Attila tourne ses vues sur l'empire d'Occident.--Signes précurseurs de
la guerre.--Servatius, évêque de Tongres, va consulter les apôtres saint
Pierre et saint Paul sur leurs tombeaux.--Situation de la Gaule
tourmentée par la bagaudie.--Un chef de bagaudes appelle les
Huns.--Attila réclame sa fiancée Honoria avec une moitié de l'empire
d'Occident.--Il s'allie à Genséric, roi des Vandales, contre les Romains
et les Visigoths de la Gaule.--Un prince des Franks trans-rhénans
implore son assistance.--Attila mande aux Romains qu'il les délivrera
des Visigoths; et aux Visigoths qu'il brisera pour eux le joug des
Romains.--Lettre de Valentinien III à Théodoric: les Visigoths restent
chez eux.--Dénombrement de l'armée d'Attila.--Sa marche vers le
Rhin.--Les Franks des bords du Necker et les Thuringiens se rallient à
lui.--Il passe le Rhin sur deux points.--Ses protestations d'amitié pour
les Gaulois.--Les Burgondes cis-rhénans sont battus.--Les garnisons
romaines et les Franks-Ripuaires et Saliens se retirent au midi de la
Loire.--Dévastation de la Gaule par les Huns: les deux Germanies et la
seconde Belgique sont mises au pillage.--Sac de Trèves, de Metz et de
Reims; meurtre de l'évêque Nicasius et de sa sœur Eutropie.--Rôle des
évêques dans l'invasion d'Attila.--Les habitants de Paris veulent fuir:
Geneviève les arrête.--Famille de Geneviève, son enfance, sa vocation
religieuse aidée par saint Germain d'Auxerre.--Ses austérités; ses
extases.--Sa réputation de prophétesse répandue dans tout le monde.--Les
Parisiens repoussent ses conseils et veulent la tuer; les femmes
s'enferment avec elle au baptistère de Saint-Etienne.--Paris est
préservé.--Attila concentre ses forces et se replie sur
Orléans.--Sangiban, roi des Alains, promet de lui livrer cette ville.
On dirait qu'il existe dans les masses populaires un instinct politique
qui leur fait pressentir les catastrophes des sociétés, comme un
instinct naturel annonce d'avance à tous les êtres l'approche des
bouleversements physiques. L'année 451 fut pour l'empire romain
d'Occident une de ces époques fatales que tout le monde attend en
frémissant, et qui apportent leurs calamités pour ainsi dire à jour
fixe. Les prédictions, les prodiges, les signes extraordinaires, cortége
en quelque sorte obligé des préoccupations générales, ne manquèrent
point à cette année de malheur. L'histoire nous parle de commotions
souterraines qui ébranlèrent en 450 la Gaule et une partie de
l'Espagne[278]: la lune s'éclipsa à son lever, ce qui était regardé
comme un présage sinistre; une comète d'une grandeur et d'une forme
effrayantes parut à l'horizon du côté du soleil couchant; et du côté du
pôle, le ciel se revêtit pendant plusieurs jours de nuages de sang au
milieu desquels des fantômes armés de lances de feu se livraient des
combats imaginaires[279]. C'étaient là des prophéties pour le vulgaire
superstitieux; les âmes pieuses en cherchaient d'autres dans la
religion. L'évêque de Tongres, Servatius, alla consulter à Rome les
apôtres Pierre et Paul sur leurs tombeaux, afin de savoir de quels maux
la colère divine menaçait son pays et quel moyen il y avait de les
conjurer; il lui fut répondu que la Gaule serait livrée aux Huns, et que
toutes ses villes seraient détruites; mais que lui, pour prix de la foi
qui l'avait amené, mourrait sans avoir vu ces affreux spectacles[280].
Quant aux esprits politiques, ils découvraient des signes de ruine plus
infaillibles encore dans l'état d'ébranlement du monde occidental, tout
près de se dissoudre, et qui semblait ne plus se soutenir que par l'épée
d'Aëtius.
[Note 278: Terræ motus assidui, signa in cœlo plurima..... Idat.,
_Chron._ ann. 450.]
[Note 279: Pridie nonas aprilis, feria tertia, post solis occasum,
ab Aquilonis plaga cœlum rubens, sicut ignis aut sanguis,
efficitur, intermixtis per igneum ruborem lineis clarioribus in
speciem hastarum rutilantium deformatis... Idat., _Chron., ibid._]
[Note 280: Ei divinitus per B. Petrum apostolum revelatum est,
quod ita cœlesti esset judicio definitum, ut universa Gallia
Barbarorum foret infestationi tradenda. Paul Diac., _Episc.,
Mett._, ann. 451.--D. Bouq., 1. I, p. 649.]
Si l'action directe des Huns s'était fait sentir moins violemment à
l'empire d'Occident qu'à celui d'Orient, en revanche le premier avait
plus souffert du contre-coup de leurs batailles. La seule présence de
ces Barbares dans la vallée du Danube avait fait pleuvoir jusqu'au fond
de l'Europe et jusqu'en Afrique les dévastations de la guerre. Les
populations qu'ils déplaçaient et chassaient devant eux avaient presque
toutes pris le chemin de la Gaule. Les Alains, les Vandales et les
Suèves, entrés dans cette province en 406, la ravagèrent pendant quatre
ans pour se reverser de là sur l'Espagne et sur les villes de l'Afrique.
Trouvant la brèche faite sur le Rhin, les Burgondes envahirent
l'Helvétie, puis la Savoie, et plusieurs des tribus frankes qui
habitaient au nord de ce fleuve se transportèrent au midi, le long de la
Meuse, dans une portion de la zone qu'on appelait _Ripa_, la Rive, et
qui leur fit donner le nom de Franks-Ripuaires[281], Rome était
contrainte d'accepter comme _hôtes_ les envahisseurs qu'elle n'avait pas
la force de repousser, et le nord des Gaules vit s'ajouter deux nouveaux
peuples fédérés aux Franks-Saliens, cantonnés dans la Toxandrie depuis
cent ans. L'établissement du peuple visigoth en Aquitaine et l'existence
d'un royaume barbare qui minait la Gaule intérieurement, étaient encore
un fruit de l'arrivée des Huns en Europe. Fugitifs devant Balamir,
reçus par pitié en Pannonie, où ils s'étaient faits bientôt maîtres, les
Visigoths avaient parcouru en dévastateurs la Grèce et l'Italie sous la
conduite d'Alaric, puis, traversant les Alpes occidentales sous celle
d'Ataülf, ils avaient arraché à la faiblesse du gouvernement romain un
riche et fertile pays, où ils espéraient bien être pour jamais délivrés
des fils des sorcières[282]. Deux hordes de fédérés alains, restes de
l'invasion de 406, en occupaient quelques cantons déserts: l'une aux
environs de Valence, l'autre sur la rive gauche de la Loire, dont elle
gardait les passages. Ces enfants du Caucase y promenaient, la lance en
main, leurs maisons roulantes et leurs troupeaux, continuant la vie des
steppes de l'Asie dans les plaines de la Touraine et de l'Orléanais.
[Note 281: Riparii, Riparioli, Ripenses, Rip-wari.]
[Note 282: Voir un morceau que j'ai publié sur Ataülf et sur
l'établissement des Visigoths en Gaule (_Revue des Deux Mondes_,
15 décembre 1850).]
Ainsi donc le morcellement de la Gaule entre cinq peuples fédérés,
l'Espagne à moitié conquise, l'Afrique perdue, l'île de Bretagne séparée
du gouvernement de l'Italie, voilà le tableau que présentait, en 451,
l'empire romain occidental. Il faut joindre à ces morcellements celui de
la Bretagne armoricaine, qui, à l'exemple de la grande île du même nom,
et par l'impulsion de Bretons fugitifs, s'était constituée en État
indépendant sous des chefs nationaux[283]. La guerre étrangère avait
produit dans toutes ces contrées une misère inexprimable, et la misère à
son tour avait produit la guerre civile. Des insurrections de paysans,
auxquelles on donnait le nom de _bagaudes_, ne cessèrent pas de troubler
la Gaule et l'Espagne depuis 435 jusqu'en 443, et, toute comprimée
qu'elle était par la main vigoureuse d'Aëtius, la bagaudie[284] ne
semblait point éteinte. Ses chefs, dans les rangs desquels on comptait
des mécontents de toutes les conditions et beaucoup de jeunes gens
perdus de dettes, poursuivaient leurs projets dans l'ombre[285]. On eût
dit qu'ils attendaient aussi, pour combler la somme des malheurs
publics, cette terrible année 451, objet de tant de frayeurs, et pour ne
se pas fier au seul hasard des événements, un des principaux d'entre
eux, le médecin Eudoxe, «homme d'une grande science, mais d'un esprit
pervers,» nous disent les chroniques contemporaines, s'enfuit, en 448,
chez les Huns[286]. Là, sans doute, il ne manqua pas d'exciter Attila à
porter la guerre en Gaule, lui promettant pour sa part l'appui des
brigands, des esclaves et des paysans révoltés.
