midi, à Francfort-sur-le-Mein), les constellations étaient propices.
Gœthe, pas plus que Dante, ne néglige de nous l'apprendre. Le soleil,
nous dit-il. était dans le signe de la Vierge; Jupiter et Vénus...
MARCEL.
Jupiter et Vénus en plein XVIIe siècle! Votre Gœthe, l'ami des Humboldt,
croyait aux astres propices!
DIOTIME.
Il y croyait poétiquement, à peu près comme Dante, je suppose; comme il
croyait aux songes, aux démons. Il en parlait en souriant, mais d'un
sourire grave; il n'en aurait pas ri. Bien qu'il eût poussé, comme
Dante, aussi loin qu'il était possible l'observation des phénomènes
naturels et l'étude de leurs lois, peut-être même à cause de cela, les
relations occultes de l'homme avec le monde invisible ne le trouvaient
point esprit fort. Les superstitions populaires lui étaient sacrées.
VIVIANE.
Gœthe n'appartenait-il pas au peuple par sa naissance?
DIOTIME.
La famille de Gœthe était d'humble origine; son bisaïeul ferrait les
chevaux dans le comté de Mansfeld, son aïeul taillait le drap. Devenu
maître en sa profession et citoyen de la ville de Francfort, où il était
venu s'établir et où il se maria deux fois, en possession d'une petite
fortune bien acquise, le grand-père de notre poëte avait pu quitter les
ciseaux et donner à ses fils l'éducation libérale. L'un d'eux,
Jean-Gaspard, celui qui fut le père de Wolfgang, épousa une jeune fille
riche de la famille syndicale des _Weber_, qui, pour se rehausser selon
la mode du XVIe siècle, avait latinisé son nom et se faisait appeler
_Textor_. C'était un jurisconsulte distingué; il reçut de l'empereur
Charles VII le titre de conseiller impérial, ce qui ne l'empêcha pas de
mettre dans son blason trois fers à cheval, en mémoire de ses origines.
MARCEL.
J'ai vu ces trois fers à cheval sculptés sur la maison où l'on dit que
votre poëte est né. Au-dessus des fers à cheval, il y a une étoile.
DIOTIME.
C'est l'étoile du matin, pour laquelle l'auteur de _Faust_ avait un
culte et qu'il voulut ajouter au blason paternel; emblème de la poésie
rayonnant sur l'industrie.
ÉLIE.
Vous dites que Jean-Gaspard était conseiller impérial. Comment y
avait-il des conseillers impériaux dans une ville libre? car Francfort
était bien alors une république, n'est-ce pas?
DIOTIME.
Francfort était politiquement une ville libre, historiquement une ville
impériale. Elle se vantait de tirer son nom du passage des armées de
Charlemagne, et gardait avec orgueil la bulle d'or de Charles IV dans
son antique _Rœmer_, où se faisaient l'élection et le couronnement des
empereurs. Mais elle avait, comme les cités italiennes, son gouvernement
municipal où les artisans avaient part. Elle élisait, en des scrutins
compliqués à la vénitienne, ses magistrats pour une durée très-courte.
Pas plus que la commune de Florence, elle n'entendait qu'on vint du
dehors s'immiscer dans ses affaires.
MARCEL.
Vous n'allez pas comparer, je suppose, Francfort à Florence?
DIOTIME.
Il ne faudrait pas m'en défier. Je ne voudrais pas pousser la chose à
outrance: mais quelques traits généraux de comparaison, je les
trouverais bien dans le site, dans la physionomie, dans l'activité
propre aux deux villes.
ÉLIE.
Je n'ai jamais vu Francfort, quoique j'aie fait une partie de mes études
à Heidelberg.
DIOTIME.
Francfort est une des villes les plus agréables que je connaisse, et des
plus originales par ses contrastes. Elle est assise sur les bords d'une
rivière charmante, dans une large vallée, bornée à l'horizon par la
chaîne du _Taunus_, que l'on a comparée aux montagnes de la Sabine.
