suggérée par la lecture d'un passage de Plutarque, qui parle d'une ville
très-ancienne de la Sicile (Engyum, si j'ai bonne mémoire) et d'un
temple bâti par les Crétois, où l'on adorait, sous le nom de _Mères_,
les divinités conservatrices qui protègent la fécondité. Un autre
ouvrage de Plutarque, dont notre poëte ne fait pas mention, mais qu'il
n'ignorait certes pas, la _Chute des Oracles_, décrit le centre, le
foyer de l'univers, le _Champ de la Vérité éternelle_, où résident les
causes, les types, les formes primordiales de tout ce qui a existé et de
tout ce qui existera. Dans Plutarque, les mondes (il en compte cent
quatre-vingt-trois) s'ordonnent selon la figure du triangle, et c'est
l'espace situé entre les trois angles qu'occupe ce champ mystérieux de
la vérité. Rien ne ressemble davantage au séjour que Gœthe assigne à ses
_Mères_, et aux fonctions qu'il leur attribue. D'après le peu qu'on
entrevoit dans les mythologies scandinave, celtique ou germanique du
rôle de ces divinités, filles de la nuit obscure, elles auraient partout
figuré la fécondation, la reproduction, la multiplication de l'être;
mais Gœthe ne s'étend point sur ce sujet, et se contente de dire que,
hormis le nom, il a tout inventé dans ses _Mères_.
MARCEL.
Je me souviens d'avoir lu dans un commentateur, Henri Blaze, je crois,
que les _Mères_ figurent les principes des métaux, ces matrices de
Paracelse, _Matrices rerum omnium_, où se combinent les éléments, où
s'élabore la semence de vie. Il me semble que cette explication ne
manque pas de vraisemblance, puisque nous sommes, avec la légende de
Faust, en pleine alchimie.
DIOTIME.
Plusieurs commentateurs pensent comme vous, Marcel, et ils se fondent
sur la poursuite des secrets de l'alchimie où, pendant assez longtemps,
s'obstina notre poëte. La clef magique que le démon donne à Faust pour
lui ouvrir l'accès des profondeurs ténébreuses, appartient à cet ordre
d'idées et semblerait vous donner raison. Pour ma part, je considère les
_Mères_ de Gœthe, qui assignent à l'identité de la substance infinie son
existence, sa forme, sa beauté, finies et phénoménales, comme beaucoup
plus semblables à la _Nature naturante et naturée_ de Spinosa qu'aux
_Matrices_ de Paracelse, comme beaucoup plus apparentées avec le
_Devenir_ de Hegel qu'avec les types de Platon. Et s'il me fallait
absolument expliquer une obscurité par une autre obscurité, un nom par
un nom, je les appellerais les Parques du panthéisme.
MARCEL.
Mon ami, le hegélien Moritz a pris la peine de m'expliquer, huit jours
durant qu'il pleuvait à Ostende, comme quoi le trépied des _Mères_, ce
sont les trois catégories du maître: thèse, antithèse, synthèse! Vous
imaginez si j'avais appétit de cette métaphysique à triple dose!
DIOTIME.
Je lisais ce matin même, dans la traduction de M. Littré, un passage
d'Hippocrate: _Rien ne naît, rien ne meurt_, qui ferait, selon moi,
comprendre les _Mères_ beaucoup mieux que tous les commentaires
modernes. Vous le rappelez-vous, Élie?
ÉLIE.
Pas précisément.
DIOTIME.
Hippocrate y déclare que rien dans l'univers ne s'anéantit, que rien ne
naît non plus, qui ne fût auparavant; mais que, _se mêlant et se
séparant, les choses changent_, et que c'est là proprement, aux yeux du
vulgaire, _naître et mourir_.--Que vous en semble? Mêler et séparer,
faire naître et mourir, n'est-ce pas exactement l'office des _Mères_?...
