Venise; mais c'est à Paris seulement, quand il y vint exilé, que je
nouai avec lui des relations personnelles.
VIVIANE.
Que j'aurais voulu le voir!
DIOTIME.
Je ne pourrais même plus vous faire voir, à cette heure, la place qu'il
occupait à mon foyer, la place où tant de fois, dans de longues veilles,
nous l'écoutions parler de Dante et de sa pauvre Italie... Cette maison
qui m'était si chère et qui concentrait des bonheurs dispersés
aujourd'hui à tous les vents de la fortune et de la mort, j'en
chercherais en vain la trace. Elle n'existe plus que dans mon souvenir.
Elle a été rasée par le zèle des embellisseurs de Paris; ils ont fait
passer sur le coin de terre où elle s'isolait dans l'ombre et la
fraîcheur d'un bouquet d'arbres, la ligne droite et implacable d'un
bruyant et poussiéreux boulevard.
ÉLIE
Combien vous devez la regretter, votre charmante _maison rose_, avec sa
vigne vierge et son bel acacia pleureur, avec ses médaillons, ses
grandes tapisseries flamandes, avec son jardin d'hiver qu'égayait la
fleur d'or des mimosas du Nil!
MARCEL.
La maison rose, dites-vous? quel nom singulier!
ÉLIE.
On l'appelait ainsi, cette maison qui ne ressemblait à aucune autre, à
cause du ton de brique pale d'une partie de sa façade; à cause aussi, je
crois, des floraisons de rosiers qui, à chaque saison, lui faisaient une
riante ceinture.
DIOTIME.
Je me rappellerai toujours la première visite que m'y fit Manin. Il
s'était fait annoncer. Je l'attendais avec une sorte d'inquiétude, me
demandant si j'oserais ou non lui dire jusqu'à quel point sa patrie
m'était chère et combien je ressentais pour lui de respect et
d'admiration. Avertie qu'il était là, je descendis au salon où on
l'avait introduit. Comme la portière en tapisserie ne fit, en
s'entr'ouvrant, aucun bruit, Manin ne me vit pas entrer; je restai
quelque temps sans rien dire; il était là, debout, absorbé, visiblement
ému, lui aussi, les yeux fixés sur un buste en marbre, ouvrage du
statuaire florentin Bartolini.
Après que nous eûmes échangé un long serrement de main:
--«Quelle beauté! s'écria-t-il, en interrompant l'entretien avant
presque qu'il eût commencé; et quelle autre qu'une main italienne aurait
fait vivre ainsi ce marbre italien!» Et moi, étonnée, muette, je
regardais tour à tour, croyant rêver, le front calme et pensif de la
figure de marbre et l'œil sombre du proscrit d'où jaillissait
l'étincelle!... Quand il eut quitté ma maison, il me sembla qu'elle
était à jamais consacrée. J'aurais voulu, comme le noble castillan
visité par son roi, entourer d'une chaîne d'or mon humble demeure.
Mais revenons à Faust.--La bataille que livre l'empereur d'Allemagne à
son compétiteur, la victoire qu'il remporte à l'aide des artifices de
Méphistophélès, procure à Faust la souveraineté qu'il a souhaitée. Dans
les scènes où le monarque victorieux partage les terres conquises,
l'archevêque, qui veut accaparer la meilleure part du butin, domaines,
dîmes, corvées, fait de la donation aux églises une condition hypocrite
de la rémission des péchés. Il reproche à l'empereur d'avoir fait
alliance avec le diable, et jette l'effroi dans son âme. Ici Gœthe a
égalé Dante dans la peinture satirique des cupidités de l'Église, et de
ces _loups rapaces_ qui revêtent l'habit du pasteur,
In veste di pastor lupi rapaci.
Il s'égaye, d'une ironie toute florentine, à peindre l'avarice
insidieuse et insatiable de la sacristie rusée.
Mais voici que nous approchons du dénoûment. Faust est à l'œuvre. Le
cinquième acte nous le montre sur la terrasse du son palais, tout occupé
à l'exécution de ses desseins. Il contemple d'un œil charmé les
merveilles qu'il a créées déjà: les digues, les canaux, le port immense
où, des extrémités du monde, entrent les navires superbes, chargés de
riches cargaisons; les sillons, les pâturages où paissent de nombreux
troupeaux, tout ce mouvement de l'agriculture, du commerce et de
l'industrie, dont il est l'initiateur, et qui donne à tout un peuple
l'abondance et la joie. Cependant l'excès de son ardeur à la poursuite
du bien lui devient, ici encore, occasion de chute. Quelques paroles
impatientes donnent prise à Méphistophélès qui s'est fait pirate (la
piraterie est pour notre poëte la parodie du commerce). Une cabane
habitée par deux vieillards, une petite chapelle bâtie sur la dune,
gênent l'œil du maître (le bruit des cloches importune Faust comme il
importunait Gœthe lui-même); le démon y souffle l'incendie.