Aujourd'hui les remparts de Francfort sont abattus, mais au temps de
Gœthe ils se dressaient, rudes et noircis, au milieu des prairies, des
vergers, des jardins, où l'air pur qui descend des cimes boisées
entretient une fraîcheur délicieuse. Sa vieille cathédrale, les hautes
grilles de ses couvents, ses tours, ses ruelles tortueuses, ses
escaliers obscurs s'enfonçant sous des voûtes profondes, son immonde
Ghetto, ses toits aigus habités des cigognes, rendaient présent et
vivant dans Francfort tout le moyen âge. Les fêtes du couronnement avec
leurs pompes traditionnelles, les grandes foires privilégiées depuis le
XIVe siècle et qui s'ouvraient au pied du _Rœmer_ par des cortèges
symboliques, le gymnase dont la fondation datait du XVIe siècle,
l'esprit indépendant et railleur de la population, son goût vif pour le
théâtre, animaient et relevaient dans cette cité marchande la médiocrité
de la vie bourgeoise. Comme dans tous les pays protestants, le désir du
progrès et la culture y descendaient jusqu'au plus bas des couches
populaires; les artisans étaient aisés et instruits. La Bible imagée, le
chant des psaumes, les vieilles légendes du Rhin entretenaient au foyer
et même au comptoir une certaine flamme poétique. On croyait dans
Francfort à la puissance des livres; on leur faisait l'honneur de les
brûler.
VIVIANE.
On brûlait les livres dans votre chère ville natale?
DIOTIME.
Eh mon Dieu oui; tout comme à Florence. À deux pas de la maison de
Luther, à la veille de la Révolution, le petit Wolfgang vit un jour tout
un ballot de livres français jetés sur le bûcher, aux flammes de
l'_anathème_ où trois siècles auparavant Savonarole brûlait le divin
Platon. L'histoire est ainsi faite: elle souffre des attardements et des
invraisemblances que la plus hardie fiction n'oserait admettre.
L'imagination du jeune Gœthe fut très-troublée par cette exécution
sauvage d'une chose inanimée; plus encore par les vestiges humains qu'il
aperçut un jour, dans ses récréations enfantines, pendants, depuis deux
siècles, aux fourches patibulaires. L'humiliation des juifs, renfermés
chaque soir dans leur quartier boueux et puant, n'étonnait pas moins son
âme candide. Bientôt d'autres spectacles, plus terribles et plus
grandioses, lui ouvrent, comme à Dante, ce que l'on pourrait appeler les
horizons épiques. Le tremblement de terre de Lisbonne, plus retentissant
que la catastrophe du pont _alla Carraia_, la guerre de Sept-Ans et son
héros, l'occupation de Francfort par les Français, les passages rapides
et calamiteux de troupes amies ou ennemies, le canon des batailles
rangées aux portes de la ville, les incendies, les pillages, et, pour
parler avec le poëte, «le démon de l'épouvante répandant ses frissons
par toute la terre;» puis enfin, comme gage de temps meilleurs, le
couronnement du roi des Romains, qui me semble, dans l'existence de
Gœthe, jouer le même rôle que le jubilé du pape Boniface dans
l'existence de Dante: tous ces événements précipités imprimèrent de
bonne heure à l'âme de Wolfgang quelque chose de cette solennité que le
pinceau de Giotto a mise au front du jeune Dante. Gœthe est de bonne
heure, comme l'Allighieri, porté par le spectacle des injustices
humaines et des rigueurs divines à la méditation, à la rêverie
solitaire. Il vit en crainte et en respect des volontés d'en haut,
attentif au destin, _ahnungsvoll, ehrfurchtsvoll_, nous n'avons pas en
français de mots pour exprimer ces nuances, ces degrés dans la
profondeur de la religiosité germanique; et ce mot même de religiosité
dont je me sers, faute de mieux, il est à la fois chez nous hors d'usage
et sans valeur.
MARCEL.
Dans cette religiosité de Gœthe, auriez-vous, par hasard, découvert une
Béatrice?
DIOTIME.
Pas précisément une Béatrice, du moins en personne; mais, dès les plus
jeunes années de Wolfgang, une influence sensible, dominante, de ce que
j'appellerai l'idéal féminin dans l'amour et dans l'amitié; et, tout aux
premières heures de l'enfance, une passion exaltée pour sa sœur au
berceau, qui paraît plus incroyable encore que l'amour du petit Dante
pour la fille des Portinari.
VIVIANE.
Mais cette passion n'a pas, comme l'autre, laissé de traces. Elle n'a
inspiré ni une _Vita Nuova_ ni une _Divine Comédie_.
DIOTIME.
