Le monologue de Faust sur les cimes alpestres où il a fui le tentateur,

est d'une poésie plus profonde encore que le monologue si célèbre du

commencement. Arraché par un effort de sa volonté à l'entraînement des

sens, l'âme de Faust a repris l'empire d'elle-même. Au souffle pur des

hautes solitudes, elle se rouvre au sentiment de la vie universelle.

Mais le démon ne le laisse pas longtemps à ses contemplations. Il

accourt vers lui; il raille sa vie d'anachorète. Par des images

licencieuses, il essaye de réveiller en lui les appétits charnels. Puis,

voyant que les suggestions des sens ne troublent plus la sérénité de

Faust, il s'adresse à son cœur; il lui peint les tristesses de

Marguerite, l'amour qui la consume, le regret qui la ronge dans le cruel

abandon de celui qu'elle ne saurait plus oublier. Faust s'émeut. Ce cœur

si fort ne saurait supporter la pensée des douleurs qu'il a causées. Il

se défend encore contre Méphistophélès, mais sa défense faiblit. Il

commande au tentateur de s'éloigner, mais sa voix tremble. Avec la

pitié, la passion est rentrée dans son cœur. Toutes les péripéties,

toutes les émotions de cette passion terrible qui entraînent l'innocence

de Marguerite à la faute, au crime, à la plus épouvantable catastrophe,

vous sont trop présentes pour que nous nous y arrêtions, malgré leur

beauté. Je voudrais seulement vous rendre attentifs à l'idée morale qui

en ressort.

MARCEL.

Mais il me semble que c'est une morale très-simple et que notre curé n'a

que trop fréquemment occasion de faire aux innocentes de sa paroisse.

DIOTIME.

J'en doute. Relisez toute la suite de ces amours de Faust et de

Marguerite: vous verrez avec quel art infini Gœthe nous fait sentir

(c'était la pensée fondamentale de sa morale à lui) combien dans l'âme

humaine sont voisines et promptes à se confondre les sources du bien et

du mal. C'est par le plus désintéressé des sentiments, par la

compassion, que Faust est arraché à la sérénité de la vie contemplative.

Tout à l'heure, entre les deux amants réunis, dans un entretien où Dieu

lui-même est présent, entre la candeur de Marguerite qui veut savoir si

son amant croit en Dieu et l'idéalisme de Faust qui lui fait la plus

belle réponse qui soit jamais venue à des lèvres humaines, se glisse, à

peine entendue d'abord, mais bientôt impérieuse, la voix de la

sensualité. L'invincible désir de l'entière possession que le Créateur a

mis au cœur de l'homme et de la femme, lorsqu'il a voulu faire naître

d'eux la perpétuité de la famille humaine, est aussi pour eux la plus

funeste occasion de chute. Une telle contradiction étonne notre esprit,

mais c'est l'ordre, c'est la logique d'en haut. «Il n'y a rien contre

Dieu, si ce n'est Dieu lui-même. _Nihil contra Deum nisi Deus ipse_.»

C'est la parole que Gœthe aimait à se redire en ses heures de doute;

c'est l'idée de suprême conciliation qu'il nous rappelle jusque dans les

chocs les plus violents de la tragédie.

MARCEL.

Ainsi Faust et Marguerite ne seraient ni tout à fait coupables ni tout à

fait innocents?

DIOTIME.

