Ambassade d'Attila à Théodose.--Qui étaient Edécon et Oreste.--L'eunuque
Chrysaphius engage Edécon à tuer Attila.--Ambassade de Théodose à
Attila: Maximin, Priscus, Vigilas.--Les ambassadeurs huns et romains se
rendent ensemble en Hunnie.--État déplorable de la Thrace et de la
Mésie.--Halte à Sardique; dîner donné par Maximin; altercation entre les
Romains et les Huns; menaces d'Oreste.--Ruines de Naïsse.--Grande chasse
préparée par Attila en Pannonie; passage du Danube.--Les ambassades se
séparent.--Camp d'Attila.--Visite des officiers huns à
Maximin.--Audience d'Attila; tableau de sa cour; sa colère contre
l'interprète Vigilas.--Il renvoie Vigilas à Constantinople.--Défense aux
Romains de rien acheter en Hunnie.--Maximin et Priscus suivent l'armée
d'Attila.--Attila épouse la fille d'Escam.--Voyage des Romains à travers
les marais de la Théïss; ils sont assaillis par un orage.--Une des
femmes de Bléda leur donne l'hospitalité.--Ils rencontrent des
ambassadeurs envoyés à Attila par l'empereur d'Occident.--Sujet de cette
ambassade; vases de Sirmium.--Les deux ambassades arrivent dans la ville
d'Attila.
Fils d'Arcadius et héritier du plus grand nom de l'empire, Théodose II
était un de ces souverains dénués de vertus et de vices qui perdent les
peuples plus sûrement que ne feraient des tyrans, parce qu'ils leur
communiquent la mollesse de leur âme et leur indifférence pour le bien.
A l'âge de cinquante ans, et aux rides près, on le trouvait encore ce
qu'on l'avait vu à quinze ans, c'est-à-dire un jeune homme rangé,
suivant régulièrement quelques études, assidu aux pratiques de dévotion,
évitant les scandales de mœurs; du reste, adroit à l'escrime, excellent
archer, meilleur cavalier, passionné pour la chasse et pour les
rivalités bruyantes de l'hippodrome, se piquant de bien divertir ses
sujets par des magnificences qui les ruinaient, et plaçant la grandeur
du prince dans l'énormité de ses profusions. Une entreprise utile qui
s'exécuta sous son règne, la codification des lois promulguées par les
empereurs chrétiens, a recommandé sa mémoire à la postérité; mais les
contemporains, qui le voyaient de près, ne lui accordèrent pas d'autre
surnom que celui de _calligraphe_, qu'il méritait d'ailleurs par la
beauté de son écriture, faite pour désespérer les plus habiles copistes
de profession[140].
Ce vieil enfant n'avait que faire de sa liberté: il l'aliéna donc
toujours avec plaisir, ne cherchant qu'à vivre heureusement sous une
tutelle volontaire. Quand il ne régnait pas en compagnie de sa sœur
aînée Pulchérie, son plus sage et plus affectionné conseiller, quand il
ne subissait pas le joug parfois un peu rude de sa femme, la pédante
Athénaïs, qui, de l'école du philosophe son père, avait apporté sur le
trône l'orgueil et les déportements d'une Agrippine, il obéissait à ses
eunuques, et en premier ordre au grand eunuque son chambellan. Ce grand
eunuque, il est vrai, changeait souvent, quoique son autorité fût
toujours la même; les révolutions du palais de Byzance se succédaient
presque sans interruption, et l'histoire a daigné enregistrer toutes ces
dynasties d'eunuques, si un tel mot peut s'appliquer à de telles gens:
elle compte jusqu'à quinze chambellans, premiers ministres de Théodose,
qui se supplantèrent et, pour plusieurs même, s'étranglèrent l'un
l'autre dans l'espace de vingt-cinq ans[141]. En 443 enfin, le sceptre
tomba aux mains de Chrysaphius, qui sut le retenir avec résolution,
n'épargnant, pour écraser ses rivaux et captiver son maître, ni les
pillages publics, qui enrichissaient le fisc impérial, ni les violences,
ni les perfidies. Tout ce qu'on peut imaginer de bassesse et de
corruption régna sept ans avec lui, et domina un prince dont le cœur
n'était pourtant point fermé à tout sentiment d'honneur. Théodose de sa
nature étant peu belliqueux, on tâchait de désarmer l'ennemi à force
d'or, et on faisait disparaître, comme des ambitieux turbulents, les
généraux utiles à l'empire, mais qui blâmaient ces lâchetés. Un pareil
gouvernement légitimait tous les mépris qu'on pouvait verser sur lui;
aussi Attila ne lui en épargnait aucun, tandis qu'au contraire il
ménageait dans l'empire d'Occident l'administration et la personne
d'Aëtius[142].
[Note 140: Cf. Socrat., VII., 22.--Sozom., IX, 1, et pr., p. 394
et 395;--Cedr., 1, p. 335.--Manass., p. 55, etc.--V. Tillemont,
_Hist. des Emp._, VI, p. 19 et suiv.]
[Note 141: Cf. Tillemont, _Hist. des Emp._, t. VI.]
[Note 142: On peut consulter sur le caractère et l'administration
de ce _dernier des Romains_, l'article que j'ai publié dans la
_Revue des Deux Mondes_, sous le titre de _Aëtius et Bonifacius_
(1851).]
Dans les premiers mois de l'année 449, arrivèrent à Constantinople, avec
le titre d'ambassadeurs des Huns, deux personnages importants: Édécon,
Hun de naissance ou Scythe, comme s'exprimaient les Grecs par archaïsme,
et un Pannonien nommé Oreste, le premier officier supérieur dans les
gardes d'Attila, le second son principal secrétaire. C'était ce même
Oreste qui vint, quelques années plus tard, clore, par le nom de son
fils Romulus _Augustule_, la liste des empereurs d'Occident ouverte par
le grand César et par Auguste, circonstance qui lui mériterait à elle
seule une mention particulière dans ce récit. Né aux environs de
Petavium, aujourd'hui Pettau sur la Drave, de parents honnêtes et aisés,
il avait fait, jeune encore, un brillant mariage, en devenant le gendre
du comte Romulus, personnage considérable de sa province, honoré de
plusieurs missions par le gouvernement d'Occident; mais une position si
sortable ne le satisfit point. Oreste appartenait à cette classe de
gens, fort nombreux alors, qu'une ambition impatiente et le goût
fiévreux des aventures poussaient du côté des Barbares, et qui avaient
dans le cœur juste assez de loyauté pour trahir fidèlement leur patrie
au compte du Barbare qui les payait. Pendant que les Huns occupaient
temporairement la Pannonie, il s'était glissé près d'Attila, et
celui-ci, flatté d'avoir un agent romain de sa qualité, se l'était
attaché comme secrétaire. Le Pannonien mit donc son intelligence et son
dévouement au service de l'ennemi le plus redoutable de ses compatriotes
et de sa famille. Parmi les Barbares qui savaient se battre, mais ne
savaient que cela, l'intelligence assurait une place importante au
Romain, de même qu'au Barbare le courage et la force du bras parmi les
Romains, qui ne le savaient plus. Si le poste de secrétaire d'Attila
avait ses dangers, il avait aussi ses profits; en tous cas, il était
fort envié, et Oreste dut rencontrer, en cette occasion, la concurrence
d'une foule d'aventuriers qui ne le valaient pas.