[Note 283: Zosim, liv. VI, p. 826.--Procop. _Bell. vand._]
[Note 284: On peut consulter sur les bagaudes et la bagaudie ce
que j'en dis dans le 3e volume de l'_Histoire de la Gaule sous
l'administration romaine_, c. 1, p. 19 et suiv.]
[Note 285:
Factio servilis pancorum mixta furori,
Insano junvenum... licet ingenuorum,
Armata in cædem specialem nobilitatis.
Paulin, _Eucharist._--Ap. D. Bouq., t. I, p. 773.]
[Note 286: Eudoxius arte medicus, pravi sed exercitati ingenii, in
bagauda id temporis mota delatus, ad Chunnos confugit. Prosp.
Tyron., _Chron._, ad ann. 448.]
Deux événements, l'un heureux, l'autre malheureux, augmentèrent le
malaise des esprits, en ajoutant au trouble des maux prévus les chances
imprévues d'une révolution de palais. Théodose mourut, le 28 juillet
450, d'une chute de cheval, et trois mois après ce fut le tour de
Placidie, qui continuait à gouverner l'empire d'Occident pour son fils
Valentinien III, alors âgé de trente et un ans[287]. La mort de
Théodose, suivie de l'exécution de Chrysaphius, fut un grand bien pour
l'Orient; mais celle de Placidie, en émancipant Valentinien, attira sur
l'Occident des désastres sans remède. Suivant son habitude de faire
marcher la politique avant les armes, Attila voulut sonder les nouveaux
princes, et il commença par celui d'Orient. Comme il n'avait plus à
demander la tête de Chrysaphius, que se disputait la populace de
Constantinople, il réclama simplement le tribut consenti par Théodose:
mais le nouvel empereur, nommé Marcien, vieux soldat illyrien de la race
énergique des Probus et des Claude, répondit qu'il avait de l'or pour
ses amis et du fer pour ses ennemis[288]. Cette réponse, appuyée par des
levées de troupes et par de bonnes mesures de défense, arrêta court
Attila, qui tourna ses regards du côté de l'Occident.
[Note 287: Voir au sujet de Placidie et de Valentinien III le
morceau publié sous le titre de: _Aëtius et Bonifacius_ (_Revue
des Deux Mondes_, 15 juillet 1851).]
[Note 288: Quiescenti munera largiturum, bellum minanti viros et
arma objecturum. Prisc., _Exc. leg._, p. 39.]
De ce côté, il pouvait employer une arme terrible qu'il tenait en
réserve depuis quinze années, attendant patiemment que l'occasion vînt
de s'en servir, et après le décès de Placidie il crut cette occasion
venue. Il y avait en effet quinze ou seize ans que la propre sœur de
Valentinien III, Honoria, fille de Placidie et petite-fille du grand
Théodose, dans un accès de folie romanesque ou de vengeance contre sa
famille, qui la condamnait au célibat, avait envoyé un anneau de
fiançailles au fils de Moundzoukh, monté récemment sur le trône des
Huns[289]. Attila, comme tous les Orientaux, n'aimait que les femmes
retenues et modestes: il laissa la proposition d'Honoria sans réponse,
mais il garda son anneau. Celle-ci, irritée de ce dédain ou peu
constante dans ses goûts, ourdit avec son intendant Eugénius une
intrigue plus sérieuse dont le scandale la perdit. Sa mère la fit
enfermer d'abord à Constantinople, puis à Ravenne. Les années
s'écoulèrent, et jamais le roi hun, dans ses relations fréquentes avec
l'empire d'Occident, n'avait paru se souvenir qu'il y possédât une
fiancée; jamais il n'avait fait la moindre allusion à des droits sur
Honoria ou sur sa dot, lorsque tout à coup Valentinien reçut de lui un
message par lequel il réclamait l'une et l'autre. Il venait d'apprendre
avec grande surprise, disait-il, que sa fiancée Honoria subissait à
cause de lui des traitements ignominieux, et qu'on la détenait même en
prison. Ne voyant pas que le choix qu'elle avait fait eût rien de
déshonorant pour l'empereur, il exigeait d'abord sa mise en liberté,
puis la restitution de la part qui lui revenait dans l'héritage de son
père[290]. Cette part, suivant lui, c'était la moitié des biens
personnels du dernier auguste Constancius et la moitié de l'empire
d'Occident.
[Note 289: Voir le morceau sur Aëtius et Bonifacius (_Revue des
Deux Mondes_, 15 juillet 1851.)]
[Note 290: Honoriam nihil se indignum admisisse, cum matrimonium
secum contracturam spopondisset... Se enim factam ipsi injuriam
ulturum, nisi etiam imperium obtineat. Prisc., _Exc. leg._, p.
39.]
L'histoire gardant le silence sur les aventures de la princesse Honoria
postérieurement à sa captivité, nous ignorons si on l'avait mariée alors
pour couvrir son déshonneur, ou si on le fit seulement à la réception du
message, afin d'opposer aux prétentions du roi hun une raison
péremptoire: en tout cas, Honoria se trouva mariée, et Valentinien put
répondre que «sa sœur ayant déjà un mari, il ne pouvait être question de
l'épouser[291], attendu que la loi romaine n'admettait pas la polygamie,
comme faisait la loi des Huns; que d'ailleurs sa sœur, fût-elle libre,
n'aurait rien à prétendre dans la succession de l'empire, attendu encore
que, chez les Romains, les femmes ne régnaient pas, et que l'empire ne
constituait point un patrimoine de famille[292].» Attila, qui ne
discutait jamais les raisons par lesquelles on combattait sa volonté,
persista purement et simplement dans sa double réclamation, et, afin de
prouver à tous les yeux la sincérité de ses paroles, il envoya à Ravenne
l'anneau qu'il tenait d'Honoria[293]. On était dans la plus grande
vivacité de ces débats, lorsque tout à coup Attila les rompit, et parut
les avoir totalement oubliés. Loin de montrer vis-à-vis de Valentinien
ni aigreur ni souvenir pénible, il ne le traitait plus qu'avec une
affection tout expansive. «L'empereur, à l'en croire, ne possédait pas
d'ami plus sûr que lui, ni l'empire de serviteur plus dévoué; son bras,
ses armées, toute sa puissance, étaient au service des Romains, et il ne
désirait rien plus qu'une occasion d'en fournir la preuve[294].» Cette
subite chaleur d'amitié de la part d'Attila n'effraya guère moins la
cour de Ravenne que ses derniers éclats de colère; on sentit bien en
effet que cette nouvelle politique révélait un nouveau danger.
[Note 291: Honoriam ipsi nubere non posse, quod jain alii
nupsisset. Prisc., _l. c._]
[Note 292: Neque imperium Honoriæ deberi: virorum enim, non
mulierut Romanum imperium esse. _Id., ibid._]
[Note 293: Secum matrimonium pepigisse; cujus rei ut fidem
faceret, annulum, ab ea ad se missum, per legatos, quibus
tradiderat, exhiberi mandavit. Prisc., _Exc. leg._, p. 40.]
[Note 294: Asserens se reipublicæ ejus amicitias in nullo
violare... cœtera epistolæ usitatis salutationum blandimentis
oppleverat, studens fidem adhibere mendacio. Jorn., _R. Get._,
36.]
