À l'heure où Wolfgang Gœthe voyait le jour (c'était le 28 août, en plein

midi, à Francfort-sur-le-Mein), les constellations étaient propices.

Gœthe, pas plus que Dante, ne néglige de nous l'apprendre. Le soleil,

nous dit-il. était dans le signe de la Vierge; Jupiter et Vénus...

MARCEL.

Jupiter et Vénus en plein XVIIe siècle! Votre Gœthe, l'ami des Humboldt,

croyait aux astres propices!

DIOTIME.

Il y croyait poétiquement, à peu près comme Dante, je suppose; comme il

croyait aux songes, aux démons. Il en parlait en souriant, mais d'un

sourire grave; il n'en aurait pas ri. Bien qu'il eût poussé, comme

Dante, aussi loin qu'il était possible l'observation des phénomènes

naturels et l'étude de leurs lois, peut-être même à cause de cela, les

relations occultes de l'homme avec le monde invisible ne le trouvaient

point esprit fort. Les superstitions populaires lui étaient sacrées.

VIVIANE.

Gœthe n'appartenait-il pas au peuple par sa naissance?

DIOTIME.

La famille de Gœthe était d'humble origine; son bisaïeul ferrait les

chevaux dans le comté de Mansfeld, son aïeul taillait le drap. Devenu

maître en sa profession et citoyen de la ville de Francfort, où il était

venu s'établir et où il se maria deux fois, en possession d'une petite

fortune bien acquise, le grand-père de notre poëte avait pu quitter les

ciseaux et donner à ses fils l'éducation libérale. L'un d'eux,

Jean-Gaspard, celui qui fut le père de Wolfgang, épousa une jeune fille

riche de la famille syndicale des _Weber_, qui, pour se rehausser selon

la mode du XVIe siècle, avait latinisé son nom et se faisait appeler

_Textor_. C'était un jurisconsulte distingué; il reçut de l'empereur

Charles VII le titre de conseiller impérial, ce qui ne l'empêcha pas de

mettre dans son blason trois fers à cheval, en mémoire de ses origines.

MARCEL.

J'ai vu ces trois fers à cheval sculptés sur la maison où l'on dit que

votre poëte est né. Au-dessus des fers à cheval, il y a une étoile.

DIOTIME.

C'est l'étoile du matin, pour laquelle l'auteur de _Faust_ avait un

culte et qu'il voulut ajouter au blason paternel; emblème de la poésie

rayonnant sur l'industrie.

ÉLIE.

Vous dites que Jean-Gaspard était conseiller impérial. Comment y

avait-il des conseillers impériaux dans une ville libre? car Francfort

était bien alors une république, n'est-ce pas?

DIOTIME.

Francfort était politiquement une ville libre, historiquement une ville

impériale. Elle se vantait de tirer son nom du passage des armées de

Charlemagne, et gardait avec orgueil la bulle d'or de Charles IV dans

son antique _Rœmer_, où se faisaient l'élection et le couronnement des

empereurs. Mais elle avait, comme les cités italiennes, son gouvernement

municipal où les artisans avaient part. Elle élisait, en des scrutins

compliqués à la vénitienne, ses magistrats pour une durée très-courte.

Pas plus que la commune de Florence, elle n'entendait qu'on vint du

dehors s'immiscer dans ses affaires.

MARCEL.

Vous n'allez pas comparer, je suppose, Francfort à Florence?

DIOTIME.

Il ne faudrait pas m'en défier. Je ne voudrais pas pousser la chose à

outrance: mais quelques traits généraux de comparaison, je les

trouverais bien dans le site, dans la physionomie, dans l'activité

propre aux deux villes.

ÉLIE.

Je n'ai jamais vu Francfort, quoique j'aie fait une partie de mes études

à Heidelberg.

DIOTIME.

Francfort est une des villes les plus agréables que je connaisse, et des

plus originales par ses contrastes. Elle est assise sur les bords d'une

rivière charmante, dans une large vallée, bornée à l'horizon par la

chaîne du _Taunus_, que l'on a comparée aux montagnes de la Sabine.