Tout ce que Faust fait de mal, Gœthe l'impute à l'influence extérieure,

au souffle du démon. On ne l'a pas assez remarqué, c'est le philtre de

la sorcière qui allume dans les veines de Faust le feu des désirs

impurs; ce n'est pas Faust, c'est Méphistophélès qui place dans

l'armoire de Marguerite la cassette de bijoux pour tenter sa vanité

enfantine; c'est le démon qui prépare le breuvage mortel que, sur la foi

de son amant, Marguerite, abusée comme il l'est lui-même, fait boire à

sa vieille mère, croyant l'endormir. C'est Méphistophélès qui, sur sa

guitare satanique, joue à l'heure du rendez-vous la sérénade, et

provoque ainsi la colère de Valentin et le duel fatal. Sur le Brocken,

au sabbat des sorcières, où Faust se laisse entraîner, Gœthe ne néglige

pas de nous faire connaître qu'à dessein Méphistophélès l'a laissé dans

l'ignorance des suites du duel pour la pauvre Marguerite, accusée par la

voix publique de la mort de sa mère, de son frère et de son enfant. Et

lorsque Faust apprend tout à coup l'événement funeste, lorsqu'il voit

dans les ténèbres de la nuit sabbatique glisser, pâle et sanglant, le

fantôme de celle qu'il a perdue, quelle explosion terrible de désespoir!

Quel soulèvement de tout son être contre lui-même! Quelle malédiction au

misérable démon qui lui a tout caché et qui l'étourdit dans l'immonde

orgie!

ÉLIE.

Voudriez-vous m'expliquer cet intermède du sabbat qui vient interrompre

l'action au moment le plus pathétique, quand Marguerite, poursuivie

jusqu'au pied des autels par les voix de sa conscience, par l'angoisse

de la maternité qui s'éveille dans son sein et par les accents funèbres

du _Dies iræ_, tombe évanouie?

DIOTIME.

Le sabbat des sorcières, mon cher Élie, à cette place et dans ce moment,

c'est la parodie sanglante de l'action de Faust, c'est l'ironie plantée

en plein cœur de l'action pour nous rappeler la misère de la condition

humaine. C'est le vulgaire, mais profond axiome «du sublime au ridicule

il n'y a qu'un pas,» mis en scène avec la hardiesse du génie et cette

forte conscience du philosophe qui ne craint pas d'offenser par le rire

la grandeur de la morale. C'était le sentiment de l'Église catholique

lorsqu'elle permettait la caricature dans les détails décoratifs de ses

cathédrales, quand elle y souffrait ces fêtes burlesques où l'on

célébrait l'âne et le fou. C'était le sentiment des inventeurs de la

parodie, de ces Grecs si pleins de goût et de mesure, qui, dans leurs

représentations théâtrales, exigeaient, après la trilogie du destin

tragique, la comédie, la satire des héros et des dieux.

La nuit du premier mai ou de la _Walpurgis_, qui figure fréquemment aux

procès de sorcellerie, et qui protège de ses ombres le sabbat des

sorcières, cet espèce de mardi gras de l'enfer, parodie dans le poëme de

Gœthe la fête du printemps, la Pâque angélique, et ce religieux

enthousiasme qu'inspire au cœur de l'homme le renouvellement, la

floraison de la vie au sein de la nature. Suivant une superstition

populaire de l'Allemagne, qui remonte, selon toute apparence, à la

conversion des Saxons par le glaive de Charlemagne et à la persécution

des divinités païennes, forcées de fuir aux déserts, le rendez-vous

général des démons a lieu sur les hauteurs du Brocken dans les montagnes

du Harz. Emporté par les tourbillons du vent qui siffle et hurle sur les

cimes désolées, en proie au vertige des brutales convoitises, tout le

peuple de Béelzébulh se presse et se pousse vers les hauteurs

infernales. La vieille Baubo, montée sur sa truie, ouvre la marche.

MARCEL.

Qui est cette Baubo?

DIOTIME.

C'est la Baubo mythologique, la nourrice de Démêter qui, par un geste

obscène, surprit un jour à la grave déesse un rire malséant. À la suite

de Baubo viennent grands et petits animaux, esprits mauvais, hiboux,

crapauds, limaces, feux des marécages, manches à balai, fourches et

boues immondes, toute l'engeance satanique.

Cela se presse et se pousse, glisse et clapote,

Siffle et grouille, live et jacasse,

Cela reluit, écume et pue et flambe.

