Il n'y a pas longtemps que je lisais dans une lettre de Pétrarque le

récit d'une fête du printemps à laquelle il assistait à Cologne. On ne

peut rien imaginer de plus poétique. Ce devait être un reste de quelque

solennité païenne. De longues processions de femmes, vêtues de blanc et

ceintes de guirlandes, descendaient en chantant des cantiques sur les

bords du fleuve. Elles lui portaient en offrande des touffes d'herbes

symboliques qui, jetées au courant des flots rapides, entraînaient avec

elles tous les malheurs de l'année.

MARCEL.

Il existe encore à cette heure une coutume toute semblable au royaume de

Siam. Un marin de mes amis, qui a fait partie de l'expédition en

Cochinchine, m'a décrit ce que les bouddhistes appellent le _Jour du

pardon_. Pour apaiser l'ange du fleuve, que l'on suppose irrité de la

souillure de ses eaux, les talapoins et généralement tous les bons

bouddhistes viennent sur le rivage réciter à haute vois de longues

oraisons fluviales. Jusque très-avant dans la nuit, au son des

instruments de musique, à la lueur des torches et des lanternes, on

lance incessamment au flot des dons de toute sorte, ex-voto, amulettes,

images peintes ou sculptées, monnaies d'or et d'argent, barques et

radeaux chargés de fleurs et de fruits. Il paraîtrait que c'est le

spectacle le plus curieux, le plus bariolé, le plus pittoresque du

monde.

DIOTIME.

Pour nos deux poëtes, le printemps était la saison sacrée. Ce fut dans

les fêtes de mai qu'apparut pour la première fois à Dante Béatrice

Portinari, en compagnie de sa jeune amie Vanna, qui fut plus tard

l'amante de Guido Cavalcanti et qui avait pour surnom de beauté, _per

sopranome di bellezza_, Primavera. Quant à Gœthe, il appelait le

printemps la saison lyrique, et se plaisait à y voir éclore ses

créations les plus chères. Mais, non contents de commencer leur poëme à

l'aube de l'année, Dante et Gœthe veulent encore qu'il s'ouvre à l'aube

du jour.

Temp' era del principio del mattino,

dira l'Allighieri, en gravissant, au sortir du sommeil, la colline

éclairée des premiers feux du matin. Ce sont les matines de Pâques,

chantées aux lueurs crépusculaires du jour de la résurrection, qui vont

arracher Faust aux appréhensions de la nuit, aux ténèbres de son propre

cœur.

Il est là, le vieux docteur, seul et pensif sous les sombres voûtes du

laboratoire; il est là, tel que l'a vu Rembrandt, assis sur son fauteuil

vermoulu, dans une atmosphère épaisse, entouré de livres poudreux, de

parchemins enfumés, de crânes, de squelettes, d'appareils et

d'instruments de toute sorte, gisant pêle-mêle et dans un désordre

affreux. Il a passé depuis longtemps, lui, «la moitié du chemin de notre

vie;» il a perdu la droite voie, mais ce n'est pas dans la poursuite des

plaisirs et des cupidités mondaines, dans les sentiers fleuris des

vanités, c'est dans l'âpre recherche de cette science terrible du bien

et du mal que notre premier père a payée de l'exil et de la mort. Au

moment où le démon obtient la permission de le tenter, Faust n'est pas,

comme Dante, endormi dans l'oubli de Dieu: il veille en proie aux

tourments d'une âme ardente qui voudrait posséder Dieu à tout prix.

