CHAPITRE SIXIÈME

Orléans au Ve siècle.--Les habitants mettent leur ville en état de

défense.--L'évêque Agnan va trouver dans Arles le patrice

Aëtius.--Aëtius promet de secourir Orléans.--Inutilité de ses efforts

pour entraîner les Visigoths.--Les Gaulois et les Barbares fédérés et

Lètes accourent sous ses drapeaux.--Force de l'armée

d'Aëtius.--Caractère d'Avitus: sa liaison avec les Visigoths; son

influence sur Théodoric; il le décide à partir.--Les habitants d'Orléans

réduits à l'extrémité se découragent.--Ambassade d'Agnan vers

Attila.--Les Huns entrent dans Orléans; arrivée d'Aëtius; combat;

retraite des Huns.--Attila traverse la Champagne.--Loup, évêque de

Troyes, est emmené par Attila.--Combat sanglant entre les Franks et les

Gépides à Méry-sur-Seine.--Camp d'Attila près de Châlons.--Attila

consulte ses devins sur le succès de la bataille.--Divination des

Huns.--Affaire des Champs catalauniques; ordre de bataille des Huns et

des Romains.--Discours d'Attila à ses soldats.--La bataille s'engage;

horrible mêlée; mort de Théodoric, roi des Visigoths.--Attila est défait

et se retranche dans son camp.--Funérailles de Théodoric; son fils

Thorismond lui succède.--Thorismond remmène les Visigoths à

Toulouse.--Joie d'Attila.--Sa retraite jusqu'au Rhin.--Les Visigoths

s'attribuent la victoire de Châlons.--Injustice de la cour de Ravenne

envers le patrice Aëtius.

451

La Loire, dans son cours de cent quatre-vingts lieues, forme entre le

nord et le midi des Gaules un large fossé demi-circulaire, tracé par la

nature entre des climats différents, et qui séparait alors, comme il le

fait aujourd'hui, des populations non moins différentes d'origine et

d'intérêts. La ville d'Orléans, située au sommet de la courbure et

boulevard de ce grand fossé, a joué un rôle importent à toutes les

époques de notre histoire, soit comme point stratégique, soit comme

centre commercial. Au temps de l'indépendance de la Gaule et sous son

vieux nom de Genabum, elle avait déjà cette double importance, et ce fut

de ses murs que partit le signal de la grande insurrection qui mit un

instant en péril la gloire et la vie de Jules César. Sous le régime

gallo-romain, il y eut peu de guerres civiles ou étrangères dont elle

n'eût à souffrir, et sa muraille, trop souvent battue du bélier, dut

être reconstruite vers l'année 272, sous le principat de l'empereur

Aurélien, dont Genabum adopta le nom par reconnaissance. De même que la

ville actuelle, la cité aurélienne était assise sur une pente qui borde

la rive droite de la Loire, et son enceinte, formée par un

parallélogramme de murs flanqués de tours, plongeait du côté du midi

dans les eaux du fleuve. Une grosse tour, placée à l'angle sud-ouest,

servait de tête à un pont qui conduisait sur la rive gauche dans la

direction de Bourges, et d'autres ouvrages de grande dimension, dont

quelques restes sont encore debout, défendaient la porte orientale, où

convergeaient les routes de Nevers et de Sens.

Gardiens d'un point si important, les habitans d'Orléans étaient en émoi

au moindre bruit de guerre, et dans cette décadence du gouvernement

romain, où chefs et soldats leur manquaient souvent, ils s'étaient

habitués à ne prendre conseil que d'eux-mêmes. Quand ils connurent la

marche d'Attila et ses proclamations, dans lesquelles il disait n'en

vouloir qu'aux Visigoths, les Orléanais sentirent bien que cet orage

allait d'abord fondre sur eux. Remettre leurs murs en état, élever

quelques ouvrages nouveaux, réunir tout ce qu'ils pourraient de vivres

et de munitions de siége, fut leur premier soin[349]; le second fut

d'épier la conduite des Barbares chargés de les garder. Ils découvrirent

ou du moins ils soupçonnèrent les sourdes menées de Sangiban, et quand

le roi des Alains se présenta pour tenir garnison dans leur ville, ils

lui en fermèrent les portes. En même temps, ils firent partir leur

évêque Anianus pour le midi, afin d'informer de l'état des choses, soit

le préfet du prétoire Tonantius Ferréolus, soit Aëtius lui-même, s'il

était arrivé d'Italie[350]. La mission d'Anianus consistait à vérifier

par ses propres yeux sur quels secours Orléans pouvait compter, et de

faire connaître aux généraux romains combien de temps la ville pouvait

raisonnablement tenir sans secours étrangers, puisqu'elle avait dû

repousser les Alains comme suspects, sinon comme traîtres déclarés.

[Note 349: Præparante populo omnia quæ ad repellenda hominum

jacula, portis muris vel turribus fuerant opportuna. _Vit. S.

Anian._, ap. Ghesn., _Script. Franc._, t. I, p. 521.--D. Bouq., t.

I, p. 645, et seq.]

[Note 350: Tunc vir Domini Anianus... Arelatensem urbem expetere

decrevit, et Aëtium Patricium qui sub Romano imperio in Galliis

rempublicam gubernabat, videndum expetivit, ut ei furorem

rebellium cum periculo suorum civium intimaret. _Vit. S. An.,

ibid._]

Anianus, autrement dit Agnan, appartenait à cette race héroïque

d'évêques que produisait le Ve siècle, et qui, hommes de savoir et de

piété, hommes de conseil, hommes de main, devenaient, dans les périls

publics, les magistrats naturels de leurs cités. L'élection populaire,

qui était alors le mode de recrutement de l'église, savait démêler en

eux les qualités qui devaient les rendre utiles en toute circonstance,

soit qu'elle s'adressât à un commandant militaire comme dans Germain, à

un avocat comme dans Loup de Troyes, à un poëte homme du monde comme

dans Sidoine Apollinaire. Les peuples suivaient avec une confiance que

ne leur inspiraient pas toujours les généraux de profession ces

capitaines improvisés, qui avaient le bâton pastoral pour arme, qui

rangeaient leurs troupes au chant des psaumes, et commandaient la charge

au cri d'_Alleluia_. De leur côté, les Barbares ne voyaient qu'avec une

certaine appréhension des généraux sans cuirasse et sans épée, dont ils

ne calculaient pas bien toute la puissance; ils tremblèrent plus d'une

fois devant eux, et plus d'une fois des négociations vainement

poursuivies par les maîtres des milices ou les préfets se terminèrent

par l'intervention d'un évêque. Anianus, en arrivant dans la ville

d'Arles, domicile des hauts fonctionnaires romains, aperçut autour du

palais impérial un appareil de licteurs et de gardes qui lui révéla la

présence du patrice généralissime[351]. Aëtius, en effet, était de

retour depuis quelques jours. Au nom de l'évêque d'Orléans, qui

demandait à lui parler sans délai, il traversa son vestibule, déjà

encombré d'officiers, de magistrats et d'évêques qui attendaient leur

tour d'audience, s'avança au-devant du vieillard jusqu'à la porte, et

l'entretint longtemps en particulier[352]; ils s'expliquèrent sur la

situation de la ville et sur celle de l'armée romaine. L'évêque

insistait pour obtenir une prompte assistance. Il avait calculé qu'avec

la quantité d'approvisionnements et le nombre d'hommes valides que la

ville renfermait, elle pourrait tenir par ses seules ressources jusqu'au

milieu de juin, mais que, passé ce terme, elle serait forcée de se

rendre: «O mon fils, lui dit-il de ce ton solennel et mystique que la

lecture habituelle des livres saints imprimait au langage des prêtres de

ce temps, je t'annonce que si, le huitième jour avant les calendes de

juillet (c'était le 14 du mois de juin), tu n'es pas venu à notre

secours, la bête féroce aura dévoré mon troupeau[353].» Aëtius promit

qu'il y serait au jour marqué, et l'évêque reprit sa route en toute

hâte. Il était à peine rentré dans Orléans, qu'Attila y vint mettre le

siége.

[Note 351: Itaque Arelatum veniens, multos Domini reperit

sacerdotes, qui ob varias necessitates adventantes, videre non

poterant faciem judicis ob fastum potentiæ secularis... _Vit. S.

Anian._, ap. Chesn., _Script. Fr._, t. I, p. 521.--D. Bouq., t. I,

p. 645.]

