fatigue des choses d'ici-bas inclinait les uns à la contemplation
mystique du ciel, les autres à l'incrédulité, à l'athéisme. Ne nous
étonnons donc pas trop du trouble de notre jeune Wolfgang. Pendant le
temps qui s'écoule pour lui à Leipzig, à Strasbourg, à Darmstadt, à
Wetzlar, il est en proie, comme la plupart de ses contemporains, mais
avec une puissance de lutte plus intense, aux suggestions opposées de la
foi et du doute, du sentiment et de la raison, qui, du dehors et du
dedans, se disputent sa «pauvre cervelle,» ou, pour parler plus juste,
son grand génie. N'oublions pas que ce génie est le plus vaste et le
plus complexe qui ait paru depuis Dante, le plus incapable par
conséquent de se satisfaire, hormis dans l'entière possession de la
vérité, de cette vérité divine et humaine à laquelle, lui aussi, il
élèvera un jour un temple immortel.
À ce moment, tout l'attire à la fois, tout le sollicite. Pendant que,
selon l'ordre paternel, il apprend la jurisprudence, pendant qu'il se
prépare à la pratique des affaires telles qu'elles se règlent au saint
empire romain, sa fantaisie s'en va errant et rêvant dans le monde
idéal. Il passe de longues heures méditatives dans les églises, dans les
musées. Il contemple, il étudie les chefs-d'œuvre nouvellement
rassemblés dans la galerie royale de Dresde, où Winckelmann s'initiait à
l'esprit de l'antiquité. Il recherche, comme le jeune Dante, la
compagnie des poëtes, des artistes; comme lui, il a ses Guido, ses
Giotto, ses Casella, ses Oderisi. Il s'essaye à peindre, à graver; il
joue de plusieurs instruments de musique, du piano, du violoncelle;
comme un berger de Virgile, il souffle de sa belle lèvre adolescente
dans ce qu'on appelait alors la «flûte douce.» Il rime ses premiers
_Lieder_ et se les entend chanter avec délices. Là aussi, dans ces
sociétés d'artistes, comme dans le cénacle des _saints_ où le conduit
Suzanne de Klettenberg, il entre si avant, avec une si parfaite bonne
foi, qu'il se demande s'il ne ferait pas bien d'y rester toujours, et
qu'il consulte le sort pour savoir s'il est écrit là-haut que, toutes
choses quittées, il doit se consacrer à l'art de la peinture.
VIVIANE.
Qu'entendez-vous par consulter le sort?
DIOTIME.
Je l'entends au sens le plus naïf. Un jour que Wolfgang s'en allait de
Wetzlar à Coblentz vers une femme aimable qui préoccupait alors sa
pensée, cheminant par un beau soir d'été sur les bords de la Lahn, il
songe à son destin. Il s'inquiète de savoir quelle est sa vocation
véritable. Sera-t-il, comme le voudrait son père, avocat, docteur en
droit? Sera-t-il docteur en médecine? Ne serait-il pas né, comme le dira
Gall, orateur populaire? Serait-il poëte? Il en doute très-fort; il a
déjà bravement jeté au feu tout un amas de rimes raillées par ses amis
(car les Dante de Majano ne manquent jamais aux Dante Allighieri). Ne
ferait-il pas mieux, suivant l'avis de plusieurs, de tâcher de devenir
un bon peintre paysagiste, de s'appliquer à rendre quelques traits de
cette belle et grande nature qu'il chérit, qu'il adore au-dessus de
toutes choses?--Et voici qu'une voix intérieure lui commande
d'interroger le mystère des eaux. De la main gauche, il saisit, non sans
émotion, un couteau de poche qu'il porte sur lui; il le lance dans
l'espace. Si, en retombant, le couteau s'abîme aux flots de la Lahn,
Gœthe sera peintre de paysage; si la lame fatidique reste suspendue au
branchage des saules qui bordent la rive, il quittera la palette et les
pinceaux.
