Le désir de l'Italie était en quelque sorte inné chez Gœthe. C'était

comme une voix du sang, une transmission paternelle. Le conseiller

Jean-Gaspard, que nous avons vu si sombre et qui meurt vers ce temps

d'hypocondrie, nourrissait en son cœur le souvenir ineffaçable et le

regret d'un séjour qu'il avait fait en sa jeunesse dans la patrie de

Virgile et du Tasse. Il avait écrit de son voyage une relation qu'il

aimait à lire et à relire en famille, ne manquant jamais en finissant de

prononcer cet axiome: «Aux yeux de qui a vu l'Italie, rien ne saurait

plus désormais plaire en ce monde.» Aussi exigeait-il que sa femme et

ses enfants parlassent l'italien, et se faisait-il habituellement

chanter au piano des mélodies italiennes. Aussi sa maison du

_Hirschgraben_ était-elle décorée à tous les étages d'estampes de

moulages, de dessins et de terres cuites rapportés de Florence et de

Rome. Dès sa petite enfance, le Colisée, le château Saint-Ange, la

coupole de Saint-Pierre, étaient pour Wolfgang des objets familiers

autant que le _Rœmer_ et l'église de Saint-Barthélemy. Plus tard, les

songes de l'adolescent se peuplaient de fantômes italiens; plus tard

encore, chez l'homme fait, chez l'artiste, la persuasion que son idéal

poétique était en Italie ne fut que le développement des premières

impressions et des premiers enseignements de la maison paternelle.

«Lire Tacite dans Rome,» c'est le vœu viril par lequel s'exprime chez

Gœthe la _Sehnsucht_ de l'Italie. Respirer le parfum des myrtes et des

orangers, c'était à ses moments de langueur le soupir de sa jeunesse.

Parfois même l'appétit des figues s'éveille à sa lèvre de barbare, et

son impatience s'en irrite à ce point qu'il n'y saurait plus tenir. Il

part précipitamment, presque secrètement.

Et son instinct était si vrai qu'aussitôt les Alpes franchies, il se

sent apaisé. Au premier souffle qui vient à sa poitrine des rives

virgiliennes du _Benaco_.

Fluetibus et fremitu assurgens Benace marino.

aux premiers échos du Tasse sur la lagune, il verse des pleurs de joie.

À Naples, à Palerme, il entre en possession d'une intensité de vie dont

il ne s'était formé jusque-là aucune idée. Dans Rome, enfin, dans _sa_

Rome, comme il ose le dire en amant passionné, son génie s'épanouit en

pleine lumière. Il se sent libre, heureux. Comme l'Allighieri, il a

atteint les hauts sommets de la contemplation. Il renaît à une vie

nouvelle; il est sauvé.

Après deux années de l'existence à la fois la plus active et la plus

paisible, la plus conforme à sa nature, dans le pays de ses

prédilections, Gœthe rentre en Allemagne. Il est maître de lui-même, de

ses passions, de son art. La grande période généreuse de sa vie va

s'ouvrir. Son immense renommée, qui vient de s'accroître encore par la

publication de deux chefs-d'œuvre. _Iphigénie_ et _Tasso_, l'ascendant

qu'il exerce sur un prince libéral et qui le met à même de protéger, de

récompenser magnifiquement le mérite, cette admirable conscience du

devoir social qui le pousse à répandre au dehors les trésors de savoir

qu'il s'est acquis par la puissance d'une volonté infatigable, le font

agissant et bienfaisant comme il a été donné de l'être à peu d'hommes

privilégiés. Il prend une part active au mouvement des affaires et de

l'opinion. «Également puissant à consoler et à ravir _gleich mächtig zu

trösten und zu entzücken_,» dira Wieland, il noue des relations dans

tous les pays, dans toutes les classes; il veut tout voir, tout savoir;

il entre dans toutes les controverses, il anime toutes les questions, il

y jette la lumière. Par le rayonnement d'une chaleureuse sympathie, il

attire, il groupe dans une action commune les plus belles intelligences.

