Il croyait à une intelligence pure, à une monade humaine (il empruntait
volontiers ce mot à la philosophie de Leibnitz), qui, tombée du sein de
l'éternité dans l'existence terrestre, n'y épuisait pas toute sa
_puissance d'intention_, et aspirait à remonter vers la monade suprême,
vers Dieu, l'objet de son amour «toujours renaissant et toujours
satisfait.» Il pensait, comme Épictète, que l'univers se compose d'une
immense hiérarchie d'âmes ou de monades; qu'il y a des âmes de rosiers,
de fourmis, d'étoiles. Il admettait que les âmes humaines étaient
également hiérarchiques et douées d'une vertu d'immortalité variable. Il
supposait (et cette supposition lui a fait écrire, dans une des plus
belles scènes du second Faust, le chœur des suivantes d'Hélène) que les
âmes ou monades inférieures, quand le corps se dissolvait à la mort,
retournaient chacune où l'entraînait sa pente naturelle, à la terre, à
l'eau, au feu, à l'air; et que, seules, les âmes purifiées de tout
élément terrestre, les monades parfaites, essentielles, _entéléchiques_,
comme il les appelait, celles que la raison pure, l'amour désintéressé,
avaient gouvernées, entraient dans des régions supérieures, dans une vie
plus éthérée, où, douées d'une faculté de développement indéfinie, elles
devenaient, selon son heureuse expression: «de joyeuses coopératrices de
Dieu dans l'univers.» Soit ressouvenir, soit imagination. Gœthe se
croyait certain d'avoir passé déjà par des états antérieurs et
d'emporter avec lui dans la tombe des forces qui ne trouveraient à se
satisfaire que par delà, dans une existence nouvelle. Il nourrissait à
cet égard une espérance invincible, s'en remettant volontiers à Dieu,
comme Herder, du soin de décider ce qui, de son existence terrestre,
aurait mérité de survivre. Mais avec son imperturbable justesse, ne
confondant jamais les deux ordres de la connaissance, notre poëte
avouait que ces objets de son espoir étaient des vérités de sentiment
pour lesquelles, quoi qu'en disent les théologiens, il n'est point de
démonstration, autrement qu'insuffisante. Sur ces problèmes éternels,
avait-il coutume de dire, les philosophes ne nous apprendront jamais
rien de plus que ce que nous dit l'instinct.
ÉLIE.
Si je vous ai bien comprise, Gœthe investissait les âmes d'un droit à
l'immortalité conditionnel et en quelque sorte facultatif?
DIOTIME.
Il le dit explicitement: «Nous sommes tous immortels, mais nous ne le
sommes pas de la même façon;» et ailleurs: «À mesure que nous nous
rendons plus raisonnables, nous augmentons nos droits à l'immortalité.»
C'était, vous le savez, la doctrine de Spinosa, qui est à Gœthe ce que
saint Thomas est à l'Allighieri. C'était, avant Spinosa, l'idée de
Pythagore, de Platon, d'Épictète.
MARCEL.
Ce que je vois de plus clair dans tout ce que vous venez de dire, c'est
que votre Gœthe est complètement spinosiste, autrement dit athée.
DIOTIME.
Spinosa est un athée, Marcel, absolument comme Socrate est un corrupteur
de la jeunesse, Épicure un débauché, Mahomet un imposteur, Machiavel un
scélérat, Voltaire un impie, le docteur Strauss un négateur du Christ.
Laissons ces qualifications aux histoires édifiantes. Les impies et les
athées, ce sont les bonnes gens qui répètent, sans y regarder, de
pareilles choses; car, en vérité, ce serait grande confusion pour Dieu
que des intelligences telles que Voltaire, Machiavel ou Spinosa
n'eussent aucun rapport avec l'éternel foyer de toute lumière. Gœthe
était disciple de Spinosa, disciple fervent, il s'en fait gloire; non
pas de ce Spinosa qu'un zèle détestable a marqué du _signum
reprobationis_, mais du Spinosa véritable, de notre Spinosa à nous, de
celui que j'appelle un saint, tant sa vie a été pure et désintéressée,
tant il croyait profondément et passionnément en Dieu.