MARCEL.
Et le couteau s'accroche aux branches?
DIOTIME.
Comme tous les oracles, celui-ci reste ambigu. Le couteau disparaît dans
l'épaisseur de la feuillée, et notre jeune superstitieux ne peut savoir
si les rameaux des saules l'ont retenu, ou s'il est emporté au courant
du fleuve.
VIVIANE.
Vous nous disiez que Gœthe avait eu ses Giotto, ses Casella; qui
sont-ils?
DIOTIME.
Ils n'ont pas les beaux noms sonores des amis de Dante, ma chère
Viviane, ils n'ont pas non plus l'éclat de célébrité qui rayonne au
loin. Gœthe ne devait rencontrer que plus tard ses égaux, un Schiller,
un Beethoven. Il ne connut de Winckelmann que sa fin tragique. En ce
moment, les hommes distingués qui l'initient aux arts du dessin et à la
musique et qui les lui l'ont comprendre dans leur mutuel rapport, se
nomment Œser, Seekatz, Kayser, Mengs, Breitkopf...
MARCEL.
C'est pour le coup que nous voilà bel et bien _entédesqués_! Oh! que
Voltaire avait donc raison de souhaiter aux Allemands plus d'esprit et
moins de consonnes!
VIVIANE.
Et que je te souhaiterais, moi, plus d'à-propos et moins de badinage!
Vous disiez, Diotime?...
DIOTIME.
Je vous parlais du plaisir que prenait Gœthe à ces compagnies d'artistes
où se mêlent des femmes charmantes, qui l'élèvent, dit-il, en faisant
mine de le gâter, le corrigent de ses rudesses francfortoises, de ses
provincialismes d'accent et d'ajustement. Néanmoins, pas plus que Dante,
les plaisirs du bel esprit ne le détournent des études austères. Poussé
par le désir de se rendre secourable à ceux qui souffrent (c'est un des
grands traits dominants dans la vie de Gœthe), il veut devenir, comme
l'Allighieri, savant en médecine. Il surmonte les répugnances de son
organisation délicate pour suivre les leçons de l'amphithéâtre et la
clinique d'un savant professeur dont il vante la belle méthode
hippocratique. Il parvient, dit-il, et ceci est une expression
caractéristique de son génie, à «transformer en notions utiles ses
sensations désagréables.»
ÉLIE.
Voilà une admirable parole!
DIOTIME.
C'est la parole que je crois entendre quand je regarde une des plus
belles œuvres de cet autre grand génie germanique: la _Leçon d'anatomie_
de Rembrandt. Vous rappelez-vous, Élie, cette composition où tout l'art
du maître hollandais s'applique précisément à la noble transformation
dont parle le poëte allemand? Quelle merveille que cette réalité
repoussante, un cadavre en dissection, et qui, pourtant, grâce à la
magie du pinceau, n'excite en nous d'autre mouvement que celui d'une
vive curiosité scientifique! Comme elle est habilement graduée et
ménagée, la lumière qui conduit notre œil à ces raccourcis horribles, à
ces chairs blêmes et verdâtres, à ces pieds qui s'appuient, rigides,
contre l'in-folio grand ouvert où l'esprit vit immortel! Quelle
imposante sérénité dans le regard du professeur! comme il tient le
scalpel d'une main maîtresse! Quelles attitudes, quels airs de tête,
quels beaux ajustements se contrastent et s'harmonisent dans le groupe
qui l'entoure et l'écoute avec une intelligence avide! Que tout cela est
animé, attrayant, et comme l'artiste a vaincu les terreurs de la mort en
la forçant à servir aux démonstrations de la vie!
MARCEL.
Voilà qui est fort ingénieux; mais franchement, je doute un peu que
Rembrandt ait eu ces hautes visées.
DIOTIME.
Qu'importe? Il ne s'agit pas dans les arts de ce que l'artiste a pensé;
il s'agit de ce qu'il fait penser et sentir.--Mais où en étions-nous?
