les expressions même de nos deux poëtes (à cette rencontre singulière,
par exemple, des noms de Béatrice et de Faust, qui tous deux signifient
heureux), sans insister sur des inspirations très-semblables qu'ils
puisent, l'un dans le sentiment pythagoricien, l'autre dans le sentiment
spinosiste de la vie, j'ajoute que les vicissitudes subies et les
influences exercées par le génie de Dante et de Gœthe présentent des
analogies non moins remarquables. Aucun poëte, je crois, n'a passé,
comme ils l'ont fait, par des alternatives aussi contrastées d'éclat et
d'oubli, de méconnaissance et d'adoration.
MARCEL.
Je croyais que Gœthe n'avait jamais été ni contesté ni méconnu. Encore
tout dernièrement, je lisais, dans un _Entretien_ de Lamartine, que la
vie de Gœthe avait été un règne.
DIOTIME.
Un règne fort traversé de rébellions, Marcel, et auquel certaines
humiliations même ne furent point épargnées. À son retour d'Italie,
Gœthe nous dit que l'Allemagne l'avait oublié, «ne voulait plus entendre
parler de lui:» il se plaint que la critique traite ses œuvres «avec la
dernière barbarie.» On tente, à force d'ironie et de dédain, de
déconcerter à la fois son génie et sa bonté. On s'attaque, avec un
acharnement presque sans exemple, à ses livres et à sa personne. Objet
du haine à la fois pour les partis les plus contraires, pour les
violents de toutes les opinions, piétistes ou jacobins, romantiques ou
pédants; insupportable au faux goût et à la fausse morale, Gœthe est
calomnié dans son caractère, dans son talent, et jusque dans les plus
nobles affections de son grand cœur. En le représentant comme un
indifférent, un égoïste, un rimeur bourgeois, matérialiste et réaliste,
on parvient à éloigner de lui la jeunesse et à obscurcir son nom. On
annonce que, avant dix années, il sera rentré dans le néant. On exalte
au-dessus de lui non-seulement Schiller, mais la tourbe des auteurs
infimes; on le déclare frappé d'impuissance. Les éditeurs refusent
d'imprimer ses manuscrits; ses envieux le harcèlent de telle sorte et
ses amis le défendent si faiblement, qu'il se sent comme exilé, seul,
absolument seul dans son pays, et qu'il est tout près de renoncer à
l'art et à la poésie!
VIVIANE.
Mais cela ne paraît pas croyable.
DIOTIME.
Ce qui est presque incroyable aussi, c'est la diversité, l'opposition
des jugements qui ont été portés sur _Faust_ comme sur la _Comédie_.
Ces deux œuvres grandioses et profondes ayant eu besoin dès leur
apparition de commentateurs et d'interprètes, elles sont devenues
aussitôt le sujet de querelles passionnées. L'une comme l'autre elles
attirent et repoussent, captivent et irritent les imaginations. Dante,
nous l'avons vu, est déjà pour ses contemporains, et de plus en plus
dans la suite des générations, tour à tour orthodoxe et hérétique,
guelfe et gibelin, voué à l'anathème et à l'apothéose. En butte aux
fureurs ou aux dédains des inquisitions ou des académies, traité d'impie
par les uns, de barbare par les autres, Dante traverse de longues
éclipses de gloire. Lui qui passionnera des esprits tels que Buonarroti,
Galilée, lui qu'on a proclamé égal, supérieur à Virgile et à Homère, il
sera rejeté dans l'ombre de Pétrarque, de Tasse, et, ce n'est pas assez,
de Marini, de Métastase. Comme il a été, de son vivant, exilé par un
aveugle esprit de faction, trois siècles après sa mort il sera banni de
la compagnie et de la gloire des grands hommes. Au commencement de ce
siècle, selon Alfieri qui avait appris de mémoire toute la _Comédie_, on
n'aurait pas trouvé dans toute l'Italie trente personnes ayant lu
Dante.--Gœthe, de son vivant et encore à cette heure, pour les esprits
étonnés, est tantôt le plus religieux des poëtes, et, dans les matières
d'État, le plus républicain des utopistes, tantôt le plus endurci des
païens, des athées; un «mauvais génie» (Lacordaire l'écrivait hier
encore); un courtisan, un esprit rétrograde, timide et servile.
Aujourd'hui cependant l'opinion semble s'établir définitivement selon la
justice. Les éditeurs, les traducteurs, les commentateurs intelligents
et aimants se multiplient en même temps pour Dante et pour Gœthe. Tous
deux ensemble ils s'emparent, sans violence et par la seule force des
choses, de nos imaginations. Ils sont présents à l'esprit de quiconque
est capable de sérieuses pensées. Pour tout Italien comme pour tout
Allemand, la _Comédie_ et _Faust_ sont devenus le _Livre_ par
excellence, une sorte de Bible à la fois familière et mystérieuse, d'où
l'on tire pour toutes les occasions de la vie, pour toutes les
dispositions de l'âme, des sentences, des axiomes et des similitudes.