Un vrai train de sorcellerie!

Das drängt und stösst, das rutscht und klappert,

Das zischt und quirlt, das zieht und plappert!

Das teuchtet, sprüht und stinkt und brennt!

Ein wahres Hexenelement!

dit Méphistophélès avec un incroyable accent de réalité imitative. Et

ces paroles sont tout l'abrégé du vertige sabbatique où le poëte a voulu

nous montrer la contrepartie et comme l'envers, passez-moi l'expression,

de l'exaltation séraphique.

Le fantôme de Marguerite, soudain entrevu, ramène Faust au sentiment de

l'horrible réalité. Il éclate en fureurs. Il commande à Méphistophélès

de le conduire vers l'infortunée jeune fille, de l'arracher au cachot,

au supplice qui l'attend. Il s'élance sur les coursiers infernaux, il

fend les airs; le voici dans la prison, il brise les chaînes de la

pauvre Marguerite. Hélas! elle a perdu la raison. Elle chante comme

Ophélie la chanson obscène; elle ne reconnaît plus son amant. Il se

jette à ses pieds, il l'implore; le temps presse, l'aube du jour paraît,

les noirs coursiers hennissent. Tout à coup Marguerite retrouve comme

une lueur de souvenir. Elle reconnaît la voix de Faust.--Est-ce toi?

s'écrie-t-elle. Et elle se jette dans ses bras, et toute sa misère a

disparu, et elle se croit sauvée. Dans l'ivresse de son bonheur, elle

s'oublie. Elle repose avec amour sur le sein de son amant, de celui

qu'elle a aimé plus que la vie, plus que l'honneur, mais non plus que

Dieu. Soudain, comme il veut l'entraîner hors du cachot, elle aperçoit

Mephistophélès qui paraît sur le seuil. Elle frémit, elle se détourne,

elle s'arrache aux bras de Faust. Elle se jette en arrière; elle

s'abandonne à la justice de Dieu.

Gericht Gottes, dir hab' ich mich übergeben!

Elle appelle à son secours le chœur des anges. Sa voix est entendue au

ciel.

--Elle est jugée, dit froidement Méphistophélès.

--Elle est sauvée, disent les voix d'en haut.

--À moi! crie le démon, et il disparaît avec Faust.

--Henri! Henri! Sur ce cri de Marguerite, tout vibrant à la fois de

désespoir et de je ne sais quelle indicible espérance, tombe le rideau

du premier _Faust_.

Le démon, le principe du mal, semble vainqueur, mais ce n'est qu'en

apparence et dans les faits. Il est vaincu dans la vérité idéale des

sentiments, doublement vaincu dans l'âme altière et puissante de Faust,

dans l'âme tendre et simple de Marguerite. Le sens moral du drame reste

encore voilé, suspendu; tout à l'heure l'action va le reprendre et le

mettre en pleine lumière. Nous allons voir dans le second _Faust_ la

morale, la philosophie, la religion de Gœthe se développer, s'élever et

resplendir d'un éclat épique.

VIVIANE.

Ne voudriez-vous pas vous reposer un moment? Vous semblez fatiguée?

ÉLIE.

Prenez mon bras, Diotime, et faisons quelques pas sur la plage.

CINQUIÈME DIALOGUE.

DIOTIME, VIVIANE, ÉLIE, MARCEL.

Plus tard ÉVODOS.

Lorsqu'on revint s'asseoir, Diotime reprit ainsi:

Les tableaux qui vont se dérouler dans la seconde partie de _Faust_

répéteront, sous un voile symbolique d'un plus riche tissu et dans des

proportions agrandies, les scènes de la première partie. Le parallélisme

qui s'établit entre les deux moitiés de la tragédie, n'est guère moins

apparent que le parallélisme des trois cantiques. Il produit dans l'un

et l'autre poëme un grand effet de solennité, de cette solennité

primitive dont nos deux poëtes avaient en eux l'instinct, et qui, chez

Gœthe, s'était singulièrement accrue dans la méditation et l'étude de la

tragédie grecque.

