récria. Elle n'aurait pas voulu que la fin du récit vint si vite. Elle
aurait désiré plus de détails; elle avait mille questions à faire
encore. Diotime promit d'y répondre à mesure que l'analyse de _Faust_
les amènerait, ce qui ne pouvait manquer. Mais elle se sentait fatiguée
d'avoir parlé pendant près de deux heures au grand air, et priait qu'on
voulût bien la laisser reprendre haleine.
On se dispersa sur la plage.
QUATRIÈME DIALOGUE.
DIOTIME, VIVIANE, ÉLIE, MARCEL.
On s'oublia longtemps sur la plage, chacun à ses pensées. Diotime
s'était éloignée. Viviane prenait un curieux plaisir à regarder, à
examiner de près les milliers d'animalcules et de plantes marines que le
reflux avait abandonnés sur le sable. Elle questionnait Élie. Avec sa
vivacité féminine, elle aurait voulu, en moins d'une heure, tirer de lui
et s'approprier tout ce que de longues années d'études lui avaient
appris. Mollusques et madrépores, infusoires, astéries, coquilles,
écailles, varechs, débris de toutes sortes, elle voulait aussitôt nommer
et classer l'infinité des formes équivoques de cette vie flottante qui,
poussée par je ne sais quel vague et universel désir de lumière, vient
incessamment vers nous, des crépuscules de l'abîme, à la pleine clarté
des cieux.
Quant à Marcel, après avoir suivi d'un œil de chasseur plusieurs files
d'oies sauvages qui traversaient les airs du nord au sud, et, de leurs
blanches ailes éployées, laissaient tomber sur ce beau jour d'automne
comme un premier frisson des neiges d'hiver, il était parti pour le
village, en quête d'un fusil, bon ou mauvais.
Depuis quelques instants une méduse énorme, cachée sous une touffe
d'algues, absorbait l'attention de Viviane. Lorsqu'elle releva la tête,
grande fut sa surprise de ne plus voir Élie à ses côtés. Après qu'elle
l'eut cherché des yeux tout alentour:
--Où êtes-vous donc allé et qu'avez-vous? lui cria-t-elle en le voyant
revenir à pas pressés dans la direction que Diotime avait prise; vous
êtes pâle à faire peur.
--Ce n'est rien, dit Élie en l'abordant; c'est le démon du cap Plouha
qui m'a troublé la cervelle... Pouvez-vous distinguer là-bas, à
l'horizon, tout à l'extrémité de ce rocher qui surplombe, Diotime et son
grand voile noir qui flotte au vent?
VIVIANE.
Eh bien?
ÉLIE.
Eh bien! figurez-vous que, tout à l'heure, en la voyant qui s'avançait
lentement, comme une somnambule, sur cette pointe étroite, j'ai pris
peur. J'ai couru; la respiration m'a manqué, mes jambes ont fléchi; si
j'étais femme, je dirais que j'ai failli me trouver mal... Que
voulez-vous! on n'est pas maître de ces choses-là; il me semblait que le
pied lui glissait, qu'elle chancelait, qu'elle disparaissait.
VIVIANE.
Quelle folie! Rappelez-vous donc qu'avant-hier, par une mer
très-houleuse, vous m'avez conduite jusque-là. Il y a place pour trois
personnes de front; pas le moindre danger, même si l'on tombait.
ÉLIE.
Encore une fois, que voulez-vous que je vous dise? c'est le démon du cap
Plouha qui fait des siennes. Diotime était si triste depuis hier!... Ce
matin même, elle m'avait très-longuement parlé de notre pauvre George.
J'étais hanté par les idées les plus noires... Enfin, je n'avais pas le
sens commun, et je m'en suis convaincu quand, au moment de ma plus vive
angoisse, j'ai vu Diotime s'asseoir aussi tranquillement que possible et
s'entretenir avec un petit chercheur de crabes que, dans mon agitation
extrême, je n'avais pas aperçu tout d'abord à ses côtés.