Du reste, sans aller chercher si loin une explication que nous avons
tout proche, les _Mères_, qui unissent l'idéal à la réalité, l'infini au
fini dans une fécondité généreuse, n'auraient-elles pas, dans la pensée
de Gœthe, exactement le même sens que _l'Eternel féminin_ par qui Faust,
à la fin du poëme, s'élève de la vie terrestre au ciel?
MARCEL.
Je n'y ai, quant à moi, aucune objection.--Mais que nous voilà loin de
la cour de l'empereur! Ces divertissements, ces belles mascarades qui
l'égayent, ne nous en direz-vous pas un petit mot?
DIOTIME.
Elles en valent, bien la peine. Gœthe a prodigué, dans la description
qu'il en donne, l'imagination, la grâce, la verve humoristique. Il y
réalise, sans doute, l'idéal qu'il s'était fait des fêtes publiques, au
temps où on le chargeait du soin de divertir la cour de Weimar. Il
compose sa merveilleuse mascarade de ses plus riants souvenirs,
d'allusions piquantes et charmantes aux circonstances et aux personnages
contemporains. Le système de Law, le romantisme, le carnaval romain, les
bouquetières de Florence; le chœur des bûcherons qui chante, en vrai
démocrate, l'utilité de son rude labeur, sans lequel, pour les riches,
point d'élégances, et qui tance vertement _Pulcinello_ le désœuvré,
l'oisif opulent, dédaigneux du peuple; le parasite, le gourmand,
l'envieux, l'ivrogne, le poëte vaniteux et servile, la femme bavarde,
raillés à la façon de l'Allighieri; le char de Phœbus, le triomphe, de
Pan, préparent avec beaucoup d'art, tout en distrayant les yeux, les
conclusions philosophiques du poëme.--Mais il faudrait lire ou plutôt il
faudrait voir ce spectacle fantastique dont mon pâle résumé ne saurait
vous donner la moindre idée. Faust reparaît. Il a accompli le voyage
mystérieux; il rapporte le trépied symbolique. L'encens fume; du sein
des vapeurs embaumées, aux sons d'une suave harmonie, se dégage peu à
peu la figure d'Hélène. La voici, calme et grave dans sa candeur épique,
la fille de Jupiter, la sœur des Dioscures. La voici, telle qu'elle
apparut au berger phrygien, quand, vêtue de la pourpre dorée au soleil,
entourée de ses jeunes compagnes, elle cueillait, de sa main d'une
blancheur de cygne, pour les autels de Vénus, les roses nouvelles. Telle
on l'admirait à la fois, illusion, enchantement magique, sur les bords
du Scamandre où retentit le choc des armes, pour elle ensanglantées, et
sur les bords paisibles du Nil où la protège, dans Memphis,
l'hospitalité des rois. Telle elle posait son pied délicat sur la galère
sidonienne qui la ramène, triomphante, à son peuple et à son époux, «par
la volonté des dieux.» Telle encore la peignait Polygnote dans les
parvis sacrés du temple de Delphes.
On voit que, en créant son Hélène, le génie de Gœthe s'anime d'une
émulation généreuse. Homère, Hérodote, Euripide, Phidias, Polygnote,
sont présents à la pensée du poëte germanique. Pour mieux douer cette
fille chérie de la Muse, il s'inspire de ce que les innombrables
légendes antiques et modernes ont inventé de plus gracieux.
VIVIENE
Mais Hélène, ce me semble, n'est pas trop bien traitée des poètes. Elle
est infidèle, perfide, elle est un objet de haine, de mépris...
DIOTIME
Assurément. Mais l'admiration pour sa beauté l'emporte à la fin sur le
ressentiment de ses fautes; on pardonne, on oublie le mal qu'elle a
causé. L'imagination populaire, aussi bien dans l'antiquité que dans le
moyen âge, ne saurait consentir au châtiment d'une personne aussi belle.