Le roi des Huns avait pour système d'adjoindre, dans les missions de
quelque intérêt, à des Huns nobles et revêtus de hauts emplois,
quelqu'un de ces serviteurs d'origine romaine qui, bien au fait des
hommes et des choses du gouvernement romain, luttaient d'adresse avec
les agents impériaux, et l'avantage d'un meilleur service politique
n'était pas le seul qu'en retirait Attila. Comme ces deux classes, les
Huns de naissance et les aventuriers devenus Huns, se jalousaient
mortellement, il s'était établi entre elles, par suite de leur rivalité,
un espionnage permanent dont le maître savait habilement profiter.
C'était le cas entre Oreste et Édécon: celui-ci, brutal et hautain,
regardant son collègue comme un valet, celui-là s'en vengeant, soit par
l'étalage de son importance réelle, soit par la frayeur que son crédit
inspirait. Ils apportaient à Constantinople de nouvelles propositions,
ou, pour mieux dire, des réquisitions de leur roi qui dépassaient en
insolence tout ce que la cour impériale avait eu jusqu'alors à dévorer.
D'abord Attila, s'adjugeant sur la rive droite du Danube, comme sa
conquête incontestable, le pays qu'il avait ravagé les années
précédentes en Mésie et en Thrace (il fixait la largeur de cette zone à
cinq journées de marche à partir du fleuve), demandait que la frontière
des deux empires fût fixée amiablement à Naïsse, et qu'en conséquence
les marchés mixtes qui se tenaient sur le Danube fussent reculés jusqu'à
cette ville[143]. Il exigeait ensuite qu'on ne lui envoyât en qualité
d'ambassadeurs que les plus illustres d'entre les consulaires, et non
plus, comme on se permettait de le faire, les premiers venus; autrement,
disait-il, il ne les recevrait pas; que si, au contraire, l'empereur
reconnaissait la convenance de sa réclamation, il irait au-devant d'eux
jusqu'à Sardique[144]. Enfin il renouvelait sa plainte éternelle sur les
transfuges, déclarant que, si leur extradition tardait encore, ou si les
sujets romains se permettaient de cultiver les terres situées au midi du
Danube, dans la zone dévolue aux Huns, il allait recommencer la
guerre[145]. Tel était le contenu de la lettre apportée par les envoyés
d'Attila, et que ceux-ci remirent à Théodose, en audience solennelle, au
palais impérial, après quoi ils voulurent rendre visite, suivant
l'usage, au premier ministre Chrysaphius. Un Romain nommé Vigilas, qui
avait servi de truchement entre eux et l'empereur, et qui les
connaissait déjà pour être allé l'année précédente chez les Huns, comme
attaché d'ambassade, s'offrit à les guider jusque-là, et ils partirent
de compagnie.
[Note 143: Neque forum celebrari, ut olim, ad ripam Istri, sed in
Naïsso, quam urbem, a se captam et dirutam, quinque dierum itinere
expedito homini ab Istro distantem. Seytharum et ditionis
Romanorum limitem constituelat. Prisc., _Exc. leg._, p. 37.]
[Note 144: Legatos quoque ad se venire jussit, non ex quolibet
hominum genere et ordine, sed ex consularibus illustriores, quos
mittere libuerit, quorum excipiendorum gratia in Sardicam
descenderet. Prisc., _Exc. leg._, p. 37.]
[Note 145: De transfugis non redditis querebatur, qui nisi
redderentur, et Romani a colenda terra abstinerent quam bello
captam suæ ditioni adjecerat, ad arma iturum minabatur. _Id._,
_Exc. leg._, _ibid._]
Pour se rendre de la salle des audiences du prince à la demeure de
l'eunuque, porte-épée et premier ministre, on avait à parcourir tout
l'intérieur des appartements, ces galeries étincelantes de porphyre et
d'or, ces portiques de marbre blanc, et ces palais divers renfermés dans
un seul palais, qui faisaient de la ville de Constantin le lieu le plus
magnifique de la terre. A chaque pas, Édécon s'extasiait; à chaque
nouvel objet, il s'écriait que les Romains étaient bien heureux de vivre
au milieu de si belles choses et de posséder tant de richesses[146].
Vigilas, dans la conversation, ne manqua pas de raconter à Chrysaphius
l'étonnement naïf du Barbare et ses exclamations réitérées sur le
bonheur des Romains, et, tandis qu'il parlait, une idée infernale vint
traverser l'esprit du vieil eunuque. Prenant à part Édécon, Chrysaphius
lui dit qu'il pourrait habiter, lui aussi, des palais dorés, et mener
cette vie heureuse qu'il enviait aux Romains, si, laissant là son pays
sauvage, il se transportait parmi eux[147]. «Mais, répliqua Édécon avec
vivacité, le serviteur d'un maître ne peut le quitter sans son
consentement, ce serait un crime[148].» L'eunuque, brisant là-dessus,
lui demanda quel rang il occupait chez les Huns et s'il approchait
librement son maître; Édécon répondit qu'il l'approchait en toute
liberté, qu'il était même un de ceux qui le gardaient, attendu que
chacun des principaux capitaines veillait la nuit, à tour de rôle,
auprès de la demeure du roi. «Eh bien! s'écria l'eunuque enchanté de sa
découverte, si vous me promettez d'être discret, je vous indiquerai un
moyen d'acquérir sans peine les plus grandes richesses; mais c'est une
affaire qui demande à être traitée à loisir. Venez donc souper avec moi
ce soir, mais seul, sans Oreste et vos autres compagnons
d'ambassade[149].»
[Note 146: Admirabatur barbarus regiarum domuum magnificentiam...
Prisc., _Exc. leg._, p. 38.]
[Note 147: Vigilas autem, simul atque barbarus in colloquium venit
cum Chrysaphio, interpretans retulit, quantopere laudasset
Imperatorias ædes, et Romanos beatos duceret propter affluentes
divitiarum copias. Tum Edeconi Chrysaphius dixit, fore eum hujus
modi domuum, quæ aureis tectis præfulgerent, compotem et opibus
abundaturum, si, relicta Scythia, ad Romanos se conferret. Prisc.,
_ibid._]
[Note 148: Sed alterius domini serrum, Edecon ait, nefas esse, eo
invito, tantum facinus, se admittere. Prisc., _ibid._]
[Note 149: Cui rei tractandæ otio opus esse: hoc vero sibi fore,
si ad cœnam rediret sine Oreste et reliquis legationis comitibus.
Prisc., _Exc. leg._, p. 39.]
Le Barbare fut exact au rendez-vous, où l'interprète se trouvait déjà.
«Je ne veux que votre bien, lui dit Chrysaphius en reprenant la
conversation du matin; mais que vous l'acceptiez ou non, jurez-moi que
vous ne révélerez à personne au monde ce qui va se passer entre nous; je
m'y engage pour mon propre compte.» Ils joignirent leurs mains droites,
et jurèrent en présence de Vigilas[150]. Entrant alors en matière sans
circonlocution, l'eunuque expliqua qu'il s'agissait de tuer Attila. «Si
vous parvenez à vous défaire de lui, disait-il, et à gagner la frontière
romaine, comptez sur une reconnaissance sans bornes de la part de
Théodose; vous serez comblé de plus d'honneurs et de richesses que vous
n'en pourriez imaginer.» Si étrange que fût la confidence, elle ne parut
point surprendre Édécon, et, après un moment de silence, le Hun répondit
qu'il ferait ce qu'on voudrait[151]. «Mais, ajouta-t-il, il me faut de
l'argent pour préparer les voies et gagner mes soldats, non pas à la
vérité une grande somme, car cinquante livres pesant d'or me suffiront
largement[152].»