Carthage et l'Afrique étaient alors sous la domination d'un homme
comparable au roi des Huns par sa laideur et son génie, Genséric, roi
des Vandales. Ce qu'Attila avait accompli avec tant de promptitude et de
bonheur sur les Barbares de l'Europe non romaine, Genséric le tentait
sur les Barbares cantonnés dans l'empire, il avait entrepris de les
réunir tous en un seul corps soumis à une même discipline politique, à
une même communion religieuse, l'arianisme, et toujours prêt à soutenir,
pour toute chose et en tout lieu, le drapeau barbare contre le drapeau
romain. Pour la réussite de ce projet, il avait marié son fils Huneric à
la fille de Théodoric, roi des Visigoths; mais, ne rencontrant point
dans cette alliance les avantages qu'il en avait espérés, il prit sa
belle-fille en haine: un jour, sur le simple soupçon qu'elle avait voulu
l'empoisonner, il lui fit couper les narines, et la renvoya en Gaule, à
son père, ainsi horriblement défigurée[295]. Réfléchissant alors aux
conséquences d'un pareil outrage, et ne doutant point que, pour se
venger, Théodoric ne formât contre lui quelque ligue avec les Romains,
il rechercha l'alliance d'Attila. De riches présents le firent bien
venir du roi des Huns[296]. Comme deux éperviers qui accommodent leur
vol pour fondre ensemble sur la même proie, ils se concertèrent pour
assaillir l'empire romain à la fois par le nord et par le midi. Genséric
projetait déjà sans doute cette descente en Italie qu'il exécuta quatre
ans plus tard; Attila se chargea des Visigoths et de la Gaule.
[Note 295: Sed postea, ut erat ille et in sua pignora truculentus,
ob suspicionem tantummodo veneni ab ea parati, eam putatis naribus
spolians decore naturali, patri suo ad Gallias remiserat. _Id.,
ub. sup._]
[Note 296: Hujus (Attilæ) mentem ad vastationem orbis paratam
comperiens Gizerichus, rex Vandalorum... multis muneribus ad
Vesegotharum bella præcipitat, Jorn., _R. Get._, 36.]
D'autres raisons engageaient encore le roi hun à porter la guerre au
midi du Rhin. Le chef d'une des principales tribus frankes établies sur
la rive droite de ce fleuve, dans la contrée arrosée par le Necker,
était mort en 446 ou 447, laissant deux fils qui se disputèrent son
héritage, et divisèrent entre eux la nation. L'aîné ayant demandé
l'assistance d'Attila, le second se mit sous la protection des Romains.
Aëtius l'adopta comme son fils[297], suivant une pratique militaire
alors en usage, et qui nous montre déjà au Ve siècle les premières
lueurs de la chevalerie naissante; puis il l'envoya, comblé de cadeaux,
à Rome, vers l'empereur, pour y conclure un traité d'alliance. C'est là
que Priscus le vit. «Aucun duvet, dit-il, n'ombrageait encore ses joues;
mais sa chevelure blonde flottait en masses épaisses sur ses
épaules[298].» Aëtius, on peut le croire, parvint sans peine à installer
son protégé sur le trône des Franks du Necker; mais le frère banni ne
cessa point d'aiguillonner l'ambition d'Attila, au succès de laquelle il
attachait lui-même son triomphe. Ainsi tout concourait à pousser le roi
des Huns vers la Gaule, et les exhortations de Genséric, et les
instances du prince chevelu qui devait lui livrer le passage du Rhin, et
jusqu'à celles du médecin Eudoxe, cet odieux chef de bagaudes, qui lui
promettait d'autres fureurs pour servir d'auxiliaires aux siennes. Sous
l'empire de ces nouvelles préoccupations, il oublia pour la seconde fois
sa fiancée, et prit vis-à-vis de l'empereur Valentinien ce langage doux
et humble dont celui-ci craignait de savoir la cause.
[Note 297: Seniori Attilas studebat, juniorem Aëtius tuebatur...
Hunc etiam Aëtius in filium adoptaverat. Prisc., _Exc. leg._, p.
40.]
[Note 298: Quem Romæ vidimus legationem obeuntem, nondum lanugine
efflorescere incipiente, flava coma et capillis propter densitatem
et magnitudinem super humeros effusis.... _Id., ibid._]
Il ne tarda pas à la connaître. Attila l'informa, par un nouveau
message; qu'il avait avec les Visigoths une querelle dont il l'invitait
à ne se point mêler[299]. «Les Visigoths, disait-il, étaient des sujets
échappés à la domination des Huns, mais sur lesquels ceux-ci n'avaient
point abandonné leurs droits. D'ailleurs n'étaient-ils pas aussi pour
l'empire des ennemis dangereux? Après avoir rempli l'Orient et
l'Occident de leurs pillages, observaient-ils fidèlement leurs
obligations dans les cantonnements qu'ils tenaient de la munificence des
Romains? Loin de là, ils vivaient à leur égard dans un état de guerre
perpétuelle: Attila se chargeait de les châtier au nom des Romains comme
au sien.» Valentinien eut beau lui faire observer qu'il n'était point en
guerre avec les Visigoths, et que, s'il l'y était, il ne chargerait
personne de sa vengeance; que les Visigoths vivant en Gaule sous l'abri
de l'hospitalité romaine, vouloir les attaquer, c'était attaquer
l'empire romain, et qu'enfin Attila n'arriverait point jusqu'à eux sans
bouleverser de fond en comble les États d'un prince dont il se disait le
serviteur: le roi hun n'en fit pas moins à sa guise, et déclara qu'il
allait partir. Mais, en même temps qu'il tâchait d'endormir Valentinien
par des flatteries, il mandait à Théodoric de ne se point inquiéter,
qu'il n'entrait en Gaule que pour briser le joug des Romains et partager
le pays avec lui[300]. Ces feintes assurances d'amitié parvinrent au roi
goth en même temps qu'une lettre de la chancellerie impériale ainsi
conçue: «Il est digne de votre prudence, ô le plus courageux des
Barbares, de conspirer contre le tyran de l'univers, qui veut forcer le
monde entier à plier sous lui, qui ne s'inquiète pas des motifs d'une
guerre, mais regarde comme légitime tout ce qui lui plaît. C'est à la
longueur de son bras qu'il mesure ses entreprises; c'est par la licence
qu'il assouvit son orgueil[301]. Sans respect du droit ni de l'équité,
il se conduit en ennemi de tout ce qui existe... Forts par les armes,
écoutez vos propres ressentiments; unissons en commun nos mains; venez
au secours d'une république dont vous possédez un des membres[302].» On
dit qu'à la lecture de ces dépêches contradictoires, Théodoric, vivement
troublé, s'écria: «Romains, vos vœux sont donc accomplis; vous avez donc
fait d'Attila, pour nous aussi, un ennemi![303]» Il donna aux messagers
de Valentinien de vagues paroles d'assistance; mais il se promit bien de
laisser les Romains vider seuls cette querelle, et d'attendre dans son
cantonnement qu'il plût aux Huns de l'y venir attaquer. Cependant Attila
disposait en toute hâte ses troupes pour leur entrée en campagne. Il ne
parlait toujours que des Visigoths, et les apparences semblaient
démontrer qu'une invasion de la Gaule était son véritable but; mais
telles étaient l'idée qu'on se faisait de son astuce et la défiance
qu'on avait de ses paroles, qu'Aëtius, incertain lui-même si cette
démonstration ne cachait pas un piége, n'osa pas quitter l'Italie.
[Note 299: Asserens se reipublicæ ejus amicitias in nullo violare,
sed contra Theodericum Vesegotharum regem sibi esse certamen, unde
eum excipi bilenter optaret. Jorn., _R. Get._, 36.]
[Note 300: Pari etiam modo ad regem Vesegotharum Theodericum
erigit scriptum, hortans ut a Romanorum societate discederet,
recoleretque prælia, quæ paulo aute contra eum fuerant concitata
sub nimia feritate. Jorn., _R. Get._, 36.]
[Note 301: Ambitum suum brachio metitur, superbiam licentia
satiat. _Id., l. c._]
[Note 302: Armorum potentes, favete propriis doloribus et communes
jungite manus: auxiliamini etiam reipublicæ cujus membrum tenetis.
Jorn., _R. Get._, 36.]