[Note 352: Sed cum sanctus advenisset ibidem Anianus, divina

gratia inspirante commonitus, protinus egressus est obviam supplex

Aëtius. _Vit. S. Anian., ibid._]

[Note 353: Simulque plenus prophetiæ spiritu, vin kal. julii diem

esse prædixit, quo bestia crudelis gregem sibi creditum laniandum

decerneret: petens ut tunc prædictus Patricius veniendo

succurreret... _Vit. S. Anian._, ap. Chesn., _Script. Franc._, p.

521.--D. Bouq., t. I, p. 645.]

Le retard prolongé d'Aëtius, si préjudiciable à la Gaule, était encore

un fruit de la politique d'Attila. Tant qu'on avait pu craindre que sa

marche vers l'ouest et sa déclaration de guerre aux Visigoths, faite

avec tant d'apparat, ne fussent qu'une feinte pour surprendre l'Italie,

Valentinien avait retenu prudemment au midi des Alpes et les légions

romaines et le général qui valait à lui seul une armée; même, quand fut

arrivée la nouvelle certaine que les Huns avaient franchi le Rhin,

l'empereur voulut conserver près de lui la majeure partie de ses

troupes. Aëtius partit donc avec une poignée d'hommes, comptant sur les

forces que pourrait fournir la Transalpine, principalement en Barbares

fédérés, mais son découragement fut grand quand il vit de près la

situation des choses: les Burgondes battus et humiliés, les Alains en

état de trahison flagrante, et les Visigoths décidés plus que jamais à

rester dans leurs cantonnements. Aucune raison, aucune remontrance,

aucune prière, ne purent fléchir l'esprit obstiné de Théodoric. En vain

Aëtius lui expliquait que sa conduite, quel que fût l'événement de la

campagne, retomberait sur lui et sur son peuple. «Si les Romains sont

vaincus, lui disait-il, Attila viendra sur vous plus fort d'une première

victoire, et, abandonnés à votre tour par le reste de la Gaule, vous

serez hors d'état de résister; si, au contraire, les Romains sont

vainqueurs avec l'aide des autres fédérés, l'honneur en appartiendra à

ceux-ci, et la désertion des Visigoths ne passera plus pour calcul de

prudence, mais pour lâcheté.» A cet argument si pressant, Théodoric

n'avait qu'une réponse, celle qu'il avait déjà faite aux messagers de

Valentinien: «Les Romains ont attiré comme à plaisir sur eux et sur nous

le malheur qui nous menace; qu'ils s'en tirent comme ils pourront!»

Cependant la seule présence d'Aëtius, comme par un effet magique, avait

ramené dans le midi des Gaules la confiance et le courage[354]. Les

nobles gaulois armaient leurs clients, les paysans demandaient des

armes, et, au milieu de cet entraînement patriotique, aucune tentative

de bagaudie n'osa se manifester; les esclaves eux-mêmes restèrent en

paix. Bien que séparée du gouvernement de l'empire, la petite république

armoricaine[355] prouva qu'elle avait toujours le cœur romain, en

envoyant ses guerriers au camp d'Aëtius sous leur drapeau national et

sous la conduite de leur roi breton. Les Franks-Ripuaires ne furent pas

les derniers au rendez-vous; Mérovée y accourut plein d'ardeur avec ses

Franks-Saliens, et Gondicaire avec ses Burgondes[356], impatients de

racheter leur défaite. On remarquait près d'eux un petit peuple des

Alpes, les Bréons ou Brennes[357], qu'Aëtius avait ralliés pendant son

voyage et amenés en Gaule. Lorsque Sangiban vint se présenter avec sa

horde, Aëtius feignit d'ignorer sa trahison, soit pour ne pas pousser à

bout par un éclat cet homme toujours incertain, soit de peur d'ébranler

par un pareil exemple la fidélité des autres Barbares; mais il fit

observer soigneusement toutes ses démarches. C'étaient là les grands

corps de troupes; ils se grossirent encore des compagnies de colons

barbares ou _Lètes_ qui arrivaient de tous les points de la province, où

les communications étaient encore libres avec le midi de la Loire. Ainsi

il y avait des Lètes-Teutons à Chartres, des Lètes-Bataves et Suèves à

Bayeux et à Coutances, des Suèves au Mans, des Franks à Rennes, d'autres

Suèves à Clermont, des Sarmates et des Taïfales à Poitiers, d'autres

Sarmates à Autun, et çà et là des détachements de colons saxons entre

l'embouchure de la Seine et celle de la Loire[358]; tous purent se

rallier à l'armée d'Aëtius, soit au camp, soit pendant la route. Aëtius,

en voyant l'ardeur qui se manifestait de toutes parts, sentit pénétrer

en lui-même quelque chose de la confiance qu'il inspirait; mais

l'absence des Visigoths lui causait toujours un regret cuisant. Mettant

donc à les attirer autant d'obstination qu'ils en mettaient à s'isoler,

il roulait dans sa tête toutes les combinaisons qui pouvaient le

conduire à son but, lorsqu'à force d'y songer, il en trouva une dont le

succès lui parut infaillible.

[Note 354: Tanta patricii Aëtii providentia fuit, cui tunc

innitebatur respublica hesperiæ plagæ, ut undique bellatoribus

congregratis... Jorn., _R. Get._, 36.]

[Note 355: Armoriciani... Jorn., _R. Get._, 36.--Ils vinrent aussi

en 468 au secours de l'Arvernie sous la conduite de leur roi

Riothimus.]

[Note 356: Franci Burgundiones... Riparioli... Jorn., _R. Get._,

36.]

[Note 357: Ibriones, quondam milites romani, tunc vero jam in

numero auxiliariorum exquisiti... Jorn., _R. Get., ut. sup._]

[Note 358: Liciani... Sarmatæ... Saxones... aliæque Celticæ vel

Germanicæ nationes. Jorn., _R. Get._, 36.]

Dans la cité d'Arvernie, aujourd'hui la province d'Auvergne, vivait un

sénateur, de noblesse à la fois celtique et romaine, dont la famille

avait occupé les plus hautes fonctions administratives et militaires

dans l'empire d'Occident, des préfectures du prétoire, des maîtrises des

milices, des patriciats, et à qui ses ancêtres avaient légué de si

grands biens, que son fils Ecdicius, dans une circonstance où il

s'agissait de la liberté de l'Arvernie, put lever une armée avec ses

seuls clients, et nourrir du blé de ses terres la ville de Clermont

affamée[359]. Ce sénateur se nommait Mecilius Avitus. Avitus présentait

un étrange composé de mollesse et d'élans énergiques: homme de plaisir

et homme d'étude, épicurien patriote, il avait d'abord fait la guerre et

servi le gouvernement romain, sous les drapeaux d'Aëtius, avec une

bravoure incomparable; entré plus tard dans les carrières civiles, il le

servit également bien, et se fit la réputation d'un politique habile et

heureux. On vantait surtout l'adresse avec laquelle, en 439, étant

préfet du prétoire des Gaules, il avait arraché au roi des Visigoths une

trêve ou un traité de paix que ce dernier refusait obstinément aux

généraux romains[360]. A l'expiration de chacune de ses charges, Avitus

venait s'ensevelir dans sa délicieuse villa d'Avitacum, qu'il avait fait

construire à l'endroit le plus agreste de ses montagnes, sous un rocher

couvert de sapins, au milieu d'eaux jaillissantes et sur la lisière d'un

petit lac[361]. Il y menait une vie tout à la fois voluptueuse et

occupée, en compagnie de ses livres, des gens de lettres qui affluaient

chez lui de toutes parts, et des femmes élégantes de la province. Des

fenêtres de sa bibliothèque, où les beaux esprits venaient réciter leurs

vers et leur prose, on apercevait les bains thermaux[362] qu'il avait

fait bâtir à grands frais pour l'agrément de ses hôtes et pour le sien.

Sa famille se composait de deux fils, dont l'aîné, Ecdicius, succéda

plus tard à son importance, et d'une fille nommée Papianilla, qui avait

épousé Sidonius, de la famille lyonnaise des Apollinaires, homme

honorable et distingué, et déjà le poëte le plus en vogue de tout

l'Occident.

[Note 359: Greg. Tur., _Hist. Franc._, 11.]

[Note 360:

.....Postquam undique nullum

Præsidium, ducibusque tuis nil, Roma, relictum est,

Fœdus, Avite, novas: sævum tua pagina regem

Lecta domat...

(Sidon. Apollin., _Panegyr. Avit._, v. 36.)]