Richesses, honneurs, plaisirs, amours, amitiés, toutes les joies

périssables, Faust a tout négligé, tout dédaigné pour se vouer sans

réserve à l'étude des lois éternelles, à la pénétration des causes. S'il

a vieilli prématurément, s'il a pâli dans la solitude, c'est par amour

pour la science, et par désir du bien de ses semblables; parce qu'il

aurait voulu découvrir une vérité «capable de convertir les hommes et de

les rendre meilleurs.» Philosophie, médecine, jurisprudence, théologie,

magie même, toutes les sciences humaines, divines ou infernales, Faust a

tout étudié, tout approfondi. Il sait tout ce qu'on peut savoir; il sait

de plus «qu'on ne peut rien savoir.» Il est las de l'aridité des

spéculations métaphysiques, las des formules de l'école. Il compare sa

vie au vent d'automne qui souffle sur les feuilles sèches. Il sourit

amèrement à la puérilité des satisfactions humaines, à l'éclat de la

vaine gloire, au bruit de son nom, à la reconnaissance des hommes

simples qui se croient guéris par son art, tandis qu'ils ne le sont que

par la nature. Le mensonge des choses d'ici-bas répugne à sa conscience

austère. Les élans de sa grande âme se heurtent et se blessent

incessamment aux limites de son existence terrestre. Sa patrie est

ailleurs. Son esprit, fait à l'image de Dieu, voudrait entrer en

commerce avec ses pareils, les esprits divins qui président à l'harmonie

des mondes, et plonger avec eux au sein toujours vivant de la nature

infinie. À l'aide des formules de la magie qui lui sont familières,

Faust évoque les esprits invisibles; il les interroge. Leur apparition

fugitive, leurs réponses énigmatiques le consternent, car il voit que,

s'il a eu la puissance de les appeler, il ne saurait ni les retenir ni

les comprendre. C'est alors que le désespoir s'empare de lui, et que,

n'attendant plus rien de la vie, il s'adresse à la mort. D'une main

hardie il saisit la coupe des aïeux; il y verse le breuvage libérateur.

L'invocation de Faust, ce chant sacerdotal d'un sacrifice dont il est à

la fois le prêtre et la victime, atteint aux plus sublimes hauteurs où

puissent s'élever l'âme et la poésie. Pour Faust, la mort n'a rien de

lugubre. Il n'y voit ni une fin, ni un néant, ni même un sommeil dans la

tombe. Les images sous lesquelles elle s'offre à lui sont toutes de

mouvement. C'est la vague qui l'emportera comme Dante «dans la grande

mer de l'Être;» c'est le char de feu qui le ravira jusqu'aux sphères

célestes:

Zu neuen Ufera lockt ein neuer Tag,

Ein Feuerwagen schwebt, auf leichten Schwingen,

An mich heran!

Le suicide de Faust a plus de grandeur encore que le suicide de Caton;

car, en rejetant la vie, Faust ne proteste pas seulement, comme le

vertueux Latin, contre l'esclavage politique dans la prison romaine: il

proteste, vaincu dans le combat avec Dieu, contre l'esclavage de

l'humanité dans sa prison terrestre.

Et pourtant, combien il faut peu de chose pour que Faust renaisse à

l'espérance et pour que la coupe fatale échappe à sa main!

Un souvenir, le son lointain d'une cloche, un chant d'église, lui

rappellent la fête de Pâques, où jadis son enfance heureuse célébrait,

avec le retour du printemps, la résurrection du Sauveur des hommes. Il

s'attendrit en songeant aux consolations apportées à la terre par le

miséricordieux crucifié. Toute l'austérité de sa pensée s'amollit. Un

souffle de tendresse dissipe les noires vapeurs amassées dans son

cerveau par la science solitaire. Tout à l'heure, il va se faire simple

avec les simples, enfant avec les enfants. Suivi de son disciple Wagner,

il va se mêler à la foule des promeneurs, dont les gais propos, les

rires, les chansons célèbrent à leur manière la fête chrétienne. Mais le

spectacle de la vie extérieure ne saurait longtemps captiver l'âme de

Faust. Lassé bientôt de ces joies bruyantes, il s'assied à l'écart; il

contemple les magnificences du soleil couchant; son inquiétude renaît,

sa soif de la lumière éternelle. Il voudrait suivre les rayons de

l'astre qui va quitter notre hémisphère. Il envie à l'aigle son aile, à

l'alouette son chant, à la grue qui traverse les airs la puissance de

l'instinct qui la guide. Il appelle à son aide les génies qui planent

invisibles entre la terre et le ciel, il les adjure de remporter avec

eux dans l'espace. C'est alors qu'apparaît Méphistophélès. Sous la

figure d'un chien, il s'attache aux pas de Faust; il le suit à son

retour dans la ville; il entre avec lui dans le laboratoire. La nuit est

venue.--Cette longue exposition terminée, qui dans la _Comédie_ n'occupe

que la moitié d'un chant, l'action proprement dite, la tentation va

commencer.

