de la poésie traditionnelle, c'est la

solennité même de cette noce, célébrée avec tant de pompe, et si

différente du mariage presque clandestin qu'Attila contractait en 449

avec la fille d'Eslam. La tradition germanique ajoute qu'Attila avait

tué jadis, pour s'emparer de leurs trésors, les parents de cette jeune

fille qu'il appelait maintenant dans son lit. Ces sortes de mariages, où

la politique se mêlait à la licence des mœurs, n'étaient pas raes chez

les Huns, non plus que chez les Mongols, leurs frères. A côté du cruel

droit de la guerre qui mettait entre leurs mains la vie de leurs

ennemis, existait la nécessité de se concilier les vaincus, et le

vainqueur d'une tribu épousait fréquemment la veuve ou la fille du chef

qu'il avait assassiné. C'était une des causes de la multiplication des

mariages chez les conquérants asiatiques: Tchinghiz-Khan et ses

successeurs comptèrent parmi leurs nombreuses épouses plusieurs de ces

doubles victimes de la politique et de la guerre, et celles-ci se

résignaient à leur sort assez volontiers; mais des mœurs si farouches,

étrangères à la race germanique, chez laquelle les femmes jouissaient

d'une grande autorité morale dérivant des vieilles croyances

religieuses, ne devaient pas rencontrer de leur part la même docilité

que de la part des femmes de l'Asie, presque réduites à l'esclavage.

Quoi qu'il en soit, cette seconde donnée de la tradition ne doit pas

être négligée: elle jette un trait lumineux sur les mystères de ces

noces sanglantes.

[Note 486: Qui... puellam Ildico nomine decoram valde, sibi in

matrimonium post innumerabiles uxores, ut mos erat gentis illius,

socians... Jorn., _R. Get._, 49.]

[Note 487: Voir aux _Légendes d'Attila_ les traditions

germaniques.]

La rare beauté d'Ildico était allée au cœur d'Attila, et pendant les

fêtes du mariage, nous dit Jornandès, le roi des Huns se livra à une

joie extrême[488]. La coupe de bois où versait l'échanson royal se

remplit et se vida plus que de coutume, et lorsque, de la salle du

festin, Attila passa dans la chambre nuptiale, sa tête, suivant

l'expression du même historien, était chargée de vin et de sommeil[489].

Le lendemain matin, on ne le vit point paraître, et une grande partie du

jour s'écoula sans qu'aucun bruit, aucun mouvement se fît dans sa

chambre, dont les portes restaient fermées en dedans.

[Note 488: Ejusque in nuptiis, magna hilaritate resolutus. Jorn.,

_R. Get._, 49.]

[Note 489: Vino, somnoque gravatus... temulentia... Jorn.,

_ibid._]

Les officiers du palais commencèrent à s'inquiéter: ils appellent, rien

ne répond à leur voix; brisant alors les portes, ils aperçoivent Attila

étendu sur sa couche, au milieu d'une mare de sang, et sa jeune épouse

assise près du lit, la tête baissée et baignée de larmes sous son long

voile[490]. Un cri terrible, poussé par tous ces hommes à la fois, fait

aussitôt retentir le palais; saisis d'une douleur furieuse et comme

frénétiques, les uns coupent leur chevelure en signe de deuil, les

autres se creusent le visage avec la pointe de leurs poignards, car, dit

l'écrivain que nous avons déjà cité, «ce n'étaient pas des larmes de

femme, mais du sang d'homme, qu'il fallait pour pleurer une telle

mort[491]». De l'enceinte du palais, la nouvelle se répandit avec la

rapidité de l'éclair dans la bourgade royale, puis dans tout l'empire

des Huns, et la nation entière, des bords du Danube aux monts Ourals,

fut bientôt en proie à tous les transports d'un regret inexprimable.

[Note 490: Sequenti luce, quum magna pars diei fuisset exempta,

ministri regii triste aliquid suspicantes, post clamores maximos

fores effringunt, inveniuntque Attilæ sine vulnere necem sanguinis

effusione peractam, puellamque, demisso vultu, sub velamine

lacrymantem... Jorn., _R. Get._, 49.]

