Amené, dans le cours de mes travaux sur la Gaule romaine, à m'occuper
d'Attila et de son irruption au midi du Rhin en 451, j'ai été arrêté en
quelque sorte malgré moi, par une curiosité indicible, devant l'étrange
et terrible figure du roi des Huns; et je me suis mis à l'étudier avec
ardeur. Mettant de côté la fantasmagorie de convention, qui a fait
d'Attila pour presque tout le monde un personnage beaucoup plus
légendaire qu'historique, j'ai voulu pénétrer jusqu'à l'homme et le
peindre dans sa réalité, sinon tel que les contemporains l'ont vu, du
moins tel qu'ils nous ont permis de l'entrevoir.
Cette entreprise ne m'a semblé ni impossible, ni trop téméraire, grâce
aux précieux fragments de Priscus et à plusieurs chroniques du Ve
siècle, qui répandent sur la physionomie du grand barbare une lumière
franche et directe. La question pour moi était de saisir ses traits sur
le vif, avant ce mirage que la poussière des siècles produit toujours
entre une figure historique et la postérité, et qui fut plus complet
pour lui que pour tout autre. Ici, j'avais un guide assuré, Priscus. On
sait que ce savant grec, attaché à la mission que Maximin remplit près
d'Attila en 449, par l'ordre de Théodose II, visita toute la Hunnie
danubienne, séjourna parmi les Huns, et approcha même
très-particulièrement d'Attila et de ses femmes; et que le récit de
l'ambassade dont il faisait partie, nous a été conservé à peu près _in
extenso_ dans la curieuse compilation des ambassades romaines. Mais ce
qu'on ne sait pas assez, c'est que Priscus, homme de sens et d'esprit,
observateur opiniâtre et fin, nous a laissé une narration aussi amusante
qu'instructive, et qui nous prouve que les qualités qui immortalisèrent
Hérodote n'étaient pas éteintes chez les voyageurs grecs du Ve siècle.
Priscus a donc été le point de départ de cette étude.
Après les extraits de Priscus, et les chroniques très-résumées de
Prosper d'Aquitaine et d'Idace, vient en premier ordre Jornandès,
Visigoth d'origine et évêque de Ravenne, qui écrivit, vers 550, une
histoire de ses compatriotes, les Goths, où il fait une large place à la
peinture des Huns et de leur roi. C'est déjà un autre point de vue que
celui de Priscus, un autre aspect de l'homme et de son temps. Envisagé
ainsi rétrospectivement, à un siècle de distance et à travers les
traditions des Goths, déjà fortement poétisées, si l'on me pardonne
cette expression, Attila apparaît non pas plus grand que dans Priscus,
mais plus sauvage; d'une barbarie plus forcée, plus théâtrale; il a
beaucoup perdu de sa réalité historique. Le tableau de Jornandès a
néanmoins un prix tout particulier aux yeux de l'histoire, c'est qu'il
nous fait apercevoir le travail latent qui s'opérait dès lors au sein de
la tradition germanique, et devait aboutir au cycle des poëmes teutons
sur Attila.
Ces poëmes teutons et les légendes latines forment, avec les traditions
venues d'Orient, la troisième source d'information sur Attila et sur les
Huns. Les légendes des peuples latins, presque toutes ecclésiastiques,
nous entraîneraient bien loin de l'histoire si on les prenait pour
guides dans l'appréciation du rôle historique d'Attila. Le roi des Huns
y paraît comme un personnage providentiel, un messie de douleur et de
ruine, envoyé pour châtier les vices des Romains. Ce point de vue
mystique domine tellement les faits, que l'homme s'efface pour faire
place à un symbole, à un mythe, qui est le _fléau de Dieu_. Pourtant,
ces légendes sont précieuses à plus d'un titre: elles nous donnent des
détails sur les événements de la défense des Gaules et de l'Italie;
elles témoignent du caractère religieux que prit, dès le principe, la
guerre contre les Huns, et mettent en lumière des personnages importants
omis par l'histoire ou simplement esquissés par elle, tels que la
prophétesse Geneviève qui sauva Paris, Agnan, l'héroïque évêque
d'Orléans, saint Loup de Troyes, saint Nicaise de Reims; et complètent
les grandes figures d'Aëtius et de saint Léon.
