Palais d'Attila et de Kerka.--Bain d'Onégèse.--Entrée d'Attila dans sa
ville capitale.--Onégèse, premier ministre d'Attila.--Conversation de
Priscus avec un Grec, qui s'était fait Hun: comparaison de la vie
barbare et de la vie civilisée.--Onégèse et Maximin.--Audience de la
reine Kerka.--Attila rend la justice.--Conversation des Romains sur la
puissance et les projets d'Attila.--Attila invite à sa table les deux
ambassades romaines.--Description du repas; cérémonial; chants
nationaux.--Fils d'Attila.--Apparition du nain Zercon.--Repas chez la
reine Kerka.--Attila congédie Maximin.--Mauvaise foi des seigneurs huns;
cruauté d'Attila.--Retour de Vigilas avec son fils.--Vigilas est conduit
devant Attila et convaincu de complot.--Il avoue pour sauver son
fils.--Attila envoie Oreste à Constantinople avec la bourse de Vigilas
pendue au cou.--Il demande la tête de Chrysaphius.--Son message menaçant
aux deux empereurs d'Orient et d'Occident.
Le palais du prince barbare, placé sur une hauteur, dominait toute la
bourgade, et attirait au loin les regards par ses hautes tours qui se
dressaient vers le ciel[206]. On désignait sous ce nom un vaste enclos
circulaire renfermant plusieurs maisons, telles que celles du roi, de
son épouse favorite Kerka, de quelques-uns de ses fils, et probablement
aussi la demeure de ses gardes; une clôture en bois l'entourait; les
édifices intérieurs étaient aussi en bois. Située probablement au centre
et seule flanquée de tours, la maison d'Attila était encadrée dans de
grands panneaux de planches d'un poli admirable, et si exactement joints
ensemble qu'ils semblaient ne former qu'une seule pièce[207]. Celle de
la reine, d'une architecture plus légère et plus ornée, présentait sur
toutes ses faces des dessins en relief et des sculptures qui ne
manquaient point de grâce. Sa toiture reposait sur des pilastres
soigneusement équarris, entre lesquels régnait une suite de cintres en
bois tourné, appuyés sur des colonnettes, et formant comme les arcades
d'une galerie[208]. La maison d'Onégèse se voyait à peu de distance du
palais, close également d'une palissade et construite dans le même genre
que celle du roi, avec plus de simplicité. Une curiosité y méritait
l'attention des étrangers: dans ce pays dénué de pierres à bâtir et même
d'arbres[209], et où il fallait transporter du dehors les matériaux de
construction, Onégèse avait fait élever un bain sur le modèle des
thermes romains. Voici l'histoire de ce bain telle que les Romains
l'entendirent conter. Au nombre des captifs provenant du sac de Sirmium,
se trouvait un architecte qu'Onégèse réclama dans sa part de butin. Le
ministre d'Attila, Grec de naissance, venu très-jeune chez les Huns, y
avait apporté le goût des bains à la façon romaine, et l'avait
communiqué à sa femme et à ses enfants. S'il avait réclamé la personne
de l'architecte, c'était afin d'obtenir d'un homme habile la
construction d'un bâtiment où il pût satisfaire son goût, et le captif,
en déployant toute son industrie, crut accélérer l'instant où il verrait
tomber ses fers[210]. Il se mit donc à l'œuvre avec zèle: des pierres
furent tirées de Pannonie; des fourneaux, des piscines, des étuves
s'organisèrent; mais, lorsque tout fut achevé, comme il fallait des
mains expérimentées pour diriger un service si nouveau chez les Huns,
Onégèse créa l'architecte baigneur en titre de sa maison, et le
malheureux dit adieu pour jamais à la liberté[211].
[Note 206: Turribus insignis... reliquis conspectior et in altiori
loco sita. Prisc., _Exc. leg._, p. 58.]
[Note 207: Erant hæc ex lignis et tabulis eximie politis exstructæ
et ambitu ligneo circumdatæ, non ad munimentum, sed ad ornatum
comparato. Prisc., _Exc. leg._, p. 58.]
[Note 208: Intra illa septa erant multa ædificia, partim ex
tabulis sculptis et eleganter compactis, partim ex trabibus opere
puro et in rectitudinem affabre dolatis, in quibus ligna in
circulos curvata imposita erant. Circuli autem a solo incipientes
paullatim in altum assurgebant. _Id., loc. cit._]
[Note 209: Non enim apud eos, qui in ea parte Scythiæ habitant,
ullus est aut lapis, aut arbos, sed materia aliunde advecta
utuntur. Prisc., _Exc. leg._, p. 58.]
[Note 210: Hujus autem balnei architectus, e Sirmio captivus
abductus, mercedem operis sui libertatem se consecuturum sperans,
falsus sua spe, cum nihil minus cogitaret, in longe duriorem apud
Scythas incidit servitudem. Prisc., _Exc. Leg._, p. 58 et seq.]
[Note 211: Balucatorem enim eum Onegesius instituit, ut sibi
totique suæ familiæ, cum lavarentur, operas præstaret. _Id., ub.
sup._]
Attila fit son entrée dans la capitale de son empire avec un cérémonial
qui intéressa vivement les Romains, et surtout Priscus, observateur si
curieux, peintre si naïf de tout ce qui frappait ses regards par un côté
singulier. Ce furent les femmes de la bourgade qui vinrent le recevoir
en procession. Rangées sur deux files, elles élevaient au-dessus de
leurs têtes et tendaient d'une file à l'autre, dans leur longueur, des
voiles blancs, sous lesquels les jeunes filles marchaient par groupes de
sept, chantant des vers composés à la louange du roi[212]. Le cortége
prit la direction du palais en passant devant la maison d'Onégèse. La
femme du ministre favori se tenait en dehors de l'enceinte, entourée
d'une foule de servantes qui portaient des plats garnis de viande et une
coupe pleine de vin. Lorsque le roi parut, elle s'approcha de lui, et le
pria de goûter au repas qu'elle lui avait préparé; un signe bienveillant
fit savoir qu'il y consentait: c'était la plus grande faveur qu'un roi
des Huns pût accorder à ses sujets[213]. Aussitôt quatre hommes
vigoureux soulevèrent une table d'argent jusqu'à la hauteur du cheval,
et, sans mettre pied à terre, Attila goûta de tous les plats et but une
gorgée de vin, après quoi il entra dans son palais[214]. En l'absence de
son mari, qui arrivait d'un long voyage et que le roi manda près de lui,
la femme d'Onégèse reçut les ambassadeurs à souper dans la compagnie des
principaux du pays, presque tous ses parents. Maximin prit ensuite des
dispositions pour son établissement; il dressa ses tentes dans un lieu
voisin tout à la fois de la maison du ministre et du palais du roi.
[Note 212: In hunc vicum adventanti Attilæ puellæ obviam
prodierunt, quæ per series incedebant, sub lintels tenuibus et
candidis, quam maxime in longitudinem extensis, ita ut sub
unoquoque linteo, manibus mulierum ab utraque parte in altum
sublato, septem puellæ aut etiam plures progredientes (erant autem
multi hujus modi mulierum sub illis linteis ordines), Scythica
carmina canerent. Prisc., _Exc. leg._, p. 58, et seq.]
[Note 213: Qui maximus est apud Scythas homos. _Id., ibid._]
[Note 214: Itaque uxori hominis sibi necessarii gratificaturus,
comedit, equo insidens, barbaris, qui in ejus comitatu erant,
suspensam tabulam (erat antem argentea) attollentibus. Deinde
degustato calice, qui illi fuerat oblatus, in regiam se recepit.