Aujourd'hui les remparts de Francfort sont abattus, mais au temps de

Gœthe ils se dressaient, rudes et noircis, au milieu des prairies, des

vergers, des jardins, où l'air pur qui descend des cimes boisées

entretient une fraîcheur délicieuse. Sa vieille cathédrale, les hautes

grilles de ses couvents, ses tours, ses ruelles tortueuses, ses

escaliers obscurs s'enfonçant sous des voûtes profondes, son immonde

Ghetto, ses toits aigus habités des cigognes, rendaient présent et

vivant dans Francfort tout le moyen âge. Les fêtes du couronnement avec

leurs pompes traditionnelles, les grandes foires privilégiées depuis le

XIVe siècle et qui s'ouvraient au pied du _Rœmer_ par des cortèges

symboliques, le gymnase dont la fondation datait du XVIe siècle,

l'esprit indépendant et railleur de la population, son goût vif pour le

théâtre, animaient et relevaient dans cette cité marchande la médiocrité

de la vie bourgeoise. Comme dans tous les pays protestants, le désir du

progrès et la culture y descendaient jusqu'au plus bas des couches

populaires; les artisans étaient aisés et instruits. La Bible imagée, le

chant des psaumes, les vieilles légendes du Rhin entretenaient au foyer

et même au comptoir une certaine flamme poétique. On croyait dans

Francfort à la puissance des livres; on leur faisait l'honneur de les

brûler.

VIVIANE.

On brûlait les livres dans votre chère ville natale?

DIOTIME.

Eh mon Dieu oui; tout comme à Florence. À deux pas de la maison de

Luther, à la veille de la Révolution, le petit Wolfgang vit un jour tout

un ballot de livres français jetés sur le bûcher, aux flammes de

l'_anathème_ où trois siècles auparavant Savonarole brûlait le divin

Platon. L'histoire est ainsi faite: elle souffre des attardements et des

invraisemblances que la plus hardie fiction n'oserait admettre.

L'imagination du jeune Gœthe fut très-troublée par cette exécution

sauvage d'une chose inanimée; plus encore par les vestiges humains qu'il

aperçut un jour, dans ses récréations enfantines, pendants, depuis deux

siècles, aux fourches patibulaires. L'humiliation des juifs, renfermés

chaque soir dans leur quartier boueux et puant, n'étonnait pas moins son

âme candide. Bientôt d'autres spectacles, plus terribles et plus

grandioses, lui ouvrent, comme à Dante, ce que l'on pourrait appeler les

horizons épiques. Le tremblement de terre de Lisbonne, plus retentissant

que la catastrophe du pont _alla Carraia_, la guerre de Sept-Ans et son

héros, l'occupation de Francfort par les Français, les passages rapides

et calamiteux de troupes amies ou ennemies, le canon des batailles

rangées aux portes de la ville, les incendies, les pillages, et, pour

parler avec le poëte, «le démon de l'épouvante répandant ses frissons

par toute la terre;» puis enfin, comme gage de temps meilleurs, le

couronnement du roi des Romains, qui me semble, dans l'existence de

Gœthe, jouer le même rôle que le jubilé du pape Boniface dans

l'existence de Dante: tous ces événements précipités imprimèrent de

bonne heure à l'âme de Wolfgang quelque chose de cette solennité que le

pinceau de Giotto a mise au front du jeune Dante. Gœthe est de bonne

heure, comme l'Allighieri, porté par le spectacle des injustices

humaines et des rigueurs divines à la méditation, à la rêverie

solitaire. Il vit en crainte et en respect des volontés d'en haut,

attentif au destin, _ahnungsvoll, ehrfurchtsvoll_, nous n'avons pas en

français de mots pour exprimer ces nuances, ces degrés dans la

profondeur de la religiosité germanique; et ce mot même de religiosité

dont je me sers, faute de mieux, il est à la fois chez nous hors d'usage

et sans valeur.

MARCEL.

Dans cette religiosité de Gœthe, auriez-vous, par hasard, découvert une

Béatrice?

DIOTIME.

Pas précisément une Béatrice, du moins en personne; mais, dès les plus

jeunes années de Wolfgang, une influence sensible, dominante, de ce que

j'appellerai l'idéal féminin dans l'amour et dans l'amitié; et, tout aux

premières heures de l'enfance, une passion exaltée pour sa sœur au

berceau, qui paraît plus incroyable encore que l'amour du petit Dante

pour la fille des Portinari.

VIVIANE.

Mais cette passion n'a pas, comme l'autre, laissé de traces. Elle n'a

inspiré ni une _Vita Nuova_ ni une _Divine Comédie_.

DIOTIME.

