CHAPITRE PREMIER

Origine des Huns.--Leur portrait.--Ils envahissent l'Europe

orientale.--Chute de l'empire gothique d'Ermanaric; fuite des Visigoths

vers le Danube.--Divisions politiques et querelles religieuses de ce

peuple.--Ambassade d'Ulfila à l'empereur Valens.--L'empereur accorde aux

Visigoths une demeure en Mésie, à la condition de se faire ariens.--Les

Visigoths passent le Danube.--Conduite odieuse des préposés

romains.--Misère des Visigoths; ils prennent les armes.--Bataille

d'Andrinople; défaite des Romains et mort de Valens.--Sage politique de

Théodose à l'égard des Visigoths.--Rufin les tire de leurs cantonnements

de Mésie pour les jeter sur l'Occident.

375--412

Le nom d'Attila s'est conquis une place dans la mémoire du genre humain

à côté des noms d'Alexandre et de César. Ceux-ci durent leur gloire à

l'admiration, celui-là à la peur; mais, admiration ou peur, quel que

soit le sentiment qui confère à un homme l'immortalité, ce sentiment, on

peut en être sûr, ne s'adresse qu'au génie. Il faut avoir ébranlé bien

violemment les cordes du cœur humain pour que les oscillations s'en

perpétuent ainsi à travers les âges. Attila doit sa sinistre gloire

moins encore au mal qu'il a fait qu'à celui qu'il pouvait faire, et dont

le monde est resté épouvanté. Le catalogue malheureusement trop nombreux

des ravageurs de la terre nous présente bien des hommes qui ont détruit

davantage, et sur qui cependant ne pèse pas, comme sur celui-ci,

l'éternelle malédiction des siècles. Alaric porta le coup mortel à

l'ancienne civilisation en brisant le prestige d'inviolabilité qui

couvrait Rome depuis sept cents ans; Genséric eut un privilége unique

parmi ces priviléges de ruine, celui de saccager Rome et Carthage;

Radagaise, la plus féroce des créatures que l'histoire ait classées

parmi les hommes, avait fait vœu d'égorger deux millions de Romains au

pied de ses idoles, et le nom de ces dévastateurs ne se trouve que dans

les livres. Attila, qui échoua devant Orléans, qui fut battu par nos

pères à Châlons, qui épargna Rome à la prière d'un prêtre, et qui périt

de la main d'une femme, a laissé après lui un nom populaire, synonyme de

destruction. Cette contradiction apparente frappe d'abord l'esprit

lorsqu'on étudie ce terrible personnage. On aperçoit que l'Attila de

l'histoire n'est point tout à fait celui de la tradition, qu'ils ont

besoin de se compléter, ou du moins de s'expliquer l'un par l'autre, et

encore faut-il distinguer des sources de tradition différentes: la

tradition romaine, qui tient à l'action d'Attila sur les races

civilisées, la tradition germanique, qui tient à son action sur les

races barbares de l'Europe, et enfin la tradition nationale qui se

maintient encore aujourd'hui parmi les peuples de sang hunnique,

principalement en Europe.

Ces diverses traditions, sans se mêler à l'histoire qu'elles

embarrassent et contrarient souvent, ont néanmoins leur place marquée

près d'elle dans une étude sérieuse du caractère d'Attila. Pour

apprécier à leur juste valeur le génie et la puissance de cet homme, il

ne faut point isoler son histoire des événements qui l'ont suivie. La

vie d'Attila, tranchée par un coup fortuit au moment fixé peut-être pour

l'accomplissement de ses projets, n'est qu'un drame interrompu dont le

héros disparaît, laissant le soin du dénoûment aux personnages

secondaires. Ce dénoûment, c'est la clôture de l'empire romain

d'Occident et le démembrement d'une moitié de l'Europe par ses fils, ses

lieutenants, ses vassaux, ses secrétaires, devenus empereurs ou rois. A

l'œuvre des comparses, on peut mesurer la grandeur du héros, et c'est

ainsi que firent les contemporains. Mais, avant d'entreprendre ce récit,

je dois exposer d'abord ce qu'étaient les Huns et les Goths, ces deux

peuples ennemis, dont les luttes, commencées dans le monde barbare sur

les bords du Don et du Dniéper, allèrent se continuer dans le monde

romain sur ceux de la Marne et de la Loire, et furent la principale

cause du morcellement de l'empire des Césars.

Quand on jette les yeux sur une carte topographique de l'Europe, on voit

que la moitié septentrionale de ce continent est occupée par une plaine

qui se déroule de l'Océan et de la mer Baltique à la mer Noire, et de

là aux solitudes polaires. La chaîne des monts Ourals, du côté de

l'est; celles des monts Carpathes et Hercyniens, du côté du midi,

terminent cette immense plaine ouverte à toutes les invasions, et que la

charrette l'été, le traîneau l'hiver, parcourent sans obstacle: c'est le

grand chemin des nations entre l'Asie et l'Europe. Le Rhin et le Danube,

voisins à leur source, opposés à leur embouchure, baignent le pied des

deux dernières chaînes, et ferment le midi de l'Europe par une ligne de

défense naturelle que des ouvrages faits de main d'homme peuvent

aisément compléter. Reliés ensemble au moyen d'un rempart et garnis dans

tout leur cours de camps retranchés et de châteaux, ces deux fleuves

formaient au IVe siècle la limite séparative de deux mondes en lutte

opiniâtre l'un contre l'autre. En deçà se trouvait la masse des nations

romaines, c'est-à-dire civilisées, puisque Rome avait eu l'insigne

honneur de confondre son nom avec celui de la civilisation; au delà,

dans ces plaines sans fin, vivait éparpillée la masse des nations non

romaines: en d'autres termes, et, suivant la formule du temps, le midi

était _Romanie_, le nord _Barbarie_.

Les innombrables tribus composant le monde barbare pouvaient se grouper

en trois grandes races ou familles de peuples qui aujourd'hui encore

habitent généralement les mêmes contrées. C'étaient d'abord, en partant

du midi, la famille des peuples germains ou teutons, ensuite celle des

peuples slaves, et enfin à l'extrême nord, surtout au nord-est, où on la

voyait pour ainsi dire à cheval entre l'Europe et l'Asie, la famille des

peuples appelés par les Germains _Fenn_ ou _Finn_, Finnois, mais qui ne

se reconnaissent pas eux-mêmes d'autre nom générique que _Suomi_[1] «les

hommes du pays.» Dessinés jadis, avec assez de régularité, par zones

transversales se dirigeant du sud-est au nord-ouest, les domaines de ces

trois familles s'étaient mêlés successivement et se mêlaient chaque jour

davantage par l'effet des migrations et des guerres de conquête. Au IVe

siècle, le Germain occupait, outre la presqu'île scandinave et la partie

du continent voisine de l'Océan et du Rhin, la rive gauche du Danube

dans toute sa longueur, puis les plaines de la mer Noire jusqu'au Tanaïs

ou Don, enserrant, comme dans les branches d'un étau, le Slave dépossédé

d'une moitié de son patrimoine. Les nations finnoises, fort espacées à

l'ouest et au nord, mais nombreuses et compactes à l'est autour du Volga

et des monts Ourals, exerçaient sur le Germain et le Slave une pression

dont le poids se faisait déjà sentir à l'empire romain. Une taille

élancée et souple, un teint blanc, des cheveux blonds ou châtains, des

traits droits, dénotaient dans le Slave et le Germain une parenté

originelle avec les races du midi de l'Europe, et leurs idiomes, quoique

formant des langues bien séparées, se reliaient à la souche commune des

idiomes indo-européens. Au contraire, le Finnois trapu, au teint basané,

au nez plat, aux pommettes saillantes, aux yeux obliques, portait le

type des races de l'Asie septentrionale, dont il paraissait être un

dernier anneau, et auxquelles il se rattachait par son langage. Quant à

l'état social, le Germain, mêlé depuis quatre siècles aux événements de

la Romanie, entrait dans une période de demi-civilisation, et semblait

destiné à jouer plus tard le rôle de civilisateur vis-à-vis des deux

autres races barbares. Le Slave, sans lien national, et toujours courbé

sous des maîtres étrangers, vivait d'une vie abjecte et misérable, et le

jour où il devait se montrer à l'Europe était encore loin de se lever,

tandis que le Finnois, en contact avec les nomades féroces de l'Asie,

engagé dans leurs guerres, soumis à leur action, se retrempait

incessamment aux sources d'une barbarie devant laquelle toute barbarie

européenne s'effaçait.

[Note 1: On trouve déjà dans Strabon le nom de _Zoumi_ appliqué à

un peuple finnois.]