Si Cornélie Gœthe n'a pas reçu de Wolfgang la couronne poétique que
Dante a mise au front de Béatrice; si l'auteur de _Faust_ n'a pas
réalisé ce qu'il appelle «le beau et pieux dessein» d'immortaliser son
amie; si, au lieu de la faire revivre tout entière, comme il l'avait
projeté et comme il s'y essaya, dans une œuvre de longue haleine, il n'a
fait qu'évoquer un moment son ombre pour en saisir à la hâte les vagues
contours, Gœthe en accuse ses heures trop rapides et le tourbillon qui
les emporte. Mais dans ces vagues contours où l'émotion tremble encore,
quel charme, et que cette morte adorée nous apparaît touchante en son
linceul!
VIVIANE.
Je n'ai pas souvenir de cette sœur Cornélie.
DIOTIME.
Les biographes l'ont trop négligée. Silencieuse, à l'écart, elle passe
voilée dans le cortège triomphant des femmes aimées du poëte. Elle
demeure, elle semble arrêtée par une invisible main, au seuil du temple,
loin des chants et des parfums, et comme en crainte de l'apothéose.
Lui-même, le grand artiste, il renonce à rendre toute la dignité
pudique, toute la puissance douloureuse qui réside en cette personne
«indéfinissable et impénétrable,» absorbée dans l'amour pur qu'elle
avait voué à son frère, et qui n'entrevit des joies d'ici-bas que celle
qu'il lui était interdit de souhaiter, même en rêve.
Dès le berceau, je vous le disais tout à l'heure, Cornélie fut pour son
frère l'objet d'une passion jalouse. Il lui prodiguait les présents, les
caresses; mais il la voulait à lui seul; il entrait en fureur quand
d'autres que lui rapprochaient. À mesure qu'ils grandirent ensemble, et
quand la mort de leurs autres frères et sœurs les eut laissés seuls en
butte aux sévérités paternelles, les deux enfants s'unirent d'une
tendresse plus étroite et se devinrent l'un à l'autre plus
indispensables. Les moralistes n'ont point assez observé ces grandes
amours fraternelles. Dans les temps et dans les circonstances les plus
diverses, elles gardent toutes néanmoins un caractère particulier et en
quelque sorte typique. Plus craintives et plus fidèles que les autres
amours, elles sont à la fois plus tristes et plus charmantes, parce que
le désintéressement est leur loi et que, toujours menacées par le cours
régulier des choses, elles ne sauraient jamais être entièrement
satisfaites. J'entrevois dans la résignée Cornélie quelque chose des
Lucile, des Eugénie, des Henriette: le tourment d'une âme fière et
délicate qui sent qu'elle aime «comme on n'aime plus, a dit l'une
d'elles, comme on ne doit peut-être pas aimer.» Dans le pâle nuage où
s'enveloppent la vie et la mort de ces sœurs de poëtes, que la Muse n'a
fait qu'effleurer de son aile, je sens gronder sourdement la même
orageuse électricité.
VIVIANE.
Est-ce que Cornélie Gœthe ressemblait à son frère?
DIOTIME.
Plus jeune que lui d'une année, elle avait assurément quelque chose de
son génie; mais la nature ne lui donna point en partage la force et
l'éclat. Elle ne naquit point belle et en pâtit. Son sexe ne lui
permettant pas, comme à Wolfgang, de s'échapper au dehors, elle fut
beaucoup plus que lui opprimée par le despotisme d'un père qui semble
avoir été, dans la maison bourgeoise de Francfort, aussi redouté que le
seigneur de Châteaubriant au féodal manoir de Combourg. La jeune fille
couva longtemps au foyer des ressentiments taciturnes et d'exaspérés
désirs de liberté. La noblesse de son être moral, qui lui donnait sur
ses compagnes une supériorité marquée, ne suffisait pas, dans les jeux
où venaient se joindre de jeunes garçons, à la faire rechercher. Elle
demeurait isolée, et son frère était seul à lui rendre des soins.
MARCEL.
Comment Gœthe, l'adorateur idolâtre de la beauté, le païen, pouvait-il
se plaire auprès d'un laideron?
DIOTIME.