Dès les premiers vers du second _Faust_, on sent que le style s'élève.

Les voiles se gonflent; les horizons s'ouvrent. Comme Dante, au sortir

de l'enfer, Gœthe semble ici se placer sous l'invocation de la muse

épique:

... alza le vele

Omai la navicella del mio ingegno.

L'affreux cachot où Faust a «laissé toute espérance» est derrière nous.

Nous voici au seuil des régions purificatrices où notre héros, lui

aussi, va se rendre digne de monter au ciel, _e di salire al ciel

diventa degno_. Sous la voûte immense du firmament, dans une vaste

campagne, aux approches de l'heure où le soleil ramène à notre

hémisphère la lumière, le mouvement, la vie, Faust, couché sur des

gazons en fleur, est doucement bercé par la voix des sylphes, aux sons

de la harpe éolienne.

MARCEL.

Mais comment, du cachot de Marguerite et de la compagnie du diable,

Faust se trouve-t-il tout à coup transporté sur des gazons fleuris, dans

la compagnie des sylphes?

DIOTIME.

Gœthe ne prend pas grand souci des transitions dans un poëme dont

l'action repose tout entière sur un fond merveilleux. Pour transporter

son héros d'un lieu à un autre, il lui suffit, comme à l'auteur des

Cantiques, de le supposer endormi, endormi de ce sommeil sacré des

temples où les dieux parlaient en songe aux mortels et les guérissaient

de tous les maux. Dante procède ainsi quand, au neuvième chant du

Purgatoire, il se suppose vaincu par le sommeil, «à l'heure où

l'hirondelle salue l'aube du jour,» et se fait raconter par Virgile

qu'une dame céleste est venue qui l'a emporté, tout endormi, au lieu où

il s'éveille.

Venne una donna, e disse: l' son Lucia:

Lasciatemi pigliar costui che dorme.

Si l' aggevolerò per la sua via.

................................

Poi ella e'l sonno ad una se n'andaro.

Pendant le cours des heures nocturnes, le chœur des bons génies,

sensible au malheur de l'amant de Marguerite, a calmé les agitations de

son âme; il a détourné de lui «la flèche acérée du remords:» il a

rafraîchi son front brûlant dans la rosée du Léthé.

ÉLIE.

Ce Léthé m'étonne dans les deux poëmes. Quelle peut être sa

signification morale? Nos auteurs entendraient-ils dire qu'il faut

n'avoir ni remords ni souvenir du mal qu'on a fait? La morale serait

aisée, mais fort peu chrétienne.

DIOTIME.

J'ignore quel est l'enseignement théologique sur ce point délicat;

peut-être, dans l'aspersion de notre eau bénite, faudrait-il voir

quelque secrète réminiscence de cette vertu du Léthé: mais

très-probablement ici Dante et Gœthe suivent leur sentiment propre, sans

se préoccuper de la doctrine de l'Église. Aux yeux de Gœthe, la première

condition du salut, c'est la résolution énergique de «tendre

incessamment à la vie la plus haute,»

Ein kræftiges Beschliessen

Zum hœchsten Daseyn immerfort zu streben.

en apprenant toujours et en communiquant incessamment à ses semblables,

dans une généreuse et bienfaisante activité, tout ce qu'on a en soi de

meilleur. Selon cette conception, qui était celle des stoïciens à peu de

chose près, le remords ne serait qu'une entrave à l'essor de l'âme, une

dépression, une diminution de force, et l'oubli devrait être considéré

comme une grâce, une paix divine, qui allège à l'homme de bonne volonté

le poids du jour.

VIVIANE.

Est-ce qu'Emerson ne dit pas quelque chose d'analogue dans ses _Essais_?