Quelques mots de Tacite nous révèlent seuls l'existence des nations

finniques dans le nord de l'Europe antérieurement au IVe siècle[2];

elles y vivaient dans un état voisin de la vie sauvage, et nous ne

connaissons que par les poésies mythiques du Kalewala et de l'Edda leurs

luttes acharnées contre les populations scandinaves. A l'est, leur nom

disparaît sous des dénominations de confédérations et de ligues qui,

formées autour de l'Oural, agissaient tantôt sur l'Asie, tantôt sur

l'Europe, mais plus fréquemment sur l'Asie. La plus célèbre de ces

confédérations paraît avoir été celle des _Khounn_, _Hounn_[3], ou Huns,

qui, au temps dont nous parlons, couvrait de ses hordes les deux

versants de la chaîne ouralienne et la vallée du Volga. Elle y existait

dès le second siècle de notre ère, puisqu'un géographe de cette époque,

Ptolémée, nous signale l'apparition d'une tribu de Khounn parmi les

Slaves du Dniéper, et qu'un autre géographe nous montre des Hounn

campés entre la mer Caspienne et le Caucase, d'où leurs brigandages

s'étendaient en Perse et jusque dans l'Asie Mineure[4]. On croit même

retrouver dans les inscriptions cunéiformes de la Perse, ce nom terrible

inscrit au catalogue des peuples vaincus par le grand roi. Qu'il nous

suffise de dire qu'au IVe siècle la confédération hunnique s'étendait

tout le long de l'Oural et de la mer Caspienne, comme une barrière

vivante entre l'Asie et l'Europe, appuyant une de ses extrémités contre

les montagnes médiques, tandis que l'autre allait se perdre, à travers

la Sibérie, dans les régions désertes du pôle.

[Note 2: Fennis mira feritas, fœda paupertas: non arma, non equi,

non penates; victui herba, vestitui pelles, cubile humus; sola in

sagittis spes, quas, inopia ferri, ossibus asperant. Tacit.,

_Germ._, 46.--_Fenni_, _Finni_, Φίννοι.]

[Note 3: Χεῡντι, Χοὑννοι, Οῡννςι, _Hunni_, _Chunni_. La forte

aspiration du _ch_ se retrouve fréquemment dans les auteurs latins

du Ve et du VIe siècle.]

[Note 4: Μετκζὐ Βκστἑρνων καἰ Ροζαλάνων Χοῦνοι. Ptol. III.

5.--Dionys. Perieg. v. 730.]

Cette domination répandue sur un si vaste espace, et qui versa pendant

trois siècles et par bans successifs sur l'Europe tant de ravageurs et

de conquérants jusqu'à l'arrivée des peuples mongols, ne comptait-elle

que des tribus de race finnique? Les conquêtes de Tchinghiz-Khan et de

Timour, en nous donnant le secret des dominations rapides et passagères

de l'Asie centrale, répondraient au besoin à cette question; mais

l'histoire nous en dit davantage: elle nous apprend que les Huns se

divisaient en deux grandes branches[5], et que le rameau oriental ou

caspien portait le nom de _Huns blancs_[6], par opposition au rameau

occidental ou ouralien, dont les tribus nous sont représentées comme

basanées ou plutôt _noires_[7]. Ces deux branches de la même

confédération n'avaient entre elles, aux IVe et Ve siècles, que des

liens très-lâches et presque brisés, ainsi que nous le fera voir le

détail des événements. Sans nous aventurer donc à ce sujet dans le

dédale des suppositions où s'est perdue plus d'une fois l'érudition

moderne, nous dirons que, très-probablement, la domination hunnique

renfermait à l'orient des populations de race turke, des Finnois à

l'occident, et, suivant une hypothèse non moins vraisemblable, une tribu

dominante, de race mongole, offrant le caractère physique asiatique plus

prononcé que les Finnois. En effet, c'est avec l'exagération du type

calmouk que l'histoire nous peint Attila et une portion de la nation des

Huns[8].

[Note 5: Hinc jam Hunni, quasi fortissimarum gentium fœcundissimus

ces pes, in bifariam populorum rabiem pullularunt. Jorn., _R.

Get._, 24.]

[Note 6: Hunni albi.... corpora cute candida et vultus habent

minime deformes. Procop., _Bell._, _Pers._, I, 3.]

[Note 7: Pavenda nigredine. Jornand., _de R. Get._, 8.--Tetri

colore, _ibid._, 11.]

[Note 8: Le portrait qu'on nous fait d'Attila est plutôt celui

d'un Mongol que d'un Finnois ouralien. Nous savons en outre par

les auteurs contemporains qu'une partie des Huns employait des

moyens artificiels pour donner aux enfans la physionomie mongole

en leur aplatissant le nez avec des bandes de linge fortement

serrées, et en leur pétrissant la tète de manière à donner au

crâne une forme pointue, tout en déprimant le front et développant

les pommettes des joues.

Voici en quels termes un poëte contemporain d'Attila, le Gaulois

Sidoine Apollinaire, nous entretient de ces déformations en nous

traçant le portrait des Huns.

Gens animis membrisque minax: ita vultibus ipsis

Infantum suus horror inest. Consurgit in arctum,

Massa rotunda caput; geminis sub fronte cavernis

Visus adest oculis absentibus: arcta cerebri

In cameram vix ad refugos lux pervenit orbes,

Non tamen et clausos: nam fornice non spatioso

Magna vident spatia, et majoris luminis usum

Perspicua in puteis compensant puncta profundis.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Tum ne per malas excrescat fistula duplex,

Obtundit teneras circumdata fascia nares,

Ut galeis cedant. Sic propter prælia natos

Maternus deformat amor, quia tensa genarum

Non interjecto, fit latior, area naso.

(Sidon. Apollin., _Panegyr. Anthem._, vers, 245 et seq.)

Quelle raison pouvait avoir cet usage bizarre, sinon le désir de

se rapprocher autant que possible d'un type humain qui jouissait

d'une grande considération parmi les Huns, en un mot de se

rapprocher de la race aristocratique? La raison donnée par les

écrivains latins, que c'était afin d'asseoir plus solidement le

casque sur la tête, n'est pas une raison sérieuse. Il est plus

sensé de croire que, les Mongols étant devenus les dominateurs des

Huns, leur physionomie eut tout le prix qui s'attache aux

distinctions aristocratiques; ce fut à qui s'en rapprocherait; on

tint à honneur de se déformer pour sembler de la race des maîtres.

Voila le motif probable de ces mutilations.]

Dans cette situation, les Huns vivaient de chasse, de vol et du produit

de leurs troupeaux. Le Hun blanc détroussait les marchands dont les

caravanes se rendaient dans l'Inde ou en revenaient[9]; le Hun noir

chassait la martre, le renard et l'ours dans les forêts de la Sibérie,

et faisait le commerce des pelleteries sous de grandes halles en bois

construites près du Jaïk ou du Volga, et fréquentées par les trafiquants

de la Perse et de l'empire romain, où les fourrures étaient

très-recherchées[10]. Cependant on ne se hasardait qu'avec crainte à

travers ces peuplades sauvages, dont la laideur était repoussante.

L'Europe, qui n'avait rien de tel parmi ses enfants, les vit arriver

avec autant d'horreur que de surprise. Nous laisserons parler un témoin

de leur première apparition sur les bords du Danube, l'historien Ammien

Marcellin, soldat exact et curieux qui écrivait sous la tente et rendait

quelquefois avec un rare bonheur les spectacles qui se déroulaient sous

ses yeux. Nous ferons remarquer cependant que le portrait qu'il trace

des Huns s'applique surtout à la branche occidentale, c'est-à-dire aux

tribus finnoises ou finno-mongoles.

[Note 9: Quo Asiæ bona avidus mercator importat... Jorn., _R.

Get._, 24.]

[Note 10: Hunugari autem hinc sunt noti, quia ab ipsis pellium

murinarum venit commercium... _Id._, _R. Get._, _ibid._]