MARCEL.
Mais voilà qui est fort vilain!
DIOTIME.
Faust pense comme vous, Marcel. En voyant s'élever les flammes, en
entendant l'écroulement où périssent les pauvres vieillards, il maudit
l'action brutale. Bien qu'elle ait été commise à son insu, car il
voulait «l'échange et non la spoliation,» il en subit la peine. Le Souci
entre dans sa demeure. Son œil se ferme à la clarté du jour.--Chose
admirable, et qui montre dans toute sa grandeur la beauté morale du
héros de Gœthe, Faust frappé de cécité n'a pas une plainte; il n'accuse
ni la Providence ni le Destin. Soudain enveloppé de ténèbres, «la nuit
du dehors semble vouloir pénétrer en moi, dit-il avec calme; mais c'est
en vain, une pleine lumière éclaire mon âme;» et il ne se détourne pas
un moment de son œuvre.
ÉLIE.
Ce moment où Faust, en perdant la vue des sens, sent se fortifier en lui
le regard de l'âme, m'a singulièrement ému quand j'ai lu pour la
première fois la tragédie de Gœthe. Ne trouvez-vous pas qu'il rappelle
le passage des _Confessions_ où saint Augustin, méditant _sur les
plaisirs de la vue_, s'écrie tout d'un coup, dans un élan lyrique
admirable: «O lumière que voyait Tobie, lorsqu'étant aveugle des yeux du
corps, il enseignait à son fils le véritable chemin de la vie! O lumière
que voyait Jacob...»
DIOTIME.
Vous avez raison. Le sentiment qui inspire nos deux auteurs, nos deux
poëtes, car saint Augustin est un grand poëte, est le même. Faust
aveugle exhorte les travailleurs; il promet des récompenses; il est plus
heureux qu'il ne l'a jamais été, dans le pressentiment de ce qui
s'accomplira un jour après lui; il tressaille à l'image de ce paradis
terrestre qu'il aura tiré du chaos. C'est le beau sentiment moderne du
progrès, c'est l'expression d'un amour désintéressé des générations à
venir, qui fait dès ici-bas, au juste, une béatitude que l'homme de
l'antiquité n'a pas connue et que l'Église chrétienne n'a fait
qu'entrevoir. Faust n'a jamais joui d'aucune réalité présente. Il est
incapable d'une satisfaction limitée à sa personne. Il conçoit pour
l'humanité un avenir idéal; il s'efforce d'en hâter la venue; il la sent
proche; c'est là toute sa félicité et c'est aussi la fin de son épreuve.
Au moment où il se déclare satisfait, au moment où il a conscience que
pour avoir seulement conçu, souhaité, cherché le bien, fût-ce même en de
fausses voies, préparé un état meilleur pour des hommes qui naîtront
plus libres et plus heureux qu'il ne l'a été lui-même, le droit à
l'immortalité lui est acquis, le but de sa destinée en ce monde est
atteint. Faust a parcouru toutes les phases de l'activité humaine. Il a
touché les deux pôles de l'existence terrestre.
«Tout est consommé.» _Alles ist vollbracht_. Faust tombe dans un
évanouissement profond dont il ne se relèvera plus. Il expire. La lutte
entre le bien et le mal cesse avec les battements de son cœur.
La partie qui se jouait entre Dieu et le diable est terminée. Qui
demeure victorieux? À qui va-t-elle appartenir, cette âme superbe qui a
voulu connaître et aimer tout ce qu'il est possible à l'homme de
connaître et d'aimer ici-bas? C'est le sujet d'un combat entre les
démons et les anges.