[Note 491: Tunc, ut illius gentis mos est, crinium parte truncata,

informes facies cavis turpavere vulneribus, ut præliator eximius

non fæmineis lamentationibus et lacrymis, sed sanguine lugeretur

virili... Jorn., _R. Get._, _ibid._]

Que s'était-il passé durant cette fatale nuit? Les bruits qui

circulèrent là-dessus hors du palais furent divers et contradictoires;

mais le soin même que mirent les chefs des Huns à prouver que la mort de

leur roi avait été naturelle, accrédita une version plus sinistre. On

prétendit qu'Ildico avait frappé d'un coup de couteau son mari endormi;

quelques-uns ajoutaient qu'un écuyer du roi l'avait aidée dans la

perpétration de son crime, et que l'attentat avait été commis à

l'instigation d'Aëtius[492]. Les documents latins qui nous fournissent

cette dernière indication donnent lieu de supposer un complot domestique

du genre de celui qu'avait tramé quatre ans auparavant le premier

ministre de Théodose, mais plus perfide et mieux ourdi. La tradition

germanique attribue pour unique mobile à la jeune femme le sentiment de

la vengeance et une profonde haine pour l'homme qui, après avoir tué et

dépouillé sa famille, venait abuser de sa beauté. La version convenue

parmi les Huns, version destinée sans doute à prévenir des accusations,

des recherches dangereuses pour la paix, et peut-être une dissolution

immédiate de l'empire, fut que le roi était mort d'apoplexie; que, sujet

à des saignements de nez, il avait été surpris par une hémorragie,

couché sur le dos, et que le sang, ne trouvant pas son passage habituel

au dehors, s'était amassé dans sa gorge et l'avait étouffé[493]. Voici

ce que les enfants d'Attila, les chefs et les grands de la cour

répandirent en tout lieu par prudence, par politique, par orgueil, et ce

qui devint le récit avoué et officiel de sa fin.

[Note 492: Attilas... sanguinis fluxu ex naribus per noctem

prorumpente... mortuus est--A pellice, ut vulgo credebatur, e

medio sublatus; nam alii tradiderunt Attilæ spatharium ab Aëtio

patricio corruptum dominum suum confodisse. Joan. Malal.

_Chronogr._, II. P.--Attila, Aëtii hortatu, noctu... mulieris manu

cultroque confoditur. Marcellin. Comit. _Chron._, ann.

453.--Attila sanguine ex naribus prorumpente extinctus est,

noctuque cum pellice Hunna, quæ puella de nece suspecta fuit,

dormiens... _Chron., Pasch._--Voir ci-dessous le chapitre des

traditions germaniques qui admettent l'hypothèse du meurtre

d'Attila par les mains de sa femme.]

[Note 493: Resupinus jacebat, redundansque sanguis, qui ei solite

de naribus effluebat, dum consuetis meatibus impeditur, itinere

ferali faucibus illapsus, eum extinxit... Jorn., _R. Get._,

49.--Attila in sedibus suis moritur, fluxu sanguinis e naribus

subito erumpente. Cassiod., _Fast._, ad ann. 453... Cf. Paul.

Diac., _Hist. Long._]

