comme une voix du sang, une transmission paternelle. Le conseiller
Jean-Gaspard, que nous avons vu si sombre et qui meurt vers ce temps
d'hypocondrie, nourrissait en son cœur le souvenir ineffaçable et le
regret d'un séjour qu'il avait fait en sa jeunesse dans la patrie de
Virgile et du Tasse. Il avait écrit de son voyage une relation qu'il
aimait à lire et à relire en famille, ne manquant jamais en finissant de
prononcer cet axiome: «Aux yeux de qui a vu l'Italie, rien ne saurait
plus désormais plaire en ce monde.» Aussi exigeait-il que sa femme et
ses enfants parlassent l'italien, et se faisait-il habituellement
chanter au piano des mélodies italiennes. Aussi sa maison du
_Hirschgraben_ était-elle décorée à tous les étages d'estampes de
moulages, de dessins et de terres cuites rapportés de Florence et de
Rome. Dès sa petite enfance, le Colisée, le château Saint-Ange, la
coupole de Saint-Pierre, étaient pour Wolfgang des objets familiers
autant que le _Rœmer_ et l'église de Saint-Barthélemy. Plus tard, les
songes de l'adolescent se peuplaient de fantômes italiens; plus tard
encore, chez l'homme fait, chez l'artiste, la persuasion que son idéal
poétique était en Italie ne fut que le développement des premières
impressions et des premiers enseignements de la maison paternelle.
«Lire Tacite dans Rome,» c'est le vœu viril par lequel s'exprime chez
Gœthe la _Sehnsucht_ de l'Italie. Respirer le parfum des myrtes et des
orangers, c'était à ses moments de langueur le soupir de sa jeunesse.
Parfois même l'appétit des figues s'éveille à sa lèvre de barbare, et
son impatience s'en irrite à ce point qu'il n'y saurait plus tenir. Il
part précipitamment, presque secrètement.
Et son instinct était si vrai qu'aussitôt les Alpes franchies, il se
sent apaisé. Au premier souffle qui vient à sa poitrine des rives
virgiliennes du _Benaco_.
Fluetibus et fremitu assurgens Benace marino.
aux premiers échos du Tasse sur la lagune, il verse des pleurs de joie.
À Naples, à Palerme, il entre en possession d'une intensité de vie dont
il ne s'était formé jusque-là aucune idée. Dans Rome, enfin, dans _sa_
Rome, comme il ose le dire en amant passionné, son génie s'épanouit en
pleine lumière. Il se sent libre, heureux. Comme l'Allighieri, il a
atteint les hauts sommets de la contemplation. Il renaît à une vie
nouvelle; il est sauvé.
Après deux années de l'existence à la fois la plus active et la plus
paisible, la plus conforme à sa nature, dans le pays de ses
prédilections, Gœthe rentre en Allemagne. Il est maître de lui-même, de
ses passions, de son art. La grande période généreuse de sa vie va
s'ouvrir. Son immense renommée, qui vient de s'accroître encore par la
publication de deux chefs-d'œuvre. _Iphigénie_ et _Tasso_, l'ascendant
qu'il exerce sur un prince libéral et qui le met à même de protéger, de
récompenser magnifiquement le mérite, cette admirable conscience du
devoir social qui le pousse à répandre au dehors les trésors de savoir
qu'il s'est acquis par la puissance d'une volonté infatigable, le font
agissant et bienfaisant comme il a été donné de l'être à peu d'hommes
privilégiés. Il prend une part active au mouvement des affaires et de
l'opinion. «Également puissant à consoler et à ravir _gleich mächtig zu
trösten und zu entzücken_,» dira Wieland, il noue des relations dans
tous les pays, dans toutes les classes; il veut tout voir, tout savoir;
il entre dans toutes les controverses, il anime toutes les questions, il
y jette la lumière. Par le rayonnement d'une chaleureuse sympathie, il
attire, il groupe dans une action commune les plus belles intelligences.