Si Cornélie Gœthe n'a pas reçu de Wolfgang la couronne poétique que

Dante a mise au front de Béatrice; si l'auteur de _Faust_ n'a pas

réalisé ce qu'il appelle «le beau et pieux dessein» d'immortaliser son

amie; si, au lieu de la faire revivre tout entière, comme il l'avait

projeté et comme il s'y essaya, dans une œuvre de longue haleine, il n'a

fait qu'évoquer un moment son ombre pour en saisir à la hâte les vagues

contours, Gœthe en accuse ses heures trop rapides et le tourbillon qui

les emporte. Mais dans ces vagues contours où l'émotion tremble encore,

quel charme, et que cette morte adorée nous apparaît touchante en son

linceul!

VIVIANE.

Je n'ai pas souvenir de cette sœur Cornélie.

DIOTIME.

Les biographes l'ont trop négligée. Silencieuse, à l'écart, elle passe

voilée dans le cortège triomphant des femmes aimées du poëte. Elle

demeure, elle semble arrêtée par une invisible main, au seuil du temple,

loin des chants et des parfums, et comme en crainte de l'apothéose.

Lui-même, le grand artiste, il renonce à rendre toute la dignité

pudique, toute la puissance douloureuse qui réside en cette personne

«indéfinissable et impénétrable,» absorbée dans l'amour pur qu'elle

avait voué à son frère, et qui n'entrevit des joies d'ici-bas que celle

qu'il lui était interdit de souhaiter, même en rêve.

Dès le berceau, je vous le disais tout à l'heure, Cornélie fut pour son

frère l'objet d'une passion jalouse. Il lui prodiguait les présents, les

caresses; mais il la voulait à lui seul; il entrait en fureur quand

d'autres que lui rapprochaient. À mesure qu'ils grandirent ensemble, et

quand la mort de leurs autres frères et sœurs les eut laissés seuls en

butte aux sévérités paternelles, les deux enfants s'unirent d'une

tendresse plus étroite et se devinrent l'un à l'autre plus

indispensables. Les moralistes n'ont point assez observé ces grandes

amours fraternelles. Dans les temps et dans les circonstances les plus

diverses, elles gardent toutes néanmoins un caractère particulier et en

quelque sorte typique. Plus craintives et plus fidèles que les autres

amours, elles sont à la fois plus tristes et plus charmantes, parce que

le désintéressement est leur loi et que, toujours menacées par le cours

régulier des choses, elles ne sauraient jamais être entièrement

satisfaites. J'entrevois dans la résignée Cornélie quelque chose des

Lucile, des Eugénie, des Henriette: le tourment d'une âme fière et

délicate qui sent qu'elle aime «comme on n'aime plus, a dit l'une

d'elles, comme on ne doit peut-être pas aimer.» Dans le pâle nuage où

s'enveloppent la vie et la mort de ces sœurs de poëtes, que la Muse n'a

fait qu'effleurer de son aile, je sens gronder sourdement la même

orageuse électricité.

VIVIANE.

Est-ce que Cornélie Gœthe ressemblait à son frère?

DIOTIME.

Plus jeune que lui d'une année, elle avait assurément quelque chose de

son génie; mais la nature ne lui donna point en partage la force et

l'éclat. Elle ne naquit point belle et en pâtit. Son sexe ne lui

permettant pas, comme à Wolfgang, de s'échapper au dehors, elle fut

beaucoup plus que lui opprimée par le despotisme d'un père qui semble

avoir été, dans la maison bourgeoise de Francfort, aussi redouté que le

seigneur de Châteaubriant au féodal manoir de Combourg. La jeune fille

couva longtemps au foyer des ressentiments taciturnes et d'exaspérés

désirs de liberté. La noblesse de son être moral, qui lui donnait sur

ses compagnes une supériorité marquée, ne suffisait pas, dans les jeux

où venaient se joindre de jeunes garçons, à la faire rechercher. Elle

demeurait isolée, et son frère était seul à lui rendre des soins.

MARCEL.

Comment Gœthe, l'adorateur idolâtre de la beauté, le païen, pouvait-il

se plaire auprès d'un laideron?

DIOTIME.