Il s'attache profondément à la plus belle entre toutes, à la seule qui

aurait pu lui porter ombrage: il aime jusqu'à la fin, il honore, il

encourage, il fait admirer Schiller. Avec lui et pour lui, pour ce rival

préféré de la foule, il dirige un théâtre national. Il institue des

musées, des bibliothèques, des écoles, des jardins botaniques; il

organise des congrès, des expositions d'œuvres d'art; il bâtit des

observatoires. Pressentant avant tout le monde l'importance de la chimie

moderne qui va changer, dit-il, les conditions de la vie industrielle,

il ouvre de vastes laboratoires où il s'applique aux expériences des

Lavoisier, des Berthollet, des Berzélius. Et pendant qu'il s'occupe sans

relâche à l'avancement et à la propagation de la science, à

l'encouragement des arts, au bien public, Gœthe continue, comme s'il

n'avait d'autre souci, l'œuvre de sa propre culture. Il revient

incessamment aux grandes sources primitives de la poésie hébraïque et

hellénique, à l'Orient des aryens. Il se plonge à la fois dans

Shakespeare, dans Spinosa, dans Linné. Il allie à l'étude l'observation,

les essais et les expériences. Il interroge tous les grands esprits.

Anatomie, ostéologie, comparées, optique, météorologie, botanique,

morphologie, physiologie, chimie, magnétisme, électricité, cranioscopie,

physiognomonie, rien ne lui échappe: tout, hormis la mathématique, à

laquelle son génie répugne invinciblement, devient pour lui occasion de

progrès, d'activité à la fois spéculative et positive. Il accomplit

enfin en lui-même cette union intime de la philosophie et de la poésie

que nous avons admirée chez Dante. Étudiant à la fois, comme

l'Allighieri, toutes les branches du savoir humain, observant tous les

phénomènes de la nature qui, pour lui, est «le poëme sacré,» pratiquant

tous les arts, et revenant toujours aux grands problèmes de la destinée

humaine, Gœthe s'avance, comme le Florentin, des ténèbres au crépuscule,

du crépuscule à la lumière, le regard attaché sur les lueurs naissantes,

animé et ébloui par la clarté suprême, qui «justifie ses efforts et

réalise tous ses désirs.»--Je cite, Élie, les propres paroles de Gœthe,

afin de mieux marquer l'analogie des conceptions et des images dans le

génie de nos deux poëtes.

ÉLIE.

Elles paraissent ici très-évidentes, en effet.

DIOTIME.

Tout en achevant ses compositions magistrales, _Wilhelm Meister_, les

_Affinités électives, Faust_, tout en écrivant les _Mémoires_ et en

surveillant la publication de ses Œuvres, Gœthe recueille ses

observations scientifiques; il les relie et les systématise. Le premier

il proclame le grand principe qui va désormais présider à tous les

progrès.

ÉLIE.

L'idée de la métamorphose?

DIOTIME.

L'idée de la plante primordiale et typique, dont il a pu dire avec

candeur que «la nature la lui envierait;» ou, pour parler avec Geoffroy

Saint-Hilaire, l'idée de l'unité de composition organique, dont les

savants français lui attribuent tout l'honneur.

ÉLIE.

Je vois le nom de Gœthe cité très-fréquemment, en effet, dans les

ouvrages de science.

DIOTIME.

Les savants ne prononcent son nom qu'avec reconnaissance et respect,

car, outre ces deux grands principes de l'unité et de la métamorphose,

on doit encore à Gœthe plusieurs observations très-importantes. Doué

comme Dante d'un vif instinct des transformations de la vie, attentif à

cette puissance de métamorphose dont il admirait dans un des plus beaux

chants de l'Enfer une peinture merveilleuse, Gœthe observe, comme

l'auteur des cantiques, des phénomènes qui n'ont point été observés

avant lui. C'est lui qui découvre dans la structure de l'homme l'os

intermaxillaire que nieront encore, longtemps après, des savants de

profession, tels que Camper et Blumenbach; c'est à lui que l'on rapporte

les plus curieuses observations sur la double tendance spirale et

verticale qui détermine la vie des végétaux. Chez le grand Allemand

comme chez le grand Italien, le génie de la spéculation intuitive

s'allie à l'esprit d'observation le plus rigoureux. Gœthe porte en lui,

il conçoit sans effort l'idée d'ordre et de beauté dans l'univers; ses

plus humbles, ses plus obscures parties, comme ses plus splendides

infinités, il les voit, il les pressent à leur place et dans leur

mutuelle attraction. Esprit ou matière, idéal ou réalité, force ou

forme, accident ou loi, tout lui apparaît distinct, mais profondément

uni dans le sein de Dieu. Et son Dieu, comme celui de l'Allighieri, est

le premier, le tout-puissant amour, _der Altliebende_. La science de

Gœthe a les palpitations de la vie; sa raison a les ravissements de

l'enthousiasme; et c'est pourquoi il étreint la vérité d'une si forte

étreinte. Et c'est pourquoi, rien qu'en le voyant, on reconnaît en lui

une harmonie si parfaite, qu'un Herder, un Napoléon, s'écrieront

spontanément, comme frappés d'un même éclair: _Voilà un homme_!