Ce combat sur les bords de la fosse, autour du corps étendu de Faust,
est assurément l'invention la plus surprenante de tout le poëme et aussi
la plus personnelle à Gœthe. Notre poëte se surpasse lui-même dans le
monologue inouï où Méphistophélès, en vertu de son titre juridique,
guette, à la sortie du corps, cette grande âme de Faust dont il se croit
désormais le possesseur légitime. Par la bouche du démon, Gœthe décrit,
avec une clarté d'expression que la prose la plus parfaite atteint
rarement, avec une précision scientifique extraordinaire, et comme il a
fait du beau phénomène de la métamorphose des plantes, le phénomène
répulsif à nos organes de la dissolution du corps humain. S'inspirant
des plus récentes découvertes de la physiologie, de la chimie organique
(des recherches de Sœmmerring sur le siége de l'âme, je suppose, et des
observations de Hensing qui attribuait au phosphore une part principale
dans la production de la pensée), Gœthe raille les représentations
grossières que l'ignorance du moyen âge se faisait de la manière dont
l'âme quittait le corps. C'était chose très-simple, dit Méphistophélès;
elle n'avait qu'une issue pour s'échapper; elle sortait par la bouche
avec le dernier soupir. Papillon, oiseau, figure ailée, je la guettais
comme le chat guette la souris et je l'emportais dans mes griffes.
Aujourd'hui c'est bien différent; l'âme hésite à quitter sa morne
demeure; on ne sait plus ni quand, ni comment, ni par où elle s'en va.
On ne sait plus même si elle s'en va.
À ces considérations de l'ordre physique, Méphistophélès ajoute des
réflexions morales d'un sens profond. Autrefois, dit-il, l'âme pouvait
difficilement échapper aux flammes; mais à cette heure que de moyens
pour elle de tromper le diable! Et, dans ses perplexités, Méphistophélès
appelle à son aide toute l'engeance des diables inférieurs qui obéissent
à son commandement. On voit apparaître, dans le fond de la scène, la
gueule d'enfer.
MARCEL.
La gueule d'enfer!
DIOTIME.
La vraie gueule d'enfer de la légende. Gœthe la décrit d'un pinceau
dantesque. Il nous fait voir tout au fond la cité infernale.
Dem Gewœlb des Schlundes
Entquillt der Feuerstrom in Wuth;
Und in dem Siedequalm des Hintergrundes
Seh' ich die Flammenstadt in ew'ger Gluth.
Des profondeurs du gouffre
Se précipite, en fureur, le fleuve de feu;
Et plus loin, par delà le bouillonnement,
J'aperçois, dans son éternelle ardeur, la cité des flammes.
On a dit qu'en faisant cette peinture Gœthe avait certainement pensé à
la cité de Dité dans l'Enfer de Dante.
MARCEL.
Est-ce que votre poëte germanique faisait cas du poëte toscan?
DIOTIME.
Il le nomme avec les plus grands, avec Homère, Eschyle, Shakespeare. Il
admirait la tête puissante de Dante et l'œuvre puissante qu'elle avait
conçue; mais, bien que, à chaque pas, dans son _Faust_, on trouve des
pensées, des images et jusqu'à des mots qui semblent accuser la
préoccupation des Cantiques, je ne vois nulle part un jugement complet
de Gœthe sur Dante, et je dois même avouer qu'il qualifie en un endroit,
avec une délicatesse de goût par trop raffinée, le grandiose de la
_Comédie_, de grandiose barbare, monstrueux et répulsif. Mais je reviens
à nos démons. Dans le même temps qu'ils accourent à la voix de
Méphistophélès, un chœur d'anges est descendu des nuées, la bataille
commence. Ce combat des bons et des mauvais esprits, ce sujet si souvent
représenté par les artistes du moyen âge, est traité aussi par
l'Allighieri avec une naïveté adorable. L'ange de Dieu et celui de
l'enfer se disputent l'âme du comte de Montefeltro, sauvé pour une
«toute petite larme» de repentir qu'il a versée en mourant.
L'angel di Dio mi prese; e quel d'inferno
Gridava: tu dal ciel, perchè mi privi?
Tu te ne porti di costui l'eterno
Per una lagrimetta ch' I mi toglie.
Dans le combat selon Gœthe, les anges dispersent les démons en répandant
sur eux des roses célestes; la grâce écarte avec douceur la malfaisance.
Ils remontent vers le ciel, emportant l'âme de Faust. Les démons
rentrent dans la gueule d'enfer. Méphistophélès abandonné ne prend pas
la chose au tragique. Il se raille lui-même; il se traite de maître sot.
