font une Xantippe, elle a été jusqu'ici fort maltraitée des admirateurs
de Gœthe. Mais quelques critiques plus équitables commencent à la
réhabiliter. Il paraît certain qu'elle avait l'intelligence vive et le
désir d'apprendre. Gœthe prenait plaisir à l'instruire, à causer avec
elle de choses élevées; je n'en voudrais pour témoignage que cette belle
poésie scientifique sur la _métamorphose des plantes_, ce chef-d'œuvre
du genre, qu'il lui dédie, et qu'il a composée évidemment pour répondre
aux curiosités intellectuelles de sa maîtresse. Cependant, je n'en
disconviendrai pas, c'est bien moins l'esprit que la beauté de
Christiane qui captive Wolfgang. Lorsqu'elle lui apparaît dans la fleur
de son printemps, elle est, dit-il, «riante et rayonnante comme un jeune
Bacchus;» et jamais, depuis les temps helléniques, l'ascendant, la magie
de la beauté, n'avaient été sentis et subis comme par notre poëte.
MARCEL.
Autrement dit, votre platonique Gœthe était le plus sensuel des hommes.
DIOTIME.
Que voilà bien une traduction française! mais je ne saurais l'accepter.
Rien de moins sensuel que les ardeurs de Gœthe. Il faut bien que j'y
insiste, puisque votre incrédulité s'obstine; les _Manon_, les
_Lisette_, tous les types libertins des amours françaises lui sont
absolument inconnus; jamais les aveux éhontés d'un Jean-Jacques ne
souilleront les lèvres de Gœthe. Relisez, pour mieux sentir le
contraste, dans ses lettres écrites de Suisse, cette page incomparable
de ses confessions à lui, où il rappelle son émotion profonde, quand,
pour la première fois, il lui est donné de voir la forme humaine dans
toute sa vivante beauté. Comme il reste saisi d'admiration, quel
enthousiasme d'artiste! et comme l'antiquité présente à son esprit le
préserve de toute pensée licencieuse! Cette belle femme qui laisse
tomber ses voiles, ce n'est pas à ses yeux la Suzanne, la Bethsabé
biblique, dont les charnels attraits éveillent la convoitise, c'est
«Minerve devant Pâris.» Ce bel adolescent, c'est «Narcisse au bord des
eaux;» c'est Adonis poursuivant dans les forêts le sanglier farouche. Et
aussitôt le poëte rend grâces au ciel de la faveur qui lui est accordée
de pouvoir contempler, dans sa plus pure image ici-bas, la perfection de
la beauté divine. On dirait Michel-Ange en extase devant sa _Léda_,
Ingres peignant la _Source_. Nous avons quelque peine à comprendre de
tels sentiments. Nos idées, toujours un peu gauloises, cette verve
moqueuse qui s'épanche au _Roman de la Rose_ et qui n'est pas encore
épuisée, quelques restes aussi des préventions de l'Église en ses
premiers temps, quand elle faillit décréter un dieu chétif et laid, nous
mettent en défiance de nos meilleurs instincts et nous disposent mal à
ce culte désintéressé des grâces physiques qui s'alliait chez Gœthe au
sentiment le plus exquis des grâces morales.--Mais, bon Dieu, que me
voici encore divaguant! vous devriez m'avertir... J'en étais restée, ce
me semble, aux premiers temps de l'enfance. Revenons-y, et voyons ce
qu'a fait pendant ma longue digression notre petit Gœthe.
Il a ouvert ses grands yeux profonds au spectacle de la nature. Il s'est
pénétré par tous ses sens de l'atmosphère sociale où il est né. Il a
nourri confusément, mais abondamment, son esprit avide. Sous les yeux
d'un père plein de gravité, qui veut le préparer, à son exemple, au
savoir et aux devoirs du jurisconsulte, aux côtés d'une jeune mère de
dix-huit ans, qui toujours rit, chante et conte, accoutumée qu'elle est,
dit Wieland, à «avaler le diable sans le regarder,» notre poëte
adolescent voyait tour à tour dans l'ombre et dans la lumière les
contrastes de la vie. Dès sa première enfance, comme le petit Dante, il
veut trouver en Dieu la raison de toutes choses. Il y rêve sans fin dans
ses promenades solitaires. À sept ans, tout possédé qu'il est du besoin
d'adorer, il invente une religion, il s'institue pontife.
VIVIANE.
Comment!
DIOTIME.
