Pour exprimer d'une manière sensible cette donnée abstraite, qui pour

d'autres n'eût été qu'un sujet de dissertation rimée et de froide

rhétorique, Dante possédait heureusement l'intelligence profonde de tous

les arts: une faculté plastique extraordinaire tout à la fois grecque et

latine, avec un sentiment musical que l'on pourrait dire moderne et qui

lui fait trouver, dans un idiome encore âpre et contracté, des effets de

mélodie et d'harmonie tels que les langues les mieux assouplies et les

poésies les plus exquises en offrent peu d'exemples. On a remarqué avec

justesse que dans la savante construction des trois cantiques où se

développe l'action de la _Comédie_, dans cette symétrie presque

incroyable des trois royaumes où Dante a distribué presque également en

trente-trois chants quatorze mille deux cent trente vers, il a donné à

l'Enfer un caractère plus particulièrement architectural et sculptural,

au Purgatoire un aspect plus pittoresque, et que, au Paradis enfin, il

semble avoir voulu nous faire entendre les vibrations éthérées, la

musique des sphères.

Pourtant je pense avec Schelling qu'il ne faudrait ici rien séparer.

Dans l'idée comme dans l'art de l'Allighieri tout se tient; l'excellence

propre à chaque partie n'apparaît entièrement que dans sa relation avec

l'ensemble. Depuis le premier jusqu'au dernier vers de cette _Divine

Comédie_, point de brisements, point de défaillances. Un rhythme

intérieur qui jamais ne fléchit, le rhythme passionné, d'une âme

héroïque, nous entraîne; il nous élève, par ce grand _crescendo_ d'amour

dont parle Balbo, par des variétés insensibles de mode, de mesure et de

style, du fond des troubles, des déchirements, des douteurs aiguës et

confuses de la vie mortelle, jusqu'à cette existence sereine,

harmonieuse, ineffable, où rien ne change, ne souffre, ne périt.

Mais que dirais-je encore, Viviane, de ce poëme incomparable que vous ne

sentiez mieux que moi! Cet idéal de l'amour pur à qui Dante, dans sa

poétique conception des mondes, rapporte toute science, toute sagesse,

toute vertu, toute béatitude, cet _Éternel féminin_ que lui révèle

Béatrice et qu'il chante cinq siècles avant Gœthe, qu'ai-je besoin d'en

disserter davantage, quand, chaque jour, à toute heure, il nous apparaît

en vous, dans vos joies, dans vos tristesses, dans toutes les piétés,

dans toutes les grâces de votre vie si jeune et déjà si haute?

* * * * *

Pendant que Diotime parlait encore, Viviane, comme involontairement,

s'était rapprochée d'elle. En silence, elle s'était assise sur

l'escabeau et reposait sur les genoux de son amie sa tête charmante.

N'entendant plus la voix de _la Nina_, la jeune fille releva le front,

son front pâle et pur; puis, d'un léger mouvement, l'ayant dégagé des

longues boucles blondes qui l'offusquaient:

O Béatrice, dolce guida e cara!

dit-elle, en attachant ses beaux yeux sur les yeux de Diotime.

TROISIÈME DIALOGUE.

DIOTIME, VIVIANE, ÉLIE, MARCEL.