Il s'attache profondément à la plus belle entre toutes, à la seule qui
aurait pu lui porter ombrage: il aime jusqu'à la fin, il honore, il
encourage, il fait admirer Schiller. Avec lui et pour lui, pour ce rival
préféré de la foule, il dirige un théâtre national. Il institue des
musées, des bibliothèques, des écoles, des jardins botaniques; il
organise des congrès, des expositions d'œuvres d'art; il bâtit des
observatoires. Pressentant avant tout le monde l'importance de la chimie
moderne qui va changer, dit-il, les conditions de la vie industrielle,
il ouvre de vastes laboratoires où il s'applique aux expériences des
Lavoisier, des Berthollet, des Berzélius. Et pendant qu'il s'occupe sans
relâche à l'avancement et à la propagation de la science, à
l'encouragement des arts, au bien public, Gœthe continue, comme s'il
n'avait d'autre souci, l'œuvre de sa propre culture. Il revient
incessamment aux grandes sources primitives de la poésie hébraïque et
hellénique, à l'Orient des aryens. Il se plonge à la fois dans
Shakespeare, dans Spinosa, dans Linné. Il allie à l'étude l'observation,
les essais et les expériences. Il interroge tous les grands esprits.
Anatomie, ostéologie, comparées, optique, météorologie, botanique,
morphologie, physiologie, chimie, magnétisme, électricité, cranioscopie,
physiognomonie, rien ne lui échappe: tout, hormis la mathématique, à
laquelle son génie répugne invinciblement, devient pour lui occasion de
progrès, d'activité à la fois spéculative et positive. Il accomplit
enfin en lui-même cette union intime de la philosophie et de la poésie
que nous avons admirée chez Dante. Étudiant à la fois, comme
l'Allighieri, toutes les branches du savoir humain, observant tous les
phénomènes de la nature qui, pour lui, est «le poëme sacré,» pratiquant
tous les arts, et revenant toujours aux grands problèmes de la destinée
humaine, Gœthe s'avance, comme le Florentin, des ténèbres au crépuscule,
du crépuscule à la lumière, le regard attaché sur les lueurs naissantes,
animé et ébloui par la clarté suprême, qui «justifie ses efforts et
réalise tous ses désirs.»--Je cite, Élie, les propres paroles de Gœthe,
afin de mieux marquer l'analogie des conceptions et des images dans le
génie de nos deux poëtes.
ÉLIE.
Elles paraissent ici très-évidentes, en effet.
DIOTIME.
Tout en achevant ses compositions magistrales, _Wilhelm Meister_, les
_Affinités électives, Faust_, tout en écrivant les _Mémoires_ et en
surveillant la publication de ses Œuvres, Gœthe recueille ses
observations scientifiques; il les relie et les systématise. Le premier
il proclame le grand principe qui va désormais présider à tous les
progrès.
ÉLIE.
L'idée de la métamorphose?
DIOTIME.
L'idée de la plante primordiale et typique, dont il a pu dire avec
candeur que «la nature la lui envierait;» ou, pour parler avec Geoffroy
Saint-Hilaire, l'idée de l'unité de composition organique, dont les
savants français lui attribuent tout l'honneur.
ÉLIE.
Je vois le nom de Gœthe cité très-fréquemment, en effet, dans les
ouvrages de science.
DIOTIME.
Les savants ne prononcent son nom qu'avec reconnaissance et respect,
car, outre ces deux grands principes de l'unité et de la métamorphose,
on doit encore à Gœthe plusieurs observations très-importantes. Doué
comme Dante d'un vif instinct des transformations de la vie, attentif à
cette puissance de métamorphose dont il admirait dans un des plus beaux
chants de l'Enfer une peinture merveilleuse, Gœthe observe, comme
l'auteur des cantiques, des phénomènes qui n'ont point été observés
avant lui. C'est lui qui découvre dans la structure de l'homme l'os
intermaxillaire que nieront encore, longtemps après, des savants de
profession, tels que Camper et Blumenbach; c'est à lui que l'on rapporte
les plus curieuses observations sur la double tendance spirale et
verticale qui détermine la vie des végétaux. Chez le grand Allemand
comme chez le grand Italien, le génie de la spéculation intuitive
s'allie à l'esprit d'observation le plus rigoureux. Gœthe porte en lui,
il conçoit sans effort l'idée d'ordre et de beauté dans l'univers; ses
plus humbles, ses plus obscures parties, comme ses plus splendides
infinités, il les voit, il les pressent à leur place et dans leur
mutuelle attraction. Esprit ou matière, idéal ou réalité, force ou
forme, accident ou loi, tout lui apparaît distinct, mais profondément
uni dans le sein de Dieu. Et son Dieu, comme celui de l'Allighieri, est
le premier, le tout-puissant amour, _der Altliebende_. La science de
Gœthe a les palpitations de la vie; sa raison a les ravissements de
l'enthousiasme; et c'est pourquoi il étreint la vérité d'une si forte
étreinte. Et c'est pourquoi, rien qu'en le voyant, on reconnaît en lui
une harmonie si parfaite, qu'un Herder, un Napoléon, s'écrieront
spontanément, comme frappés d'un même éclair: _Voilà un homme_!