[Note 361: On peut voir la description d'Avitacum dans une lettre

charmante de son gendre Sidoine Apollinaire, _Epist._ II, 2.]

[Note 362: Balnæum ab Africo radicibus nemorosæ rupis adhærescit.

Sid. Apollin., _Epist._ II, 2.]

Si l'exquise urbanité d'Avitus et les rares mérites de son esprit le

faisaient rechercher en tous lieux, même à Rome, nulle part il ne

recevait un accueil plus empressé, il n'était l'objet d'une admiration

plus expansive qu'à la cour des Visigoths. Théodoric ne se lassait point

de voir et d'entendre ce type de toutes les élégances, qui contrastait

si fort avec la tenue grossière, la voix rauque et le mauvais latin des

seigneurs en casaque de peau qui composaient le fond de la cour de

Toulouse. Une visite du noble arverne était pour le fils d'Alaric une

bonne fortune ardemment souhaitée: il le consultait sur toutes choses,

principalement sur l'éducation de ses enfants. Il semble même qu'Avitus

consentit à diriger les études du jeune Théodoric, fils puîné du roi.

Grâce aux leçons du digne conseiller, la demeure des ravageurs de Rome

se transforma en une académie latine où l'on étudiait le droit romain et

où l'on commentait l'Énéide. Le jeune Théodoric se rappela toujours avec

reconnaissance qu'il lui devait le bonheur d'avoir lu, comme il disait,

«les pages du docte Maron[363].» C'est à cette autorité toute

personnelle d'Avitus sur l'esprit du roi barbare qu'Aëtius eut l'idée de

s'adresser, et, comme le temps pressait, il partit immédiatement pour

Avitacum en compagnie de quelques nobles arvernes.

[Note 363: Sidoine Apollinaire met les vers suivants dans la

bouche de Théodoric qui les adresse à Avitus.

. . . . . Mihi Romula dudum

Per te jura placent; parvumque ediscere jussit

Ad tua verba pater, docti quo prisca Maronis

Carmine molliret Scythicos mihi pagina mores...]

«Avitus, salut du monde, dit-il en abordant le maître du lieu, ce n'est

pas pour toi une gloire nouvelle de voir Aëtius te supplier. Ce peuple

barbare qui demeure à nos portes n'a d'yeux que les tiens, n'entend que

par tes oreilles; tu lui dis de rentrer dans ses cantonnements, et il y

rentre; tu lui dis d'en sortir, et il en sort; fais donc qu'il en sorte

aujourd'hui. Naguère tu lui imposas la paix, maintenant impose-lui la

guerre[364].» Ce compliment quintessencié à la mode du temps, mais

très-flatteur, fut fort du goût d'Avitus. D'ailleurs la démarche d'un si

grand personnage l'honorait tellement aux yeux du monde, qu'il se fit en

quelque sorte un devoir de réussir dans la mission qu'on lui donnait. Il

y réussit, et Théodoric, déjà ébranlé, fit aux sages représentations

d'un ami le sacrifice de ses dernières répugnances. Avitus fut aidé en

cela par le désir secret des chefs visigoths, qui commençaient à rougir

du reproche de lâcheté que Romains et Barbares leur adressaient à

l'envi. Aussi, quand un ordre du roi annonça le départ, la joie fut

générale dans les cantonnements des Goths: c'était à qui se présenterait

avec ses armes, à qui se ferait admettre parmi les combattants[365];

Théodoric prit en personne le commandement de ses troupes, et se fit

accompagner par ses deux fils aînés, Thorismond et Théodoric, laissant

l'administration du royaume aux mains des quatre puînés, Frédéric,

Euric, Rothemer et Himeric[366]. Ce fut pour Aëtius et pour toute

l'armée confédérée un beau jour que celui où, suivant l'expression du

poëte, gendre d'Avitus, à qui nous devons ces détails, «les bataillons

couverts de peaux vinrent se placer à la suite des clairons

romains[367];» de ce jour, le patrice ne douta plus de la victoire.

[Note 364:

Orbis, Avite, salus, cui non nova gloria nunc est,

Quod rogat Aëtius: voluisti, et non nocet hostis:

Vis? prodest. Inclusa tenes tot millia nutu,

Et populis Getieis sola est tua gratia limes.

Infensi semper nobis pacem tibi præstant.

Victrices, i, prome Aquilas...

Sidon. Apoll., v. 339 et seqq.]

[Note 365:

Ad nomen currente Geta.... Timet ære vocari

Dirutus, opprobrium non damnum Barbarus horrens.

Hos ad bella trahit jam tum spes orbis Avitus...

Sid. Apoll., _Paneg., Avit._, v. 350.]

[Note 366: Quatuor filiis domi dimissis, id est, Friderico, et

Eurico, Rothimere et Himerico, secum tantum Thorismundum et

Theodoricum majores natu participes laboris assumnit. Jorn. _R.

Get._, 36.]

[Note 367:

Ibant pellitæ post classica Romula turmæ.

Sidon. Apoll., _ibid._, v. 349.]

Tous ces tiraillements, toutes ces tergiversations de Théodoric avaient

fait perdre aux Romains un temps précieux: des cinq semaines pendant

lesquelles la ville d'Orléans avait promis de tenir, la plus grande

partie était déjà écoulée, et il restait encore une longue route à

parcourir; néanmoins Aëtius se flattait d'arriver avant le terme fatal.

Attila, dont les hordes cernaient la place jusqu'à la Loire, poussait le

siége aussi activement que le permettait la maladresse des Huns à manier

les machines de guerre, tandis qu'au contraire les assiégés, bien munis

de claies, de boucliers, de balistes, de matières inflammables,

dirigeaient habilement les travaux de la défense. Plusieurs fois il fit

approcher le bélier des murs, mais sans résultat. Les Huns recoururent

alors à l'emploi des arcs, dont ils se servaient avec une vigueur et une

sûreté de coup d'œil incomparables; ils firent pleuvoir incessamment une

grêle de flèches qui portaient la désolation dans la ville[368]: nul ne

se montrait plus à découvert sur les créneaux sans être atteint, et les

assiégés éprouvèrent de grandes pertes. Dans ces circonstances, et pour

relever les courages qui commençaient à s'abattre, l'évêque fit promener

processionnellement sur le rempart les reliques de son église[369]; mais

l'ardeur des assiégés déclinait rapidement avec leurs forces, soit

qu'ils eussent trop présumé d'eux en s'engageant à tenir jusqu'au 14 de

juin, soit que, ne recevant aucunes nouvelles du dehors, ils pussent

supposer que le reste de la Gaule s'était rendu. Ils accusèrent leur

évêque de les avoir trompés en leur promettant un secours

imaginaire[370]. Agnan, ferme dans la croyance qu'une révélation de Dieu

même lui avait annoncé leur délivrance et qu'il ne serait point trompé,

baignait de ses larmes les marches de l'autel, et, se relevant par

intervalle, il s'écriait: «Montez sur la plus haute tour, et regardez si

la miséricorde de Dieu ne nous vient pas[371]!» Quand on lui rapportait

qu'aucune troupe, aucun nuage de poussière ne se montrait dans la

plaine, il recommençait à prier avec plus d'ardeur. Il fit partir un

soldat chargé de ce message pour Aëtius: «Si tu n'arrives pas

aujourd'hui même, ô mon fils! il sera trop tard[372].» Le soldat ne

revint pas. A bout de ses forces et de son courage, Agnan se mit à

douter de lui-même. Un orage, qui sembla ouvrir toutes les cataractes du

ciel sur la ville et sur le camp ennemi, ayant suspendu les travaux du

siége pendant trois jours, les habitants tinrent conseil, et décidèrent

qu'il fallait se rendre. L'évêque fut chargé de porter leurs conditions

au camp d'Attila; mais le roi hun, irrité qu'on osât lui parler de

conditions, repoussa brutalement le négociateur, qui rentra tout

tremblant dans la ville[373]. Il n'y avait plus qu'à se rendre à

discrétion: c'est ce que firent les assiégés.

[Note 368: Interim hostilis exercitus tela jactabat instantius,

atque cum arietibus latera muri crebris quatiebat impulsibus...

_Vit. S. Anian._, ap. Chesn., _Script. Fr._, t. I, p. 521.--D.

Bouq., t. I, p. 645.]