Les chants traditionnels de la Germanie nous présentent un tout autre
tableau. Attila, dépouillé progressivement de sa rudesse, finit par y
jouer le même rôle que plus tard Charlemagne dans les poëmes et les
romans dont le cycle porte son nom. Le formidable Attila devient un roi
pacifique, hospitalier, bon homme même; un joyeux compagnon de fêtes,
qui laisse à ses lieutenants germains le soin de distribuer des coups
d'épée en son nom, et de travailler pour sa gloire. Toutefois, ses
aventures domestiques et sa mort par la main d'une femme, conservent
dans la version Scandinave un cachet de férocité sauvage. Les documents
de ce genre sont nombreux et d'époques très-diverses. Le chant
d'Hildebrand, qu'on croit être du VIIIe siècle, en ouvre la série; le
fameux poëme des Nibelungen est l'un des derniers.
Quant aux traditions hongroises, qui sont, à mon avis, les plus
curieuses de toutes par leur poésie originale et leurs conceptions
souvent étranges, si elles servent peu à l'histoire d'Attila, elles nous
font comprendre admirablement l'esprit des races auxquelles Attila
appartenait et en particulier celui du peuple magyar, le dernier rameau
des populations hunniques établies en Europe. Le héros de l'Orient s'y
montre sous un jour tout nouveau et fort inattendu pour nous,
Occidentaux. Attila est l'âme des nations hunniques: incarné au peuple
hongrois, il revit dans son fondateur Almus, et dans son premier roi
chrétien saint Étienne; fléau de Dieu quand les Huns sont païens, il se
transforme en patriarche et en précurseur du christianisme quand le jour
de leur conversion est arrivé. On voit combien est multiple l'Attila
populaire, suivant le siècle et le peuple qui l'ont rêvé; et celui-là
n'est guère moins curieux à étudier que l'Attila réel de l'histoire, car
l'esprit humain, dans ses plus ardentes fantaisies, ne s'égare jamais
sans raison, et l'on a pu dire, malgré l'apparente contradiction des
mots, qu'il y a une vérité cachée au fond de chaque erreur. J'ai donc
regardé comme le complément nécessaire d'une étude historique sur
Attila, une étude correspondante sur les légendes et les traditions
relatives à ce conquérant fameux. Dans ce dernier travail, qui terminera
mon ouvrage, je passe successivement en revue les traditions des pays
latins, celles des pays teutons, celles enfin qui proviennent ou
paraissent provenir des nations orientales de race hunnique.
On a trop comparé l'empire d'Attila à ces violentes pluies d'orage qui,
après avoir bouleversé la terre, s'écoulent aussitôt par les sillons
qu'elles ont creusés, et disparaissent, sans rien laisser d'elles que
des ruines. Cette métaphore cache une grave erreur de fait. L'empire
d'Attila s'est dissous à sa mort par la discorde de ses fils et par le
soulèvement de ses vassaux germains, mais les populations hunniques ne
se sont ni dispersées, ni réfugiées en Asie; elles ont continué à
occuper l'Europe orientale, et particulièrement la vallée du Bas-Danube,
par groupes formidables qui composaient, réunis, un grand royaume. Les
plus belliqueux des fils d'Attila gouvernèrent ce royaume et
continuèrent la guerre contre les Romains; les autres firent leur
soumission à l'empereur d'Orient, et reçurent de lui des cantonnements
où ils se fixèrent avec leurs tribus. J'ai recherché dans l'histoire la
destinée de chacun de ces descendants du fléau de Dieu, leur succession
et les péripéties par lesquelles les Huns d'Europe ont passé de siècle
en siècle. Cette nouvelle série de faits ne m'a point paru céder en
importance générale à l'histoire du conquérant lui-même, et je l'ai
exposée comme une suite naturelle de celle-ci, sous le titre d'_Histoire
des fils et des successeurs d'Attila_.
Après le premier empire hunnique et le royaume créé de ses débris, les
hordes hunniques se transforment; et l'on voit arriver du fond de
l'Asie, sous le nom d'_Avars_ ou plutôt de _Ouar-Khouni_, une branche
collatérale des Huns, qui fonde au nord du Danube une nouvelle
domination, un second empire hunnique, presque égal en étendue au
premier, non moins redouté des Romains, et qui posséda, dans la personne
de son kha-kan Baïan, un digne émule d'Attila. Détruit par l'effort
combiné des Franks, des Bulgares et des Slaves, ce second empire fait
place à un troisième, l'empire hongrois, dont les Huns _Hunugars_ ou
_Magyars_ jettent les fondements à la fin du IXe siècle et qui subsiste
encore aujourd'hui.