VIVIANE.
Vous étiez très-lié avec George, n'est-il pas vrai?
ÉLIE.
Je m'étais beaucoup attaché à lui dans le peu de temps que nous avons
passé ensemble; c'était une nature charmante, la mieux douée que j'aie
jamais rencontrée, et aussi la plus à plaindre.
VIVIANE.
J'ai vu son portrait, peint par Lehmann, dans la chambre de Diotime; il
devait lui ressembler beaucoup. Quel noble visage, mais quelle
mélancolie empreinte sur tous ses traits! Sans rien savoir, je l'aurais
dit prédestiné? quelque chose de funeste.
ÉLIE.
Il avait apporté en naissant l'inclination à la mélancolie, à cette
grande mélancolie germanique dont Diotime nous parlait tout à l'heure,
et dont il est, je crois, bien difficile de guérir. La mort mystérieuse
de sa mère avait jeté sur son enfance une ombre froide; très-jeune
encore, il s'était, comme elle, essayé plusieurs fois, sans y réussir,
au suicide.
VIVIANE.
Et sa famille l'avait su?
ÉLIE.
Sans doute. Mais comme il refusa toujours de s'expliquer, ses proches,
oubliant la morne hérédité qui mettait dans son sang le dégoût de la
vie, ne prirent point au sérieux ces tentatives vaines. On ne vit là
qu'un peu d'ennui qu'il fallait distraire. On décida que George
voyagerait.
VIVIANE.
Mais Diotime?
ÉLIE.
Diotime, sur qui la mort tragique d'une sœur très-aimée avait produit
une impression ineffaçable, concevait à ce sujet plus d'inquiétude;
mais, par des motifs que j'ignore, elle ne pensa pas devoir s'opposer
aux volontés qui éloignaient George de la maison paternelle, elle me
pria seulement de l'accompagner, et je partis avec lui pour la Grèce. Au
bout de quelque temps, rappelé par des affaires, je crus pouvoir le
quitter. Je ne le laissais pas seul; nous avions noué amitié avec
Evodos. Vous le connaissez; vous savez de quel ascendant naturel, malgré
sa jeunesse, il entraîne, il sait gagner à ses belles ambitions tout ce
qui l'approche. J'espérais que, par ce lien nouveau, George
insensiblement se rattacherait à la vie, et que peut-être même il en
viendrait quelque jour à entrer de cœur et d'esprit dans les vues, dans
les projets, dans les passions généreuses du jeune Hellène. Hélas! à
peine rentré chez moi, je recevais une lettre d'Athènes; elle était
scellée de noir; je l'ouvris en tremblant. Evodos m'écrivait qu'au
lendemain de mon départ, George avait soudain disparu, et qu'après
plusieurs jours de recherches, on avait appris, par des femmes de
pêcheurs, venues de grand matin au Pirée pour y vendre leurs filets,
que, pendant leur marche nocturne sur le rivage, elles avaient vu, bercé
par la vague, un beau corps endormi, d'une blancheur angélique, et qui
semblait comme enveloppé de lueurs merveilleuses...
VIVIANE.
J'avais bien deviné quelque chose de tout cela, mais j'ignorais les
détails. Croiriez-vous que Diotime n'a jamais prononcé devant moi le nom
de George!
ÉLIE.
La dernière fois que nous avions parlé de lui ensemble, c'était à
l'occasion d'une lettre d'Evodos qui s'occupait de faire placer, à
l'endroit même où l'on a retrouvé le corps, une pierre funéraire. Les
larmes que j'avais vues tomber des yeux de Diotime sur ses joues d'une
pâleur mortelle m'avaient à tout jamais interdit d'éveiller ce souvenir.
D'elle-même, ce matin, après plusieurs années de silence, elle l'avait
rappelé, et j'en étais resté troublé plus que je ne saurais dire...
