Attila réunit une nouvelle armée pour entrer en Italie.--L'envie se
déchaîne contre Aëtius; on l'accuse de trahir l'empire.--Aëtius veut
emmener l'empereur en Gaule; il y renonce.--Son plan de campagne;
l'armée romaine est concentrée en deçà de la ligne du Pô.--Les Huns
traversent les Alpes Juliennes.--Siége d'Aquilée.--Force de cette ville;
son importance commerciale et maritime.--Vains efforts d'Attila pour
s'en emparer.--Des cigognes lui pronostiquent la chute d'une tour.--La
ville tombe en son pouvoir.--Héroïsme d'une jeune femme.--Traditions
relatives au siége d'Aquilée.--Les Aquiléens se retirent à
Grado.--Fondation de Venise.--Lettre de Cassiodore aux tribuns des
lagunes.--Ravage de la Vénétie et de la Ligurie par les Huns.--Attila à
Milan.--Il veut attaquer Rome; craintes superstitieuses des Huns.--Rome
députe vers lui le pape Léon.--Caractère et mérite du pape Léon.--Son
entrevue avec le roi des Huns; celui-ci consent à la paix.--Il réclame
encore une fois la princesse Honoria.--Retraite de l'armée des Huns par
le Norique.--Une druidesse arrête Attila an passage du Lech.--Attila
menace l'empire d'Orient.--Erreur de Jornandès au sujet d'une seconde
campagne d'Attila dans les Gaules.
452
Attila était-il vaincu? Il prétendait bien que non, et, aux yeux de son
peuple, il ne l'était point. Regagner ses foyers, sain et sauf, en
compagnie d'une partie de ses troupes et de ses chariots pleins de
butin, ce n'était pas revenir vaincu, au moins d'après les idées que les
peuples nomades se font de la guerre, et, afin d'ajouter au fait une
démonstration qui parût sans réplique, Attila, dès le printemps
suivant, entra en Italie avec une armée reposée et complétée[425].
[Note 425: Redintegratis viribus quas in Gallia miserat... Prosp.
Aquit., _Chron._ ad ann. 452.]
Au reste, les Huns n'étaient pas les seuls à prétendre, que leur roi
n'avait point été vaincu; les ennemis personnels d'Aëtius, les envieux,
les flatteurs de la cour impériale, où la puissance du patrice était
redoutée, le criaient encore plus haut. Ceux-là même qui reconnaissaient
que le champ de bataille de Châlons était resté aux aigles romaines en
attribuaient l'honneur à Théodoric et à ses Visigoths. Dans cette cour,
réceptacle de toutes les lâchetés, on aimait mieux abaisser Rome devant
des Barbares, alliés incertains et dangereux, que d'avouer qu'elle
devait son salut au génie d'un grand général. La haine alla plus loin:
elle peignit l'organisateur de la défense des Gaules, le vainqueur de
Châlons, le tacticien habile qui aurait peut-être détruit les Huns
jusqu'au dernier sans la désertion des Visigoths, comme un traître,
coupable d'avoir laissé échapper Attila pour se rendre lui-même
nécessaire[426]. Qu'était-ce pour lui qu'Attila, répétait la tourbe des
détracteurs, sinon l'instrument de sa fortune, l'épouvantail au moyen
duquel il régnait sur l'empereur et sur l'empire, et leur faisait sentir
perpétuellement le poids de son épée? Et l'on ne manquait pas de
rappeler les anciennes relations d'Aëtius avec la nation des Huns,
l'amitié que lui portait le roi Roua, oncle d'Attila, et les troupes
qu'il avait reçues de ce Barbare pour rentrer dans l'empire après son
exil. On semblait en conclure qu'Aëtius rendait au neveu les services
qu'il devait à l'oncle. Des calomnies de ce genre, et d'autres encore
dont on retrouve la trace çà et là dans les écrivains de ce siècle et du
siècle suivant, ébranlaient l'autorité morale du patrice au moment où
cette autorité seule pouvait ranimer des esprits paralysés par la peur.
Il faut le dire aussi, Aëtius prêtait le flanc aux attaques par son
orgueil démesuré et par des prétentions qui s'élevaient presque jusqu'au
trône, car il s'était mis en tête de marier son fils Gaudentius à la
princesse Eudoxie, fille de Valentinien, et l'empereur entretint cette
espérance tant qu'il eut besoin de lui[427]: ce fut toute l'histoire de
Stilicon, sa grandeur, son ambition et sa chute.