[Note 369: Pontifex fixus in Domino, per muri ambulatorium

sanctorum gestans pignora, suavi vocis organo more cantabat

catholico... _Vit. S. Anian._, _ub. sup._]

[Note 370: Cumque sanctus Anianus populum admoneret, ut nec sic

quoque desperarent de Domino, nihilque esse Deo invalidum, qui

suos tueri prævalet etiam sub momento... _Vit. S. Anian._, apud

Chesn., _Script. Franc._, t. I, p. 521.]

[Note 371: Aspicite de muro civitas, si Dei misericordia jam

succurrat. Greg. Tur., _Hist. franc._, II, 6.]

[Note 372: Vade et dic filio meo Aetio quia si hodie ad civitatem

adesse distulerit, venire jam crastina nihil proderit. _Vit. S.

Anian._, apud Chesn., _l. c._]

[Note 373: Cessante igitur nimbo profluo, sanctus Anianus ad

Attilæ pergit tentorium pro sibi commisso rogaturus populo:

spretus a perfido responso contrario, civitatis sese retulit

claustro... _Vit. S. Anian._, apud Chesn., et D. Bouq., _ut sup._]

Le lendemain donc, dès le point du jour, les serrures brisées et les

portes ouvertes à double battant annoncèrent que l'armée des Huns

pouvait entrer[374]. Les chefs pénétrèrent les premiers pour avoir le

choix des dépouilles, et le pillage commença. Il s'opéra dans tous les

quartiers avec une sorte de régularité et d'ordre: des chariots en

station recevaient le butin enlevé des maisons, et les captifs, rangés

par groupes, étaient tirés au sort entre les soldats[375]. Cette

opération fut interrompue par un cri soudain, qui ramena l'espérance

dans le cœur des vaincus et jeta l'effroi dans celui des vainqueurs.

C'étaient Aëtius et Thorismond qu'on apercevait à la tête de la

cavalerie romaine, accourant à toute bride, et derrière eux on voyait

briller les aigles des légions et les étendards des Goths[376]. Ils

furent bientôt devant la ville. Un premier combat eut lieu au débouché

du pont, sur la rive et jusque dans les eaux de la Loire[377]; d'autres

lui succédèrent dans l'intérieur des murs, où les captifs, brisant leurs

chaînes, secondèrent les Romains de leur mieux. Traqués de rue en rue,

écrasés sous les pierres que les habitants lançaient du haut des

maisons, les Huns ne savaient plus que devenir, lorsque Attila fit

sonner la retraite. Le patrice n'avait point manqué à sa parole: on

était au 14 juin. Telle fut cette fameuse journée qui sauva la

civilisation d'une destruction totale en Occident. L'église d'Orléans la

célébra longtemps par une solennité où les noms d'Agnan, d'Aëtius et de

Thorismond se confondaient dans ses prières; mais Orléans était destiné

à décider une autre fois encore du sort de nos aïeux, et la gloire plus

récente et plus poétique de la vierge de Domremy fit pâlir celle du

vieux prêtre gaulois. Cette gloire pourtant était grande au XIIIe

siècle, puisque saint Louis vint à Orléans avec ses fils pour avoir

l'honneur de porter les ossements de saint Agnan lors d'une translation

de reliques. Les guerres religieuses n'épargnèrent pas les restes d'un

héros coupable d'avoir été évêque et canonisé: les calvinistes, en 1562,

brisèrent sa châsse et dispersèrent ses os. Par une triste coïncidence,

le saint roi qui était venu l'honorer eut, lui aussi, sa tombe violée à

Saint-Denis, sous l'empire d'autres passions et d'autres fureurs, et la

ville de Paris vit brûler en place publique les restes de la fille

vénérable dont les patriotiques pressentiments et la courageuse volonté

avaient empêché sa ruine. Ainsi la France dispense tour à tour à ses

enfants les plus glorieux l'apothéose et les gémonies. Puisse du moins

l'histoire offrir à ceux qui ont servi la patrie en des temps et sous

des costumes différents, prêtres, rois, guerriers, bergères ou reines,

un asile sûr où leurs reliques ne seront point profanées!

[Note 374: Postera autem die, apertis portarum repagulis, Attilæ

proceres ingressi sunt Aurelianus... _ibid._--Sequenti luce

perfractis urbis portis irrumpit furibundus Attilæ regis excertus

2a _Vit. S. Anian._, 10.]

[Note 375: Sorte ad dividendum populum missa, onerabat plaustra

innumera de plebis capta substantia. 1a _Vit. S. Anian._, ap.

Chesn., p. 521, et D. Bouq., p. 646.--Proceres sorte domos

dividunt, asportandis civium spoliis plaustra miles convehit. 2a

_Vit. S. Anian._, 10.]

[Note 376: Ecce Aëtius venit, et Theodorus Germanorum rex ac

Thorismodus filius ejus cum exercitibus suis, ad civitatem

accurrunt... Greg. Tur., _Hist. franc._, II, 6.--Ille (Aëtius)...

utpote divina revelatione commonitus, una cum Theodoro et

Torsomodo regibus... equum ascendit, ac concitus pergit. _Vit. S.

Anian._, ap. Chesn. et D. Boug., _ubi sup._]

[Note 377: Itaque alii succubuerunt gladiis, alii coacti timore

tradebant se gurgiti Ligeris, sortituri finem mortis... _Ibid._]

Les nomades ne se font pas, comme nous, un déshonneur de la fuite;

attachant plus d'importance au butin qu'à la gloire, ils tâchent de ne

combattre qu'à coup sûr, et, lorsqu'ils trouvent leur ennemi en force,

ils s'esquivent, sauf à revenir en temps plus opportun. C'est ce que

faisait Attila: trompé dans ses prévisions sur Sangiban et maudissant

Aëtius, il ne songeait plus qu'à mettre pour le moment ses troupes et

son butin en sûreté. Il décampa donc silencieusement pendant la nuit,

reprenant la même route qu'il avait suivie à son arrivée, et au lever du

jour il était déjà loin de la ville. Il lui tardait de gagner au delà de

Sens un pays moins ravagé que les environs d'Orléans, et des plaines

découvertes où la cavalerie hunnique retrouverait tous ses avantages,

dans la prévision d'une bataille. Au nord de la ville de Sens, entre la

vallée de l'Yonne et celle de l'Aisne, se développe, sur une longueur

d'environ cinquante lieues et une largeur de trente-cinq à quarante, une

succession de plaines coupées de rivières profondes, dont l'ensemble

portait, dès le VIe siècle, le nom de _Campania_, Champagne, qu'il

conserve encore aujourd'hui. A son extrémité septentrionale s'élèvent

les montagnes de l'Ardenne, qui, séparant ces plaines sèches et ondulées

des plaines fertiles et basses de la Belgique, présentent à l'horizon

comme un mur boisé d'une hauteur presque uniforme. Il n'y a d'issue,

pour en sortir et gagner le cours inférieur du Rhin, que les défilés

dangereux de l'Argone du côté du nord-est, ou, du côté du sud-est, le

long trajet des Vosges et du Jura; deux routes romaines conduisant dans

ces deux directions se croisaient alors à _Durocatalaunum_, aujourd'hui

Châlons-sur-Marne. Attila, qui avait traversé ce pays en venant de

Reims, avait hâte d'occuper la ville et la plaine environnante, qu'on

appelait _Champs catalauniques_, afin d'assurer ses moyens de retraite

dans le cas où, serré de trop près par l'armée romaine, il se verrait

contraint de livrer bataille[378]. Ce n'était pas la première fois dans

l'histoire des Gaules que les champs catalauniques se trouvaient choisis

pour être le théâtre d'une lutte formidable entre les nations, et ce ne

fut pas non plus la dernière.

[Note 378: Convenitur itaque in campos Catalaunicos, qui et

Mauriacii nominantur, C. leugas, ut Galli vocant, in longum

tenentes, et LXX in latum. Jorn., _R. Get._, 36.--Jornandès ajoute

que les lieues dont il parle, sont de 1500 pas: (Leuga autem

gallica mille et quingentorum passuum quantitate metitur). Elles

équivalent par conséquent, à peu près, à la moitié de nos lieues

ordinaires...]