Je suppose, ma chère Viviane, que vous n'avez pas eu de peine jusqu'ici

à reconnaître, sous les traits de Faust, Wolfgang Gœthe, à cette

première période de sa jeunesse où nous l'avons vu, profondément troublé

par l'incertitude et la discordance des choses de la vie, se jeter tout

éperdu à l'enthousiasme de la mort.

VIVIANE.

La fiction est transparente, et Dante n'est pas plus Dante, ce me

semble, que Faust n'est Gœthe.

DIOTIME.

Un coup d'œil sur la relation qui se noue entre Faust et Méphistophélès

nous rendra plus sensible encore cette identité. Bien loin que le

suicide de Faust et sa tentation nous soient donnés par Gœthe comme un

signe de déchéance, il les entoure d'une solennité religieuse. C'est au

moment où l'âme de Faust vient de s'exalter dans la contemplation d'un

grand spectacle de la nature, c'est lorsque, absorbé dans une profonde

méditation, ému, attendri, il cherche d'un cœur droit «mit redlichem

Gefuhl,» pour le mettre à la portée de tous, le sens véritable des

Évangiles, c'est à l'heure du recueillement et d'un pieux travail que

Méphistophélès, quittant son apparence de chien, se présent au grave

docteur. De même, lorsque Faust consent à se laisser arracher par le

démon à ses rêveries solitaires, pour se jeter avec lui au train du

monde, lorsqu'il va signer le pacte et qu'il en dicte fièrement les

conditions, il se montre de tout point supérieur à celui qu'il appelle

avec dédain «un pauvre diable,» et la pensée intime du poëte devient

manifeste. Faust n'admet pas un instant que l'esprit de l'homme puisse

être compris de Méphistophélès et de ses pareils. «Si tu peux m'abuser

par les flatteries, lui dit-il, de telle sorte que je me plaise à

moi-même, si tu peux me séduire par la jouissance, si jamais je goûte le

repos dans le plaisir, que ce soit là mon heure dernière et que mon âme

soit ta proie!»

Mais que veut-il donc, qu'attend-t-il du démon, ce dédaigneux Faust?

Lui-même il va nous le dire; il y va insister de peur qu'on ne s'y

méprenne. «Tu m'entends bien, dit-il à Méphistophélès, _il n'est pas

question de plaisir_. Mon esprit, guéri du désir de savoir, veut vivre

désormais de la vie active, et telle qu'elle est faite à l'humanité tout

entière. Je veux étreindre tout ce que la destinée humaine enferme de

bien et de mal; toutes ses douleurs, toutes ses joies, je les veux

ressentir; je veux éperdument me plonger dans l'immense tourbillon de

son activité sans relâche; puis, comme elle et avec elle, à la fin, être

brisé!»

Vous le voyez, à peine l'âme de Faust a-t-elle perdu l'espoir de

pénétrer par la science et par la philosophie jusqu'à l'essence de Dieu,

que, intrépide, elle se jette à l'espoir de pénétrer par le sentiment,

par l'action, jusqu'à l'essence de l'humanité. Serait-ce là une

défaillance, une dépravation de sa noble nature? Aucunement. C'est une

ambition moindre à laquelle il se résigne, après qu'il a reconnu vaine

son ambition première. De vulgaires appétits, de lassitude, nulle trace

dans les conditions altières de son pacte démoniaque. Nous y sentons

toujours le même Faust dont l'âme est «habitée de Dieu.» Nous y sentons

notre insatiable Gœthe dans la fougue généreuse, et que l'on disait

endiablée, de son ardente jeunesse.

MARCEL.

Pardon si je vous interromps. Vous venez de nous dire que Méphistophélès

quittait son apparence de chien; pourquoi ce chien? aurait-il, comme les

bêtes de la _Comédie_, un sens allégorique?

DIOTIME.

Dès l'antiquité, le chien est un animal démoniaque. La déesse

protectrice des sorcières, Hécate, Luciféra, se plaît à ses aboiements.

Elle-même, elle prend souvent la forme d'une chienne. De la sorcellerie

païenne, le chien magique passe dans la sorcellerie chrétienne; de la

légende d'Apollonius de Tyane, le chien noir passe dans celle d'Agrippa,

le nécromancien allemand. Celle-ci nomme le chien du plus ancien Faust,

qui n'est autre que le diable en personne, _Prœstigiar_. Gœthe, que nous

avons vu très-superstitieux, n'était pas exempt d'une certaine

antipathie fort peu rationnelle pour la race canine.