Par une de ces brusques variations des vents qui sont si fréquentes au

bord de la mer et qui changent instantanément l'aspect du ciel et des

eaux, l'horizon de Portrieux dans la matinée du deux septembre n'était

que splendeur. Une sorte de vibration sonore et chaude animait

l'atmosphère. Les oiseaux fêtaient le retour du soleil. Tout présageait

une de ces belles journées d'automne qui, pareilles à certaines joies du

tard de la vie, nous charment et nous émeuvent d'autant plus que nous

les sentons plus proches de l'heure où tout va s'assombrir. On partit

pour le cap Plouha. Les chemins défoncés par la pluie ne permettaient

pas d'y risquer une voiture et des chevaux de ville; nos amis montèrent

dans la carriole rustique de leur hôte. Depuis quinze ans qu'elle allait

à toutes les foires, cette brave carriole était accoutumée aux ornières,

et la jument aveugle qui la traînait, connaissait d'instinct et de

mémoire tous les mauvais pas, si bien que, sans attendre d'avis, elle

changeait d'allure, ralentissant ou pressant à propos, pour éviter les

heurts et les embourbements. La distance fut vite franchie. On traversa

au grand trot le village de Saint-Quai; on laissa sur la gauche le

château de Trèveneue avec sa longue avenue d'ormes; vers midi, on

mettait pied à terre, et l'on descendait par un chemin creux resserré

entre deux haies d'ajoncs vers les grèves de Plouha.

Viviane ne put retenir un cri de surprise lorsque, au détour du sentier,

elle aperçut tout à coup la mer immense et tranquille qui se déployait

dans toute sa solennité. Entre la masse aiguë du cap Plouha, à laquelle

on touchait presque, et la ligne argentée, à peine visible, que traçait

le cap Fréhel au plus lointain horizon, une vaste étendue d'eau, en

pleine lumière, unissait, par des effets merveilleux de coloration et de

perspective, ses profondeurs glauques aux profondeurs azurées du ciel.

Pas un mouvement, pas un bruit, pas une ombre à la surface des flots

transparents, sous le dôme éthéré qu'embrasaient, à ce milieu du jour,

tous les feux du soleil. De clartés en clartés, d'étincelles en

étincelles, l'œil ébloui ne savait plus où se prendre. C'était comme un

enivrement de lumière, comme un rêve extatique de la nature endormie.

Diotime ayant rejoint Viviane, elles demeurèrent longtemps ensemble à

contempler ce spectacle. Sans se parler, elles avaient enlacé leurs

bras, et la main dans la main, émues d'une même pensée, elles

s'appuyaient l'une à l'autre.

Qui les eût vues ainsi, ces deux nobles figures de femmes, l'une sous

ses voiles de deuil, l'autre sous les plis droits de son vêtement blanc,

debout, immobiles, se détachant comme un marbre antique, dans la pure

atmosphère, à ces derniers confins de la terre et de l'Océan, il eût dit

avec le poëte: _Numen adest_. Il était là, en effet, le dieu; il parlait

dans le silence sacré de l'espace infini et dans le silence plus sacré

encore des tendresses humaines.

Ce fut la voix de Grifagno qui rompit le charme. Le lévrier avait suivi

son maître, qui, avec l'aide de Marcel et de M. Évenous, était allé

disposer tout pour un campement sur la plage. Mais s'ennuyant bientôt de

ne pas voir Viviane, Grifagno revenait sur ses pas; il bondissait,

japait, agitait l'air de sa longue queue fauve; il avertissait enfin à

sa façon que l'heure du repas lui semblait venue.

Lorsque les deux amies s'avancèrent dans les rochers, elles y

trouvèrent, qui les attendait, une table dressée. Dans une enceinte

naturelle, d'aspect druidique, autour d'un quartier de roche aplati,

poli par la vague et qu'on aurait pu croire façonné de main d'homme, on

avait étendu des nattes épaisses sur lesquelles, au dire d'Élie, on

allait, à demi couché, dîner à la romaine. Un pâté énorme, des

salaisons, des galettes, du miel et des figues, quelques bouteilles d'un

vin vieux de Bordeaux, tel qu'il ne s'en boit qu'en Bretagne,

chargeaient la table cyclopéenne. Une voile empruntée à Portrieux au

patron de la barque qui conduisait nos amis en mer, et que l'on avait

nouée à deux perches solidement fixées dans le sol, projetait son ombre

légère sur la salle du festin et l'abriterait du vent s'il venait à

s'élever.

Diotime et Viviane louèrent beaucoup les ordonnateurs de la fête; mets

et vins furent trouvés exquis. Marcel manifestait gaiement un appétit

héroïque; Grifagno sollicitait du regard et happait au vol les morceaux

rapides qu'on lui lançait à l'envi pour éprouver son agilité.