VIVIANE.
Mais Gœthe, pas plus que Spinosa, ne croyait en Jésus-Christ?
DIOTIME.
Gœthe, comme les plus éminents entre ses contemporains, comme les
premiers initiateurs de ce grand mouvement religieux qui commence à
Lessing, à Herder, et qui se continue sous nos yeux, au sein du
protestantisme allemand, américain, hollandais et français, par Parker
et par ses disciples, croyait à un Christ de plus en plus dégagé des
étroites formules de l'orthodoxie, renouvelé et grandi, lui aussi, avec
tout l'ensemble des conceptions humaine.
MARCEL.
Vous voulez dire à un Christ de fantaisie, qui n'a aucun rapport avec le
Christ de l'Évangile, n'est-ce pas?
DIOTIME.
Gœthe croyait de toute son âme au Christ de l'Évangile, mon cher Marcel;
à ce Christ en qui, selon Spinosa, «l'éternelle sagesse de Dieu s'est
manifestée plus qu'en aucun autre...»
MARCEL.
Plus qu'en aucun autre homme, apparemment; mais aux miracles qui le font
Dieu? Gœthe n'y croyait pas plus que Voltaire.
DIOTIME.
Assurément, Gœthe ne croyait pas à ces miracles puérils par qui Dieu, à
un certain jour, suspendrait, pour l'ébahissement des esprits grossiers,
les lois que, dans son infaillible conseil, il a données de toute
éternité à la nature. Il ne croyait pas à ce merveilleux charnel,
insupportable aux intelligences élevées, qui change l'eau en vin dans un
repas de noces, dessèche le figuier parce qu'il ne porte point de
fruits, et pousse les démons dans le corps des pourceaux; cependant, il
ne l'expliquait pas à la façon de l'école voltairienne, par la fourbe et
la supercherie. Il considérait les miracles comme une création spontanée
de l'imagination du peuple; à ce titre, il les respectait.
MARCEL.
Vous voulez dire que Gœthe avait pour Jésus-Christ les sentiments qu'il
pouvait avoir pour Moïse, je suppose, pour Mahomet, pour Bouddha...
DIOTIME.
Gœthe mettait la révélation chrétienne au-dessus de toutes les autres.
MARCEL.
Par quelle raison, s'il ne croyait pas que le révélateur était Dieu?
DIOTIME.
Par la raison, c'est lui-même qui le dit, que le christianisme a apporté
aux hommes un sentiment qui n'existait pas auparavant, ou qui, du moins,
n'existait que d'une manière voilée: la sanctification de la souffrance
(on a trop oublié les stoïciens et, bien avant eux, les héros d'Homère
qui disent que _les étrangers et les pauvres viennent de Dieu_). C'est
encore là une de ces grandes pensées qui viennent du cœur et qui
abondent, quoi qu'on en ait dit, chez notre poëte. Gœthe était chrétien,
sincèrement chrétien, au sens le plus vrai et le plus spiritualiste, par
cette grande reconnaissance historique et philosophique des mérites
divins du christianisme. Il avait coutume de dire que la religion
chrétienne était sublime et n'avait nul besoin des preuves de la
théologie. Mais il était entré trop avant dans l'idée d'une éducation
perpétuelle du genre humain, il admirait trop la grandeur du panthéisme
oriental et la beauté du polythéisme hellénique, pour consentir à voir
dans l'orthodoxie chrétienne, qui n'occupe qu'un moment dans le temps et
dans l'espace, le salut exclusif et définitif du monde.
MARCEL.
Voilà un singulier chrétien; qu'en dis-tu, Viviane?
DIOTIME.
Je ne sais pas trop de quel droit nous serions ici plus exigeants que
les saints du quiétisme et que cette «belle âme» chrétienne, Suzanne de
Klettenberg, qui ne concevait pas le moindre doute, nous dit Gœthe,
touchant son salut.
MARCEL.