Tantôt, pour la mieux innocenter, on la fait naître de Némésis et jouet
de l'implacable Destin; tantôt on la suppose calomniée, on inflige à son
calomniateur la cécité, on le contraint à chanter la Palinodie. On
soumet à ses charmes, encore enfantins, le plus noble entre les héros,
Thésée, semblable à Hercule. Plus tard, sans se troubler d'aucune
contradiction, la légende la donne en mariage au plus vaillant des
Grecs; Hélène met au monde, dans l'île de Leuké, le bel Euphorion,
l'enfant ailé d'Achille. Puis on réconcilie l'épouse infidèle avec
l'époux outragé. Admise, après la mort, au rang des déesses, Hélène,
dans l'Olympe, paraît aussi bonne que belle. Elle obtient du partager
avec Ménélas les honneurs divins; elle fait donner à ses frères, les
Dioscures, une place glorieuse parmi les astres. Dans des temps
postérieurs, on lui passe au doigt l'anneau magique. De ses dernières
larmes enfin naît la fleur _Hélénion_, qui, attachée sur le sein des
femmes, y répand, avec ses parfums, la beauté.
Au moment où Gœthe fait apparaître Hélène sur le seuil du temple
antique, Faust entre en extase. Troublé, éperdu, hors de lui à l'aspect
d'une beauté si parfaite, il oublie que ce n'est là qu'un fantôme qu'il
a lui-même évoqué; il s'élance, il va l'étreindre; une explosion
terrible le repousse. Il tombe inanimé. Le fantôme s'évanouit dans les
ténèbres. Un tumulte épouvantable clôt cette scène d'incantation et le
premier acte de la tragédie.
MARCEL.
Quel symbolisme à outrance! Vous aviez raison de dite, Élie, que les
allégories de Dante ne sont rien auprès.
DIOTIME.
Le symbolisme d'Hélène ne me paraît pas plus obscur que celui de
Béatrice, de Lucie, de Mathilde, en qui Dante a voulu figurer toutes les
nuances de la grâce divine. Il faut bien en prendre votre parti, Marcel,
ni Dante ni Gœthe, les plus vrais des poëtes, n'ont songé un seul
instant à toucher au moyen des procédés de l'art réaliste.
MARCEL.
Mais enfin, un critique a dit, et je suis de son opinion, qu'il
préférait à tout le symbolisme d'Hélène un baiser de Marguerite.
DIOTIME.
Vous parlez ici, sans doute, avec tous les lecteurs français, de la
Marguerite du premier Faust, oubliant qu'elle reparaît dans le second,
qu'elle n'y est pas moins symbolique qu'Hélène, et qu'elle finit par se
confondre avec la fille de Léda dans le même nuage poétique.
MARCEL.
Des nuages! toujours des nuages!
DIOTIME.
Celui-ci est assez transparent, ce me semble. Faust est une fois encore
seul et rêveur dans les hautes solitudes. Il contemple le ciel. Il voit
passer dans les nuées le fantôme d'Hélène; le nuage se dissipe, et
lorsqu'il se reforme un peu plus haut, c'est l'image de Marguerite qui
apparaît. «Une image, enchanteresse m'abuse-t-elle?» s'écrie Faust. La
félicité de mes plus jeunes années renaît dans mon cœur,
D'antico amor senti la gran potenza.
a dit l'Allighieri. C'est l'aube de l'amour, le regard à peine compris,
la beauté pure qui attire à elle le _meilleur_ de l'âme de Faust.
MARCEL.
Mais cet enlèvement, tenté et manqué, d'Hélène par Faust, comment
doit-on l'entendre?
DIOTIME.