[Note 303: Habetis. Romani, desiderium vestrum; fecistis Attilam
et nobis hostem. _Id., R. Get., ibid._]
L'histoire nous a laissé le funèbre dénombrement de cette armée dont les
masses encombraient non-seulement les abords du Danube, mais les
campagnes environnantes. Jamais, depuis Xercès, l'Europe n'avait vu un
tel rassemblement de nations connues ou inconnues; on n'y comptait pas
moins de cinq cent mille guerriers[304]. L'Asie y figurait par ses plus
hideux et plus féroces représentants: le Hun noir et l'Acatzire, munis
de leurs longs carquois; l'Alain, avec son énorme lance et sa cuirasse
en lames de corne, le Neure, le Bellonote; le Gélon, peint et tatoué,
qui avait pour arme une faux, et pour parure une casaque de peau
humaine. Des plaines sarmatiques étaient venues sur leurs chariots les
tribus basternes, moitié slaves, moitié asiatiques, semblables aux
Germains par l'armement, aux Scythes par les mœurs, et polygames comme
les Huns. La Germanie avait fourni ses nations les plus reculées vers
l'ouest et le nord: le Ruge des bords de l'Oder et de la Vistule, le
Scyre et le Turcilinge, voisins du Niémen et de la Düna, noms alors
obscurs, mais qui devaient bientôt cesser de l'être; ils marchaient
armés du bouclier rond et de la courte épée des Scandinaves. On voyait
aussi l'Hérule, rapide à la course, invincible au combat, mais cruel et
la terreur des autres Germains, qui finirent par l'exterminer. Ni
l'Ostrogoth ni le Gépide ne manquaient à l'appel; ils étaient là avec
leur infanterie pesante, si redoutée des Romains. Le roi Ardaric
commandait les Gépides; trois frères du sang des Amales, Valamir,
Théodemir et Vidémir, se montraient en tête des Ostrogoths. Quoique la
royauté fût par élection dans les mains de Valamir l'aîné, il avait
voulu la partager avec ses frères, qu'il aimait tendrement. Les chefs de
cette fourmilière de tribus, tremblants devant Attila, se tenaient à
distance, comme ses appariteurs ou ses gardes, le regard fixé sur lui,
attentifs au moindre signe de sa tête, au moindre clignement de ses
yeux: ils accouraient alors prendre ses ordres, qu'ils exécutaient sans
hésitation et sans murmure[305]. Il en était deux qu'Attila distinguait
particulièrement au milieu de cette tourbe, et qu'il appelait à tous ses
conseils: c'étaient les deux rois des Gépides et des Ostrogoths. Valamir
apportait dans ses avis une franchise, une discrétion et une douceur de
langage qui plaisaient au roi des Huns; Ardaric, une rare prudence et
une fidélité à toute épreuve[306]. Telle était cette armée, qui semblait
avoir épuisé le monde barbare, et qui cependant n'était pas encore
complète. Le déplacement de tant de peuples fit comme une révolution
dans la grande plaine du nord de l'Europe; la race slave descendit vers
la mer Noire pour y reprendre les campagnes abandonnées par les
Ostrogoths, et qu'elle avait jadis possédées; l'arrière-ban des Huns
noirs et l'avant-garde des Huns blancs, Avares, Bulgares, Hunugares,
Turks, firent un pas de plus vers l'Europe. Les dévastateurs de tout
rang, les futurs maîtres de l'Italie, les remplaçants des césars
d'Occident, se trouvaient là pêle-mêle, chefs et peuples, amis et
ennemis. Oreste put y rencontrer Odoacre, simple soldat turcilinge, et
le père du grand Théodoric, l'Ostrogoth Théodemir, était un des
capitaines d'Attila: toutes les ruines du monde civilisé, toutes les
grandeurs prédestinées du monde barbare semblaient faire cortége au
génie de la destruction.
[Note 304: Quelques auteurs disent même sept cent mille.
........ Subito cum rupta tumultu
Barbaries, totas in te transfuderat arctos,
Gallia. Pugnacem Rugum comitante Gelono,
Gepida trux sequitur, Scyrum Burgundio cogit:
Chunns, Bellonotus, Nearus, Basterna, Toringus,
Bructerus, ulvosa quem vel Nicer abluit unda,
Prorumpit Francus.....
Sidon. Apoll., _Paneg. Avit._, v. 319.
D'autres auteurs nomment divers autres peuples; Procope dit qu'il
traînait après lui les Massagètes et les autres Scythes.--Cf.
Jorn., _R. Get., ub. sup.--Hist. Miscel._, l. XV.--Proc., _Bell.
vand._,. I. 4.]
[Note 305: Reliqua autem, si dici fas est, turba regum,
diversarumque nationum ductores, ac si satellites, nutibus Attilæ
attendebant, et ubi oculo annuisset, absque aliqua murmuratione
eum timore et tremore unusquisque adstabat, aut certe quod jussus
fuerat, exsequebatur. Jorn., _R. Get._, 38.]
[Note 306: Erat et Gepidarum agmine innumerabili rex ille
famosissimus Ardaricus, qui, ob nimiam suam fidelitatem erga
Attilam, ejus consiliis intererat. Nam perpendens Attila
sagacitatem suam, eum et Walamirem Ostrogotharum regem super
cœteros regulos diligebat. Erat namque Walamir secreti tenax,
blandus alloquio, doli ignarus: Ardarich fide et consilio...
clarus. _Id., ibid._]
Pour arriver sur les bords du Rhin, comme il le fit, dans les premiers
jours de mars, Attila dut se mettre en marche dès le mois de janvier. Il
divisa son armée en deux corps, dont l'un suivit, sur la rive droite du
Danube, la route militaire qui desservait les forts et châteaux romains,
et les rasa tous à son passage, tandis que l'autre, remontant la rive
gauche, s'incorporait, chemin faisant, ce qu'il restait de Quades et de
Marcomans dans les Carpathes occidentales, et de Suèves dans la montagne
Noire. Réunies près des sources du Danube, les deux colonnes
s'arrêtèrent à proximité de vastes forêts qui pouvaient leur fournir
tous les matériaux nécessaires à leur transport en Gaule. Les Franks des
bords du Necker, à l'approche d'Attila, chassèrent probablement ou
tuèrent le jeune roi qu'ils tenaient des Romains, pour prendre l'autre
prince chevelu qui leur arrivait avec un patronage si respectable; mais
ce ne fut pas tout, ils se rangèrent avec lui sous les étendards des
Huns[307]. Les tribus de la Thuringe en firent autant; les Burgondes
trans-rhénans eux-mêmes, oubliant leurs anciens griefs contre le roi
Oktar, devinrent soldats d'Attila. Tout en se recrutant ainsi de
nouveaux auxiliaires, l'armée hunnique faisait ses préparatifs pour
franchir le Rhin. La vieille forêt hercynienne, qui avait vu César et
Julien, devint le chantier d'Attila; ses chênes séculaires et ses aunes,
tombés par milliers sous la hache, fabriqués en barques grossières,
allèrent relier les deux rives du fleuve par des ponts mobiles[308].
Tout indique qu'Attila fit jeter plusieurs de ces ponts et opérer le
passage sur plusieurs points en même temps, soit afin d'éviter
l'encombrement, soit pour que le pays pût nourrir les hommes et les
chevaux, une fois passés. La division la plus orientale traversa le Rhin
près d'_Augusta_, Augts, métropole des Rauraques, et prit ensuite la
route d'étape des légions entre le fleuve et le pied des montagnes des
Vosges. Attila, autant qu'on peut l'induire des circonstances de sa
marche, choisit, un peu au-dessous du confluent de la Moselle, le lieu
de passage ordinaire des armées romaines; puis, suivant avec ses troupes
la chaussée qui conduisait du port de débarquement à Trèves, il
s'installa dans l'ancienne métropole des Gaules, au milieu des horreurs
d'un sac[309].
[Note 307:
Bructerus ulvosa quem vix Nicer abluit unda
Prorumpit Francus...
Sidon. Apoll. _Paneg. Avit._, v. 324.]
[Note 308:
.....Cecidit cito secta bipenai
Hercynia in lintres, et Rhenum lexuit alno.
Sidon. Apoll., _Paneg. Avit._, v. 325.]
[Note 309: Tillemont., _Hist. des Empereurs_, t. VI, p. 150.]
Malgré le caractère très-significatif de ce début, Attila, fidèle au
plan qu'il s'était tracé, fit proclamer dans toute la Gaule qu'il venait
en ami des Romains, et seulement pour châtier les Visigoths, ses sujets
fugitifs et les ennemis de Rome[310]; que les Gaulois eussent donc à
bien recevoir leur libérateur et un des généraux de leur empire. Ses
paroles, toutes de bienveillance, concordaient avec ses proclamations.