On pense bien qu'Attila, dans sa marche précipitée, ne laissa piller

qu'autant qu'il le fallut pour se procurer des vivres. Au passage de la

Seine à Troyes, il n'entra point dans la ville; l'évêque Lupus ou Loup

(c'était le même dont nous avons parlé plus haut, et qui accompagnait

saint Germain dans son voyage de Bretagne) vint au-devant de lui, le

priant d'épargner, non pas seulement les habitants d'une cité sans

défense, comme était alors celle de Troyes, qui n'avait plus ni portes

ni murailles, mais encore la population des campagnes[379]. «Soit,

répondit le roi hun de ce ton froidement railleur qui succédait chez lui

aux emportements de la colère; mais tu viendras avec moi jusqu'au fleuve

du Rhin. Un si saint personnage ne peut manquer de porter bonheur à moi

et à mon armée[380].» Attila voulait garder en otage, à tout événement,

un prêtre vénéré dans la contrée et considérable aux yeux de tous les

Romains. Pendant qu'il passait l'Aube à Arciaca, aujourd'hui Arcis, il

laissa son arrière-garde, composée des Gépides, dans la plaine

triangulaire que la Seine et l'Aube baignent à droite et à gauche avant

de confondre leurs eaux, non loin de Mauriacum, ou Méry-sur-Seine,

petite bourgade qui avait fait donner à ce delta le nom de _Champs de

Mauriac_[381]. L'armée d'Aëtius avait gagné de vitesse celle des Huns,

que la famine, les maladies, les embuscades de paysans décimaient tout

le long de la route, et son avant-garde, formée des Franks de Mérovée,

vint donner contre les Gépides, qui protégeaient le passage de l'Aube.

Le choc eut lieu pendant la nuit; on se battit à tâtons jusqu'au jour

dans une mêlée effroyable, et d'un côté la hache des Franks, de l'autre

l'épée et la lance des Gépides firent si bien leur office, qu'au lever

du jour quinze mille blessés ou morts couvraient le champ de

bataille[382]. Ardaric, ayant ramené ses Gépides au delà de la rivière,

rejoignit le gros de l'armée hunnique, qui le jour même entra dans la

ville de Châlons.

[Note 379: Quippe cum diversa urbium loca simulatæ pacis arte

tentaret, Trecassinam urbem patentibus campis expositam, et armis

immunitam et muris, cum infensaret sui agminis densitate,

sollicitus piæ mentis Antistes... _Vit. S. Lup._, apud. Bolland.,

29 jul.]

[Note 380: Secum indicit iturum, Rheni etiam fluenta visurum;

ibique eum dimittendum pariter pollicetur. _Vit. S. Lup., ibid._]

[Note 381: Campus Mauriacus. Greg. Tur., II, 7.--Campi

Mauriacii... Jorn., _R. Get._, 36.]

[Note 382: Exceptis XV millibus Gepidarum et Francorum qui...

noctu sibi occurrentes mutuis concidere vulneribus, Francis pro

Romanorum, Gepidis pro Hunnorum parte pugnantibus. Jorn., _R.

Get._, 41.--Le texte de Jornandès porte XC _millibus_ par erreur

de copiste, sans aucun doute: j'ai adopté la correction proposée

par l'abbé Dubos.]

Il n'y avait plus moyen d'éviter un combat général. A quelques milles au

delà de Châlons, près de la station appelée dans les itinéraires _Fanum

Minervæ_, temple de Minerve, se voient encore aujourd'hui les restes

d'un camp fortifié à la manière romaine, lequel commandait la route de

Strasbourg, et semble avoir eu pour destination de couvrir les deux

villes de Reims et de Châlons, entre lesquelles il était situé. Non

loin de ces ruines, dans une plaine à perte de vue, coule la rivière de

Vesle, qui, voisine de sa source, n'est encore là qu'un faible ruisseau,

et cette circonstance, jointe à d'autres détails topographiques indiqués

par l'histoire, paraît confirmer l'opinion qui fait de ce lieu le champ

de bataille des Romains et des Huns. En effet, la tradition désigne sous

le nom de _Camp d'Attila_ ces restes d'un établissement dont le

caractère est incontestablement romain, et dont le bon état de

conservation, après quatorze siècles, exclut toute idée d'un bivouac

barbare disposé à la hâte. Attila, trouvant des fortifications à sa

portée, en aurait-il profité comme d'une bonne fortune? Se serait-il

servi de l'enceinte romaine pour affermir l'assiette de son camp? On

peut le supposer avec vraisemblance, et cette supposition met d'accord,

sans grands frais d'hypothèse, la tradition locale et le bon sens. Une

fois décidé à combattre, Attila fit ranger ses chariots en cercle et

dressa ses tentes à l'intérieur. Le jour même, l'armée d'Aëtius campait

en face de lui, les légions suivant les règles de la castramétation

romaine, les fédérés barbares sans retranchement ni palissades, et

chaque nation séparément.

Attila passa toute cette nuit dans une agitation inexprimable. Le

mauvais état de son armée découragée, affaiblie par les privations et

considérablement réduite en hommes et en chevaux, ne lui faisait que

trop pressentir la probabilité d'une défaite, et cette probabilité

n'échappait guère non plus à des yeux moins clairvoyants que les siens.

Ses soldats avaient pris dans les bois voisins un ermite qui faisait

parmi les paysans le métier de prophète. Attila eut la fantaisie de

l'interroger. «Tu es le _fléau de Dieu_, lui dit le solitaire, et le

maillet avec lequel la Providence céleste frappe sur le monde; mais Dieu

brise, quand il lui plaît, les instruments de sa vengeance, et il fait

passer le glaive d'une main à l'autre, suivant ses desseins. Sache donc

que tu seras vaincu dans ta bataille contre les Romains, afin que tu

reconnaisses bien que ta force ne vient pas de la terre[383].» Cette

réponse courageuse n'irrita point le roi des Huns. Après avoir entendu

le prophète chrétien, il voulut entendre à leur tour tous les devins de

son armée; car chez les Huns, comme plus tard chez les Mongols, les

consultations sur l'avenir, dans les circonstances décisives, semblent

avoir été d'institution publique. Il fit donc venir les magiciens et,

comme dit l'historien de cette guerre, les _aruspices_ qui suivaient ses

troupes[384], et alors commença une scène étrange, effroyable, dont

l'histoire, en esquissant les principaux traits, laisse à l'imagination

le soin de les compléter.

[Note 383: Tu es flagellum Dei... malleus orbis.--Voir plus tard

ce qui est dit de cette tradition dans les Légendes d'Attila.]

[Note 384: Statuit per haruspices futura inquirere. Jorn., _R.

Get._, 37.]

Qu'on se figure, sous une tente tartare plantée au milieu des plaines de

la Champagne, à la lueur lugubre des torches, un concile de toutes les

superstitions du nord de l'Europe et de l'Asie: le sacrificateur

ostrogoth ou ruge, les mains plongées dans les entrailles d'une victime

dont il observe les palpitations[385], le prêtre alain secouant dans un

drap blanc ses baguettes divinatoires[386] à l'entrelacement desquelles

il voit des signes prophétiques, le sorcier des Huns blancs évoquant les

esprits des morts au son du tambour magique et tournant sur lui-même

avec la rapidité d'une roue jusqu'à ce qu'il tombe épuisé, la bouche

écumante, dans l'immobilité de la catalepsie[387]; et au fond de la

tente Attila, assis sur son escabeau, épiant les convulsions,

recueillant les moindres cris de ces interprètes de l'enfer. Mais les

Huns avaient une superstition particulière plus solennelle, et que les

voyageurs européens trouvèrent encore en vigueur aux XIIe et XIVe

siècles à la cour des descendants de Tchinghiz-Khan: je veux parler de

la divination au moyen des os d'animaux, principalement des omoplates de

mouton. Le procédé consistait à dépouiller de chair les os sur lesquels

on voulait opérer: on les exposait ensuite au feu, et d'après la

direction des veines ou les fissures de la substance osseuse, fendillée

par l'action de la chaleur, on établissait ses pronostics. Les règles de

cet art étaient fixes et déterminées par une sorte de rituel comme

celles de l'aruspicine romaine. Attila observa lui-même les os, et n'y

lut que sa prochaine défaite[388].

[Note 385: More solito nunc pecorun fibras... Jorn., _ibid._]

[Note 386: Ammien Marcellin donne des détails sur ce mode de

divination employé chez les Alains... Futura miro præsagiunt modo:

nam rectiores virgas vimineas colligentes, easque cum

incantamentis quibusdam secretis præstituto tempore discernentes,

aperte quid portendatur norunt... Amm. Marc, XXXI. 3.]

[Note 387: On peut consulter sur les superstitions usitées chez

les Huns blancs et les Turcs le récit de l'ambassade de Zémarque

en 569. Menand, _Exc. leg._, p. 152.]

[Note 388: Qui more solito... nunc quasdam venas in abrasis

ossibus intuentes, Hunnis infausta denuntiant. Jorn. _R. Get._,

37.]