Les commentateurs allemands prétendent que Gœthe a voulu nous dire que
la passion aveugle, véhémente, ne saurait atteindre dans l'art à la
beauté idéale; qu'on ne s'impose pas à elle par violence; qu'elle se
donne librement à l'adoration désintéressée. Ils ajoutent que c'était là
pour Gœthe un fait d'expérience, le souvenir de ses passionnés mais
vains efforts pour devenir un grand peintre. Quoi qu'il en soit, la
transition du premier au second acte se fait encore, à la manière
dantesque, par le sommeil. Le poëte nous ramène dans le laboratoire de
Faust (la chimie, cette science toute moderne, a, dans le poëme de
Gœthe, l'importance que Dante donne à la métaphysique dans sa
_Comédie_). Méphistophélès, pendant son évanouissement, l'y a
transporté; il l'a jeté tout endormi sur le lit gothique. Dans quelques
scènes de haute comédie et remplies d'allusions, Gœthe nous montre le
disciple Wagner, devenu à son tour docteur des sciences, occupé à
fabriquer dans ses appareils, selon la recette de Paracelse et selon la
théorie toute récente que professait un disciple de Schelling, un
homuncule. La création de l'homme sera le dernier mot de la science,
comme elle est le dernier effort de la nature. Un souffle de
Méphistophélès fait éclore dans la fiole la petite créature
phosphorescente qui demeure, comme toute création artificielle, isolée,
dans son enveloppe de cristal, de la grande vie universelle. Bientôt, à
sa lueur vacillante, Faust et Méphistophélès, portés par le manteau
magique, se remettent en route à travers les airs; ils s'en vont en
Thessalie; le sabbat de la mythologie antique va s'y célébrer.
Méphistophélès est curieux de nouer connaissance avec les sorcières
païennes. L'homuncule (cette ironie de la science impuissante à suppléer
la nature) a des pressentiments qui l'entraînent vers ces régions
mystérieuses où il espère prendre vie. Faust s'est éveillé tout en proie
au désir de retrouver Hélène; il brûle de mettre le pied sur le sol
sacré de la Grèce où elle a vu le jour.
Le sabbat classique auquel Faust se joindra, dans l'espoir d'y apprendre
où réside la femme qui possède sa pensée, est assurément de toutes les
fantaisies de Gœthe la plus étrange. Il y a représenté aux yeux, il y a
caractérisé avec une fierté de dessin et une puissance d'images, dont la
_Divine Comédie_ offre seule l'exemple, toutes les figures de la
mythologie antique, telles que venait à peine de les reconstituer la
symbolique allemande dans les récents travaux des Creuzer, des Heyne,
des Jacobi. Il y a mêlé poétiquement la personnification des idées
scientifiques les plus modernes.
Dans les champs de Pharsale, sur les rives du Pénéios, au bord des
golfes de la mer Égée, sous l'invocation d'Érychto, la plus fameuse
entre ces sorcières thessaliennes, si puissantes qu'elles faisaient à
leur gré descendre la lune du firmament, le poëte déroule un prestigieux
cortége où se succèdent, depuis les monstruosités ténébreuses de
l'Égypte, de l'Inde, de la Perse, jusqu'aux délicats symboles des écoles
d'Alexandrie et d'Athènes, toutes les créations du génie mythique des
peuples anciens; où passent, et se définissent en passant, les systèmes
et les idées qui préoccupaient alors Gœthe et son siècle.
Sphinx, Griffons, Lamies, Kabyres, Marses et Psylles, Telchines,
Pygmées, Daklyles, Imses et Arimaspes, Phorkyades, Tritons, Dorides et
Néréides, Séismos, la personnification du soulèvement des montagnes,
Protée, le dieu de la divination, de la science subtile, Anaxagore et
Thalès exposent tour à tour en beaux vers la lutte primitive des
éléments et la métamorphose ascendante de toutes choses dans l'univers
par la lumière et l'amour. Ils défilent sous nos yeux comme dans un rêve
dantesque. Nous assistons à la grande fête de la mer. L'apparition de
Galathée-Aphrodite sur sa conque triomphale qui n'est pas sans analogie
avec le char de Béatrice, l'homuncule qui brise sa fiole de cristal et
se répand sur les vagues en lueurs phosphorescentes, célèbrent
symboliquement l'union éternelle de l'amour et de la beauté. Le chœur
chante le règne d'_Éros_ par qui tout a commencé:
So herrsche denn Eros, der alles begonnen!