ÉLIE.
Assurément une telle parole, une louange à la fois si simple et si
profonde, dans de telles bouches, si elle était méritée, ferait mieux
que tout le reste comprendre votre rapprochement entre Gœthe et Dante,
car on peut bien dire que jamais poëte ne fut, plus que l'Allighieri, un
homme véritable. Mais c'est ici précisément que je sens, pour ma part,
la différence essentielle; car enfin, l'homme véritable, ce n'est pas
seulement celui qui est à la fois, comme Gœthe, un savant, un
philosophe, un artiste; l'homme véritable, c'est aussi, c'est avant
tout, dans mes idées bretonnes, le patriote, le soldat, le citoyen.
C'est Dante à la bataille de Campaldino, dans les conseils de la
république; c'est l'exilé indomptable qui monte fièrement l'escalier
d'autrui; c'est le tribun qui harangue princes et peuples et les convie
à la liberté.
Or, dans toute la longue vie de votre Gœthe, il n'y a pas un jour pour
la patrie, il n'y a pas un vœu pour la liberté. Il se détourne de la
révolution française qui troublerait, s'il y regardait, ses études de
naturaliste. Pendant la campagne de France, où il suit par bienséance de
cour son souverain, il s'absorbe dans ses rêveries contemplatives. À
Verdun, il observe un phénomène d'optique; au siége de Mayence, il
établit tranquillement sa théorie des couleurs. Je ne parle pas de
l'incroyable préoccupation qui lui fait appliquer à la querelle de
Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire les nouvelles qu'on lui apporte du
combat des trois journées dans les rues de Paris. Enfin rien, absolument
rien, chez cet homme si attentif à la métamorphose des plantes et aux
révolutions du globe, où se trahisse le moindre intérêt pour le grand
soulèvement politique qui va remuer de fond en comble toutes les couches
de la vie sociale.
DIOTIME.
Vous touchez ici, en effet, mon cher Élie, à une différence sensible
entre nos deux poëtes; mais c'est différence d'origines, beaucoup plus
que différence de personnes. Dante, ne l'oublions pas, appartient à la
plus grande race politique des temps anciens et modernes. Il est issu de
ce peuple romain qui se sentait né pour dominer le monde. Avec son sang
coule dans ses veines l'ambition, l'instinct impérieux des destinées
latines, le sentiment de l'État, l'idéal de l'unité, de la force et du
droit. Il est tout pénétré de ce vertueux orgueil de la patrie qui va se
perpétuer après lui, de grand homme en grand homme, dans l'Italie
subjuguée, humiliée, divisée, pour éclater de nos jours avec une
incroyable puissance, et triompher demain, plaise à Dieu, à la face du
ciel, sur les hauteurs antiques et toujours vivantes du Capitole.
Tout au contraire, Wolfgang Gœthe naît chez un peuple à qui la notion de
l'État semble étrangère. Cette grande _chose publique_ qui impose au
Romain le sacrifice de tout autre devoir, de tout bonheur intime,
l'Allemand ne la trouva nulle part dans son passé. Indépendant et libre,
hardi et fier dans les domaines de la pensée pure, il redevient timide
et gauche, il demeure comme empêché dès qu'il veut s'essayer à la
pratique du bien commun; il trébuche, il chancelle, dès qu'il sort de sa
maison pour descendre sur la place publique.
Il y a donc dans la race et dans la tradition de nos deux poëtes une
première inclination opposée, cela n'est pas niable; mais il ne faudrait
rien exagérer. Gœthe, en politique, comme en toutes choses, avait un
idéal, et un idéal très-haut.
ÉLIE.
Si haut apparemment qu'il ne pouvait espérer de le voir réaliser, et
c'est pourquoi il n'y songeait pas.
DIOTIME.