VIVIANE.
Aux études de Gœthe.
DIOTIME.
En diversion de son application scientifique et du travail sédentaire,
Wolfgang, aux heures de loisir, se livrait avec ardeur à tous les
exercices que voulait, dans la Grèce antique, l'éducation du gymnase. Il
aimait passionnément l'équitation, l'escrime, la natation, la danse,
tout ce qui donne aux muscles la souplesse, tout ce qui fait couler plus
vif et plus chaud dans les veines un sang généreux. Le patinage hardi
des Frisons, introduit en Allemagne par Klopstock, jetait Wolfgang en de
véritables transports. Je ne sais rien, dans toute son œuvre, de plus
poétiquement pittoresque que la page où il décrit ces allégresses du
Nord dans leur cadre de frimas. Il nous fait voir, il déploie sous nos
yeux ces vastes surfaces planes, étincelantes et retentissantes, où, de
leurs pieds ailés, pareils aux dieux d'Homère, passent et repassent les
agiles patineurs. On les suit dans leurs évolutions rhythmées, on les
entend qui se renvoient l'un à l'autre en se croisant, rapides, dans
l'atmosphère sonore, les strophes du grand lyrique à qui l'on doit ce
joyeux «accroissement de vie.» Et cet accroissement de vie, Gœthe ne
l'entendait pas seulement au sens physiologique; il attribue quelque
part à l'excitation du patinage le réveil de sa fantaisie créatrice,
assoupie sur les bancs de l'école.
Notre Wolfgang avait bien aussi, peut-être, quelque autre cause de
faiblesse à l'endroit du patinage. Rien n'y égalait, dit-on, sa bonne
grâce. Quand _Frau Rath_ en écrit à Bettina, elle ne peut se contenir.
Elle a battu des mains, dit-elle, en voyant son Wolfgang paraître et
disparaître sous les arches du pont de Francfort, la chevelure au vent,
l'œil en feu, la joue empourprée par la bise aiguë, sa pelisse cramoisie
aux glands d'or flottant comme un manteau royal sur l'épaule du jeune
triomphateur à qui sourit la beauté. «Il est beau comme un fils des
dieux, s'écrie l'orgueilleuse mère, et jamais on ne verra rien de
semblable!»
MARCEL.
Vous allez me trouver bien obstiné; mais dans cette beauté, dans cette
joie, dans cette activité incessante du corps et de l'esprit, du code
aux patins, de l'amphithéâtre à la flûte douce, je ne découvre toujours
ni place ni prétexte à la mélancolie.
DIOTIME.
La faute en est à moi, Marcel, et à cette sérénité finale de la vie de
Gœthe contre laquelle je vous mettais en garde tout à l'heure et qui
vient de m'éblouir. Je me suis arrêtée complaisamment à ce qui pouvait
vous faire mieux comprendre le poëte olympien, le chantre d'_Iphigénie_,
le peintre d'_Hélène_, j'ai oublié l'auteur de _Werther_.
MARCEL.
Et c'est bien là, pour moi, le Gœthe inexplicable, ce Werther, fils de
Saint-Preux, frère d'Obermann, de René...
DIOTIME.