C'était un spectacle à la fois risible et effrayant que ce Calmouk,
général romain, recevant les curiales des cités, assis sur son escabeau,
et les haranguant en mauvais latin pour leur persuader de lui ouvrir
leurs portes. Quelques villes le firent[311]; d'autres essayèrent de
résister: toutes furent traitées de la même façon. Incapables de
soutenir un choc pareil, les faibles garnisons romaines se réfugiaient
dans les places ceintes de bonnes murailles, ou faisaient retraite de
proche en proche jusqu'à la Loire, qui devint le lieu général de
ralliement. De tous les Barbares fédérés, les Burgondes seuls osèrent
livrer bataille. Quand la division orientale des Huns traversa la
frontière de l'Helvétie pour gagner la route de Strasbourg, ils
l'attaquèrent sous la conduite de Gondicaire, leur roi; mais ils furent
battus et mis en déroute[312]; les autres fédérés, ne voyant arriver ni
chef ni instructions, suivirent le mouvement rétrograde des garnisons
romaines. Les Franks-Ripuaires partirent les premiers. Les
Franks-Saliens furent plus lents à se décider, mais enfin ils partirent
aussi devant ces masses, contre lesquelles toute résistance isolée était
impossible. Leur retraite, gênée par les escarmouches des Huns, présenta
tout le désordre d'une fuite. Le jeune Childéric, fils du roi Mérowig ou
Mérovée, qui gouvernait alors cette nation, fut enlevé avec sa mère par
un gros de cavaliers qui les emmenaient déjà en captivité, lorsqu'un
noble frank, nommé Viomade, les délivra au péril de sa vie[313]. Il se
mêlait dans cette guerre, où tous les Barbares purs s'étaient rangés du
côté d'Attila, et les demi-Barbares du côté de l'empire romain, quelque
chose de l'acharnement des guerres sociales. Les Thuringiens, qui
vinrent sur le territoire des Franks-Saliens après le départ du roi et
de l'armée, exercèrent contre les femmes, les enfants, les vieillards
qui restaient, des cruautés inouïes[314], dont le seul récit exaltait
encore au bout de quatre-vingts ans le ressentiment des fils de Clovis.
[Note 310: Bellum Gothis tantum se inferre, tanquam custos romanæ
amicitiæ, denuntiabat. Prosp. Aquit., _Chron._ ad ann. 450.]
[Note 311: Sur. _Vit. SS. 29 Jul._, p. 348.]
[Note 312: Gondicarium Burgundionum regem sibi occurrentem
protriverat. Paul. Diac., _Episc. Mettens._--Ap. D. Bouq. _Rer.
Gallic. et Franc. Script._, p. 649.]
[Note 313: Fredeg., Epitom. Hist. Franc., c. 11.--Vales. _R.
franc._, t. IV, p. 458.]
[Note 314: Recolite Thoringes quondam super parentes nostros
violenter advenisse... Greg. Tur., _Hist. Fr._, III, 7.]
Ce fut comme une nuée d'insectes dévorants qui s'appesantit sur les deux
Germanies et la seconde Belgique. Tout fut pillé, ruiné, affamé. La
division orientale, après avoir battu les Burgondes de Gondicaire, avait
détruit de fond en comble les villes d'Augst, de Vindonissa et
d'Argentuaria, des débris desquelles naquirent plus tard Bâle, Windisch
et Colmar; ses éclaireurs poussèrent même jusqu'à Besançon. Strasbourg,
Spire, Worms, Mayence, tombèrent l'une après l'autre aux mains des
Huns[315]. A l'aile droite d'Attila, Tongres et Arras eurent le même
sort[316]. Un moment le front de l'armée hunnique occupa la Gaule dans
toute sa largeur depuis le Jura jusqu'à l'Océan. Quoique Attila vît à
regret la prolongation de ces pillages, qui disséminaient ses troupes et
lui enlevaient un temps précieux pour l'exécution de son plan de
campagne, il les tolérait par nécessité, afin de faire vivre son armée,
ou par calcul, afin de l'animer. Lui-même, à son départ de Trèves, vint
assiéger Metz, ne voulant pas laisser derrière lui une place si forte,
qui dominait les principales routes des Gaules, celles qui mettaient le
nord en communication avec le midi, et Trèves et Strasbourg avec la
ville métropolitaine d'Arles, résidence actuelle des préfets du
prétoire. Cependant, dépourvu de machines suffisantes et inexpert
d'ailleurs à de telles opérations, il leva le siége tout découragé,
après avoir battu longtemps du bélier les murailles de la ville[317]. Il
se trouvait déjà à vingt et un milles plus loin, occupé à détruire le
château de Scarpone, lorsqu'il fut informé qu'un pan des murs de Metz
s'était écroulé subitement. Sauter à cheval, franchir cette distance et
accourir sur la brèche, ce fut pour les Huns l'affaire de quelques
heures[318]. Ils arrivèrent en pleine nuit, la veille de Pâques, qui
tombait cette année-là au 8 avril. L'évêque s'était retiré dans l'église
avec son clergé; il fut épargné et emmené captif, mais ses prêtres
furent tous égorgés au pied de l'autel. Les habitants périrent soit par
l'épée, soit dans les flammes de leurs maisons, qui furent réduites en
cendre; on rapporte qu'il ne resta debout qu'un oratoire consacré à
saint Étienne, premier martyr et diacre[319]. De Metz, Attila se dirigea
sur Reims.
[Note 315: Buch. _Hist. Belg._, p. 512.--Bolland., 6 feb., p.
792.--Monach. s. Marian. _Chron._, p. 62.--Sur. 8 jun. p. 135,
etc.]
[Note 316: Greg. Tur., _Hist. Franc._, II, p. 5.--Paul. Diac.,
_Episc. Mettens._ ap. D. Bouquet; _Script. R. Gall et Fr._, t. I,
p. 649.]
[Note 317: Paul. Diac. _De Episc. Met._; apud D. Bouquet, _Rer.
Gall. et Franc. script._, t. I, p. 649, 650.]
[Note 318: Audientes Hunni qui duodecimo exinde milliario situm
castrum quod Scarponna dicitur obsidebant, Mettensis urbis mœnia
corruisse, iteratò ad eam festina celeritate regressi sunt. Paul.
Diac. _De Episc. Mett., ub. sup._, p. 650.]
[Note 319: Incendiis et rapinis universa vastantes plures e
civibus... interemerunt, reliquos vero simul cum sancto Auctore
episcopo captivos abducunt. Paul. Diac. ap. D. Bouq., t. I, p.
650.--In ipsa Paschæ vigilia, urbe flammis data, populo in ore
gladii trucidato, sacerdotibus Domini ante sacro-sancta altaria
interemptis, templis omnibus, excepto sancti Stephani oratorio,
concrematis... _Id., ibid._]
La grande et illustre capitale des Rèmes ne lui coûta pas tant de peine
à enlever: elle était presque déserte, ses habitants s'étant retirés
dans les bois[320]; mais l'évêque, nommé Nicasius, restait avec une
poignée d'hommes courageux et fidèles pour attendre ce qu'il plairait à
Dieu. Quand il vit, après la rupture des portes, les Barbares se
précipiter dans la ville, il s'avança vers eux sur le seuil de son
église, entouré de prêtres, de diacres, et suivi d'une troupe de peuple
qui cherchait protection près de lui. Revêtu des ornements épiscopaux,
l'évêque chantait d'une voix forte ce verset d'un psaume de David: «Mon
âme a été comme attachée à la terre; Seigneur, vivifie-moi selon ta
parole.» Un violent coup d'épée trancha dans son gosier la sainte
psalmodie, et sa tête roula à terre près de son cadavre[321].
[Note 320: Diu civitate manente solitaria.--Civium pars maxima qui
ad montes et sylvas fugerant... _Vit. S. Nicas._ Frodoard., _in
Martyr, ap. Rem._, p. 113.]
[Note 321: Trux miles confestim stricto muerone jussus irruit; nec
tamen insequenti gladio cervicem cæsi, verbum pietatis ab ore
defecit, sed capite in terram cadente, sententiam, ut traditur,
immortalitatis prosecutus est dicens: _Vivifica me secundum verbum
tuum. Vit. S. Nicas_, ap. Frodoard _in Martyr. Rem._, p. 113.]
Nicasius avait une sœur d'une grande beauté, nommée Eutropie, qui,
craignant d'être en butte aux brutalités de ces Barbares, frappa le
meurtrier au visage, et se fit percer de coups à côté de son frère[322].
Ce ne fut que le prélude des massacres; mais la basilique, sur le seuil
de laquelle ils se passaient ayant retenti d'un bruit soudain et
inconnu, les Huns effrayés s'enfuirent, laissant là leur butin, et
quittèrent bientôt la ville[323]. Le lendemain, les habitants reprirent
possession de leurs maisons désolées, et recueillirent les restes de
ceux qu'ils considéraient comme des martyrs; ils élevèrent un monument à
leur pasteur, que l'Église honore encore aujourd'hui sous le nom de
saint Nicaise.