Quoi! des jouvenceaux, des innocents, des simples, lui ont joué un si
bon tour, à lui le vieux renard rusé et madré! Mais aussi qu'avait-il
affaire de s'embarquer dans une telle aventure! il n'a que ce qu'il
mérite, après tout! Le poëte n'en dit pas plus pour congédier
Méphistophélès. La punition est légère, comme vous voyez. L'enfer et le
diable disparaissent de la tragédie de Gœthe, comme ils ont disparu de
l'imagination et de la conscience modernes.
MARCEL.
À la bonne heure, et voici qui me réconcilierait presque avec ce
terrible second _Faust_! Il me plaît que votre Méphistophélès se
_dégermanise_ ainsi, et qu'il s'en retourne de belle humeur en enfer,
comme le ferait un diable de Voltaire.
DIOTIME.
_O buono Apollo_! O bon Apollon! s'écrie l'Allighieri au début de sa
troisième Cantique; et il demande au dieu des poëtes de l'assister en ce
dernier labeur, _all' ultimo lavoro_, afin que, en ses chants, il se
rende digne du laurier divin. Gœthe, lorsqu'il eut mis la dernière main
à l'épilogue de sa tragédie, à ce paradis où il chante, lui aussi, sur
un mode sacré, le triomphe de l'amour divin, rendait grâces au ciel. Il
avait touché le but, il considérait sa carrière comme remplie. «Peu
importe, disait-il, que désormais mes heures soient longues ou brèves;
peu importe que je les occupe d'une ou d'autre façon; ma tâche est
achevée.» Nos deux poëtes avaient tous deux conscience, et bien
justement, d'une œuvre suprême accomplie «par la volonté des dieux.»
MARCEL.
Pardon si j'interromps toujours et fort mal à propos; mais d'où vient
que Dante qualifie ses personnages les plus graves de l'épithète
vulgaire de _bon_? Le _bon_ Apollon, le _bon_ Virgile, le _bon_ Auguste?
DIOTIME.
Il emploie le mot bon au sens italien où il est l'équivalent de
puissant, de vaillant.
Le paradis de Gœthe, très-différent par son étendue et par son aspect de
celui de Dante, est cependant tout à fait semblable, non-seulement parce
qu'il appartient également à la symbolique catholique, mais surtout par
sa conception idéale et par le caractère musical, symphonique, comme on
l'a dit, de la représentation des joies célestes. Dans les régions
mystiques où nous transporte l'épilogue de _Faust_, nous entendons les
chants de l'extase. La sainteté, la pureté, la beauté, la joie
ineffable, y rendent de plus parfaites harmonies à mesure qu'on s'élève
dans la lumière. C'est un véritable _crescendo d'amour_, comme Balbo l'a
dit de la seconde Cantique. Au-dessus des saints anachorètes, au-dessus
des intelligences séraphiques, qui rappellent la hiérarchie des saints
contemplatifs du ciel de Saturne dans la _Comédie_, l'idéal de tout
amour, la Vierge mère, plane sur les nuages éthérés. À ses pieds les
douces pécheresses de l'Évangile et de la légende, _Magna Peccatrix_,
_Mulier Samaritana_, _Maria Egyptiaca_, l'implorent pour celle qui fut
coupable seulement d'avoir trop aimé. La _Mater Gloriosa_ sourit à
Marguerite qui s'avance. Pas plus que Béatrice, et c'est encore là un
trait de génie commun à nos deux poëtes, Marguerite ne saurait jouir de
la béatitude si elle ne la partageait avec celui qu'elle a aimé. Dans un
autre langage que la noble Florentine, mais dans un sentiment tout
semblable, elle demande que le soin de guider l'âme de son amant lui
soit confié. Sa prière est exaucée. Elle s'élève, en attirant à sa suite
l'âme de Faust, vers les régions suprêmes, où l'on aime, où l'on connaît
davantage la sagesse éternelle.
Al cerchio che più ama, r che più sape.
Ils entrent ensemble au ciel de la pure lumière, dans l'allégresse
amoureuse de la vérité.
Al ciel ch'è pura luce;
Luce intellettual piena d'amore,
Amor di vero ben pien' di letizia.
L'amour de la créature pour son Dieu et l'amour de Dieu, _il primo
amante_, pour sa créature se rencontrent. Le salut de l'homme est
accompli. Et de même que l'Allighieri déclare ce qu'il a vu au-dessus de
toute parole humaine,
Il mio veder lu maggio
Che il parlar nostro...