C'est-à-dire que cette demoiselle voulait faire de Gœthe un saint à sa
mode, et qu'elle avait probablement un grand faible pour les beaux yeux
du jeune néophyte.
DIOTIME.
Mais la Faculté de théologie de l'université d'Iéna, direz-vous qu'elle
était sensible aux beaux yeux de Gœthe, quand, pour honorer le
cinquantième anniversaire de sa naissance, elle lui offrait le diplôme
de théologien (encore une ressemblance avec l'Allighieri), lui rendant
grâces d'avoir «honoré, encouragé, protégé et avancé les vrais intérêts
de l'Église chrétienne?»
VIVIANE.
Je voudrais me faire une idée plus nette de ce que Gœthe entendait par
l'Église.
DIOTIME.
Gœthe qui, malgré sa puissante personnalité, ne croyait à rien de grand
que par l'association des cœurs et des volontés, aimait les Églises. Il
haïssait, au moins autant que Dante, l'esprit d'inquisition et de
domination qu'engendre dans les sacerdoces la prétention à la possession
de la vérité absolue; il croyait que vouloir l'immobilité d'une
religion, c'est vouloir sa mort; mais il voyait dans la communauté des
fidèles un moyen d'édification et de sanctification incomparable.
MARCEL.
Les fidèles à qui et à quoi?
DIOTIME.
Les fidèles à un Dieu grand et bon; les fidèles à une humanité
souffrante et méritante; les enfants d'un même père s'aimant les uns les
autres, et persévérant ensemble, non dans la minutieuse observance de
préceptes et de rites puérils ou ostentatoires, mais dans le culte
désintéressé de l'idéal, dans la virile pratique de la justice et de la
charité. Et nulle part Gœthe ne voyait une telle assemblée de fidèles
plus près de se réaliser que parmi les vrais chrétiens.
ÉLIE.
Réalisée, ce me semble, et non pas près de se réaliser.
DIOTIME.
Gœthe, tout en faisant sa part, sa grande part à l'Église chrétienne
dans l'éducation du genre humain, la trouvait encore trop étroite et
trop incomplète. Pour devenir véritablement universelle et conquérir un
légitime empire sur les âmes dans le monde tout entier, elle avait,
selon lui, quelque chose de très-considérable à accomplir. Il lui
restait, en laissant tomber de sa doctrine tout ce qui offense la
raison, à se réconcilier pleinement avec la science et avec la
philosophie. Il fallait que, au lieu d'exclure, comme elle l'a fait
jusqu'ici, les religions antérieures, les schismes et les hérésies, elle
leur ouvrit son sein. Il fallait que, à côté des révélateurs et des
saints qui lui sont propres, elle fit place, dans un panthéon élargi,
aux prophètes, aux saints, aux martyrs de l'humanité, dans tous les
temps et chez tous les peuples. Il fallait enfin que, cessant de
s'acharner à la possession exclusive et en quelque sorte matérielle d'un
Christ dogmatique et surhumain, elle réalisât le type du Christ idéal,
type humain d'une perfection toujours croissante, et que, dans une
conciliation suprême, conforme au génie de Jésus, mais écartée par
l'âpreté violente de ses successeurs, elle osât proclamer à la face du
monde, avec la sanctification de la souffrance, la sanctification de la
joie.
ÉLIE.
Mais permettez, c'est là une erreur renouvelée des Grecs et des Romains.
Les philosophes païens n'ont-ils pas cru longtemps, même après la
tentative avortée de Julien, à un Olympe rajeuni, renouvelé par
l'admission de toutes les divinités de l'Orient? Platon, dans sa belle
interprétation des mythes du paganisme et des fables populaires, ne
s'efforçait-il pas d'en dégager le sens religieux? Les habiles et les
sages du polythéisme n'ont-ils pas poursuivi très-longtemps la pensée
d'une réforme, d'une épuration, d'une idéalisation des croyances
païennes dégénérées? Qu'est-il advenu de tout cela? Quand les dogmes et
les mythes périssent, force est bien que les cultes périssent avec
eux... Oserai-je vous demander où vous trouvez exprimées ces opinions de
Gœthe touchant le christianisme de l'avenir?