[Note 322: Super fratris interfectorem, ausu plus quam fœmineo;
insiliens, oculos ipsimet digitis proditur eruisse: ac mox a
circumstantibus ferro jugulata. _Ibid._]
[Note 323: Barbaros... subitus horror invasit, horrendo reboante
basilica sonitu, quasi cœlestis exercitus patatræ cædis vindex
adesset. _Vit. S. Nicas_. Frodoard. _l. laud._]
Ce sont les légendes qui nous donnent ces indications, et nous
apprennent également la ruine de Laon et celle de la ville des
Veromandues, Augusta, aujourd'hui Saint-Quentin[324]. Ces actes, comme
de raison, nous entretiennent plus longuement des malheurs des évêques
et de leur clergé que de ceux des habitants laïques des villes
saccagées, préférence qui ne tient pas seulement à la nature des
documents dont nous parlons, mais qui a sa cause profonde dans les faits
mêmes de l'histoire. Au milieu de la désorganisation politique produite
par tant de calamités, les magistrats civils et militaires faisaient
souvent défaut: les curiales désertaient pour ne point subir les avanies
du fisc ou les réquisitions de l'ennemi; mais l'évêque demeurait,
enchaîné à son troupeau par un lien spirituel. C'était donc lui que les
Barbares trouvaient toujours en face d'eux, comme le seul fonctionnaire
qui représentât la hiérarchie romaine; c'était lui seulement que les
citoyens pouvaient invoquer comme leur conseil et leur guide. Des lois
nées des besoins du temps conféraient à l'évêque des attributions
civiles qui en firent peu à peu un véritable magistrat et le premier de
la cité; mais la force des choses lui en conférait bien d'autres: elle
faisait de lui, suivant les cas, un duumvir, un préfet, un intendant des
finances, un général d'armée. Cet état de choses, mal compris par les
siècles suivants, donna lieu à cette multitude de martyrs que
mentionnent les légendaires dans les guerres barbares du Ve siècle, tout
évêque mis à mort étant naturellement à leurs yeux mis à mort pour sa
foi. En ce qui concerne la guerre des Huns, nous admettrons comme
certain que les profanations s'y mêlèrent souvent aux massacres, et la
dérision du nom de Dieu au mépris de l'humanité: nous pouvons supposer
même que certains peuples germains vassaux des Huns, tels que les Ruges,
les Scyres, les Turcilinges, qui arrivaient avec les passions féroces de
l'odinisme, déployaient dans l'occasion contre les prêtres chrétiens une
haine fanatique; mais Attila n'avait point des instincts persécuteurs,
et sa guerre à la société romaine ne fut pas marquée au coin d'une
guerre au christianisme. Tchinghiz-Khan et Timour en agissaient ainsi,
et le premier recommandait expressément à ses enfants de ne se point
mêler de la croyance religieuse des peuples vaincus. On aperçoit déjà
cette politique des conquérants mongols dans la conduite d'Attila.
[Note 324: Boll., 6 feb., p. 797.--Cf. Th. Ruinart. _Vandal.
persec. hist._, p. 408.--Sur., 8 jul., p. 135.]
Cependant la Gaule entière, mais surtout les provinces belgiques,
étaient dans l'épouvante. Tout fuyait ou se disposait à fuir devant
cette tempête de nations que précédait l'incendie et que suivait la
famine. Chacun se hâtait de mettre ses provisions, son or, ses meubles à
l'abri; les habitants des petites villes couraient se renfermer dans les
grandes sans y trouver plus de sécurité; les habitants de la plaine
émigraient vers la montagne; les bois se peuplaient de paysans qui s'y
disputaient les tanières des bêtes fauves; les riverains de la mer et
des fleuves, mettant à l'eau leurs navires, se tenaient prêts à
transporter leurs familles et leurs biens sur le point qui leur
paraîtrait le moins menacé. C'est ce que firent les citoyens de la
petite ville de Lutèce. Lutèce ou _Parisii_, Paris, suivant l'usage qui
avait alors prévalu de donner aux villes le nom de la peuplade dont
elles étaient le chef-lieu, bourg obscur du temps de Jules César, était
devenue une cité assez importante depuis Constance Chlore. Cet empereur
et ses successeurs, trouvant le séjour de Trèves trop exposé aux coups
de main des Barbares, avaient cherché plus au midi un lieu de repos pour
eux, et d'exercice pour leurs troupes pendant la saison d'hiver; ils
l'avaient fixé tantôt à Reims, tantôt à Sens, et tantôt à Paris[325].
[Note 325: On peut consulter là-dessus mon _Histoire de la Gaule
sous l'administration romaine_, t. III, c. 6.]
Un camp fortifié, des arsenaux, un palais, un amphithéâtre, des temples,
en un mot tout ce qui constituait un grand établissement militaire et
une résidence impériale avait été construit successivement par ces
empereurs sur la rive gauche de la Seine, et hors de la cité, qui était
renfermée tout entière dans une île du fleuve. Julien avait pris ce lieu
en affection, et y passa plusieurs hivers. C'est là qu'une émeute de
soldats l'éleva en 360 du rang de césar à celui d'auguste[326], et qu'en
383 une autre émeute en renversa Gratien. Cependant l'importance
commerciale de la petite ville avait marché de pair avec son importance
politique: elle était devenue l'entrepôt de tout le commerce entre la
haute et la basse Seine. En d'autres circonstances, sa population de
mariniers, célèbre dès le temps de Tibère, aurait songé à faire
respecter son île, que protégeaient doublement les bras profonds du
fleuve et une haute muraille flanquée de tours; mais la terreur panique
qui précédait Attila énervait les plus braves, et ne montrait aux
peuples qu'un seul moyen de salut, la fuite. Les Parisiens avaient donc
tenu conseil et résolu de ne point attendre l'ennemi. Déjà se faisaient
les apprêts d'une émigration générale: toutes les barques étaient à
flot. On ne voyait que meubles entassés sur les places, que maisons
désertes et nues, que troupes d'enfants et de femmes qui allaient dire à
leurs foyers un dernier adieu trempé de larmes[327]. Une femme entreprit
de les arrêter. Le caractère de cette femme extraordinaire, le genre
d'autorité qu'elle exerçait autour d'elle, enfin la juste vénération
dont la ville de Paris entoure sa mémoire depuis quatorze siècles,
exigent que nous exposions d'abord ici ce qu'elle était, et comment
s'étaient écoulés les premiers temps de sa vie.
[Note 326: _Histoire de la Gaule sous l'administration romaine_,
t. III, c. 6 et 9.]
[Note 327: Terrore perculsi Parisiorum cives bona ac stipendia
facultatum suarum in alias tutiores civitates deferre
nitebantur... _Vit. S. Genovef._, no 10.--Cum conjugibus ac
liberis fortunisque suis... 2a _Vit. S. Genovef._.. Bolland. 3
januar.]
Elle se nommait Genovefa, mot que nous avons altéré en celui de
Geneviève, et, malgré la physionomie toute germanique de son nom, elle
était Gallo-Romaine. Son père Severus et sa mère Gerontia habitaient, au
moment de sa naissance, le bourg de Nemetodurum, aujourd'hui Nanterre, à
trois lieues de Paris; ils y vivaient sans travailler de leurs mains, et
même dans une condition d'aisance assez grande. L'enfance de Geneviève
ne se passa point, quoi qu'en dise la tradition populaire, à garder les
moutons: douce, maladive, cherchant avant tout le repos, la fille de
Severus n'avait pas de plus grand plaisir que de s'enfermer dans une
chambre de la maison de sa mère pour y prier et y rêver, et, dès qu'elle
le pouvait, elle s'échappait pour aller à l'église. Son humeur taciturne
et solitaire l'isolait des autres enfants, aux jeux desquels on ne la
voyait jamais se mêler[328]. A sept ans, elle se dit qu'elle prendrait
le voile des vierges chrétiennes sitôt que l'âge en serait venu, et
nonobstant les représentations de ses parents, à qui ce parti
déplaisait, ce fut dès lors chose inébranlable dans son esprit. Il
arriva que vers ce temps, c'est-à-dire en 429, Nanterre fut honoré par
la visite de deux personnages illustres, Germain, évêque d'Auxerre, et
Loup, évêque de Troyes, que le clergé des Gaules envoyait dans l'île de
Bretagne comme ses plus éminents docteurs, afin d'y combattre l'hérésie
de Pélage, dont la population bretonne et les prêtres mêmes s'étaient
laissé infecter. Les deux missionnaires, sur l'invitation des habitants
du village, avaient promis d'y prendre gîte pour une nuit. Nanterre
était donc dans la joie, et au jour marqué, hommes, femmes, enfants,
revêtus de leurs habits de fête, allèrent attendre leurs hôtes sur la
route pour les recevoir et les accompagner à l'église[329]. Au milieu de
la foule qui le pressait et l'admirait, Germain remarqua une jeune fille
parée des grâces modestes de l'enfance, et dont l'œil vif et brillant
semblait jeter une flamme surnaturelle; il lui fit signe d'approcher, la
souleva dans ses bras, et, lui déposant un baiser paternel sur le front,
il lui demanda qui elle était[330]. Aux réponses brèves et précises de
Geneviève (car c'était elle), à la fermeté de son regard, le vieillard
resta pensif; puis, s'adressant aux parents: «Ne la contrariez pas, leur
dit-il, car ou je me trompe bien, ou cette enfant sera grande devant
Dieu[331].» Le lendemain matin, il voulut lui imposer les mains. A
partir de ce moment, la vocation de Geneviève fut plus opiniâtre que
jamais, son caractère plus réfléchi, ses habitudes plus retirées; elle
ne quittait l'église que pour les pauvres; à un âge où l'on connaît à
peine les occupations sérieuses, sa vie se partageait entre la prière et
le soin des malades. L'opposition de ses parents ne fit que s'en
accroître, et sa mère un jour s'emporta contre elle jusqu'à lui donner
un soufflet[332]; mais ni mauvais traitements ni menaces ne firent
dévier d'un pas cette résolution inflexible. Quand elle eut atteint
l'âge de quinze ans, elle se présenta devant l'évêque de Chartres,
Julianus, qui lui attacha sur le front le voile des vierges, et, ses
parents étant morts peu de temps après, elle se réfugia près de sa
marraine, qui habitait Paris.