Je me rappelle vaguement un passage où il conseille à l'homme de bien de

ne pas traîner après lui le cadavre de la mémoire, _this corpse of

memory_.

DIOTIME.

C'est le sentiment de quiconque est animé du génie de la vie active et

mû par la conscience du mal à réparer plutôt que du mal à pleurer.

Gœthe, d'ailleurs, constamment occupé, comme il l'était, du problème de

la responsabilité humaine, n'avait jamais pu arriver à une certitude

autre qu'à celle de l'inextricable complication de nécessité et de

liberté dont se composent la vie et les malheurs de l'homme. Il en

concluait que la vraie morale, la vraie justice ici-bas, c'était une

inépuisable compassion. Qu'il soit saint, qu'il soit méchant, nous

plaignons l'infortuné;

Ob er heilig, ob er büse,

Jammert sie der Unglücksmann.

chante le chœur des sylphes avec une mélancolie pleine de tendresse. Il

y a là un sentiment de doute miséricordieux qui n'existe pas au même

degré, tant s'en faut, dans les Cantiques où Béatrice, tout en accourant

au secours de celui qu'elle aime, ne lui épargne ni les humiliations ni

les dures réprimandes.

On sent dans cette appréciation différente de la culpabilité (péché et

remords pour Dante, erreur et réparation pour Gœthe) l'intervalle de

cinq siècles durant lesquels les sciences naturelles et historiques,

affranchies de tous les dogmes, et s'éclairant l'une l'autre, ont

éclairé aussi la morale d'un jour nouveau. Au temps de l'Allighieri, on

croit à la vengeance de Dieu, parce que l'on honore la vengeance

humaine. Au temps de Gœthe, la torture est abolie, la peine de mort

combattue dans son principe; l'enfer n'est plus pour Faust qu'une

«légende bizarre.» Aussi, dans les plus terribles catastrophes de la

tragédie, n'exprime-t-il pas une seule fois le sentiment de la peur,

tandis que Dante, épouvanté, tremble et s'évanouit à tout instant dans

sa marche à travers les supplices de l'enfer. Aussi Faust est-il sauvé

sans condition, sans s'humilier, sans se confesser autrement qu'à

lui-même et à sa propre conscience, sans aucun acte de foi explicite. Il

est sauvé par le seul effet d'une loi générale et divine qui élève à

Dieu tout ce qui a puissamment aspiré vers lui et tenté, fût-ce en se

trompant de voie, de faire le bien ici-bas.

Le chœur des sylphes qui, d'une main légère, en quelques vagues arpèges

à peine entendus au sein du crépuscule, nous rappelle ces graves

problèmes, est soudain interrompu par une explosion de lumière. C'est le

char du soleil qui s'avance avec une majesté homérique.

Horchet! horcht! dem Sturm der Horen!

.....................................

Phœbus' Ræder rollen prasselnd;

Welch Getœse bringt das Licht!

L'imagination de Dante, vous vous le rappelez, conçoit ainsi la lumière

retentissante de l'astre du jour, et dit hardiment au début de l'Enfer

qu'il est repoussé par la panthère vers la vallée «où le soleil se tait,

_là dov'l sol tace_.»

Faust s'éveille. Son monologue, écrit dans la forme dantesque des

tercines (Gœthe ne l'emploie que cette seule fois dans toute son œuvre),

ne reste pas au-dessous des plus beaux élans lyriques de la _Comédie_.

Faust salue le roi des cieux; il écoute, il bénit, dans un transport de

joie, les pulsations de la vie qui renaît dans son sein et dans le sein

de la terre. Il se sent renouvelé comme les feuilles et les fleurs que

baigne la rosée du matin.