«Les Huns, dit-il, dépassent en férocité et en barbarie tout ce qu'on

peut imaginer de barbare et de sauvage. Ils sillonnent profondément avec

le fer les joues de leurs enfants nouveau-nés, afin que les poils de la

barbe soient étouffés sous les cicatrices; aussi ont-ils, jusque dans

leur vieillesse, le menton lisse et dégarni comme des eunuques. Leur

corps trapu, avec des membres supérieurs énormes et une tête

démesurément grosse, leur donne une apparence monstrueuse: vous diriez

des bêtes à deux pieds, ou quelqu'une de ces figures en bois mal

charpentées dont on orne les parapets des ponts[11]. Au demeurant, ce

sont des êtres qui, sous une forme humaine, vivent dans l'état des

animaux. Ils ne connaissent pour leurs aliments ni les assaisonnements

ni le feu: des racines de plantes sauvages, de la viande mortifiée entre

leurs cuisses et le dos de leurs chevaux, voilà ce qui fait leur

nourriture[12]. Jamais ils ne manient la charrue; ils n'habitent ni

maisons ni cabanes, car toute enceinte de muraille leur paraît un

sépulcre, et ils ne se croiraient pas en sûreté sous un toit. Toujours

errants par les montagnes et les forêts, changeant perpétuellement de

demeures, ou plutôt n'en ayant point, ils sont rompus dès l'enfance à

tous les maux, au froid, à la faim, à la soif. Leurs troupeaux les

suivent dans leurs migrations, traînant des chariots où leur famille est

renfermée. C'est là que les femmes filent et cousent les vêtements des

hommes, c'est là quelles reçoivent les embrassements de leurs maris,

qu'elles mettent au jour leurs enfants, qu'elles les élèvent jusqu'à la

puberté. Demandez à ces hommes d'où ils viennent, où ils ont été conçus,

où ils sont nés, ils ne vous le diront pas: ils l'ignorent. Leur

habillement consiste en une tunique de lin et une casaque de peaux de

rats sauvages cousues ensemble. La tunique est de couleur sombre et leur

pourrit sur le corps; ils ne la changent point qu'elle ne les quitte. Un

casque ou un bonnet déjeté en arrière[13] et des peaux de boue roulées

autour de leurs jambes velues complètent leur équipage. Leur chaussure,

taillée sans forme ni mesure, les gêne à ce point qu'ils ne peuvent

marcher, et ils sont tout à fait impropres à combattre comme fantassins,

tandis qu'on les dirait cloués sur leurs petits chevaux, laids, mais

infatigables et rapides comme l'éclair. C'est à cheval qu'ils passent

leur vie, tantôt à califourchon, tantôt assis de côté, à la manière des

femmes: ils y tiennent leurs assemblées, ils y achètent et vendent, ils

y boivent et mangent, ils y dorment même, inclinés sur le cou de leurs

montures[14]. Dans les batailles, ils se précipitent sans ordre et sans

plan, sous l'impulsion de leurs différents chefs, et fondent sur

l'ennemi en poussant des cris affreux. Trouvent-ils de la résistance,

ils se dispersent, mais pour revenir avec la même rapidité, enfonçant et

renversant tout sur leur passage. Toutefois, ils ne savent ni escalader

une place forte ni assaillir un camp retranché. Rien n'égale l'adresse

avec laquelle ils lancent, à des distances prodigieuses, leurs flèches

armées d'os pointus, aussi durs et aussi meurtriers que le fer. Ils

combattent de près, avec une épée qu'ils tiennent d'une main et un filet

qu'ils ont dans l'autre, et dont ils enveloppent leur ennemi tandis

qu'il est occupé à parer leurs coups. Les Huns sont inconstants, sans

foi, mobiles à tous les vents, tout à la furie du moment. Ils savent

aussi peu que les animaux ce que c'est qu'honnête et déshonnête. Leur

langage est obscur, contourné et rempli de métaphores[15]. Quant à la

religion, ils n'en ont point, ou du moins ils ne pratiquent aucun culte;

leur passion dominante est celle de l'or[16].....»

[Note 11: Ubi quoniam ab ipsis nascendi primitiis infantum ferro

sulcantur altius genæ, ut pilorum vigor tempestivus emergens

corrugatis cicatricibus hebetetur, senescunt imberbes absque ulla

venustate, spadonibus similes: compactis omnes firmisque membris,

et opimis cervicibus; prodigiosæ formæ et pandi, ut bipedes

existimes bestias, vel quales in commarginandis pontibus effigiati

stipites dolantur incompte. Amm. Marc., XXXI, 2.]

[Note 12: In hominum autem figura licet insuavi ita visi sunt

asperi, ut neque igni, neque saporatis indigeant cibis, sed

radicibus herbarum agrestium et semicruda cujusvis pecoris carne

vescantur, quam inter femora sua et equorum terga subsertam, fotu

calefaciunt brevi. Amm. Marc., XXXI, 2.]

[Note 13: Galeris incurvis capita tegunt. _Id._, _ibid._--S.

Jérôme donne à ces bonnets la qualification de _tiares. Epitaph.

Nepotian_.]

[Note 14: Equis prope affixi duris quidem, sed deformibus, et

muliebriter iisdem nonnunquam insidentes, funguntur muneribus

consuetis. Ex ipsis quivis in hac natione pernox et perdius emit

et vendit, cibumque sumit et potum, et inclinatus cervici augustæ

jumenti, in altum soporem adusque varietatem effunditur somniorum.

Amm. Marc., XXXI, 2.]

[Note 15: Inconsultorum animalium ritu, quid honestum inhonestumve

sit penitus ignorantes: flexiloqui et obscuri. Amm. Marc., _ub.

sup._]

[Note 16: Nullius religionis vel superstitionis reverentia

aliquando districti: auri cupidine immensa flagrantes. _Id.,

ibid._]

Cette absence de culte public dont parle Ammien Marcellin n'empêchait

pas les Huns d'être livrés aux grossières superstitions de la magie.

Ainsi ils connaissaient et pratiquaient certains modes de divination que

les voyageurs européens du XIIIe siècle ont retrouvés encore en honneur

à la cour des souverains tartares, successeurs de Tchinghiz-Khan.

Ses pratiques de sorcellerie, sa laideur, sa férocité avaient fait de ce

peuple ou de cette réunion de peuples un épouvantail pour les autres.

Les Goths n'apprenaient jamais sans une secrète terreur quelque

mouvement des tribus hunniques, et leur appréhension était mêlée de

beaucoup d'idées superstitieuses. Le Scandinave et le Finnois avaient

toujours été placés en face l'un de l'autre comme des ennemis naturels.

A l'extrémité occidentale de l'Europe où les deux races se trouvaient en

contact, l'enfant du Fin-mark était pour celui de la Scandie un nain

difforme et malfaisant en rapport avec les puissances de l'enfer. Le

Goth scandinave, nourri de ces préjugés haineux, les sentit se réveiller

en lui, lorsqu'il se rencontra côte à côte sur la frontière d'Asie avec

des tribus de la même race, plus hideuses encore que celles qu'il

connaissait: il ne leur épargna ni les injures, ni les suppositions

diaboliques. Les scaldes, historiens poëtes des Goths, racontèrent que

du temps que leur roi Filimer régnait, des femmes qu'on soupçonnait

d'être _all-runes_, c'est-à-dire sorcières, furent bannies de l'armée et

chassées jusqu'au fond de la Scythie; que là ces femmes maudites

rencontrèrent des esprits immondes, errants comme elles dans le désert;

qu'ils se mêlèrent ensemble et que de leurs embrassements naquit la

race féroce des Huns, «espèce d'hommes éclose dans les marais, petite,

grêle, affreuse à voir et ne tenant au genre humain que par la faculté

de la parole[17].» Telles étaient les fables que les Goths se plaisaient

à répandre sur ces voisins redoutés. Ceux-ci, à ce qu'il paraît, ne s'en

fâchaient point. Semblables aux Tartares du XIIIe siècle, leurs proches

parents et leurs successeurs, ils laissaient croire volontiers à leur

puissance surnaturelle, diabolique ou non, car cette croyance doublait

leur force en leur livrant des ennemis déjà vaincus par la frayeur.

[Note 17: Filimer rex Gothorum... reperit in populo suo quasdam

magas mulieres, quas patrio sermone _Aliorumnas_ ipse cognominat;

easque habens suspectas, de medio sui proturbat, longeque ab

exercitu suo fugatas, in solitudinem coegit terræ. Quas spiritus

immundi per eremum vagantes dum vidissent, et earum se complexibus

in coitu miscuissent, genus hoc ferocissimum edidere, quod fuit

primum inter paludes minutum, tetrum aique exile quasi hominum

genus, nec alia voce notum, nisi quæ humani sermonis imaginem

assignabat. Jorn., _R. Get._, 8.--_Aliorumnas_, _Aliorumnas_,

_All-runn_ (qui cuneta nevit.).]

Nous venons de dire que les Goths étaient issus de la Scandinavie, et en

effet ils n'habitaient l'orient de l'Europe que depuis la fin du IIe

siècle de notre ère. Émigrés de leur patrie par suite de guerres

intestines qui tenaient, selon toute apparence, aux luttes religieuses

de l'odinisme, ils quittèrent la côte scandinave de concert avec les

Gépides, qui leur servaient d'arrière-garde[18]. Du point de la Baltique

où ils débarquèrent, ils se mirent en marche à travers la grande plaine

des Slaves, se dirigeant vers le soleil levant, et ils arrivèrent après

de longues fatigues et des combats continuels à l'endroit où le

Borysthène ou Dniéper se jette dans la mer Noire. Ils se divisèrent

alors et campèrent par moitié sur chacune des rives, les Gépides ayant

dirigé leur marche plus au midi. La partie de la nation gothique

cantonnée à l'orient du fleuve prit par suite de cette circonstance le

nom d'Ostrogoths, c'est-à-dire Goths orientaux; l'autre celui de

Visigoths, Goths occidentaux: ce furent les noyaux de deux États séparés

qui grandirent et se développèrent sous des lois et des chefs

différents[19]. Les Ostrogoths élurent leurs rois parmi les membres de

la famille des Amales, les Visigoths dans celle des Balthes[20].

Intelligents, actifs, ambitieux, les Goths firent des conquêtes, ceux de

l'ouest dans la Dacie qu'ils subjuguèrent jusqu'au Danube, ceux de l'est

sur les tribus de la race slave. Mêlés bientôt aux affaires de Rome,

comme des ennemis redoutables ou des auxiliaires précieux, les Visigoths

y consumèrent toute leur activité, tandis que les Ostrogoths

s'aguerrissaient dans des luttes sans fin et sans quartier contre les

races les plus barbares. De proche en proche, ils soumirent les plaines

de la Sarmatie et de la Scythie jusqu'au Tanaïs du côté du nord, jusqu'à

la Baltique du côté de l'ouest. Un de leurs rois, Ermanaric[21], employa

son long règne et sa longue vie à se battre et à conquérir; maître de la

race slave, il retomba de tout le poids de sa puissance sur les peuples

de race germanique et réduisit à l'état de vasselage jusqu'aux Gépides

et aux Visigoths, ses compatriotes et ses frères[22].

[Note 18: Jorn., _R. Get._, 6.]

[Note 19: Vesegothæ... occidui soli cultores... Jorn., _R. Get._,

24.]

[Note 20: Vesegothæ familiæ Balthorum, Ostrogothæ præclaris Amalis

serviebant. _Id., R. Get._, 3.]

[Note 21: _Ermanaricus_, Jorn., _R. Get._ 7.--_Ermenrichus_, Amm.

Marc., XXXI, 3.]