[Note 328: _Vita S. Genovef._ apud Bolland., 3 januar.]
[Note 329: _Vit. S. Genovef._ apud Bolland. 3 januar.]
[Note 330: Nescio quid in ea cœleste conspicatus... cujus caput
deosculans... _Vit. S. Genovef._, 3 et 4.]
[Note 331: Erit hæc magna coram Domino... _ibid._]
[Note 332: Mater ejus palma maxillam ejus iracunda percussit.
_Vit. S. Genovef._, 5.]
Ce fut alors que Geneviève donna carrière à sa passion de retraite et
d'austérités. On rapporte qu'elle avait fait disposer dans la ruelle de
son lit une couche de terre glaise sur laquelle elle s'étendait la
nuit[333]; sa seule nourriture fut longtemps du pain d'orge et de l'eau,
et il fallut un ordre de son évêque pour qu'elle y joignît du poisson et
du lait[334]; elle tombait fréquemment dans des extases mêlées de
visions. Trois jours durant, on la crut morte, et on allait l'ensevelir
lorsqu'elle rouvrit les yeux et raconta avec des circonstances
merveilleuses «comment elle avait été ravie en esprit dans le repos des
justes[335].» Les miracles suivirent les extases, et bientôt on ne parla
plus que de la vierge de Nanterre et des prodiges que Dieu opérait par
ses mains: paralytiques guéris, aveugles rendus à la lumière, démons mis
en fuite; elle connaissait l'avenir, lisait dans les plus secrètes
pensées des hommes, et commandait aux éléments; l'orage, assurait-on,
grondait ou se taisait à sa voix[336]. Sa réputation de sainte fut dès
lors bien établie. Cet état de sainteté, manifesté au dehors par le don
de prophétie uni au don des miracles, valait à celui qui le possédait
une renommée dont le bruit parcourait bientôt toute la chrétienté. Son
nom circulait de bouche en bouche; on colportait le récit de ses actions
et de ses discours, de province à province, d'Occident en Orient, des
églises romaines aux églises barbares, et ses biographies, écrites avec
enthousiasme, étaient lues partout avec avidité. C'est ce qui arrivait à
Geneviève. La simple fille dont l'ardente charité s'exerçait dans une
petite île de la Seine, ne se doutait guère qu'elle était un sujet
inépuisable de curiosité jusqu'au fond de la Syrie. Le stylite Siméon,
qui passa quarante ans sur une colonne auprès d'Antioche, ne manquait
jamais de demander aux visiteurs qui lui venaient d'Occident ce que
faisait la prophétesse des Gaules, Genovefa[337]. Mais le mot si vrai de
l'Évangile s'accomplissait sur cette prophétesse, à laquelle on croyait
au dehors, et qui ne trouvait dans son pays qu'incrédulité et
persécution. Beaucoup niaient sa sainteté, et des calomnies habilement
répandues firent de Geneviève un objet d'aversion aux yeux du vulgaire.
Saint Germain, qui vint la visiter lors de son second voyage chez les
Bretons, en 447, eut à combattre ces préventions malveillantes, qui
finirent par se dissiper. D'Auxerre à Paris, il communiquait avec elle
en lui envoyant les _eulogies_, c'est-à-dire quelques fragments du pain
qu'il avait béni: naïve correspondance entre ce grand évêque, devant
lequel les impératrices s'inclinaient[338], et l'orpheline dont il avait
fait sa fille spirituelle.
[Note 333: Ostendit... in secreto cubiculi ejus terram madidam de
suis lacrymis irrigatam... _Vit. S. Genovef._, 5.]
[Note 334: Panis hordeacei tantum et fabæ capiens pulmentum,
piscem et lac rara ac modica perceptione gustavit. _Id., ibid._]
[Note 335: Profitebatur se in spiritu ab angelo in requiem
justorum... _Vit. S. Genovef._ 7.]
[Note 336: Cœcam et paralyticam sanat... dæmones
fugat...--Pluribus in hoc sæculo viventibus secretas couscientias
liquido declarabat...--Imbrem, tempestatem precibus pellit...
_Vit. S. Genovef._, cum annot. Boll., 3 januar.]
[Note 337: Hic per negotiatores ad loca ista, mercandi gratia
sæpius venientes, sanctæ Genovefæ salutationes cum plurima
veneratione mittebat... 2(a) _Vit. S. Genovef._, 22.]
[Note 338: Lors d'une visite faite à la cour de Ravenne par saint
Germain, Placidie voulut le recevoir debout.]
Depuis que l'on parlait de l'arrivée prochaine d'Attila, surtout depuis
que les ravages de la guerre avaient commencé, Geneviève semblait avoir
mis de côté toute autre pensée. Profondément convaincue avec toutes les
âmes religieuses de son siècle que les événements de ce monde ne sont
qu'un résultat des desseins de Dieu sur les hommes, et qu'ainsi le
repentir et la prière, en désarmant la colère divine, peuvent conjurer
les calamités qui nous menacent, elle priait nuit et jour sur la cendre,
appelant avec larmes le pardon de Dieu sur son pays. De même qu'en
d'autres malheurs publics une autre fille des Gaules, Jeanne d'Arc,
Geneviève eut des visions; elle apprit que la ville de Paris serait
épargnée si elle se repentait, et qu'Attila n'approcherait pas de ses
murs. Elle alla donc exhorter ses compatriotes à la pénitence, leur
ordonnant de laisser là tous leurs préparatifs de départ[339]; mais elle
ne reçut des hommes pour toute réponse que des paroles grossières et des
marques de dérision[340]. Rebutée de ce côté, elle prit le parti de
s'adresser aux femmes.
[Note 339: Nolite, ô cives, tantum facinus mente concipere. 2(a)
_Vit. S. Genovef._, 10.]
[Note 340: Insurrexerunt autem in eam cives Parisiorum, dicentes
pseudo-prophetissam suis temporibus apparuisse, eo quod
prohiberentur ab ea, quasi a peritura civitate, in alias tutiores
urbes bona sua transferre. _Vit. S. Genovef._, 11., ap. Boll.]