... e vidi cose che ridire
Nè sa, nè può qual di lassù discende.
ainsi le chœur mystique par qui se termine le poëme de _Faust_, exalte
l'_inexprimable_, l'_indescriptible_ béatitude du royaume céleste, et le
mystère insondable qui relie à la vérité permanente de la vie divine les
apparences fugitives de notre vie mortelle.
Tout ce qui passe
N'est que symbole;
L'impénétrable
Ici s'accomplit:
L'indescriptible
Ici se manifeste;
L'Éternel féminin
Nous attire en haut.
Alles vergængliche
Ist nur ein Gleichniss;
Das Unzugængliche
Hier wird's Ereigniss:
Das Unbeschreibliche.
Hier ist es gethan;
Das Ewig-Weibliche
Zicht uns hinan!
Diotime cessa de parler. Mais après quelques instants, voyant que tout
le monde se taisait, et ne voulant pas laisser ses jeunes amis sous
l'impression trop grave de ses dernières réflexions, elle se tourna
gaiement vers Élie.--Eh bien, lui dit-elle, voici que le bon Dieu a
gagné son pari contre le diable! Que vous en semble? N'ai-je pas aussi
gagné le mien? Confesserez-vous pas à la fin que j'avais raison, et que
l'on peut bien aimer ensemble Dante et Gœthe, sans avoir pour cela
l'esprit mal fait, bizarre et fantasque?
ÉLIE.
Je rentre, comme Méphistophélès, dans ma poussière. Mais pourtant, vous
ne me ferez pas dire que je regrette de vous avoir porté un défi, car ce
défi nous a valu à tous des heures que nous n'oublierons plus.
VIVIANE.
Et bien des motifs de vous admirer davantage.
DIOTIME.
Si j'avais le droit de parler comme Faust, je vous dirais, Viviane,
l'admiration n'est rien, l'amour est tout.
VIVIANE.
Admiration, respect, amour et quelque chose encore par delà à quoi je ne
trouve pas de nom, qu'est-ce que nous ne vous donnons pas, Diotime, et
du plus profond de nos cœurs!
ÉLIE.
Combien vous seriez bonne si, avant de quitter nos deux poëtes, vous
rappeliez en quelques mots, afin de nous les graver mieux dans la
mémoire, les principaux traits par qui vous nous les avez montrés
semblables!
DIOTIME.
Je vais essayer.--Nous avons reconnu d'abord, ce me semble, que _la
Divine Comédie_ et _Faust_ sont deux œuvres profondément religieuses.
Dans chacun de ces poëmes, qui ont été pour Dante comme pour Gœthe
l'œuvre de toute la vie, l'un et l'autre ils ont voulu enseigner aux
hommes la vérité divine dont chaque science humaine est un rayon, la
doctrine du salut. Sous le voile du symbole et dans une action
légendaire, ils ont intéressé l'esprit humain au mystère de sa propre
destinée, temporelle et éternelle. Ils se sont faits apôtres et
confesseurs d'une foi religieuse, morale et politique, où nous avons
admiré l'expression la plus haute du problème de la vie en Dieu. Tous
deux, par l'union intime de la science et de la poésie, de la raison et
de la foi, ils ont essayé de rétablir l'harmonie primitive de l'âme
humaine dans ses rapports avec l'âme du monde; ils ont cherché, dans les
régions de l'infini, la conciliation des discordances et des
contradictions de l'existence finie. Tous deux enfin ils ont tenté
d'édifier une république, une cité idéale, où régneraient ensemble la
liberté et la loi, la nature et l'esprit; où la contemplation et
l'action, la science et l'amour, se prêtant une force mutuelle,
donneraient dès ici-bas à l'homme le pressentiment joyeux et l'image de
la cité céleste. Dante et Gœthe ont suivi une marche inverse en ceci,
que le premier, partant de la vie active, s'élève peu à peu à la vie
contemplative, tandis que le second, au contraire, s'arrachant à la
contemplation, entre de plus en plus dans la vie d'action. Mais pour
tous deux le terme suprême est cette cité céleste où la vie recommencera
plus puissante, où l'homme, actif et contemplatif, renaîtra plus
parfait, plus semblable à Dieu.