[Note 150: Tum per Vigilam interpretem datis dextris et
jurejurando utrimque præstito... Prisc., _ibid._]
[Note 151: Eunucho Edecon assensus est. _Id._ _Exc. leg._,
_ibid._]
[Note 152: Ad hanc rem peragendam opus esse pecuniis, non quidem
multis; sed quinquaginta auri libris, quas militibus, quibus
præesset, qui sibi ad rem impigre exseguendam adjumento esseut,
divideret. Prisc., _Exc. leg._, p. 39.]
Chrysaphius voulait les lui compter sans désemparer; mais Édécon
l'arrêta. «Je ne puis, lui dit-il, me charger de cet argent. Attila,
sitôt notre retour, nous fera raconter, suivant son habitude, et dans le
plus petit détail, ce que chacun de nous aura reçu des Romains, tant en
argent qu'en présents: or cinquante livres d'or font une somme trop
forte pour que je puisse la dérober facilement à l'œil curieux de mes
compagnons; le roi m'en saura porteur et me suspectera[153]. Ce qui vaut
mieux, c'est que Vigilas m'accompagne en Hunnie sous le prétexte de
ramener les transfuges; nous nous concerterons là-bas, et quand le
moment d'agir sera venu, il vous indiquera le moyen de me faire passer
la somme convenue.» Chrysaphius applaudit au bon sens du Barbare, et
courut, après souper, tout raconter à l'empereur, qui approuva son
ministre; le maître des offices, Martial, appelé à leur conciliabule, ne
trouva, pour sa part, aucune objection. Il ne restait plus que les
mesures d'exécution à prendre, puisque l'idée leur paraissait à tous
trois si naturelle; ils passèrent la nuit à les combiner.
[Note 153: Etenim Attilam se, simal atque redierit,
percunctaturum, ad reliquos omnes, quæ munera sibi et quantæ
pecuniæ a Romanis dono datæ siut: neque id eclare per collegas et
comites licitum fore. _Id. loc._ c.]
Ils convinrent d'abord que, pour mieux masquer le complot, on
n'enverrait pas Vigilas avec une mission en titre, mais comme simple
interprète en l'attachant à une ambassade sérieuse en apparence. Ce
premier point posé, ils reconnurent que l'ambassade qui aurait pour
prétexte la réponse de l'empereur aux prétentions du roi des Huns devait
être confiée à un homme non-seulement placé très-haut dans la hiérarchie
des fonctions administratives, mais placé encore plus haut dans l'estime
publique, à un honnête homme en un mot. «Si le coup réussit, disaient
fort sensément les ministres de Théodose, l'empereur ne manquera pas de
renier les assassins, et la bonne réputation de son ambassadeur
éloignera de lui jusqu'à l'ombre du soupçon; si le coup échoue, ce sera
la même chose; la probité du représentant garantira l'innocence du
prince aux yeux du monde et à ceux d'Attila lui-même[154].» Le calcul
était habile, on en conviendra. La liste des honnêtes gens au service de
la cour de Byzance ayant été consultée, le choix s'arrêta sur Maximin,
personnage estimé pour sa droiture, et qui en avait donné plus d'une
preuve dans des missions politiques. Il avait d'ailleurs parcouru toute
l'échelle des hautes fonctions, moins le consulat. On ne se demanda pas
ce que deviendrait, en cas de révélation ou de non-succès, cet homme
dont l'honnêteté devait servir de couverture au crime: l'eunuque
Chrysaphius avait bien d'autres soucis.
[Note 154: Vigilam quidem specie interpretis, quo munere
fungebatur, quæ Edeconi viderentur, exsecuturum, Maximinum vero,
qui minime corum, quæ in consilio Imperatoris agitata erant,
conscius esset, litteras ab eo Attilæ; redditurum. Prisc., _Exc.
leg._, p. 39.]
Au demeurant, l'occasion parut favorable pour se montrer fier et Romain
vis-à-vis d'un ennemi que l'on ne craindrait bientôt plus. On écrivit,
en réponse à la lettre d'Attila, qu'il eût à s'abstenir de tout
envahissement du territoire romain au mépris des traités, et que
l'empereur lui renvoyait dix-sept transfuges, les seuls qu'on eût pu
découvrir dans toute l'étendue de l'empire d'Orient. C'était là la
réponse écrite[155]; mais l'ambassadeur devait y joindre des
explications verbales concernant les autres chefs de la mission
d'Édécon. Il devait dire que l'empereur ne reconnaissait point à Attila
le droit d'exiger des ambassadeurs consulaires, attendu que ses ancêtres
ou prédécesseurs, les rois de la Scythie, s'étaient toujours contentés
d'un simple envoyé, souvent même d'un messager ou d'un soldat[156]; que
sa proposition d'aller recevoir les légats romains dans les murs de
Sardique n'était qu'une raillerie intolérable: Sardique existait-elle
encore? y restait-il pierre sur pierre? et n'était-ce pas Attila qui
l'avait ruinée? Enfin l'empereur affectait une grande froideur pour
Édécon, et avertissait le roi des Huns que, s'il avait vraiment à cœur
de terminer leurs différends, il devait lui envoyer Onégèse, dont
Théodose acceptait d'avance l'arbitrage[157]. Or, Onégèse était le
premier ministre d'Attila. Édécon eut connaissance de ces instructions,
ou du moins d'une partie de leur contenu; Chrysaphius lui ménagea même
une entrevue secrète avec l'empereur. Ainsi donc cette ambassade avait
deux missions distinctes complétement étrangères l'une à l'autre, quant
aux hommes et quant aux choses: l'une, patente, avouée, capable
d'honorer le gouvernement romain par sa fermeté; l'autre secrète et
infâme: l'ambassadeur, sans le savoir, partait flanqué d'un assassin.
Maximin, craignant l'ennui d'une longue route ou sentant le besoin d'un
bon conseiller, se fit adjoindre comme collègue l'historien grec
Priscus, dont l'amitié lui était chère, et nous devons à cette
circonstance une des relations de voyage les plus intéressantes en même
temps qu'une des pages les plus instructives de l'histoire du Ve
siècle[158].
[Note 155: Mimine decere Attilam fœdera transgredientem Romanorum
regionem invadere; et autea quidem ad eum plures, nunc vero decem
et septem transfugas mittere: nec enim plures apud se esse. Et hæc
quidem litteris continehantur. Prisc., _Exc., leg._, p. 39.]
[Note 156: Coram autem, Maximinum suis verbis jusserat Attilæ
dicere, ne postularet majoris dignitatis viros ad se legatos
transire. Hoc enim neque ipsius majoribus datum esse, neque
cæteris Scythiæ regibus, sed quemlibet militem aut alium nuntium
legationis munus obiisse. Prisc., _ub. sup._]
[Note 157: Cæterum ad ea, quæ inter ipsos in dubietate
versabantur, dijudicanda sibi videri, Onegesium mitti debere.
_Id., ibid._]
[Note 158: In hac legatione Maximinus precibus mihi persuasit, ut
illi comes essem. Prisc., _Exc., leg._, p. 39.]