Bien plus, voici que presque à la même heure une réparation glorieuse se
fait. Un moment distraite, trompée, ingrate, l'âme de la patrie
allemande se retrouve, se reconnaît enfin, elle salue sa propre
grandeur, elle sent sa puissante, son indestructible personnalité dans
l'œuvre et dans le nom de Wolfgang Gœthe.
Et toi, noble Allighieri, maître, guide, «plus que père!» toi qui
bénissais le pain amer de l'exilé, toi qui montais avec lui, en
soutenant ses pas chancelants, le dur escalier d'autrui, toi qui
recevais dans tes bras, pour l'emporter dans ton ciel, le martyr
sanglant de la liberté, maintenant ramené sur les bords de ton beau
fleuve Arno, au doux bercail d'où sont à jamais chassés les loups
rapaces, que de repentirs à tes pieds, que de lauriers à ton front, et
combien inséparables désormais dans l'âme italienne ta gloire et la
gloire de la patrie!...
Les derniers accents de Diotime se perdirent dans le silence. La nuit
était venue. Un grand recueillement descendait sur la campagne. Tout à
coup l'on entendit résonner au loin de longues notes vibrantes et douces
qui semblaient s'appeler et se répondre à travers l'espace. C'étaient
deux cors de chasse qui se renvoyaient l'un à l'autre le refrain
mélancolique aimé de la Bretagne:
Ma sœur, qu'ils étaient beaux ces jours
De France!
O mon pays, sois mes amours
Toujours.
Ce fut le signal du départ. On avait oublié les heures rapides et la
distance. La lune était déjà très-haut à l'horizon. Pendant qu'Élie et
Marcel s'occupaient aux préparatifs du retour, Diotime et Viviane
allaient et venaient sur la plage qui se rétrécissait à vue d'œil, et se
repliait dans les ombres du granit, au murmure montant des flots. Des
nuées de goëlands, de pétrels et d'autres oiseaux aquatiques volaient
vers la terre, cherchant pour les heures nocturnes leur abri dans les
grottes de stalactites qui s'ouvrent aux flancs du rocher. Ramenée par
la marée en vue des côtes, la flottille de pêche se rassemblait et
courbait sa noire voiture sur la surface argentée de l'Océan.
Depuis quelques instants, Diotime suivait avec une attention inquiète le
mouvement d'une barque qui gouvernait presque en droite ligne vers la
langue de sable où elle se trouvait avec son amie.
--C'est l'heure des contrebandiers, dit Viviane, répondant ainsi à la
question que se faisait tout bas Diotime.
L'embarcation avançait toujours. Bientôt on put distinguer qu'elle était
montée par trois hommes. Un quatrième, de grande taille et qui
paraissait armé, se tenait debout près du foc.
--Je ne me trompe pas, c'est la barque de Floury, s'écria Diotime.
--Que viendrait-elle faire ici, à cette heure? dit Viviane.
Sans répondre, Diotime se dirigeait vivement vers la pointe où le pilote
allait atterrir. Je ne sais quel pressentiment hâtait son pas. Quelqu'un
venait, en effet, à sa rencontre.
Avant que la barque eût touché terre, l'inconnu qu'on y voyait debout, à
l'avant, et qui ne ramait point, s'élançait.
--Évodos!...
À ce nom qu'elle entendit avant d'avoir rien vu, Viviane, comme frappée
d'immobilité, s'arrêta soudain. Le jeune homme vola vers elle. Il la
reçut dans ses bras, tremblante et muette.
Après les premiers étonnements du revoir:
--Mais enfin, reprit Diotime, comment donc, quand on vous croit dans les
mers d'Ionie, abordez vous au cap Plouha?
--C'est bien simple. Vous savez que je ne m'appartiens pas. Ceux qui me
commandent m'envoient à Paris; m'y voici d'un trait. La personne à qui
l'on m'adresse n'y est point encore; on ne l'attend que dans
vingt-quatre heures. Ces vingt-quatre heures sont miennes. J'arrive à
Portrieux; vous en êtes partie le matin. La barque du pilote va prendre
la mer; je demande à Floury de se louer à moi pour la soirée; il y
consent. Nous mettons le cap sur Plouha. En voyant cette belle mer
tranquille refléter, comme un miroir d'acier, le doux visage de Phœbé
qui lui sourit, je m'enchante. Je me persuade que vous vous laisserez
charmer comme moi par la magie des cieux et des eaux et que nous
reviendrons ensemble, guidés par mon étoile... Le voyez-vous là-haut,
mon beau _Sirius_, justement sur la pointe du cap Fréhel!... Il faut que
vous donniez raison à ma joie, Diotime, vous qui êtes aussi l'astre
propice; il faut que, par cette nuit lumineuse comme les nuits de ma
patrie, tous trois nous naviguions en plein espoir et en plein
contentement sur votre océan breton!