Prisc., _loc. cit._]
Onégèse, dont le nom grec indiquait l'origine, mais qui avait été élevé
chez les Huns; tenait le premier rang dans l'empire après Attila, soit
par la puissance, soit par la richesse: c'était presque le roi, si
Attila était l'empereur. Ce comble de fortune, devant lequel les Huns de
naissance s'inclinaient sans murmurer, Onégèse le devait aux moyens les
plus honorables, à la bravoure sur le champ de bataille, à la sincérité
dans les conseils, au courage même avec lequel il luttait contre les
résolutions violentes ou les mauvais instincts de son maître. Il était
près d'Attila le meilleur appui des Romains, non par intérêt personnel
ou par souvenir lointain de son origine, mais par pur esprit d'équité,
par un goût inné de ce qui tenait à la civilisation. La logique, si
différente des faits, eût placé de droit un tel ministre près d'un
prince civilisé et chrétien, tandis qu'elle eût relégué au contraire un
Chrysaphius près d'Attila. Le roi hun, si absolu, si emporté, cédait à
ce caractère ferme dans sa douceur; Onégèse était devenu son conseiller
indispensable, et c'est à lui qu'il avait confié l'éducation militaire
et la tutelle de son fils aîné, Ellak, dans le royaume des Acatzires,
dont Onégèse venait de terminer la conquête[215]. Ramené sur les bords
du Danube, après une longue absence, par le désir de revoir son père, ce
jeune homme avait fait en route une chute de cheval où il s'était démis
le poignet[216]. Onégèse avait donc bien des choses importantes à
traiter avec le roi, qui le retint toute la soirée: ce fut le motif de
son absence au souper; mais Maximin brûlait d'impatience de le voir pour
lui communiquer les instructions de Théodose à son égard; il espérait
d'ailleurs beaucoup dans l'intervention de cet homme tout puissant pour
aplanir les difficultés dont sa mission était entourée. Il dormit à
peine, et, dès les premières lueurs de l'aube, il fit partir Priscus
avec les présents destinés au ministre. L'enceinte était fermée; aucun
domestique de la maison ne se montrait, et Priscus dut attendre;
laissant donc les présents sous la garde des serviteurs de l'ambassade,
il se mit à se promener jusqu'au moment où quelqu'un paraîtrait[217].
[Note 215: Etenim tum forte Onegesius una cum seniore ex Attilæ
liberis ad Acatziros missus fuerat... ei genti cum seniorem ex
filiis regem Attilas constituere decrevisset, ad hanc rem
conficiendam Onegesium miserat. Prisc., _Exc. leg._, p. 63.]
[Note 216: Dextram delapsus fregerat. _Id., ibid._]
[Note 217: Quam januæ clausæ essent, exspectavi, donec
aperirentur, et aliquis exiret, qui eum mei adventus certiorem
faceret. Prisc., _Exc. leg._, p. 60.]
Il avait fait à peine quelques centaines de pas, quand un autre
promeneur, l'abordant, lui dit en fort bon grec: «_Khaïré_, je vous
salue.» Entendre parler grec dans les États d'Attila, où les idiomes
usuels étaient le hun, le goth et le latin, surtout pour les relations
de commerce, c'était une nouveauté qui frappa Priscus. Les seuls Grecs
qu'on pouvait s'attendre à rencontrer là étaient des captifs de la
Thrace ou de l'Illyrie maritime, gens misérables, faciles à reconnaître
à leur chevelure mal peignée et à leurs vêtements en lambeaux, tandis
que l'interlocuteur de Priscus portait la tête rasée tout alentour et le
vêtement des Huns de la classe opulente[218]. Ces réflexions
traversèrent comme un éclair la pensée de Priscus, qui, pour s'assurer
de ce qu'était cet homme, lui demanda, en lui rendant son salut, de quel
pays du monde il était venu essayer la vie barbare chez les Huns[219].
[Note 218: Sed illi ab obvio quoque dignosci possunt et a vestibus
laceris et capitis squalore, tanquam qui in miseram inciderint
fortunam. Hic vero opulenti Scythæ speciem præ se ferebat; erat
enim bene et eleganter vestitus, capite in rotundum raso. Prisc.,
_ibid._, p. 61.]
[Note 219: Hunc resalutans interrogavi, quis esset, et unde in
terram barbaram veniens, vitæ scythicæ institutum sequi
delegisset. Prisc., _Exc. leg._, p. 61.]
«Pourquoi me faites-vous cette question? dit l'inconnu.
--Parce que vous parlez trop bien le grec, répondit Priscus. L'inconnu
se mit à rire[220].
--En effet, dit-il, je suis Grec. Fondateur d'un établissement de
commerce à Viminacium en Mésie, je m'y étais marié richement; j'y vivais
heureux: la guerre a dissipé mon bonheur. Comme j'étais riche, j'ai été
adjugé, personne et biens, dans le butin d'Onégèse, car vous saurez que
c'est un privilége des princes et des chefs des Huns de se réserver les
plus riches captifs[221]. Mon nouveau maître me mena à la guerre, où je
me battis bien et avec profit. Je me mesurai contre les Romains; je me
mesurai contre les Acatzires; quand j'eus acquis suffisamment de butin,
je le portai à mon maître barbare, et, en vertu de la loi des Scythes,
je réclamai ma liberté. Depuis lors, je me suis fait Hun; j'ai épousé
une femme barbare qui m'a donné des enfants; je suis commensal
d'Onégèse, et, à tout prendre, ma condition actuelle me paraît
préférable à ma condition passée[222].
[Note 220: Ille quam ob causam hoc ex ipso quærerem, rogavit.
«Mihi vero, inquam, hæc a te ut sciscitarer, causa fuit, quod
græce locutus es.» Tum ridens ait, se Græcum esse genere...
Prisc., _ibid._]
[Note 221: Etenim esse apud eos in more positum, ut præcipui ab
Attila scythæ principes captivos ditiores sibi seponant, quoniam
plurimum auctoritate valent. Prisc., _Exc. leg._, p. 62.]
[Note 222: Uxorem quoque barbaram duxisse, et ex ea liberos
sustulisse, et Onegesii mensæ participem, hoc vitæ genuis longe
potius priore ducere. Prisc., _Exc. leg._, p. 62.]
--Oh! oui, continua cet homme après s'être recueilli un instant, le
travail de la guerre une fois terminé, on mène parmi les Huns une vie
exempte de soucis: ce que chacun a reçu de la fortune, il en jouit
paisiblement; personne ne le moleste, rien ne le trouble. La guerre nous
alimente: elle épuise et tue ceux qui vivent sous le gouvernement
romain. Il faut bien que le sujet romain mette dans le bras d'autrui
l'espérance de son salut, puisqu'une loi tyrannique ne lui permet pas de
porter les armes dont il a besoin pour se défendre, et ceux que la loi
commet à les porter, si braves qu'ils soient, font mal la guerre,
entravés qu'ils sont tantôt par l'ignorance, tantôt par la lâcheté des
chefs[223]. Cependant les maux de la guerre ne sont rien chez les
Romains en comparaison des calamités qui accompagnent la paix, car c'est
alors que fleurissent dans tout leur luxe et la rigueur insupportable
des tributs, et les exactions des agents du fisc, et l'oppression des
hommes puissants. Comment en serait-il autrement? les lois ne sont pas
les mêmes pour tout le monde. Si un riche ou un puissant les
transgresse, il profitera impunément de son injustice; mais un pauvre,
mais un homme qui ignore les formalités du droit, oh! celui-là, la peine
ne manquera point de l'atteindre, à moins pourtant qu'il ne meure de
désespoir avant son jugement, épuisé, ruiné par un procès sans fin. Ne
pouvoir obtenir qu'à prix d'argent ce qui est du droit et des lois,
c'est, à mon avis, le comble de l'iniquité. Quelque injure que vous ayez
reçue, vous ne pouvez ni aborder un tribunal ni demander une sentence au
juge avant d'avoir déposé préalablement une somme d'argent qui
bénéficiera à ce juge et à sa séquelle[224].»