Le sentiment religieux de Gœthe, si précoce et si spontané, a paru à
quelques critiques rationalistes tout à fait invraisemblable, et ils
auraient nié l'anecdote qui s'y rapporte et que je vais vous dire, si
Gœthe ne l'avait racontée dans ses Mémoires avec un accent de vérité le
plus convaincant du monde. Cette passion pour Dieu, qui pousse le petit
Wolfgang à se faire prêtre d'un culte qu'il imagine, n'est ni plus
précoce d'ailleurs ni plus improbable que sa passion pour sa sœur
Cornélie, dont nous venons de voir les effets étranges; loin de là. La
lecture des histoires saintes dans la Bible du foyer avait familiarisé
l'enfant avec l'idée d'un Créateur de qui les hommes s'approchent par
l'offrande et l'adoration. Trois Églises, la juive, la catholique, la
réformée, l'infinité des sectes qui divisaient, dans Francfort comme
dans toute l'Allemagne, le protestantisme, et dont on discutait
librement les pratiques diverses, ouvraient au sentiment religieux
toutes sortes de voies, et suscitaient dans chacun la pensée d'un
commerce personnel et direct avec Dieu. Wolfgang, après y avoir songé
longtemps, en vint un jour à l'idée de représenter en abrégé le mystère
de la création et d'adorer en son nom le Créateur. Il rassemble sur un
pupitre à musique de forme pyramidale des exemplaires choisis d'une
collection d'histoire naturelle que possédait son père, en prenant soin
de les ranger dans un ordre agréable aux yeux, selon le rang qu'ils
occupent dans la hiérarchie des êtres. Au sommet de la pyramide, une
pastille à brûler, sa douce lueur, son parfum, vont figurer les prières
de l'âme humaine qui montent vers le ciel. Le pupitre en laque rouge à
fleurs d'or est orienté selon les rites. Aux premiers rayons du soleil
levant qui vient frapper, sous son miroir ardent, la pastille
symbolique, le jeune prêtre, avec recueillement, offre son sacrifice.
VIVIANE.
Quelle idée poétique!
DIOTIME.
Le mystère ne manquait pas non plus à cette initiation sacerdotale que
Wolfgang s'était préparée à lui-même. La famille et les amis ne voyaient
dans ce riche pupitre, décoré de cristaux et de végétaux rares, qu'un
ornement du salon; l'enfant seul connaissait et taisait, nous dit-il,
son caractère sacré.
MARCEL.
Voilà qui est bizarre, en effet; et votre Gœthe ne ressemble guère à
celui que je me figurais.
DIOTIME.
Ce qui, pour moi, donne à cette anecdote un intérêt très-grand, c'est
qu'elle montre dans Gœthe enfant ce puissant instinct religieux, cette
ardeur à chercher le lien entre le visible et l'invisible, entre le fini
et l'infini, qui va dominer toute la vie de l'homme. À toutes les
époques de sa carrière, en effet, au plus fort de la dissipation ou
d'une activité qui semble uniquement occupée aux choses terrestres, nous
verrons Gœthe revenir à la contemplation des choses divines. À deux ou
trois reprises, il reprendra l'étude des livres saints. Dans son extrême
besoin de croyance, il fera d'inouïs efforts pour concilier le Dieu de
Moïse avec le Dieu de Platon, puis avec le Dieu de Spinosa. Au sortir
d'une phase déréglée de sa vie universitaire, après une grave maladie,
sous l'influence d'une noble demoiselle amie de sa mère, Suzanne de
Klettenberg, la «belle âme» du roman de Wilhelm Meister, il se laisse
égarer à la recherche de l'infini dans les sentiers perdus de
l'illuminisme. Magie, kabbale, astrologie, alchimie, chiromancie,
Paracelse, Van Helmont, Peuschel, le comte de Zinzendorf, plus tard
Cagliostro, Gœthe interroge avec anxiété toutes ces voix confuses, pour
tâcher d'y surprendre quelque lointain écho des demeures célestes.
Pressé, comme l'Allighieri, d'un fiévreux désir de paix, il est tenté de
se faire initier aux sociétés secrètes, Francs-Maçons, Illuminés,
Rose-croix, qui enveloppaient alors de leurs réseaux, comme on l'avait
vu en Italie au temps de la _Divine Comédie_, la société allemande tout
entière. Il est tout près de s'affilier aux congrégations quiétistes des
_saints_ du protestantisme. Dans un âge très-avancé, en rappelant d'un
cœur ému le souvenir de son angélique amie, c'est ainsi qu'il nomme Mlle
de Klettenberg, il se demandera encore s'il n'était pas avec ces élus de
la grâce dans sa voie véritable, et s'il n'eût pas mieux fait d'y
rester.