[Note 22: D'après la liste que Jornandès nous donne des nations

subjuguées par Ermanaric, nations dont beaucoup nous sont

inconnues, on aperçoit que sa domination devait s'étendre sur

presque toute la Russie méridionale, la Lithuanie, la Courlande,

la Pologne et une partie de l'Allemagne. Omnibus Scythiæ et

Germaniæ nationibus ac si propriis laboribus imperavit. Jorn., _R.

Get._, 23.]

Tel fut ce fameux empire d'Ermanaric qui valut à son fondateur la gloire

d'être comparé au grand Alexandre, dont les Goths avaient entendu parler

depuis qu'ils étaient voisins de la Grèce[23]; mais l'Alexandre de

Gothie ne montra ni l'humanité ni la sage politique du roi de Macédoine,

qui ménageait si bien les vaincus. Les pratiques d'Ermanaric et des

conquérants ostrogoths furent toutes différentes. Un des peuples sujets

de leur domination s'avisait-il de remuer, les traitements les plus

cruels le rappelaient bien vite à l'obéissance. Tantôt de grandes croix

étaient dressées en nombre égal à celui des membres de la tribu royale

qui gouvernait ce peuple, et on les y clouait tous sans miséricorde[24];

tantôt c'étaient des chevaux fougueux que les Goths chargeaient de leur

vengeance; et les femmes elles-mêmes n'échappaient pas à ces affreux

supplices. Vers le temps où commence notre récit, un chef des Roxolans,

nation vassale des Ostrogoths, qui habitait près du Tanaïs, ayant noué

des intelligences avec les rois huns, la trame fut découverte; mais le

coupable eut le temps de se sauver. La colère d'Ermanaric retomba sur la

femme de cet homme. Sanielh (c'était son nom) fut liée à quatre chevaux

indomptés et mise en pièces. Des frères qu'elle avait jurèrent de la

venger; ils attirèrent Ermanaric dans un guet-apens et le frappèrent de

leurs couteaux[25]. Le vieux roi (il avait alors cent dix ans[26])

n'était pas blessé mortellement, mais ses plaies furent lentes à guérir,

et elles ne faisaient que se cicatriser lorsqu'un nouvel appel des

Roxolans décida les Huns à partir. Tels sont les faits de l'histoire;

mais plus tard, quand le déluge qu'ils avaient provoqué par leurs

cruautés impolitiques vint à fondre sur eux, les Goths trouvèrent dans

leurs préjugés superstitieux des raisons plus commodes pour justifier

leur défaite. Ils racontèrent que des chasseurs huns poursuivant un jour

une biche, celle-ci les avait attirés de proche en proche jusqu'au

Palus-Méotide, et leur avait révélé l'existence d'un gué à travers ce

marais qu'ils avaient cru aussi profond que la mer. Comme un guide

attentif et intelligent, la biche partait, s'arrêtait, revenait sur ses

pas pour repartir encore, jusqu'à l'instant où, ayant atteint la rive

opposée, elle disparut. On devine bien qu'au dire des Goths il n'y avait

là rien de réel, mais une apparition pure, une forme fantastique créée

par les démons.

[Note 23: Quem merito nonnulli Alexandre magno comparavere

majores. Jorn., _ibid._]

[Note 24: Regem eorum cum filiis suis et septuaginta primatibus in

exemplo terroris, cruci adfixit, ut dedititiis metum cadavera

pendentium geminarent. Jorn., _R. Get._, 16.]

[Note 25: Dum enim quamdam mulierem Sanielli nomine ex gente

memorata, pro mariti fraudulento discessu, rex furore commotus,

equis forocibus illigatam, incitatisque cursibus, per diversa

divelli præcepisset, fratres ejus Sarus et Ammius germanæ obitum

vindicantes, Ermanarici latus ferro petierunt: quo vulnere

saucius, ægram vitam corporis imbecillitate contraxit. Jorn., _R.

Get._, 24.]

[Note 26: Grandævus et plenus dierum, centesimo decimo anno vitæ

suæ... Jorn., _R. Get., loc. laud._]

«C'est ainsi, ajoute Jornandès, Goth lui-même et collecteur un peu trop

crédule des traditions de sa patrie, c'est ainsi que les esprits dont

les Huns tirent leur origine les conduisirent et les poussèrent à la

destruction des nations gothiques[27].»

[Note 27: Quod credo spiritus illi unde progeniem trahunt, ad

Scytharum invidiam egere. Jorn., _R. Get._, 24.]

Ce fut en l'année 374 que la masse des Huns occidentaux s'ébranlant

passa le Volga sous la conduite d'un chef nommé Balamir[28]. Elle se

jeta d'abord sur les Alains, peuple pasteur qui possédait le steppe

situé entre ce fleuve et le Don; ceux-ci résistèrent quelques instants;

puis, se voyant les plus faibles, ils se réunirent à leurs ennemis,

suivant l'usage immémorial des nomades de l'Asie. Franchissant alors

sous le même drapeau le gué des Palus-Méotides, Huns et Alains se

précipitèrent sur le royaume d'Ermanaric. Le roi goth, toujours malade

de ses blessures, essaya d'arrêter ce tourbillon de nations, comme dit

Jornandès[29]; mais il fut repoussé. Il revint à la charge, et fut

encore battu; ses plaies se rouvrirent, et, ne pouvant plus supporter ni

la souffrance ni la honte, il se perça le cœur de son épée[30]. Le

successeur d'Ermanaric, Vithimir, périt bravement dans un combat,

laissant deux enfants en bas âge, que des mains fidèles sauvèrent chez

les Visigoths. Les Ostrogoths n'eurent plus qu'à se soumettre. Les

Visigoths, s'attendant à être attaqués à leur tour, s'étaient retranchés

derrière le Dniester, sous le commandement du juge ou roi Athanaric[31],

le plus grand de leurs chefs; mais les Huns, avec leurs légères

montures, se jouaient des distances et des rivières. Un gros de leurs

cavaliers, ayant découvert un gué bien au delà des lignes des Goths,

passa le fleuve par une nuit claire, et, redescendant la rive opposée,

surprit le quartier du roi, qui lui-même eut peine à s'échapper. Ce

n'était qu'une alerte; néanmoins ces mouvements impétueux, imprévus,

dérangeaient l'infanterie pesante des Goths et la tenaient dans une

inquiétude fatigante. Le Pruth, qui se jette dans le Danube, et qui

longe à son cours supérieur les derniers escarpements des monts

Carpathes, semblait offrir une ligne de défense plus sûre: Athanaric y

transporta son armée. Profitant des leçons des Romains, il fit garnir de

palissades et d'un revêtement de gazon la rive droite de la rivière

depuis son confluent jusqu'aux défilés de la montagne[32]; avec ce

bouclier devant lui, comme s'exprime un contemporain[33], et derrière

lui la retraite des Carpathes, il espérait se garantir ou du moins

résister longtemps, mais la chose tourna tout autrement qu'il ne

pensait.

[Note 28: Balamir, rex Hunnorum in Ostrogothos movit procinctum.

_Id., R. Get., ibid._ Quelques manuscrits portent Balamber.

Jornandès est le seul auteur qui nous parle de ce roi.]

[Note 29: Quasi quidam turbo gentium. Jorn., _R. Get., l. c._]

[Note 30: Magnorum discriminum metum voluntaria morte sedavit.

Amm. Marc., XXXI, 3.--Jorn., _R. Get._, 24.]

[Note 31: Les chefs des Goths étaient appelés indifféremment par

les Romains rois ou juges, _judices_.]

[Note 32: A superciliis Gerasi fluminis ad usque Danubium

Taïfalorum terras præstringens, muros altius erigebat. Amm. Marc.,

XXXI. 3.--Le Pruth, qu'Ammien Marcellin appelle ici Gerasus, porte

dans Ptolémée (III. 8) le nom d'Hierasus. Les Grecs, selon

Hérodote, l'appelaient Pyretus, et les Scythes Porata: c'est avec

une légère variante le nom que cette rivière porte encore

aujourd'hui.]

[Note 33: Hac lorica, diligentia celeri consummata... Amm. Marc.

_ub. sup._]

Le danger commun aurait dû réunir les Visigoths, chefs et tribus: le

danger commun les divisa. Tout, chez ce peuple, était matière à

contestation: la religion comme la guerre, l'attaque comme la défense,

et cette division tenait surtout à des changements profonds survenus

dans ses mœurs depuis trois quarts de siècle. Une partie avait embrassé

le christianisme, l'autre restait païenne fervente, et tandis

qu'Athanaric persécutait cruellement les chrétiens au nom du culte

national, deux autres princes de race royale, Fridighern et Alavive,

s'étaient déclarés leurs protecteurs[34]. Le patronage de ces deux

hommes puissants réussit à calmer les rigueurs de la persécution; mais

il en résulta entre eux et Athanaric une inimitié personnelle, ardente,

qui se révélait à chaque occasion. Athanaric, calculant toutes les

chances de la guerre actuelle, avait proposé aux Visigoths de faire

retraite dans les Carpathes jusqu'au plateau abrupt et presque

inaccessible appelé Caucaland, si leur position se trouvait forcée[35]:

c'était là son plan; Fridighern et Alavive en eurent aussitôt un autre.

Ils conseillèrent aux tribus visigothes de se réfugier de l'autre côté

du Danube, sur les terres romaines, où l'empereur, disaient-ils, ne leur

refuserait pas un cantonnement. Constantin n'avait-il pas ouvert la

Pannonie aux Vandales Silinges lorsqu'ils fuyaient devant leurs armes?