ÉLIE.

Assurément une telle parole, une louange à la fois si simple et si

profonde, dans de telles bouches, si elle était méritée, ferait mieux

que tout le reste comprendre votre rapprochement entre Gœthe et Dante,

car on peut bien dire que jamais poëte ne fut, plus que l'Allighieri, un

homme véritable. Mais c'est ici précisément que je sens, pour ma part,

la différence essentielle; car enfin, l'homme véritable, ce n'est pas

seulement celui qui est à la fois, comme Gœthe, un savant, un

philosophe, un artiste; l'homme véritable, c'est aussi, c'est avant

tout, dans mes idées bretonnes, le patriote, le soldat, le citoyen.

C'est Dante à la bataille de Campaldino, dans les conseils de la

république; c'est l'exilé indomptable qui monte fièrement l'escalier

d'autrui; c'est le tribun qui harangue princes et peuples et les convie

à la liberté.

Or, dans toute la longue vie de votre Gœthe, il n'y a pas un jour pour

la patrie, il n'y a pas un vœu pour la liberté. Il se détourne de la

révolution française qui troublerait, s'il y regardait, ses études de

naturaliste. Pendant la campagne de France, où il suit par bienséance de

cour son souverain, il s'absorbe dans ses rêveries contemplatives. À

Verdun, il observe un phénomène d'optique; au siége de Mayence, il

établit tranquillement sa théorie des couleurs. Je ne parle pas de

l'incroyable préoccupation qui lui fait appliquer à la querelle de

Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire les nouvelles qu'on lui apporte du

combat des trois journées dans les rues de Paris. Enfin rien, absolument

rien, chez cet homme si attentif à la métamorphose des plantes et aux

révolutions du globe, où se trahisse le moindre intérêt pour le grand

soulèvement politique qui va remuer de fond en comble toutes les couches

de la vie sociale.

DIOTIME.

Vous touchez ici, en effet, mon cher Élie, à une différence sensible

entre nos deux poëtes; mais c'est différence d'origines, beaucoup plus

que différence de personnes. Dante, ne l'oublions pas, appartient à la

plus grande race politique des temps anciens et modernes. Il est issu de

ce peuple romain qui se sentait né pour dominer le monde. Avec son sang

coule dans ses veines l'ambition, l'instinct impérieux des destinées

latines, le sentiment de l'État, l'idéal de l'unité, de la force et du

droit. Il est tout pénétré de ce vertueux orgueil de la patrie qui va se

perpétuer après lui, de grand homme en grand homme, dans l'Italie

subjuguée, humiliée, divisée, pour éclater de nos jours avec une

incroyable puissance, et triompher demain, plaise à Dieu, à la face du

ciel, sur les hauteurs antiques et toujours vivantes du Capitole.

Tout au contraire, Wolfgang Gœthe naît chez un peuple à qui la notion de

l'État semble étrangère. Cette grande _chose publique_ qui impose au

Romain le sacrifice de tout autre devoir, de tout bonheur intime,

l'Allemand ne la trouva nulle part dans son passé. Indépendant et libre,

hardi et fier dans les domaines de la pensée pure, il redevient timide

et gauche, il demeure comme empêché dès qu'il veut s'essayer à la

pratique du bien commun; il trébuche, il chancelle, dès qu'il sort de sa

maison pour descendre sur la place publique.

Il y a donc dans la race et dans la tradition de nos deux poëtes une

première inclination opposée, cela n'est pas niable; mais il ne faudrait

rien exagérer. Gœthe, en politique, comme en toutes choses, avait un

idéal, et un idéal très-haut.

ÉLIE.

Si haut apparemment qu'il ne pouvait espérer de le voir réaliser, et

c'est pourquoi il n'y songeait pas.

DIOTIME.