L'idéal de Gœthe, tel que nous allons le voir dans son poëme, le dernier
mot de la sagesse humaine dans la bouche de Faust mourant, «la plus
haute félicité où l'homme puisse atteindre,» ressemble trait pour trait,
mon cher Élie, à l'idéal de Dante. Monarchie ou république, c'est la
conception, exprimée dans un vers de _Faust_, du «peuple libre sur le
sol libre,» conquérant chaque jour, méritant par le travail, par la
lutte, par la conspiration de toutes les forces, par l'association de
toutes les volontés, son droit à l'existence et son droit au bonheur.
MARCEL.
C'est un peu vague.
DIOTIME.
Pas plus vague que l'idéal de l'Allighieri, sur lequel on a disputé
pendant plusieurs siècles. Avec l'auteur du _de Monarchia_, Gœthe
considérait l'unité, l'ordre et la paix comme les signes par excellence
du bon gouvernement. Il croyait, comme lui, que la liberté ne se trouve
que dans l'obéissance à la loi. Avec Dante, il croyait aux grands rois
_paciers_ et _justiciers_. De même que l'Allighieri attendait de la
venue de l'empereur Henri VII l'apaisement des troubles civils, ainsi
Gœthe, dans sa jeunesse, espérait du grand Frédéric qu'il «réduirait les
superbes et soutiendrait la force propre de l'Allemagne.» Mais Gœthe
croyait également à la puissance des instincts populaires. Il admirait
les vertus humbles et patientes des classes laborieuses, qu'il
déclarait, dans leur injuste abaissement, les plus hautes aux yeux de
Dieu. Il reconnaissait aux malheureux «le pouvoir de bénir, auquel
l'homme heureux ne sait comment atteindre.»
VIVIANE.
Quelle expression touchante et quelle grande pensée!
DIOTIME.
Et qui, celle-là, vient assurément du cœur, car jamais l'esprit à lui
tout seul n'eût senti et proclamé ainsi le droit divin du malheur.
ÉLIE.
Mais cette pensée très-touchante, je n'en disconviens pas, ne nous dit
aucunement la part que Gœthe réservait au peuple dans son idéal
politique.
DIOTIME.
Gœthe n'a jamais rédigé de projet de constitution, mon cher Élie. Mais
il avait coutume de dire que, si une très-petite élite dans la société y
représente la raison, le peuple y représente le sentiment, la passion,
que l'homme d'État ne doit jamais négliger. Lorsqu'il s'essaie à l'art
de gouverner, il se propose pour but principal de donner aux classes
inférieures «le sentiment d'une noble existence.» Rappelez-vous, Élie,
cet admirable poëme d'_Hermann et Dorothée_, où Gœthe chante d'une voix
homérique les grandeurs de la vie populaire. Relisez, quand vous serez
de loisir, le roman de _Wilhelm Meister_. Vous serez surpris d'y voir
sur le prolétariat, sur la propriété, sur le rôle social des femmes, sur
les vocations naturelles, sur la rétribution du travail et la
répartition des richesses, sur l'unité future du genre humain, sur la
culture en commun du globe, sur les destinées grandioses de l'Amérique
républicaine et de la démocratie chrétienne, sur le pouvoir de
l'association et de la colonisation, des choses dont la hardiesse n'a
pas été dépassée par nos plus hardis réformateurs.
Dans ce curieux roman, Gœthe ramène les phases successives du progrès
moral et social aux trois degrés de l'initiation ouvrière:
l'apprentissage, le compagnonnage et la maîtrise. Il y cherche, il y
exprime avec amour la poésie des plus humbles professions, des plus
petits trafics. Il rapproche l'industrie de l'art, l'utile du beau.
Enfin, si je ne me trompe, vous trouverez dans _Wilhelm Meister_, dans
la dernière partie surtout, un Gœthe à qui vous n'avez pas donné, je
crois, suffisamment d'attention, un Gœthe précurseur et prophète, comme
l'Allighieri, d'une patrie, d'une société, d'une civilisation nouvelle,
organisateur du bon État; voilant, comme l'auteur des cantiques, sous le
symbole, une représentation pythagoricienne de l'ordre social intimement
uni à l'ordre universel dans les conseils de Dieu.
ÉLIE.
Mais enfin, j'en reviens toujours là, Gœthe ne prend aucune part au
mouvement politique.
DIOTIME.