Valens ne ferait pas moins pour les Goths, qui trouveraient, dans

quelque endroit de la Mésie ou de la Thrace un sol fertile et de gras

pâturages pour leurs troupeaux; rien ne les y troublerait plus, car ils

auraient mis une barrière infranchissable, le Danube et les lignes

romaines, entre eux et les démons qui les poursuivaient[36]. Quant aux

Romains, ils y gagneraient les services des Goths, qui n'étaient certes

point à dédaigner. Voilà ce que répétaient les adversaires d'Athanaric:

là-dessus la discorde éclata. Athanaric, ennemi de Rome depuis son

enfance et fils d'un père qui lui avait fait jurer sous la foi d'un

serment terrible qu'il ne toucherait jamais de son pied la terre des

Romains, Athanaric, qui avait tenu religieusement son serment[37],

combattit la proposition de Fridighern comme un outrage pour sa personne

et une lâcheté pour les Goths. Fridighern put lui répondre (car c'était

là l'opinion de son parti) que si les persécuteurs des chrétiens, ceux

qui naguère les faisaient périr sous le bâton, les étouffaient dans les

flammes, les attachaient à des solives en forme de croix pour les

précipiter ensuite, la tête en bas, dans le courant des fleuves[38], que

si ceux-là pouvaient justement craindre de toucher du pied une terre

romaine, il n'en était pas de même des persécutés. L'enfant du Christ

était frère de l'enfant de Rome; on l'avait bien vu au temps du martyre,

lorsque les bannis d'Athanaric trouvaient au delà du Danube

non-seulement un refuge toujours ouvert et du pain, mais des

consolations, en un mot une hospitalité fraternelle[39]. Le vieil et

vénérable Ulfila[39a], apôtre et oracle des Goths, contribuait à

répandre ces illusions, qu'il partageait lui-même aveuglément.

[Note 34: Socrat., IV, 33.--Sozom., VI, 37.--Fritigernus,

Fridigernus, Φριτιγιρνος.--Alavivus.]

[Note 35: Ad Cancalandensem locum altitudine silvarum inaccessum

et montium. Amm. Marc., XXXI, 4.]

[Note 36: Thraciæ receptaculum gemina ratione sibi convenientius,

quod et cæspitis est feracissimi, et amplitudine fluentorum Histri

distinguitur a Barbaris, patentibus jam peregrini fulminibus

Martis. Amm. Marc. XXXI, 3.]

[Note 37: Assefebat Athanaricus sub timenda execratione

jurisjurandi se esse obstrictum mandatisque prohibitum patris, ne

solum calcaret aliquando Romanorum. Amm. Marc., XXVII, 5.]

[Note 38: Socrat., IV, 53.--Sozom., V, 37.--Epiph. _Hœres._,

70.--_Acta._ S. Sabæ goth. ap. Bolland. 12 April.]

[Note 39: Athanaricus, rex Gothorum, christianos in gente sua

crudelissime persecutus, plurimos barbarorum ob fidem interfectos,

ad coronam martyrii sublimavit, quorum tamen plurimi in romanum

solum non trepidi, velut ad hostes, sed certi quod ad fratres, pro

Christi confessione, fugerunt. Oros., l. VII, c. 32.]

[Note 39a: Ulphilas, Wlphilas; Οὐλῳίλας Οὐρφίλας;--Ulf. _secours_,

_protection_, en langue gothique.]

Ulfila, dont le nom est resté si célèbre dans l'histoire des Goths,

tirait son origine de la Cappadoce. Comme les tempêtes emportent au loin

sur leurs ailes le germe des meilleurs fruits, la guerre et le pillage

avaient apporté chez les Visigoths les semences du christianisme: des

familles romaines traînées en captivité leur avaient donné leurs

premiers apôtres[40]. D'une de ces familles sortait Ulfila. Né en

Gothie, élevé parmi les Barbares, sous les yeux d'un père chrétien et

romain[41], il unit dans son cœur le culte de Rome chrétienne à un amour

dévoué pour sa nouvelle patrie. Des liens de reconnaissance personnelle

le rattachaient d'ailleurs aux Romains: il n'oublia jamais qu'ayant été

chargé, bien jeune encore, d'une mission des rois goths à

Constantinople, le grand Constantin l'avait accueilli avec intérêt, et

fait ordonner évêque de sa nation malgré son âge, et enfin qu'un

personnage alors fameux, Eusèbe de Nicomédie, le chapelain et le

confident de l'empereur, lui avait imposé les mains[42]. De retour en

Gothie, Ulfila s'était voué corps et âme à la conversion de ses

compatriotes barbares. Pour faciliter sa prédication et rompre en même

temps avec les traditions poétiques, qui ne parlaient aux Goths que de

leurs dieux nationaux, il imagina de traduire dans leur langue le

_livre_ des chrétiens, et, comme les Goths n'avaient pas d'écriture, il

leur composa un alphabet avec des caractères grecs et quelques autres,

peut-être runiques, qu'il affecta à certaines articulations

particulières à leur idiome[43]. Toutefois il s'abstint de traduire dans

l'Ancien Testament les livres des Rois, où sont racontées les guerres du

peuple hébreu, de peur de stimuler chez sa nation le goût des armes,

déjà trop prononcé, et pensant, dit le contemporain qui nous donne ce

détail, que les Goths, en fait de batailles, avaient plutôt besoin de

frein que d'éperon[44]. Cette idée naïve peint d'un seul trait le bon et

saint prêtre que de tels scrupules tourmentaient. Son œuvre eut plus de

portée encore qu'il ne l'avait espéré: ce fut toute une révolution dans

les mœurs des Visigoths; aussi ses compatriotes lui décernèrent-ils le

titre de nouveau Moïse[45]. En sa qualité d'évêque, Ulfila avait assisté

à plusieurs conciles de la chrétienté romaine, où il s'était fait

estimer par la droiture de son âme et la sincérité de sa foi plus que

par sa science théologique. Quand la persécution éclata sur les bords du

Dniester, Ulfila ne dut la vie qu'à l'hospitalité des Romains de Mésie,

qui l'accueillirent avec empressement, lui et tous les confesseurs qui

le suivirent dans sa fuite[46]. Cet homme simple et convaincu ne doutait

donc point qu'au delà du Danube fût encore la terre promise pour ses

frères et pour lui. Telle était l'autorité de sa parole, qu'elle

entraîna sans peine la majorité des Goths, non pas seulement les

chrétiens, mais la masse des païens qui ne nourrissaient aucun fiel

contre la nouvelle religion. Athanaric, presque abandonné, alla se

retrancher avec le reste des tribus dans les défilés de Caucaland.

[Note 40: Sozom., II, 6.--Philostorg., _Hist. eccl._, II,

5.--Basil., _Epist._, 16, t. III, p. 254, 255.]

[Note 41: Philostorg., II, 5.--Ses ancêtres avaient habité

autrefois la bourgade de Sadagoltina, près de la ville de

Parnassus en Cappadoce.]

[Note 42: Ordinatus fuit episcopus eorum qui in Gothia christiani

erant. Philost., II, 5.--Socrat., IV, 33.]

[Note 43: Philostorg., II, 5.--Quis hoc crederet ut barbara

Gothorum lingua hebraïcam quæreret veritatem?... Hieronym.,

_Epist. ad Sun._, t. II, p. 626.--Socrat., IV, 33.--Sozom., VI,

37.--Jornand, _R. Get._, 51.]

[Note 44: In eorum linguam totam Scripturam transtulit, excepto

libro qui dicitur Regum... Eo quod bellorum historiam contineat...

gens vero illa belli amans esset, frænoque magis ad pugnas egeret

quam incentivo. Philostorg., II, 5.]

[Note 45: Nostri temporis Moses.... ὁ ἐῳ' ἡμῶν Μωσῆς. Philostorg.,

_Histor. eccles._ l. II. 5.]

[Note 46: Quippe qui pro fide Christi innumera subierit pericula

dum Barbari adhuc gentilium ritu simulacra colerent. Sozom., VI,

37.]

La troupe de Fridighern et d'Alavive se mit en marche vers le Danube

avec autant d'ordre que le comportait une pareille multitude traînant

avec elle le mobilier de toute une nation. Les hommes armés venaient les

premiers, puis les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux,

les chariots de transport. Ulfila, en tête de son clergé _blond_ et

_fourré_[47], veillait sur l'église ambulante, qui se composait d'une

grande tente fixée sur un plancher à roues, et renfermant avec le

tabernacle les ornements et les livres liturgiques. Le trajet n'était

pas long, et les Goths atteignirent bientôt la rive du Danube en face

des postes de la Mésie. A cette vue, et par un mouvement spontané, ils

se précipitèrent à genoux, poussant des cris suppliants et les bras

tendus vers l'autre bord[48]. Les chefs qui les précédaient ayant fait

signe qu'ils voulaient parler au commandant romain, on leur envoya une

barque dans laquelle montèrent Ulfila et plusieurs notables goths.

Conduits devant le commandant, ceux-ci exposèrent leur demande: «Chassés

de leur patrie par une race hideuse et cruelle à laquelle, disaient-ils,

rien ne pouvaient résister, ils arrivaient avec ce qu'ils avaient de

plus cher, priant humblement les Romains de leur accorder un territoire,

et promettant d'y vivre tranquilles en servant fidèlement

l'empereur[49].» L'affaire était trop grave pour qu'un simple officier

de frontière pût la décider: le commandant renvoya donc les députés à

l'empereur, qui tenait alors sa cour dans la ville d'Antioche. On mit à

leur disposition, suivant l'usage, les chevaux et les chariots de la

course publique, et ils partirent, tandis qu'Alavive et Fridighern

faisaient camper leurs bandes sur la rive gauche du fleuve, dans le

meilleur ordre possible[50].