L'idéal de Gœthe, tel que nous allons le voir dans son poëme, le dernier

mot de la sagesse humaine dans la bouche de Faust mourant, «la plus

haute félicité où l'homme puisse atteindre,» ressemble trait pour trait,

mon cher Élie, à l'idéal de Dante. Monarchie ou république, c'est la

conception, exprimée dans un vers de _Faust_, du «peuple libre sur le

sol libre,» conquérant chaque jour, méritant par le travail, par la

lutte, par la conspiration de toutes les forces, par l'association de

toutes les volontés, son droit à l'existence et son droit au bonheur.

MARCEL.

C'est un peu vague.

DIOTIME.

Pas plus vague que l'idéal de l'Allighieri, sur lequel on a disputé

pendant plusieurs siècles. Avec l'auteur du _de Monarchia_, Gœthe

considérait l'unité, l'ordre et la paix comme les signes par excellence

du bon gouvernement. Il croyait, comme lui, que la liberté ne se trouve

que dans l'obéissance à la loi. Avec Dante, il croyait aux grands rois

_paciers_ et _justiciers_. De même que l'Allighieri attendait de la

venue de l'empereur Henri VII l'apaisement des troubles civils, ainsi

Gœthe, dans sa jeunesse, espérait du grand Frédéric qu'il «réduirait les

superbes et soutiendrait la force propre de l'Allemagne.» Mais Gœthe

croyait également à la puissance des instincts populaires. Il admirait

les vertus humbles et patientes des classes laborieuses, qu'il

déclarait, dans leur injuste abaissement, les plus hautes aux yeux de

Dieu. Il reconnaissait aux malheureux «le pouvoir de bénir, auquel

l'homme heureux ne sait comment atteindre.»

VIVIANE.

Quelle expression touchante et quelle grande pensée!

DIOTIME.

Et qui, celle-là, vient assurément du cœur, car jamais l'esprit à lui

tout seul n'eût senti et proclamé ainsi le droit divin du malheur.

ÉLIE.

Mais cette pensée très-touchante, je n'en disconviens pas, ne nous dit

aucunement la part que Gœthe réservait au peuple dans son idéal

politique.

DIOTIME.

Gœthe n'a jamais rédigé de projet de constitution, mon cher Élie. Mais

il avait coutume de dire que, si une très-petite élite dans la société y

représente la raison, le peuple y représente le sentiment, la passion,

que l'homme d'État ne doit jamais négliger. Lorsqu'il s'essaie à l'art

de gouverner, il se propose pour but principal de donner aux classes

inférieures «le sentiment d'une noble existence.» Rappelez-vous, Élie,

cet admirable poëme d'_Hermann et Dorothée_, où Gœthe chante d'une voix

homérique les grandeurs de la vie populaire. Relisez, quand vous serez

de loisir, le roman de _Wilhelm Meister_. Vous serez surpris d'y voir

sur le prolétariat, sur la propriété, sur le rôle social des femmes, sur

les vocations naturelles, sur la rétribution du travail et la

répartition des richesses, sur l'unité future du genre humain, sur la

culture en commun du globe, sur les destinées grandioses de l'Amérique

républicaine et de la démocratie chrétienne, sur le pouvoir de

l'association et de la colonisation, des choses dont la hardiesse n'a

pas été dépassée par nos plus hardis réformateurs.

Dans ce curieux roman, Gœthe ramène les phases successives du progrès

moral et social aux trois degrés de l'initiation ouvrière:

l'apprentissage, le compagnonnage et la maîtrise. Il y cherche, il y

exprime avec amour la poésie des plus humbles professions, des plus

petits trafics. Il rapproche l'industrie de l'art, l'utile du beau.

Enfin, si je ne me trompe, vous trouverez dans _Wilhelm Meister_, dans

la dernière partie surtout, un Gœthe à qui vous n'avez pas donné, je

crois, suffisamment d'attention, un Gœthe précurseur et prophète, comme

l'Allighieri, d'une patrie, d'une société, d'une civilisation nouvelle,

organisateur du bon État; voilant, comme l'auteur des cantiques, sous le

symbole, une représentation pythagoricienne de l'ordre social intimement

uni à l'ordre universel dans les conseils de Dieu.

ÉLIE.

Mais enfin, j'en reviens toujours là, Gœthe ne prend aucune part au

mouvement politique.

DIOTIME.