Les funérailles de ce potentat du monde barbare furent célébrées avec

une pompe sauvage digne de sa vie. Une tente de soie dressée dans une

grande plaine, aux portes de la bourgade royale, reçut son cadavre, qui

fut déposé sur un lit magnifique[494], et des cavaliers d'élite, choisis

avec soin dans toute la nation, formèrent alentour des courses et des

jeux comparables aux combats simulés des cirques romains. En même temps

les poëtes et les guerriers entonnèrent dans la langue des Huns un chant

funèbre que la tradition gothique conservait encore au temps de

Jornandès, et que nous reproduirons tel que cet historien nous l'a

laissé. «Le plus grand roi des Huns, y était-il dit, Attila, fils de

Moundzoukh, souverain des plus vaillants peuples, posséda seul, par

l'effet d'une puissance inouïe avant lui, les royaumes de Scythie et de

Germanie. Il épouvanta par la prise de nombreuses cités l'un et l'autre

empire de la ville de Rome: comme on redoutait qu'il n'ajoutât le reste

à sa proie, il se laissa apaiser par les prières et reçut un tribut

annuel. Et après avoir fait toutes ces choses, par une singulière faveur

de la fortune, il est mort, non sous les coups de l'ennemi ni par la

trahison des siens, mais dans la joie des fêtes, au sein de sa nation

intacte, sans éprouver la moindre douleur. Qui donc racontera cette

mort, pour laquelle nul n'a de vengeance à demander[495]?» L'armée,

rangée en cercle autour de la tente, répétait ce chœur avec des

hurlements lamentables. Aux marques de douleur succéda ce que les Huns

appelaient une _strava_[496], c'est-à-dire un repas funèbre où l'on but

et mangea avec excès, car c'était la coutume de ce peuple de mêler la

débauche à la tristesse des funérailles. On s'occupa ensuite d'ensevelir

le roi. Son cadavre fut enfermé successivement dans trois cercueils: le

premier d'or, le second d'argent, et le troisième de fer, pour signifier

que ce puissant monarque avait tout possédé: le fer, par lequel il

domptait les autres nations; l'or et l'argent, par lesquels il avait

enrichi la sienne. On choisit l'obscurité de la nuit pour le confier à

la terre, et l'on plaça à ses côtés des armes prises sur un ennemi mort,

des carquois couverts de pierreries et des meubles précieux dignes d'un

pareil roi; puis, afin de dérober tant de trésors à l'avidité ou à la

curiosité humaine, les Huns égorgèrent les ouvriers qu'ils avaient

employés à creuser la fosse ou à la combler[497]. Les signes

prophétiques et les prodiges ne firent pas défaut à un si grand

événement. On raconta que, la nuit même de la mort d'Attila, l'empereur

Marcien avait vu en rêve un arc brisé: cet arc, c'était la puissance des

Huns[498]. En effet, la puissance hunnique fut brisée avec la vie du

conquérant qui, après avoir fondé un empire au moins égal en étendue à

celui d'Alexandre, laissa une succession aussi contestée que celle du

Macédonien.

[Note 494: In mediis siquidem campis, et intra tentoria serica

cadavere collocato, spectaculum admirandum, et solemniter

exhibetur... Jorn., _R. Get._, 49.]

[Note 495: Præcipuus Hunnorum rex Attila, patre genitus Mundzucco,

fortissimarum gentium dominus, qui inaudita ante se potentia solus

Scythica et Germanica regna possedit, nec non utraque Romanæ urbis

imperia captis civitatibus terruit, et ne præda reliqua subderet,

placatus precibus, annuum vectigal accepit... Quumque hæc omnia

proventu felicitatis egerit, non vulnere hostium, non fraude

suorum, sed gente incolumi inter gaudia lætus, sine sensu doloris

occubuit. Quis ergo hunc dicat exitum, quem nullus existimat

vindicandum? Jorn., _R. Get._, 49.]

[Note 496: _Stravam_ super tumulum ejus, quam appellant ipsi,

ingenti commessatione concelebrant... Jorn., _R. Get., ibid._]

[Note 497: Et ut tot et tantis divitiis humana curiositas

arceretur, operi deputatos detesbali mercede trucidarunt... Jorn.,

_R. Get._, 49.]

[Note 498: Nocte illa, qua Attila extinctus fuerat, Marcianus

imperator vidisse dicitur in somnis arcum Attilæ fractum esse.

_Chron. Pasch._, ann. 453.]

J'ai dit, en répétant le mot de Jornandès, que les fils d'Attila, nés,

en divers lieux, de mères différentes, et à peu près étrangers les uns

aux autres, formaient presque un peuple; la tradition en compte plus de

soixante, et l'histoire en nomme six arrivés à l'âge d'homme: Ellak,

Denghizikh, Emnedzar, Uzindour, Gheism et Hernakh, le plus jeune de tous

et l'enfant de prédilection. Ellak, l'aîné de ceux qu'il avait eus de

son épouse favorite Kerka, était seul capable de maintenir dans son

intégrité le vaste empire des Huns. Attila le pensait, et sa volonté

bien connue désignait Ellak comme son successeur et le chef futur de sa

famille; mais les autres fils n'y consentirent point[499]. Leur père

était à peine au cercueil, que leur discorde éclata avec violence: Ellak

dut se résigner à faire entre eux tous un partage égal de l'empire[500].

Chez les peuples sédentaires, les partages de conquêtes, si orageux

qu'ils soient toujours, offrent pourtant de bien moindres difficultés

que chez les peuples nomades. Chez les premiers, la terre fournit des

limites certaines: un fleuve, une montagne tracent la frontière

naturelle de deux provinces; chez les seconds, la terre est l'élément

incertain; la province, c'est la horde avec ses guerriers, ses femmes,

ses troupeaux et ses habitations mobiles: le gouvernement des hommes s'y

règle par tête comme un lot de bétail. Ce procédé, conforme aux mœurs de

l'Asie septentrionale, n'avait rien de blessant pour les vassaux

asiatiques ou demi-asiatiques des Huns; mais il révolta l'orgueil des

Germains, qui consentaient à être sous les rois huns des sujets et non

pas des choses. Alors arriva la seconde phase de dissolution qui

menaçait l'empire d'Attila.

[Note 499: Quem tantum pater super cæteros amasse perhibebatur ut

eum cunctis diversisque filiis suis in regno præferret: sed non

fuit voto patris fortuna consentiens. Jorn., _R. Get._, 50.]

[Note 500: Inter successores Attilæ de regno orta contentio est...