[Note 223: Hos enim in aliis sui conservanci spem collocare
necesse est; quandequidem per tyrannos minime licet arma, quibus
unusquisque se tucatur, gestaro, atque adeo his, quibus jure
licet, valde est perniciosa ducum iguavia, qui bellum minime
gnaviter gerunt. _Id., ub. sup._]
[Note 224: At mercede et pretio, quod legum et juris est obtinere,
omnium iniquissimum est. Nec enim injuria affecto quisquam fori
judicialis potestatem faciet, priusquam pecuniam judicis et ejus
ministrorum commodo cessuram deponat. Prisc., _Exc. leg._, p. 62.]
L'apostat de la civilisation continua longtemps sur ce ton, déclamant
avec une chaleur qui donnait parfois à ses paroles l'apparence d'un
plaidoyer pour lui-même. Quand il parut avoir tout dit, Priscus le pria
de le laisser parler quelques instants à son tour et de l'écouter avec
patience[225]. «A mon sens, commença-t-il, les fondateurs de l'État
romain ont été des hommes sages et prévoyants; pour que chacun sût bien
son métier, ils ont fait de ceux-ci les gardiens de la loi, de ceux-là
les gardiens de la sûreté publique, et, n'ayant pas d'autre occupation
au monde que de s'exercer au maniement des armes, de s'aguerrir et de se
battre, ces derniers ont composé une classe de gens excellents pour
protéger les autres. Nos législateurs établirent en outre une troisième
classe, celle des colons qui cultivent la terre: il était bien juste
qu'au moyen de l'annone militaire cette classe nourrît ceux qui la
protégent. Ce n'est pas tout: ils créèrent des conservateurs de l'équité
et du droit au profit des faibles et des incapables, des défenseurs
juridiques pour ceux qui ne sauraient pas se défendre. Cela posé, qu'y
a-t-il de si injuste à ce que le juge et l'avocat soient payés par le
plaideur, comme le soldat par le paysan? Celui qui reçoit le service
doit tribut à celui qui le rend, et le bon office doit être mutuel[226].
Le cavalier ne fait que gagner à soigner son cheval, le berger ses
bœufs, le chasseur ses chiens[227]. S'il y a de mauvais plaideurs qui se
ruinent en procès, tant pis pour eux! et, quant à la longueur des
affaires, elle tient la plupart du temps à la nécessité de les
éclaircir, et mieux vaut, après tout, une bonne sentence qui s'est fait
attendre qu'une mauvaise sentence improvisée. Risquer de commettre
l'injustice, ce n'est pas seulement nuire aux hommes, c'est encore
offenser Dieu, l'inventeur de la justice. Les lois sont publiques, tout
le monde les connaît ou peut les connaître; l'empereur lui-même leur
obéit[228]. Votre accusation sur l'impunité des grands est vraie
quelquefois, mais applicable à tous les peuples, et le pauvre lui-même
peut échapper à la peine, si l'on ne trouve pas de preuves suffisantes
de sa culpabilité. Vous vous félicitez du don de votre liberté;
rendez-en grâce à la fortune, et non point à votre maître. En vous
menant à la guerre, vous homme civil, il pouvait vous faire tuer, et, si
vous aviez fui, il pouvait vous tuer lui-même. Les Romains n'ont point
cette dureté; leurs lois garantissent la vie de l'esclave contre les
sévices du maître: elles lui assurent la jouissance de son pécule, et
elles l'élèvent par l'affranchissement à la condition des hommes libres,
tandis qu'ici, pour la moindre faute, c'est la mort qui le menace[229].»
[Note 225: Ego precatus, ut quod sentirem, patienter et benigne
audiret, respondi.... _Id., ibid._]
[Note 226: Quid enim æquius, quam cum, qui opituletur et auxilium
ferat, alere et officium mutuo officio rependere. Prisc., _Exc.
leg._, p. 62.]
[Note 227: Quemadmodum equiti emolumento est equi, pastori houm et
venatori canum cura, et reliquorum animantium, quæ homines
custodiæ et utilitatis causa alunt. Prisc., _loc. cit._]
[Note 228: Leges autem in omnes positæ sunt, ut illis etiam ipse
imperator pareat. Prisc., _ibid._]
[Note 229: Longe autem Romani benignius servis consuluerunt.
Patrum enim aut præceptorum affectum erga eos exhibent, denique
corrigunt eos in his, quæ delinquent, sicut et suos liberos. Nec
enim servos morte afficere, sicut apud Scythas, fas est... Prisc.,
_Exc. leg._, p. 62.]
Cette vue élevée de la civilisation, ce tableau des protections diverses
qui entourent l'individu sous les gouvernements policés, sembla remuer
vivement l'interlocuteur de Priscus, qui ne cherchait vraisemblablement,
en accumulant sophismes sur sophismes, qu'à étouffer en lui-même
quelques remords et à combattre quelques regrets. Ses yeux parurent
mouillés de larmes[230], puis il s'écria: «Les lois des Romains sont
bonnes, leur république est bien ordonnée, mais les mauvais magistrats
la pervertissent et l'ébranlent»[231]. Ils en étaient là quand un
domestique d'Onégèse ouvrit l'enceinte de la maison: Priscus quitta
l'inconnu, qu'il ne revit plus.
[Note 230: Tum ille plorans... _Id., ibid._]
[Note 231: Leges apud Romanos bonas et rem publicam præclare
constitutam esse, sed magistratus, qui non, æque ac prisci, probi
et prudentes sunt, eam labefactant et pervertunt. Prisc., _l. c._]
L'insistance que mettait Théodose à demander Onégèse pour négociateur
dans ses différends avec les Huns tenait à un double calcul de la
politique byzantine: d'abord on semblait repousser Édécon comme trop
rude et trop dévoué aux intérêts de son maître, puis, à tout événement,
on espérait attirer par les séductions et peut-être corrompre par
l'argent le ministre tout-puissant qui montrait une bienveillance si
pleinement gratuite à l'empire. De ces deux calculs, l'honnête Maximin
ignorait le premier et soupçonnait à peine le second; mais cette partie
de sa mission lui avait été recommandée comme une de celles auxquelles
l'empereur tenait le plus, et il ne supposait pas qu'une telle avance de
la part d'un tel souverain pût laisser le Barbare indifférent. Onégèse,
après avoir donné un coup d'œil rapide aux présents que Priscus lui
apportait, les fit déposer dans sa maison[232], et, apprenant que
l'ambassadeur romain voulait se rendre chez lui, il tint à le prévenir
lui-même; au bout de quelques instants, Maximin le vit entrer sous sa
tente. Alors commença entre ces deux hommes d'État une conversation dans
laquelle le caractère du ministre d'Attila se déploya tout entier.
Maximin s'attacha à lui exposer avec quelque peu d'emphase que le moment
d'une pacification solide entre les Romains et les Huns paraissait
arrivé, pacification dont l'honneur était réservé à sa prudence, et que
l'utilité très-grande dont le ministre hun pouvait être pour les deux
nations se reverserait sur lui-même et sur ses enfants en bienfaits
perpétuels de la part de l'empereur et de toute la famille impériale.
«Comment donc, demanda naïvement Onégèse, ce grand honneur peut-il
m'advenir, et comment puis-je être entre vous et nous l'arbitre
souverain de la paix[233]?--En étudiant, reprit l'ambassadeur, chacun
des points qui nous divisent et les conventions des traités, et pesant
le tout dans la balance de votre équité. L'empereur acceptera votre
décision.--Mais, rétorqua celui-ci, ce n'est point là le rôle d'un
ambassadeur, et, si je l'étais, je n'aurais pas d'autre règle que les
volontés de mon maître. Les Romains espéreraient-ils par hasard
m'entraîner par leurs prières à le trahir, et à tenir pour néant ma vie
passée parmi les Huns, mes femmes, mes enfants nés chez eux? Ils se
tromperaient grandement. L'esclavage me serait plus doux près d'Attila
que les honneurs et la fortune dans leur empire[234].» Ces paroles,
prononcées d'un ton calme, mais net, ne souffraient point de réplique.