ÉLIE.
Vous venez de faire allusion à la vie universitaire de Gœthe; je croyais
avoir lu que son éducation s'était faite dans la maison paternelle.
DIOTIME.
Le père de Gœthe fut, en effet, son premier éducateur. Il avait pour son
fils de l'ambition et se flattait de le voir quelque jour se placer,
dans les lettres, au rang des Gellert et des Hagedorn. Comme il était
d'ailleurs fort instruit et que Wolfgang était fort studieux, il put le
conduire assez loin. Mais dans l'Allemagne du XVIIIe siècle, comme dans
l'Italie du XIIIe, les universités en plein éclat, en grande émulation
et en grande liberté, attiraient irrésistiblement la jeunesse. Leipzig,
la _Mater studiorum_ germanique, Iéna, Gœttingue, Wittenberg, Halle,
Berlin, Kœnigsberg, comme Bologne, Salerne, Padoue, Naples, Crémone, se
disputaient la palme des sciences et des lettres. En 1765, à l'âge de
seize ans, Gœthe commençait à Leipzig le cours de ses études
académiques, et se faisait inscrire dans la _nation_ bavaroise (les
étudiants se divisaient alors en _nations_), à la faculté de droit. Le
moment était critique. L'autorité professorale, honorée encore en
apparence, avait perdu crédit sur la jeunesse. Entre les curiosités
vives qui s'éveillaient dans la génération nouvelle et les règles arides
de l'enseignement établi, il n'y avait plus aucune concordance. Les
méthodes préconisées dans la chaire, les formules, les catégories
surannées, qui ne valaient guère mieux que le _Trivium_ et le
_Quadrivium_ des écoles italiennes, rebutaient les intelligences où
fermentait déjà, comme chez les condisciples de l'Allighieri, la sève
des temps nouveaux. Gœthe déplore dans ses _Mémoires_ le «désarroi» où
il trouve les esprits, le trouble de sa «pauvre cervelle» incapable de
concilier le respect des professeurs à longues perruques, la soumission
aux lourdes disciplines d'un Gottschedt, d'un Gellert, avec
l'enthousiasme qu'inspirent les mâles accents d'un Klopstock, les
hardiesses généreuses d'un Lessing, d'un Winckelmann, qui retentissent
au loin. Mais ce que Gœthe ne sentait pas alors, ce dont il est pourtant
avec Dante un éclatant témoignage, c'est combien, plus que l'ordre
accoutumé, sont favorables à la spontanéité créatrice du génie ce
«désarroi,» cet «état chaotique» du monde moral (j'emprunte ces
expressions aux _Mémoires_), à ces confins de deux siècles, où les idées
qui finissent et les idées qui commencent se mêlent et se pénètrent dans
une vague lumière, dont on ne saurait dire si elle est du crépuscule ou
de l'aurore.
VIVIANE.
Voudriez-vous nous dire les causes de cet _état chaotique_ au temps de
Gœthe? J'avoue à cet égard mon ignorance.
DIOTIME.
Il y en avait plusieurs qu'il me serait difficile de vous exposer ici
tout au long, mais que je puis réduire à une seule: les Allemands, avec
tous les instincts des grandes races, ne se sentaient pas une grande
nation.
VIVIANE.
Qu'entendez-vous par là?
DIOTIME.
Rien que de très-simple. Au temps dont je parle, les Allemands
n'avaient, à bien dire, ni patrie ni art qui leur fussent propres.
Divisée, comme l'Italie, en une infinité d'États, de provinces, de
dialectes et de sectes, exposée comme elle à la fréquence des invasions
étrangères, l'Allemagne, où tout à l'heure nous allons voir apparaître
une glorieuse pléiade de génies nationaux, souffrait dans son orgueil,
dans sa conscience intime, et n'avait pas même pour se plaindre de
langue nationale.
ÉLIE.
Et la langue du Luther?
DIOTIME.
La langue de Luther, si populaire, si forte et si poétique tout
ensemble, était tombée en désuétude. Un la chantait encore dans les
églises, mais on ne la savait plus ni écrire ni parler.
ÉLIE.
Comment cela?
DIOTIME.