Ce païen, comme vous l'appelez et comme on l'appela longtemps en
Allemagne, était, plus que personne, sensible à la beauté souffrante de
l'âme chrétienne. On voit, même alors qu'il décrit avec une exactitude
cruelle les disgrâces physiques de Cornélie, qu'elle exerçait sur lui un
grand charme. «Elle avait, nous dit-il, si ce n'est les plus beaux yeux,
du moins les plus profonds» qu'il eût jamais vus. Son regard généreux,
c'est ainsi qu'il le caractérise, parce que «il donnait tout et ne
demandait rien en retour,» était semblable au regard des saintes
extatiques. C'était «un pur rayon de l'âme la plus chaste qui fut
jamais.» La taille de Cornélie était svelte et bien proportionnée; elle
avait dans son port et dans son air quelque chose à la fois d'imposant
et de languissant. Sa voix prenait tour à tour des accents brusques et
les intonations les plus suaves. Mais, entre le regard lent de ses
grands yeux à fleur de tête, son front haut, modelé avec délicatesse, où
se marquaient durement de noirs sourcils, et les autres traits du
visage, il y avait désaccord. Parfois aussi un mouvement précipité du
sang laissait à sa joue des traces fâcheuses, et cela le plus souvent
aux jours où Cornélie devait paraître dans quelque fête, si bien qu'elle
semblait alors, écrit Gœthe, le jouet d'un démon railleur qui trahissait
à tous les yeux les troubles contenus de son âme ardente. Cette étrange
jeune fille était quelque peu hallucinée. Elle touchait au surnaturel;
elle sentait la mort à distance; elle pleurait les maux à venir. En
relisant, ces jours passés, les Mémoires de Gœthe, j'ai été frappée
d'une scène bizarre à laquelle je n'avais pas d'abord pris garde, et qui
jette un jour singulier sur les relations du frère et de la sœur. C'est
une véritable explosion de tempérament qui peut faire soupçonner les
violences que souffrait en son cœur Cornélie.
La voici cette scène, telle que je l'ai notée. Elle est à la fois
tragique et comique, comme il arrive quand de grandes figures se
trouvent resserrées dans un cadre étroit.
C'était par une soirée d'hiver, un samedi, à l'heure où, selon sa
coutume, le vieux conseiller Gœthe faisait venir en sa maison le barbier
afin d'être rasé de frais et de pouvoir, au lendemain dimanche,
s'accommoder tout à son loisir pour le service divin. Les deux enfants,
blottis derrière le poêle immense qui domine de sa masse noire tous les
intérieurs germaniques, se récitaient l'un à l'autre par récréation un
chant de la _Messiade_. Wolfgang avait pris le rôle de Satan; Cornélie,
au nom d'Adramalech, lui adressait des reproches.
Tous deux, en commençant, ne faisaient que murmurer les vers à voix
basse, pour ne pas attirer l'attention (le père de Gœthe n'aimait pas
cette poésie nouvelle et sans rimes que Klopstock venait d'introduire,
et la _Messiade_ n'entrait qu'en contrebande dans sa maison); mais tout
à coup, au moment qu'Adramalech s'emporte aux invectives, Cornélie,
oubliant la fiction, s'identifiant avec son personnage, saisit le bras
de Wolfgang; elle se prend à déclamer, d'une voix de plus en plus
stridente et comme hors d'elle-même, cette pathétique apostrophe:
Sauve-moi! je t'en supplie. Si tu l'exiges,
Je t'adorerai, ô monstre, réprouvé, noir malfaiteur!
Sauve-moi! je souffre l'éternel tourment de la mort vengeresse!
Autrefois j'ai pu le haïr d'une haine ardente et farouche,
Aujourd'hui je ne le saurais plus; et cela aussi m'est une terrible angoisse.
Oh! que je suis broyée!...
Et le cri de détresse d'Adramalech éclate; et le barbier épouvanté
laisse choir le plat à barbe, et l'eau savonneuse inonde la vénérable
poitrine quasi nue du conseiller Jean-Gaspard; et le père redouté entre
en courroux; et les enfants balbutient de timides excuses...
MARCEL.
Quelle scène grotesque!
DIOTIME.
Je ne sais, mais il m'a toujours semblé que, à ce moment où l'Adramalech
de Klopstock pousse par la bouche de Cornélie le cri d'angoisse, la
puissance fascinatrice de Gœthe, à son insu, agissait sur sa sœur, et
qu'elle subissait, en s'en défendant, cette irrésistible magie du poëte
qu'il devait exercer plus tard sur ses amis, et dont ils ne savaient,
disaient-ils, si elle était du ciel ou de l'enfer.