Mais continuons. La supériorité morale de Faust sur Méphistophélès se

marque de plus en plus à mesure qu'on avance dans le drame. Quand

Méphistophélès, qui a promis à Faust de lui faire faire un cours complet

du petit et du grand monde, le mène à la taverne d'Auerbach, rendez-vous

de gais compagnons et d'étudiants en goguette, quand il le conduit à la

cuisine de la sorcière pour y boire le philtre qui lui rend la jeunesse,

Faust n'exprime que répugnance et dégoût. Dans la taverne, il assiste,

impassible, aux expansions bruyantes de l'insipide orgie, et n'exprime

qu'un désir, celui de quitter de tels lieux. Chez la sorcière, son

dégoût est au comble. Mais là, tout à coup, dans un miroir magique, il

aperçoit une figure de femme qui attire et captive son regard. Cette

femme qui ne ressemble à aucune autre, cette apparition céleste, cette

beauté pure dont la seule image, au milieu des laideurs d'une basse

sorcellerie, le fait tressaillir d'amour, c'est Marguerite.

MARCEL.

Je vous admire, Diotime. Vous avez le talent de l'Église catholique en

son premier génie; vous transformez les démons en saints ou en

quasi-saints. Vous venez de nous habiller très-joliment Méphistophélès

en Virgile; je suis curieux de voir comment vous allez vous y prendre

pour vêtir la petite Gretchen des rayons de Béatrice.

DIOTIME.

Si vous voulez, nous dirons auparavant deux mots de l'idée générale que

nos deux poëtes se faisaient de la femme, de son caractère, de sa

vocation, de sa puissance morale; vous comprendrez plus aisément

l'analogie que je crois voir entre Marguerite et Béatrice.

MARCEL.

Je suis on ne peut plus curieux, sérieusement curieux, quoi que vous en

puissiez croire, de connaître, à cet égard, vos idées.

DIOTIME.

Pour Gœthe comme pour Dante, mon cher Marcel, la femme dans ce qu'on

pourrait appeler sa double nature, doublement mystérieuse et sacrée, la

femme vierge et mère est un être supérieur à l'homme.

MARCEL.

Mais pourquoi? Elle est visiblement inférieure en force physique; elle

est inférieure en génie, car elle n'a jamais rien inventé; et quant à

son être moral, il me semble que les récits bibliques ne laissent aucun

doute sur son infériorité.

DIOTIME.

À mes yeux, il n'y a ni supériorité ni infériorité d'un sexe sur

l'autre. Les deux sexes ont des dons qui leur sont communs, et chaque

sexe a une supériorité qui lui est propre. Mais si je devais traiter à

fond ce sujet, il me faudrait vous dicter tout un livre; cela ne vous

amuserait guère, et ce n'est pas ici le lieu. Nous n'avons besoin de

savoir en ce moment qu'une seule chose: l'opinion de nos deux poëtes.

C'est poétiquement que Dante et Gœthe mettent la femme au-dessus de

l'homme. Dante, tout pénétré de l'idéal catholique, tel qu'il s'est

dégagé peu à peu des rudesses bibliques et des sévérités qui restent

encore dans l'Évangile, a mis dans la prière de saint Bernard, au

dernier chant du Paradis, toute la sublimité de son sentiment, tout son

idéal de l'amour féminin. Béatrice, dans ses cantiques, semblablement à

Marie, est toute beauté, toute grâce, toute miséricorde, toute

compassion. Même au sein de la béatitude, elle se trouble à la vue des

périls de Dante; elle est remplie d'angoisses pour son ami; pour «son

ami qui n'est point l'ami de la fortune,»

L'amico mio e non della ventura.

dit-elle avec une subtilité charmante et toute féminine. Elle a une

hâte, une impatience toute féminine aussi, de le voir délivré des

ténèbres et des bêtes féroces. Elle presse Virgile de voler à son

secours: au secours de son fidèle, de «celui qui l'aima tant et qui

sortit pour elle de la foule du vulgaire.» Ses beaux yeux, «plus

brillants que les étoiles,» se voilent de pleurs. Elle veut être

consolée,

L'aiuta si ch' io ne sia consolata.

ÉLIE.