Come piante novelle

Rinnovellate di novella fronda.

a dit l'Allighieri. Faust chante avec amour l'hymne à la lumière. Son

regard est attiré vers les hantes cimes où resplendissent les premiers

feux du jour. _Hinaufgeschaut_! C'est le _Guardai in alto_ de Dante;

c'est l'image perpétuellement rajeunie de la poésie primitive qui figure

la sainteté, la béatitude, par l'altitude des montagnes et le

rayonnement du soleil.

Cependant Faust, qui parle ici plus manifestement encore que dans la

première partie du poëme, au nom de l'homme et de l'humanité, ne

saurait, non plus que Dante, soutenir les splendeurs de l'astre divin.

Une douleur vive à sa paupière l'avertit que l'œil mortel n'est pas fait

pour les clartés éternelles. Il détourne sa vue et la ramène vers la

terre, où l'iris qui se balance dans l'écume des eaux jaillissantes

l'attire et le captive. Faust y voit l'emblème de la vie humaine.

L'homme ne peut ici-bas ni posséder ni même contempler face à face la

vérité pure à laquelle son âme aspire. Il ne peut que l'entrevoir dans

ses reflets; il ne saurait voir Dieu que dans le miroir indistinct de la

nature. C'est la pensée maîtresse qui domine toute l'œuvre de Gœthe;

c'est la même pensée, la même image que nous retrouvons dans les

Cantiques, quand, au dernier chant du Paradis, saint Bernard ordonnant à

Dante de lever les yeux vers la gloire céleste, le poëte sent son œil

ébloui, blessé par les rayons perçants, incapable d'en supporter

l'éclat.

Io credo per l' acume ch' io soffersi

Del vivo raggio, ch' io sarei smarrito

Se gli occhi mici da lui fossero aversi.

Cette première scène de la seconde partie du poëme de Gœthe, ce chant

des esprits aériens, ce monologue à la fois si solennel et si doux,

célèbrent dans le plus beau langage la réconciliation de l'âme de Faust

avec la vie. Elle consent désormais, cette âme ambitieuse, à tempérer

ses désirs, à limiter ses poursuites, à resserrer dans le cadre étroit

assigné à l'homme par la nature son activité passionnée. Faust se

résigne, il renonce, mais sans abandon de soi-même. Son renoncement est

viril, héroïque. Il ne va plus vouloir, il est vrai, que le possible,

mais il voudra, sans illusion ni dédain, tout le possible. À partir de

cette heure, qui commence pour Faust la _vie nouvelle_, Méphistophélès

est plus d'à demi vaincu; sans qu'il s'en aperçoive encore, le démon est

subalternisé, rejeté à l'arrière-plan. Le doute et l'ironie s'effacent

insensiblement aux clartés grandissantes de l'amour. C'est l'ascendant

de la femme, médiateur et sauveur, que l'on pressent dès l'entrée de ce

purgatoire où déjà Faust est, comme les ombres à qui parle Dante, assuré

de voir la lumière suprême.

O gente sicura.

Incominciai, di veder l' alto lume.

Du moment que Faust est maître de lui, il est maître aussi du démon. Il

va lui commander plus impérieusement des choses plus difficiles. Il va

se faire conduire à la cour de l'empereur germanique, prendre part aux

affaires de l'État. De la vie individuelle, il va entrer dans la vie

sociale; il va s'élever à la dignité, à la puissance du sacerdoce.

ÉLIE.

Qu'entendez-vous par là?

DIOTIME.

L'idée qui possède visiblement l'esprit et l'œuvre de nos deux poëtes,

Élie, c'est que la vie humaine doit être un culte, une offrande, un

sacrifice perpétuel à Dieu, où l'homme est à la fois prêtre et victime.

ÉLIE.

C'était le sentiment de Proclus, de Porphyre, quand ils disaient que

l'homme est le pontife de l'univers. C'était aussi le sentiment de

l'apôtre saint Paul.

DIOTIME.

Ce sera éternellement, dans la triste vanité des choses périssables, le

sentiment, exprimé ou non, des âmes capables d'adoration et d'amour.