Onégèse, comme pour en adoucir la rudesse, se hâta d'ajouter qu'il était
plus utile aux Romains près d'Attila, dont il apaisait quelquefois les
emportements, qu'il ne le serait à Constantinople, où son bon vouloir
pour eux ne tarderait pas à le rendre suspect[235]. Évidemment le
ministre de Théodose n'avait rien à faire de ce côté.
[Note 232: Ille suos, qui aderant, jussit aurum et munera
recipere. Prisc., _Exc. leg._, p. 62.]
[Note 233: Qua in re gratificaretur Imperatori, et per se
contentiones dirimeret? Prisc., _ibid._, p. 63.]
[Note 234: An Romani existimant, inquit, se ullis precibus exorari
posse, ut prodat dominum suum, et nihili faciat educationem apud
Scythas, uxores et liberos suos, neque potiorem ducat apud Attilam
servitutem, quam apud Romanos ingentes opes. Prisc., _Exc. leg._,
p. 63.]
[Note 235: Cæterum se domi remanentem majori eoram rebus adjumento
futurum, quippe qui domini iram placaret, si quibus in rebus
Romanis irasceretur, quam si ad eos accedens criminationi se
objiceret... Prisc., _ibid._]
Cependant la reine Kerka attendait ses présents: Priscus fut encore
chargé de les lui présenter. Elle les reçut dans une pièce de son
élégant palais recouverte d'un tapis de laine; elle-même était assise
sur des coussins et entourée de ses femmes et de ses serviteurs
accroupis en cercle autour d'elle, les hommes d'un côté et les femmes
de l'autre; celles-ci travaillaient à passer des fils d'or et de soie
dans des pièces d'étoffes destinées à relever les vêtements des
hommes[236]. En sortant du palais de la reine, Priscus entendit un grand
bruit, et vit courir une grande foule à laquelle il se mêla. Il aperçut
bientôt Attila, qui, flanqué d'Onégèse, vint se placer devant la porte
de sa maison pour y rendre la justice. Sa contenance était grave, et il
s'assit en silence. Ceux qui avaient des procès à faire juger
s'approchèrent à tour de rôle; il les jugea tous, puis il rentra pour
recevoir des députés qui lui arrivaient de plusieurs pays barbares[237].
[Note 236: Ipsam deprehendi in molli stragula jacentem. Erat autem
pavimentum laneis tapetibus stratum, in quibus constitimus. Eam
famulorum multitudo in orbem circumstabat, et ancillæ ex adverso
humi sedentes telas coloribus variegabant, quæ vestibus barbarorum
ad ornatum super injiciuntur. Prisc., _Exc. leg._, p. 63.]
[Note 237: Vidi magnam turbam, quæ prodibat, currentem, tumultum
et strepitum excitantem. Attilas domo egressus, gravi vultu,
omnium oculis quaqua versus in eum conversis, incedens cum
Onegesio, pro ædibus substitit. Hic eum multi, quibus erant lites,
adierunt, et ejus judicium exceperunt. Deinde domum repitiit, et
barbararum gentium legatos, qui ad se venerant, admisit. Prisc.,
_ibid._, p. 64.]
L'enclos du palais d'Attila était une sorte de promenade où les
ambassadeurs circulaient librement en attendant les audiences soit du
roi, soit de son ministre; ils pouvaient aller, venir, tout observer,
aucun garde ne les y gênant. Priscus s'y rencontra face à face avec le
comte Romulus et ses collègues de l'ambassade d'Occident, lesquels se
promenaient en compagnie de deux secrétaires d'Attila, Constancius et
Constanciolus, tous deux Pannoniens, et de ce Rusticius qui avait
accompagné volontairement l'ambassade d'Orient, et venait de se faire
attacher comme scribe à la chancellerie du roi des Huns. «Comment vont
vos affaires?» fut la question que Romulus et lui s'adressèrent d'abord.
Elles ne marchaient pas plus vite d'un côté que de l'autre; rien ne
pouvait fléchir la résolution d'Attila vis-à-vis de l'empire d'Occident:
il lui fallait le banquier Sylvanus ou les vases de Sirmium. Comme
plusieurs des assistants se récriaient sur l'opiniâtreté déraisonnable
de l'esprit barbare[238], Romulus, que son expérience des hautes
affaires faisait toujours écouter avec intérêt, dit, en poussant un
soupir: «Oui, la fortune et la puissance ont tellement gâté cet homme,
qu'il n'y a plus de place dans son oreille pour des raisons justes, à
moins qu'elles ne lui plaisent. Avouons aussi que, soit en Scythie, soit
ailleurs, personne n'a jamais accompli de plus grandes choses en moins
de temps: maître de la Scythie entière, jusqu'aux îles de l'Océan, il
nous a rendus ses tributaires, et voilà qu'il couve encore de plus
grands desseins, et qu'il veut entreprendre la conquête des
Perses[239].--Des Perses! interrompit un des assistants; mais quel
chemin peut le conduire de Scythie en Perse[240]?--Un chemin fort court,
reprit Romulus. Les montagnes de la Médie ne sont pas éloignées des
tribus extrêmes des Huns; ceux-ci le savent bien. Il est arrivé
autrefois que, pendant une famine qui les décimait sans qu'ils pussent
tirer des subsistances de l'empire romain, parce qu'ils étaient en
guerre avec lui, deux de leurs princes tentèrent de s'en procurer du
côté de l'Asie. Ils poussèrent, à travers une région déserte, jusqu'au
bord d'un marais que je crois être le marais Méotide[241]; puis, quinze
journées de marche les amenèrent au pied de hautes montagnes qu'ils
gravirent, et ils se trouvèrent en Médie. Le pays était fertile; les
Huns y firent la moisson tout à leur aise, et ils avaient déjà réuni un
butin immense quand un jour les Perses arrivèrent et obscurcirent le
ciel de leurs flèches. Les Huns, pris à l'improviste et abandonnant
tout, firent retraite par un autre chemin, et il advint que ce nouveau
passage les conduisit également dans leur pays. Maintenant, supposez
qu'il prenne fantaisie au roi Attila de renouveler cette campagne; Mèdes
et Perses ne lui coûteront à conquérir ni beaucoup de fatigues, ni
beaucoup de temps, car aucun peuple de la terre ne peut résister à ses
armées[242].» Les Romains suivaient avec une curiosité mêlée
d'appréhension le récit du comte Romulus, qui avait visité tant de pays
et pris part à tant d'événements. Un des interlocuteurs ayant exprimé le
vœu qu'Attila se jetât dans cette guerre lointaine pour laisser respirer
l'empire romain: «Prenons garde, au contraire, dit Constanciolus,
qu'après avoir subjugué les Perses, et ce ne sera pas difficile pour
lui, il ne revienne vers nous, non plus en ami, mais en maître.
Aujourd'hui il se contente de recevoir l'or que nous lui donnons comme
un salaire attaché à son titre de général romain; quand il aura mis la
Perse sous ses pieds, et que l'empire romain restera seul debout en face
de lui, pensez-vous qu'il le ménage? Déjà il souffre impatiemment ce
titre de général que nous lui donnons pour lui dénier celui de roi, et
on l'a entendu s'écrier avec indignation qu'il avait autour de lui des
esclaves qui valaient les généraux romains, et des généraux huns qui
valaient les empereurs[243].» Cette conversation, dans laquelle les
représentants du monde civilisé se communiquaient leurs sombres
pressentiments et grandissaient à qui mieux mieux l'homme qui suspendait
la destruction sur leur patrie, fut interrompue brusquement. Onégèse
vint signifier à Priscus qu'Attila ne recevrait plus désormais pour
ambassadeurs que trois personnages consulaires qu'il lui nomma:
Anatolius était l'un des trois. Priscus, sans songer qu'il mettait son
propre gouvernement en contradiction avec lui-même, fit observer que
désigner ainsi certains hommes, c'était les rendre suspects à leur
souverain; Onégèse ne répondit que ces mots: «Il le faut, ou la
guerre[244]!» Priscus regagnait tristement son quartier, quand il
rencontra le père d'Oreste, Tatullus, qui venait informer l'ambassadeur
et lui qu'Attila les invitait à sa table pour le jour même, à la
neuvième heure, environ trois heures après midi. Les ambassadeurs
d'Occident devaient également s'y trouver.