[Note 426: Nihil duce nostro Aëtio secundum prioris belli opera
prospiciente, ita ut ne clusuris quidem Alpium, quibus hostes
prohiberi poterant, uteretur... Prosp. Aquit., _Chron._ ad ann.
452.]
[Note 427: Inter Valentinianum Augustum et Aëtium patricium post
promissa invicem fidei sacramenta, post pactum de conjunctione
filiorum, diræ inimicitiæ convaluerunt... Prosp. Aquit., _Chron._
ad ann. 452.--Voir, au sujet de Gaudentius et de la famille
d'Aëtius, le morceau intitulé: Aëtius et Bonifacius; _Revue des
Deux Mondes_, 15 juillet 1851.]
A l'issue de la campagne des Gaules, Aëtius avait ramené ses légions en
Italie; mais elles étaient loin de suffire pour cette nouvelle guerre,
et maintenant qu'il s'agissait de protéger le siége même de l'empire, il
n'avait autour de lui ni les auxiliaires barbares, ni les volontaires
nationaux, ni cet élan patriotique qu'il rencontrait à l'ouest des
Alpes. Nul ne songeait à résister: «La peur, dit tristement un
contemporain, livrait l'Italie sans défense[428].» Cependant Attila
approchait des Alpes Juliennes. Au milieu de cette terreur panique dont
la cour de Ravenne donnait le premier exemple, Aëtius, pris au dépourvu,
découragé, proposa, dit-on à Valentinien de le conduire hors de
l'Italie, probablement dans les Gaules[429]. Gardien de l'empereur et
responsable de sa tête, il voulait mettre d'abord en sûreté ce terrible
dépôt, afin de pourvoir avec plus de liberté aux nécessités d'une guerre
qui commençait si mal. Peut-être espérait-il décider les Visigoths à le
suivre en Italie, peut-être comptait-il sur les Burgondes. En tout cas,
il avait envoyé à Constantinople solliciter de prompts secours près de
l'empereur Marcien[430]. Mais, quel que fût son plan, approprié à la
fatale condition de sauver avant tout l'empereur, il y dut renoncer
aussitôt. L'idée d'emmener le prince hors de l'Italie souleva un tel
concert de clameurs, qu'Aëtius n'osa pas y persister[431]: il se résigna
à tenir la campagne comme il pourrait jusqu'à l'arrivée des secours
qu'il demandait en Orient. A défaut de ce premier projet, qui était
assurément le plus sage, voici celui qu'il adopta. Hors d'état de
couvrir à la fois Ravenne et Rome, la résidence des Césars et la
métropole historique du monde romain, et se souvenant qu'Alaric n'avait
eu si bon marché de celle-ci que par la nécessité où se trouvaient les
légions de garder l'autre, il se décida à sacrifier Ravenne, et
transporta Valentinien à Rome[432], dont il fit réparer les murailles.
En même temps il concentra ses forces en deçà du Pô, à l'exception des
garnisons de quelques villes importantes telles qu'Aquilée, abandonnant
dès le début l'Italie Transpadane à ses propres ressources. C'était à
peu près le plan qu'il avait suivi dans la campagne des Gaules: il
plaçait sa ligne d'opérations au midi du Pô, comme il l'avait mise alors
au midi de la Loire.
[Note 428: Quam (Italiam) incolæ, metu solo territi, præsidio
nudavere. Prosp. Tyr., _Chron._ ad ann. 452.]
[Note 429: Hoc solum spei suis superesse existimans, si ab omni
Italia cum imperatore discederet. Prosp. Aquit., _Chron., l. c._]
[Note 430: Idat. Episc., _Chron._ ad ann. 452.]
[Note 431: Sed cum hoc plenum dedecoris et periculi videretur,
continuit verecundia metum. Prosp. Aquit., _Chron._ ad ann. 452.]
[Note 432: Cette circonstance résulte implicitement des récits
contemporains.]
Pendant tous ces débats, Attila s'avançait à grandes journées. Parti de
sa résidence en plein hiver, il prit le chemin le plus direct et le plus
commode pour une armée, la route d'étapes des légions, de Sirmium à
Aquilée, ligne principale de communication entre Rome et Constantinople.
