Arrivée des Huns sur le Danube.--Déplacement des peuples barbares,
voisins de la vallée du Danube; les uns se précipitent sur l'Italie, les
autres envahissent la Gaule et l'Espagne.--Progrès des Huns vers le haut
Danube.--Ils entrent en contact avec les Burgondes de la forêt
Hercynienne; ceux-ci se font chrétiens pour leur mieux résister.--Rona,
chef de la principale tribu des Huns, devient auxiliaire de l'empire; sa
liaison avec Aëtius.--Attila et Bléda, nouveaux rois des Huns; traité de
Margus.--Portrait d'Attila.--Il soumet tous les chefs des Huns à son
autorité.--Sa campagne contre les Acatzires; il donne pour roi à ce
peuple Ellak, son fils aîné.--Il tue son frère Bléda.--L'épée de Mars
est découverte par une génisse blessée.--Empire d'Attila.--Différend
entre les Huns et les Romains, au sujet de l'évêque de Margus.--Guerres
d'Attila, en Pannonie, en Mésie et en Thrace.--L'empereur Théodose II
lui achète la paix.
Comme la mer, lorsqu'elle a franchi ses digues, se précipite et couvre
en un instant des plaines sans défense, ainsi les hordes de Balamir
eurent bientôt couvert tout le pays que la fuite des Goths rendait
libre. Arrivés devant le vaste fossé du Danube, les Huns s'arrêtèrent
avec crainte et n'inquiétèrent point l'empire romain; mais ils
continuèrent à batailler contre les peuples barbares. Ils ne laissaient
point d'ennemis derrière eux: la nation des Ostrogoths s'était résignée
au joug[88]; les anciens vassaux d'Ermanaric passaient l'un après
l'autre à Balamir; Athanaric seul tenait bon avec ses tribus fidèles
dans les vallées les plus abruptes des Carpathes; mais ces tribus mêmes,
traquées dans leurs défilés et mourant de faim, résolurent d'imiter
l'exemple de Fridighern, qu'elles avaient tant blâmé, et de se donner
aux Romains plutôt que de courber la tête sous les fils des sorcières.
Quelles que fussent ses répugnances, Athanaric adopta ce parti, et, les
Romains n'ayant point repoussé sa demande, les Visigoths sortirent à
l'improviste de leurs rochers, gagnèrent la rive du fleuve et
s'embarquèrent[89]. Ce fut pour toutes les nations européennes,
civilisées ou barbares, un grand événement que cette intrusion des Huns
au milieu d'elles, ce progrès de l'Asie nomade sur l'Europe. Tout, dans
la contrée envahie, changea d'aspect aussitôt: les rudiments de culture
qui provenaient des Goths furent abandonnés; la vie sédentaire disparut;
la vie nomade revint dans toute son âpreté, et la zone circulaire qui
menait du bas Danube à la mer Caspienne le long de la mer Noire ne fut
plus qu'un passage perpétuellement sillonné de hordes et de troupeaux.
La tribu royale des Huns se fixa sur le Danube, comme une sentinelle
vigilante occupée à épier ce qui se passait au delà. Chaque année, le
palais de planches de ses rois fit un pas de plus vers le cours moyen du
fleuve, et chaque année quelque empiétement sur les peuplades
riveraines, en prolongeant la frontière des Huns, multiplia leurs points
de contact avec l'empire romain[90].
[Note 88: Ostrogothæ Ermanarici regis sui decessione a Vesegothis
divisi, Hunnorum subditi ditioni, in eadem patria romanserunt.
Jorn., _R. Get._, 48.]
[Note 89: Gothi... aspicientes benignitatem Theodosii imperatoris,
inito fœdere, Romano se imperio tradiderunt. Isidor., _Chron.
goth._--Cunctus exercitus in servitio Theodosii imperatoris
perdurans, Romano se imperio subdens.... Jorn., _R. Get._,
28.--Amm. Marc., XXVII, 5.--Athanaric lui-même vint à
Constantinople, dont la magnificence le charma, et il y finit ses
jours. Amm. Marc., _ibid._--Cf. Themist., _or._ 15.--S. Ambros.,
_Proem. de Spirit. Sancto_, t. II, p. 603.]
[Note 90: On trouve dans les auteurs la mention de plusieurs rois
Huns dont nous ne connaissons rien que les noms: _Donatus_,
_Charatton_, etc.]
Dans cette situation, les Huns, qui ne cultivaient point et qui eurent
bientôt détruit le peu de culture qu'ils avaient trouvée, ne pouvaient
vivre sans recevoir des Romains du blé et de l'argent, ou sans piller
leurs terres[91]. Il fallut donc de toute nécessité que Rome les prît à
sa solde, et ils la servirent bien, soit contre les autres, soit contre
eux-mêmes. Qu'on se représente l'empire mongol toutes les fois qu'il ne
fut pas concentré dans la main d'un Tchinghiz-Khan ou d'un Timour; c'est
le spectacle qu'offrait alors l'empire des Huns: des hordes séparées,
des royaumes distincts, des chefs indépendants ou à peu près,
reconnaissant à peine un lien fédératif. L'un menaçait-il quelque
province romaine d'une invasion, l'autre proposait aussitôt à l'empereur
des troupes auxiliaires pour la défendre. C'était une joûte autorisée
entre frères, une industrie pratiquée par tous et réputée d'autant plus
honnête qu'elle était plus lucrative. La faiblesse du lien fédéral se
faisait surtout sentir entre les deux groupes principaux de la
domination hunnique. Les Huns blancs et toutes les hordes caspiennes qui
n'avaient point suivi Balamir prétendaient se gouverner, faire la guerre
ou la paix à leur fantaisie; il en était de même des tribus qui, bien
qu'appartenant aux Huns noirs, s'étaient arrêtées près de la limite de
l'Europe sans pousser leur marche plus loin. La politique romaine,
habile à ce genre de travail, s'interposait dans ces séparations pour
les élargir, ne négligeant ni l'argent ni les promesses, et recherchant
surtout l'alliance des Huns orientaux, afin de contenir ceux du Danube.