Gentes sibi dividi æqua sorte poscebant... Jorn., _R. Get._, 50.]

Ce fut le roi des Gépides, Ardaric, ce sage et fidèle conseiller du

conquérant, qui donna le signal de l'insurrection contre ses fils.

«Indigné de voir traiter tant de braves nations comme des bandes

d'esclaves[501], dit Jornandès, il fit appel aux enfants de la Germanie

pour reconquérir la liberté[502]»: les Ostrogoths y répondirent et

probablement aussi les Hérules et les Suèves; le reste, avec les tribus

sarmates et les Alains, se rangea du côté des Huns. Comme si la rive

gauche du Danube n'eût pu leur offrir un champ de bataille suffisant,

ils passèrent en Pannonie. Ce fut pour les Romains un spectacle terrible

et consolant que de voir tous ces peuples animés à leur perte: Huns

blancs et Huns noirs, Goths, Alains, Gépides, Hérules, Ruges, Scyres,

Turcilinges, Sarmates, Suèves, Quades, Marcomans, se heurter,

s'étreindre, se détruire les uns les autres avec une rage féroce. Une

bataille décisive donna la victoire aux Gépides: trente mille Huns et

vassaux fidèles aux Huns jonchèrent la terre; Ellak perdit la vie après

avoir fait des prodiges de courage[503]. Tous ces peuples alors se

dispersèrent.

[Note 501: Ardaricus, de tot gentibus indignatus, velut

vilissimorum mancipiorum conditione tractari... Jorn., _R. Get.,

ibid._]

[Note 502: Contra filios Attilæ primus insurgit, illatumque

serviendi pudorem secuta felicitate detersit. Jorn., _ubi sup._]

[Note 503: In quo prælio filius Attilæ major natu, nomine Ellac,

occiditur... Jorn., _R. Get._, 50.]

La Germanie fit alors un pas en avant. Ardaric amenant ses Gépides sur

les bords de la Theiss et du Danube, s'établit au centre des États

d'Attila et dans le lieu même où il résidait. Les Ostrogoths occupèrent

la Pannonie, les Ruges, les Scyres, les Turcilinges, pénétrèrent

jusqu'au versant méridional des Alpes, et furent admis par troupes

nombreuses en Italie. Ils y reçurent des armes et des drapeaux, et on

les qualifia d'armée romaine; ce fut même bientôt la seule force

organisée de l'empire d'Occident. Ainsi la Romanie disparaissait pied à

pied sous des conquêtes partielles et successives qui l'envahissaient

par une marche sûre et irrésistible, comme la marée montante envahit la

plage.

La mort d'Attila, en même temps qu'elle jetait dans l'empire d'Occident

une foule de peuples déplacés et sans patrie, devint pour lui comme le

signal d'une dissolution intérieure. J'ai dit plus haut que l'Occident,

ébranlé, disloqué, ne se maintenait plus que par le génie d'Aëtius;

Aëtius lui-même tirait sa force et sa nécessité d'Attila, suspendu vingt

ans comme un épouvantail sur le monde romain. Quand cette menace cessa,

l'empire et l'empereur respirèrent, et Valentinien n'eut plus qu'un

désir, celui d'être délivré aussi d'Aëtius. D'ailleurs la dernière

campagne avait bien diminué l'importance du patrice: Rome savait

maintenant par expérience qu'elle n'avait pas besoin de l'épée pour se

sauver; et que la bassesse suffisait.

Les ennemis d'Aëtius se remirent donc à l'œuvre avec plus d'ensemble que

jamais: on tourna contre lui les cruelles nécessités de la guerre qui

venait de finir, la ruine d'Aquilée et l'abandon de la Transpadane: on

lui imputa à crime l'inaction forcée dans laquelle il s'était trouvé; on

nia ses talents, on répéta de toutes parts ce que nous lisons dans

Prosper d'Aquitaine, savoir, que le patrice n'avait plus montré en

Italie l'habileté militaire dont il avait fait preuve en Gaule[504].

Ainsi le refroidissement public conspirait contre ce grand homme, _le

dernier des Romains_, avec les sourdes machinations des eunuques du

palais[505] et la haine mal cachée de Valentinien; lui, toujours aveugle

et confiant, ne voyait rien ou ne voulait rien voir. Valentinien lui

avait promis autrefois de lier leurs deux familles par le mariage

d'Eudoxie et de Gaudentius: quand le patrice vint réclamer l'exécution

de cet engagement, l'empereur se moqua de lui, et le promena de délai en

délai. Aëtius se plaignit avec hauteur. Un jour qu'on avait écarté à

dessein ses plus fidèles amis, on le fit tomber dans un guet-apens

infâme, et Valentinien se donna le plaisir de le frapper lui-même de son

épée[506]. Ce crime eut lieu en 454; en 455, Valentinien périt à son

tour, victime de sa perfidie et de ses débauches; trois mois après,

Genséric mettait Rome au pillage.