Cette route passait par les villes d'Émone et de Nauport, aujourd'hui
Laybach et Ober-Laybach. Au midi de Nauport commençait l'ascension des
Alpes Juliennes, que dominait le poste du _Poirier_, ainsi nommé de
quelque poirier sauvage semé là par la nature au milieu des rocs et des
tempêtes. Au pied de la descente, sur le versant italien, était établi
un camp permanent, bordé par le torrent de Wipach, alors appelé la
_Rivière Froùle_[433]: ce camp et le défilé du Poirier formaient la
clôture des Alpes Juliennes. C'est là que, cinquante-sept ans
auparavant, avait été livrée, par Eugène et Arbogaste, à Théodose
arrivant d'Orient, la fameuse bataille qui décida du double triomphe du
catholicisme et de la seconde maison flavienne dans tout l'empire[434].
Maintenant ce camp était désert. Les Italiens, qui trouvaient encore des
bras pour la guerre civile, n'en avaient plus contre l'invasion
étrangère.
[Note 433: Voici les étapes de cette route d'après les itinéraires
romains.--Emona.--Nauporto XII.--Longatico VI.--In Alpe Julia
V.--Fluvio Frigido XV.--Ponte Sontii XXII.--Aquileia XIV.--Cons.
Cluv. _Ital. ant._ t. I.]
[Note 434: Voir mon _Histoire de la Gaule sous l'administration
romaine_, 1. III, chap. 9.]
A vingt-deux milles du camp de la Rivière Froide coulait le torrent de
l'Isonzo, alors nommé Sontius, qui, plus d'une fois, avait servi de
barrière dans les guerres intestines de Rome: Attila le traversa sans
coup férir. Du pont de l'Isonzo jusqu'aux murs d'Aquilée s'étendait une
campagne ouverte, toute plantée d'arbres et de vignes, dont les longues
files s'alignaient en berceaux. La fertilité de la Vénétie, la mollesse
de son climat, la précocité de ses printemps, étaient célèbres chez les
anciens: «Au premier souffle de l'été, dit un historien romain, on
voyait tout ce pays se couronner de fleurs et de pampres comme pour une
fête[435].» L'armée des Huns n'y laissa après elle que des débris et des
cendres. Ce fut aux remparts d'Aquilée qu'Attila rencontra sa première
résistance.
[Note 435: Arborum comparibus ordinibus ac vitibus inter se
junctis et in sublime erectis, ad festæ celebritatis speciem quasi
coronis quibusdam redimita omnis regio videbatur. Herodian.
_Hist._, VIII.]
Aquilée, la plus grande et la plus forte place de toute l'Italie,
servait de boulevard à cette presqu'île sur le point le plus vulnérable,
où la menaçaient tantôt les incursions subites des Barbares du Danube,
tantôt les entreprises mieux calculées des empereurs de Constantinople.
Le fleuve Natissa en baignait tout le côté oriental[436], et, versant
une partie de ses eaux dans un large fossé circulaire, garantissait de
toutes parts la haute muraille flanquée de tours et l'enveloppait comme
d'une ceinture. Aquilée n'avait pas moins d'importance comme place de
commerce que comme place de guerre; ses habitants, tour à tour soldats,
trafiquants et marins, concentraient dans leurs murs, depuis cinq cents
ans, l'échange des exportations de l'Italie avec les importations de
l'Illyrie, de la Pannonie et des pays barbares d'outre-Danube[437]:
celui du vin, du blé, de l'huile et des objets fabriqués contre des
esclaves, du bétail et des pelleteries. Son port[438], situé quatre
lieues plus bas, à l'embouchure du fleuve, passait pour un des meilleurs
de l'Adriatique; du moins était-il, en temps ordinaire, le mieux gardé,
car il servait de station à la flotte chargée de protéger cette mer et
de réprimer la piraterie. Qu'était devenue cette flotte en 452?