Comme ils en étaient là, Viviane mit un doigt sur sa bouche, et
s'avançant vivement à la rencontre de son amie qui déjà se trouvait à
portée de la voix: Qu'avez-vous donc vu là-bas de si extraordinaire, lui
dit-elle, et comment pouvez-vous si longtemps vous passer de nous?
--J'étais avec un autre ami, dit en souriant Diotime.
VIVIANE.
Un autre ami?
DIOTIME.
Un ami invisible, un ami absent, un ami très-éloigné... mais pas autant
peut-être que nous nous le figurons. Vous savez que j'ai parfois des
pressentiments étranges; ce n'est pas pour rien que je suis née à minuit
et dans la patrie de Gœthe. Nous autres _Mitternachtskinder_, comme on
nous appelle en Allemagne, nous découvrons les trésors. À cet égard j'ai
fait mes preuves, et j'en ai trouvé un que tout le monde m'envie dans
votre _Bretaigne grifaigne_ (n'est-ce pas ainsi, Élie, que dit la
chanson?). Mais ce n'est pas tout; nous conversons aussi avec les
esprits... Eh bien, là-bas, sur mon rocher solitaire, je pensais à
Evodos; je peux dire que je le voyais auprès de moi...
Les yeux de Viviane s'illuminèrent d'un éclair rapide. Au même moment,
elle entendit la voix de son frère qui rapportait le meilleur fusil du
garde de Tréveneuc et qui descendait en chantonnant sur la plage.
--Trop tard! lui cria-t-elle en montrant du geste l'horizon; les oiseaux
sont envolés. La Providence les protége et les enlève à tes coups.
--Oui vraiment, reprit Marcel avec humeur et en contrefaisant l'accent
nasillard du curé de Saint-Jacques, admirons la divine Providence, mes
frères; quand le gibier vient au chasseur, c'est le fusil qui lui
manque; et quand le chasseur tient le fusil, le gibier a disparu!
On rit de cette boutade; puis on revint s'asseoir autour de la table de
granit. Alors, à la demande générale, Diotime reprit ainsi:
DIOTIME.
Vous m'avez fait un reproche qu'on adresse rarement aux professeurs, ma
chère Viviane, vous m'avez trouvée trop courte. Mon récit de la vie de
Gœthe et l'idée que j'ai tâché de vous donner de sa personne vous
semblent insuffisants. Hélas! oui, j'en conviens, il m'arrive avec Gœthe
ce qui m'est arrivé avec Dante: à mesure que j'avance, les horizons
reculent, et quand je crois toucher au port, ma sonde jetée m'avertit
que je suis bien loin encore de tous rivages, en haute mer:
O voi che siete in piccioletta barea.
....................................
Non vi mettete in petago,
dit l'Allighieri, à ceux qui voudraient, dans leur frêle esquif, suivre
son vaisseau superbe; plus je vais, plus je m'effraie de l'entreprise où
je me suis hasardée. À ne parler que du temps, savez-vous que, si je
voulais tout dire sur Gœthe, ce ne serait pas quelques heures, mais
quelques semaines qu'il nous faudrait rester à Plouha?
VIVIANE.
Je le voudrais bien...
DIOTIME.