Cependant Méphistophélès, bien qu'étonné, se plaît à ce romantisme de
l'antiquité légendaire. Il se sent là presque autant chez lui que sur
les cimes du Brocken. Mais Faust ne se laisse pas plus distraire à ce
sabbat païen qu'il ne l'a fait au sabbat chrétien. De même que Dante, au
milieu des visions de l'enfer et du purgatoire, n'a qu'une seule pensée:
rejoindre Béatrice, Faust ne songe ici qu'à retrouver Hélène. _Wo ist
sie_? Où est-elle (il ne la nomme même pas, tant il la suppose présente
à tous les esprits)? s'écrie-t-il en mettant le pied sur le sol de la
Grèce. Où est-elle? c'est le cri de Dante à saint Bernard: _Ella ov',
è_? quand Béatrice disparaît soudain dans la gloire céleste.
C'est là un de ces mots comme en ont seuls trouvé les plus grands
poëtes, et dont la simplicité familière fait éclater sans bruit toute
l'intensité, toute la flamme du désir humain.
Dans un paysage délicieux où, d'un pinceau digne ensemble de Léonard et
du Corrége, Gœthe abrite les amours de ce beau nid de Léda, _del bel
nido di Leda_, que Dante n'a pas craint de rappeler au Paradis, Faust
écoute avec ravissement le zéphyr qui courbe les roseaux sur le bain des
nymphes amoureuses, et, glissant sur les eaux limpides, le frissonnement
des ailes du cygne divin. Songe-t-il? est-il éveillé? Faust ne le
saurait dire; et ce tableau voluptueux nous laisse, comme à lui, une
sensation indécise, qui tient du souvenir et du rêve. Mais tout à coup
le sol retentit sous le pas d'un coursier rapide. C'est le centaure
Chiron qui fend la plaine; c'est l'éducateur des héros, habile dans
l'art de guérir. À la demande de Faust, et le sentant atteint d'un mal
sacré, il le prend sur sa croupe et le porte à la rive opposée. Ensemble
ils vont consulter Manto, la fille d'Asclépias, l'_aspera Virgo_ de
Virgile, la fondatrice de l'étrusque Mantoue, que Dante a rencontrée en
enfer dans le cercle des devins. C'est elle qui conduira Faust au
royaume de Perséphone, où jadis elle conduisit Orphée, et où il
retrouvera Hélène. L'en ramènera-t-il? L'acte suivant va nous
l'apprendre.
Dans ce troisième acte, le plus beau de tous peut-être, Gœthe s'est
inspiré, comme pour son _Iphigénie_, du profond sentiment de la tragédie
grecque. Son début rappelle celui des _Euménides_. Nous sommes au seuil
du palais de Ménélas. Le chœur des vierges troyennes, conduites par
Panthalis, escorte l'épouse du roi. On craint pour ses jours. Un
sacrifice s'apprête. On ignore la victime. Sous le masque de Phorkyas
qu'il a emprunté au sabbat classique, et qui personnifie la laideur;
Méphistophélès remplit d'épouvante l'âme d'Hélène; il lui persuade de
fuir la vengeance d'un époux courroucé. Il l'enlève et la transporte
dans les murailles d'un château gothique, où elle est reçue avec de
grands honneurs par un noble chevalier germanique, venu avec les siens à
la conquête du Péloponèse, et qui fait d'elle aussitôt la souveraine
dispensatrice des grâces, l'inspiratrice des actions généreuses. Ce
chevalier, vous le devinez, n'est autre que Faust.
MARCEL.
Quelle invention bizarre! et que signifie cette Hélène ravie dans un
château gothique?
DIOTIME.
Elle a fort exercé les commentateurs. Selon la critique allemande,
Hélène, la beauté pure de l'art antique, échappe à la décadence de la
Grèce qui va retomber dans la barbarie, pour venir résider au milieu des
nations modernes. De l'union de la beauté païenne avec le sentiment
chrétien naîtra dans le monde renouvelé un nouveau génie, le bel
Euphorion, l'aspiration inquiète de la pensée moderne vers un idéal plus
haut qu'elle n'atteindra pas.
ÉLIE.
N'a-t-on pas dit que cet Euphorion, fils de Faust et d'Hélène, c'était
lord Byron?