--Convenez, dit Marcel, que Mme Évenous a bien fait les choses et que

notre banquet en plein air surpasse le banquet de Platon.

--Pourvu, dit la gracieuse Viviane, que l'_Étrangère de Paris_

l'assaisonne et le relève de sa sagesse; pourvu que notre Diotime à

nous, de qui l'autre eût été jalouse, veuille nous faire entendre sa

parole à ravir Socrate.

Diotime s'inclina en signe de modestie et de consentement.

ÉLIE.

Aujourd'hui, Diotime, c'est à moi, ne vous déplaise, que vous allez

avoir affaire. Jusqu'ici vous avez eu beau jeu à nous parler de Dante,

mais je n'ai pas oublié, comme dit Montaigne, «notre premier propos»

quand nous étions seul à seul, à cette même place, et que je m'étonnais

si fort de vous entendre comparer Dante et Gœthe. Nous nous sommes

beaucoup écartés (je ne m'en plains pas) de notre point de départ. La

dispute, s'il vous en souvient, avait commencé au sujet du rapprochement

que vous vouliez faire entre la _Divine Comédie_ et le poëme de _Faust_.

Vous nous avez admirablement démontré et fait sentir que la _Comédie_

est un chef-d'œuvre, je suis porté à croire que _Faust_ en est un autre;

mais franchement ce n'est là encore qu'une analogie trop générale pour

que je me déclare vaincu, et, malgré votre éloquence, ou plutôt sous le

charme de votre éloquence, je dis avec Viviane: Vive le paradoxe!

DIOTIME.

En vous parlant si au long de Dante, je n'ai pas oublié notre dispute,

mon cher Élie. Je me suis laissé entraîner par mon sujet, c'est là tout;

et pourtant je ne vous ai pas dit la dixième partie de ce que j'aurais

dû vous dire. Il est très-malaisé de quitter la _Divine Comédie_, plus

malaisé encore d'en parler dignement. Enthousiastes ou critiques,

ignorants ou doctes, nous n'arrivons qu'à une compréhension

très-incomplète de ce monument extraordinaire vers qui l'esprit humain,

à mesure qu'il s'en éloigne, se retourne de siècle en siècle, pour le

contempler mieux, d'un point de vue nouveau, dans une autre perspective,

et qui semble toujours grandir à l'horizon comme pour dominer toujours

la scène agrandie. Il en sera ainsi du poëme de _Faust_, tout l'atteste

déjà, bien que pour lui la postérité commence à peine; et puisque vous

me rappelez, Élie, notre premier propos, j'y reviens, et je vous propose

maintenant de me suivre dans le voyage où je voudrais m'aventurer de

l'enfer au ciel de Gœthe, comme vous m'avez suivie hier de l'enfer au

ciel de Dante.

VIVIANE.

Nous voici tout prêts.

DIOTIME.

Disons auparavant quelques mots de la vie de Gœthe, sans laquelle sa

tragédie ne s'expliquerait guère mieux que la _Comédie_ sans la vie de

Dante; et malgré vos préventions, Élie, peut-être en viendrez-vous à

convenir que si ces deux génies sont pour moi comme un seul guide et un

seul maître, et si, en éclairant l'une par l'autre leur œuvre et leur

vie, je vois s'en dégager l'idéal complet de la conscience et de la

destinée humaine, une sorte de _poétique du salut_, passez-moi

l'expression, il pourrait bien y avoir là autre chose qu'un jeu de mon

esprit et le goût puéril du paradoxe.

ÉLIE.

Vous êtes sévère pour vos amis, Diotime; mais je l'ai mérité, et

j'implore mon pardon.

Diotime tendit la main à Élie en s'excusant à son tour de sa vivacité.

Par une question jetée à la traverse, Viviane coupa court à ce petit

incident.

VIVIANE.

L'ai-je rêvé, ou ne m'avez-vous pas dit que vous avez connu Gœthe?

DIOTIME.

Je l'ai vu une fois, étant tout enfant.

VIVIANE.

Et vous vous en souvenez?

DIOTIME.