Avait-elle déjà péri dans la dissolution chaque jour croissante des
forces romaines? L'empereur, au contraire, l'avait-il rappelée pour la
joindre à la flotte de Ravenne et couvrir plus sûrement le domicile des
Césars? On l'ignore; mais elle ne joue aucun rôle dans les opérations de
la guerre que nous racontons. Si forte en même temps par la nature et
par l'art, Aquilée était considérée comme imprenable, lorsqu'elle
voulait bien se défendre. Alaric avait échoué devant elle, et de mémoire
d'homme on ne pouvait citer à son déshonneur qu'une surprise qui la fit
tomber, en 361, au pouvoir des soldats de Julien. Aquilée, à cette
époque, s'étant déclarée pour l'empereur Constance, une division de
l'armée de Julien dut en faire le siége; mais la ville résista
vaillamment. A bout de science et de courage, les assiégeants eurent
recours à un stratagème resté fameux dans l'histoire de la
poliorcétique: ayant amarré ensemble trois grands navires qu'ils
recouvrirent d'un plancher, ils construisirent dessus trois tours de la
hauteur du rempart et munies de crampons de fer et de ponts-levis, puis
ils lancèrent la machine flottante, à la dérive, sur le fleuve. Quant
elle eut atteint le flanc de la muraille, les soldats qui la montaient
jetèrent les crocs, baissèrent les ponts, et, se précipitant dans la
ville, en ouvrirent les portes à coups de hache[439].
[Note 436: _Natiso._ Mel.--Plin.--Strab.--Herodian.--_Natissa._
Jornand.--Amne muros circumfluente, ac pariter fossæ objectum et
aquarum præbente copiam. Herodian. _Hist._, VIII.]
[Note 437: Urbs magna, et velut Italiæ quoddam emporium, mari
imminens, et ante omnes Illyricas gentes sita, super civium
ingentem numerum, magna vis peregrinorum ac mercatorum...
Herodian. _l. c._--Italorum emporium opulentum in primis et
copiosum. Julian. Cæs. _Orat. de Constant. Imper._]
[Note 438: Il s'appelait alors _Portus Natisonis_, et _Portus
Aquileiensis_. On l'appelle maintenant _Porto di Grado_.]
[Note 439: Commentum excogitatum est cum veteribus admirandum.
Constructas veloci studio ligneas turres propugnaculis hostium
celsiores, imposuere trigeminis navibus valide sibi connexis;
quibus insistantes armati... injectis ponticulis... Amm. Marc.,
XXI, 12.]
Si le roi des Huns comptait dans son armée des soldats assez hardis pour
exécuter un pareil coup de main, il n'avait pas d'ingénieurs capables de
le préparer: en tout cas, il n'y songea point, mais il employa contre
Aquilée les moyens ordinaires des siéges, les sapes, les béliers, les
escalades, les mines, le tout sans nul succès. Bien secondée par les
habitants, la garnison faisait face à tout, et une place qui avait
résisté aux attaques méthodiques des légionnaires de Julien se riait de
l'impéritie des Huns. Chaque jour, venait de la part d'Attila quelque
tentative nouvelle que l'audace ou la ruse des assiégés changeait en
désastre pour lui[440]. Le jeu des machines, les sorties, les alertes
nocturnes épuisaient et décimaient ses troupes. Trois grands mois
s'écoulèrent dans ce travail impuissant[441]; les chaleurs se faisaient
déjà sentir, et la campagne, livrée à une dévastation continuelle, ne
fournit bientôt plus ni fourrages ni vivres. Cependant on apprenait que
les secours demandés par Aëtius à l'empereur d'Orient[442] allaient
bientôt débarquer en Italie; le bruit se répandit même que l'empereur
Marcien, ne voulant pas borner là son assistance, préparait une descente
en Pannonie et menaçait la retraite des Huns. Enclins au découragement
quand il leur fallait se battre contre des murailles, les Barbares
s'épouvantaient au souvenir des désastres qui avaient accompagné le
siége d'Orléans, et, chose étonnante dans l'armée d'Attila, le camp
retentissait de plaintes et de murmures[443]. Celui-ci, impatient et
blessé dans son orgueil, ne savait plus que résoudre. Poursuivre sa
marche à travers l'Italie en laissant Aquilée derrière lui, c'était une
imprudence qui pouvait le perdre; s'avouer vaincu en se retirant sans
avoir ni pillé ni combattu, c'était une honte qu'il n'osait pas
affronter: à tout prix, il lui fallait Aquilée. Un incident que tout
autre eût négligé la lui livra en imprimant au courage des Huns un élan
nouveau et en quelque sorte surnaturel.
[Note 440: Fortissimis intrinsecus Romanorum militibus
resistentibus. Jorn., _R. Get._, 42.]
[Note 441: Ibique cum diu multoque tempore obsidens nihil penitus
prævaleret... Jorn., _R. Get., ub. sup._]
[Note 442: Missis per Marcianum principem... auxiliis... Idat.,
_Chron._, ad ann. 452.]