Édécon et Maximin quittèrent en même temps Constantinople; les deux
ambassades, marchant de conserve, devaient se guider et s'assister
mutuellement: les Romains sur les terres de l'empire, les Huns au delà
du Danube. Maximin faisait les honneurs du convoi en homme de cour
consommé; il avait des présents pour ses hôtes barbares, et de temps en
temps il les invitait à dîner ainsi que leur suite. Les dîners se
composaient de bœufs ou de moutons fournis par les habitants, abattus,
dépecés, accommodés par les serviteurs de l'ambassade[159]. A Sardique,
où les voyageurs séjournèrent, Maximin put se convaincre que la réponse
de la chancellerie impériale au sujet de cette ville ne disait rien de
trop, car il n'y put trouver un toit pour s'abriter; il planta ses
tentes au milieu des ruines, comme s'il eût été au désert. Pendant le
dîner, la conversation, animée par le vin, tomba sur le gouvernement des
Huns comparé à celui des Romains; chacun vantait à qui mieux mieux
l'excellence de son souverain, les Huns parlant avec exaltation
d'Attila, les Romains soutenant Théodose, quand Vigilas fit aigrement
remarquer qu'il n'y avait pas justice à comparer un homme avec un
dieu[160]: le dieu, dans sa pensée, c'était Théodose. Ce propos
impertinent souleva une vraie tempête: les Huns criaient, se démenaient,
paraissaient hors d'eux-mêmes, et Maximin eut besoin de toute son
habileté, aidée de toute celle de Priscus, pour ramener le calme en
détournant la conversation[161]. Dans le désir de sceller une paix
complète, l'ambassadeur, après dîner, emmena avec lui sous sa tente ses
deux hôtes principaux, et fit don à chacun d'un beau vêtement de soie
brochée, garni de perles de l'Inde[162]. Oreste était ravi; tout en
contemplant son lot, il semblait épier du regard la sortie d'Édécon, et,
sitôt qu'il le vit parti, il dit à Maximin: «Je vous reconnais pour un
homme juste et sage, plus sage que certains autres ministres de
l'empereur qui ont méprisé Oreste en invitant Édécon seul à souper, et
n'ayant de cadeaux que pour lui[163].» Ce que voulait dire le secrétaire
d'Attila, Maximin l'ignorait, car il n'était au courant d'aucune des
circonstances qui avaient précédé sa nomination, et, comme il
s'enquérait où et comment l'un avait été honoré et l'autre dédaigné,
Oreste n'ajouta pas un mot et sortit. Le lendemain, pendant la route,
l'ambassadeur fit approcher Vigilas, et lui demanda l'explication des
paroles qu'il avait entendues la veille: celui-ci, éludant la question,
répondit qu'Oreste, qui après tout n'était qu'un scribe et un valet,
montrait une susceptibilité ridicule vis-à-vis d'un guerrier illustre,
d'un noble Hun tel qu'Édécon[164]; puis, poussant son cheval vers ce
dernier, il l'interpella en langue hunnique, et causa longtemps avec
lui. Édécon paraissait troublé et parlait avec animation[165]. Vigilas
rapporta de ce colloque ce qu'il voulut; il dit à Maximin que les
prétentions insolentes du secrétaire d'Attila avaient mis le noble Hun
en un tel courroux, que lui, Vigilas, avait eu grand'peine à le
contenir.
[Note 159: Bobus igitur et ovibus, quos incolæ nobis
suppeditaverant, jugulatis, instructo convivio epulati sumus.
Prisc., _ibid._]
[Note 160: Ad quæ Vigilas dixit, minime justum esse, Deum cum
homine comparare, hominem Attilam, deum Theodosium vocans. Prisc.,
_Exc., leg._, p. 39, 40.]
[Note 161: Id ægre tulerunt Hunni, et sensim ira accensi
exasperabantur. Nos vero aliò sermonem detorquere, et corum iram
blandis verbis lenire. Prisc., _ibid._]
[Note 162: A cœna ut surreximus, Maximinus Edeconem et Orestem
donis conciliaturus, sericis vestibus et gemmis indicis donavit.
Prisc., _l. c._]
[Note 163: Sibi quidem, ait, illum probum et prudentem videri, qui
non ut alii ministri regii peccasset: etenim nonnulli, spreto
Oreste, Edeconem ad cœnam invitaverant et donis coluerant. Prisc.,
_Exc., leg._, p. 40.]
[Note 164: Orestem comitem et scribam Attilæ, Edeconem vero bello
clarissimum, ut in gente Hunnorum, longe illum dignitate
antecellere. Prisc., _ibid._]
[Note 165: Patrio sermone Edeconem affatus. _Id., ub. sup._]
Il ne se passa rien de remarquable jusqu'à l'arrivée des voyageurs à
Naïsse. Ce berceau du grand Constantin était, comme Sardique, un
lamentable amas de décombres, où quelques malades qui n'avaient pu fuir,
et qu'assistait la charité des paysans voisins, vivaient seuls dans une
chapelle encore debout[166]. Au delà de Naïsse, vers le nord-ouest et
entre cette ville et le Danube, la petite troupe eut à parcourir une
plaine toute parsemée d'ossements humains blanchis au soleil et à la
pluie, restes des massacres et des batailles qui avaient dépeuplé ce
malheureux pays[167]. A travers ces ruines et ce vaste cimetières, elle
atteignit la rive droite du Danube, où elle trouva des bateliers huns en
station avec leurs barques, faites d'un seul tronc d'arbre creusé. La
rive barbare était encombrée de ces barques empilées les unes sur les
autres, et qui semblaient être là pour le passage d'une armée[168]; en
effet, les Romains apprirent qu'Attila campait dans le voisinage, et se
disposait à ouvrir une grande chasse sur les terres au midi du Danube,
dans ces provinces de l'empire qu'il réclamait comme sa conquête[169].
[Note 166: Itaque cam desertam hominibus offendimus, præterquam
quod in ruderibus sacrarum ædium erant quidam ægroti. Prisc.,
_Exc. leg._, p. 41.]
[Note 167: Omnia enim circa ripam erant plena ossibus eorum, qui
hello ecciderant. _Id., Exc., ibid._]
[Note 168: Hic nos barbari portitores in scaphis unico ligno
constantibus quas arboribus sectis et cavatis adornant,
exceperunt. _Id., ibid._]
[Note 169: Et lembi quidem minime ad nos traducendos, sed ad
multitudinem barbarorum trajiciendam erant præparati, quæ nobis in
via occurreret, quia Attilas ad venationem in Romanorum fines
transgredi volebat. _Id., ub. sup._]
Chez les Huns, comme plus tard chez les Mongols, la grande chasse était
une institution politique qui avait pour but de tenir les troupes
toujours en haleine: destinée à remplacer la guerre pendant les repos
forcés, elle en était comme le portrait vivant. Tchinghiz-Khan, dans le
livre de ses ordonnances, l'appelle l'_école du guerrier_; un bon
chasseur, à ses yeux, valait un bon soldat: il en devait être ainsi
chez les Huns. Suivant les usages orientaux, le jour de la chasse,
annoncé longtemps à l'avance avec la solennité d'une entrée en campagne,
était précédé d'ordres et d'instructions que chacun devait suivre
exactement. Un corps d'armée tout entier, le roi au centre, les généraux
aux ailes, exécutait ces immenses battues où l'on traquait tous les
animaux d'une contrée. L'adresse de la main, la sûreté de la vue, la
finesse de l'odorat et de l'ouïe, la présence d'esprit, la décision, en
un mot toutes les qualités du guerrier s'y déployaient comme sur un
champ de bataille véritable, et en effet la guerre à la manière des
nomades de l'Asie n'était pas autre chose qu'une chasse aux hommes. Les
Huns observaient soigneusement ces pratiques apportées de l'Oural, qui
maintenaient leur vigueur tout en les rappelant aux traditions de leur
vie primitive et au souvenir de leur berceau. Attila s'en servait au
besoin pour masquer des campagnes plus sérieuses: en ce moment, il
venait de proclamer une chasse; mais ce qu'il méditait réellement,
c'était une expédition militaire dans les villes de la Pannonie[170].