Ce païen, comme vous l'appelez et comme on l'appela longtemps en

Allemagne, était, plus que personne, sensible à la beauté souffrante de

l'âme chrétienne. On voit, même alors qu'il décrit avec une exactitude

cruelle les disgrâces physiques de Cornélie, qu'elle exerçait sur lui un

grand charme. «Elle avait, nous dit-il, si ce n'est les plus beaux yeux,

du moins les plus profonds» qu'il eût jamais vus. Son regard généreux,

c'est ainsi qu'il le caractérise, parce que «il donnait tout et ne

demandait rien en retour,» était semblable au regard des saintes

extatiques. C'était «un pur rayon de l'âme la plus chaste qui fut

jamais.» La taille de Cornélie était svelte et bien proportionnée; elle

avait dans son port et dans son air quelque chose à la fois d'imposant

et de languissant. Sa voix prenait tour à tour des accents brusques et

les intonations les plus suaves. Mais, entre le regard lent de ses

grands yeux à fleur de tête, son front haut, modelé avec délicatesse, où

se marquaient durement de noirs sourcils, et les autres traits du

visage, il y avait désaccord. Parfois aussi un mouvement précipité du

sang laissait à sa joue des traces fâcheuses, et cela le plus souvent

aux jours où Cornélie devait paraître dans quelque fête, si bien qu'elle

semblait alors, écrit Gœthe, le jouet d'un démon railleur qui trahissait

à tous les yeux les troubles contenus de son âme ardente. Cette étrange

jeune fille était quelque peu hallucinée. Elle touchait au surnaturel;

elle sentait la mort à distance; elle pleurait les maux à venir. En

relisant, ces jours passés, les Mémoires de Gœthe, j'ai été frappée

d'une scène bizarre à laquelle je n'avais pas d'abord pris garde, et qui

jette un jour singulier sur les relations du frère et de la sœur. C'est

une véritable explosion de tempérament qui peut faire soupçonner les

violences que souffrait en son cœur Cornélie.

La voici cette scène, telle que je l'ai notée. Elle est à la fois

tragique et comique, comme il arrive quand de grandes figures se

trouvent resserrées dans un cadre étroit.

C'était par une soirée d'hiver, un samedi, à l'heure où, selon sa

coutume, le vieux conseiller Gœthe faisait venir en sa maison le barbier

afin d'être rasé de frais et de pouvoir, au lendemain dimanche,

s'accommoder tout à son loisir pour le service divin. Les deux enfants,

blottis derrière le poêle immense qui domine de sa masse noire tous les

intérieurs germaniques, se récitaient l'un à l'autre par récréation un

chant de la _Messiade_. Wolfgang avait pris le rôle de Satan; Cornélie,

au nom d'Adramalech, lui adressait des reproches.

Tous deux, en commençant, ne faisaient que murmurer les vers à voix

basse, pour ne pas attirer l'attention (le père de Gœthe n'aimait pas

cette poésie nouvelle et sans rimes que Klopstock venait d'introduire,

et la _Messiade_ n'entrait qu'en contrebande dans sa maison); mais tout

à coup, au moment qu'Adramalech s'emporte aux invectives, Cornélie,

oubliant la fiction, s'identifiant avec son personnage, saisit le bras

de Wolfgang; elle se prend à déclamer, d'une voix de plus en plus

stridente et comme hors d'elle-même, cette pathétique apostrophe:

Sauve-moi! je t'en supplie. Si tu l'exiges,

Je t'adorerai, ô monstre, réprouvé, noir malfaiteur!

Sauve-moi! je souffre l'éternel tourment de la mort vengeresse!

Autrefois j'ai pu le haïr d'une haine ardente et farouche,

Aujourd'hui je ne le saurais plus; et cela aussi m'est une terrible angoisse.

Oh! que je suis broyée!...

Et le cri de détresse d'Adramalech éclate; et le barbier épouvanté

laisse choir le plat à barbe, et l'eau savonneuse inonde la vénérable

poitrine quasi nue du conseiller Jean-Gaspard; et le père redouté entre

en courroux; et les enfants balbutient de timides excuses...

MARCEL.

Quelle scène grotesque!

DIOTIME.

Je ne sais, mais il m'a toujours semblé que, à ce moment où l'Adramalech

de Klopstock pousse par la bouche de Cornélie le cri d'angoisse, la

puissance fascinatrice de Gœthe, à son insu, agissait sur sa sœur, et

qu'elle subissait, en s'en défendant, cette irrésistible magie du poëte

qu'il devait exercer plus tard sur ses amis, et dont ils ne savaient,

disaient-ils, si elle était du ciel ou de l'enfer.