Comme si c'était hier.

MARCEL.

Où donc avez-vous vu le grand homme?

DIOTIME.

À Francfort, un 1815. Vous savez que ma mère était Allemande.

MARCEL.

Il y paraît bien un peu, sans reproche.

DIOTIME.

Sa famille était en relation d'amitié et de bon voisinage avec la

famille de Gœthe. La mère de Wolfgang venait très-fréquemment chez ma

grand'mère. C'est là qu'eut lieu la majestueuse entrevue de _Frau Rath_

avec Mme de Staël, si plaisamment racontée par Bettina. C'est dans la

maison de campagne tout proche de la ville, où ma grand'mère passait ses

étés et où vous êtes allé voir l'_Ariane_ de Dannecker, que j'entendis

pour la première fois le nom de Gœthe...

MARCEL.

Et que le dieu vous apparu! Vous rappelez-vous en quelles circonstances?

DIOTIME.

Tous les moindres détails me sont restés présents. C'était un

après-dîner; je jouais au jardin avec de petites compagnes. Tout à coup

nous voyons venir à nous, par une longue allée droite, un vieillard

entouré d'une société nombreuse et qui paraissait lui rendre de grands

honneurs. Notre premier mouvement fut de fuir, mais trop tard; on nous

avait aperçues, on m'appelait. Il fallut s'approcher. Le vieillard me

sourit; il me prit par la main, me dit quelques paroles que je

n'entendis pas, et s'étant assis sur un banc, il me retint à ses côtés,

interdite. Peu à peu, pendant qu'il s'entretenait avec mes parents, je

m'enhardis jusqu'à lever sur lui les yeux.

VIVIANE.

Quel âge avait-il alors?

DIOTIME.

Voyons... Gœthe est né en 1749. Ceci se passait pendant les Cent-Jours.

Mon père, en partant pour la Vendée, voulant nous savoir en sûreté, nous

avait envoyées attendre dans la famille maternelle la chute de

l'_usurpateur_ (c'est ainsi que les royalistes appelaient alors

Bonaparte). Gœthe devait donc avoir alors soixante-six ans. Mais je me

rappelle très-bien qu'il ne me fit pas du tout l'effet que produisaient

sur moi les autres vieillards. Il se tenait très-droit. Son visage me

paraissait plus grand, plus ouvert, et comme mieux éclairé que celui des

personnes qui l'entouraient. Ses yeux énormes, qui me regardaient avec

une extrême douceur, me donnaient à la fois envie de pleurer et de

l'embrasser. Lorsque, prenant congé de mes parents, il mit sa main sur

ma tête, et l'y laissa (Gœthe aimait passionnément les beaux cheveux

blonds, et les miens ressemblaient alors aux vôtres, Viviane), je

n'osais plus respirer. Peu s'en fallut que je ne me misse à genoux,

comme pour ma prière.--Et tenez, encore aujourd'hui, je ne parle pas

avec indifférence de ce moment. J'y attache je ne sais quelle

superstition. Je me persuade,--vous souriez, Marcel, vous devinez ce que

je vais dire,--eh bien, oui, je me persuade que la main du vieillard sur

la tête de l'enfant y a laissé de lui quelque chose, je ne sais quelle

vague et triste bénédiction... Avant-hier encore, me promenant ici avec

vous sur ces belles grèves de Plouha, tout heureuse de votre tendre

amitié, et tout émue de ce doux rayon du soir à mes cheveux blanchis,

j'en rendais grâces, à part moi, au bon génie apparu à mon enfance, dans

le jardin maternel; à ce génie bienfaisant que j'ai senti là toujours,

près de moi, dans mes peines les plus cruelles, que je n'ai jamais

invoqué en vain dans mes délaissements, et vers qui, à cette heure,

réconciliée avec le sort et récompensée par vous, je m'écrie du fond de

l'âme: O mon père Gœthe, vous du moins, vous jamais, vous ne m'avez

abandonnée!