[Note 170: Revera autem bellum contra Romanos pavavit, cujus
gerendi occasionem sumebat. Prisc., _Exc. leg._, p. 41.]
De l'autre côté du Danube, on entrait sur les terres des Huns, et, à la
grande contrariété de Maximin, presque aussitôt les ambassades se
séparèrent. Édécon, sur qui les Romains comptaient pour leur servir de
guide dans le pays et d'introducteur près d'Attila, les quitta
brusquement, afin de rejoindre, disait-il, l'armée et le roi par un
chemin de traverse beaucoup plus court que la route battue qu'ils
suivaient. Réduits aux guides qu'il leur laissa, les Romains
continuaient de marcher depuis plusieurs jours, lorsqu'un soir, à la
tombée de la nuit, le galop de plusieurs chevaux frappa leurs oreilles,
et des cavaliers huns, mettant pied à terre, leur annoncèrent qu'Attila
les attendait à son camp, dont ils étaient très-voisins[171]. Le
lendemain en effet, du sommet d'une colline assez escarpée, ils
aperçurent les tentes des Barbares qui se déployaient en nombre immense
à leurs pieds, et parmi elles un pavillon qu'à sa position et à sa forme
ils supposèrent être celui du roi. Le lieu paraissait bon pour camper;
Maximin y fit déposer les bagages, et déjà l'on plantait les crampons et
les pieux pour asseoir les tentes, quand une troupe de Barbares accourut
d'en bas à bride abattue et la lance au poing. «Que faites-vous?
criaient-ils d'un ton menaçant; oseriez-vous bien placer vos tentes sur
la hauteur, quand celle d'Attila est dans la plaine[172]?» Les Romains
replièrent bien vite leurs pavillons, rebâtèrent leurs mulets et
allèrent camper où ces hommes les menèrent. Ils achevaient leur
installation quand survint une visite qui ne laissa pas de les étonner
beaucoup: c'étaient Édécon, Oreste, Scotta et d'autres personnages
notables qui leur demandèrent ce qu'ils voulaient et quel était l'objet
de leur ambassade[173]. L'indiscrétion ou le ridicule de cette question
adressée à des ambassadeurs frappa tellement les Romains qu'ils en
restèrent tout ébahis, et ils se regardaient l'un l'autre comme pour se
consulter[174], quand les Huns la renouvelèrent avec insistance:
«Répondez-nous,» dirent-ils à l'ambassadeur. La réponse de celui-ci fut
qu'il ne devait d'explications qu'au roi, et qu'il en donnerait au roi
seulement. Là-dessus Scotta parut blessé: «Il n'était point venu de son
plein gré, répétait-il avec colère, et ne faisait que remplir les ordres
de son maître.» Maximin protesta que, la demande vînt-elle d'Attila
lui-même, il n'accepterait jamais la loi qu'on prétendait lui faire. «Un
ambassadeur, dit-il avec fermeté, ne doit compte de sa mission qu'à
celui près duquel son souverain l'envoie; tel est le droit des nations,
et les Huns le savent bien, eux qui ont adressé tant d'ambassades aux
Romains[175].»
[Note 171: Circa vesperam nobis cœnautibus, auditus est strepitus
equorum ad nos venientium; et duo viri seythæ advenerunt, qui nos
ad Attilam venire jusserunt. Prisc., _Exc. leg._, p. 41.]
[Note 172: Obvii barbari prohibnerunt, quoniam Attilæ tentorium
esset in planitie positum. _Id., in cod. loc._]
[Note 173: Huc Edecon, Orestes, Scotta et alii ex Scythis primores
mox advenerunt, et ex nobis quæsierunt, quarum rerum
consequendarum gratia hanc legationem suscepissemus. Prisc., _Exc.
leg._, p. 50, 51.]
[Note 174: Nos invicem intueri, et tam ineptam cunctationem
admirari. Prisc., _ub. sup._]
[Note 175: Nos vero obtestari, nusquam hanc legem legatis
impositam... Neque hoc Scythas nescire, qui sæpe numero legatos ad
imperatorem miserint. Prisc., _loc. laud._]
Les visiteurs disparurent, mais pour revenir au bout de quelques
moments, tous, sauf Édécon. Répétant alors mot pour mot à Maximin le
contenu de ses instructions[176], ils ajoutèrent que, s'il n'apportait
rien de plus, il n'avait qu'à repartir sur-le-champ. Ce fut, pour
Maximin et Priscus, une énigme de plus en plus obscure; ils en croyaient
à peine leurs oreilles, et, ne pouvant comprendre comment les intérêts
confiés à la conscience d'un ambassadeur, les secrets inviolables de
l'empire se trouvaient ainsi divulgués à ses ennemis; ils restaient
muets comme des hommes qu'un coup violent vient d'étourdir. Sortant
enfin de cet état de stupeur, Maximin s'écria: «Eh bien! que ce soient
là nos instructions ou que nous en ayons d'autres, votre maître seul le
connaîtra.»--«Partez donc,» répliquèrent-ils[177]. Les Romains se
préparèrent à partir. Vigilas, pendant qu'on faisait les bagages, avait
peine à contenir sa mauvaise humeur; il maudissait les Huns et blâmait
la conduite de l'ambassadeur. «N'eût-il pas mieux valu mentir,
répétait-il, que de s'en retourner honteusement sans avoir rien
fait[178]? Je répondrais d'Attila, si je pouvais le voir un seul
instant, car j'ai vécu en assez grande familiarité avec lui pendant
l'ambassade d'Anatolius; d'ailleurs Édécon me veut du bien[179].» Et il
revenait toujours à sa proposition d'annoncer encore d'autres
instructions, afin d'obtenir audience du roi. Préoccupé de sa propre
affaire et de sa fortune qu'un départ précipité faisait évanouir, il
s'inquiétait aussi peu de compromettre le caractère d'un ambassadeur par
des mensonges que sa vie par un attentat. L'interprète s'aveuglait
lui-même; il ne s'apercevait pas qu'il était trahi. Soit que jamais
Édécon n'eût conspiré sérieusement contre la vie de son maître, soit
qu'il l'eût fait, séduit par les promesses de Chrysaphius, mais que les
paroles mystérieuses d'Oreste, à la suite du repas de Sardique, lui
eussent donné à réfléchir, il avait compris qu'un œil vigilant avait
épié toutes ses démarches, que tout était connu, et son souper chez
l'eunuque, et ses conférences secrètes avec l'empereur, et les présents
qu'il avait reçus. En homme habile, il s'était hâté de prendre les
devants, et, précédant les envoyés romains auprès de son maître, il lui
avait tout révélé: propositions, entrevues, somme promise, moyen imaginé
pour la faire tenir en main sûre, complicité de Vigilas et innocence de
Maximin, tout, en un mot, jusqu'aux divers points traités dans les
instructions de l'ambassadeur[180]. Ce fut une bonne fortune que le ciel
envoyait au fils de Moundzoukh pour prendre Théodose en flagrant délit
d'infamie, le couvrir d'opprobre et justifier à la face du monde tout ce
qu'il lui plairait de lui infliger: mais cette occasion précieuse, il se
garda bien de la risquer par un éclat prématuré. Il n'avait pour accuser
que le témoignage d'Édécon, il en voulait d'autres que nul ne pût nier:
il voulait des indices clairs, manifestes, et jusqu'à un commencement
d'exécution, et, dans son calcul, c'étaient les Romains qui devaient lui
fournir eux-mêmes ces preuves dont il se proposait de les accabler.
Comprimant donc son ressentiment et décidé à attendre jusqu'au bout sans
impatience, il se mit à jouer avec cette lâche cour de Constantinople,
comme le tigre joue avec l'ennemi qu'il tient sous sa griffe, avant de
lui donner le dernier coup.