J'espère vous l'expliquer sans peine. Comme tous les êtres bien doués de
force et de jeunesse, Gœthe veut le bonheur. Il le veut impérieusement,
impétueusement, pour lui-même et pour autrui. Il a besoin «d'être bon,
de trouver les autres bons.» Vous savez l'allemand, Viviane: _Ich hatte
grosse Lust gut zu sein und die andern gut zu finden_, dira-t-il dans
ses _Mémoires_, avec une candeur charmante. Mais il ne saurait être ni
bon ni heureux à la façon du vulgaire. Il ne saurait s'attacher aux
apparences; il lui faut en toutes choses la vérité, la durée; et dans le
temps, dans le monde où il vit, tout semble à Gœthe incertitude et
mensonge. L'enfant qui, à sept ans, s'instituait prêtre, le jeune homme
qui voudrait faire de son existence un monument, une pyramide à la
gloire de Dieu, le chrétien qui voit dans l'Évangile la plus pure
révélation de la vérité divine, et qui célébrera un jour, en des pages
dignes de Dante ou de Poussin, la consécration de la vie humaine par les
sacrements de l'Église, ne trouve dans le Dieu du catéchisme et de la
théologie qu'un créateur tyrannique et capricieux qui se repent de son
œuvre et se venge sur ses enfants. Wolfgang, le pieux Wolfgang, se voit
contraint à quitter l'assemblée des fidèles et la table sainte parce
qu'il ne saurait réciter d'une lèvre sincère la confession de foi
orthodoxe. Et ce qu'il cherche en vain dans l'Église, l'esprit de
charité, de simplicité, de paix, la béatitude ici-bas, Gœthe ne le
trouve pas davantage dans la société laïque. Sous l'hypocrisie des
bonnes mœurs, il surprend dans l'intimité des familles d'affreux
désordres, des conflits tragiques, dont sa jeune âme est épouvantée.
Interroge-t-il la science et l'histoire, aussi bien celle qui se lit aux
vieux auteurs que celle qui se fait sous ses yeux, des iniquités
effroyables lui montrent partout, non la douce Providence qu'il voudrait
bénir, mais l'inexorable Destin. Cherche-t-il un refuge dans la nature,
s'enfonce-t-il aux solitudes alpestres, il s'y sent enveloppé d'une
muette terreur. Demande-t-il au cœur d'une femme le dernier mot de la
vie, ce sont des larmes encore qui lui répondent. Et quand, lui aussi,
il voudrait pleurer, pleurer ses espérances évanouies, ses erreurs, ses
égarements, le rire de ses amis sceptiques, le sarcasme des athées, le
consternent et tarissent en lui la source des bienfaisants repentirs.
Alors le génie de Gœthe s'obscurcit, son âme cède à la tristesse, il
devient comme Dante sombre, taciturne, hypocondre, c'était le mot du
XVIIIe siècle pour caractériser le dégoût de l'existence. Sa robuste
constitution s'altère, son cœur entre en angoisse; il ne comprend plus
rien à la vie. Il passe et repasse en esprit par tous les sentiers du
labyrinthe. Il n'y voit qu'une issue, la mort. Il s'abandonne à
l'attrait funèbre du suicide.
VIVIANE.
N'est-ce pas à la suite d'un désespoir d'amour que Gœthe a tenté de se
tuer?
DIOTIME.
On a beaucoup trop dit que le mariage de Charlotte Buff avec Kestner
avait jeté Gœthe, passionnément épris de la jeune fille, au désespoir et
à l'impiété du suicide. Les souffrances de notre poëte provenaient de
causes multiples et qui agissaient non sur lui seul, mais sur sa
génération tout entière.
La mort volontaire était à cette époque très en honneur dans la jeunesse
allemande. On la considérait, ainsi qu'au temps de Dante (vous vous
rappelez Caton devenu presque un saint), comme un acte de vertu, de
liberté suprême; et ce serait se tromper étrangement que d'attribuer à
l'influence de Gœthe et de son _Werther_ l'épidémie de suicide qui
sévissait alors sur toute l'Allemagne.
ÉLIE.
Mais lui-même, que pensait-il du suicide?
DIOTIME.
Il en parle avec tristesse et réserve. Il ne saurait qu'en dire,
écrit-il. Il le compare à un naufrage, à une maladie mystérieuse. Il y
voudrait la compassion, non la condamnation des moralistes. Il proteste
contre l'imitation de son héros, et lui met dans la bouche des vers
pleins de sagesse où, s'adressant au lecteur, il lui défend de le
suivre:
Sey ein Mann, und folge mir nicht nach.