[Note 238: Nequaquam aiunt illum deduci a sententia, sed bellum
minari et denuntiare, ut Sylvanus aut pocula dedantur. Nos vero
eum barbari miraremur animi impotentiam... Prisc., _Exc. leg._, p.
64.]
[Note 239: Totius Scythiæ dominatum sibi comparavit, et ad Oceani
insulas usque imperium suum extendit, ut etiam a Romanis tributa
exigat. Nec his contentus, ad longe majora animum adjecit, et
latius imperii sui fines protendere et Persas bello aggredi
cogitat. Prisc., _ibid._, p. 65.]
[Note 240: Uno ex nobis quærente, qua via e Scythia in Persas
tendere posset. Prisc., _ub. sup._]
[Note 241: Hos narrasse, per quamdam desertam regionem illis iter
fuisse, et paludem trajecisse, quam Romulus existimabat esse
Mæotidem... Prisc., _Exc. leg._, p. 65.]
[Note 242: Quamobrem si Attilam cupido ceperit Medos invadendi,
non multum operæ et laboris in eam invasionem consumpturum, neque
magnis itineribus defatigatum iri, ut Medos, Parthos et Persas
adoriatur. Prisc., _ibid._]
[Note 243: Innuebat igitur, Attilam, Medis, Parthis et Persis
subactis, hoc nomen, aut aliud quo Romanis illum vocare lubet, et
dignitatem, quam illi ornamenti loco, esse existimant,
repudiaturum, et pro duce coacturum eos se regem appellare. Jam
tunc enim indignatus dicebat, illis servos esse exercituum duces,
sibi vero viros imperatoribus romanis dignitate pares. Prisc.,
_Exc. leg._ p. 66.]
[Note 244: Attilam respondisse, si hæc abnuerint, armis se
controversias disceptaturum. Prisc., _Exc. leg._, p. 66.]
La salle du festin était une grande pièce oblongue, garnie à son
pourtour de siéges et de petites tables mises bout à bout, pouvant
recevoir chacune quatre ou cinq personnes. Au milieu s'élevait une
estrade qui portait la table d'Attila et son lit, sur lequel il avait
déjà pris place; à peu de distance derrière, se trouvait un second lit,
orné comme le premier de linges blancs et de tapis bariolés et
ressemblant aux _thalami_ en usage en Grèce et à Rome dans les
cérémonies nuptiales[245]. Au moment où les ambassadeurs entraient, des
échansons, apostés près du seuil de la porte, leur remirent des coupes
pleines de vin, dans lesquelles ils durent boire en saluant le roi:
c'était un cérémonial obligatoire que chaque convive observa avant
d'aller prendre son siége. La place d'honneur, fixée à droite de
l'estrade, fut occupée par Onégèse, en face duquel s'assirent deux des
fils du roi. On donna aux ambassadeurs la table de gauche, qui était la
seconde en dignité; encore s'y trouvèrent-ils primés par un noble Hun,
du nom de Bérikh, personnage considérable qui possédait plusieurs
villages en Hunnie. Ellak, l'aîné des fils d'Attila, prit place sur le
lit de son père, mais beaucoup plus bas; il s'y tenait les yeux baissés,
et conserva pendant toute la durée du festin une attitude pleine de
respect et de modestie[246]. Quand tout le monde fut assis, l'échanson
d'Attila présenta à son maître une coupe remplie de vin, et celui-ci but
en saluant le convive d'honneur qui se leva aussitôt, prit une coupe des
mains de l'échanson posté derrière lui, et rendit le salut au roi. Ce
fut ensuite le tour des ambassadeurs, qui rendirent pareillement, la
coupe en main, un salut que le roi leur porta; tous les convives furent
salués l'un après l'autre, suivant leur rang, et répondirent de la même
manière; un échanson muni d'une coupe pleine se tenait derrière chacun
d'eux. Les saluts finis, on vit entrer des maîtres d'hôtel portant sur
leurs bras des plats chargés de viandes qu'ils déposèrent sur les
tables; on ne mit sur celle d'Attila que de la viande dans des plats de
bois, et sa coupe aussi était de bois, tandis qu'on servait aux convives
du pain et des mets de toute sorte dans des plats d'argent, et que leurs
coupes étaient d'argent ou d'or[247]. Les convives puisaient à leur
fantaisie dans les plats déposés devant eux, sans pouvoir prendre plus
loin. Lorsque le premier service fut achevé, les échansons revinrent, et
les saluts recommencèrent; ils parcoururent encore, avec la même
étiquette, toutes les places, depuis la première jusqu'à la dernière. Le
second service, aussi copieux que le premier et composé de mets tout
différents, fut suivi d'une troisième _compotation_, dans laquelle les
convives, déjà échauffés, vidèrent leurs coupes à qui mieux mieux. Vers
le soir, les flambeaux ayant été allumés, ou vit entrer deux poëtes qui
chantèrent, en langue hunnique, devant Attila, des vers de leur
composition, destinés à célébrer ses vertus guerrières et ses
victoires[248]. Leurs chants excitèrent dans l'auditoire des transports
qui allèrent jusqu'au délire: les yeux étincelaient, les visages
prenaient un aspect terrible; beaucoup pleuraient, dit Priscus: larmes
de désir chez les jeunes gens, larmes de regret chez les
vieillards[249]. Ces Tyrtées de la Hunnie furent remplacés par un
bouffon dont les contorsions et les inepties firent passer les convives
en un instant de l'enthousiasme à une joie bruyante[250]. Pendant ces
spectacles, Attila était resté constamment immobile et grave, sans
qu'aucun mouvement de son visage, aucun geste, aucun mot trahît en lui
la moindre émotion: seulement, quand le plus jeune de ses fils, nommé
Ernakh, entra et s'approcha de lui, un éclair de tendresse brilla dans
son regard; il amena l'enfant plus près de son lit, en le tirant
doucement par la joue[251]. Frappé de ce changement subit dans la
physionomie d'Attila, Priscus se pencha vers un de ses voisins barbares,
qui parlait un peu le latin, et lui demanda à l'oreille par quel motif
cet homme, si froid pour ses autres enfants, se montrait si gracieux
pour celui-là. «Je vous l'expliquerai volontiers, si vous me gardez le
secret, répondit le Barbare. Les devins ont prédit au roi que sa race
s'éteindrait dans ses autres fils, mais qu'Ernakh la perpétuerait: voilà
la cause de sa tendresse; il aime dans ce jeune enfant l'unique source
de sa postérité.[252]»
[Note 245: Medius in lecto sedebat Attilas, altero lecto a tergo
strato, pone quem erant quidam gradus qui ad ejus cubile ferebant,
linteis candidis et variis tapetibus ornatùs gratia contectum,
simile cubilibus, quæ Romani et Græci nubentibus adornare pro more
habent. Prisc., _ibid._]
[Note 246: Senior enim in eodem, quo pater, throno, non prope, sed
multum infrà accumbebat, oculis præ pudore propter patris
præsentiam semper in terram conjectis. Prisc., _Exc. leg._, p.
66.]
[Note 247: Sed cæteris quidem barbaris et nobis lautissima cœna
præparata erat et in discis argenteis reposita, Attilæ in quadra
lignea, et nihil præter carnes, moderatum pariter in reliquis
omnibus sese præbehat. Convivis aurea et argentea pocula
suppeditabantur, Attilæ poculum erat ligneum. Prisc., _ibid._]
[Note 248: Adveniente vespere, facibusque accensis, duo Scythæ
coram Attila prodierunt, et versus a se factos, quibus ejus
victorias et bellicas virtutes canebant, recitarunt. Prisc., _Exc.
leg._, p. 67.]