ÉLIE.

Qu'est devenue cette étrange personne?

DIOTIME.

Pendant un certain temps, calmée en apparence, Cornélie continue de

vivre avec son frère, au foyer, dans une intimité profonde; seule aimée

de lui seul; associée à toutes ses études, pressentant son génie,

l'excitant au travail: se faisant gaie pour lui plaire aux heures des

loisirs; enchantée à sa voix par le vieil Homère dont il lui disait les

vers dans la langue maternelle. Aux premières absences, elle le sent

proche encore par les lettres sans fin, par les confidences qui

raniment, en la blessant, l'amitié fraternelle. Puis, peu à peu, elle

est négligée dans les égarements que l'on ne veut plus dire; puis

oubliée, hélas! quand la passion s'empare de la vie. Qui saura jamais ce

que souffrit alors la fière Cornélie? Gœthe lui-même ne fait que le

deviner plus tard, à son propre désespoir, lorsqu'il apprend de la

bouche de son ami Schlosser, qu'entre celui-ci et sa sœur l'anneau des

fiançailles vient d'être échangé. Gœthe n'ignorait pas combien la seule

pensée d'appartenir à un homme causait naguère de répugnance et d'effroi

à sa Cornélie. Il n'avait jamais pu se la figurer, n'étant plus à ses

côtés, ailleurs qu'au fond d'un cloître; il se sent jaloux, éperdument

jaloux, de cette sœur délaissée, comme au temps où il la veillait en son

berceau. Il est près de tout rompre. Pour apaiser du moins l'offense de

son orgueil, il se dit bien bas à lui-même que, le frère présent, jamais

l'ami n'eût été ni amant ni époux.

Cet ami était un honnête homme. Il avait été choisi sans doute par la

triste Cornélie pour l'aider à sortir moins brusquement d'elle-même et

de son passé. Mais ces sagesses de la passion sont toujours trompées.

Cornélie ne trouva point le repos dans les bras de cet honnête homme.

Gœthe le dit, il en juge à la contrainte du foyer conjugal lorsqu'il y

vient s'asseoir; il en juge surtout à la véhémence avec laquelle sa sœur

le détourne d'un mariage qu'il projetait, lui aussi, pour fuir

l'isolement du cœur.

Quatre ans après le jour où Cornélie quittait le nom de Gœthe, elle

quittait sans regret la vie. La nouvelle de sa mort fut pour notre poëte

une commotion terrible. «Une des plus fortes racines de son existence

était tranchée.» C'est lui qui parle ainsi. À la page de ses souvenirs

où il inscrit la date funèbre, 8 juin 1777 (il avait alors vingt-huit

ans), on lit ces mots: «Jour sombre et déchiré; douleur et rêves.»

MARCEL.

Vous n'aviez pas tort de nous dire que cette amitié de Gœthe pour sa

sœur au berceau est plus incompréhensible encore que l'amour du petit

Dante pour Béatrice. Un sentiment aussi mal défini, aussi exalté, est

assurément une des plus curieuses, une des plus maladives variétés de

l'amour platonique, et je l'aurais cru tout à fait incompatible avec le

bon sens et la saine raison de Gœthe.

DIOTIME.

Détrompez-vous, Marcel. L'idéal platonique, un peu germanisé, est au

fond de tous les attachements de Gœthe. Et si c'est là une maladie, il

l'apporte en naissant pour n'en guérir jamais. La plupart des amours de

sa jeunesse sont malheureuses; il aime souvent sans espoir. De ses deux

grandes passions, Charlotte et Mme de Stein, la première ne fut qu'un

renoncement enthousiaste qui put avoir le fiancé pour témoin; pour

confident, l'époux; dont la femme aimée put paraître émue; dont la jeune

mère n'hésitait pas à perpétuer le souvenir en donnant à son fils le nom

de son amant; que le poëte enfin put rendre public dans un récit qui

agita toute l'Allemagne, sans qu'aucune des trois personnes intéressées

en reçût, au plus délicat de l'honneur, la moindre atteinte. Beaucoup

plus tard, pendant les dix années que Mme de Stein occupe le cœur de

Gœthe, leur intimité est de telle nature que les plus proches amis,

Schiller par exemple, la croient entièrement platonique, et que lui-même

un jour, quand il en rappellera le souvenir, ne craindra pas de profaner

la piété des tombeaux en la comparant au lien sacré qui l'unissait à sa

sœur Cornélie.--Que cela étonne votre bon sens français, Marcel, je le

trouve très-simple; mais ne perdons pas de vue que nous sommes en

Allemagne, où la rêverie, la _Schwaermerei_, se mêle et se confond avec

les sentiments les plus réels. Et Gœthe, sur ce point comme sur tant

d'autres, était bien véritablement «le plus allemand des Allemands.»