L'histoire nous montre ainsi depuis le milieu du IVe siècle, dans les
vallées moyenne et basse du Danube, une succession non interrompue de
peuples hunniques perpétuant la tradition d'Attila. Cette permanence des
Huns dans les contrées orientales et au cœur même de l'Europe n'est-elle
qu'une question purement archéologique et spéculative? La guerre qui
vient de s'achever répondra pour moi. Les vallées du Volga et du Don,
les versants de l'Oural, les steppes de la mer Caspienne et de la mer
Noire, contiennent encore les races qui vinrent au IVe siècle avec
Balamir, au Ve avec Attila, au VIe avec les Avars, au IXe avec les
Hongrois, occuper le centre de l'Europe et menacer surtout la Grèce. Il
y a aujourd'hui quinze siècles que le cri, _à la ville des Césars!_
s'est fait entendre pour la première fois dans ces contrées sauvages, et
depuis lors il n'a pas cessé d'y retentir. Les nations que les
Finno-Huns ont déposées en Europe et qui se sont assimilées à nous par
la culture des mœurs, resteront-elles toujours étrangères au mouvement
qui emporte leurs frères? C'est le secret de l'avenir: mais on peut dire
avec assurance qu'elles sont destinées à résoudre tôt ou tard le
problème qui préoccupe le monde.
L'histoire des Huns se lie d'ailleurs à l'histoire de la France par
plus d'un côté glorieux pour nous. Ces essaims destructeurs, à qui rien
ne résistait, sont venus à deux reprises se briser contre nos armes. La
même épée qui dans la main d'Aëtius fit reculer Attila sous les murs de
Châlons et fixa le terme de ses victoires, l'épée gallo-franke reprise
par Charlemagne, détruisit sur les bords de la Theïsse la seconde
domination hunnique, et reporta les bornes de l'empire frank à la Save
et au Pont-Euxin. Plus tard, et en des temps postérieurs à ceux où
finissent mes récits, une dynastie française, issue de la famille de
saint Louis, élève la Hongrie au plus haut point de prospérité et de
grandeur qu'elle ait jamais atteint. Quoique ce dernier fait et bien
d'autres que je pourrais citer restent en dehors du cadre tracé pour mon
livre, ce lien historique entre les deux pays, ce choc ou ce
rapprochement des deux races, à des époques si différentes, a doublé
pour moi l'intérêt que peut présenter légitimement par elle-même une
histoire aussi curieuse que celle des Huns.
Puisque je viens de toucher à des choses modernes en parlant de la
Hongrie, qu'on me permette d'ajouter quelques mois sur le temps présent.
Ce noble peuple magyar, si abattu qu'il paraisse, est encore plein de
vie et de force, heureusement pour le monde européen. C'est lui qui
veille aux portes de l'Europe et de l'Asie, qu'il en soit le gardien
fidèle! Il y aurait mauvaise et fatale politique de la part d'une
puissance civilisée, allemande et catholique, à vouloir étouffer une
nationalité qui est sa sauvegarde du côté où s'agite une inépuisable
passion de conquête, appuyée sur la barbarie. Mais, quoi qu'on ose
faire, la Hongrie vivra pour des destinées dont la Providence n'a point
voulu briser le moule. Nul peuple n'a traversé des vicissitudes plus
amères; conquis par les Tartares, envahi par les Turks, opprimé vingt
fois par les factions intérieures, et plus d'une fois aussi trahi par
ses propres rois, il s'est relevé de toutes ses ruines fort et confiant
en lui-même. Cette énergique vitalité qui maintient, depuis quinze
siècles et malgré tant d'efforts conjurés, des peuples de sang hunnique
aux bords de la Theïsse et du Danube, réside au fond de l'âme du Magyar
et éclate jusque dans son orgueil froissé. La nation de saint Étienne,
de Louis d'Anjou et des Hunyades, a prouvé qu'elle sait durer pour
attendre les jours de gloire.
HISTOIRE
D'ATTILA