[Note 249: In quos convivæ oculos defixerunt; et alii quidem
versibus delectabantur, aliis bellorum recordatio animos
excitabat, aliis manabant lacrymæ, quorum corpus ætate debilitatum
erat, et vigor animi quiescere cogebatur. Prisc., _ub. sup._]
[Note 250: Post cantus et carmina Scytha nescio quis, mente
captus, absurda et inepta, nec sani quicquam habentia effundens,
risum omnibus commovit. Prisc., _loc. cit._]
[Note 251: Sed Attilas semper eodem vultu, omnis mutationis
expers, et immotus permansit, neque quicquam facere, aut dicere,
quod jocum, aut hilaritatem præ se ferret, conspectus est: præter
quam quod juniorem ex filiis introeuntem et adventantem, nomine
Hernach, placidis et lætis oculis, est intuitus, et eum gena
traxit. Prisc., _Exc. leg._, p. 67.]
[Note 252: Ego vero cum admirarer, Attilam reliquos suos liberos
parvi facere, et ad hunc solum animum adjicere, unus ex barbaris,
qui prope me sedebat et latinæ linguæ usum habebat, fide prius
accepta, me nihil eorum, quæ dicerentur, evulgaturum, dixit, vates
Attilæ vaticinatos esse, ejus genus, quod alioquin interiturum
erat, ab hoc puero restauratum iri. Prisc., _ibid._, p. 68.]
A ce moment entra le Maure Zercon, et tout aussitôt la salle retentit
d'éclats de rire et de trépignements capables de l'ébranler: c'était un
intermède dont les convives étaient redevables à l'imagination d'Édécon.
Le Maure Zercon, nain bossu, bancal, camus, ou plutôt sans nez, bègue et
idiot, circulait depuis près de vingt ans d'un bout à l'autre du monde,
et d'un maître à l'autre, comme l'objet le plus étrange qu'on pût se
procurer pour se divertir[253]. Les Africains l'avaient donné au général
romain Aspar, qui l'avait perdu en Thrace, dans une campagne malheureuse
contre les Huns: conduit près d'Attila, qui refusa de le voir, Zercon
avait trouvé meilleur accueil chez Bléda. Bientôt même le prince hun
s'engoua tellement de son nain, qu'il ne pouvait plus s'en passer; il
l'avait à sa table, il l'avait à la guerre, où il lui fit fabriquer une
armure, et son bonheur était de le voir se pavaner, une grande épée au
poing, et prendre grotesquement des attitudes de héros. Un jour pourtant
Zercon s'enfuit sur le territoire romain, et Bléda n'eut pas de repos
qu'on ne l'eût repris ou racheté; la chasse fut heureuse, et on le lui
ramena chargé de fers. A l'aspect de son maître irrité, le Maure se mit
à fondre en larmes, et confessa qu'il avait commis une faute en le
quittant; mais cette faute, disait-il, avait une bonne excuse. «Et
laquelle donc? s'écria Bléda.--C'est, répondit le nain, que tu ne m'as
pas donné de femme[254].» L'idée de cet avorton réclamant une femme
provoqua chez Bléda un rire inextinguible; non-seulement il lui
pardonna, mais il lui fit épouser une des suivantes de la reine,
disgraciée pour quelque grave méfait[255]. Après la mort de Bléda,
Attila envoya Zercon en cadeau au patrice Aëtius, qui s'en défit en
faveur de son premier maître Aspar. Édécon l'ayant rencontré à
Constantinople, lui avait persuadé de venir en Hunnie redemander sa
femme. Profitant donc de l'occasion de la fête, Zercon entra dans la
salle et vint adresser sa requête à Attila, mêlant, dans son verbiage,
la langue latine à celles des Huns et des Goths d'une façon si
burlesque, que nul ne put s'empêcher de rire[256], et les joyeux éclats
se faisaient encore entendre lorsque les Romains, pensant qu'ils avaient
assez bu, s'esquivèrent au milieu de la nuit, tandis que la compagnie
fit bonne contenance jusqu'au jour.
[Note 253: Qui propter corporis fœditatem, et quod balbutie vocis
et forma sua risum movebat, nam brevis erat, gibbosus, distortis
pedibus, naribus adeo depressis, ut nasum inter eas vix apparentem
haberet propter nimiam simitatem. Prisc., _Exc. leg._, p. 67.]
[Note 254: Ille vero respondit, se quidem peccasse, quod fugisset,
sed se peccati causam habere, quod nulla uxor sibi data fuisset.
Prisc., _ibid._]
[Note 255: Bledas autem in majorem risum prorumpeus ipsi dat
uxorem, unam de nobilibus et quæ fuerat inter reginæ ministras,
sed ob quoddam insolens facinus ad ipsam non amplius accedebat.
Prisc., _Exc. leg._, p. 67.]
[Note 256: Itaque tunc arrepta festivitatis occasione progressus,
et forma et habitu et pronuntiatione et verbis confuse ab eo
prolatis, Romanæ Hunnorum et Gothorum linguam intermiscens, omnes
lætitia implevit et effecit ut in vehementem risum prorumperent.
Prisc., _ib._, p. 67.]
Le temps s'écoulait en pure perte pour les ambassadeurs, qui
n'obtenaient ni audience du roi ni réponse satisfaisante sur aucun
point. Ils demandèrent à partir; mais Attila, sans leur en refuser
positivement l'autorisation, les retint sous différents prétextes: il
les gardait. La reine Kerka voulut les traiter à son tour: elle les
invita dans la maison de son intendant Adame à un repas «magnifique et
fort gai», nous dit Priscus, où les convives, en dépit de la gravité
romaine, durent boire et s'embrasser à la ronde[257]. Un second souper
qui leur fut offert par Attila reproduisit, aux yeux de Maximin et de
son compagnon, l'étiquette cérémonieuse du premier; seulement Attila s'y
dérida quelque peu. Plusieurs fois, ce qui n'avait pas encore eu lieu,
il adressa la parole à Maximin pour lui recommander, entre autres
choses, le mariage du Pannonien Constancius, son secrétaire. Cet homme,
envoyé à Constantinople, il y avait déjà quelques années, comme
interprète ou adjoint d'une ambassade, s'y était vu l'objet des
empressements de la cour, qui espérait le gagner, et il avait en effet
promis ses bons offices pour le maintien de la paix, à la condition que
Théodose lui donnerait en mariage quelque riche héritière, sa sujette.
Théodose, que de tels cadeaux ne gênaient guère, lui avait aussitôt
proposé une orpheline, fille de Saturninus, ancien comte des
domestiques, que l'impératrice Athénaïs avait accusé de complot et fait
mourir. Encore prisonnière et gardée dans un château fort, la jeune
fille n'apprit pas sans une mortelle horreur le sort qu'on lui
destinait, et, résolue de s'en affranchir à tout prix, elle se fit
enlever par Zénon, général des troupes d'Orient, qui la maria avec un de
ses amis nommé Rufus. Attila, furieux à cette nouvelle, manda
insolemment à Théodose que, s'il n'avait pas la puissance de se faire
obéir chez lui, Attila viendrait l'y aider; mais une rupture n'était pas
le fait de Constancius, qui se contenta de la promesse d'une autre
femme. C'était ce qu'Attila rappelait au souvenir de l'ambassadeur. «Il
ne serait pas convenable, lui faisait-il dire par son interprète, que
Théodose se fût joué de la crédulité de Constancius; un empereur
perdrait de sa dignité à faire un mensonge.» Il ajouta, comme une raison
déterminante et un argument sans réplique, «que si le mariage se
faisait, il partagerait la dot avec son secrétaire[258].» Voilà comment
les affaires se traitaient à la cour du roi des Huns.