La tribu royale elle-même n'avait point d'unité, et ses membres, qui se
partageaient le gouvernement des tribus, agissaient chacun de son côté.
Ce fut la terrible volonté d'Attila qui leur imposa cette unité d'action
comme un premier pas vers la formation d'un empire unitaire.
[Note 91: Dicebat enim suæ gentis multitudinem, rerum
necessariarum inopia ad bellum insurrexisse. Prisc. _Exc. leg._,
p. 74.]
Théodose, qui avait pour système de tenir en échec les auxiliaires
barbares les uns par les autres, employa les Huns pour contre-balancer
les Goths, dont il redoutait la force. Cette politique fut également
celle de ses fils. Nous voyons, en 405, un certain Uldin, roi des Huns,
servir Honorius contre les bandes de Radagaise, et décider par une
charge de sa rapide cavalerie la victoire de Florence[92]. Uldin avait
déjà mérité les bonnes grâces d'Arcadius en lui envoyant, bien
empaquetée, la tête du Goth Gaïnas, général romain, en révolte contre
son empereur et réfugié au delà du Danube[93]. Il semble que toutes les
fois qu'il s'agissait de se mesurer avec les Visigoths, qui n'étaient
pour eux que des sujets fugitifs, les Huns ressentissent un redoublement
d'ardeur. Avec les embarras de l'empire, les contingents hunniques
s'accrurent; déjà nombreux sous Honorius et Arcadius, ils le devinrent
davantage, et on les vit s'élever au chiffre énorme de soixante mille
hommes pendant la régence de Placidie[94]. Grâce à cet état de choses,
qui faisait affluer l'argent dans leur trésor, les rois huns ménagèrent
un pays qui les engraissait plus par la paix qu'il n'eût fait par des
pillages partiels. Ils se conduisirent donc assez pacifiquement pendant
les cinquante premières années de leur établissement sur le Danube.
[Note 92: _Uldinus_, Oros., VII, 40.--La bataille de Florence, qui
arrêta Radagaise dans sa marche sur Rome, fut gagnée par Stilicon,
en l'année 405.]
[Note 93: _Chron. Alex._, p. 712.--Comit. Marcellin.,
_Chron._--Philostorg., p. 531.--Zosim., p. 798-799.]
[Note 94: Voir le morceau que j'ai publié dans la _Revue des Deux
Mondes_, (15 juillet 1831) sous le titre: _Actius et Bonifacius_.]
Toutefois, si le monde romain échappa d'abord à l'action directe des
Huns, il n'échappa point au contre-coup des désordres que leur arrivée
et leurs guerres produisirent sur sa frontière du nord. La vallée du
Danube, encombrée de tribus barbares de toute race qui se croisaient
dans leur marche, se choquaient, se culbutaient les unes sur les autres,
ressemblait à une fourmilière bouleversée. Au milieu de tous ces chocs,
il se forma comme deux courants en sens contraire par où ce trop-plein
de nations essaya de s'écouler. L'un se dirigea sur l'Italie par les
Alpes illyriennes, et produisit l'invasion de Radagaise, qui mit Rome,
en 405, à deux doigts de sa perte; l'autre remonta le Danube vers son
cours supérieur, pour se reverser sur la Gaule. Cette dernière
émigration était provoquée par les Alains, qui, s'étant séparés des
Huns, craignaient leur colère. Sur son passage, la horde alaine, nomade
comme les Huns, déplaçait les populations riveraines du fleuve, et les
faisait marcher avec elles. Elle s'adjoignit ainsi les Vandales
Silinges, cantonnés sur la rive romaine depuis Constantin, les Vandales
Astinges, établis sur la rive barbare, au pied des Carpathes, et plus
loin les nombreuses tribus des Suèves. Cette armée de peuples envahit la
Gaule le dernier jour de l'an 406, et, après l'avoir remplie de ruines
pendant quatre ans, passa dans la province d'Espagne, dont elle se
partagea les lambeaux[95]. Tel fut, pour l'empire d'Occident, une des
conséquences de l'arrivée des Huns: ce n'était pas la plus funeste.
Les Huns avançaient toujours, occupant les territoires déblayés par
l'émigration, et bientôt leurs tentes se dressèrent sur le moyen Danube.