[Note 47: Getarum rutilus et flavus exercitus ecclesiarum

circumfert tentoria. Hieron., _Epist. ad Læt._, IV, p.

591.--Pelliti, gentes pellitæ.]

[Note 48: Erectis manibus, supplices ab imperatore se recipi

petebant. Zosim., IV, 20.]

[Note 49: Missis oratoribus ad Valentem, suscipi se humili prece

poscebant, et quiete victuros se pollicentes, et daturos si res

flagitaret auxilia. Amm. Marc., XXXI, 4.--Zosim., IV, 20.--Jorn.,

_R. Get._, 25.]

[Note 50: Amm. Marc., XXXI, 3 et seq.]

L'empire d'Orient se trouvait alors aux mains de Valens, frère de

Valentinien Ier, qui, après avoir gouverné glorieusement l'Occident,

venait de mourir, pour le malheur des Romains[51]. Valens était un

composé bizarre de bonnes qualités et de mauvaises prétentions. On avait

estimé en lui, dans les variations de sa fortune, un grand esprit de

désintéressement et d'équité: terrible aux méchants, protecteur des

petits, il se montrait un dur mais impartial justicier comme son frère,

pour qui il professait une admiration respectueuse. C'était le seul cas

où l'on voyait faiblir sa vanité, Soldat rude, mais brave et sympathique

au soldat, général assez expérimenté pour bien commander sous un autre,

il s'était laissé éblouir par l'éclat d'une fortune qu'il ne devait

qu'au mérite de Valentinien. D'illusions en illusions, il était arrivé à

l'aveuglement d'un homme né sur la pourpre: c'était la même croyance en

sa propre infaillibilité, la même confiance naïve en ses flatteurs.

Complétement illettré et si bien fait pour l'être, qu'à l'âge de

cinquante ans, et après douze ans de règne en Orient, il n'avait pas

encore réussi à entendre couramment la langue grecque[52], il n'en

prétendait pas moins régenter l'église orientale, alors en proie aux

déchirements de l'arianisme. Ces distinctions subtiles, ces piéges de

doctrine et surtout de langage que les demi-ariens lançaient comme

autant de filets où se prirent souvent les plus habiles, semblaient un

jeu pour Valens: il décidait, il tranchait, il innovait, et les évêques

de sa cour, gens perdus dans les intrigues, après en avoir fait un

théologien infaillible, n'eurent pas de peine à en faire un persécuteur

forcené[53]. Valens semblait renier, dès qu'il s'agissait de religion,

la droiture et l'équité proverbiales de son caractère, pour n'en

justifier que la rigueur. Jamais encore le catholicisme n'avait passé de

si mauvais jours: ses évêques étaient bannis, ses temples fermés;

partout en Orient le schisme et l'apostasie étaient provoqués par la

corruption ou imposés par la violence. Cet homme, qui n'avait eu

longtemps de plaisir que dans les fatigues du champ de bataille, qui

avait vaincu les Goths et les Perses, ne rêvait plus que théologie; dans

son abandon des affaires, on eût dit qu'il sacrifiait volontiers son

titre de prince du peuple romain à celui de prince de l'église arienne.

[Note 51: On peut consulter, au sujet de Valentinien, le troisième

volume de mon _Histoire de la Gaule sous l'administration

romaine_.]

[Note 52: Themist., _Or._, VI, 9, 11, p. 71, 126,

144.--Inconsummatus et rudis. Amm. Marc., XXXI, 4.]

[Note 53: Socrat., V, 1.--Sozom., VII, 1.--Theodoret., IV, 21,

etc.]

Valens se livrait donc dans la ville d'Antioche, en compagnie de

quelques évêques, ses favoris, à l'un de ces loisirs théologiques qui

lui faisaient tout oublier, lorsque la nouvelle des événements

d'outre-Danube lui parvint par de vagues rumeurs. On racontait qu'une

race d'hommes inconnus, sortis des marais scythiques, s'était précipitée

sur l'Europe avec la violence irrésistible d'un torrent, culbutant les

Alains sur les Ostrogoths, et ceux-ci sur les Visigoths, qui fuyaient

devant elle comme un troupeau timide[54]. D'abord on en rit comme d'une

fable, attendu qu'à chaque instant il arrivait de ces contrées

lointaines des bruits que l'instant d'après démentait[55]; mais il

fallut bien y croire quand un courrier, venu à toute vitesse, apporta

l'annonce officielle des propositions des Visigoths et du départ de

leurs députés pour Antioche. La cour fut dans un grand émoi. Que

fallait-il répondre aux envoyés? quelle conduite convenait-il de tenir

vis-à-vis des Goths? Les hommes légers et les courtisans se récriaient

sur le bonheur qui accompagnait l'empereur en toute circonstance:

«Voilà, disaient-ils, que les ennemis de César sollicitent l'honneur de

devenir ses soldats; la terrible nation des Goths se transforme en une

armée romaine devant laquelle la Barbarie tout entière devra trembler.

Valens y puisera toutes les recrues dont il aura besoin, laissant le

paysan romain à sa charrue; les terres en seront mieux cultivées, et les

provinces, qui ne paieront plus leur contingent militaire qu'en argent,

verseront l'abondance dans le trésor de César[56].» Les hommes sérieux

et prudents tenaient un tout autre langage. «Gardons-nous,

répétaient-ils, d'introduire les loups dans la bergerie: le berger

pourrait s'en trouver mal. Un jour viendrait où, cédant à leur naturel

féroce, les loups égorgeraient les chiens et se rendraient maîtres du

troupeau[57].» Les arguments pour et contre furent débattus avec

vivacité dans le conseil impérial; Valens les écouta, puis il se décida

par une raison que lui seul pouvait imaginer. Il déclara qu'il

admettrait les Goths, s'ils se faisaient ariens.

[Note 54: Fama late serpente quod inusitatum antehac hominum genus

modo ruens, ut turbo montibus celsis, ex abdito sinu coortus

opposita quæque convellit. Amm. Marc., XXXI, 3.]

[Note 55: Quæ res aspernanter a nostris inter initia ipsa accepta

est, hanc ob causam quòd illis tractibus non nisi peracta aut

sopita audiri procul agentibus consueverant bella. Verum

pubescente jam fide gestorum, cui robur adventus gentilium

addiderat legatorum, precibus et obtestatione petentium, citra

flumen suscipi plebem extorrem.... Amm. Marc., XXXI, 4.]

[Note 56: Negotium lætitiæ fuit potiusquam timori, eruditis

adulatoribus in majus fortunam principis extollentibus: quòd ex

ultimis terris tot tirocinia trahens ei nec opinanti offerret, ut

collatis in unum suis et alienigenis viribus invictum haberet

exercitum, et pro militari supplemento quod provinciatìm annuum

pendebatur, thesauris accederet auri cumulus magnus. _Id., ibid._]

[Note 57: Non lupos inter canes collocari... Synes. _De regno_, p.

25.]

Les Goths avaient reçu le christianisme à peu près de toutes mains; ils

comptaient même des hérésiarques parmi leurs apôtres. Le Mésopotamien

Audæus, qui enseignait que Dieu doit avoir une forme matérielle et un

corps, puisqu'il a créé l'homme à son image, Audæus, avec sa grossière

hérésie, s'était fait parmi eux de nombreux prosélytes[58] et des

martyrs. Pourtant ils se croyaient bons catholiques, et si les

subtilités du demi-arianisme pouvaient prendre en défaut ces théologiens

des forêts, ils éprouvaient une profonde horreur pour l'arianisme pur,

celui qui ravalait le Christ au-dessous de son père jusqu'à en faire une

créature. Les évêques, absorbés par les soins d'une prédication

laborieuse, ressemblaient en beaucoup de points au troupeau. Théophile,

prédécesseur d'Ulfila, avait souscrit, il est vrai, les actes orthodoxes

du concile de Nicée[59]; mais celui-ci adhéra au formulaire semi-arien

de Rimini, que d'abord il ne jugea pas contraire au catholicisme; puis,

voyant beaucoup de signataires se rétracter, il se rétracta comme

eux[60]. Or, Valens prétendait qu'Ulfila revînt à son premier avis, et

que, par son autorité que l'on savait toute-puissante, il imposât à ses

frères les dogmes de l'arianisme mitigé: Valens mettait à ce prix le

succès de son ambassade. Une fois le mot d'ordre donné, des docteurs

insinuants, des évêques en crédit[61] furent échelonnés sur le passage

du barbare à travers l'Asie Mineure[62]; il en trouvait à chaque station

qui, sous le prétexte de le saluer, se mettaient à le catéchiser, ou se

plaçaient à ses côtés dans le chariot pour le convertir chemin faisant.