DIOTIME.
Partout, dans ses romans, dans ses poésies, dans ses lettres, dans ses
entretiens, dans le cycle entier de son œuvre, des premières pages de
_Werther_ à la dernière scène de _Faust_, mais nulle part aussi
explicitement, d'une manière aussi didactique, que dans son _Wilhelm
Meister_, particulièrement à la fin des _Wanderjahre_, dans cette
mystérieuse initiation des sanctuaires, des tabernacles d'une religion
nouvelle, où Gœthe s'est fait, comme il l'a dit, le prophète de ses
propres songes.
ÉLIE.
Mais, en admettant cette religion progressive, à part la tolérance (et
la tolérance, c'est au fond l'indifférence), je ne vois pas du tout ce
que gagnerait la morale à perdre la sanction des dogmes. Car je suppose
que, en rejetant le dogme chrétien, Gœthe rejetait du même coup l'idée
de récompense et de châtiment dans une autre vie, cette antique et utile
croyance sur laquelle repose, avec la religion, la morale de tous les
temps.
DIOTIME.
Les croyances qui inspirent l'_Éthique_ de Spinosa, celles qui ont dicté
le _Manuel_ d'Épictète, et les pensées de Marc-Aurèle, ne me laissent, à
parler vrai, aucune inquiétude touchant la morale qui en découle, mon
cher Élie, bien que cette morale, d'une pureté parfaite, ne cherche
d'autre sanction que celle de la conscience intime. Quand les stoïciens
déclarent qu'il n'y a de vertu véritable que celle qu'on embrasse avec
désintéressement, quand Spinosa écrit que la béatitude n'est pas la
récompense de la vertu, mais la vertu elle-même, je me sens pénétrée
pour la nature humaine d'un respect profond qui s'ébranle quoique peu,
je l'avoue, au spectacle de ces châtiments et de ces béatitudes, de ces
enfers et de ces paradis, que les législateurs des religions dogmatiques
ont jugés indispensables pour porter les hommes au bien. Je ne vois pas
du tout, par exemple, ce que perdrait la douce morale de Jésus à ne plus
s'appuyer sur l'idée juive du Dieu jaloux et vengeur, et sur cette
abominable loi du talion imposée par la barbarie des temps à la
miséricorde éternelle et infinie.
VIVIANE.
Mettriez-vous au-dessus de la morale chrétienne la morale païenne?
DIOTIME.
La morale des païens, aussi bien celle de Zénon, de Marc-Aurèle et
d'Épictète que celle de Pythagore et de Socrate, n'était pas plus pure
assurément que la morale évangélique, mais elle avait cet avantage,
qu'elle formait l'homme tout entier, pour la vie active, politique et
même esthétique. La recherche du beau s'y confondait avec la recherche
du juste. Les récits de l'Évangile, au contraire, et après eux les plus
beaux livres de la sagesse chrétienne, ne font que reprendre la morale
de l'Ecclésiaste pour qui toute chose terrestre est vanité, toute nature
corruption. La beauté leur est suspecte et tient de près au péché. Ils
n'enseignent que le renoncement; ils ne sont propres qu'à former des
ascètes. Ils ont mis dans le monde moderne le marasme, le spleen, le
dégoût de la vie. Dans le Nouveau Testament comme dans l'Ancien, le
principe même de la société est condamné; le désir de savoir a nom
Satan. La civilisation a pour origine le péché de l'homme: les premières
villes sont bâties, les premiers arts sont inventés par les _méchants_,
par les fils de Caïn le fratricide, pour écarter de lui jusqu'à l'idée
de famille, Jésus, d'ordinaire si doux, n'a que des paroles acerbes.
L'image de la vie parfaite, il la tire du lis des champs et des oiseaux
du ciel, ce qui devient de jour en jour moins conciliable avec l'opinion
et l'état modernes, où tout se fonde sur la science, l'industrie, le
travail et l'association; qui récompensent des plus grands honneurs les
grandes poursuites de l'esprit, les découvertes, les entreprises; où la
vie contemplative ne s'appellerait plus que la vie oisive.