Après la guerre de Trente-Ans, où la littérature naissante et les arts
avaient été ensemble submergés dans le désastre public, les souverains
rendus aux loisirs de la paix, les cours où l'on voulait rappeler les
plaisirs de l'esprit, ne trouvèrent point digne d'eux l'idiome que
parlait le peuple. On prétendait se modeler sur les grands airs de
Versailles, et, suivant l'exemple que donnait la diplomatie, on se mit à
parler français, du moins mal qu'il fut possible, Bientôt, à l'imitation
de la noblesse et sous l'influence des savants, théologiens, médecins,
jurisconsultes, parmi lesquels le latin demeurait seul en usage, la
bourgeoisie négligea la langue maternelle. Elle s'accoutuma peu à peu à
un parler bâtard, où se mêlaient des constructions, des tours, des
images empruntés à trois idiomes, et qui méritait trop bien les
railleries du grand Frédéric, par qui fut achevé le discrédit des
lettres allemandes.
ÉLIE.
Et ce discrédit durait encore au temps de Gœthe?
DIOTIME.
À la cour de Berlin, on fermait obstinément l'oreille au beau langage de
Wieland, de Klopstock et de Lessing; Gellert lui-même n'avait pu trouver
grâce; et quand Gœthe publiait son _Gœtz von Berlichingen_, le roi
faisait pleuvoir le sarcasme sur ce qu'il appelait «une imitation
détestable des abominables pièces de Shakespeare.» Mais la jeunesse
avait pris autrement les choses. Elle acclamait Shakespeare, introduit
par Wieland, comme un génie vraiment germanique. Elle exaltait ses
beautés plus qu'on ne le faisait alors en Angleterre. La _Messiade_ de
Klopstock avait été pour elle une révélation. L'hexamètre, si naturel
aux idiomes germaniques, bien mieux que l'alexandrin emprunté,
entraînait dans son rhythme les imaginations; les cœurs s'ouvraient sans
effort à l'émotion chrétienne qui, dans ce poëme solennel, se
substituait, grave et profonde, à la froideur d'un faux classicisme dont
on était lassé. L'enthousiasme de Klopstock pour la belle langue natale
se communiquait. Et ce premier ébranlement du sentiment national
préparait, sans qu'on pût encore la pressentir, une révolution complète
des idées allemandes.
ÉLIE.
Klopstock est contemporain de Kant, n'est-il pas vrai?
DIOTIME.
À quelques années près. Les derniers chants de la _Messiade_ paraissent
en 1773; Kant publiait, en 1781, la _Critique de la raison pure_. Dans
le seul rapprochement de ces deux noms, les premiers d'une longue série
qui, pendant plus d'un demi-siècle, par Lessing, Winckelmann, Herder,
Heyne, Jacobi, Fichte, Schelling, Jean-Paul, Schiller, les Humboldt, les
Schlegel, les Grimm, Niebuhr, Creuzer, Wolf, Jean de Müller, Bœckh,
etc., atteindra son point culminant dans Hegel et Gœthe, nous pouvons
saisir le caractère et mesurer l'étendue du mouvement allemand. Nous
sommes aux sources vives de ce double courant de religiosité poétique et
de critique rationaliste qui rappelle les complexités de la renaissance
dantesque où nous avons vu ensemble saint Thomas et Cavalcanti, Aristote
et Joachim de Flore, et qui va donner au grand siècle du peuple allemand
une part d'influence incalculable dans l'accroissement de l'esprit
moderne.
La muse de Klopstock réveillait d'un long sommeil la conscience
allemande. Presque aussitôt, dans un surprenant instinct de sa force,
elle s'insurge contre toutes les oppressions qu'elle a subies depuis
deux siècles. Par la bouche du «Vieux de Kœnigsberg,» c'est ainsi que
Gœthe appellera Kant, elle se proclame libre et souveraine; elle
revendique, au-dessus de tous les droits, le droit de la raison pure;
et, à peine ce principe libérateur proclamé, elle en poursuivra, dans
tous les ordres de la pensée, les conséquences extrêmes. Soudainement,
sur tous les points à la fois, l'Allemagne va vouloir la liberté. Elle
la veut dans la religion, dans l'art, dans la science, dans la
philosophie, dans la morale, et si elle ne la peut vouloir encore, elle
va du moins la rêver dans la politique.
Comme par enchantement, l'idée du progrès s'empare de tous les esprits.