Au palais d'Antioche, ce fut bien pis; quand il voulait parler des

misères de son peuple, on lui répondait par des dissertations sur

l'identité ou la conformité des substances. On le fatiguait d'arguments

et de discussions pour le mieux enchaîner, et, pendant ces luttes

inhumaines, le malheureux peut-être croyait entendre dans le lointain le

cri de ses compatriotes aux abois, qui le suppliaient de les sauver. Au

fond, il finit par n'attacher qu'une médiocre importance à des choses si

subtiles et qui lui semblaient si obscures; il se persuada que

l'ambition des évêques et l'acharnement de l'esprit de parti en

faisaient seuls tout le mérite[63]. Ce sont les motifs qui le

déterminèrent à se plier aux volontés de l'empereur, si nous en croyons

les historiens du temps, et le vieil évêque visigoth, après avoir courbé

sous ces dures nécessités sa tête blanchie par l'âge et cicatrisée par

le martyre, alla porter aux siens leur salut, qui lui coûtait si

cher[64]. Valens triomphait et se croyait un nouveau Constantin.

Néanmoins, de peur qu'on lui pût reprocher de sacrifier la politique à

la religion, il décida que les femmes et les enfants des Goths, au moins

des Goths notables, passeraient les premiers, et seraient envoyés dans

les villes de l'intérieur pour y être gardés à titre d'otages, et que

les hommes ne seraient admis à franchir le fleuve qu'autant qu'ils

auraient déposé leurs armes[65]. Au moyen de ces précautions sur la

sagesse desquelles chacun s'extasiait, Valens crut avoir conjuré tout

péril. Une flottille romaine fut chargée d'opérer le transport des

Goths, et des agents civils, sous les ordres d'un officier spécial, le

comte Lupicinus, allèrent choisir les cantons où ce peuple de colons

s'établirait, mesurer les lots, délivrer des vivres, du bois et des

instruments de culture[66].

[Note 58: Theodoret., IV, 10.--Epiphan, _Hœres._, 70.--Hieron.,

_Chron._--Cf. Tillemont, _Mém. eccl._, t. VI.]

[Note 59: _Act. Grœc. Concil. Nic._--Labbe. T. II, p. 52,

75.--Socrat., II. 41.]

[Note 60: Socrat., II, 41.--Sozom., VI, 37.--Cf. Theodoret., IV,

33.]

[Note 61: Arianæ sectæ antistites... polliciti se legationum ejus

adjutores esse, modo idem cum ipsis sentire vellet... necessitate

compulsus. Sozom., VI, 37.]

[Note 62: Theodoret., IV, 33.--Et quia tum Valens, imperator,

Arianorum perfidia sancius, nostrarum partium omnes ecclesias

obturasset, suæ partis fautores ad illos dirigit prædicatores, qui

venientibus rudibus et ignaris, illico perfidiæ suæ virus

defundunt. Jorn., _R. Get._, 25.]

[Note 63: Theodoret, IV, 33, 37.--Sozom., VI, 37.--Philost., _ub.

sup._]

[Note 64: Cum Arianis cummunicasse dicitur, seque et universam

gentem ab ecclesia catholica abripuisse. Sozom., VI, 37.]

[Note 65: Valens uti reciperentur armis prius depositis permisit.

Zosim., IV, 20.--Amm. Marc., XXXI, 4.]

[Note 66: Mittuntur diversi qui cum vehiculis plebem transferant

truculentam... Copiam colendi Thraciæ partes... Alimenta pro

tempore... Amm. Marc., XXXI, 4.--Zosim., IV, 20.--Jorn., _R.

Get._, 25.]

Les difficultés misérables dont Ulfila et ses compagnons s'étaient vu

assaillir doublèrent le temps de leur voyage, et cependant les Goths,

campés dans la plaine du Danube, comptaient les jours avec une sombre

inquiétude. Leurs provisions s'épuisaient, bientôt ils allaient sentir

la faim. Portant perpétuellement les yeux des lignes romaines aux

plaines du nord, tantôt ils croyaient apercevoir la barque qui ramenait

leurs députés, tantôt il leur semblait voir la légère cavalerie des

Huns poindre à l'horizon opposé, et franchir l'espace avec sa rapidité

ordinaire. Ils passaient ainsi vingt fois par jour de l'espoir trompé

aux plus mortelles terreurs. Enfin le désespoir les prit. Quoique le

Danube, grossi par les pluies, roulât alors une masse d'eau effroyable,

beaucoup entreprirent de le traverser de force. Les uns se jettent à la

nage et sont entraînés par le fil de l'eau, d'autres montent dans des

troncs d'arbres creusés ou sur des radeaux qu'ils dirigent avec de

longues perches; mais lorsque, par des efforts inouïs, ils sont parvenus

à dominer le courant, les balistes romaines dirigent sur eux une grêle

de projectiles, et le fleuve emporte pêle-mêle des débris de barques et

des cadavres[67]. Le retour des députés mit fin à ces scènes de

désolation. La flottille romaine fit aussitôt son office, voyageant sans

interruption d'un bord à l'autre[68]. Beaucoup, pour ne pas attendre

leur tour, se faisaient remorquer sur des troncs d'arbres ou des

planches à peine liées ensemble. Les femmes et les enfants passèrent les

premiers, conformément aux ordres de l'empereur; ensuite vinrent les

hommes. Des agents chargés de compter les têtes des passagers

s'arrêtèrent, dit-on, fatigués ou effrayés de leur nombre[69]. «Hélas!

s'écrie Ammien Marcellin avec une emphase pleine d'amertume, vous

compteriez plus aisément les sables que vomit la mer quand le vent la

soulève sur les rivages de la Libye[70]!» On constata pourtant que le

nombre des hommes en état de porter les armes était d'environ deux cent

mille[71].

[Note 67: Antequam trajectus esset ab imperatore concessus,

Scytharum audaciores et elatiores transitum sibi vi aperire

constituerunt, sed vi repulsi deleti sunt. Eunapius, _Hist._, 5.]

[Note 68: Transfretabantur in dies et noctes, navibus ratibusque

et cavatis arborum alveis agminatim impositi. Amm. Marc., XXXI,

4.]

[Note 69: Hind sane neque obscurum est neque incertum infaustos

transvehendi barbaram plebem ministros, numerum ejus comprehendere

calculo sæpe tentantes, conquievisse frustratos. _Id., ibid._]

[Note 70: Quem qui scire velit (ut eminentissimus memorat vates)

Libyci velit æquoris idem discere, quam multæ Zephyro truduntur

arenæ.--Ce sont deux vers de l'Énéide de Virgile que l'historien

inséra dans sa prose. On trouve fréquemment chez lui de ces

réminiscences classiques.]

[Note 71: Non minus quam hominum ducenta millia ad bellum apti et

ætate florentes. Eunap., _Hist._, 6.]

Sur l'autre bord commença un triste et honteux spectacle, où

l'administration romaine étala comme à plaisir les plaies de sa

corruption. Quand les femmes, les jeunes filles, les enfants eurent été

mis à part pour être internés, les préposés romains, tribuns,

centurions, officiers civils, se jetèrent sur eux comme sur une proie

qui leur était dévolue. Chacun, dit un écrivain du temps, se fit sa part

suivant son goût: l'un s'adjugea quelque grande et forte femme; l'autre

quelque jeune fille blonde aux yeux bleus. Les agents de prostitution

furent aussi là, trafiquant pour les lieux infâmes. On enlevait les

jeunes garçons pour les réduire en servitude[72]. D'autres, plus avares,

et qui avaient des terres à cultiver, prirent des hommes robustes qu'ils

envoyèrent dans leurs propriétés comme serfs ou colons[73]. L'ordre

exprès de déposer les armes ne fut exécuté nulle part; les préposés

fermaient les yeux pour de l'argent, et, dans son orgueil sauvage, le

Goth eût plutôt livré tout ce qu'il possédait, son or, sa femme, ses

pelleteries, le tapis à double frange qui faisait son luxe[74]: beaucoup

restèrent donc armés. Quant aux vivres qui devaient être distribués aux

émigrants, ils se trouvèrent avariés par la fraude des intendants; ils

étaient d'ailleurs en quantité insuffisante. Alors on spécula sur la

faim de ces infortunés; on leur vendit au poids de l'or jusqu'à la chair

des animaux les plus immondes. Un chien mort s'échangeait contre un

esclave[75]. Il paraît que les femmes transplantées dans les villes de

l'intérieur, éblouies par le luxe, amollies par l'abondance,

s'accommodèrent assez bien à leur sort. «On les voyait, dit un

contemporain, se pavaner sous de riches habits, dans un attirail

malséant pour des captives; mais leurs fils, favorisés par la fécondité

du climat, grandirent comme des plantes précoces et vénéneuses, ayant au

cœur la haine de Rome[76].» Que pensait, que disait au milieu de tout

cela le Moïse des Goths, qui n'avait procuré à son peuple, au lieu des

douceurs de la terre promise, que les misères et la captivité de

l'Égypte? On devinerait difficilement quelles angoisses et quels regrets

assaillirent cette âme honnête à la vue de tant de déceptions; mais, si

justes que fussent ses regrets, il dut remplir sa promesse. Les Goths

païens furent baptisés, et tous jurèrent d'adopter le formulaire de

Rimini[77], ou plutôt la profession de foi de leur évêque, car là était

pour eux l'orthodoxie. Ulfila, pour prévenir en eux tout scrupule de

conscience, leur expliqua, conformément au système qu'il s'était fait à

lui-même, que ces détails n'importaient que faiblement à la religion du

Christ. Cela n'empêcha pas que les Visigoths ne cessassent dès lors

d'appartenir à la chrétienté catholique, et que plus tard, par le

progrès naturel des doctrines et l'opiniâtreté de l'esprit de secte, ils

ne devinssent ariens véritables, ariens propagandistes et

persécuteurs[78].