Les prêtres, après s'être consultés, déclarèrent aussi que les Huns

seraient vaincus, mais que le _général des ennemis_ périrait dans le

combat[389]. Par ce mot de général des ennemis, Attila comprit qu'il

s'agissait d'Aëtius, et son visage s'illumina d'un éclair de joie.

Aëtius était le grand obstacle à ses desseins[390], c'était lui qui

avait rompu par son habileté la trame si bien ourdie pour isoler les

Visigoths des Romains, lui qui avait arrêté les Huns dans leur marche

victorieuse, lui enfin qui était l'âme de ce ramas de peuples, jaloux

les uns des autres, dont Attila aurait eu bon marché sans lui. Acheter

sa mort par une défaite, dans l'opinion du roi des Huns, ce n'était pas

l'acheter trop cher.

[Note 389: Quod summus hostium ductor de parte adversa occumberet,

relictaque victoria, sua morte triumphum fœdaret. Jorn., _R.

Get._, 37.]

[Note 390: Quumque Attila necem Aëtii, quòd ejus motibus obviabat,

vel cum sua perditione duceret expetendam, tali præsagio

sollicitus... Jorn., _ibid._]

Cette bataille, qui ne lui promettait que la défaite, Attila eut soin de

l'engager le plus tard possible dans la journée, afin que la défaite

même ne fût pas irrévocable, et que la nuit survenant laissât place à de

nouveaux conseils et à de nouvelles chances[391]. A la neuvième heure du

jour, environ trois heures après midi, il fit sortir son armée du camp.

Lui-même se mit au centre avec les Huns proprement dits; il plaça à sa

gauche Valamir et les Ostrogoths, à sa droite Ardaric avec les Gépides

et les autres nations sujettes des Huns. Aëtius, de son côté, prit le

commandement de son aile gauche, formée des troupes romaines, opposa

dans son aile droite les Visigoths aux Ostrogoths, et plaça dans le

centre, les Burgondes, les Franks, les Armorikes et les Alains de

Sangiban, que les troupes fidèles avaient pour mission de

surveiller[392]. Les dispositions prises par Attila indiquaient assez

son plan. En concentrant sa meilleure cavalerie au centre de l'ordre de

bataille et à proximité de son retranchement de chariots, il voulait

évidemment tenter une charge rapide sur le camp ennemi en même temps

qu'il assurait sa retraite vers le sien. Aëtius, au contraire, en

portant sa principale force sur ses flancs, eut pour but de profiter de

ce mouvement, d'envelopper Attila s'il était possible, et de lui couper

la retraite qu'il voulait se ménager. Entre les deux armées se trouvait

une éminence en pente douce, dont l'occupation pouvait être avantageuse

comme poste d'observation: les Huns y envoyèrent quelques escadrons

détachés de leur front, tandis qu'Aëtius, qui en était plus rapproché,

faisait partir Thorismond avec un corps de cavalerie visigothe;

celui-ci, arrivant le premier sur le plateau, chargea les Huns à la

descente et les culbuta sans peine[393]. Cette première déconvenue parut

de mauvais augure à l'armée hunnique, déjà en proie à de tristes

pressentiments. Pour rendre l'élan aux courages, Attila, réunissant les

chefs autour de lui, leur adressa des paroles que Jornandès a

reproduites dans son récit d'après la tradition gothique. Quoique l'idée

de posséder une harangue d'Attila puisse surprendre de prime-abord,

l'étonnement diminue lorsqu'on réfléchit aux moyens mnémoniques des

peuples qui, ne connaissant pas l'écriture, n'ont d'autre histoire que

la tradition orale. Les événements de leur vie publique étant, avec

leurs fables religieuses, les seuls objets de leur littérature, ils les

fixent dans leur mémoire avec une précision dont les récits de l'Edda

nous fournissent plus d'une preuve; et lors même qu'ils ajoutent à la

réalité des faits, ils le font si bien dans la couleur des temps et des

hommes, que leurs inventions mêmes constituent pour la postérité une

sorte d'authenticité relative. Nous admettrons, si l'on veut, que ce

soit là le caractère du discours que Jornandès met dans la bouche du roi

des Huns: au moins conviendra-t-on qu'il n'est pas l'ouvrage d'un

rhéteur grec ou latin, et que de plus il contraste, par son âpre

énergie, avec le style et les idées que pouvait tirer de lui-même

l'abréviateur de l'histoire des Goths.

[Note 391: Ut erat consiliorum in rebus bellicis exquisitor, circa

nonam diei horam, prælium sub trepidatione committit ut si non

secus cederet, nox imminens subveniret. Jorn., _ubi sup._]

[Note 392: Collocantes in medio Sangibanum, quem superius

retulimus præfuisse Alanis, providentes cautione militari, ut eum,

de cujus animo minus præsumebant, fidelium turba concluderent.

Jorn. _R. Get._, 38.]

[Note 393: Erat autem positio loci declivi tumore, in modum collis

exerescens, quem uterque cupiens exercitus obtinere, quia loci

opportunitas non parvum beneficium conferret, dextram partem Hunni

cum suis, sinistram Romani, et Vesegothæ cum auxiliariis

occuparunt. Jorn., _ibid._]

«Après tant de victoires remportées sur tant de nations, et au point où

nous en sommes de la conquête du monde, je ferais, à mes propres yeux,

un acte inepte et ridicule en venant vous aiguillonner par des paroles,

comme si vous ne saviez pas ce que c'est que de se battre. Laissons ces

précautions à un général tout neuf ou à des soldats sans

expérience[394]: elles ne sont dignes ni de vous ni de moi. En effet,

quelles sont vos habitudes, sinon celles de la guerre? Et qu'y a-t-il de

plus doux pour les braves que de chercher la vengeance les armes à la

main? Oh! oui, c'est un grand bienfait de la nature que de se rassasier

le cœur de vengeance[395]!... Attaquons donc vivement l'ennemi: c'est

toujours le plus résolu qui attaque[396]. Méprisez ce ramas de nations

différentes qui ne s'accordent point: on montre sa peur au grand jour,

quand on compte, pour sa défense, sur un appui étranger. Aussi voyez,

même avant l'attaque, la frayeur les emporte déjà: ils veulent gagner

les hauteurs; ils se hâtent d'occuper des lieux élevés, qui ne les

garantiront point, et bientôt ils reviendront demander, sans plus de

succès, leur sûreté à la plaine. Nous savons tous avec quelle faiblesse

les Romains supportent le poids de leurs armes; je ne dis pas la

première blessure, mais la poussière seule les accable[397]. Tandis

qu'ils se réunissent en masses immobiles pour former leurs tortues de

boucliers, méprisez-les et passez outre; courez sus aux Alains,

abattez-vous sur les Visigoths[398]: c'est sur le point où se

concentrent les forces du combat que nous devons chercher une prompte

victoire. Si les nerfs sont coupés, les membres tombent, et un corps ne

peut se tenir debout quand les os lui sont arrachés[399].

[Note 394: Quærat hoc aut novus ductor aut inexpertus exercitus.

Jorn. _R. Get._, 39.]

[Note 395: Quid forti suavius, quam vindictam manu quærere? Magnum

munus a natura, animum ultione satiare. Jorn. _R. Get._, 39.]

[Note 396: Audaciores sunt semper, qui inferunt bellum. Jorn.,

_ibid._]

[Note 397: Nota vobis sunt, quam sint levia Romanorum arma, primo

etiam non dico vulnere, sed ipso pulvere gravantur. Jorn., _R.

Get., ut. sup._]

[Note 398: Alanos invadite, in Vesegothas incumbite. Jorn., _R.

Get., loc. laud._]

[Note 399: Abscisa autem nervis mox membra relabuntur, nec potest

stare corpus, cui ossa subtraxeris. Jorn., _ibid._]

Élevez donc vos courages et déployez votre furie habituelle. Comme Huns,

prouvez votre résolution, prouvez la bonté de vos armes: que le blessé

cherche la mort de son adversaire: que l'homme sain se rassasie du

carnage de l'ennemi: celui qui est destiné à vivre n'est atteint par

aucun trait; celui qui doit mourir rencontre son destin, même dans le

repos[400]. Enfin pourquoi la fortune aurait-elle rendu les Huns

vainqueurs de tant de nations, sinon pour les préparer aux joies de

cette bataille[401]? Pourquoi aurait-elle ouvert à nos ancêtres le

chemin du marais Méotide, inconnu et fermé pendant tant de siècles?