À cette proposition inattendue, Viviane consentait d'un joyeux silence;
mais Diotime avait des objections. Le vent était contraire...
ÉVODOS.
Le voici qui tombe. Et d'ailleurs, en venant, Floury qui se connaît à
vos nuages y a vu qu'entre huit et neuf heures la brise soufflerait
nord-ouest. En moins d'une heure et demie, il en donne sa parole, nous
serons rentrés au port.
DIOTIME.
Mais la pointe de Saint-Quai?... les courants?
ÉVODOS.
Fiez-vous à moi. Nous autres Hellènes, ne sommes-nous pas toujours les
compagnons d'Ulysse? Fiez-vous surtout à Floury. Lui et ses hommes, ils
rameront, s'il le faut, vigoureusement.
Comme on en était là, Élie et Marcel venaient avertir que tout était
prêt. Ce fut à leur tour de s'étonner. Les premières effusions passées,
la compagnie convint de se partager: Élie et Marcel retourneraient par
terre à Portrieux; le bateau du pilote y ramènerait Viviane et Diotime,
à la garde d'Évodos.
L'entretien, comme on peut croire, ne languit pas, au doux rhythme de la
barque, pendant la traversée. Toute une année d'absence où tant de
choses avaient agité, inquiété, passionné les esprits! Que de souvenirs,
que d'espérances, que de projets à échanger entre deux jeunes cœurs
épris d'un même amour et confiants tous deux dans une grande et
maternelle amitié!
Quoi qu'en eût dit Floury, le vent du nord-ouest ne se levait pas. On
_nageait_ avec lenteur. Peu à peu le bruissement monotone des flots et
le magnétisme des clartés lunaires assoupirent Diotime. Elle fit de
beaux rêves. Elle vit passer dans les nuées, les ombres heureuses de
ceux qu'elle avait perdus; elle entendit au loin des chants de liberté.
Elle vit s'élever, dans les vapeurs du crépuscule, un beau temple en
marbre; et quand, aux premiers rayons du jour, les portes s'ouvrirent
d'elles-mêmes, elle aperçut au fond la statue d'ivoire et d'or de la
divine Béatrice.
Cependant, peu à peu, le souffle du matin se faisait sentir; il agitait
en se jouant, il soulevait à demi sur les paupières de Diotime le voile
des songes. Alors se dessinèrent à ses yeux, sur le fond transparent des
clartés de l'aube, deux figures d'une jeunesse et d'une beauté
parfaites, assises à ses côtés, vis-à-vis l'une de l'autre, dans un
maintien plein de grâce et de noblesse. Diotime distingua deux mains qui
se cherchaient, deux anneaux échangés. Elle entendit deux voix
mélodieuses que la brise emportait en se jouant sur les flots et qui
semblaient accompagnées de la cithare antique. Diotime prêta l'oreille.
Les deux voix dialoguaient ainsi:
--Les hasards de ma vie ne t'effrayent point?
--Moi-même je ceindrai ton bras du glaive, en priant les dieux pour ta
patrie.
--Ma patrie est pour toi la terre étrangère.
--Quelle femme, quelle barbare se sentirait étrangère dans la cité de la
vierge Athéné, sur la terre où l'on adore la douce Panagia?
--Ma destinée est obscure. Je ne connaîtrai de longtemps ni repos ni
foyer.
--Que serait le foyer sans l'honneur! que serait le repos sans la
liberté!
--Tu n'entends pas les mots de la langue que parlent les miens.
--La langue flexible et sonore que parlent les fils d'Homère, j'ai voulu
l'apprendre; écoute:
[Grec: O misenmos eigchi chachi to eche gia psarmachi
Kai to chalon aon gobisma olo psilia a agapa.]
À ce moment la barque entrait dans le port; elle amarrait au pied de la
jetée. Le bruit que fit la chaîne en retombant sur la pierre tira de son
rêve Diotime.
À demi sommeillant, appuyée au bras d'Évodos, elle montait encore
l'escalier de granit, quand Viviane, déjà loin, suivie du lévrier, comme
la Diane chasseresse au pied virginal, s'avançait vers le seuil où les
attendait Élie, seul et pensif dans sa tristesse bretonne.
FIN.
End of Project Gutenberg's Dante et Goethe : dialogues, by Daniel Stern