DIOTIME.
Euphorion, dans la pensée de Gœthe, est le fruit de la réconciliation du
monde antique et du monde moderne, du classicisme et du romantisme. Rien
n'était plus insupportable à Gœthe que cette lutte des classiques et des
romantiques qui passionnait ses contemporains; il les appelait les
guelfes et les gibelins du XIXe siècle. Chacun de nous, avait-il coutume
de dire, au lieu de tant disputer, devrait s'efforcer d'être ensemble,
comme l'a été dans son art le peintre d'Urbino, païen et chrétien. Et
c'est pourquoi, à Venise, lorsqu'il écrivait son _Iphigénie_, il allait
méditer devant la _sainte Agathe_ de Raphaël, afin, dit-il, que sa
vierge païenne ne prononçât pas une parole qui ne pût être entendue de
la vierge chrétienne.
ÉLIE.
Il y a bien quelque chose de ce sentiment dans notre Chateaubriand
lorsqu'il compare le passé et le présent à deux statues incomplètes,
dont l'une a été retirée toute mutilée du débris des âges, et dont
l'autre n'a pas encore reçu sa perfection de l'avenir.
DIOTIME.
Assurément.--En donnant à son Euphorion quelques traits de lord Byron,
Gœthe voulait aussi laisser à la postérité le témoignage de son
admiration vive pour celui qu'il proclamait «un poëte grandiose, tout à
fait inimitable en ses prodigieuses audaces.»
Un détail plein de grâce des noces de Faust et d'Hélène qui remplissent
ce troisième acte, c'est le dialogue du couple amoureux, où chacun, en
alternant, achève le vers commencé par l'autre et lui donne la rime.
Gœthe s'est rappelé là une légende persane qu'il avait racontée dans son
_West-östlicker-Divan_, et selon laquelle deux amants, Behramgur et
Dilaram, dans un transport de joie, inventent la rime pour «dire
d'amour,» aurait dit le Florentin. Si j'en croyais mon goût, nous nous
arrêterions longtemps à cette idylle épique des noces de Faust et
d'Hélène dans une délicieuse Arcadie où notre poëte a répandu les fleurs
les plus suaves de son génie. Mais l'heure avance, il faut me hâter.
Au quatrième acte, Hélène et Euphorion ont disparu. Ils sont rentrés
ensemble dans le royaume des ombres, dans le Hadès auquel ils
appartiennent. Le bonheur et la beauté ne sauraient rester longtemps
unis sur la terre. Une fois encore, Faust reste seul, inassouvi après la
possession de la beauté comme il l'était après la possession de la
science. Pas plus que l'enfant de Marguerite, l'enfant d'Hélène ne doit
vivre à ses côtés. Pour les révélateurs, pour les prophètes, pour un
Faust comme pour un Dante, il n'est point de famille, point de postérité
particulière; leur famille, c'est le genre humain; leur postérité, c'est
l'esprit des siècles.
Le caractère sacerdotal de Faust, son humanité profonde, ont besoin,
pour se manifester entièrement, d'une épreuve, d'une initiation
nouvelle. De la vie de contemplation et de spéculation, de la vie
amoureuse et poétique, il faut que Faust s'élève à la vie d'action, à la
vie bienfaisante et héroïque.
Im anfang war die _That_.
Au commencement était l'action.
C'est ainsi qu'il comprenait, qu'il traduisait, au début de la tragédie,
le sens véritable de l'Évangile de saint Jean. Son désir, lorsqu'il
voulait hâter par le suicide la fin de sa carrière terrestre, c'était
d'entrer plus vite dans une existence supérieure, où il pourrait
témoigner, par de nobles actes, que la dignité de l'homme ne le cède pas
à la grandeur des dieux.
Hier ist es Zeit durch Thaten zu beweisen
Dass Manneswürde nicht der Gœlterhœhe weicht.