D'une voix grave et touchante, Lessing enseigne l'_Éducation du genre
humain_ par des révélations successives. En dépit des préjugés, il fait
applaudir au théâtre l'égalité des religions devant Dieu et devant le
sage. Avec les rêveurs du XIIIe siècle, il en appelle de la lettre des
Écritures à l'esprit de l'_Évangile éternel_. Dédaigneux des Genèses,
des miracles puérils et du vain appareil des cultes établis, il se sent,
il ose se dire pénétré du grand souffle de Spinosa. Non loin de lui, du
haut de la chaire évangélique, le pieux Herder ne craint pas
d'interroger les mythes et l'esprit caché des races. Par delà les
variations d'idiomes, de mœurs et d'instincts, il découvre, il salue à
son berceau l'humanité. Le premier, il prononce avec vénération ce nom
auguste. Il proclame l'essence, l'origine unique et le salut universel
du genre humain, au nom d'un Dieu d'amour, au nom d'un Christ idéal,
qui, sans privilége de race ou de vocation, embrasse dans sa tendresse
infinie l'homme de tous les temps et de tous les peuples. À la même
heure, Winckelmann, écartant, lui aussi, dans les régions de l'art, les
superstitions, les idoles, y ramène le culte de la nature immortelle et
le respect de la noble antiquité. Et ces esprits sévères, ces
philosophes, ces savants, ces critiques à qui rien n'impose de ce qui
asservit le vulgaire, sont ensemble des enthousiastes, des inspirés, des
apôtres bienveillants, qui entraînent à leur suite une foule d'adeptes.
Encyclopédique et religieuse, comme la science de Brunetto et de
l'Allighieri, la science du XIXe siècle allemand se propose pour fin le
bonheur et la sagesse des hommes. Elle cherche, dans l'enthousiasme de
son hellénisme renaissant, ce qu'elle appelle l'_éducation humaine des
belles individualités_, et la religion universelle des peuples. Elle
contracte avec la poésie une alliance intime. Elle se rapproche des
femmes, qui mettront la douceur et la grâce dans une révolution dont on
a pu dire qu'elle fut un 93 philosophique plus radical que notre 93
politique. Les Méta, les Caroline, les Betty, les Sophie, les Johanna,
s'unissent aux efforts de leurs époux, de leurs frères, de leurs amis.
Elles encouragent, elles récompensent, elles consolent, elles enseignent
à leur manière. Auprès d'elles, les plus hauts esprits apprennent la
simplicité. On appelle à soi les petits enfants, les humbles. La
sympathie préside aux rapports; les nobles amitiés se nouent; tout va
s'épurer, s'attendrir. Un désintéressement que j'appellerai féminin,
tant il me semble naturel à notre sexe, Viviane, élèvera la morale. On
dédaignera, on ira jusqu'à nier la vertu pratiquée en vue des
récompenses ou des châtiments éternels. On la voudra supérieure à toute
sanction, et trouvant son bonheur dans la seule conformité aux lois de
la conscience intime.
MARCEL.
Nous voici loin de la morale de Dante, qui tire toute sa force des
tisons de l'enfer et des chansons du paradis.
DIOTIME.
Il y aurait à dire sur ce point, Marcel. Les _magnanimes_ de Florence
que nous avons vus en enfer, les païens au paradis, le fleuve d'oubli au
purgatoire, sont des signes assez notables, pour le temps où vivait
Dante, d'une morale indépendante du dogme.--Mais revenons à nos
Allemands. En ce beau moyen âge, qui s'ouvre avec la seconde moitié du
XVIIIe siècle, le cri d'Ulrich de Hutten: «Par la liberté à la vérité,
par la vérité à la liberté,» semble le mot d'ordre de toute une
génération sincère et généreuse de cœur et d'esprit. Une confiance
enthousiaste dans la nature la pousse à la recherche de ses plus secrets
mystères. Religions, idiomes, esprit des races et des temps, formations
et révolutions des peuples, on veut tout pénétrer, tout comparer, tout
analyser, mais aussi tout ramener à l'unité d'un idéal plus haut dans le
sein d'un Dieu plus grand et plus parfait. On voudrait soulager tous les
maux, redresser toutes les erreurs, reculer toutes les limites, élargir
tous les horizons. Le désir du progrès anime aux aventures de la pensée.