[Note 176: Unde non multo post sine Edecone reversi, omnia, quaæ
cum illis agere in mandatis habebamus, dixerunt. Prisc., _ibid._]
[Note 177: Sive ea, quæ Scythæ modo protulerunt, sive alia
nuntiaturi venerimus, neminem nisi ducem vestrum quærere decet,
neque de his cum aliis ullo pacto disserere constituimus.--Illi
vero nos quam primum abire jusserunt. Prisc., _Exc. leg._, p. 51.]
[Note 178: Longe enim potius fuisse in mendacio deprehendi, quam
re infecta domum reverti. _Id., ibid._]
[Note 179: Si enim, inquit, cum Attila collocutus fuissem, facile
ei a contentione cum Romanis discedere persuasissem, quippe qui
antea familiaritatem cum illo in legatione cum Anatolio suscepta
contraxerim. _Id., l. c._]
[Note 180: Edecon enim, sive simulate cum eunucho pactus; sive ut
ab Oreste sibi caveret, Attilæ comparatam in ipsum conjurationem
aperuit, et auri summam, quam in eam rem mitti convenerat, simul
et ea, quæ per nos in ista legatione tractanda erant, enuntiavit.
Prisc., _Exc. leg._, p. 52.]
Les mulets étaient déjà chargés, et les Romains se mettaient en route à
la nuit tombante, quand un contre-ordre les retint: «Attila n'exigeait
pas, leur disait-on, que des étrangers s'exposassent pendant les
ténèbres dans un pays inconnu[181].» En même temps arrivèrent un bœuf
que les Huns chassaient devant eux, et des poissons qu'ils apportaient
de la part du roi; c'était le souper de l'ambassade. «Nous y fîmes
honneur, dit Priscus, et dormîmes profondément jusqu'au lendemain[182].»
En effet, le bienheureux contre-ordre leur avait remis la joie au cœur.
Dès que le jour parut, Priscus, en homme avisé, se munit d'un interprète
autre que Vigilas (il se trouvait parmi les suivants volontaires de
l'ambassade un certain Rusticius, qui parlait couramment le hun et le
goth[183]), et il alla trouver Scotta, qui se fit fort de leur procurer
une audience d'Attila moyennant quelques présents, car toutes ces
tergiversations n'avaient pas d'autre but. Une heure à peine s'écoula,
et Scotta, fier de prouver son crédit, revenait de toute la vitesse de
son cheval annoncer à Priscus sa réussite; les Romains partirent avec
lui. Les abords de la tente royale, lorsqu'ils s'y présentèrent, étaient
obstrués par une multitude de gardes qui formaient à l'entour une haie
circulaire[184]; les ambassadeurs parvinrent à la percer, grâce à la
présence de Scotta, et trouvèrent, au milieu de la tente, Attila qui les
attendait, assis sur un siége de bois[185].
[Note 181: Attilam jubere nos propter tempus noctis intempestivum
remanere. Prisc., _Exc. leg._, p. 52.]
[Note 182: Præsto fuere, qui bovem agebant et pisces fluviatiles
nobis ab Attila missos adferebant.... Cœnati nos dormitum
contulimus. Prisc., _Excerpt. leg., l. c._]
[Note 183: Assumpto Rusticio, qui barbarorum linguæ peritus erat,
et nobiscum in Scythiam venerat non legationis, sed privatæ rei
causa. _Id., ibid._]
[Note 184: Itaque ad ejus tentorium iter direximus, quod
barbarorum multitudine, qui in orbem excubias agebant, erat
circumdatum. Prisc, _Exc. leg._, p. 53.]
[Note 185: Introducti Attilam sedentem in sella lignea invenimus.
_Id. ibid._]
Priscus, Vigilas et les esclaves porteurs de présents s'étant arrêtés
par respect près du seuil de la porte, Maximin s'avança, salua le roi,
et, lui remettant dans les mains la lettre de Théodose, il lui dit:
«L'empereur souhaite à Attila et aux siens santé et longue
vie[186].»--«Qu'il arrive aux Romains tout ce qu'ils me souhaitent!»
répondit celui-ci brièvement[187], et se tournant vers Vigilas avec les
signes d'une colère concentrée: «Bête immonde! lui dit-il, qui t'a porté
à venir vers moi, toi qui as connu mes conventions avec Anatolius au
sujet de la paix? Tu savais bien que les Romains ne devaient point
m'envoyer d'ambassadeur tant qu'il resterait chez eux un seul transfuge
de ma nation[188].» Vigilas ayant répliqué que cette condition était
fidèlement remplie, puisqu'on lui ramenait dix-sept déserteurs, les
seuls qu'on eût pu trouver dans tout l'empire d'Orient, ce ton
d'assurance parut mettre Attila hors de lui. «Ah! lui cria-t-il d'une
voix emportée, je te ferais mettre en croix à l'instant même, et te
donnerais en pâture aux vautours pour prix de tes paroles impudentes, si
je ne respectais le droit des ambassadeurs[189];» puis, sur un signe
qu'il fit, un secrétaire déploya une longue pancarte et se mit en devoir
de la lire. C'était la liste nominative des transfuges qui étaient
censés résider encore sur le territoire romain. La lecture terminée,
Attila déclara qu'il voulait que Vigilas partît sur-le-champ avec Esla,
un de ses officiers, pour signifier de sa part à Théodose d'avoir à lui
restituer sans exception tous les Huns, de quelque qualité et en quelque
nombre qu'ils fussent, qui avaient passé chez les Romains depuis
l'époque où Carpilion, fils d'Aëtius, avait été son otage. «Je ne
souffrirai point, disait-il avec hauteur, que mes esclaves portent les
armes contre moi, quoiqu'ils ne puissent rien, je le sais bien, pour le
salut de ceux qui les emploient. Quelle est la ville, quel est le
château qu'ils parviendraient à sauver de mes mains, si j'ai résolu de
le prendre ou de le détruire[190]? Qu'on aille donc faire connaître
là-bas ce que j'ai décidé, et qu'on revienne tout aussitôt me faire
connaître à moi si les Romains veulent me rendre mes transfuges ou s'ils
préfèrent la guerre.» L'ordre de départ ne regardait que Vigilas; Attila
pria l'ambassadeur de rester près de lui pour recevoir la réponse qu'il
se proposait de faire à la lettre de l'empereur. Il n'oublia pas non
plus de réclamer les présents qu'on lui avait destinés: l'audience finit
là.
[Note 186: Et imperatoris litteras tradeus dixit, salvum et
incolumen illum suosque precari Imperatorem. _Id., loc. cit._]
[Note 187: Et barbarus, «Sit et Romanis quemadmodum et mihi
cupiunt», inquit. _Id., ut supr._]
[Note 188: Statimque ad Vigilam convertit orationem; feram
impudentem vocans, quærebat, qua re impulsus ad ipsum venisset,
cum sibi eorum, quæ et ipso et Anatolius de pace sensissent,
conscius esset... Prisc., _Exc. leg._, p. 53.]
[Note 189: Et cum clamore dixit, se illum in crucem acturum et
prædam vulturibus præbiturum fuisse, nisi leges legationis hac
impudentis ejus orationis et temeritatis pœna offendere vereretur.