Un moment, on le voit dans ses lettres et dans ses mémoires, Gœthe,
chargé par le grand-duc de Weimar de conduire les affaires publiques,
s'applique, comme il s'est appliqué à tous les arts, au grand art de
l'homme d'État. Il lit avec émotion nos cahiers de 89: il aurait voulu
en réaliser la pensée. Il parle avec le sérieux candide qu'il apporte en
toutes choses de la grande tâche qui lui est imposée. Il en remplit,
dit-il, ses veilles et ses rêves, il y sacrifie ses plus chères
occupations: il interrompt ses études, ses travaux, parce que son devoir
(son devoir de ministre s'entend, car il semble oublier à ce moment son
œuvre poétique) lui devient chaque jour plus cher. C'est en
l'accomplissant dignement qu'il voudrait «se rendre l'égal des plus
grands hommes.» Mais il est vrai de dire aussi que les espérances
prochaines de Gœthe sont bientôt dissipées. Les horreurs de la guerre
dont il pense, sous la canonnade de Valmy, qu'elles commencent une
époque nouvelle dans l'histoire, le persuadent que des générations
entières seront sacrifiées à la révolution immense qui, selon lui, va
changer les destinées, non-seulement de l'Europe, mais du monde. Alors,
comme il hait tous les agents violents (il est anti-vulcaniste en
histoire comme en géologie); comme il sent douloureusement le malheur
d'appartenir à une nation faible, incapable de cohésion, impuissante en
politique; comme il n'a pas de foi dans la vertu des petites
constitutions, des petits parlements, des petites promesses et des
petits souverains de la Confédération germanique; comme il ne croit en
définitive qu'au pouvoir de l'esprit, au progrès par la science et la
persuasion, et non par les improvisations hasardées ou la contrainte,
Gœthe se met à l'écart. Il se retire des factions. Il se fait à lui
seul, comme Dante (qui paraît bien, lui aussi, à un certain jour, avoir
désespéré de ses amis), son propre parti. Voyant la confusion où tout
allait chez ce pauvre peuple allemand, le plus grand dans l'ordre moral,
dit-il, mais le plus misérable dans son organisation politique, il
rentre, pour n'en plus sortir, dans la sphère de l'art, où son autorité
s'exerce sans entraves. Mais c'est pour y tenter, à sa manière, l'unité
allemande. Il forme le plan d'un grand congrès général qui sera, dans
l'opinion de Herder, le premier institut patriotique de l'Allemagne; et
s'il n'y réussit pas, il en répand du moins dans les esprits l'idée qui
y germera plus tard. Une voix intime dit au poëte qu'il importe assez
peu à l'Allemagne de compter un soldat, un clubiste, un pamphlétaire ou
un harangueur de plus, mais que, en lui léguant un Gœthe, il aura fait
pour la patrie future tout ce qui lui est commandé par Dieu et par son
génie.
Et qui oserait l'en blâmer? Qui oserait accuser d'indifférence
patriotique celui dont on a pu dire:
_L'Allemagne s'est sentie grande tant que Gœthe a vécu?_
ÉLIE.
Vous idéalisez, vous me feriez presque aimer le sage égoïsme du grand
artiste; mais comment l'égaler à l'héroïsme du grand citoyen, et que les
effets en sont moins vivants dans les cœurs! L'Allemagne, sans doute,
admire, elle adore son Gœthe; mais qu'il y a loin du culte un peu
abstrait qu'elle lui rend au frémissement d'amour de toute cette jeune
Italie qui portait naguère aux combats pour la liberté les couleurs de
Béatrice, et que les chants divins de l'Allighieri consolaient dans les
durs cachots du Spielberg, exaltaient au martyre de Cosenza!
DIOTIME.
J'en tombe d'accord avec vous, Élie, avec cette seule réserve, que je
n'oppose pas ici l'égoïsme d'un caractère si l'héroïsme d'un autre,
mais, comme je vous le disais tout à l'heure, le génie et la tradition
des deux peuples qui se personnifient dans nos deux poëtes. Et tenez,
même dans cette retraite studieuse, dans cette «solitude amie» que vous
seriez tenté de reprocher à Gœthe, dans ce calme où sa verte vieillesse
poursuit sans dissipation l'œuvre, patriotique aussi à sa manière, qu'il
a entreprise de grandir dans les lettres et dans les arts le nom
allemand, la colère vient un jour le saisir et lui inspire des accents
tout à fait dantesques.