[Note 72: Eorum autem qui ista mandata exceperunt, exarsit hic

studio pueri alicujus candidi et vultu grati; alter misertus est

uxoris formosæ unius ex captivis; hic captus est virgine formosa.

Eunap., 6.--Zozim., IV, 20.--Amm. Marc., XXXI, 4.]

[Note 73: Plane unusquisque ipsorum hoc propositi habuit, ut suas

domos servis, villas pastoribus, et insanum amoris furorem quavis

licentia implerent. Eunap., _Hist._, 6.]

[Note 74: Stragula ab utraque parte fimbriata. Eunap., _Hist._,

6.]

[Note 75: Cœperunt duces avaritia compellente, non solum ovium,

boumque carnes, verum etiam canum, et immundorum animalium

morticina eis pro magno contradere: adeo ut quodlibet mancipium in

unum panem, aut decem libras in unam carnem mercarentur. Jorn.,

_R. Get._, 26.--Cum traducti Barbari victûs inopia vexarentur,

turpe commercium duces invisissimi cogitaverunt, et quantos

undique insatiabilatas colligere potuit canes; pro singulis

dederant mancipiis, inter quæ et filii ducti sunt optimatum. Amm.

Marc., XXXI, 4.]

[Note 76: Illas autem conspicere erat mollius et venustius, quam

captivas decebat, vestitas. At captivorum filii et quidquid illis

fuit mancipiorum aeris temperie in altum se sustulerunt et præter

ætatem pubuerunt et in immensam multitudinem succrevit et auctum

est hostium genus. Eunap., _Hist._, 6.]

[Note 77: Hujus rei gratia cum omni gente Gothorum (Fridigernus)

in Arianam hæresim devolutus est.... Isidorus Hispal., _Chron.

Goth._--Sozom., _ub sup._--Socrat., II.]

[Note 78: Sic quoque Vesegothæ a Valente imperatore Ariani

potiusquam Christiani effecti. Jorn., _R. Get._, 25.]

Tant d'outrages, tant d'iniquités finirent par exaspérer les Goths: un

guet-apens, tendu par le comte Lupicinus à leurs chefs Fridighern et

Alavive au milieu d'un festin[79], mit le comble à leur colère: ils

ouvrirent le passage du Danube à d'autres bandes barbares qui les

avaient suivis; ils se procurèrent ou se fabriquèrent clandestinement

les armes qui leur manquaient, et se mirent à piller. Une armée romaine

tenta de les arrêter; elle fut battue près de Marcianopolis, capitale de

la petite Scythie. Fridighern empêchait ses compagnons de perdre leur

temps contre les places fortes, qu'ils ne savaient pas assiéger; son mot

d'ordre était: «Paix aux murailles[80]!» mais les bourgades ouvertes,

mais la villa du riche et la cabane du pauvre voyaient fondre sur elles

une guerre sans quartier. Toutes les injures accumulées par les Romains

sur les Goths, pillages, viols, assassinats, leur furent rendues au

centuple. Tiré de ses rêves de gloire théologique, Valens accourut à

Constantinople, et fut presque lapidé par le peuple: les catholiques

triomphaient. Comme il sortait de la ville, un ermite, quittant sa

cellule, construite non loin de la route, se mit en travers devant lui,

et l'arrêta pour le maudire et lui annoncer sa mort prochaine[81]. Le

malheur dissipant dans l'esprit de Valens toutes les fumées de la

puissance, il redevint, comme aux jours de sa jeunesse, un soldat

vigoureux et hardi jusqu'à l'imprudence. Avec une armée en désarroi,

quelques troupes fraîches et des recrues, il entreprit bravement de

balayer ces bandes victorieuses ou de périr à la tâche. Dans

l'impatience de combattre ou dans la crainte de se laisser ravir la

gloire du succès, il refusa d'attendre son neveu Gratien, empereur

d'Occident, qui s'était mis en route pour le rejoindre[82]: cet

empressement le perdit. Les Romains manquaient de vivres, et Fridighern,

qui le savait, les promenait de délai en délai pour les affamer; tantôt

c'était un prêtre qui venait au nom du ciel protester des intentions

pacifiques des Goths[83]; tantôt de feintes propositions d'accommodement

amusaient l'empereur, pendant que le rusé barbare ralliait une de ses

divisions de cavalerie absente du camp.

[Note 79: Fridigernus evaginato gladio, convivio non sine magna

temeritate, velociterque egreditur, suosque ab imminenti morte

ereptos ad necem Romanorum instigat. Jorn., _R. Get._, 26.--Amm.

Marc., XXXI, 5.]

[Note 80: Pacem sibi esse cum parietibus. Amm. Marc., XXXI, 7.]

[Note 81: Socrat., IV. 38.--Theodoret., IV. 33, 34.--Zonar., XIII.

31, 32.--Theoph., p. 55, 56.--Cedren, I. 313.--Cf. Amm. Marc.,

XXXI, 11.]

[Note 82: Vicit tamen funesta principis destinatio, et adulabilis

quorumdam sententia regiorum, qui ne pæne jam partæ victoriæ

censors fieret Gratanus, properari cursu celeri suadehant. Amm.

Marc., XXXI, 12.]

[Note 83: Christiani ritus Presbyter missus a Fridigerno legatus,

cum aliis humilibus venit ad principis castra... astu et

ludificandi varietate nimium solers... Amm. Marc., XXXI, 12.]

La bataille se livra dans une plaine entre Adrianopolis, aujourd'hui

Andrinople, et la petite ville de Nicée, le 9 août 378, par un jour

d'une chaleur accablante. Pour augmenter les souffrances des Romains,

Fridighern fit mettre le feu à des broussailles dont la plaine était

couverte de leur côté, et, l'incendie se communiquant de proche en

proche, le camp romain se trouva comme emprisonné dans un cercle de

flammes[84]. L'audace même de Valens nuisit à son succès. S'étant avancé

sans précaution à la tête de ses gardes, il entraîna les légions, qui,

séparées de leur cavalerie, furent bientôt cernées par les Goths. Des

nuages d'une poussière fine obscurcissaient le ciel et empêchaient les

combattants d'apercevoir leurs ennemis: les traits partaient au hasard;

on se cherchait, on s'égarait comme dans l'ombre d'un crépuscule[85].

Quand les fronts des armées se rencontrèrent, la masse des Barbares,

poussant toujours dans le même sens, parvint à rompre l'ordonnance des

légions, qu'elle écrasa de son poids. Sur ces entrefaites, la nuit

arriva, nuit sombre et sans lune. Valens, que ses généraux pressaient en

vain de se retirer, combattait toujours, quand il tomba percé d'une

flèche. Quelques soldats le relevèrent et l'emportèrent dans une cabane

de paysan qui se trouvait à peu de distance du champ de bataille. On

pansait sa blessure, lorsqu'une bande de pillards goths s'approcha, et,

trouvant les portes défendues, amoncela autour de la cabane de la paille

et des fagots auxquels elle mit le feu[86]. Valens périt brûlé; les deux

tiers de son armée jonchaient la plaine, et les contemporains purent

justement comparer cette journée néfaste à celle de Cannes[87]. Maîtres

de la Thrace et de la Macédoine, les Goths ravagèrent ces provinces tout

à leur aise jusqu'à l'année suivante, où Théodose vint prendre

possession de l'Orient. Non moins habile à pacifier qu'à vaincre, le

nouvel empereur fit sentir aux Barbares la force de son bras avant de

les recevoir à composition; puis, les ayant réduits à l'implorer, il les

enferma dans un cantonnement où il mit à profit leurs services. Après sa

mort, la trahison de Rufin, ministre d'Arcadius, les en tira pour les

lancer sur l'Occident. Alors commença, sous la conduite d'Alaric, le

plus célèbre de leurs rois, ce long et sanglant pèlerinage des

Visigoths, qui les conduisit à travers la Grèce et l'Italie jusque dans

le midi des Gaules, où ils s'arrêtèrent.

[Note 84: Ut miles fervore calefactus æstivo, siccis faucibus

commarceret, reluccute amplitudine camporum incendiis, quos lignis

nutrimentisque aridis subditis ut hoc fieret, iidem hostes

urebant. _Id., ibid._]

[Note 85: Nec jam objectu pulveris cœlum patere potuit ad

prospectum, clamoribus resultant horrificis. Qua causa tela

undique mortem vibrantia destinata cadebant et noxia, quod nec

prævideri poterant nec caveri. Amm. Marc., XXXI, 13.]

[Note 86: Cum enim oppessulatas januas perrtunpere conati, qui

secuti sunt, a parte pensili domūs sagittis incesserentur, ne per

moras inexpedibiles populandi amitterent copiam, congestis stipulæ

fascibus et lignorum, flammaque supposita, ædificium cum hominibus

torruerunt. Amm. Marc., XXXI, 14.--Socrat., IV, 38.--Theodoret,

IV. 36.--Sozom., VI, 40.--Philostorg, IX, 17.--Zosim. IV, 24.]

[Note 87: Nec ulla annalibus præter Cannensem pugnam, ita ad

internecionem res legitur gesta, quanquam Romani aliquoties

reflante fortuna fallaciis lusi bellorum iniquitati cesserunt ad

tempus; et certamina multa fabulosæ neniæ flevere Græcorum. Amm.

Marc., XXXI, 14.]

Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe · 第 6 / 27 题