Les rassemblant autour d'elle, elle leur disait en leur montrant de la
main leurs maisons déjà vides et leurs rues désertes: «Femmes sans cœur,
vous abandonnez donc vos foyers, ces toits sous lesquels vous fûtes
conçues et nourries et où sont nés vos enfants, comme si vous n'aviez
pas; pour garantir du glaive vous et vos maris, d'autres moyens que la
fuite! Que ne vous adressez-vous au Seigneur, puisant des armes dans la
prière et le jeûne, ainsi que firent Esther et Judith[341]? Je vous
prédis, au nom du Très-Haut, que votre ville sera épargnée, si vous
agissez ainsi[342], tandis que les lieux où vous croyez trouver votre
sûreté tomberont aux mains de l'ennemi, et qu'il n'y restera pas pierre
sur pierre.» Ses paroles, ses gestes, son regard d'inspirée, émurent
toutes les femmes, qui la suivirent silencieusement où elle voulut. Il y
avait à la pointe orientale de l'île de Lutèce, dans le même emplacement
où s'élève aujourd'hui la basilique de Notre-Dame, une église, consacrée
au protomartyr saint Étienne. C'est là que Geneviève conduisit son
cortége de femmes, à l'aide duquel elle se barricada dans le baptistère,
et toutes se mirent à prier. Surpris de l'absence prolongée de leurs
femmes, les hommes vinrent à leur tour à l'église, et trouvant les
portes du baptistère fermées, ils demandèrent ce que cela signifiait;
mais les femmes répondirent de l'intérieur qu'elles ne voulaient plus
partir[343]. Cette réponse mit les hommes hors d'eux-mêmes. Avant de
briser la clôture d'un lieu saint, ils tinrent conseil, et discutèrent
d'abord sur le genre de supplice qu'il convenait d'infliger à la fausse
prophétesse, comme ils l'appelaient, à l'esprit de mensonge qui venait
les tenter dans leurs mauvais jours. Les uns opinaient pour qu'elle fût
lapidée à la porte de l'église, les autres pour qu'on la jetât la tête
la première dans la Seine[344]. Ils discutaient tumultueusement, quand
le hasard leur envoya un membre du clergé d'Auxerre, qui fuyait
l'approche de l'invasion et gagnait probablement la basse Seine,
espérant y être plus à l'abri. C'était un diacre qui avait apporté
plusieurs fois à Geneviève les _eulogies_ de la part de saint
Germain[345]. Au nom de l'évêque mort depuis trois ans, il les
réprimanda, les fit rougir de leur barbarie, et, les exhortant à suivre
un conseil où il reconnaissait le doigt de Dieu: «Cette fille est
sainte, leur dit-il, obéissez-lui.» Les Parisiens se laissèrent
persuader et restèrent. Geneviève avait bien vu. Les bandes d'Attila,
ralliées entre la Somme et la Marne, n'approchèrent point de Paris, et
cette ville dut sa conservation à l'obstination courageuse d'une pauvre
et simple fille. Si ses habitants se fussent alors dispersés, bien des
causes auraient pu empêcher leur retour, et, selon toute apparence, la
petite ville de Lutèce, réservée à de si hautes destinées, serait
devenue, comme tant de cités gauloises plus importantes qu'elle, un
désert dont l'herbe et les eaux recouvriraient aujourd'hui les ruines,
et où l'antiquaire chercherait peut-être une trace de l'invasion
d'Attila.
[Note 341: Ne urbem in qua genitæ nutritæque fuerant sub hac
desperatione desererent, sed potius contra gladiorum impetum se
vel viros suos jejuniis et orationibus munirent.--Quatenus possent
sicut Judith et Esther super venturam eladem evadere. _ibid._]
[Note 342: Parisium Christo protegente salvandum. _Vit. S.
Genovef._, 10.]
[Note 343: Viros suos omnimodis admonebant... _Vit. S. Gen._, 11.]
[Note 344: Tractantibus autem civibus ut Genovefam aut lapidibus
obrutam, aut vasto gurgite mersam punirent... _Vit. S. Genovef._,
apud Bolland., _ibid._]
[Note 345: Adveniente ab Autissiodorensi urbe diacono... _ibid._]
L'intention du roi des Huns n'était point de livrer la Gaule à un
pillage général, au moins pour le moment. Attila, qui hasardait toujours
le moins possible, aimait à surprendre son ennemi: il avait coutume de
dire que «l'attaque appartient au plus brave[346];» d'ailleurs les
expéditions soudaines, rapides, étaient dans la nature des troupes qu'il
commandait. Son plan, arrêté dès le premier jour, consistait à marcher
directement sur le midi des Gaules pour attirer les Visigoths hors de
leurs cantonnements ou les y écraser avant l'arrivée des troupes
romaines, qu'il savait encore en Italie. Les Visigoths détruits, il
devait se porter au-devant d'Aëtius, et l'attaquer au débouché des
Alpes; quant aux Burgondes et aux Franks, il n'en tenait pas grand
compte, lui qui avait déjà battu les premiers et vu fuir les seconds. Sa
marche depuis Metz dévoilait ce plan à des yeux clairvoyants. Deux
routes conduisaient de cette ville dans le midi des Gaules: l'une,
principale voie de communication entre la province narbonnaise et les
bords du Rhin, passait par Langres, Châlons-sur-Saône et Lyon, pour
descendre ensuite la vallée du Rhône; l'autre passait par Reims, Troyes
et Orléans. La première, toute montagneuse, parcourait un pays où une
nombreuse cavalerie ne pouvait ni se déployer ni trouver à vivre; la
seconde traversait une région plane et ouverte, qui se prolongeait
encore au delà de la Loire, dans les plaines de la Sologne et du Berry.
Toujours bien renseigné sur les contrées où il voulait porter la guerre,
Attila choisit la seconde de ces routes; il comptait même s'emparer
d'Orléans sans coup férir, grâce à certaines intelligences qu'il avait
déjà nouées avec le chef ou roi des Alains, campés en Sologne, et
chargés de garder les passages du fleuve[347]. Sangiban (c'était le nom
de ce roi), homme faible et méticuleux, s'était laissé intimider par les
menaces d'Attila ou gagner par ses promesses, car Attila avait partout
des gens qui travaillaient pour lui soit comme émissaires, soit comme
espions. D'ailleurs les Alains de la Gaule, anciens vassaux des Huns,
n'étaient pas tranquilles sur les suites de leur désertion, quand ils
voyaient les puissants Visigoths eux-mêmes réclamés comme des esclaves
fugitifs. Ces réflexions agirent sur l'esprit du roi alain, qui
consentit à livrer Orléans aux troupes d'Attila. Peut-être aussi le
médecin Eudoxe promettait-il à son protecteur une insurrection de
paysans dans les provinces cisligériennes qui avaient été le principal
foyer de la bagaudie. Le roi des Huns avait donc bien des motifs de
hâter sa marche sur Orléans. Ramenant à lui les ailes de son armée, il
la concentra tout entière dans cette direction, et à partir de Reims
tous les pillages cessèrent. C'est ainsi que Châlons-sur-Marne, Troyes
et Sens furent traversés sans éprouver le sort de Metz, de Toul et de
Reims. Quelque diligence que fît Attila, une armée embarrassée de
chariots ne devait pas mettre moins de vingt jours à parcourir les 336
milles romains (112 lieues de France) qui séparaient Metz d'Orléans,
d'après les itinéraires officiels. Ainsi donc, parti de la première de
ces villes le 9 ou le 10 avril, il put arriver devant la seconde dans
les premiers jours du mois de mai[348].
[Note 346: Audaciores sunt semper, qui inferunt bellum. JORN., _R.
Get._ 39.]
[Note 347: Sangibanus namque, rex Alanorum, meta futurorum
perterritus, Attilæ se tradere pollicetur, et Aurelianam civitatem
Galliæ, ubi tunc consistebat, in ejus jura transducere. Jorn. _R.
Get._, 39.]
[Note 348: Voici, étape par étape, d'après les itinéraires
romains, le chemin que parcourut Attila entre Metz et Orléans. Il
est curieux de pouvoir suivre, au bout de quatorze siècles, tous
les pas de ce terrible conquérant sur le sol de notre patrie.--1º
De Metz à Reims.--_Divodurum_, Metz; _Scarpona_, Scarponne, 21
milles; _Tullum_, Toul, 15 milles; _Ad Fines_, Foug, 6 milles;
_Nasium_, Naix, 21 milles; _Caturiges_, Bar-le-Duc, 14 milles et
demi; _Ariola_, Montgarni, 13 milles et demi; _Fanum Minervœ_, La
Cheppe sur la Vesle, où la tradition place le camp d'Attila, 24
milles; _Durocortorum_, Reims, 28 milles et demi.--2º De Reims à
Troyes.--_Durocortorum_, Reims; _Durucatataunum_, Châlons, 27
milles; _Artiaca_, Arcis-sur-Aube, 33 milles; _Tricasses_, Troyes,
18 milles.--3º De Troyes à Sens--_Augustobona_, Troyes; _Clanum_,
Villemaur, 18 milles et demi; _Agedincum_, Sens, 25 milles.--4º De
Sens à Orléans.--_Agedincum_, Sens; _Aquœ Segestœ_, ruines au nord
de Sceaux, 34 milles romains; _Fines_, forêt d'Orléans entre
Cour-Dieu et Philissanet, 22 milles; _Genabum_, Orléans, 15
milles.]