Comme au siècle de Dante, d'intrépides voyageurs s'élancent vers les
contrées inconnues; ils en rapportent des _Mirabilia_ véridiques, qui
préparent aux Humboldt la gloire du _Cosmos_. Les sciences qui se
rattachent le plus directement à l'amélioration de la vie humaine, la
médecine, la chirurgie, l'art des accouchements, la physiologie, la
chimie, la pédagogie, sont en honneur. La célébrité des Hufeland, des
Zimmermann, des Lobstein, des Ehrmann, des Sœmmerring, des Gall,
rappelle les Saliceto, les Taddeo, les Pierre d'Abano. Je ne sais quel
souffle sibyllin porte partout avec lui la chaleur et le mouvement. Et,
comme pour prêter des accents plus beaux à ce renouvellement mystérieux
des âmes, le plus religieux de tous les arts et le plus allemand, la
musique, invente des accords sublimes et tels qu'on n'en avait point
encore entendu. Haydn, Gluck, Mozart, Weber, Beethoven qui s'inspirera
de _Faust_, comme Michel-Ange s'est inspiré de la _Divine Comédie_,
achèveront la perfection d'un cycle incomparable, à qui je voudrais
donner pour épitaphe les trois mots inscrits d'une main pieuse sur le
tombeau de Herder: Lumière, Amour, Vie; _Licht_, _Liebe_, _Leben_.
VIVIANE.
Je vous avoue que je comprends de moins en moins. Comment tant de
lumière, d'amour et de vie produisent-ils dans l'âme de Gœthe l'_état
chaotique_?
DIOTIME.
Ce que nous voyons aujourd'hui clairement dans la révolution accomplie
n'était en ses commencements, et pour ceux-là mêmes qui contribuaient à
la faire, que fermentation obscure. Les peuples, comme les individus, ma
chère Viviane, ne passent d'un âge à un autre qu'en des crises où tout
l'organisme se trouble, et qui ne s'expliquent point à celui qui les
subit. Les premiers symptômes de la crise allemande, avant qu'elle fût
entrée dans la période active dont je viens de vous parler, c'avait été
une langueur extrême, un dégoût, une lassitude, qui demeurèrent
longtemps, par contraste, dans un grand nombre d'âmes, après que la
lumière et l'amour eurent fait explosion dans les autres. J'ai anticipé
sur les dates afin de vous donner l'ensemble d'une métamorphose dont le
génie de Gœthe sera, dans son âge viril, l'éclosion splendide; mais nous
en sommes encore avec lui à sa première jeunesse, à la phase inquiète,
au «désarroi» de sa nature ardente et de son esprit incertain qui se
passionne à la fois pour Rousseau et Rabelais, pour Klopstock et
Diderot, pour Shakespeare et Voltaire. L'Allemagne en est alors, avec
Wolfgang, aux vagues mélancolies.
MARCEL.
Ces mélancolies, n'était-ce pas une mode, une affectation plutôt qu'une
réalité?
DIOTIME.
Rien de plus réel et rien qui s'explique mieux. En passant brusquement
de la guerre à la paix, des aventures de la vie des camps à la monotonie
de la vie bourgeoise, la jeunesse allemande s'était sentie prise
d'ennui. La réaction contre la France, lorsqu'elle commença, ne fit
qu'aggraver le mal. En quittant les Français, on quittait l'esprit de
gaieté. En s'arrachant au déisme aimable de Voltaire, au matérialisme
insouciant des d'Holbach, des d'Argens, des La Mettrie, on ne retrouvait
plus les consolations du Christ de Luther. Plus d'une atteinte avait été
portée au Sauveur des hommes; son existence historique était mise en
doute; on avait nié, non plus seulement l'authenticité, mais la
possibilité de ses miracles. C'était là pour beaucoup d'esprits un sujet
de grand malaise. Perdre une certitude, quelle qu'elle soit (fût-ce la
certitude de la damnation éternelle), sans pouvoir lui en substituer
aussitôt une autre, paraît au plus grand nombre un état insupportable;
et cet état était général aussi bien dans les lettres que dans la
philosophie. Les oracles français désertés, la Grèce à peine encore
entrevue (d'Homère ou de Sophocle on ne savait avant Herder pas beaucoup
plus que le nom; Winckelmann lui-même connut très-mal Phidias), on
s'égarait dans les brouillards d'Ossian, sur les landes désertes, aux
pâles clairs de lune. L'Angleterre et son _spleen_ assombrissaient les
imaginations allemandes. Le spectre de Hamlet apparaissait au seuil des
universités. La folie et le suicide faisaient d'affreux ravages.
VIVIANE.
Tout cela semble un peu contradictoire.
DIOTIME.