Quand ils y furent, leurs éclaireurs ne tardèrent pas à faire
connaissance avec les nations germaniques voisines de la forêt
Hercynienne et du Rhin. Les historiens racontent à ce sujet une aventure
assez curieuse, et qui nous intéresse à plus d'un titre, nous autres
Français, parce qu'elle concerne un des peuples dont le sang est mêlé
dans nos veines, le peuple des Burgondes ou Bourguignons. Ce peuple
habitait naguère tout entier au pied des monts Hercyniens et sur les
rives du Mein, où il vivait de la culture des terres, de travaux de
charpente ou de charronnage, et du prix de ses bras qu'il louait dans
les villes romaines de la frontière[96]. Une partie de ses tribus
s'était séparée des autres, en 407 ou 408, pour passer en Gaule, où elle
avait obtenu de l'empereur Honorius un cantonnement dans l'Helvétie[97]:
la partie qui n'avait point quitté le territoire de ses pères était la
plus faible. C'est sur elle que vinrent s'exercer les premiers pillages
des Huns dans la vallée du Rhin. Au moment où l'on s'y attendait le
moins, les villages burgondes étaient brûlés, les moissons enlevées, les
femmes traînées en captivité; puis le roi Oktar[98], qui dirigeait ces
pillages, partait pour reparaître bientôt après. Les Burgondes
essayèrent de résister et furent battus. Ils obéissaient alors à un
gouvernement théocratique, composé d'un grand prêtre inamovible, appelé
_siniste_[99], et de rois électifs et amovibles à la volonté de
l'assemblée du peuple, où plutôt à celle du grand prêtre. L'armée
burgonde éprouvait-elle un revers, l'année était-elle mauvaise et la
récolte gâtée, quelque fléau naturel venait-il frapper la nation, vite
elle destituait des rois qui n'avaient pas su se rendre le ciel
favorable: ainsi le voulait la loi[100]. On pense bien que, dans la
circonstance présente, les Burgondes n'épargnèrent pas leur roi; mais
ils firent plus, ils cassèrent leur grand prêtre. Après en avoir
mûrement délibéré, ils résolurent de s'adresser à un évêque romain pour
obtenir, par son intermédiaire, le patronage du grand Dieu des
chrétiens, car ils soupçonnaient leurs divinités de faiblesse ou
d'impuissance contre la race infernale qui les attaquait. L'évêque
consulté (on croit que ce fut saint Sévère de Trèves) leur répondit que
le moyen d'obtenir ce qu'ils demandaient, c'était de recevoir le saint
baptême: «Demeurez ici, leur dit-il, vous jeûnerez pendant sept jours;
je vous instruirai et vous baptiserai[101].» Le septième jour, il les
baptisa. Le narrateur contemporain de qui nous tenons ces détails semble
insinuer que ce fut tout le peuple des Burgondes trans-rhénans qui reçut
ainsi le baptême, chose peu probable, si l'on examine les circonstances
du fait: il y a plus de raison de croire que ceci se passa entre
l'évêque et les principaux chefs au nom de tout le peuple et en quelque
sorte par procuration pour lui. Quoi qu'il en soit, le moyen réussit.
Cuirassés dès lors contre les démons, les Burgondes se crurent
invincibles; ils attaquèrent à leur tour et taillèrent en pièces les
Huns avec trois mille hommes seulement contre dix mille. Le roi Oktar,
qui sortait d'une orgie la veille de la bataille, étant mort subitement
pendant la nuit[102], les Burgondes virent dans cet événement comme dans
l'autre la main du nouveau Dieu qui les protégeait: les Burgondes de la
Gaule étaient déjà chrétiens.
[Note 95: Voir, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre
1850, le morceau intitulé: _Placidie_.]
[Note 96: Quippe omnes fere sunt fabri lignarii, et ex hac arte
mercedem capientes, semetipsos alunt. Socrat., VII, 30.]
[Note 97: Oros., VII.--Prosp. Aquitan., _Chron._]
[Note 98: _Oktar_, oncle d'Attila., Jorn., _R. Get._,
35.--_Ouptar._, Socrat., VII, 7.--Ce roi est nommé _Subthar_ dans
une vie latine d'Attila, compilée au XIe siècle d'après d'anciens
matériaux et d'antiques traditions, par un Dalmate, nommé Juveneus
Cœlius Calanus. Il est bien certain que ce _Subthar_ de
l'historien dalmate, est le même que l'_Ouptar_ des écrivains
grecs; et comme Juveneus Cœlius Calanus le fait oncle d'Attila,
_Ouptar_ et _Subthar_ sont évidemment les mêmes que l'Oktar de
Jornandès.]
[Note 99: Sacerdos apud Burgundios omniun maximus vocatur
Sinistus; et est perpetuus... Amm. Marc., XXXVIII, 6.]
[Note 100: Rex... potestate deposita removetur, si sub eo fortuna
titubaverit belli, vel segetuum copiam negaverit terra... _Id.,
ibid._]
[Note 101: Ille cum septem dies jejunare eos jussisset, ac fidei
rudimentis instituisset, octavo tandem die baptismo donatos
dimisit. Socrat., VII, 30.]
[Note 102: Etenim Hunnorum rege, cui nomen erat Uptarus, præ nimia
ciborum ingluvie nocte quadam suffocato... _Id._, VII, 35.]
Cet Oktar dont nous venons de parler était frère de Moundzoukh, père
d'Attila; il avait deux autres frères, Œbarse et Roua, chefs souverains
comme lui[103], de sorte que cette famille, issue du sang royal, tenait
sous sa main la majeure partie des hordes hunniques. Roua était surtout
un chef capable et décidé. Par sa liaison avec le patrice romain Aëtius,
qui avait été son otage, il était parvenu à mettre le pied dans les
affaires intérieures de Rome d'une façon plus qu'incommode pour les
empereurs[104]. Roua, qui prenait de toutes mains, s'était fait donner
par l'Auguste d'Orient, Théodose II, une subvention annuelle de trois
cent cinquante livres d'or, qu'il qualifiait de _tribut_, mais à
laquelle celui-ci donnait le nom plus honnête de _solde_, par la raison
que Roua, ayant reçu un brevet de général romain, était officier de
l'empereur, lequel était libre de lui affecter tel traitement ou telle
gratification qu'il lui plairait, suivant son mérite: c'était par ces
honteux sophismes que la cour de Byzance cherchait à se dissimuler sa
lâcheté. Quant aux généraux romains de la façon de Roua, sachant que
leur principal mérite était de faire peur, ils usaient largement de ce
moyen, qui aboutissait toujours à une augmentation de solde. Roua
prétendait établir en principe, vis-à-vis de l'empire, que tout ce qui
existait sur la rive septentrionale du Danube, terres et nations,
appartenait aux Huns, comme le midi appartenait aux Romains; que c'était
là leur domaine, dans lequel nul autre peuple n'avait le droit de
s'immiscer. Trois ou quatre peuplades ultra-danubiennes ayant fait un
traité d'alliance offensive et défensive avec la cour de Byzance, Roua
se plaignit vivement, et menaça de la guerre[105]. Deux consulaires lui
furent députés pour entrer en explication; mais dans l'intervalle, en
434 ou 435, Roua mourut, laissant son trône aux mains de ses deux
neveux, Attila et Bléda[106]: ce furent les nouveaux rois qui reçurent
l'ambassade romaine.