Faust n'ignore donc pas que la vocation de l'homme, que son devoir,
c'est d'agir. Il sait, comme le noble empereur à qui parlait Minerve,
«qu'il n'y a pas dans le ciel un être aussi grand que l'homme qui agit
et qui lutte sur la terre.» Mais il sait aussi, il en a fait
l'expérience, que l'homme seul ne peut que rêver le bien; pour le
réaliser, pour effectuer de grandes choses, il est nécessaire que
l'homme s'unisse à l'homme; il faut que, ensemble associés, ils
concertent, ils combinent toutes les forces de leur intelligence et de
leur volonté pour lutter contre le destin.
Gesellig nur læsst sich Gefahr erproben
Wenn einer wirkt, die andern loben.
C'est la parole de Chiron à Faust en lui vantant l'expédition des
Argonautes. C'est le sentiment de l'excellence de l'association qui
pénètre de part en part le roman de _Wilhelm-Meister_, et qui dominait
toute la conception morale que Gœthe s'était formée du devoir de l'homme
ici-bas.
Quand, après la disparition d'Hélène, Faust se retrouve seul, au désert,
méditant sur lui-même et sur son passé; quand Méphistophélès vient
encore une fois le tenter en lui offrant toutes les richesses, toutes
les voluptés d'un Sardanapale, avec la gloire que donnent les poëtes,
Faust lui répond: La gloire n'est rien; l'action est tout.
Die That ist alles, nichts der Ruhm.
Il sent en lui les deux grandes forces de l'âme, selon Spinosa:
l'intrépidité et la générosité. Il brûle de l'ambition d'une noble
entreprise. Il demande au démon la possession de vastes territoires, non
pour en jouir, «la jouissance, dit-il, rend médiocre,» mais pour y
exercer au profit des hommes un pouvoir créateur.
Le territoire que Faust décrit à Méphistophélès est en proie à la fureur
des flots. Ce sont des rivages infertiles, des sables mouvants toujours
menacés, d'insalubres marécages. Comme les demi-dieux de la fable, comme
les saints héroïques du christianisme primitif, Faust voudrait exercer
ces puissantes vertus civilisatrices qui domptent la force aveugle des
éléments. Il voudrait repousser, contenir les vagues, dissiper les
vapeurs empestées de l'atmosphère, coloniser, établir «sur un sol libre
un peuple libre,» pour y vivre avec lui, non dans la sécurité (même à la
fin de sa carrière, Faust ne voit jamais le bonheur sous l'image du
repos), mais dans une activité héroïque. Faust a abjuré la magie; il ne
poursuit plus qu'un but humain par des moyens humains.
MARCEL.
Dieu me pardonne! voilà ce fantastique Faust qui tourne au positif, à
l'utile; le voilà qui se fait Hollandais!
DIOTIME.
Je croirais plutôt que notre poëte avait en pensée Venise. On voit dans
son voyage d'Italie quelle vive impression avait faite sur son esprit
cette cité enchantée, sortie du sein des eaux, si longtemps reine des
mers par la hardiesse de ses navigateurs, par l'étendue de son commerce
et par la profonde habileté de sa politique. Ce qu'il aimait, ce qu'il
admirait surtout dans la républicaine Venise, c'est qu'elle était un
monument glorieux de la volonté puissante, «non d'un monarque, mais de
tout un peuple.» Il l'honorait, cette république déchue, parce que,
disait-il, elle n'avait succombé que sous l'effort des siècles. Il la
trouvait majestueuse encore sous son voile de vapeurs, dans le deuil de
ses grandeurs évanouies. Il s'attendrissait, il pleurait au chant du
gondolier...
ÉLIE.
Je me souviens d'avoir rendu Manin tout heureux un jour que je lui
lisais ce passage de Gœthe.
VIVIANE.
Vous avez connu Manin?
ÉLIE.
Sans doute.
VIVIANE.
Et où donc?
ÉLIE.
Je l'ai vu très-souvent chez Diotime.
VIVIANE.
Je ne l'y ai jamais rencontré.
ÉLIE.
Vous étiez alors en Allemagne.
VIVIANE.
Vous aviez connu Manin en Italie, Diotime?
DIOTIME.