Et je devrai m'estimer heureuse si j'achève aujourd'hui d'esquisser les
grands traits généraux qui font de Gœthe, à mes yeux, le Dante du XIXe
siècle. Vous ne sauriez vous figurer, Viviane, le nombre et l'étendue
des ouvrages écrits sur Gœthe. La littérature dantesque est déjà
dépassée, je crois, par la littérature gœthéenne. La controverse au
sujet des idées et des sentiments de l'auteur de _Faust_ ne finira pas
de longtemps en Allemagne; elle ne fait que commencer en Europe. Comme
aussi Gœthe, en ce qui le touchait personnellement, gardait volontiers
le silence; comme il ne daigna jamais répondre à ses détracteurs; comme
il ne lui déplaisait pas de voir son _Faust_ devenir l'objet d'une
infinité d'interprétations et de commentaires qui donnaient au vieillard
un sentiment vif de sa puissance croissante sur les imaginations; comme
il souriait complaisamment à ce _Faust poliscusa_ qui déconcertait la
critique, il en a été de lui comme de l'Allighieri: dans les deux camps
opposés, guelfes ou gibelins, croyants ou sceptiques, conservateurs ou
réformateurs, on s'est disputé l'honneur de son nom. Les nuages se sont
amassés tout alentour; l'obscurité s'est accrue, le tonnerre a grondé;
et, pareil aux demi-dieux antiques, le poëte a disparu, il a été ravi
aux cieux dans l'orage,--Je crois bien, quoique je vous aie dit peu de
chose au regard de ce qu'il y aurait eu à dire, vous avoir montré dans
Gœthe l'homme de sa nation, de son temps, mais aussi l'homme universel,
l'homme de l'humanité, en qui s'expriment et luttent, avec une puissance
extraordinaire, les passions, les espérances, les tristesses, les joies,
tout le réel et tout l'idéal de la destinée humaine. Si je ne m'abuse,
je vous ai fait entrevoir les analogies profondes qui, sous les
différences de temps, de lieux, de races et de caractères, relient l'un
à l'autre l'auteur de _Faust_ et l'auteur de la _Comédie_: un génie
essentiellement religieux, traditionnel autant que novateur, qui reçoit
avec respect du passé tout ce qu'il est possible d'en recevoir, et qui
transmet à l'avenir un héritage agrandi, fécondé par le travail d'une
pensée libre et généreuse. Nous avons admiré chez nos deux poëtes un
talent spontané et réfléchi, lyrique et épique tout ensemble; une âme
ouverte à la plus haute conception de l'amour. Nous touchons maintenant
à ce qui va achever la ressemblance entre Dante et Gœthe, à ce désir qui
les possède également de mettre tout leur génie, toute leur vertu, la
_Somme_, le _Trésor_, le _Miroir_ de leur connaissance, aurait-on dit au
moyen âge, dans une œuvre grandiose qu'ils vont porter en eux, méditer,
quitter et reprendre, remanier, améliorer sans cesse, jusqu'à la fin.
Sans se mettre ouvertement en scène dans son _Faust_, Gœthe y est
présent tout aussi bien que Dante dans sa _Comédie_. Étudier l'œuvre,
c'est ici, plus qu'en aucune autre création de l'art, étudier l'homme.
Et c'est pourquoi tantôt, Viviane, je vous disais que vous alliez avoir
plus d'une occasion, à mesure que nous entrerions dans l'analyses de
_Faust_, de revenir sur ce que j'ai pu négliger, et de remettre où bon
vous semblera vos grands points d'interrogations despotiques.
VIVIANE.
Comptez que je ne m'en ferai pas faute, malgré l'épithète railleuse.
DIOTIME.
Nous avons vu déjà que Gœthe, en concevant le plan de sa tragédie, était
mû, comme Dante, non-seulement par le désir de la gloire qui leur est
commun avec tous les grands artistes, mais encore par le désir généreux
qu'ont seuls les grands cœurs de faire servir l'exemple de leurs fautes
et de leurs égarements au bien d'autrui. En étudiant l'un et l'autre
poëme, nous n'apprenons pas seulement à connaître un chef-d'œuvre
littéraire, mais encore le moyen que, dans la société du XIVe et du XIXe
siècle, deux nobles esprits jugeaient le plus propre à gagner la
béatitude, à _faire son salut_; si bien que je serais parfois tentée
d'examiner _Faust_ et la _Comédie_ de ce point de vue dévot, et de les
considérer comme un livre d'édification qui se pourrait nommer
l'_Imitation de Dante_ ou l'_Imitation de Gœthe_. Mais, pour le moment,
ne nous engageons pas dans ces considérations morales, et tenons-nous-en
à notre Faust poétique et légendaire.