[Note 443: Exercitu jam murmurante, et discedere cupiente...
Jorn., _R. Get._, 42.]
Un jour qu'en proie à ses anxiétés il se promenait autour des murs en
étudiant l'état de la ville, il vit des cigognes s'envoler avec leurs
petits d'une tour en ruine, où elles avaient niché, et gagner au loin la
campagne, portant les uns sur leur dos et guidant le vol des autres, qui
les suivaient en hésitant[444]. Attila s'arrêta quelques moments pour
observer ce manége, puis, se tournant vers ceux qui l'accompagnaient:
«Regardez, dit-il, ces oiseaux blancs; ils sentent ce qui doit arriver:
habitants d'Aquilée, ils abandonnent une ville qui va périr; ils
désertent, dans la prévoyance du péril, des tours condamnées à
tomber[445]. Et ne croyez pas que ce présage soit vain ou incertain,
ajouta-t-il; la terreur d'un danger imminent change les habitudes des
êtres qui ont le pressentiment de l'avenirs.[446]» Ces paroles,
prononcées à dessein, furent bientôt répétées dans tout le camp. Attila
avait frappé juste: l'espèce d'autorité surhumaine dont il savait se
fortifier dans toutes les grandes circonstances agit encore cette fois
sur des esprits découragés. Aussitôt une nouvelle ardeur transporte les
Huns; ils construisent des machines, ils essaient tous les moyens de
destruction, ils multiplient les escalades, et enlèvent enfin la ville,
qu'ils pillent et dont ils se partagent les dépouilles[447]. Leurs
ravages furent si cruels, écrivait Jornandès un siècle après, qu'à peine
reste-t-il aujourd'hui quelques vestiges de cette malheureuse cité comme
pour indiquer la place qu'elle occupait[448]. Le viol se mêla, dans
cette horrible journée, à l'extermination et au pillage. L'histoire
conserve le souvenir d'une jeune et belle femme appelée Dougna ou Digna,
qui, se voyant poursuivie par une troupe de ces brigands, s'enveloppa la
tête de son voile, et, s'élançant du haut des remparts, disparut dans la
profondeur du fleuve[449].
[Note 444: Attila deambulans circa muros, dum utrum solveret
castra, an adhuc moraretur deliberat, animadvertit candidas aves,
id est ciconias, quæ in fastigio domorum nidificant, de civitate
fœtus suos trahere, atque contra morem per rura forinsecus
comportare. Jorn., _R. Get._, 42.]
[Note 445: Respicite aves futurarum rerum providas, perituram
relinquere civitatem, casurasque arces periculo imminente
dzserere. Jorn., _R. Get._, _ibid._]
[Note 446: Non hoc vacuum, non hoc credatur incertum; rebus
præsciis consuetudinem mutat ventura formido. Jorn., _R. Get._,
42.]
[Note 447: Qui, machinis constructis, omnibusque tormentorum
generibus adhibitis, nec mora, invadunt civitatem, spoliant,
dividunt... Jorn., _R. Get._, 42.]
[Note 448: Vastantque crudeliter, ita ut vix ejus vestigia, ut
appareant, reliquerint. Jorn., _R. Get., ibid._]
[Note 449: Fæminarum nobilissima Dougna nomine (al. Digna), forma
quidem eximia, sed candore pudicitiæ amplius decorata. Hæc cum
habitacula supra ipsa urbis mœnia haberet, turrimque excelsam suæ
domui imminentem, subter qua Natissa fluvius vitreis labebatur
fluentis... a summa se eadem turre, obvoluto capite, in gurgitem
præcipitem dedit, metumque amittendæ pudicitiæ memorabili exitu
terminavit. Paul. Diac., _Hist._, XV, 27.]