MARCEL.
Mais il me semble que la vertu stoïcienne, qui menait à la résignation
conjugale de Marc-Aurèle et un suicide de Caton, reposait bien aussi sur
l'idée du renoncement, et qu'elle n'était pas exemple d'exagération.
DIOTIME.
La résignation débonnaire de Marc-Aurèle aux déportements de Faustine,
c'est encore là une histoire édifiante, inventée pour ridiculiser la
sagesse païenne. Quant au suicide de Caton, c'était l'acte d'une volonté
libre qui savait préférer, à une certaine heure, dans certaines
circonstances fatales, la mort à la vie; tandis que l'idéal même de la
perfection chrétienne ferait de toute la vie un long suicide. La morale
stoïcienne avait pour fondement, il est vrai, la parfaite soumission à
la nécessité des choses. Pour procurer à l'homme la liberté intérieure,
elle mettait le frein aux sens, à l'emportement des passions, mais elle
ne commandait rien qui ne fût selon la nature. Avec un sentiment profond
de la mesure, de cette mesure souveraine qui fait la perfection de l'art
grec, elle visait à faire des sages non des saints, des hommes, non des
anges, des actions excellentes, non des miracles. Elle ignorait ces
excès, ces tensions de l'imagination chrétienne qui touchent à
l'insanité ou à l'insincérité, tant elles semblent contraires à la
raison. Elle ne conseillait pas l'abstinence et l'humilité, mais la
frugalité et la modestie. Elle ne souhaitait pas la maladie, comme
Pascal, parce qu'elle est «l'état naturel du chrétien,» elle se
contentait de dire avec Épictète: «Si tu supportes la fièvre comme il
convient, tu as tout ce qu'il y a de meilleur dans la fièvre.» Elle ne
contristait pas la nature enfin, elle n'amoindrissait pas la vie; elle
ne fuyait pas le monde, comme le voudraient nos moralistes chrétiens;
elle enseignait à y vivre _courageusement_, _modérément_, _justement_,
en y pratiquant, non pas cette vertu servile et superstitieuse qui ploie
sous la tyrannie céleste ou terrestre, mais cette vertu noble et
libératrice qui s'appuie sur le droit et résiste énergiquement à toute
usurpation, à toute tyrannie d'où qu'elle vienne, de César ou de
Jupiter. De cette grande vertu sociale et politique des âmes
républicaines, on ne trouve aucune trace dans l'Évangile. Elle n'y
pouvait pas même être soupçonnée, tant elle était étrangère à la nation
juive, à la personne contemplative de Jésus et aux circonstances du
petit troupeau galiléen qui le suivait. Mais, après le long intervalle
du moyen âge où le mysticisme chrétien l'avait obscurcie, elle a reparu
lumineuse; elle a parlé avec force et gravité par la bouche du juif
Spinosa; elle a retrempé le christianisme de Herder; elle a revêtu
enfin, dans l'œuvre de Gœthe, sa forme idéale...
Mais si nous continuons à disserter de la sorte sur Dieu, sur
l'immortalité, sur l'Évangile, sur le stoïcisme, sur tout au monde, vous
me ferez perdre entièrement de vue mon sujet, et je m'en irai à
l'aventure, au plus loin de Faust...
VIVIANE.
Vous avez raison; pour ma part, je tâcherai de ne plus interrompre.
DIOTIME.
Vous avez vu que la tragédie de Gœthe repose, comme la _Comédie_ de
Dante, sur la donnée première des communications surnaturelles entre le
monde terrestre et le monde céleste. Dès le prologue de _Faust_, le
poëte germanique frappe l'accord qui nous ouvre les régions
merveilleuses de la mythologie chrétienne. Nous sommes en pleine
légende. La scène se passe dans le ciel. Les personnages sont Dieu le
Père, les trois archanges, un suppôt de Satan, le démon Méphistophélès.