Un moment, on le voit dans ses lettres et dans ses mémoires, Gœthe,

chargé par le grand-duc de Weimar de conduire les affaires publiques,

s'applique, comme il s'est appliqué à tous les arts, au grand art de

l'homme d'État. Il lit avec émotion nos cahiers de 89: il aurait voulu

en réaliser la pensée. Il parle avec le sérieux candide qu'il apporte en

toutes choses de la grande tâche qui lui est imposée. Il en remplit,

dit-il, ses veilles et ses rêves, il y sacrifie ses plus chères

occupations: il interrompt ses études, ses travaux, parce que son devoir

(son devoir de ministre s'entend, car il semble oublier à ce moment son

œuvre poétique) lui devient chaque jour plus cher. C'est en

l'accomplissant dignement qu'il voudrait «se rendre l'égal des plus

grands hommes.» Mais il est vrai de dire aussi que les espérances

prochaines de Gœthe sont bientôt dissipées. Les horreurs de la guerre

dont il pense, sous la canonnade de Valmy, qu'elles commencent une

époque nouvelle dans l'histoire, le persuadent que des générations

entières seront sacrifiées à la révolution immense qui, selon lui, va

changer les destinées, non-seulement de l'Europe, mais du monde. Alors,

comme il hait tous les agents violents (il est anti-vulcaniste en

histoire comme en géologie); comme il sent douloureusement le malheur

d'appartenir à une nation faible, incapable de cohésion, impuissante en

politique; comme il n'a pas de foi dans la vertu des petites

constitutions, des petits parlements, des petites promesses et des

petits souverains de la Confédération germanique; comme il ne croit en

définitive qu'au pouvoir de l'esprit, au progrès par la science et la

persuasion, et non par les improvisations hasardées ou la contrainte,

Gœthe se met à l'écart. Il se retire des factions. Il se fait à lui

seul, comme Dante (qui paraît bien, lui aussi, à un certain jour, avoir

désespéré de ses amis), son propre parti. Voyant la confusion où tout

allait chez ce pauvre peuple allemand, le plus grand dans l'ordre moral,

dit-il, mais le plus misérable dans son organisation politique, il

rentre, pour n'en plus sortir, dans la sphère de l'art, où son autorité

s'exerce sans entraves. Mais c'est pour y tenter, à sa manière, l'unité

allemande. Il forme le plan d'un grand congrès général qui sera, dans

l'opinion de Herder, le premier institut patriotique de l'Allemagne; et

s'il n'y réussit pas, il en répand du moins dans les esprits l'idée qui

y germera plus tard. Une voix intime dit au poëte qu'il importe assez

peu à l'Allemagne de compter un soldat, un clubiste, un pamphlétaire ou

un harangueur de plus, mais que, en lui léguant un Gœthe, il aura fait

pour la patrie future tout ce qui lui est commandé par Dieu et par son

génie.

Et qui oserait l'en blâmer? Qui oserait accuser d'indifférence

patriotique celui dont on a pu dire:

_L'Allemagne s'est sentie grande tant que Gœthe a vécu?_

ÉLIE.

Vous idéalisez, vous me feriez presque aimer le sage égoïsme du grand

artiste; mais comment l'égaler à l'héroïsme du grand citoyen, et que les

effets en sont moins vivants dans les cœurs! L'Allemagne, sans doute,

admire, elle adore son Gœthe; mais qu'il y a loin du culte un peu

abstrait qu'elle lui rend au frémissement d'amour de toute cette jeune

Italie qui portait naguère aux combats pour la liberté les couleurs de

Béatrice, et que les chants divins de l'Allighieri consolaient dans les

durs cachots du Spielberg, exaltaient au martyre de Cosenza!

DIOTIME.

J'en tombe d'accord avec vous, Élie, avec cette seule réserve, que je

n'oppose pas ici l'égoïsme d'un caractère si l'héroïsme d'un autre,

mais, comme je vous le disais tout à l'heure, le génie et la tradition

des deux peuples qui se personnifient dans nos deux poëtes. Et tenez,

même dans cette retraite studieuse, dans cette «solitude amie» que vous

seriez tenté de reprocher à Gœthe, dans ce calme où sa verte vieillesse

poursuit sans dissipation l'œuvre, patriotique aussi à sa manière, qu'il

a entreprise de grandir dans les lettres et dans les arts le nom

allemand, la colère vient un jour le saisir et lui inspire des accents

tout à fait dantesques.