Quoi qu'il en soit, pendant quelque temps, Wolfgang repaît son esprit de
projets de suicide. Chaque soir il place sous son chevet un poignard;
dans les ténèbres de la nuit, il en essaye à son cœur la pointe acérée.
Cependant, sa nature sérieuse ne saurait se laisser distraire longtemps
à ce jeu avec les noirs fantômes. Wolfgang s'indigne, il se prend en
pitié, lorsqu'il croit s'apercevoir qu'il a peur de franchir le seuil du
monde inconnu. Un matin il va remettre le poignard dans la collection
d'armes où il l'a pris, et c'en est fait pour lui désormais de ces
«lugubres simagrées.» Mais, dès qu'il est rentré en lui-même, et guéri
de son extravagance, Gœthe veut aussitôt (c'est l'invincible penchant de
son esprit actif et généreux) essayer d'en guérir les autres. Il lui
faut pour cela étudier les causes du mal. Pour s'y mieux appliquer, il
s'isole, se renferme, s'analyse; il se confesse enfin; il écrit les
_Souffrances du jeune Werther_.
ÉLIE.
Vous nous avez dit que le _Werther_ de Gœthe était à son _Faust_ ce que
la _Vita Nuova_ est à la _Divine Comédie_?
DIOTIME.
_Werther_, comme la _Vita Nuova_, est une sorte de confession
fragmentaire qui précède et prépare la confession générale de nos deux
poëtes. Werther ou Gœthe, ce qui est tout un, en voyant la femme qu'il
aime se donner à un autre, Dante, en apprenant la mort de Béatrice, sont
frappés d'un étonnement douloureux. Ils se sentent tout à coup seuls et
comme perdus dans la vie. Ils tombent dans l'accablement. Mais bientôt,
pressés qu'ils sont tous deux par le secret aiguillon du génie, ils se
relèvent. Dans ce que Dante appelle «le combat des pensées diverses, _la
battaglia delli diversi pensieri_,» qui se livre au plus profond de leur
âme, ils sont illuminés soudain d'un éclair de la grâce poétique. Ils
entendent en eus la voix inspirée qui veut célébrer le «Dieu plus fort.»
Comme ces excellents dont parle Gœthe, ils sont sollicités du désir de
l'immortalité. En même temps que la _Vita Nuova_ et _Werther_, Dante et
Gœthe conçoivent la première pensée de la _Divine Comédie_ et de
_Faust_. Tous deux, retirés dans la solitude, d'une âme trop émue, d'une
main encore mal assurée, ils préludent par de mélancoliques arpèges, par
les accords brisés d'un lyrisme juvénile, à l'héroïque symphonie où
s'exprimera un jour, dans toute son imposante grandeur, pacifiée et
transfigurée, la douleur qui les a fait poëtes.
Les suites de cette première confession publique sont pour Gœthe comme
pour Dante, tout à la fois le soulagement du cœur qui s'est épanché et
l'exaltation du talent qui s'est fait connaître. Comme à Dante, la
faveur des princes vient à Gœthe avec la renommée. L'auteur de _Werther_
trouve à Weimar ses Scaligeri, ses Polentani. Le prince héréditaire de
Saxe-Weimar, Charles-Auguste, s'éprend pour lui d'une affection vive; il
l'attache à sa personne et bientôt à son gouvernement par les charges,
par les honneurs dont il le comble, plus encore par le pouvoir qu'il lui
donne de faire le bien.
ÉLIE.
J'ai lu dans plusieurs ouvrages allemands d'amères censures de ce séjour
de Gœthe à Weimar. On reproche à l'auteur de _Werther_ d'y avoir perdu
tout son temps; de s'être abaissé, pour divertir les princes et les
princesses, aux fonctions subalternes d'un poëte de cour; pis que cela,
de s'être jeté avec son grand-duc dans toutes sortes d'excentricités, de
désordres, de scandales... Voilà qui ne ressemble guère à Dante.