ÉLIE.
Vous nous avez dit, je crois, que la légende de Faust remonte au VIe
siècle.
DIOTIME.
En ce qui touche la donnée générale du pacte avec le démon, la légende
se produit dès le IIIe siècle. Le païen Cyprien d'Antioche, qui veut
séduire par magie Justine, la vierge galiléenne, et qui, pour cela, fait
alliance avec le diable, semble, dans la légende grecque, comme une
sorte de Faust anticipé.
ÉLIE.
Ce Cyprien d'Antioche est le type du _Magico Prodigioso_ de Calderon, si
je ne me trompe?
DIOTIME.
En effet. Mais de même qu'il y a en plusieurs visions et plusieurs
voyages en enfer, nous allons voir se produire un grand nombre de Faust.
Celui du VIe siècle se nomme _Théophilus_; c'est un clerc de l'Église
d'Adana en Cilicie, qui, par l'entremise d'un juif, signe de son sang le
pacte avec le démon, mais qui finit par lui échapper néanmoins, grâce à
l'intercession de la Vierge Marie. L'histoire de ce Théophilus figure
dans un poëme latin de la nonne Hroswitha; elle a été rimée chez nous
par le trouvère Rutebeuf, et on la voit représentée sur les vitraux de
plusieurs de nos cathédrales du XIIIe siècle.
ÉLIE.
Je crois me rappeler l'avoir vue sur un vitrail de Notre-Dame de Paris.
DIOTIME.
Après ce Théophilus, une longue succession de personnages illustres,
parmi lesquels beaucoup de papes, de savants, de docteurs, sont, du Xe
au XVe siècle, en mauvais renom de pratiques diaboliques. L'innombrable
famille des écoliers errants, _scholastici vagantes_ ou _bacchants_,
comme on les appelait, qui rapportent des universités de Tolède, de
Salamanque et de Cracovie, où on les apprenait des Juifs, des Sarrasins,
parfois même du diable en personne, les secrets de la sorcellerie; qui
fréquentent les saltimbanques, les escrimeurs, les jongleurs de toutes
sortes; qui visitent en Allemagne le _Mont de Vénus_ et qu'excommunie
l'Église, perpétuent et répandent au loin la tradition du pacte
infernal. Il y a un Faust polonais, un Faust bohême, un Faust
hollandais, etc.; mais le Faust véritable, le Faust historique de qui
s'empare la légende allemande, appartient en propre à l'Allemagne et au
XVIe siècle.
ÉLIE.
Vous admettez donc un Faust historique?
DIOTIME.
La réalité d'un ou même de plusieurs Faust n'est pas contestable. Il y a
d'abord Faust ou Fust, l'associé, le trahisseur de Guttenberg, de qui le
nom se rattache avec certitude à l'invention de l'imprimerie. On trouve
aussi le nom de Faust inscrit dans l'année 1509, sur les registres de
l'université de Heidelberg, au grade de bachelier _de via moderna_ (ce
qui signifie, paraît-il, qu'il était nominaliste). On ne saurait nier
non plus, car il figure dans les lettres du temps sous le nom de
Georgius Sabellicus, l'existence d'un aventurier prodigieux qui prenait
le titre de prince des nécromants ou de _Second Faust_, ce qui en
suppose un premier. Enfin, hors de doute est le compatriote de
Mélanchton, l'ami d'Agrippa, le protégé de Franz von Sickingen, le
docteur Johannes Faustus. Celui-ci, en un rien de temps, forme comme le
noyau de toutes les nébulosités légendaires. Il s'empare de toutes les
attributions des autres Faust. Il leur imprime, en les absorbant, et
malgré les transformations qu'il subit dans différents milieux, un
caractère typique. Et ce caractère se compose sous la double influence
de l'esprit théologique de la Réforme et de l'esprit humaniste de la
Renaissance qui travaillaient alors toute l'Allemagne. La crainte du
diable qui possède encore Luther et l'audace de la science qui commence
à paraître dans Copernic, ont une part égale à la formation de ce Faust
définitif, qui devient le héros des chansons populaires et le personnage
favori des pièces de marionnettes.