_Id., loc. cit._]
[Note 190: Quæ enim urbs, quod castellum ab illis possit defendi,
quod evertere aut diruere apud se constitutum habuerit? Prisc.,
_ibid._]
Cette scène, qui laissa les Romains tout émus, fut l'unique sujet de
leur conversation à leur retour au quartier. Vigilas ne concevait pas
que le même homme dont il avait éprouvé la bienveillance, il y avait à
peine une année, eût pu le traiter d'une façon si ignominieuse, et son
esprit se torturait pour en deviner la cause. Priscus la trouvait dans
l'aventure du dîner de Sardique, dans ce propos imprudent de Vigilas,
dont les Barbares n'avaient pas manqué de faire rapport à leur roi;
Maximin, qui n'entrevoyait aucune autre raison que celle-là, appuyait
l'avis de son ami; mais Vigilas secouait la tête et ne paraissait pas
convaincu[191]. Survint Édécon, qui l'emmena en particulier et causa
quelque temps avec lui. Cette démarche avait pour but de rassurer
l'interprète sur ce qui venait de se passer, et de lui dire que tout se
préparait à merveille pour le succès du complot: Édécon maintenant osait
en répondre, et ce voyage procurait à Vigilas une occasion inespérée de
tenir au courant Chrysaphius, et de rapporter l'argent dont ils avaient
besoin[192]. L'interprète, remonté par ces explications, avait repris
tout son calme quand il rejoignit ses collègues, et aux questions que
ceux-ci s'empressèrent de lui adresser, il se contenta de répondre que
l'affaire des transfuges agitait seule Attila, qui ferait la guerre
infailliblement si on ne lui donnait satisfaction. Sur ces entrefaites,
des messagers entrèrent dans le quartier de l'ambassade, et proclamèrent
une défense du roi à tout Romain, quel qu'il fût, de rien acheter chez
les Huns, ni chevaux, ni bêtes de somme, ni esclaves barbares, ni
captifs romains, rien, en un mot, hormis les choses indispensables à la
vie, et ce, jusqu'à la conclusion des difficultés pendantes entre les
deux nations[193]. La défense fut signifiée à l'ambassadeur, Vigilas
présent. C'était, comme on le pense bien, une ruse d'Attila pour enlever
d'avance à l'interprète tout prétexte plausible d'introduire une forte
somme d'argent dans ses États.
[Note 191: Sed Vigilas ambiguus animi erat, neque causam suspicari
posse videbatur, quare Attilas eum tam acerbis convitiis
insectatus esset. Nec enim in animum suum inducere poterat, ut
nobis postea retulit, enuntiata fuisse, quæ in convivio in Serdica
dicta fuerant, nec conjurationem in Attilam detectam... Prisc.,
_Exc. leg._, p. 54.]
[Note 192: Hæc cum ambigua mente volveremus, Edecon supervenit, et
abducto a nostro cœtu Vigila (fingebat enim velle vere et serio de
præmeditatis inter eos insidiis agere), ubi aurum adferri
præcepit, quod his daretur, qui exsequendo facineri operam
navaturi essent, discessit. Prisc., _Exc. leg._, p. 54.]
[Note 193: Hæc dum loquebamur, advenere ab Attila, qui Vigilam et
nos prohiberent, captivum romanum, aut barbarum mancipium, aut
equos, aut quidquam aliud emere, præterquam quæ ad victum
necessaria erant Prisc., _ibid._]
Attila ne parlait plus de sa chasse aux bêtes fauves en Pannonie depuis
qu'il en avait rencontré une plus à son goût. Désireux de suivre sans
préoccupation la piste de Vigilas et d'observer à loisir les démarches
de l'ambassadeur qu'il gardait provisoirement en otage, il leva son camp
deux jours après cette scène, et partit pour regagner sa résidence
ordinaire dans la capitale de la Hunnie. Il fit dire aux Romains de se
tenir prêts à le suivre, et au jour marqué, ceux-ci se mirent, avec
leurs guides particuliers, à l'arrière-garde de l'armée des Huns[194].
On n'avait pas fait encore beaucoup de chemin quand ces guides
changèrent brusquement de direction, et s'engagèrent dans une route peu
frayée, laissant l'armée continuer sa marche, et pour raison de ce
changement de front, ils apprirent aux voyageurs qu'une cérémonie, à
laquelle il ne leur était pas permis d'assister, allait se célébrer dans
un hameau voisin. Ce n'était pas moins qu'un nouveau mariage du roi:
Attila ajoutait à ses innombrables épouses la fille d'un grand du pays,
nommé Escam[195]. La contrée que Maximin et sa troupe avaient à
traverser était basse et de parcours facile, mais extrêmement
marécageuse; ils durent franchir plusieurs rivières, parmi lesquelles
Priscus mentionne la Tiphise, aujourd'hui la Theiss, qui coule au cœur
de la Hongrie, et se jette dans le Danube entre Semlin et Peterwaradin.
Ils passaient les rivières ou les marais profonds au moyen de bateaux
emmagasinés dans les villages riverains, et que les habitants leur
amenaient sur des chariots. Leur nourriture, durant la route, se composa
principalement de millet fourni par la population sur la demande des
guides, et de deux espèces de boissons fermentées, l'une appelée
_médos_, qui n'était autre chose que de l'hydromel; l'autre fabriquée
avec de l'orge et que les Huns nommaient _camos_[196]. Le voyage ne
manqua point d'aventures, les unes pénibles, les autres réjouissantes.
En voici une que Priscus raconte avec une gaieté et une naïveté dont
nous regretterions de priver nos lecteurs.
[Note 194: Post Vigilæ discessum unum tantum diem in his locis
commorati, postridie una cum Attila ad loca magis ad septentrionem
vergentia profecti sumus. Prisc., _Exc. leg._, p. 55.]
[Note 195: Attilas interea in quodam vico substitit, in quo filiam
Escam uxorem, etsi plures alias haberet, Scytharum legibus id
permittentibus, ducere voluit. Prisc., _ibid._]
[Note 196: _Coumiss_ est le nom sous lequel les Tartares désignent
le lait de jument fermenté, leur boisson ordinaire.--_Meth_ en
allemand, _mead_ en anglais: hydromel.]
«Le jour baissait, dit-il, quand nous plantâmes nos tentes au bord d'un
marais dont nous jugeâmes l'eau très-potable, parce que les habitants
d'un hameau voisin y venaient puiser pour leur usage; mais nous avions à
peine fini notre installation, lorsqu'il s'éleva un vent violent, et une
tempête subite, mêlée de foudre et de pluie, balaya pêle-mêle notre
tente et nos ustensiles, qui roulèrent jusque dans le marais. Effrayés
des tourbillons qui traversaient l'air et du malheur qui venait de nous
arriver, nous désertâmes la place à qui mieux mieux, courant chacun au
hasard sous des torrents de pluie et par l'obscurité la plus épaisse.
Heureusement tous les chemins que nous prîmes conduisaient au village,
et en quelques instants nous nous y trouvâmes réunis. Là, nous nous
mîmes à pousser de grands cris pour avoir du secours. Notre tapage ne
fut pas perdu, car nous vîmes les Huns sortir les uns après les autres
de leurs maisons, tous munis de roseaux allumés qu'ils portaient en
guise de flambeaux. En réponse à leurs questions, nos guides racontèrent
l'événement qui nous avait dispersés, et aussitôt ceux-ci nous
engagèrent à entrer dans leurs demeures, jetant d'abord à terre quelques
brassées de roseaux dont la flamme servit à nous sécher[197]. Ce village
appartenait à une des veuves de Bléda, laquelle, instruite de notre
arrivée, nous envoya dans le logement que nous occupions des provisions
de bouche et de très-belles femmes pour notre usage, ce qui est chez la
nation hunnique une marque de grand honneur et de bonne hospitalité.