[Note 103: Is namque Attila, patre genitus Mundzucco, eujus fuere
germani Octar et Roas qui ante Attilam regnum Hunnorum tenuisse
narrantur. Jorn., _R. Get._, 35.--Priscus appelle Moundioukh
(Μουνδιοῦχος), le Mundzuccus de Jornandès--Roas est appelé par les
Grecs: Ῥοῦας, Ῥοῦγας, Ῥουγίλας.--Ωἠδάρσιος.]
[Note 104: On peut consulter à ce sujet le morceau intitulé:
_Bonifacius et Actius_, cité plus haut.]
[Note 105: Cum Roua, Hunnorum rex, statuisset, cum Amildsuris,
Ithimaris, Tonosuris, Boiscis, cæterisque gentibus, quæ Istrum
accolunt, quod ad armorum societatem cum Romanis jungendam
confugissent, bello decertare.... Prisc., _exc. leg._ p.
47.--Jornandès mentionne des peuples de ces divers noms comme les
premiers Huns qui passèrent le Palus-Méotide.--Mox, ingentem illam
paludem transiere, illico Alipzuros, Alcidzuros (_Amildzuros_),
Itamaros, Tuncassos et Boiscos, qui ripæ istius Scythiæ
insidebant.... Jorn., _R. Get._, 24.]
[Note 106: Le nom d'Attila se trouve chez les écrivains grecs sous
les formes Ἀττήλας et Ἀτήλας; celui de Bleda ou Bleta (Jorn.),
sous celle de Βλήδας et Βλίδας.]
La conférence eut lieu dans une plaine à droite du Danube, à
l'embouchure de la Morawa et tout près de la ville romaine de Margus:
les Huns arrivèrent à cheval, et, comme ils ne voulurent point mettre
pied à terre, il fallut que les ambassadeurs romains, sous peine de
faillir à leur dignité, restassent également sur leurs chevaux[107]. Ils
entendirent là un langage qui ne laissa pas de les inquiéter un peu pour
l'avenir. La rupture immédiate de l'alliance avec les tribus
danubiennes, l'extradition de tous les Huns grands ou petits qui
portaient les armes ou s'étaient réfugiés dans l'empire d'Orient, la
réintégration des prisonniers romains évadés sans rançon ou le paiement
de huit pièces d'or pour chacun d'eux, l'engagement formel de ne
secourir aucun peuple barbare en hostilité avec les Huns, enfin
l'augmentation du tribut qui, de trois cent cinquante livres d'or,
serait porté à sept cents, telles furent les clauses du traité proposé
ou plutôt exigé par Attila[108]. Aux objections des envoyés, à leurs
moindres demandes d'explication, le roi hun n'avait qu'une réponse: «La
guerre!» Et comme les ambassadeurs savaient trop bien que leur maître
était disposé à tout faire, la guerre exceptée, ils se crurent autorisés
à tout promettre. On jura donc de part et d'autre, chacun prêtant
serment à la manière de son pays[109]. Ainsi fut conclu ce fameux traité
de Margus que nous verrons si souvent invoqué par Attila, et qui lui
servit d'arsenal pour battre l'empire romain par la politique, quand il
ne l'attaquait pas par les armes. Pour preuve de leur fidélité
religieuse à remplir les traités, les Romains se hâtèrent de livrer deux
de leurs hôtes, jeunes princes du sang royal, fils de Mama et d'Attacam,
personnages de distinction chez les Huns. Ils furent livrés sur le
territoire romain, en vue de Carse, petite ville fortifiée de la Thrace
danubienne, et Attila les fit crucifier aussitôt sous les yeux de ceux
qui les lui amenaient: c'est ainsi qu'il inaugura son règne[110].
[Note 107: In hanc urbem a rege et Scythis delecti, extra
civitatem equis insidentes, nec enim barbaris de plano verba
facere placuit, convenerunt venerunt; ne sibi peditibus cum
equitibus disserendum foret. Prisc., _exc. leg._ p. 48.. Neque
vero non suæ dignitatis rationem legati Romani habuerunt, et ab
hac usurpatione, eodem quoque apparatu, in Scytharum conspectum.]
[Note 108: Unoquoque anno septingentas auri libras, tributi
nomine, Scytharum regibus a Romanis pendi cum antea tributum
annuum non fuisset nisi trecentarum quinquaginta librarum. Prisc.,
_exc. leg._ p. 48.]
[Note 109: Jurejurando ritu patrio utrimque præstito... Id., _exc.
leg._, ibid.]
[Note 110: De quorum numero filii Mama et Attacam, ex regio
genere, quos Scythæ suscipientes in Carso Thraciæ castello crucis
supplicio affecerunt, et hanc ab his fugæ pœnam exegerunt. Prisc.,
_exc. leg._ p. 48.]