Il s'accrédite rapidement en tous lieux, de telle sorte que bientôt il
n'est plus personne dans le peuple, dit un contemporain, qui ne sache
raconter un tour de sa façon. Et ces tours, empruntés à tous les Faust
précédents, emmêlent, à la manière dantesque, l'antiquité classique, la
chronique du moyen âge et les affaires contemporaines. Né en pleine
Allemagne, dans une petite ville du Palatinat, notre Faust fait ses
études à Wittenberg, le berceau de la théologie protestante. Il est,
comme il convient, ensemble nécromant, astrologue et alchimiste. Il
récite de mémoire tout Platon et tout Aristote. Il restituerait, pour
peu qu'on l'en priât, les comédies perdues de Plaute et de Térence. Se
rendant invisible à volonté, il assiste aux combats de Pavie et de la
Bicoque. Il est porté à travers les airs, tantôt par les chevaux, tantôt
sur le manteau du diable. Il fait ainsi des voyages fabuleux; il va en
Thrace, dans les Indes; il visite à Naples le tombeau de Virgile; il
monte sur une haute montagne d'où il s'élance jusque dans les astres. Il
explique les comètes et les étoiles filantes; il découvre les trésors
cachés dans les chapelles en ruine; il joue aux étudiants, aux
hôteliers, au pape, mille tours pendables. Partout, sous apparence de
chien, son démon Méphistophélès le suit, docile à ses commandements; il
lui amène, pour ses plaisirs, les sept plus belles femmes des Pays-Bas,
de la Hongrie, de l'Angleterre, de la Souabe et de la France, etc.; il
va lui chercher Hélène. Faust l'épouse; il en a un fils. Puis enfin, le
temps du pacte expiré, et après qu'il a institué pour son héritier son
disciple Wagner, Faust meurt de mort violente; il est emporté dans la
nuit par le diable, au milieu des éclats de la foudre et du tonnerre, et
la moralité de la légende chrétienne, c'est le danger de la science:
_Infelix sapientia_.
ÉLIE.
C'est une chose bien curieuse et qui m'a souvent fait songer, que ce
penchant, cette facilité de l'imagination populaire, à créer des types
et à former d'une multitude de traits épars dans la réalité une figure
mythique.
DIOTIME.
C'est au fond le besoin d'unifier, de composer; c'est l'instinct des
artistes; tout le contraire de l'esprit d'analyse et de critique. Bien
que spontané, et en apparence capricieux dans ses effets, ce don naturel
de l'enfance de l'homme et de l'enfance des peuples obéit, si l'on y
regarde de près, à une loi rigoureuse. Ce travail inconscient a son
procédé régulier, et l'on peut y observer une des plus sensibles
applications de la grande loi de métamorphose qui préside non-seulement,
comme l'a constaté Gœthe, à la vie de la plante, mais encore à la vie de
l'esprit humain. Il faut lire, pour s'en convaincre, les recherches de
la critique allemande sur l'origine des mythes, et, chez nous, les beaux
travaux d'Alfred Maury.
MARCEL.
Je parcourais précisément, ces jours passés, le volume de La Villemarqué
sur notre enchanteur Merlin et sur sa douce amie, ta marraine, Viviane,
qui, par parenthèse, était passablement curieuse et fantasque: et
savez-vous quelle réflexion je faisais, moi, sur ces temps légendaires?
DIOTIME.
Laquelle?
MARCEL.