ÉLIE.

Mais ces deux figures d'exception à part, il me semble que la galerie

des _femmes de Gœthe_, pour me servir de l'expression consacrée, n'a que

des portraits vulgaires, à tout le moins bourgeois, et qui ne

supporteraient pas le voisinage de la noble Portinari.

DIOTIME.

Rien de moins bourgeois, selon l'acception française du mot,

c'est-à-dire rien de moins prosaïque, que les amours de Gœthe pour les

plus petites bourgeoises. Ces fillettes, ces _purgolette_ que Béatrice

reproche si fièrement à Dante, sont, dans leur atmosphère germanique,

exemptes de toute vulgarité. La pure imagination du poëte, le très-jeune

âge de ses _Gretchen_, de ses _Frédérique_, de ses _Catherine_, les

revêt de candeur; et c'est presque sans altération qu'il les fera passer

un jour de la réalité dans ses créations les plus idéales. Selon Gœthe,

la femme est plus vraie que l'homme dans l'amour comme dans la haine, et

c'est pourquoi il la trouve aussi plus poétique. Auprès d'elle, il se

sent devenir meilleur; il est plus aisément, plus doucement transporté

dans le monde des rêves. Même alors qu'il la rencontre dans un milieu

vicié, il l'en abstrait sans effort; la plus suspecte, Gretchen, il

l'aime naïvement. Jamais Gœthe ne séduit, au sens bourgeois du mot,

jamais il ne raille, même la femme facile. Ignorante, frivole,

trompeuse, elle demeure encore pour lui un être sacré. Jamais il n'a

parlé des femmes autrement qu'avec tendresse et respect. Vous ne

trouverez pas dans toute l'œuvre de Gœthe une seule parole (j'en excepte

ce que dit Méphistophélès, le blasphémateur de toutes choses saintes)

que Dante eût désavouée; pas la moindre arrière-pensée qui offense le

sentiment religieux de l'amour dont nous avons vu toutes pénétrées les

divines cantiques.

ÉLIE.

Vous oubliez, ce me semble, les _Élégies romaines_, les _Épigrammes_ de

Venise, d'autres poésies encore en assez grand nombre, et plusieurs

pages de prose où l'expression de l'amour est extrêmement vive.

MARCEL.

Sans compter que votre poëte platonique finit par épouser sa servante.

DIOTIME.

Christiane Vulpius ne fut jamais la servante de Gœthe, mon cher Marcel,

mais sa compagne fidèle et dévouée pendant vingt-huit ans. Elle ne fut

point pour lui la Thérèse de qui l'on rougit. Le fils qu'il eut d'elle,

il l'aima tendrement et l'éleva à ses côtés avec le plus grand soin.

S'il donna tardivement à son union avec Christiane la sanction légale,

c'est qu'il n'y attachait pas d'importance; c'est que Christiane aussi,

dans un sentiment à la fois humble et fier, dissuadait son amant de ce

mariage officiel, comme d'une condescendance à l'opinion qui

n'ajouterait rien ni à son bonheur ni à sa sécurité. Du reste, le

mariage, pas plus dans la vie de Gœthe que dans celle de Dante, n'exerce

d'influence appréciable; ni l'un ni l'autre n'unit son sort à la femme

qui eût été, selon l'esprit même de l'union conjugale, sa _moitié_

véritable. La société ne paraît pas jusqu'ici disposée à suivre le

conseil de Platon, qui voulait aux meilleurs les meilleures; elle

n'obéit pas à la loi de _sélection_ que Darwin croit être la loi de

nature. Elle ne prend pas souci, tout au contraire, d'unir aux grands

hommes les grandes femmes.

MARCEL.

Mais cette Christiane, si j'en crois Bettina, qui l'appelle quelque part

«une saucisse enragée,» loin d'être une grande femme, n'était pas même

une femme médiocre. Elle n'avait aucun esprit, pas la moindre culture.

DIOTIME.

Dante et Goethe : dialogues · 第 12 / 23 段