Attila était frère puîné de Bléda; mais, quoiqu'ils régnassent en
commun, le sceptre résidait de fait aux mains du plus jeune. Il avait
alors de trente-cinq à quarante ans, ce qu'on peut induire de la
remarque faite par les historiens, qu'en 451, époque de son expédition
dans les Gaules, ses cheveux étaient déjà presque blancs[111]. Cette
supposition reporterait sa naissance aux dernières années du Ve siècle,
vingt ou vingt-cinq ans après l'établissement des hordes hunniques en
Europe. Le nom d'Attila ou _Athel_ que portait le fils de Moundzoukh, et
qui n'est autre que l'ancien nom du Volga[112], a fait penser avec
quelque raison qu'il avait vu le jour sur les bords de ce fleuve, dans
la demeure primitive des Huns; en tout cas, il devint homme sur ceux du
Danube: c'est là qu'il apprit la guerre, et que, mêlé de bonne heure aux
événements du monde européen, il connut le jeune Aëtius, otage des
Romains près de son oncle Roua. Probablement, et d'après ce qui se
pratiquait par une sorte d'échange entre la barbarie et la civilisation,
tandis qu'Aëtius faisait ses premières armes chez les Huns, Attila
faisait les siennes chez les Romains, étudiant les vices de cette
société comme le chasseur étudie les allures d'une proie: faiblesse de
l'élément romain et force de l'élément barbare dans les armées,
incapacité des empereurs, corruption des hommes d'État, absence de
ressort moral dans les sujets, en un mot tout ce qu'il sut si bien
exploiter plus tard, et qui servit de levier à son audace et à son
génie. Aëtius et lui restèrent liés d'une sorte d'amitié qui se
manifestait par de petits services et une réciprocité de petits cadeaux.
Le Romain fournissait au Hun ses secrétaires latins et ses interprètes;
le Hun lui envoyait en retour quelque objet curieux, quelque monstre
difforme ou risible: un jour il lui envoya un nain[113]. Ces deux hommes
s'appréciaient et se redoutaient secrètement comme deux rivaux que les
chances de la fortune amèneraient un jour sur les champs de bataille en
face l'un de l'autre, et qui seuls étaient dignes de se mesurer.
[Note 111: Canis aspersus. Jorn., _R. Get._, 35.]
[Note 112: Encore aujourd'hui; ce fleuve n'en a pas d'autre dans
les langues tartares. Son nom de Volga lui est venu de
l'établissement des Bulgares ou Voulgares sur ses rives, vers la
fin du VIe siècle.]
[Note 113: Il sera question plus tard de ce nain qui portait le
nom de Zercon, et qui avait appartenu à Bléda avant de tomber au
pouvoir d'Attila.]
L'histoire nous a laissé un portrait d'Attila d'après lequel on peut se
représenter assez exactement ce barbare fameux. Court de taille et large
de poitrine, il avait la tête grosse, les yeux petits et enfoncés, la
barbe rare, le nez épaté, le teint presque noir[114]. Son cou jeté
naturellement en arrière, et ses regards qu'il promenait autour de lui
avec inquiétude ou curiosité, donnaient à sa démarche quelque chose de
fier et d'impérieux[115]. «C'était bien là, dit Jornandès que nous
aimons à citer, parce qu'il nous reproduit naïvement les impressions
restées chez les nations gothiques, c'était bien là un homme marqué au
coin de la destinée, un homme né pour épouvanter les peuples et ébranler
la terre[116].» Si quelque chose venait à l'irriter, son visage se
crispait, ses yeux lançaient des flammes; les plus résolus n'osaient
affronter les éclats de sa colère. Ses paroles et ses actes mêmes
étaient empreints d'une sorte d'emphase calculée pour l'effet; il ne
menaçait qu'en termes effrayants; quand il renversait, c'était pour
détruire plutôt que pour piller; quand il tuait, c'était pour laisser
des milliers de cadavres sans sépulture en spectacle aux vivants. A côté
de cela, il se montrait doux pour ceux qui savaient se soumettre,
exorable aux prières, généreux envers ses serviteurs, et juge intègre
vis-à-vis de ses sujets[117]. Ses vêtements étaient simples, mais d'une
grande propreté[118]; sa nourriture se composait de viandes sans
assaisonnement, qu'on lui servait dans des plats de bois[119]; en tout,
sa tenue modeste et frugale contrastait avec le luxe qu'il aimait à voir
déployer autour de lui. Avec l'irascibilité du Calmouk, il en avait les
instincts brutaux; il s'enivrait, il recherchait les femmes avec
passion. Quoiqu'il eût déjà, suivant l'expression de Jornandès, «des
épouses innombrables,» il en prenait chaque jour de nouvelles, «et ses
enfants formaient presque un peuple[120].» On ne lui connaissait aucune
croyance religieuse, il ne pratiquait aucun culte; seulement des
sorciers, attachés à son service comme les _chamans_ à celui des
empereurs mongols, consultaient l'avenir sous ses yeux dans les
circonstances importantes.
[Note 114: Forma brevis, lato pectore, capite grandiori, minutis
oculis, rarus barba... simo naso, teter colore... Jorn., _R.
Get._, 35.]
[Note 115: Erat... superbus incessu, huc atque illuc circumferens
oculos, ut elati potentia ipso quoque motu corporis appareret...
Id., _R. Get._, ibid.]
[Note 116: Vir in concussionem gentis natus in mundo, terrarum
omnium metus. Jorn., _R. Get._, 35.]
[Note 117: Ipse manu temperans, consilio validissimus,
supplicantibus exorabilis, propitius in fide semel receptis. Id.,
_R. Get._, ibid.]
[Note 118: Frugalis admodum vestis, nihil, quo ab aliorum vestibus
dignosci posset, habebat, nisi quod erat pura et impermixta...
Prisc., _exc. leg._, ad. ann. 449.]
[Note 119: Sed cæteris quidem barbaris et nobis cœna, omnium
eduliorum genere referta et instructa, præparata erat, et in
discis argenteis reposita; Attilæ in quadra lignea, et nihil
præter carnes... Id., _exc. legal._, ibid.]
[Note 120: Qui... post innumerabiles uxores, ut mos erat... Filii
Attilæ, quorum per licentiam libidinis pæne populus fuit. Jorn.,
_R. Get._, 50.]