ÉLIE.
Qu'est devenue cette étrange personne?
DIOTIME.
Pendant un certain temps, calmée en apparence, Cornélie continue de
vivre avec son frère, au foyer, dans une intimité profonde; seule aimée
de lui seul; associée à toutes ses études, pressentant son génie,
l'excitant au travail: se faisant gaie pour lui plaire aux heures des
loisirs; enchantée à sa voix par le vieil Homère dont il lui disait les
vers dans la langue maternelle. Aux premières absences, elle le sent
proche encore par les lettres sans fin, par les confidences qui
raniment, en la blessant, l'amitié fraternelle. Puis, peu à peu, elle
est négligée dans les égarements que l'on ne veut plus dire; puis
oubliée, hélas! quand la passion s'empare de la vie. Qui saura jamais ce
que souffrit alors la fière Cornélie? Gœthe lui-même ne fait que le
deviner plus tard, à son propre désespoir, lorsqu'il apprend de la
bouche de son ami Schlosser, qu'entre celui-ci et sa sœur l'anneau des
fiançailles vient d'être échangé. Gœthe n'ignorait pas combien la seule
pensée d'appartenir à un homme causait naguère de répugnance et d'effroi
à sa Cornélie. Il n'avait jamais pu se la figurer, n'étant plus à ses
côtés, ailleurs qu'au fond d'un cloître; il se sent jaloux, éperdument
jaloux, de cette sœur délaissée, comme au temps où il la veillait en son
berceau. Il est près de tout rompre. Pour apaiser du moins l'offense de
son orgueil, il se dit bien bas à lui-même que, le frère présent, jamais
l'ami n'eût été ni amant ni époux.
Cet ami était un honnête homme. Il avait été choisi sans doute par la
triste Cornélie pour l'aider à sortir moins brusquement d'elle-même et
de son passé. Mais ces sagesses de la passion sont toujours trompées.
Cornélie ne trouva point le repos dans les bras de cet honnête homme.
Gœthe le dit, il en juge à la contrainte du foyer conjugal lorsqu'il y
vient s'asseoir; il en juge surtout à la véhémence avec laquelle sa sœur
le détourne d'un mariage qu'il projetait, lui aussi, pour fuir
l'isolement du cœur.
Quatre ans après le jour où Cornélie quittait le nom de Gœthe, elle
quittait sans regret la vie. La nouvelle de sa mort fut pour notre poëte
une commotion terrible. «Une des plus fortes racines de son existence
était tranchée.» C'est lui qui parle ainsi. À la page de ses souvenirs
où il inscrit la date funèbre, 8 juin 1777 (il avait alors vingt-huit
ans), on lit ces mots: «Jour sombre et déchiré; douleur et rêves.»
MARCEL.
Vous n'aviez pas tort de nous dire que cette amitié de Gœthe pour sa
sœur au berceau est plus incompréhensible encore que l'amour du petit
Dante pour Béatrice. Un sentiment aussi mal défini, aussi exalté, est
assurément une des plus curieuses, une des plus maladives variétés de
l'amour platonique, et je l'aurais cru tout à fait incompatible avec le
bon sens et la saine raison de Gœthe.
DIOTIME.
Détrompez-vous, Marcel. L'idéal platonique, un peu germanisé, est au
fond de tous les attachements de Gœthe. Et si c'est là une maladie, il
l'apporte en naissant pour n'en guérir jamais. La plupart des amours de
sa jeunesse sont malheureuses; il aime souvent sans espoir. De ses deux
grandes passions, Charlotte et Mme de Stein, la première ne fut qu'un
renoncement enthousiaste qui put avoir le fiancé pour témoin; pour
confident, l'époux; dont la femme aimée put paraître émue; dont la jeune
mère n'hésitait pas à perpétuer le souvenir en donnant à son fils le nom
de son amant; que le poëte enfin put rendre public dans un récit qui
agita toute l'Allemagne, sans qu'aucune des trois personnes intéressées
en reçût, au plus délicat de l'honneur, la moindre atteinte. Beaucoup
plus tard, pendant les dix années que Mme de Stein occupe le cœur de
Gœthe, leur intimité est de telle nature que les plus proches amis,
Schiller par exemple, la croient entièrement platonique, et que lui-même
un jour, quand il en rappellera le souvenir, ne craindra pas de profaner
la piété des tombeaux en la comparant au lien sacré qui l'unissait à sa
sœur Cornélie.--Que cela étonne votre bon sens français, Marcel, je le
trouve très-simple; mais ne perdons pas de vue que nous sommes en
Allemagne, où la rêverie, la _Schwaermerei_, se mêle et se confond avec
les sentiments les plus réels. Et Gœthe, sur ce point comme sur tant
d'autres, était bien véritablement «le plus allemand des Allemands.»