ÉLIE.
En quelle occasion?
DIOTIME.
C'est en 1805. L'invasion française a réduit l'Allemagne à la dernière
détresse. Le grand-duc de Weimar, le souverain bien-aimé de son peuple,
est, sous de mensongers prétextes, accusé de trahison, menacé par
Bonaparte de déchéance et d'exil. Gœthe pousse un cri d'indignation;
tant d'injustice le révolte. Il ressent au plus profond les humiliations
de la patrie sous le caprice du dominateur étranger. Tout aussitôt son
parti est pris. Il n'hésite pas; il va suivre son royal ami dans
l'infortune. Il s'en ira, dit-il, de village en village, de chaumière en
chaumière, d'école en d'école, «partout où l'on connaît le nom du vieux
Gœthe;» il rimera, il chantera les afflictions du peuple; et les femmes
et les enfants s'attacheront à ses pas et répéteront en chœur sa grande
complainte... Il n'est pas indifférent, alors, le vieux Wolfgang; sa
voix tremble; des larmes coulent de ses yeux; ses genoux fléchissent.
Lorsqu'il parle ainsi d'exil et de pauvreté, je songe à cet autre Juste,
«quel Guisto,» à ce mendiant au grand cœur que l'Allighieri rencontre
dans le ciel de Justinien, à ce Romeo en qui le poëte semble se
reconnaître... Vous vous rappelez, Viviane, ces belles tercines que je
vous citais hier:
Indi partissi povero e vetusto.
MARCEL.
Mais cet exil et cette pauvreté ne sont qu'imaginaires; et, bien
différemment de Dante, votre Gœthe finit ses jours dans sa maison, dans
la jouissance de tous les conforts...
DIOTIME.
Que ce mot de _confort_ eût sonné étrangement à l'oreille de Gœthe, mon
cher Marcel, et que l'image du prosaïque bien-être que ce mot exprime
était loin de son esprit! Ce qu'il fallait à Gœthe, ce que le grand-duc
Charles-Auguste sut lui assurer, en lui donnant tout auprès de lui,
«champ, verger, jardin et maison,» ce n'était pas la combinaison savante
et opulente de ces inventions _confortables_ où s'endorment les vanités
de nos bourgeois parvenus; c'était la simplicité noble d'une demeure où
toutes choses bien ordonnées dans un ensemble harmonieux le portaient au
recueillement et à une douce activité de la pensée.
Dans cette maison modeste où Gœthe va finir ses jours glorieux, les
chambres sont peu ornées, médiocrement meublées (notre poëte avait
coutume de dire que les riches ameublements sont faits pour les gens qui
n'ont point d'idées et ne se soucient pas d'en avoir; quant à lui, il ne
pouvait ni penser ni rêver dans un trop bon fauteuil); mais on y monte
par des degrés majestueux où de graves figures antiques commandent le
silence; et les beaux souvenirs qu'il a rassemblés là, ses collections,
ses portefeuilles, ses livres, le pénètrent à toute heure de ce
«sentiment d'une noble existence,» qu'il avait espéré, un jour,
lorsqu'il exerçait le pouvoir, de donner même aux plus déshérités, même
aux plus oubliés de la fortune.
Dans son jardin, bien abrité du nord, au penchant d'une colline, sous
ses grands sapins germaniques, non loin desquels, de sa main, le
vieillard a planté le doux figuier de la Brenta, si cher à sa jeunesse,
Gœthe vient en plein midi s'asseoir. Il se recueille; il écoute «la
respiration de la terre pendant le sommeil de Pan.» À son front de
Jupiter olympien rayonnent les souvenirs d'un passé sans tache; dans ses
yeux, les certitudes sereines de la vie future. Et lorsque, par une
matinée de printemps, à son tour, Gœthe s'endort dans la plénitude de
ses facultés et dans la calme conscience de son œuvre accomplie (le 22
mars 1832; peu de temps auparavant il a mis la dernière main à son poëme
de _Faust_), sa lèvre souriante demande «plus de lumière.» Sans effort
et sans effroi, son âme va passer d'un monde à l'autre. Comme
l'Allighieri, au sortir des épreuves de la montagne d'expiation, il
s'est renouvelé aux flots vivifiants du Léthé. Il se sent, lui aussi,
Pur et disposé à monter aux étoiles.