Cet homme, dont la vie se passa dans les batailles, payait rarement de
sa personne; c'est par la tête qu'il était général. Asiatique dans tous
ses instincts, il ne plaçait même la guerre qu'après la politique,
donnant toujours le pas aux calculs de la ruse sur la violence, et les
estimant davantage[121]. Créer des prétextes, entamer des négociations à
tout propos, les enchevêtrer les unes dans les autres comme les mailles
d'un filet où l'adversaire finissait par se prendre, tenir
perpétuellement son ennemi haletant sous la menace, et surtout savoir
attendre, c'était là sa suprême habileté. Le prétexte le plus futile lui
semblait bien souvent le meilleur, pourvu qu'on n'y pût pas satisfaire:
il le quittait, le reprenait, le laissait dormir pendant des années
entières, mais ne l'abandonnait jamais. C'était un curieux spectacle que
ces ambassades sans nombre dont il fatigua plus tard la cour de Byzance,
et qu'il confiait aux favoris qu'il voulait enrichir. Connaissant les
allures de cette cour corrompue et corruptrice, qui croyait acheter par
des présents la complaisance des négociateurs barbares, il y envoyait
ses serviteurs faire fortune aux dépens de l'empire, sauf à compter
ensuite avec eux. Il poussait l'impudence jusqu'à les recommander aux
libéralités impériales, et sa recommandation était un ordre. Un de ses
secrétaires ayant eu la fantaisie d'épouser une riche héritière romaine,
il fallut que Théodose la lui trouvât, et la jeune fille s'étant fait
enlever pour échapper à cet odieux mariage, le gouvernement romain dut
la remplacer par une autre aussi riche et plus résignée. Tel était
l'homme aux mains duquel allaient tomber les destinées du monde.
[Note 121: Homo subtilis antequam arma gereret, arte pugnabat.
Id., _R. Get._, 36.]
Attila n'avait mis tant de hâte à garrotter, comme il l'avait fait, les
Romains par le traité de Margus que pour se livrer, sans préoccupations
extérieures, à des réformes intérieures qui devaient changer l'état de
son royaume. L'idée assez vague de Roua sur les droits de la nation
hunnique au nord du Danube était devenue, dans la tête du nouveau roi,
un vaste système qui ne tendait pas à moins qu'à créer, au moyen des
Huns réunis sous le même gouvernement et obéissant à la même volonté, un
empire des nations barbares en opposition à l'empire romain, qu'à faire,
en un mot, pour le nord de l'Europe ce que Rome avait fait pour le midi.
Son premier soin fut d'établir sa suprématie en Occident parmi tous ces
petits chefs, ses égaux, tâche difficile, mais à laquelle il réussit,
son oncle Oëbarse ayant donné lui-même l'exemple de la soumission. En
Orient, dans le rameau des Huns blancs et chez les Huns noirs qui
n'avaient pas suivi Balamir, l'entreprise offrait encore plus
d'obstacles; mais elle réussit également, grâce à quelques circonstances
favorables[122]. Théodose, malgré ses obligations récentes, travaillait
à s'attacher les Acatzires[123], nation hunnique qui, sous le nom de
Khazars, vint désoler plus tard le voisinage du Danube, et qui occupait
pour lors le steppe du Don, où elle avait remplacé les Alains. Les
Acatzires formaient une petite république gouvernée par des chefs de
tribus qui se reconnaissaient un supérieur dans le plus ancien d'entre
eux. Soit ignorance, soit maladresse, les émissaires de Théodose,
chargés de distribuer des présents à ces chefs, négligèrent de commencer
par leur doyen, nommé Kouridakh, lequel se crut volontairement
offensé[124]. Il s'en vengea en avertissant Attila de ce qui se passait.
Celui-ci accourut bien vite à la tête d'une grande armée, s'établit dans
le pays, battit et tua la plupart des chefs, et, n'apercevant point
Kouridakh, le fit inviter à venir, disant qu'il l'attendait pour
partager les fruits de la victoire; mais le vieil Acatzire, qui s'était
retranché avec sa tribu dans un lieu à peu près inaccessible, se garda
bien d'en sortir: «Je ne suis qu'un homme, répondit-il à l'envoyé
d'Attila, et si mes faibles yeux ne peuvent regarder fixement un rayon
de soleil, comment soutiendraient-ils l'éclat du plus grand des
dieux[125]?» Attila vit à qui il avait affaire, et laissa Kouridakh
tranquille; mais il fit du reste des tribus un royaume pour l'aîné de
ses fils, nommé Ellak[126]. De ce royaume, comme d'un centre
d'opérations, il fit une série de guerres, presque toutes heureuses,
contre les hordes hunniques de l'Asie. De là il passa chez les nations
slaves et teutones, poursuivant ses conquêtes jusqu'aux rivages de la
mer Baltique[127], et soumit tout le nord de l'Europe, excepté la
Scandinavie et l'angle occidental compris entre l'Océan, le Rhin et une
ligne qui, partant du Rhin supérieur, suivrait à peu près le cours de
l'Elbe. Cet empire égalait en étendue l'empire romain, s'il ne le
dépassait pas.
[Note 122: Pace cum Romanis facta, Attilas et Bleda ad subigendas
gentes Scythicas profecti sunt, et contra Sorosgos bellum
communibus viribus moverunt. Prisc., _exc. leg._ p. 47.]
[Note 123: On trouve ce nom sous les formes Ἀκατζίροι, Κατζίροι,
Ἀκατίροι (Prisc. et Menand.).--Agazziri (Jorn.)--Au VIIe siècle,
ce peuple paraît dans l'histoire sous le nom de Χαζάροι. _Voy._
plus loin l'expédition d'Héraclius en Perse.]
[Note 124: Qui ea munera attulerat, pro cujusque gentis merito et
gradu minime distribuerat. Curidachus (Κουρὶδαχος) enim secundo
loco acceperat, qui, regum antiquior, primus accipere debuerat.