Nous prîmes les vivres et remerciâmes les dames; puis, accablés de
fatigue, nous ne fîmes qu'un somme jusqu'au lendemain[198]. Notre
première pensée, au point du jour, fut d'aller faire l'inventaire de
notre mobilier; nous le trouvâmes dans un triste état: une partie gisait
éparse sur le lieu du campement, une partie le long du marais, une
partie dans l'eau, où nous nous mîmes à la repêcher. La journée
s'employa à ce travail et à faire sécher nos effets, que nous
rapportions tout trempés[199]. Déjà la tempête avait cessé; le plus beau
soleil brillait au ciel. Nous sellâmes chevaux et mulets, et nous nous
rendîmes chez la reine pour la saluer. Elle accueillit bien quelques
présents que nous lui offrîmes, savoir: trois coupes d'argent, des
toisons teintes en pourpre, du poivre d'Inde, des dattes et des fruits
secs dont ces Barbares sont très-curieux, parce qu'ils en voient
rarement[200]. Après lui avoir exprimé notre reconnaissance pour son
hospitalité et nos souhaits, nous prîmes congé d'elle et continuâmes
notre voyage.»
[Note 197: Ad quem strepitum Scythæ exilientes, calamos, quibus ad
ignem utuntur, usserunt: et accenso lumine interrogarunt, quid
nobis vellemus, qui tantos clamores ederemus. Barbari, qui nos
comitabantur, responderunt, nos tempestate perculsos turbari.
Itaque nos liberaliter invitatos, hospitio exceperunt, et calamis
siccis ignem accenderunt. Prisc., _Exc. leg._, p. 56.]
[Note 198: Vici domina una ex Bledæ uxoribus erat. Hæc nobis
cibaria et mulieres formosas, cum quibus amori indulgeremus (hoc
enim apud Scythas honori ducitur), suppeditavit. Mulieribus pro
cibis præbitis gratias egimus, et sub tectis nostris somnum
capientes, ab earum consuetudine abstinuimus. _Id., ibid._]
[Note 199: In his desiccandis totum diem in illo vico (tempestas
enim desierat, et clarus sol apperebat), contrivimus. Prisc.,
_Exc. leg._, l. c.]
[Note 200: Hanc vicissim donis remunerati sumus tribus pateris
argenteis, velleribus rubris, pipere ludico, palmulis et variis
cupediis, quæ omnia a barbaris, ut ignola, magni æstimantur.
Prisc., _Exc. leg._, p. 57.]
Ils marchaient depuis sept jours, quand ils se croisèrent avec une autre
ambassade romaine arrivée par un autre chemin: c'était une députation de
l'empereur d'Occident Valentinien III au roi des Huns, à propos de
certains vases sauvés du pillage de Sirmium; l'histoire est curieuse et
jettera quelques lumières de plus sur cette politique asiatique, où
l'opiniâtreté des résolutions servait à en déguiser l'injustice. A
l'époque où, contre tout droit, les Huns étaient venus assiéger Sirmium,
l'évêque de cette ville, ne prévoyant que trop bien l'issue de la
guerre, disposa des vases de son église. Il connaissait un certain
Constancius, Gaulois de naissance, alors secrétaire d'Attila et employé
aux opérations du siége. Ayant trouvé moyen d'avoir une entrevue avec
lui, l'évêque lui remit les vases sacrés: «Si je deviens votre
prisonnier, lui dit-il, vous les vendrez pour me racheter; si je meurs
auparavant, vous les vendrez encore, et avec leur prix vous rachèterez
d'autres captifs[201].» Il mourut pendant le siége, et le dépositaire
s'appropria le dépôt. Il y avait près de là, par hasard, un prêteur sur
gages nommé Sylvanus, lequel tenait une boutique d'_argentier_ ou
banquier sur une des places publiques de Rome; Constancius lui engagea
les vases pour une certaine somme qu'il ne paya pas à l'échéance; le
délai expiré, Sylvanus vendit les vases à un évêque d'Italie, ne voulant
ni les briser ni les employer à un usage profane[202]. Ces faits vinrent
aux oreilles d'Attila au bout de quelque temps. Il commença par faire
pendre ou crucifier, suivant sa coutume, le secrétaire infidèle; puis il
réclama, près de l'empereur Valentinien, Sylvanus ou les vases. «Il me
faut une chose ou l'autre, écrivait-il; ces vases m'appartiennent comme
ayant été soustraits par l'évêque au butin de la ville; mon secrétaire
les a volés, je l'ai puni; je demande maintenant le recéleur ou la
restitution de mon bien[203].» Vainement l'empereur répondit que
Sylvanus n'était point un recéleur, attendu qu'il avait acheté de bonne
foi, et que, quant aux vases eux-mêmes, affectés à une destination
religieuse, ils ne pourraient pas lui être remis sans profanation;
vainement il offrit d'en payer la valeur en argent: Attila, sourd à
toutes les raisons, ne sortait pas de son dilemme: «Mes vases ou le
recéleur, sinon la guerre.» Le cabinet de Ravenne, à bout de
correspondances sans résultats, lui députait trois nobles romains pour
s'entendre enfin avec lui, s'il était possible, et prévenir de plus
grands malheurs. On avait choisi pour cette mission un homme qui
semblait devoir être bien venu du Barbare, le comte Romulus, beau-père
d'Oreste; et on lui avait adjoint un officier général, nommé Romanus,
avec Promotus, commandant de la Pannonie, et un Gaulois, nommé
Constancius, qu'Aëtius envoyait à Attila pour être un de ses
secrétaires. Un quatrième personnage, fort important dans la
circonstance, Tatullus, père d'Oreste, avait voulu profiter aussi de
l'occasion pour visiter son fils[204]. Priscus et Maximin furent heureux
de retrouver des compatriotes au fond de ce désert sauvage, et les deux
ambassades réunies attendirent dans un certain lieu le passage d'Attila,
qu'on annonçait devoir être prochain. Au bout de quelques journées, le
roi, l'armée et les deux ambassades romaines arrivaient en vue de la
bourgade royale, capitale de toute la Hunnie[205].
[Note 201: Ille vero, quo tempore Sirmium... Scythæ obsidebant,
aurea vasa a civitatis episcopo acceperat, ut ex corum pretio, si
se superstite urbem capi contigisset, quoad satis esset, pro sua
libertate solveretur: sin periisset... Prisc., _Exc. leg._, p.
57.]
[Note 202: Sed Constantius post urbis excidium de pacto illo parum
sollicitus Romam profectus, vasa ad Sylvanum detulit, et aurum ab
eo accepit, convenitque... Prisc., _ub. sup._]
[Note 203: Sibi tradi Sylvanum, tanquam furem corum, quæ sua
essent, flagitavit. Prisc., _ibid._]
[Note 204: Ilis aderat Constantius, quem Aëtius ad Attilam, ut
illi in conscribendis epistolis deserviret, miserat, et Tatullus,
Orestis ejus, qui cum Edecone erat, pater, non legationis causa,
sed privati officii et familiaritatis ergo. Prisc., _Exc. leg._,
p. 57.]
[Note 205: On a beaucoup discuté sur le lieu exact où cette
résidence était située: les uns ont cru reconnaître Tokai, les
autres, avec plus de probabilité, la ville actuelle de Bude; mais
tous s'accordent à décider que ce lieu se trouvait dans le pays
qui est aujourd'hui la Hongrie. Le récit de Priscus ne laisse
aucun doute sur ce point; il nomme la Theiss parmi les rivières
que l'ambassade traversa, et le compte qu'il fait des journées de
marche s'accorde assez bien avec la distance des lieux.]