Est-ce que cette compassion, ces larmes, ce besoin de consolation dans

le ciel, sont bien orthodoxes?

DIOTIME.

J'en doute; comme aussi du plaisir qui s'accroît dans les âmes

bienheureuses quand elles peuvent satisfaire aux questions de Dante,

Per allegrezza nuova che s'accrebbe,

Quand' io parlai, all' allegrezze sue.

C'est le sentiment que nous verrons exprimé aussi dans le ciel de

_Faust_ quand le _Père Séraphique_ et les jeunes anges s'exaltent dans

la joie de voir arriver l'âme pardonnée du pécheur. En plusieurs

rencontres déjà nous avons vu que nos poëtes, tout en traitant un sujet

tiré de la légende chrétienne, en usaient librement avec l'orthodoxie,

et qu'ils avaient, l'un et l'autre, de ces belles inconséquences sans

lesquelles la plupart des dogmes seraient inacceptables. La compassion

de Béatrice descendue en enfer pour secourir Dante, la joie qu'éprouve

son royal ami, Charles Martel, à le revoir au ciel de Vénus, c'est la

protestation éternelle du cœur humain qui repousse l'indifférence

dogmatique des béatitudes du paradis, aussi bien que la justice

implacable des châtiments de l'enfer.--Mais je reprends. Dante ne

conçoit son propre salut, comme le salut de l'humanité, que par la

médiation de cet amour miséricordieux, désintéressé, de cette grâce par

excellence et véritablement divine qui réside au sein de la femme. C'est

le rayon des yeux de Béatrice qui l'attire à sa suite dans la droite

voie, tant qu'elle demeure ici-bas; c'est après qu'il l'a perdue qu'il

se perd lui-même. C'est elle qui l'avertit, par des songes et des

révélations, des dangers qui le menacent; c'est dans l'espoir de la

retrouver, sur l'assurance que lui en donne Virgile, qu'il prend courage

et s'avance au travers des flammes d'enfer. C'est par «l'occulte vertu

qui d'elle émane,» qu'il peut gravir la montagne purificatrice. Parvenu

au seuil de la béatitude, Dante reconnaît humblement «la grâce et la

vertu, la puissance et la bonté, la magnificence de la femme aimée, qui

l'a conduit de la servitude à la liberté, des choses mortelles aux

choses divines, de la perdition au salut.»

Dal tuo podere e dalla tua bontate

Riconosco la grazia e la virtute.

Tu m'hai di servo tratto a libertate

Per tutte quelle vie, per tutt' i modi

Che di eio fare avean la potestate.

C'est le même idéal de la grâce féminine qui inspire à Gœthe, au

quatrième acte de _Faust_, les vers admirables où il décrit l'apparition

céleste de Marguerite, ce mystérieux regard, cette forme pure qui

s'élève dans l'éther et qui attire à elle «le meilleur de son âme.»

Wie Seelenschönheit steigert sich die holde Form.

Lös't sich nicht auf, erhebt sich in den Aether hin,

Und zieht das Beste meines Innern mit sich fort.

Et cette conception platonicienne de la beauté, de l'amour, Gœthe la met

à la fin de son poëme dans la bouche de la Reine du ciel:

Komm! hebe dich zu höhern Sphären!

Wenn er dich ahnet, folgl er nach.

«Viens, élève-toi vers des sphères supérieures; s'il te pressent, il te

suivra,» dit la _Mater Gloriosa_ à Marguerite déjà transfigurée.

MARCEL.

Béatrice est semblable par un de ses aspects à Marguerite, elle

symbolise comme elle l'amour pur, je le veux bien; mais Béatrice est

aussi, dans les cantiques, la sagesse. Elle n'a jamais failli, que je

sache; elle expose à Dante les vraies doctrines; elle parle pour le

moins aussi bien que saint Thomas. Elle ressemble à la _Dame

Philosophie_, à la superbe stoïcienne qui consolait Boëce, beaucoup plus

qu'à cette ignorante _Gretchen_ qui n'a jamais rien appris qu'un peu de

catéchisme, qui se laisse abuser comme une pauvre villageoise qu'elle

est, qui tue ou fait tuer, sans trop s'en douter, sa mère, son frère,

son enfant, et qui perd à la fin de la tragédie le peu de bon sens, le

peu d'esprit qu'elle avait au commencement.