Prisc., _exc. leg._, p. 47.]
[Note 125: Si enim immotis oculis solis orbem intueri nemo potest,
quomodo quis sine sensu doloris cum deorum maximo congrediatur?
Prisc., _Exc. leg._, ann. 448.]
[Note 126: Ellacus. Jorn., _R. Get._, 50.]
[Note 127: On peut consulter divers passages de l'Edda et
particulièrement les poëmes relatifs à Attila; on y verra des
indications qui prouvent que sous ce roi la puissance des Huns
était arrivée jusqu'aux limites extrêmes des pays slaves et
germaniques.]
Ces grandes choses ne s'accomplirent point sans qu'Attila se fît une
multitude d'ennemis, surtout parmi les membres de la tribu royale, qu'on
voyait se regimber en toute occasion. Il y en eut qui passèrent en
Romanie pour solliciter l'appui de l'empereur; mais la lâcheté de
Théodose conspirait toujours avec la cruauté d'Attila: les malheureux
furent rendus pour être suppliciés. Bléda se mêla-t-il à ces complots?
prit-il parti pour les chefs mécontents? ou bien sa seule présence
faisait-elle obstacle à l'ambition d'un frère qui ne voulait point
reconnaître d'égal? On ne le sait pas: l'histoire nous a caché les
détails et le nœud d'une affreuse tragédie domestique dont elle ne nous
montre que la catastrophe. Attila tua Bléda, «par fraude et embûches»,
disent les historiens; l'un d'eux ajoute qu'il préludait ainsi par un
fratricide à l'assassinat du genre humain[128]. Les mœurs des Huns
étaient si violentes, que ce crime ne souleva pas l'indignation
publique; quelques tribus attachées particulièrement à Bléda, quelques
amis qui voulurent soutenir sa mémoire, se montrèrent seuls et furent
aisément comprimés. Vers le même temps, un incident propre à frapper les
imaginations vint donner à l'autorité d'Attila et même à son crime une
sorte de sanction surnaturelle. Il faut savoir, pour l'intelligence de
ceci, que les anciens Scythes, habitants des plaines pontiques, avaient
pour idole une épée nue enfouie dans la terre, et dont la pointe seule
dépassait le sol[129]: divinité bien digne de ces solitudes livrées au
droit du plus fort. Les races ayant succédé aux races, les dominations
aux dominations sur le territoire de la Scythie, l'épée de Mars (c'est
le nom que lui donnaient les Romains) resta oubliée pendant bien des
siècles. Un bouvier hun, voyant boiter une de ses génisses, profondément
blessée au pied, en rechercha la cause, et, guidé par la trace du sang,
il découvrit un fer aigu en saillie parmi les hautes herbes. Creuser le
sol alentour, retirer l'épée rongée de rouille[130] et la porter au roi,
ce fut le premier soin du bouvier. Le roi la reçut avec joie comme un
présent du ciel, un signe de la souveraineté qui lui était donnée
fatalement sur tous les peuples du monde[131]: au moins chercha-t-il à
répandre cette opinion, s'il ne la partageait pas lui-même. De ce
moment, il agit et parla en maître et empereur de toute la Barbarie.
[Note 128: Bleda rex Hunnorun. Attilæ fratris sui insidiis
interimitur... Marcellin. Comit., _Chron._--Jorn., _R. Get._,
35.--Tyro Prosper.--Abbas Ursperg.--Tendens ad discrimen omnium
nece suorum... Jorn., _ub. sup._]
[Note 129: Voir Hérodote, l. IV, c. 76-77.--Hic (Martis ensis)
tanquam sacer, et deo bellorum præsidi dedicatus à Scytharum
regibus olim colebatur. Prisc., p. 33.]
[Note 130: Cum pastor quidam gregis unam buculam conspiceret
claudicantem, nec causam tanti vulneris inveniret; sollicitus
vestigia cruoris insequitur, tandemque venit ad gladium... Jorn.,
_R. Get._, 35.]
[Note 131: Totius mundi principem constitutum, et per Martis
gladium potestatem sibi concessam esse bellorum. Jorn., _R. Get._,
35.--Prisc., p. 33.--Totius Scythiæ regnator. Jorn., _R. Get._,
34.]
Ce premier pas fait ou presque fait, Attila avait ramené ses regards sur
la Romanie, qu'il laissait en repos depuis six ou sept ans. La façon
dont il fit sa rentrée, en 441, dans les affaires de l'empire, mérite
une mention particulière, parce qu'elle peint bien son caractère et sa
politique. Il devait y avoir dans un des châteaux de la frontière un de
ces marchés mixtes où les Barbares étaient admis; les Huns s'y rendirent
en grand nombre et armés secrètement. Au milieu de la foire, ils
tirèrent leurs armes, se jetèrent sur la foule, pillèrent les
marchandises, et se rendirent maîtres de la place. Aux demandes
d'explication qui vinrent de Constantinople, Attila répondit que ce
n'était là qu'une revanche, attendu que l'évêque de Margus, s'étant
introduit clandestinement dans la sépulture des rois huns, en avait
pillé les trésors[132]. Bien qu'au fond l'évêque de Margus fût assez peu
digne d'intérêt, le fait qu'on lui imputait semblait trop
invraisemblable, et l'accusé le niait avec trop d'assurance, pour que le
gouvernement romain ne soutînt pas sa dénégation. Pendant ces dits et
contredits, Attila parcourait la rive du fleuve, saccageant les villes
ouvertes et rasant les châteaux; il prit ainsi Viminacium, grande cité
de la haute Mésie. Les provinciaux écrivaient lettre sur lettre à
l'empereur pour qu'il mît un terme à ces calamités: «Si l'évêque est
coupable, disaient-ils, il faut le livrer; s'il est innocent, il faut
nous défendre[133].» L'évêque, craignant qu'on ne le sacrifiât par
lâcheté, passa dans le camp des Huns, auxquels il promit de livrer sa
ville épiscopale, s'ils lui garantissaient la vie sauve[134]. On lui
donne aussitôt des troupes qu'il place en embuscade, et, la nuit
suivante, Margus tombait au pouvoir d'Attila[135]. Ce premier prétexte
épuisé, le roi barbare en trouvait chaque jour un nouveau; tantôt les
échéances de son tribut étaient en retard, tantôt le gouvernement romain
ne renvoyait pas fidèlement ses transfuges, et, à l'appui de chaque
réclamation, Attila mettait en feu quelque canton de la Mésie. Ratiaria,
ville grande et peuplée, fut prise d'assaut; Singidon fut ruinée; puis
les Huns traversèrent la Save, et prirent Sirmium, ancienne capitale de
la Pannonie; après quoi, revenant vers la Thrace, ils pénétrèrent dans
les terres jusqu'à Naïsse, à cinq journées du Danube. Cette ville,
patrie de Constantin, fut entièrement détruite; Sardique fut pillée et
réduite en cendres.