ÉLIE.
Mais ces deux figures d'exception à part, il me semble que la galerie
des _femmes de Gœthe_, pour me servir de l'expression consacrée, n'a que
des portraits vulgaires, à tout le moins bourgeois, et qui ne
supporteraient pas le voisinage de la noble Portinari.
DIOTIME.
Rien de moins bourgeois, selon l'acception française du mot,
c'est-à-dire rien de moins prosaïque, que les amours de Gœthe pour les
plus petites bourgeoises. Ces fillettes, ces _purgolette_ que Béatrice
reproche si fièrement à Dante, sont, dans leur atmosphère germanique,
exemptes de toute vulgarité. La pure imagination du poëte, le très-jeune
âge de ses _Gretchen_, de ses _Frédérique_, de ses _Catherine_, les
revêt de candeur; et c'est presque sans altération qu'il les fera passer
un jour de la réalité dans ses créations les plus idéales. Selon Gœthe,
la femme est plus vraie que l'homme dans l'amour comme dans la haine, et
c'est pourquoi il la trouve aussi plus poétique. Auprès d'elle, il se
sent devenir meilleur; il est plus aisément, plus doucement transporté
dans le monde des rêves. Même alors qu'il la rencontre dans un milieu
vicié, il l'en abstrait sans effort; la plus suspecte, Gretchen, il
l'aime naïvement. Jamais Gœthe ne séduit, au sens bourgeois du mot,
jamais il ne raille, même la femme facile. Ignorante, frivole,
trompeuse, elle demeure encore pour lui un être sacré. Jamais il n'a
parlé des femmes autrement qu'avec tendresse et respect. Vous ne
trouverez pas dans toute l'œuvre de Gœthe une seule parole (j'en excepte
ce que dit Méphistophélès, le blasphémateur de toutes choses saintes)
que Dante eût désavouée; pas la moindre arrière-pensée qui offense le
sentiment religieux de l'amour dont nous avons vu toutes pénétrées les
divines cantiques.
ÉLIE.
Vous oubliez, ce me semble, les _Élégies romaines_, les _Épigrammes_ de
Venise, d'autres poésies encore en assez grand nombre, et plusieurs
pages de prose où l'expression de l'amour est extrêmement vive.
MARCEL.
Sans compter que votre poëte platonique finit par épouser sa servante.
DIOTIME.
Christiane Vulpius ne fut jamais la servante de Gœthe, mon cher Marcel,
mais sa compagne fidèle et dévouée pendant vingt-huit ans. Elle ne fut
point pour lui la Thérèse de qui l'on rougit. Le fils qu'il eut d'elle,
il l'aima tendrement et l'éleva à ses côtés avec le plus grand soin.
S'il donna tardivement à son union avec Christiane la sanction légale,
c'est qu'il n'y attachait pas d'importance; c'est que Christiane aussi,
dans un sentiment à la fois humble et fier, dissuadait son amant de ce
mariage officiel, comme d'une condescendance à l'opinion qui
n'ajouterait rien ni à son bonheur ni à sa sécurité. Du reste, le
mariage, pas plus dans la vie de Gœthe que dans celle de Dante, n'exerce
d'influence appréciable; ni l'un ni l'autre n'unit son sort à la femme
qui eût été, selon l'esprit même de l'union conjugale, sa _moitié_
véritable. La société ne paraît pas jusqu'ici disposée à suivre le
conseil de Platon, qui voulait aux meilleurs les meilleures; elle
n'obéit pas à la loi de _sélection_ que Darwin croit être la loi de
nature. Elle ne prend pas souci, tout au contraire, d'unir aux grands
hommes les grandes femmes.
MARCEL.
Mais cette Christiane, si j'en crois Bettina, qui l'appelle quelque part
«une saucisse enragée,» loin d'être une grande femme, n'était pas même
une femme médiocre. Elle n'avait aucun esprit, pas la moindre culture.
DIOTIME.