Diotime se leva et fit quelques pas sur la grève. On feignit de n'y pas

prendre garde. Elle avait de ces brusques retours sur elle-même, au

réveil de poignantes tristesses que ses amis n'avaient pas connues et

qu'ils respectaient on silence.--Lorsqu'elle revint s'asseoir, il n'en

est pas moins vrai, dit Viviane en renouant de sa main légère le fil

brisé de l'entretien, que ce n'est pas l'analogie, mais le contraste qui

frappe tout d'abord entre Dante et Gœthe.

ÉLIE.

Vous pourriez dire entre le génie italien et le génie allemand, qui sont

aux antipodes.

DIOTIME.

Pas autant que vous croyez, mon cher Élie. La politique a opposé les

deux nations, mais leur instinct, dès qu'il se sent libre, les

rapproche. L'Allemagne et l'Italie aspirent l'une vers l'autre, sentant

peut-être qu'elles devront un jour se compléter l'une par l'autre.

MARCEL.

Il paraîtrait, en effet, que les idées allemandes se propagent

rapidement en Italie à mesure que les Allemands s'en vont.

DIOTIME.

Plus d'un de vos amis a pu vous le dire, et les Italiens en conviennent.

Ces jours passés, en ouvrant son cours à Milan, Ausonio Franchi

signalait à ses jeunes compatriotes le danger de se laisser par trop

_entédesquer_, «intedescare.» Hegel est là déjà, introduit par le

successeur de Vica, en plein soleil de Naples. Les psaumes protestants

se chantent sur les bords de l'Arno; un lit à haute voix la bible

germanique sous le toit féodal des barons toscans. La circulation

indéfinie de Moleschott, descendue avec lui des Alpes, pénètre les

universités du Piémont. Et voici que, enchanté à son tour par l'art

italien, l'enchanteur _Fausto_ captive en ses rimes sonores l'oreille

italienne.

ÉLIE.

Est-ce que le _Faust_ de Gœthe a été traduit en italien?

DIOTIME.

Il a été traduit au commencement de ce siècle par Giovita Scalvini, et

tout récemment encore, avec un rare bonheur, par Anselmo

Guerrieri.--Nous voici bien loin, comme vous voyez, du temps où

l'opinion italienne considérait la langue allemande comme un «aboyement

de chiens,» et reculait devant «l'épouvantail de leur parole.» Les

Allemands, cela se comprend mieux, subissent jusqu'à la folie, jusqu'à

la _Sehnsucht_ dont on meurt, le charme irrésistible de l'Italie. Le

tombeau de Platen à Syracuse en fait foi; Winckelmann, et après lui les

plus grands peintres contemporains, quittent le pays natal, le foyer, la

religion des ancêtres, toutes choses aimées, par désir de la beauté

romaine. Nulle part la dévotion à Dante n'a trouvé d'aussi fervents

adeptes que dans la patrie de Klopstock, Schlegel, Schelling, Schlosser,

de Witte, le roi Jean de Saxe et tant d'autres célèbrent à l'envi,

interprètent avec une érudition passionnée la _Comédie divine_. Pour sa

plus grande et sa meilleure partie, la littérature dantesque est

allemande.

Quant à Gœthe, lui qui jamais n'exagère, il date de son séjour à Rome

une révolution dans tout son être. Lorsqu'il entre dans Rome, il est

saisi d'un saint respect; il y voudrait garder «le silence de

Pythagore.» C'est à Rome qu'il se recueille véritablement pour la

première fois, et que, «se sentant petit,» il entre humblement à cette

grande école de la destinée humaine, d'où il sortira changé de part en

part, pénétré jusqu'à la moelle des os (c'est toujours lui qui parle) de

ce sentiment solennel de l'existence, de cette paix, de cette

inaltérable sérénité, qui le feront semblable aux dieux.

VIVIANE.

Comment un voyage en Italie a-t-il pu changer jusqu'à la moelle des os

un homme de la trempe de Gœthe, fort et froid comme ce granit?

DIOTIME.

Vous tombez dans l'erreur française, ma chère Viviane, en attribuant à

la jeunesse de Gœthe la force de son âge mûr et le calme de sa

vieillesse.