En songeant à ces fictions charmantes qui naissaient au bruit du rouet
dans nos veillées de village; en me rappelant ces longues complaintes
que rimaient nos Homères celtiques, et qui se chantaient par tout le
pays, de grange en grange, de barque en barque, de berceau en berceau,
avec mille variantes improvisées selon le goût particulier des gens de
la mer, de la plaine ou de la montagne, pour de là se fixer en images
dans nos livrets et se dramatiser dans les gestes de nos acteurs de la
foire; en me remettant à l'esprit tout cet art naïf d'un temps que l'on
appelle barbare, toute cette poésie qui coulait intarissable, à pleins
bords, au milieu de nos landes et de nos forêts sauvages, je ne voyais
pas bien, je l'avoue, ce que nous avions gagné au progrès, et je me
posais cette question: Le suffrage universel, avec ses _urnes_ de
cuisine, avec ses carrés de papier qui, par la main du gendarme, du
pompier ou du garde champêtre, apportent à nos paysans, qui ne savent
pas les lire, les choix tout imprimés d'un préfet qu'ils n'ont jamais
vu, ce grand droit de vote dont on ne sait que faire, répand-il dans nos
campagnes plus de contentement que cet _Espoir breton_ que nous avait
mis au cœur le fils de la terre bretonne? Charme-t-il autant notre vie
que ces belles pommes d'or qui tombaient une à une sur l'herbe verte,
quand notre blond Merlin chantait dans le _Jardin de la Joie_, ou les
arbres, dit la légende, portaient autant de fleurs que de feuilles et
autant de fruits que de fleurs?
DIOTIME.
Il n'y a vraiment que vous au monde, Marcel, pour rapprocher des choses
aussi dissemblables, l'urne électorale et les pommes d'or du Jardin de
la Joie! Vous me rappelez ce bon bourgeois de Fribourg qui, tout ravi
des deux chefs-d'œuvre dont venait de s'orner sa ville natale,
m'adressait un jour, comme je venais de visiter la cathédrale et le pont
suspendu, cette question étourdissante: «Que préférez-vous, madame, du
pont ou de l'orgue?...»
Assurément c'était un doux rêve que celui des fruits d'or de
l'enchanteur Merlin et des guirlandes magiques que tressait sa Viviane
pour l'enchaîner toujours à ses côtés sous le buisson d'aubépine; mais,
croyez-moi, avant peu, ce sera une puissante réalité, cette urne
domestique qui blesse aujourd'hui votre goût; ce sera une irrésistible
magie, ce carré de papier blanc où le paysan, de sa main rude, écrira un
jour le nom qui lui plaira, et qui, selon ce que lui dictera sa
conscience, sa passion ou son intérêt, donnera à la république, pour la
gouverner, un Cromwell, un Lincoln, un Médicis ou un Bonaparte!
... Mais revenons à la légende de Faust. Elle a eu, comme toutes les
légendes, son développement naturel. Elle a passé du récit à la
complainte, de la complainte au livre imagé, aux pantomimes des tréteaux
de la foire. Soudain, elle fait un pas énorme, elle franchit les mers;
elle touche le sol anglais travaillé déjà par ces puissants génies
dramatiques qui préparent à Shakespeare la première scène du monde; elle
s'empare de l'esprit du plus puissant d'entre eux. Elle y prend une
signification profonde, un élan qui d'un bond la porte sur les hauteurs;
elle devient _la Tragédie du docteur Faust_. La voici représentée sur le
théâtre du comte de Nottingham, telle que l'a composée Christophe
Marlowe. D'autant plus et d'autant mieux ce libre génie devait pénétrer
et féconder la légende faustienne qu'il paraît avoir été lui-même, bien
que né dans l'échoppe d'un cordonnier, une sorte de Faust, accusé en son
temps, lui aussi, de curiosités défendues, d'épicurisme et d'athéisme.
VIVIANE.
Je n'ai jamais lu le Faust de Marlowe. Il a donc fait de son héros un
athée?
DIOTIME.