DIOTIME.

À la fin de la première partie, Marcel; mais dans la seconde, où nous la

verrons reparaître transfigurée, elle sera aussi puissante dans son

humilité que l'altière Béatrice. Je ne veux pas nier cependant que votre

remarque ne soit juste en une certaine manière. Marguerite, même dans la

gloire céleste, reste toujours la candide et simple jeune fille qui a

péché, qui a souffert. _Una Pœnitentium_ est son nom. Elle n'est ni une

stoïcienne ni une héroïne, la pauvre enfant, mais une douce chrétienne.

Elle n'a jamais rien su, rien voulu ici-bas qu'aimer, aimer de ce

profond amour du cœur où les sens n'ont qu'une part inconsciente; et

c'est pourquoi elle est demeurée pure, innocente jusque dans le crime,

et c'est pourquoi, lorsque l'âme de Faust est tout éblouie encore des

splendeurs célestes, elle est appelée à l'initier aux clartés du jour

nouveau.

Vergönne mir ihn zu belehren.

Noch blendet ihn der neue Tag.

MARCEL.

Je vous avoue que je trouve cet idéal tout chrétien assez étrange et

fort peu d'accord avec ce qu'il y avait de si païen dans le génie de

Gœthe.

DIOTIME.

Rassurez-vous, Marcel. L'idéal païen ne perdra pas ses droits dans le

poëme germanique. Pour l'y introduire, Gœthe va dédoubler son type de

femme. De même qu'il a représenté la nature virile sous deux faces dans

la figure de Faust et de Méphistophélès, ainsi il montrera son

Éternel-Féminin, sous son double aspect antique et moderne, dans la

personne d'Hélène et de Marguerite. La légende l'autorisait comme Dante

à cette introduction de l'élément païen dans son action chrétienne.

Mais n'anticipons pas trop sur la marche du drame. Nous n'en sommes

encore pour le moment qu'à l'apparition de l'image de Marguerite dans le

miroir de la sorcière. L'amour qui s'allume à sa vue dans l'âme de Faust

et qui va former le nœud de la tragédie, a été célébré chez nous par

tous les arts; il a obtenu grâce en France pour la philosophie du poëme.

Rappelons brièvement son caractère et son développement. Lorsque Faust

est conduit par Méphistophélès dans le modeste réduit de la jeune fille

absente, à la vue de cet asile où s'écoulent ignorés des jours

d'innocence, dans ce «sanctuaire,» c'est l'expression que Gœthe ne

trouve pas trop haute, Faust est saisi de respect. La présence de

Méphistophélès, dans un tel lieu, l'importune; il le congédie; resté

seul, il ouvre son âme à l'ineffable suavité de cette atmosphère de

paix. Il contemple le fauteuil vénérable de l'aïeule; d'une main

tremblante, il soulève les rideaux du lit virginal; il frémit à la

pensée qu'il pourrait vouloir séduire tant de candeur. À Méphistophélès

survenu brusquement pour l'avertir que Marguerite est là qui va rentrer:

«Partons, partons, dit-il en s'éloignant avec précipitation, jamais, non

jamais je ne reviendrai!»

Dans la promenade au jardin, ménagée par Méphistophélès qui poursuit son

plan de séduction, les paroles de Faust à Marguerite sont empreintes

encore d'un respect profond. Il admire du meilleur de son cœur, comme le

plus beau don de la nature, la simplicité de la jeune fille; l'amour

qu'elle lui inspire, il le sent «inexprimable, divin, éternel.» La fin

d'un tel amour, s'écrie-t-il exalté, ce serait le désespoir! Non; point

de fin! point de fin!

Qu'en dites-vous, Élie? Est-ce bien là le sceptique, le libertin, le

poëte indifférent que la critique française a découvert en Gœthe, et

qu'il n'est pas permis de comparer à Dante?

ÉLIE.

J'ai bien peur que vous n'arrangiez un peu tout cela à votre belle façon

imaginative.

DIOTIME.

Aucunement, je vous jure. Et ce que j'essaye de vous rendre dans ma

prose sans génie, il n'est besoin de vous le dire, n'approche ni de près

ni de loin des élans passionnés de la poésie de Gœthe.

Dante et Goethe : dialogues · 第 19 / 23 段