VIVIANE.

Je ne me suis jamais figuré Gœthe, il est vrai, autrement qu'avancé en

âge, assez indifférent et tout à fait impassible.

DIOTIME.

Gœthe a été jeune, et très-jeune, Viviane. Sa jeunesse a été la proie

des passions. Son imagination, comme celle de Dante, s'emportait à

toutes les ardeurs. Assailli de tentations, pressé de désirs contraires,

«la tête ceinte d'erreurs» comme le Florentin, sollicité, lui aussi, par

l'inquiet esprit de nouveauté qui commençait à souffler sur le monde,

prenant et quittant tous les chemins, «la voie droite et les voies

fallacieuses,» fantasque, dissipé, présomptueux, indisciplinable; tour à

tour épicurien, stoïcien, mystique, tourmenté et tourmentant,

dévastateur de sa propre paix et de la paix d'autrui, entraîné, comme il

l'a dit, «sur le char du destin par de fougueux coursiers que fouettent

les esprits invisibles,» tel fut longtemps celui de qui l'on pouvait

douter en le voyant «s'il était le diable ou Gœthe;» tel il s'est peint

lui-même dans le récit qu'il nous a laissé de sa jeunesse.

ÉLIE.

Accorderiez-vous aux Mémoires de Gœthe une confiance entière? Le titre

qu'il leur donne, _Vérité et Poésie_, ne doit-il pas nous tenir en

garde?

DIOTIME.

Ce titre si philosophique m'avertit seulement qu'il ne s'agit pas ici

d'une de ces existences médiocres, sans poésie comme sans vérité, où les

faits glissent à la surface et ne s'enchaînent dans la mémoire de celui

qui les raconte que par leur ordre de date, mais que nous sommes en

présence d'une de ces grandes destinées où l'idéal et la réalité,

s'entre-croisant perpétuellement, forment dans les profondeurs du l'être

une trame et une chaîne serrées, et composent ensemble un harmonieux

dessin où rien ne saurait plus être ni distingué ni séparé, fût-ce dans

le souvenir d'un Gœthe.

MARCEL.

Mais savez-vous que vous nous faites là une mystique apologie du

mensonge?

DIOTIME.

Mettre tout son art dans sa vie et toute sa vie dans son art, comme le

fait Gœthe, c'est un divin mensonge, Marcel, et par qui l'on gagne

l'immortalité.

MARCEL.

Mais enfin votre Dante ne l'a pas fait, lui, ce mensonge divin.

DIOTIME.

Ne venons-nous pas de voir que, dans sa _Comédie_, il a reproduit, en

les poétisant jusque dans leurs moindres détails, transformé, symbolisé

les réalités de sa vie?

ÉLIE.

En effet, plus qu'aucun poëte, Dante a mis, comme vous le dites si bien,

toute sa vie dans son art; mais son art dans sa vie, je ne l'y saurais

voir. Ce parfait équilibre qui s'établit, après de courts orages, dans

l'intelligence de Gœthe, ce raisonnable arrangement des choses, cette

accommodation à la circonstance, cette _objectivité_, pour parler comme

les Allemands, qui le met, lui et son génie, hors de l'atteinte des

passions, hors des combats, hors des perplexités de son siècle, il n'y

en a pas trace dans l'existence révoltée de l'Allighieri, dans cette âme

dévorée d'angoisses jusqu'à sa dernière heure.

DIOTIME.