Nous sommes tombés d'accord aussi, n'est-il pas vrai? que Dante et Gœthe
sont restés, dans l'exécution d'un plan grandiose qui n'allait à rien de
moins qu'à l'exposition d'une philosophie générale de l'univers et de la
destinée humaine, singulièrement personnels, originaux, _subjectifs_,
comme on dirait aujourd'hui; tirant, à la façon d'Homère et des
prophètes bibliques, de la réalité la plus familière et de leur
expérience propre, les motifs, les figures, les réflexions, toute la
matière et tout le tissu de leur ouvrage; et cela de telle façon qu'ils
ont fait tous deux une œuvre incomparable, d'un genre impossible à
classer, et qui demeure unique.
ÉLIE.
Lequel de ces deux poëtes vous semble avoir le plus approché d'Homère?
DIOTIME.
Ils possèdent tous deux, à un degré égal, la puissance homérique par
excellence, la faculté de penser par image, de _voir_, en quelque sorte,
ce qu'ils pensent: Dante, qui n'a connu Homère que de nom, est de sa
filiation très-directe; il est son petit-fils par Virgile.
ÉLIE.
Et Gœthe?
DIOTIME.
Peut-être y a-t-il pour Gœthe alliance plutôt que filiation. Je me
persuade que la légende germanique, si elle gardait sa force créatrice,
pourrait bien, un jour à venir, dans quelque île du Rhin (_Nonnenwerth_
ou _Grafenwerth_, je suppose), célébrer les noces épiques de celui que
l'Allemagne appelait l'Olympien, avec la fille de Léda, la blonde et
divine Hélène!...
Mais reprenons notre parallèle. En regardant dans le miroir magique où
Gœthe et Dante ont reflété leur propre image, nous avons été étonnés de
voir jusqu'à quel point cette image se trouvait être la reproduction
héroïque et satirique tout à la fois du caractère et de la physionomie
de leur race, de leur peuple et de leur siècle. Ce n'est pas tout.
Jusque dans les détails, nous avons fait des rencontres surprenantes.
Nous avons entendu de ces grands cris d'entrailles, de ces soupirs, de
ces accents brisés et profonds, de ces mots d'une candeur sublime que
l'art ne saurait feindre, où se révèlent, sans qu'il soit possible de
s'y tromper, des âmes de même trempe et de même timbre.
Dans le langage qu'ils ont parlé avec tant d'amour, et en maîtres tous
deux; dans cette italien de Florence, si personnel ensemble et si
national, où Dante fondait tous les dialectes de l'Italie dont il rêvait
et sentait instinctivement déjà l'unité future; dans ce haut allemand,
de vraie souche populaire, auquel Gœthe a su imprimer à la fois le sceau
de son génie propre et la perfection classique, nous avons senti une
puissance, une liberté de création égale, avec l'autorité suprême qui
fixe à jamais la règle et la beauté.
Chose étrange, et qui les rapproche encore! Dante et Gœthe, dans cette
admirable formation d'une langue et d'une œuvre nationales, ont suivi
exactement même fortune. Il leur a fallu à tous deux s'arracher à
l'habitude des idiomes étrangers. Avec tous ses contemporains, Dante,
vous vous le rappelez, écrit d'abord en latin; il subit très-longtemps
le charme de la poésie provençale et l'autorité établie de la langue
française. Gœthe, contrarié aussi dans l'essor de sa verve, empêché dans
les provincialismes bourgeois d'un allemand corrompu, façonné avec sa
génération au joug des littératures étrangères, subissant l'ascendant de
nos grands écrivains du XVIe et du XVIIIe siècles, commence de rimer en
français et en anglais; il ne revient pas sans quelque effort à la pente
naturelle, à la saveur germanique de sa pensée et de sa parole.
Ainsi donc, pour tout résumer: caractère religieux, pensée
philosophique, sentiment de l'idéal, largeur du plan, merveilleux du
sujet tiré également de la légende chrétienne, savoir encyclopédique,
spontanéité, beauté du langage, inspiration personnelle et populaire
tout ensemble, la _Divine Comédie_ et _Faust_ offrent à nos admirations
les mêmes grandeurs. Dans une métamorphose poétique d'une incroyable
puissance, Dante élève les conceptions variées du polythéisme latin à
l'unité d'un catholicisme grandiose. À son tour, plus hardi encore et
doué d'une vertu poétique qui s'est nourrie du savoir accru de cinq
siècles, Gœthe accorde, en les transformant, dans la vaste harmonie du
panthéisme moderne, les dieux de la Rome antique avec le Dieu supérieur,
de la Rome chrétienne.