[Note 504: Nihil duce nostro Aëtio secundum prioris belli opera;

ita ut ne clusuris quidem Alpium, quibus hostes prohiberi

poterant, uteretur. Prosp. Aquit., _Chron._, ann. 453.]

[Note 505: Exarsit fomes odiorum, incentore, ut creditum est,

Heraclio spadone. Prosper. Aquit., _Chron._. ann. 454.]

[Note 506: Unde Aëtius dum promissa instantius repetit, et causam

filii commotius agit, imperatoris manu et circumstantium gladiis

crudeliter interfectus est... Prosp. Aquit., _Chron._, ann.

454.--Aëtius dux et Patricius fraudulenter singularis accitus

intra Palatium manu ipsius Imperatoris Valentiniani occiditur...

Idat., _Chron._, eod. ann.]

On peut dire que, depuis la mort d'Aëtius, il n'y eut plus d'empereurs

d'Occident; les Césars éphémères qui endossèrent encore la pourpre ne

furent que des lieutenants de patrices barbares, qui les élevaient, les

déposaient, les tuaient suivant leur caprice. Les Barbares étaient

partout en Occident, individuellement ou en masse; ils avaient le

gouvernement, il leur fallut bientôt la terre.

La cour d'Attila avait été une pépinière d'aventuriers mêlés à ses

entreprises de politique ou de guerre: gens actifs, énergiques, avides

d'argent et de jouissances, ils prirent presque tous parti dans les

troubles de la seconde moitié du Ve siècle, apportant en Italie, soit

comme ennemis, soit comme amis des Romains, les facultés et les

appétits qu'ils avaient puisés près de l'empereur de la Barbarie. Ainsi

nous voyons ce même Oreste qui a figuré dans nos récits, devenir maître

des milices de l'empereur Népos, puis le déposer et proclamer auguste

son propre fils encore dans l'enfance, Romulus, qu'on appela le petit

Auguste, _Augustute_. Les Ruges, les Scyres, les Turcilinges, somment

alors ce secrétaire d'Attila de leur partager l'Italie, et, sur son

refus, Odoacre s'en charge. Le tiers du territoire italien est distribué

aux anciens soldats d'Attila; la dignité d'empereur est supprimée comme

une fiction inutile, et Odoacre prend le titre de roi d'Italie.

L'histoire nous montre ensuite derrière lui, son meurtrier et son

successeur, le grand Théodoric, fils du roi ostrogoth Théodémir, un des

capitaines du roi des Huns: le nom d'Attila plane sur toute cette

transformation de l'Italie.

Dans l'Europe orientale, son esprit anime encore les tronçons de

l'empire des Huns; plusieurs de ses fils se montrent vaillants hommes,

et sa gloire ouvre aux derniers bans des nations hunniques un chemin

facile vers le Danube. Elles s'y succèdent pendant trois siècles presque

d'année en année, sous les noms d'Outigours, Koutrigours, Avars,

Bulgares, Khazars, jusqu'à ce qu'enfin les Hunnugars Ongres ou Ougres,

les Hongrois de nos jours, fondent, vers la fin du IXe siècle, dans

l'ancienne Hunnie, un noble et puissant état qui, à travers beaucoup de

vicissitudes, a pris place dans la société européenne.

Tel est l'Attila de l'histoire. J'ose me flatter d'avoir épuisé ici,

pour en esquisser le portrait, tous les documents réellement

historiques qui concernent ce Barbare, le plus grand de ceux qui

apparurent au déclin de l'empire romain; mais, par cela même qu'il fut

grand et qu'il laissa une trace profonde dans les événements de son

siècle, ce Barbare a occupé longtemps après lui l'imagination des

peuples. Barbares et Romains se sont complus à le poétiser sous des

aspects différents, et le roi des Huns s'est trouvé dans le moyen âge

l'objet d'autant de traditions et de contes qu'Alexandre et César, le

héros d'autant de poëmes que Charlemagne. Il est curieux de comparer ces

traditions entre elles, soit qu'elles viennent des pays romains, soit

qu'elles appartiennent aux nations germaniques, soit qu'elles découlent

des souvenirs domestiques de la race magyare; c'est un travail que j'ai

essayé de faire et que je joindrai à cette histoire dont il est le

complément obligé.

Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe · 第 14 / 27 题