Celui-ci, qui paraît en assez bons termes avec le Seigneur, vient de
temps en temps causer avec lui et l'entretenir de ce qui se passe sur la
terre. Cette fois le bon Dieu lui demande des nouvelles du docteur
Faust, qu'il appelle son serviteur et qu'il qualifie d'homme juste.
Méphistophélès, impatienté de ces louanges données à une espèce de fou,
à un métaphysicien tout absorbé à la recherche de l'infini et qui ne
sait rien de la vie réelle, veut gager avec le Seigneur qu'il ne lui
sera pas difficile de tenter cet esprit malade et de l'entraîner hors de
la droite voie. Le Seigneur, en souriant, accepte la gageure, bien
certain qu'il est de ne pas la perdre, l'homme dans ses obscurs
instincts ayant toujours, dit-il, conscience du droit chemin.
MARCEL.
À la bonne heure! Voici un bon Dieu qui parle fort bien. Il est de
l'avis de la demoiselle de Gournay, cette aimable fille de notre grand
Montaigne, laquelle écrit quelque part: «L'homme naît à la suffisance et
à la bonté tout ainsi que le cerf naît à la course.»
DIOTIME.
Après quelques paroles courtoises, échangées entre le bon Dieu et le
démon, Méphistophélès quitte le ciel, et l'action terrestre commence.
MARCEL.
C'est la vieille histoire de Job. Mais qu'est-ce au juste que ce démon
qui n'est pas Satan en personne, et d'où vient ce nom de Méphistophélès?
DIOTIME.
Le nom de Méphistophélès, donné par Gœthe à son démon, n'est qu'une
variante du Méphistophel, Méphostophiles ou Méphistophilus qui figurent
dans la légende, du Méphistophlès des marionnettes et du Méphostophilis
de Marlowe. Les commentateurs ne s'accordent pas entièrement sur sa
signification. On le suppose provenant d'une mauvaise étymologie
grecque, et voulant dire ou bien celui qui n'aime pas la lumière ou bien
celui qui aime _Méphitis_, la divinité qui préside aux miasmes. Quant au
caractère moral de Méphistophélès, il est tout simplement, dans les
livres populaires, le tentateur des Écritures, qui promet à nos premiers
parents de les rendre semblables à Dieu, et qui offre à Jésus la
domination sur tous les royaumes de la terre. Gœthe, en transformant la
légende du XVIe siècle selon le génie du XIXe, fait de son démon une
incarnation du doute et de l'ironie inhérents à l'esprit humain. Son
Méphistophélès est le Satan moderne, le Satan de bonne compagnie, comme
l'a si bien dit Lamartine, le galant cavalier qui porte l'épée au côté,
la plume au chapeau, le manteau court sur l'épaule, qui se fait appeler
M. le baron et sait par cœur son Voltaire. C'est à peine si, au sabbat,
les sorcières le reconnaîtront, tant il sent peu son enfer, si lestement
il a dépouillé les attributs du vieux diable. Un des interprètes les
plus profonds de _Faust_, le biographe de Hegel, Karl Rosenkranz,
incline à croire que Gœthe, en créant ce diable contemporain, a voulu en
quelque sorte dédoubler son héros, et que Méphistophélès, à la façon des
sorcières dans Macbeth, personnifie la lutte intime des passions
ambitieuses dans l'âme de Faust. Ce qui est certain, ce qui est
clairement énoncé dans le prologue, c'est que, aux yeux du poëte, le mal
personnifié dans Méphistophélès n'est pas le mal absolu, infernal, de la
théologie chrétienne, mais le mal relatif, inséparable de la condition
humaine et qui, dans l'ordre universel, est subordonné au bien.
ÉLIE.
C'est là encore, si je ne me trompe, une idée toute spinosiste. Spinosa
ne dit-il pas quelque part que rien n'arrive dans l'univers qu'on puisse
attribuer à un vice de la nature?
DIOTIME.
En effet.--Méphistophélès, c'est lui-même qui le dit, voudrait le mal,
mais quoi qu'il fasse, finalement, il se trouve avoir coopéré au bien.