Nous avons vu que c'était l'instinct du petit Wolfgang quand, tout au

haut de son autel enfantin, il allumait l'encens.

Au sortir du purgatoire, Virgile couronne, en vers majestueux, de la

mitre sacerdotale le front de l'Allighieri. Durant tout le cours de la

tragédie de Gœthe, cette idée de sacerdoce, plus ou moins voilée,

apparaît. Dès le premier monologue de la première partie, Faust veut

être confesseur de la vérité; il souhaite l'apostolat; il voudrait

enseigner, améliorer, convertir les hommes. À ses yeux, la demeure de la

femme aimée est un temple, un sanctuaire, je cite les propres

expressions de Faust. Au second acte, investi de la clef magique, qui

est également symbole du pouvoir sacerdotal, et qui rappelle les clefs

d'or et d'argent avec lesquelles l'ange divin ouvre à Dante la porte du

purgatoire, il va chercher dans les profondeurs ténébreuses, chez les

_Mères_, le trépied sacré des oracles. Il en revient vêtu des ornements

pontificaux. Il a puissance d'évocation sur le royaume des ombres.

Im Priesterkleid, bekrænzt, ein Wundermann,

Der nun vollbringt was er getrost begann.

Ein Dreifuss steigt mit ihm aus hohler Gruft.

Faust ne comprend la vie, il n'en conçoit la beauté que depuis sa

vocation.

Wie war die Welt mir nichtig, unerschlossen!

Was ist sie nun seit meiner Priesterschaft?

Erst wünschenswerth, gegründet, dauerhaft!

ÉLIE.

Vous venez de dire que Faust descend chez les _Mères_; voilà pour moi

l'obscurité des obscurités, l'abstraction des abstractions, auprès

desquelles les allégories de Dante ne sont que jeux d'enfants.

DIOTIME.

C'est en effet la conception la plus obscure de tout le poëme; et, bien

qu'elle soit essentiellement germanique, on n'est pas encore parvenu à

s'entendre, même en Allemagne, sur ces _Mères_ mystérieuses; comment

donc nos cerveaux français s'accommoderaient-ils de ces ténébreux

fantômes? Essayons cependant de pénétrer dans la pensée du poëte. Voyons

d'abord pourquoi et comment Faust va trouver les _Mères_.

Après des scènes très-gaies à la cour de l'empereur, après que

Méphistophélès a tiré de la ruine, par la richesse trompeuse des

assignats, le monarque et ses courtisans, après une brillante mascarade,

on souhaite, pour couronner les divertissements, quelque chose de tout à

fait extraordinaire. L'empereur, selon qu'il est dit dans la légende,

demande à voir la plus belle femme du monde, l'Hélène antique. Faust

promet de la faire apparaître. Il exige de Méphistophélès les moyens du

réaliser sa promesse. Le démon se récrie. Le diable de la Bible n'a nul

pouvoir sur l'enfer du paganisme; d'ailleurs l'entreprise est téméraire,

inouïe, pleine de périls. Faust insiste; il ignore la peur. Il a donné

sa parole; il faut qu'il la tienne.

--Tu oserais descendre chez les _Mères_? dit Méphisto.

Faust, en frissonnant d'horreur à ce mot inconnu, mais sans hésiter:

--Par quel chemin?

--Aucun chemin.

Les _Mères_ habitent le vide, le silence impénétrable. Autour d'elles,

point de lieu, point de temps; elles trônent par delà, inaccessibles à

la prière, à la pensée même. Environnées de ce qui n'est plus, de ce qui

n'est pas encore, elles président à la métamorphose infinie des types,

des idées divines.

ÉLIE.

Les _Mères_ seraient alors quelque chose comme les _Idées_ de Platon?

Gœthe ne s'explique-t-il nulle part à ce sujet?

DIOTIME.

Dante et Goethe : dialogues · 第 20 / 23 段