ÉLIE.

En quelle occasion?

DIOTIME.

C'est en 1805. L'invasion française a réduit l'Allemagne à la dernière

détresse. Le grand-duc de Weimar, le souverain bien-aimé de son peuple,

est, sous de mensongers prétextes, accusé de trahison, menacé par

Bonaparte de déchéance et d'exil. Gœthe pousse un cri d'indignation;

tant d'injustice le révolte. Il ressent au plus profond les humiliations

de la patrie sous le caprice du dominateur étranger. Tout aussitôt son

parti est pris. Il n'hésite pas; il va suivre son royal ami dans

l'infortune. Il s'en ira, dit-il, de village en village, de chaumière en

chaumière, d'école en d'école, «partout où l'on connaît le nom du vieux

Gœthe;» il rimera, il chantera les afflictions du peuple; et les femmes

et les enfants s'attacheront à ses pas et répéteront en chœur sa grande

complainte... Il n'est pas indifférent, alors, le vieux Wolfgang; sa

voix tremble; des larmes coulent de ses yeux; ses genoux fléchissent.

Lorsqu'il parle ainsi d'exil et de pauvreté, je songe à cet autre Juste,

«quel Guisto,» à ce mendiant au grand cœur que l'Allighieri rencontre

dans le ciel de Justinien, à ce Romeo en qui le poëte semble se

reconnaître... Vous vous rappelez, Viviane, ces belles tercines que je

vous citais hier:

Indi partissi povero e vetusto.

MARCEL.

Mais cet exil et cette pauvreté ne sont qu'imaginaires; et, bien

différemment de Dante, votre Gœthe finit ses jours dans sa maison, dans

la jouissance de tous les conforts...

DIOTIME.

Que ce mot de _confort_ eût sonné étrangement à l'oreille de Gœthe, mon

cher Marcel, et que l'image du prosaïque bien-être que ce mot exprime

était loin de son esprit! Ce qu'il fallait à Gœthe, ce que le grand-duc

Charles-Auguste sut lui assurer, en lui donnant tout auprès de lui,

«champ, verger, jardin et maison,» ce n'était pas la combinaison savante

et opulente de ces inventions _confortables_ où s'endorment les vanités

de nos bourgeois parvenus; c'était la simplicité noble d'une demeure où

toutes choses bien ordonnées dans un ensemble harmonieux le portaient au

recueillement et à une douce activité de la pensée.

Dans cette maison modeste où Gœthe va finir ses jours glorieux, les

chambres sont peu ornées, médiocrement meublées (notre poëte avait

coutume de dire que les riches ameublements sont faits pour les gens qui

n'ont point d'idées et ne se soucient pas d'en avoir; quant à lui, il ne

pouvait ni penser ni rêver dans un trop bon fauteuil); mais on y monte

par des degrés majestueux où de graves figures antiques commandent le

silence; et les beaux souvenirs qu'il a rassemblés là, ses collections,

ses portefeuilles, ses livres, le pénètrent à toute heure de ce

«sentiment d'une noble existence,» qu'il avait espéré, un jour,

lorsqu'il exerçait le pouvoir, de donner même aux plus déshérités, même

aux plus oubliés de la fortune.

Dans son jardin, bien abrité du nord, au penchant d'une colline, sous

ses grands sapins germaniques, non loin desquels, de sa main, le

vieillard a planté le doux figuier de la Brenta, si cher à sa jeunesse,

Gœthe vient en plein midi s'asseoir. Il se recueille; il écoute «la

respiration de la terre pendant le sommeil de Pan.» À son front de

Jupiter olympien rayonnent les souvenirs d'un passé sans tache; dans ses

yeux, les certitudes sereines de la vie future. Et lorsque, par une

matinée de printemps, à son tour, Gœthe s'endort dans la plénitude de

ses facultés et dans la calme conscience de son œuvre accomplie (le 22

mars 1832; peu de temps auparavant il a mis la dernière main à son poëme

de _Faust_), sa lèvre souriante demande «plus de lumière.» Sans effort

et sans effroi, son âme va passer d'un monde à l'autre. Comme

l'Allighieri, au sortir des épreuves de la montagne d'expiation, il

s'est renouvelé aux flots vivifiants du Léthé. Il se sent, lui aussi,

Pur et disposé à monter aux étoiles.

Dante et Goethe : dialogues · 第 15 / 23 段