Il est railleur des ambitions spéculatives de l'homme et de sa
prétention à la vie angélique; il est sensuel et libertin, convoiteux
des plaisirs charnels; mais il n'est ni athée ni même méchant à
outrance. Il a compassion des pauvres humains; il se fait quelque
scrupule de les tourmenter; il se plaît dans la société du bon Dieu,
qui, à son tour, le souffre et lui permet d'en agir à sa guise, afin
d'exciter par la tentation et la contradiction la paresse naturelle de
l'homme. Aussi Méphistophélès, tout en se flattant d'entraîner Faust à
la perdition, va-t-il lui servir d'aiguillon et le pousser, de curiosité
en curiosité, d'erreur en erreur, vers une vie plus haute. Nous en
sommes avertis dès le prologue. Le sourire du Seigneur nous rassure,
non-seulement quant au salut de Faust, mais encore quant au châtiment du
démon, le Père Éternel voulant la confusion de Méphistophélès, non sa
réprobation, et n'ayant d'autre but, en acceptant la gageure, que
d'amener la créature démoniaque à reconnaître la bonté native de la
créature humaine. Il paraît même que, à l'origine, Gœthe avait formé le
plan plus hardi de réhabiliter entièrement, de sauver Méphistophélès. Il
avait pour lui un faible; il ne lui déplaisait pas du tout qu'on le
reconnût lui-même dans son cher démon. Il avouait à son ami Merck, qui
ne s'en offensait pas, lui avoir emprunté, pour en douer Méphistophélès,
les traits les plus piquants de son esprit railleur et cette verve
satirique qui tant de fois avait contenu et ramené à la raison les élans
désordonnés, les enthousiasmes excessifs de notre jeune Werther.
Méphistophélès, dans la conception de Gœthe, n'est donc pas un obstacle
au salut, mais un agent du salut, agent dont le concours est nécessaire,
quoique subalterne. C'est en ce sens qu'il n'est pas très-différent du
Virgile de la _Comédie_.
VIVIANE.
Comment cela?
DIOTIME.
Le Virgile de la légende, vous vous le rappelez, s'il n'est pas
précisément un démon, est du moins un sorcier, un magicien. Il n'a pas
connu le vrai Dieu; Dante le met au premier cercle de l'enfer,
Nel primo cerchio del carcere cieco.
Il fait de lui le représentant de la raison naturelle, de la sagesse
antique, comme Méphistophélès est le représentant du doute, de la
critique, qui sont les éléments essentiels de la sagesse moderne.
Virgile, pas plus que Méphistophélès, ne saurait entrer au paradis. Il
quitte Dante au seuil, non pas, il est vrai, moqué, bafoué comme le sera
Méphistophélès par les anges qui lui enlèveront l'âme de Faust, mais
négligé, oublié, nous l'avons vu, se reconnaissant lui-même un guide
indigne, inutile du moment que l'âme du poëte s'est ouverte à la sagesse
divine qui lui apparaît sous les traits de Béatrice.
ÉLIE.
Je trouve votre interprétation ingénieuse; mais j'ai besoin d'y
réfléchir avant de l'adopter, car, je l'avoue, elle me surprend un peu.
DIOTIME.
Pas plus que pour tout le reste, Élie, je ne vous demande ici d'entrer
dans mon sentiment sans le contrôler. Mon désir, c'est que, en nous
quittant, vous emportiez de nos entretiens l'envie de relire les deux
poëmes, et que, de la comparaison que je vous aurai suggérée, il naisse
dans votre esprit quelques clartés nouvelles. Mais où en étais-je
restée?
VIVIANE.
Vous ne nous avez parlé encore que du prologue de _Faust_.
DIOTIME.
La scène s'ouvre, comme dans la _Comédie_; aux premiers jours du
printemps. C'est le moment où, selon la légende, le monde a pris
naissance; c'est, pour l'Église chrétienne, le temps sacré de
l'incarnation et de la résurrection du Sauveur. C'est, en astrologie,
l'heure où brillent les constellations propices. En Allemagne comme en
Italie, la douce saison, «la dolce stagione,» se célébrait en des fêtes
charmantes.
ÉLIE.