La dernière heure sonna pour l'Allighieri au moment où la révolte

achevait de gronder dans son âme et dans sa vie. Il quitta le monde

prématurément, sans avoir parcouru comme Gœthe toutes les phases de son

existence. Il mourut, ne l'oublions pas, à cinquante-six ans, au seuil

de l'âge désabusé, retiré des factions dans une «solitude amie,» alors

que, venant d'achever sa cantique céleste, il entrait enfin dans la paix

que sa jeunesse inquiète demandait vainement à la porte des cloîtres et

cherchait éperdue sur le sein des femmes. Dante cessait de vivre quand,

guéri de toutes ambitions et de toutes illusions terrestres, il se

faisait peu à peu semblable à ces grandes ombres tranquilles dont il

avait vu passer dans les limbes le majestueux cortége, et qui s'y

étaient entretenues avec lui des choses éternelles. Qui pourrait dire ce

qu'eussent été pour le chantre du Paradis ces années, retranchées par la

mort, qui mirent au front de Gœthe la sérénité? Rappelons-nous que c'est

précisément dans ce long cours de temps qui s'écoule pour le poëte

germanique entre sa cinquante-sixième et sa quatre-vingt-deuxième année

qu'il élève sa pensée, pour ne l'en plus laisser descendre, dans les

régions les plus hautes de la science et de la religion. C'est durant

cet intervalle que, rompant avec ces grands révoltés, Tantale, Ixion,

Sisyphe, le Juif-Errant, Lucifer, les Titans, les Démons, qui furent,

comme il l'a dit, les _saints de sa jeunesse_, il s'attache de tout son

génie à l'étude des lois immuables de la nature, qu'il achève de

s'initier aux mystères de la beauté grecque, qu'il se tourne, en esprit

de sacerdoce, vers l'antique et lumineux Orient. C'est alors qu'ayant

poétiquement transformé, lui aussi, ses révoltes et ses désespoirs, tout

ce qui restait en lui de son Werther et de son Prométhée, il enseigne

dans ses œuvres cette noble morale d'équité compatissante envers les

hommes et d'adoration désintéressée de Dieu, qui désormais sera la règle

de sa vie et la joie de son grand cœur pacifié. C'est dans ces vingt-six

années refusées à Dante que Gœthe, étouffant de sa propre main les

explosions d'un tempérament toujours jeune et les flammes menaçantes des

tardives amours, développe dans la calme atmosphère de ses romans

philosophiques tout l'ensemble de ses idées sur les rapports de l'homme

avec la nature, avec son semblable, avec son Dieu. C'est alors que, de

sa parole et de son exemple, il atteste le progrès indéfini de l'esprit

humain, la sanctification de la vie par le travail, l'amélioration

mutuelle des hommes justes par l'amitié, la grandeur des humbles,

l'innocence des coupables; et que, pénétrant des tendresses de Jésus le

panthéisme géométrique de Spinosa, il chante, dans son second Faust, à

la sagesse éternelle, l'hymne de l'éternel amour.

ÉLIE.

Votre explication est très-belle, mais, dans votre désir d'atténuer les

contrastes, ne prêtez-vous pas à Dante plus d'inclination à la paix

qu'il n'y en eut jamais dans son âme, et ne supposez-vous pas chez Gœthe

des tempêtes intérieures qui n'ont grondé, peut-être, que dans votre

imagination? Gœthe aurait-il jamais pu écrire l'_Enfer_, lui qui ne

voulait pas même écrire des chants guerriers, parce qu'il ignorait la

haine? Et Dante eût-il pu voir éclater la Révolution sans s'y jeter?

DIOTIME.

Regardez, Élie, cette mer paisible; rappelez-vous ce qu'elle était

avant-hier. Que s'est-il donc passé dans le mystère des eaux profondes

pour qu'elles aient ainsi changé d'aspect et d'accent? Ligne, couleur,

lumière, mouvement, tout est contrasté; et pourtant c'est le même océan;

ce sont les mêmes rochers, le même ciel; et nous sentons là je ne sais

quelle identité de vie, une sorte d'individualité déterminée à qui nous

donnons le même nom, et qui nous attire d'un même attrait. Il en est

ainsi pour moi du calme gœthéen et de la tourmente dantesque. J'y

reconnais le même élément, apaisé ou soulevé, le même génie.

* * * * *

Il se fit un silence. Puis Diotime, ayant tiré d'un étui de voyage

qu'elle avait apporté avec elle un petit cahier écrit de sa main, elle

en parcourut rapidement quelques feuillets et commença ainsi:

Dante et Goethe : dialogues · 第 11 / 23 段