DIOTIME.
Les courtisans de Cane della Scala trouvaient aussi fort à redire à
Dante, mon cher Élie. On lui reprochait ses caprices, son humeur
hautaine, l'ambition des ambassades et du triomphe poétique. Le
vulgaire, et surtout le vulgaire désœuvré des cours, est tout à fait
intraitable à l'endroit du génie; il prétend qu'il soit parfait, et
parfait à sa mode; il le veut docile comme un enfant, modeste comme une
jeune fille, régulier comme une horloge, prévenant et amusant à toute
heure. Soyons moins exigeants; faisons pour Gœthe ce qu'il a si bien
fait toujours pour autrui; tâchons de le bien comprendre et n'essayons
pas de le mesurer à la mesure commune.
À l'heure où j'en suis de mon récit, lorsque Gœthe paraît à Weimar,
immédiatement après la publication de _Werther_ et de _Gœtz von
Berlichingen_, c'est-à-dire dans tout l'éclat d'un succès inouï et du
plus brillant début qu'on eût jamais vu dans les lettres (c'était au
commencement de l'année 1775), il n'a pas encore vingt-six ans. La
fièvre intense qui l'a exaspéré jusqu'au suicide est calmée; mais le
trouble où l'ont mis les doutes religieux, les amours brisées, le
mysticisme, la pratique des sciences «licites et illicites,» dure
encore. Comme Dante, le jeune Wolfgang a vu de près «bien des choses
incertaines et bien des choses terribles, _molte cose dubitose e molte
cose paventose_.» La fin de son _Werther_, de ce Faust ébauché et non
sauvé, est un dénoûment provisoire, emprunté à la réalité extérieure et
accidentelle; il lui faut maintenant en tirer un autre pour lui-même de
la vérité intime des choses et de sa propre nature. Quand notre poëte
arrive à Weimar, il vient de s'arracher à l'ivresse de la mort, mais il
ne sait où porter ses pas chancelants. «Philosophie, jurisprudence et
médecine, théologie aussi, hélas!» il a tout interrogé. Comme Faust, il
a consulté les astres, évoqué les esprits; il a tenté de consoler, de
soulager les maux de ses semblables, mais en vain. La solitude, la
contemplation, le travail, la bienfaisance même, ne lui ont rien appris.
«Il sait qu'il ne peut rien savoir;» il désespère de lui-même et de
Dieu. Alors, comme son héros, Gœthe va se jeter au tumulte des
sensations; il va boire à la coupe du plaisir l'ivresse de la vie.
L'amitié d'un jeune souverain, le plus libre esprit du monde et le plus
charmant, offre à Wolfgang de royales occasions de s'étourdir, il les
saisit. Tous deux inséparables désormais, le prince et le poëte, ils
s'excitent mutuellement, ils rivalisent d'inventions bruyantes et
surprenantes. Cavalcades et mascarades, comédies et féeries, ballets,
festins, musique, fillettes et dames galantes, nuit et jour on mène à
Weimar «un train du diable,» qui m'a bien quelque faux air de cet
_enfer_ épicurien de Florence où Dante, avec son ami Forèse, prenait de
si joyeux ébats. Cependant la noblesse de cour murmure en voyant un
homme de peu, un artiste, donner le ton des plaisirs. Les amis rigides,
un Herder, un Klopstock, s'indignent...
ÉLIE.
Mais ne trouvez-vous pas qu'il y a bien de quoi? Je ne comprends guère,
je l'avoue, ce que j'ai lu à ce sujet; je ne saurais me figurer Gœthe
ordonnateur des fêtes à la cour de Weimar, impresario, compositeur de
ballets, fabricant d'épithalames. Quel contraste avec la grandeur de
Dante!
DIOTIME.