L'événement ne me trompe point: c'est ici le champ de bataille que tant

de prospérités nous avaient promis, et cette multitude rassemblée au

hasard ne soutiendra pas un moment l'aspect des Huns. Je lancerai le

premier javelot sur l'ennemi; si quelqu'un peut rester tranquille quand

Attila combat, il est déjà mort[402]!»

[Note 400: Victuros nulla tela conveniunt, morituros, et in otio,

fata præcipitant. Jorn., _R. Get._, 39.]

[Note 401: Postremo cur fortuna Hunnos tot gentium victores

adsereret, nisi ad certaminis hujus gaudia præparasset?... Jorn.,

_R. Get._, _ibid._]

[Note 402: Si quis potuerit, Attila pugnante, otium ferre,

sepultus est. Jorn., _ibid._]

«Alors, dit Jornandès, qui devient dans ce récit presque aussi sauvage

que ses héros, alors commença une bataille atroce, multiple,

épouvantable, acharnée. L'antiquité n'a raconté ni de tels exploits ni

de tels massacres, et celui qui n'a pas été témoin de ce spectacle

merveilleux ne le rencontrera plus dans le cours de sa vie[403].» Le

ruisseau presque desséché qui traversait la plaine se gonfla tout à

coup, grossi par le sang qui se mêlait à ses eaux, de sorte que les

blessés ne trouvaient pour s'y désaltérer qu'une boisson horrible et

empoisonnée qui les faisait mourir aussitôt[404].

[Note 403: Bellum atrox, multiplex, immane, pertinax, cui simile

nulla usquam narrat antiquitas... Jorn., _R. Get._, 40.]

[Note 404: Nam si senioribus credere fas est, rivulus memorati

campi, humili ripa prolabens, peremptorum vulneribus sanguine

multo provectus, non auctus imbribus, ut solebat, sed liquore

concitatus insolito, torrens factus est cruoris augmento. Et quos

illic coegit in aridam sitim vulnus inflictum, fluenta mixta clade

traxerunt... Jorn., _R. Get._, 40.]

L'engagement commença par l'aile droite romaine contre la gauche

d'Attila, Goths occidentaux contre Goths orientaux, frères contre

frères. Le vieux roi Théodoric parcourait les rangs de ses soldats, les

exhortant du geste et de la voix, lorsqu'il tomba de cheval et disparut

sous le flux et reflux des escadrons dont les masses se choquaient.

Quelques-uns disent que ce fut un Ostrogoth de la race des Amales, nommé

Andagis[405], qui le frappa de son javelot et le perça de part en part.

La mêlée continua sans qu'on sût ce qu'il était devenu, et, après un

combat sanglant, les Visigoths dispersèrent leurs ennemis. Pendant ce

temps, les Huns d'Attila avaient chargé le centre de l'armée romaine,

l'avaient enfoncé, et restaient maîtres du terrain, lorsque les

Visigoths victorieux à l'aile droite les attaquèrent en flanc. L'aile

gauche romaine fit un mouvement semblable, et Attila, voyant le danger,

se replia sur son camp. Dans cette nouvelle lutte, poursuivi avec fureur

par les Visigoths, il fut sur le point d'être tué, et n'échappa que par

la fuite[406]. Ses troupes, à la débandade, le suivirent dans leur

enceinte de chariots; mais, quelque faible que fût ce rempart, une grêle

de flèches, décochées sans interruption de toutes les parties de

l'enceinte, en écarta les assaillants. La nuit arriva sur ces

entrefaites, et l'obscurité devint tellement épaisse, qu'on ne

distinguait plus amis ni ennemis, et que des divisions entières

s'égarèrent dans leur marche. Thorismond, descendu de la colline pour

rejoindre son corps d'armée, alla donner, sans le savoir, contre les

chariots des Huns[407], où il fut reçu à coups de flèches, blessé à la

tête et jeté en bas de son cheval. Ses soldats l'emportèrent tout

couvert de sang. Aëtius lui-même, séparé des siens, et à la recherche

des Visigoths, qu'il croyait perdus, erra quelque temps au milieu des

ennemis[408]. Lui et ses confédérés passèrent le reste de la nuit à

veiller dans leur camp, le bouclier au bras[409].

[Note 405: Alii dicunt cum interfectum telo Andagis de parte

Ostrogothorum, qui tunc Attilanum sequebantur regimen... Jorn.,

_ibid._]

[Note 406: Vesegothæ invadunt Hunnorum catervas et pene Attilam

trucidassent, nisi prius providus fugisset. Jorn., _R. Get._, 40.]

[Note 407: Bellum nox intempesta diremit... Idat. _Chron._ ad ann.

452.--Thorismodus... credens se ad agmina propria pervenire, nocte

cæca ad hostium carpenta ignarus incurrit... Jorn., _R. Get._,

40.]

[Note 408: Aëtius vero similiter noctis confusione divisus, quum

inter hostes medios vagaretur, trepidus ne quid incidisset adversi

Gothis, inquirens... Jorn., _ibid._]

[Note 409: Reliquum noctis scutorum defensione transegit... Jorn.,

_ub. sup._]

Le soleil se leva sur une plaine jonchée de cadavres. Cent soixante

mille morts ou blessés restaient, dit-on, sur la place[410]. Tout ce que

les Romains et leurs alliés savaient encore du résultat de la bataille,

c'est qu'Attila avait dû essuyer un grand désastre: sa retraite faite

avec tant de précipitation et de désordre en paraissait l'indice

certain, et, quand on le vit obstinément renfermé dans son camp, on

conclut qu'il s'avouait vaincu. Au reste, bien que retranché derrière

ses chariots, le roi hun ne faisait rien qui fût indigne d'un grand

courage: du milieu de son camp retentissait un bruit incessant d'armes

et de trompettes, et il semblait menacer de quelque coup inattendu[411].

«Tel qu'un lion pressé par des chasseurs parcourt à grands pas l'entrée

de sa caverne sans oser s'élancer au dehors, et épouvante le voisinage

de ses rugissements, tel, dit l'historien Jornandès, le fier roi des

Huns, du milieu de ses chariots, frappait d'effroi ses vainqueurs[412].»

Les Romains et les Goths délibérèrent sur ce qu'ils feraient d'Attila

vaincu; ils convinrent de le mettre en état de blocus et de le laisser

se consumer lui-même, sans lui offrir par une attaque de vive force

l'occasion d'une revanche. On raconte que, dans cette situation

désespérée, il fit dresser en guise de bûcher un énorme monceau de

selles, tout prêt à y mettre le feu et à s'y précipiter ensuite, si

l'ennemi forçait l'enceinte de son camp[413].

[Note 410: Centum sexaginta duo millia. Jorn., _R. Get._,

_ibid_.--Le chroniqueur espagnol Idace porte le nombre des morts à

300,000; et Isidore de Séville admet aussi ce nombre en cumulant

les pertes des deux combats de Mauriac et de Châlons.]

[Note 411: Strepens armis tubis canebat, incussionemque minabatur.

Jorn., _R. Get._, 40.]

[Note 412: Velut leo venabulis pressus, speluncæ aditus

obambulans, nec audet insurgere, nec desinit fremitibus vicina

terrere; sic bellicosissimus rex victores suos turbabat inclusus.

Jorn., _ibid._]

[Note 413: Fertur autem, desperatis in rebus, prædictum regem

adhuc et in supremo magnanimem, equinis sellis construxisse piram,

seseque, si adversarii irrumperent, flammis injicere voluisse; ne

aut aliquis ejus vulnere lætaretur, aut in potestatem tantorum

hostium, gentium dominus perveniret. Jorn., _loc. cit._]

Cependant Théodoric ne reparaissait point; il ne revenait point jouir

de la victoire des siens; divers bruits couraient sur sa disparition; on

le crut captif ou mort. On le chercha d'abord sur le champ de bataille

comme un brave, et on trouva, non sans peine, son cadavre enfoui sous un

amas d'autres cadavres. A cette vue, les Goths entonnèrent un hymne

funèbre et enlevèrent le corps sous les yeux des Huns, qui n'essayèrent

point de les troubler[414]. Les devins barbares durent faire sonner bien

haut l'infaillibilité de leurs pronostics, que l'événement semblait

vérifier, car enfin ils avaient annoncé la mort du chef des ennemis;

toutefois ce n'était pas sur celle-ci qu'Attila avait compté[415].