[Note 257: Tum unusquisque eorum, qui aderant, surgens, scythica
comitate poculum plenum nobis porrexit, et eum, qui ante se
biberat, amplexus et exoseulatus, illud excepit. _Id., l. c._, p.
68. Ab Imperatoris dignitate alienum videri, mendacem esse.
Prisc., _Exc. leg._, p. 69.]
[Note 258: Quod Constantius illi ingentem pecuniæ summam
pollicitus erat, si uxorem e Romanis puellis locupletem duceret.
Prisc., _ub. sup._]
Enfin Attila, ayant éclairci tout ce qu'il lui importait de savoir,
l'innocence de l'ambassadeur, la persistance de la cour impériale dans
le complot contre sa vie, et le retour prochain de Vigilas, qui avait
déjà quitté Constantinople, laissa partir les ambassadeurs dont la
présence lui devenait inutile. Une lettre délibérée dans un conseil de
seigneurs huns et de secrétaires de la chancellerie hunnique, sous la
présidence d'Onégèse, fut remise à Bérikh, qui dut accompagner
l'ambassade jusqu'à Constantinople. Quoique les Romains s'en allassent
comblés de politesses et de présents, attendu que chaque grand de la
cour, sur l'invitation du roi, s'était empressé de leur offrir quelques
objets précieux, tels que pelleteries, chevaux, tapis ou vêtements
brodés, les incidents de leur voyage furent peu récréatifs et leur
montrèrent, au sortir des festins et des fêtes, un côté plus sérieux du
gouvernement d'Attila. A quelques journées de marche, ils virent
crucifier un transfuge, saisi près de la frontière, et qu'on accusait
d'être venu espionner pour le compte des Romains[259]. Un peu plus loin,
ce furent deux captifs probablement romains qui s'étaient enfuis après
avoir tué leur maître hun à la guerre: on les ramenait pieds et poings
liés, et on profita du passage des ambassadeurs, comme d'une bonne
occasion, pour clouer ces malheureux à un poteau et leur enfoncer dans
la gorge un pieu aigu[260]. Leur compagnon de route, Bérikh, était
d'ailleurs un vieux Hun de race primitive, sauvage, grossier,
vindicatif. A propos d'une querelle survenue entre ses domestiques et
ceux de l'ambassade, il reprit à Maximin un beau cheval qu'il lui avait
donné, et ne cessa pas de murmurer tout le long du chemin[261].
Finalement, à peu de distance du Danube, sur les terres romaines,
l'ambassade rencontra Vigilas, qui s'en allait tout joyeux vers le but
de son voyage, en compagnie, comme il croyait, mais en réalité sous la
garde d'Esla.
[Note 259: Captus est vir Scytha, qui a Romanis explorandi gratia
in barbaram regionem descenderat, quem crucis supplicio affici
Attilas præcepit. Prisc., _Exc. leg._, p. 69.]
[Note 260: Hos, immissis inter duo ligna uncis prædita capitibus,
in cruce necarunt. Prisc., _loc. laud._, p. 70.]
[Note 261: Ut Istrum trajecimus, propter quasdam vanas causas, a
servis ortas, nos inimicorum loco habuit; et primum quidem equum,
quem Maximino dono dederat, ad se revocavit. Prisc., _ibid._]
Tel fut le premier acte de ce drame compliqué dont Attila faisait
mouvoir les fils avec une si profonde astuce et une patience si
opiniâtre. Il avait eu pendant deux mois entiers sous sa main les
représentants d'un gouvernement qui conspirait contre sa vie, une
ambassade dont le seul but était de le faire assassiner par les siens;
il pouvait invoquer, pour se venger ou se défendre, le droit des nations
qu'on violait si outrageusement contre lui; l'existence de tous ces
Romains dépendait d'un signe de ses yeux, et ce signe, il ne le fit
pas. Avec l'impartialité d'un juge prononçant dans une cause étrangère,
il sépara l'innocent du coupable, sans vouloir remarquer qu'ils
portaient tous deux la même tache originelle. S'il y avait dans cette
conduite un sentiment d'équité naturelle incontestable, il s'y trouvait
aussi un grand fonds d'orgueil, une haine superbe qui dédaignait les
instruments pour remonter plus implacable jusqu'aux auteurs du crime.
C'était à Théodose, à Chrysaphius, à l'honneur romain qu'il en voulait.
Il jouissait de pouvoir mettre en parallèle, devant ce monde civilisé
qui lui refusait le titre de roi comme à un chef de sauvages et le
méprisait tout en le redoutant, la justice et les procédés du Barbare
avec ceux de l'empereur romain.
Vigilas s'était hâté de terminer à Constantinople les affaires qui
servaient de prétexte à son voyage. Toujours aveugle, toujours infatué
de sa propre importance, il avait fini par l'inspirer aux autres.
Chrysaphius, qui crut, d'après lui, le succès du complot assuré, doubla
la somme à tout événement; l'interprète revenait donc avec 100 livres
d'or renfermées dans une bourse de cuir[262]. Tout cela se passait sous
l'œil attentif d'Esla, qui ne perdait aucun de ses mouvements depuis
leur départ. Les serviteurs de l'ambassade hunnique n'étaient pas autre
chose non plus que des gardiens qui tenaient le Romain prisonnier sans
qu'il s'en doutât. De l'autre côté du Danube, la surveillance se
resserra encore davantage. Vigilas amenait de Constantinople son propre
fils âgé de dix-huit à vingt ans, qui avait été curieux de visiter le
pays, et que, suivant toute apparence, l'interprète s'était fait
adjoindre en qualité de second. Comme ils mettaient le pied dans la
bourgade royale d'Attila, ils furent saisis tous les deux et traînés
devant le roi; leurs bagages saisis également furent fouillés sous ses
yeux, et l'on y trouva la bourse avec les 100 livres d'or bien pesées; A
cette vue, Attila feignit la surprise et demanda à l'interprète ce qu'il
voulait faire de tout cet or[263]? Celui-ci répondit sans embarras qu'il
le destinait à l'entretien de sa suite et au sien, à l'achat de chevaux
et de bêtes de somme dont il voulait faire provision pour ses missions,
car il en avait perdu beaucoup sur les routes, et enfin à la rançon d'un
grand nombre de captifs romains dont les familles l'avaient pris pour
mandataire[264]. La patience d'Attila n'y tint plus. «Tu mens, méchante
bête! s'écria-t-il d'une voix tonnante, mais tes mensonges ne tromperont
personne; ils ne t'arracheront pas du châtiment que tu as mérité[265].
Non ce n'est pas pour ton entretien, ce n'est ni pour l'achat de chevaux
et de mulets, ni pour la rançon de prisonniers romains que tu t'es muni
d'une pareille somme; tu savais bien d'ailleurs que j'avais interdit
absolument tout commerce, tout emploi d'argent dans mes États de la part
des étrangers, lorsque tu étais ici avec Maximin[266].» A ces mots, il
fit amener par ses gardes le fils de l'interprète et déclara qu'il
allait lui faire passer une épée au travers du corps, si le père ne
confessait pas à l'heure même à quel usage et à quel but étaient
destinées ces cent livres d'or[267]. Vigilas, voyant son fils sous les
épées nues, devint comme fou, et, tendant ses bras suppliants tantôt du
côté des bourreaux, tantôt du côté d'Attila, il criait d'une voix
déchirante: «Ne tuez pas mon fils, mon fils ignore tout; il est
innocent, et moi je suis le seul coupable[268].» Alors il déroula de
point en point la trame ourdie entre Chrysaphius et lui: comment l'idée
de l'assassinat était venue au grand eunuque, et avait été approuvée
d'Édécon, comment l'empereur en avait fait part à ses conseillers, et
comment lui, Vigilas, à l'insu du reste de l'ambassade, avait été chargé
de préparer l'exécution du complot, son entrevue avec Édécon le jour de
son départ et tout ce qui s'était passé à Constantinople. Pendant qu'il
parlait, Attila l'écoutait avec l'attention d'un juge et comparait dans
ses souvenirs les détails qu'il entendait de la bouche de cet homme avec
les révélations que lui avait faites Édécon, et il resta convaincu que
l'interprète disait la vérité[269]. S'adoucissant peu à peu, il commanda
de lâcher le fils et de tenir le père en prison jusqu'à ce qu'il eût
disposé de son sort, de quelque manière que ce fût. On chargea de
chaînes Vigilas et on le traîna dans un cachot. Quant au fils, Attila
trouva bon de le renvoyer à Constantinople chercher une seconde fois
cent livres d'or. «Obtiens cette somme, lui dit-il, car c'est le prix
des jours de ton père,» et il fit partir en même temps que lui Oreste et
Esla chargés d'instructions particulières pour l'empereur[270].