À la distance où nous sommes de Dante, mon cher Élie, tout le détail de
sa vie nous échappe. Nous la voyons par masses, dans une lumière vague,
un peu triste, ainsi que l'on voit à Rome, par une belle nuit, éclairées
des rayons de la lune, les majestueuses ruines du Colisée. Pour Gœthe,
c'est tout le contraire. Autour de lui le détail se multiplie.
Cependant, même dans ce détail, pour peu que l'on y cherche la ligne
essentielle, on retrouve la grandeur.
Dès sa première apparition à Weimar, Gœthe y produit un effet de
fascination tout à fait extraordinaire. Un cri de surprise s'échappe de
toutes les lèvres, tant la beauté, le génie, la bonté, éclatent dans sa
personne. Sa haute et noble stature, sa démarche, son port, son front
superbe où se dessine fièrement l'arc de ses noirs sourcils, son nez
aquilin, sa chevelure d'ébène, son grand œil italien qui flamboie,
imposent à qui l'approchent admiration et respect. «Une pareille
alliance de la beauté physique et de la beauté intellectuelle ne s'était
encore vue chez aucun homme,» dit Hufeland. Ce qui me frappe dans le
portrait que tracent du jeune Gœthe ses contemporains, c'est la
sensation de lumière qui domine tout. «Mon âme est pleine de lui comme
la rosée des rayons du soleil levant,» écrit Wieland. Pour d'autres,
Gœthe est «le noble et brillant acier qui, de toutes pierres brutes,
fait jaillir l'étincelle;» il est l'étoile, la flamme, l'Apollon radieux
devant qui l'on voudrait se prosterner. Et lui, dans ce premier
éblouissement de la gloire, dans le tourbillon des plaisirs, croyez-vous
qu'il va s'oublier? Loin de là. Dans notre _Werther_ ressuscité fermente
puissamment déjà le second Faust. Pendant qu'il semble se perdre à la
vanité des choses, je le vois se reprendre aux grandes attaches de
l'esprit et du cœur, se recueillir, s'exalter pour une femme fière et
délicate qui met au plus haut prix son amour.
MARCEL.
Quelque dixième Béatrice?
DIOTIME.
Quelle que soit la différence des noms, des personnes ou des relations,
Mme de Stein inspire à Gœthe une passion aussi noble en son principe et
en ses effets que l'amour de Dante pour Béatrice. Pour se rendre moins
indigne d'elle, Gœthe, docile comme l'Allighieri aux reproches de son
exigeante amie, maîtrise jusqu'à la passion qu'elle lui inspire; il
ouvre son cœur aux ambitions hautes. Du milieu des plaisirs, il incline
son jeune souverain au désir du bien public; il s'applique à la bonne
administration des affaires, à l'économie des finances, au redressement
des abus. Sans système et par la simple impulsion de son grand cœur,
Gœthe se préoccupe incessamment d'améliorer le sort des classes
laborieuses. Il lutte avec la fatalité de la misère «comme Jacob avec
l'ange invisible.» Et tout le bien qu'il entreprend et qu'il réalise,
toute l'activité qu'il déploie, ne suffisent pas encore à remplir son
existence. Au sein des plus brillantes compagnies, l'ennui l'obsède;
auprès de la femme qu'il aime, un malaise inexplicable le tourmente. Il
s'appelle Légion, dit-il, et il se sent seul. Il cherche l'ombre épaisse
des forêts; il gravit les cimes désertes; il descend dans la nuit des
mineurs. Comme Dante, errant et inquiet dans la vallée de la Magra,
Gœthe demande aux silences d'_Ilmenau_ la paix. Mais quelque chose
d'indéfinissable le travaille; de lointains horizons l'attirent; il a le
mal du pays, d'un pays qu'il n'a jamais vu. Une voix chante en lui:
«Dahin, Dahin!» il faut qu'il parte; il le sent, il le dit; il faut
qu'il voie, il faut qu'il possède l'Italie, ou bien il est perdu.
MARCEL.
Et d'où lui vient tout à coup ce mortel caprice?
DIOTIME.