Thorismond, guéri de sa blessure, présida aux funérailles de son père,

que l'armée visigothe célébra en grande pompe, avec force chants,

cliquetis d'armes et cris discordants[416]: il y présida en qualité de

roi, car les Goths l'élevèrent sur le pavois en remplacement du roi

défunt.

[Note 414: Quumque diutius exploratum, ut viris fortibus mos est,

inter densissima cadavera reperissent, cantibus honoratum,

inimicis spectantibus, abstulerunt. Jorn., _R. Get._, 40.]

[Note 415: Hoc fuit quod Attilæ præsagio haruspices prius

dixerant, quamquam ille de Aëtio suspicaretur... Jorn., _ibid._]

[Note 416: Videres Gothorum globos dissonis vocibus confragosos...

armis insonantibus... Jorn., _R. Get._, _loc. laud._]

Cette mort de Théodoric, à deux cents lieues de son pays, était un grand

événement pour les Goths, dont les rois étaient électifs, quoique pris

au sein de la même famille. Le jeune Théodoric, il est vrai, avait

consenti sans difficulté à la proclamation de son frère Thorismond; mais

les quatre frères restés à Toulouse reconnaîtraient-ils aussi aisément

un choix qui n'émanait que de l'armée? Maîtres du gouvernement, maîtres

du trésor de leur père, ne chercheraient-ils pas à se créer un parti, à

soulever la multitude, à s'emparer de la royauté: chose assez facile,

conforme d'ailleurs aux habitudes des Visigoths et au caractère

particulier de jeunes princes que l'on savait ambitieux et hardis? Il y

avait plus d'une révolte au fond de ce trésor du roi défunt, qui n'était

pas autre que celui d'Alaric, et renfermait les plus riches dépouilles

de Rome et de la Grèce. Thorismond, rongé d'inquiétudes, eût voulu déjà

être à Toulouse, afin de prévenir ou de contenir ses frères[417]; mais

la honte le retenait près d'Aëtius. Il alla donc trouver le patrice,

dont l'âge et la mûre prudence sauraient le conseiller, disait-il, et,

au nom de son père Théodoric, dont il voulait venger la mort, il proposa

de livrer l'assaut au camp des Huns[418].

[Note 417: Ne germani ejus, opibus sumptis paternis, Vesegotharum

regnum pervaderent, graviterque dehinc cum suis, et quod pejus

est, miserabiliter pugnaret. Jorn., _R. Get._, 41.--Quasi

anticipaturus fratrem, et prior regni cathedram arrecturus. Greg.

Tur., _Hist. Franc._, II, 7.]

[Note 418: Virtutis impetu... inter reliquias Hunnorum mortem

patris vindicare contendit. Jorn., _R. Get._, 41.]

Aëtius, qui connaissait bien les ruses et la mobilité de l'esprit

barbare, comprit que les regrets tardifs de Thorismond cachaient une

menace de départ: il ne se montra pas d'humeur à changer un plan

mûrement délibéré et à tourner peut-être la fortune contre lui pour des

alliés qui faisaient si bon marché de l'intérêt romain. Feignant

d'entrer dans toutes les craintes de Thorismond au sujet de ses frères,

il n'objecta rien à son projet d'emmener l'armée visigothe, si l'on

n'attaquait pas Attila. C'était une véritable désertion; mais, après la

conduite de ce peuple au commencement de la guerre, il n'y avait pas de

quoi s'étonner; puis, les Romains étaient habitués à ces retours

capricieux, à cette perpétuelle fluctuation de la part d'alliés

imprévoyants, égoïstes, toujours plus empressés d'affaiblir que de

fortifier l'empire qui les avait admis dans son sein[419]. L'histoire

ajoute qu'au fond Aëtius ne fut pas fâché de se débarrasser des

Visigoths, qui avaient joué un rôle brillant dans la bataille, et, selon

toute apparence, décidé le succès. Leur jactance et leurs prétentions

offusquaient sans doute l'armée romaine, et Aëtius craignit qu'après la

destruction des Huns, ces défenseurs de la Gaule ne pesassent d'un poids

insupportable sur elle[420]. Telle est du moins la politique que lui

prête Jornandès, toujours favorable à ses compatriotes les Goths. Cette

version plut tellement aux Barbares, dont elle flattait l'importance,

que les historiens des Franks prétendirent aussi (sans la moindre

vraisemblance assurément) qu'un stratagème pareil fut employé dans la

même intention par le général romain pour éloigner du champ de bataille

le petit peuple de Mérovée[421]. En fait, Aëtius parut ouvertement

consentir au départ de Thorismond, ce qui équivalait à la levée du

blocus d'Attila.

[Note 419: Præbet hac suasione consilium, ut ad sedes proprias

remearet, regnumque quod pater reliquerat, arriperet... Jorn., _R.

Get._, 41.--Festina velociter redire in patriam... Greg. Tur.,

_Hist. Franc._, II. 7.]

[Note 420: Metuens ne, Hunnis funditus interemptis, a Gothis

Romanorum premeretur imperium. Jorn., _R. Get._, _ub. sup._]

[Note 421: Similiter Francorum regem dolo fugavit. Greg. Tur.,

_Hist. Franc._, II, 7.]

Ignorant de tous ces débats et toujours enfermé dans son camp, où il

voyait avec douleur son armée se fondre d'elle-même par les privations

et la maladie, le roi des Huns semblait attendre, pour prendre un parti,

quelque aventure du genre de celle qui démembrait l'armée d'Aëtius. Il

avait bien remarqué que les bivouacs de Thorismond étaient déserts;

toutefois, comme cette solitude pouvait cacher un piége, il se tint

soigneusement sur ses gardes. Plus tard le silence, joint à la solitude

prolongée, lui ayant donné la certitude du départ des Goths, il laissa

éclater une grande joie; «son âme revint à la victoire, suivant

l'énergique expression de l'historien que nous citions tout à l'heure,

et ce génie puissant ressaisit sa première fortune[422].» Faisant à

l'instant même atteler ses chariots, il partit dans un appareil encore

formidable. Attila ne demandait qu'à s'éloigner: Aëtius, avec des

troupes réduites de plus de moitié, jugea prudent de respecter la

retraite du lion. Seulement il le suivit à peu de distance et en bon

ordre pour l'empêcher de piller, et tomber sur lui s'il s'écartait de sa

route. Les Huns semèrent encore tout ce trajet de leurs malades et de

leurs morts[423]. On ne sait si les Burgondes accompagnèrent fidèlement

Aëtius dans cette dernière partie de sa campagne, ou s'ils s'esquivèrent

à l'instar des Visigoths; mais l'histoire témoigne que les fédérés

franks ne le quittèrent qu'après que les Huns eurent repassé le Rhin.

Ils poursuivirent même pour leur propre compte jusqu'en Thuringe les

tribus de ce pays, contre lesquelles ils avaient de terribles

représailles à exercer[424]. L'expédition d'Attila avait donc échoué;

l'épouvantail gigantesque de son armée de cinq cent mille hommes venait

de s'évanouir; la Gaule était sauvée, sinon d'une dévastation passagère,

au moins de la destruction, et ce résultat, l'empire le devait à la

prudence tout autant qu'au génie militaire d'Aëtius, à qui il avait

fallu vaincre sans rien hasarder, car sa défaite eût marqué la fin du

monde occidental. Pourtant il ne trouva pas que des admirateurs parmi

ceux qu'il avait sauvés. Les Visigoths, qui n'avaient été dans sa main

que des instruments rétifs et dangereux, osèrent lui disputer l'honneur

de la victoire, et la cour de Ravenne, plus jalouse et plus inique cent

fois, lui fit un crime d'avoir laissé échapper son ennemi. Celui-ci du

moins avait su lui rendre justice en proclamant sur le champ de bataille

de Châlons que la mort d'Aëtius valait bien une défaite d'Attila.

[Note 422: Sed ubi hostium absentia sunt longa silentia consecuta,

erigitur mens ad victoriam, gaudia præsumuntur, atque potentis

regis animus in antiqua fata revertitur. Jorn., _R. Gel._, 41.]

[Note 423: Attila cum paucis reversus est. Greg. Tur., _Hist.

Franc._, II, 7.--Hunni pene ad internecionem prostrati cum rege

suo Attila, relielis Galliis, fugiunt... Isid. Hispal., _Hist.

Goth._ Ap. D. Bouquet, t. I, p. 619.]

[Note 424: Greg. Tur., _Hist. Franc._, III, 7.]

Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe · 第 11 / 27 题