[Note 262: Centum auri libras quas a Chrysaphio acceperat. Prisc.,
_Exc. leg._, p. 70.]
[Note 263: Ex eo quæsivit, cujus rei gratia tantum auri
asportasset.--Prisc., _Exc. leg._, p. 70.]
[Note 264: Ille respondit, ut suis et comitum suorum
necessitatibus provideret: præterea ad redemptionem captivorum
pecuniam paratam esse. Prisc., _ibid._, p. 71.]
[Note 265: Cui Attilas: «Sed neque jam, o turpis bestia, Vigilam
appellans, ullum tibi tuis cavillationibus judicii subeundi
patebit effugium: neque ulla satis ista et idonea causa erit, qua
meritum supplicium evitare possis.» Prisc., _l. c._]
[Note 266: Longe enim major summa est, quam qua tibi sit opus ad
sustentandam familiam, vel etiam quam impendas in emptionem
equorum, vel jumentorum, vel liberationem captivorum, quam
jamdudum Maximino, quum huc veniebat, interdixi. Prisc., _Exc.
leg._, p. 71.]
[Note 267: Hæc dicens, filium Vigilæ ense occidi jubet, nisi
pater, quem in usum et quam ab causam tantum auri advexisset,
aperiret. Prisc., _ibid._]
[Note 268: Ad lacrymas conversus, jus implorare, et ensem in se
mitti debere, non in filium, qui nihil commeruisset. _Id., l. c._]
[Note 269: Cum autem Attilas ex his, quæ Edecon sibi detexerat,
Vigilam nihil mentitum perspiceret. Prisc., _Exc. leg._, p. 71.]
[Note 270: Filius in eam rem dimissus alias centum auri libras pro
utriusque liberatione exsoluturus... _Id., l. laud_.]
Ils arrivèrent à l'audience de Théodose, qui connaissait déjà par le
bruit public la déconvenue de ses projets, et n'attendait pas sans
anxiété le nouveau message du roi des Huns. Les envoyés se présentèrent
au pied de son trône dans l'accoutrement le plus singulier, mais auquel
personne n'osa trouver à redire. Oreste portait pendue à son cou la même
bourse de cuir dans laquelle les cent livres d'or avaient été
renfermées[271], et Esla, placé près de lui, après avoir demandé à
Chrysaphius s'il reconnaissait la bourse, adressa ces paroles à
l'empereur: «Attila, fils de Moundzoukh, et Théodose sont tous deux fils
de nobles pères; Attila est resté digne du sien, mais Théodose s'est
dégradé, car, en payant tribut à Attila, il s'est déclaré son
esclave[272]. Or voici que cet esclave méchant et pervers dresse un
piége secret à son maître; il ne fait donc pas une chose juste, et
Attila ne cessera point de proclamer hautement son iniquité, qu'il ne
lui ait livré l'eunuque Chrysaphius pour être puni suivant ses
mérites[273]».
[Note 271: Jussit Orestem crumena in quam Vigilas, aurum quod
Edeconi daretur conjecerat, collo imposita... Num hanc crumenam
nosset? Prisc., _Exc. leg._, p. 39.]
[Note 272: Theodosium quidem clari patris et nobilis esse filium,
Attilam quoque nobilis parentis esse stirpem, et patrem ejus
Mundiuchum acceptam a patre nobilitatem integram conservasse; sed
Theodosium tradita a patre nobilitate excidisse, quod tributum
sibi pendendo suus servus esset factus. Prisc., _Exc. leg._, p.
39.]
[Note 273: Neque se prius criminari illum eo nomine destituturum,
quam Eunuchus ad supplicium sit traditus. _Id., ibid._]
On ne s'attendait pas à cette conclusion. Théodose avait pu se résigner
à toutes les humiliations que son crime découvert pouvait faire pleuvoir
sur lui; mais les eunuques n'étaient point décidés à se laisser enlever
le pouvoir, ni Chrysaphius à livrer sa tête: tout fut donc en rumeur
dans le palais. Ce qui préoccupa surtout l'empereur, ce fut de sauver
son chambellan; toutes les mesures adoptées tendirent à ce but. Les
dernières entraves que la politique byzantine opposait encore à
l'orgueil d'Attila furent levées sans hésitation: il voulait avoir des
ambassadeurs consulaires, on lui en donna; il avait désigné les patrices
Anatolius et Nomus, parce qu'il n'y avait pas de plus grands seigneurs
dans l'empire: on lui envoya Anatolius et Nomus. On le traita comme on
traitait le souverain de l'empire des Perses, le grand roi. On s'occupa
même de Constancius, qui reçut de la main de l'empereur une veuve
très-riche en remplacement de sa fiancée, mariée à un autre[274].
Aucune concession, aucune bassesse ne furent épargnées. La gloriole
d'Attila était satisfaite, et il alla par honneur au-devant des hauts
personnages qu'on lui députait[275]; toutefois il leur parla un langage
dur, le langage d'un homme irrité. Ils apportaient de riches présents
qui parurent l'adoucir; ils apportaient aussi beaucoup d'argent: Attila
prit tout. Il délivra Vigilas, qu'il regardait comme un coupable trop
infime pour sa vengeance: il ne réclama plus la zone riveraine du
Danube, qu'il possédait de fait, sinon de droit; il ne dit plus rien des
transfuges, il élargit même sans rançon un grand nombre de prisonniers
romains; mais il exigea la tête de Chrysaphius. Sur ce point, il fut
inflexible[276].
[Note 274: Constantio nuptum datum iri mulierem minime Saturnini
filiæ genere et opibus inferiorem. Prisc., _Exc. leg._, p. 71.]
[Note 275: Illie Attilas reveventia tantorum virorum motus, ne
longioribus itineribus defatigarentur, cum illis convenit. _Id._,
p. 72.]
[Note 276: Liberavit et Vigilam... Tum Anatolio et Nomo
gratificans, quam plurimos captivos illis sine ullo pretio
concessit... Prisc., _ibid._]
L'année 450 commença sous ces auspices. Les contingents des tribus
hunniques arrivaient en masse sur les bords du Danube; des armements
s'opéraient chez les nations vassales de ces hordes, les Ostrogoths, les
Gépides, les Hérules, les Ruges, et l'on annonçait que les Acatzires
étaient en marche. L'inquiétude gagna l'empire d'Occident non moins que
celui d'Orient: non-seulement l'affaire de Sylvanus restait sans
conclusion, mais il était survenu depuis d'autres embarras plus graves;
les conjonctures étaient menaçantes. Enfin deux messagers goths, partis
de la Hunnie, se présentèrent, le même jour et à la même heure, devant
les empereurs Théodose et Valentinien; ils étaient chargés de dire à
l'un et à l'autre: «Attila, mon maître et le tien, t'ordonne de lui
préparer un palais, car il va venir[277]!»
[Note 277: Imperat per me Dominus meus et Dominus tuus Attilas, ut
sibi palatium instruas. _Chron. alex._, p. 253.--Jean. Malal.,
_Chronogr._, II, p. 22.]