Tel est le bref et sombre récit des historiens; mais la tradition, comme
toujours, s'est plue à enjoliver les événements. Elle raconte qu'Attila,
surpris par une troupe nombreuse d'Aquiléens dans une reconnaissance
qu'il faisait seul pendant la nuit, leur tint tête longtemps, adossé
contre un des murs de la ville, l'arc au poing, l'épée entre les dents,
et ne leur échappa qu'en franchissant un monceau de cadavres: on le
reconnut, dit le vieux conte populaire, aux flammes de ses prunelles qui
jetaient un éclat sinistre[450]. Les Vénitiens, assure-t-on, montrent
encore son casque, resté sur le champ de bataille[451]. Une autre
tradition moins héroïque veut que les habitants d'Aquilée soient
parvenus à se sauver dans leurs lagunes au moyen d'un de ces stratagèmes
impossibles qui charment la crédulité des masses. Pour protéger leur
retraite vers la mer et occuper l'attention des Huns pendant qu'ils
transportaient sur des chariots leurs familles et leurs biens, ils
placèrent, dit-on, sur le rempart, en guise de sentinelles, des statues
armées de pied en cap, de sorte qu'Attila, après avoir forcé la place,
ne trouva plus que des maisons vides, gardées par des défenseurs de
pierre et de bois[452]. Ces historiettes s'accordent mal avec les faits.
D'abord Attila ne risquait jamais sa vie sans nécessité; puis les
faibles restes de la population aquiléenne ne se réfugièrent pas à
Venise, qui n'existait pas, mais à Grado; enfin les Aquiléens ne furent
point épargnés. Attila fit peser sur la ville qui l'avait osé braver une
de ces ruines épouvantables dont l'exemple devait profiter à ses
ennemis.
[Note 450: Viri porro illi cum in urbem rediissent, narravere
suis, dum illum aspexissent horribili rugitu a muro prosilientem
emicuisse scintillas, et fugur quoddam ex oculis viri plusquam
terrigenæ... _Script. rer. hung._, Deseric. Callimach. Olah. _Vit.
Attil._]
[Note 451: Georg. Pray., _Annal. Vet. Hunn. Avar._ et _Hungar._,
p. 164. Not.]
[Note 452: Statuas omnes quæ in urbe sunt repertæ, per mœnia, et
in propugnaculis noctu disposuisse, ut interdin viderentur esse
milites in stationem collocati, eaque fretos fallendi
opportunitate, Aquileienses migrasse Gradum. Blond., _Hist. Dec._,
1, 2.--Cf. _Hist. civ. Aquil._]
L'exemple profita, et ce fut dans toute la Vénétie un sauve-qui-peut
général[453]. Concordia, Altinum, Padoue elle-même, ouvrirent leurs
portes: leurs habitants les avaient en partie désertés. De ces villes et
des villes voisines, on se sauvait dans les îlots du rivage, qui
formaient à marée haute un archipel inaccessible, visité seulement par
les oiseaux de mer et par quelques pêcheurs misérables[454]. On dit que
les Padouans se rendirent à Rivus-Altus, aujourd'hui Rialto, les émigrés
de Concordia à Caprula, ceux d'Altinum aux îles Torcellus et Maurianus;
Opitergium envoya les siens à Equilium; Alteste et Mons-Silicis à
Philistine, Metamaucus et Clodia. D'autres invasions succédèrent à celle
des Huns, d'autres ravages à ces ravages, et les fugitifs ne regagnèrent
point la terre ferme; ils restèrent citoyens des lagunes, sous la garde
de la mer, qui savait du moins les protéger. Du sein de ces misères
naquit la belle et heureuse ville de Venise, assise sur ses
soixante-douze îles; mais la reine de l'Adriatique ne sortit pas d'un
seul jet de l'écume des flots, comme Vénus, à qui les poëtes l'ont si
souvent comparée. Un demi-siècle après le passage d'Attila, l'archipel
vénitien ne présentait encore qu'une population faible, pauvre, mais
industrieuse, de pêcheurs, de marins et de sauniers. Voici en quels
termes Cassiodore, au nom de Théodoric le Grand, écrivait à ces ancêtres
des doges pour leur ordonner de convoyer de l'huile et du vin des ports
de l'Istrie à Ravenne; ce curieux spécimen des circulaires
ministérielles du Ve siècle est le plus ancien titre de noblesse des
fiers patriciens de Venise:
[Note 453: Necdum Romanorum sanguine satiati, per reliquas Venetum
civitates Hunni bacchabantur. Jorn., _R. Get._, 42.]
[Note 454: Locus erat desertus cultoribusque vacuus et
palustris... Constant. Porphyr., _De admin. Imp._, 28.--Additur
littori ordo pulcherrimus insularum. Cassiod. _Variar._, XII,
22.--Incolebant repostas sedes marinæ tantum volucres quæ illuc
apricatum ex alto se recipiebant, ac fortassis piscator aliquis
sed rarus in his locis agebat. Sabellius. _Hist. Venet._, I, p.
14]