[Note 132: Margi enim episcopum in suos fines transgressum regum
suorum loculos et reconditos thesauros indagatum expilasse.
Prisc., p. 33.]
[Note 133: His gestis cum multi in sermonibus dictitarent,
episcopum dedi oportere, ne unius hominis causa universa Romanorum
respublica bellipericulum sustineret... Prisc., _ibid._]
[Note 134: Ille se deditum iri suspicatus, elam omnibus civitatem
incolentibus, ad hostem effugit et urbem traditurum si sibi
Scytharum reges liberalitate sua consulerent pollicitus est...
Prisc., _ibid._]
[Note 135: Nocte, dato signo, exiliit, et urbem inimicorum
ditionis potestatisque fecit... Prisc., _ibid._]
Un répit de quelques années, laissé aux Romains par suite des embarras
domestiques d'Attila, ne fut pour les Huns qu'un temps de repos; ils
reprenaient leurs ravages en 446. Soixante-dix villes dévastées, la
Thessalie traversée jusqu'aux Thermopyles, deux armées romaines
détruites coup sur coup, signalèrent les campagnes de cette année et de
la suivante. Théodose, fatigué de sa propre résistance, proposa la paix,
qui fut conclue à la condition qu'Attila recevrait immédiatement six
mille livres pesant d'or comme indemnité de ses frais de guerre; qu'il
lui serait payé désormais deux mille livres en tribut annuel[136], et
que le territoire romain serait fermé pour toujours à tous les Huns sans
exception.
[Note 136: Plus exactement deux mille cent livres d'or, δυοχιλίας
Ἑκαὶ κατὸν λίτρας χρυσοῦ. Prisc., _Exc. leg._, p. 84.]
Venait maintenant une question bien difficile, celle du paiement des
sommes promises, car le trésor impérial était à sec: Théodose ne le
savait que trop, et Attila non plus ne l'ignorait pas. Bien informé des
affaires intérieures de l'empire, il connaissait la misère des
provinces, à laquelle il avait d'ailleurs tant contribué, les folles
prodigalités d'un prince qui ne réfléchissait jamais, et la rapacité de
ses ministres. Il envoya donc à Constantinople un ambassadeur spécial,
chargé de hâter la levée de l'impôt au moyen duquel on devait le payer,
et d'en assurer la remise entre ses mains, et fit choix, pour cette
mission, d'un officier nommé Scotta[137], frère de son principal
ministre. Ce fut pour Théodose une humiliation sans pareille que la
présence de ce garnisaire barbare, qui semblait menacer d'exproprier
l'empereur, si l'on ne pressurait pas ses sujets. L'impôt d'Attila ne
souffrant ni retard ni non-valeur, la cour de Byzance recourut au
procédé de recouvrement le plus commode et le plus prompt, en le faisant
peser uniquement sur les riches, et en premier lieu sur les sénateurs;
mais beaucoup de riches se trouvaient ruinés par suite du malheur des
temps, et comme les agents du fisc déployaient une rigueur excessive, le
désespoir s'empara des hautes classes de la société: les femmes
vendaient leurs parures, les pères le mobilier de leurs maisons. On en
vit qui, à bout de ressources, se pendirent ou se laissèrent mourir de
faim[138]. L'excès de la douleur et de la honte aurait pu réveiller
l'énergie de ce gouvernement, il ne fit que l'abattre tout à fait.
Attila, par sa puissance, par son génie, par son esprit diabolique,
exerçait sur Théodose une fascination qui le paralysait en face du
danger. Il ne savait que maudire le barbare, souhaiter sa ruine, sans
oser un dernier effort pour la préparer. Il aimait mieux s'étourdir dans
les occupations futiles ou ridicules qui remplissaient sa vie. Quelle
résolution virile pouvait-on demander à cette cour, où le porte-épée
impérial[139] était un eunuque? On ne savait y concevoir que des ruses
de femme et y pratiquer que des trahisons: il en devait arriver mal à
Théodose et à l'empire romain.
[Note 137: Scotta qui susciperet, advenerat... Prisc., _Exc.
leg._, p. 35.]
[Note 138: Conficiebantur enim illæ pecuniæ cum acerbitate et
contumelia... mundum uxorium et pretiosam suppellectilem in foro
palam et publice venum exponebant... Multi sibi violentas manus
attulerunt, aut aptato collo laqueo vitam finierunt. Prisc.,
_ibid._]
[Note 139: Le _Grand Spathaire_: c'était une dignité de la cour de
Constantinople. Spatharius; Σπαθάριος.]