Élie, catholique au plus large sens du mot, mais absolument étranger aux
exclusions d'une étroite orthodoxie. Son Église à lui est véritablement
universelle, car ses fondements reposent non sur la tradition
particulière de tel ou tel sacerdoce, mais sur la tradition naturelle du
genre humain. Nous pouvons encore aujourd'hui, on pourra toujours dans
les temps futurs, honorer les martyrs, les bienheureux, les saints de
l'Allighieri, car ils n'appartiennent pas en propre à cette Église
romaine qui commence avec saint Pierre et s'achève au concile de Trente;
ils sont à nous, Viviane, ils sont la gloire et la vertu de la grande
Église humaine qui n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin.
L'apologie de saint Dominique et celle de saint François d'Assise sont
parmi les plus beaux morceaux de la _Comédie_. Il était impossible que
ces deux hommes extraordinaires, fondateurs de deux ordres nouveaux qui
remplissaient le monde de leurs rivalités, n'eussent pas une place
considérable dans le Ciel de Dante. Les Dominicains et les Franciscains
se partageaient alors la catholicité tout entière. Saint Dominique et
saint François personnifiaient le double mouvement qu'avait produit dans
les âmes l'appréhension du danger dont l'Église était menacée par sa
propre corruption et par les progrès de l'hérésie. Ce grand esprit et ce
grand cœur voulaient tous deux la sauver, l'un par la science, l'autre
par l'amour. Prenant pour idéal la splendeur des chérubins et l'ardeur
des séraphins, l'école dominicaine et l'école franciscaine avaient
entrepris de réchauffer à ce double foyer la foi languissante du siècle.
Saint Dominique visait à l'empire des consciences par un dogmatisme
absolu et par une logique implacable. En vrais limiers du Seigneur,
_Domini canes_, ses disciples parcourent le monde pour dépister les
hérétiques, les poursuivre, les faire rentrer par la menace au bercail,
ou les mordre d'une morsure mortelle. Ils font alliance avec les grands,
avec les puissants de ce monde. Ils allument les bûchers; ils y jettent
les livres et les hommes. Saint François, au contraire, l'apôtre de la
mansuétude, embrasse d'une tendresse sans bornes toutes les créatures;
les plus pauvres et les plus humbles, il les chérit au-dessus des
autres. Il évangélise les oiseaux du ciel, les poissons des rivières; il
se lie de fraternelle amitié avec les loups féroces. Ses disciples, à
lui, seront les rêveurs, les visionnaires, les extatiques, les
communistes de l'état populaire. Ils annonceront comme très-prochain
(pour l'an 1260 si je ne me trompe) l'avènement du _troisième
Testament_, le règne de l'Esprit, l'_Évangile éternel_. Ils oseront dire
que Jésus-Christ n'a pas été parfait dans la vie contemplative, et que
l'esprit de vie s'est retiré de l'Église. Tout pénétrés d'une aspiration
innommée vers la liberté de conscience, ils diront encore que l'amour
pur, par qui l'âme entre en communion avec Dieu, la délie de tous les
liens de la discipline. Agitateurs d'une société nouvelle, ils ne
dresseront point les bûchers, ils y monteront joyeux et doux.
ÉLIE.
Dante appartenait-il à l'école dominicaine ou à l'école franciscaine?
DIOTIME.
Dante, en théologie, n'est, à proprement parler, ni dominicain ni
franciscain, de même qu'en politique il n'est ni gibelin ni guelfe. Il
faut toujours en revenir à dire: Dante est Dante. Dans la _Comédie_, il
se tient généralement aux doctrines de saint Thomas. Mais, par sa
tendresse d'âme, par son imagination, par sa vive curiosité des choses
nouvelles, des _vérités importunes, invidiosi veri_, comme il dit au
dixième chant du Paradis à propos de Siger, par sa grande compréhension
de la nature et de l'histoire, qui ne tient aucun compte des censures de
l'Église, qui nomme avec honneur ses ennemis, un Averroës, un Frédéric
II, qui célèbre les prophètes de sa ruine, un Joachim de Flore,
Il calavrese abate Giovacchino.
Di spirito profetico dotato.
Dante semble tout inspiré du souffle qui plane sur Assise. Comme son ami
Giotto, il peint avec prédilection saint François, et je ne doute pas, à
son style, qu'il n'ait lu et relu avec amour le livre des _Fioretti_.
VIVIANE.
Qu'est-ce que les _Fioretti_?
DIOTIME.
_I Fioretti del glorioso poverello di Cristo, messer san Francesco_,
sont un recueil de récits concernant saint François et ses disciples. On
n'en sait pas l'auteur, mais il remonte certainement aux premiers jours
de la prose italienne, et il tient aujourd'hui un rang à part entre les
classiques _trecentisti_. J'aurais bien quelque autre sujet de
soupçonner notre poëte de n'avoir pas incliné vers les Dominicains. Au
XIVe siècle, les principaux chefs de l'ordre furent des Français, et
force nous est bien de reconnaître, hélas! que Dante n'aimait pas la
France. _Dante disamava la Francia_, écrit Mazzini, de qui, soit dit en
passant, les biographes pourront bien en dire autant quelque jour sans
trop d'injustice. En tout cas, selon l'esprit légendaire, Dante
réconcilie au ciel les deux rivaux, en mettant l'apologie de saint
François d'Assise dans la bouche de saint Thomas et celle de saint
Dominique dans la bouche du fervent franciscain saint Bonaventure.
MARCEL.
Ce Joachim de Flore que vous venez de nommer, serait-ce l'abbé calabrais
que cite Montaigne, et «qui prédisait, dit-il, tous les papes futurs,
leurs noms et formes?»
DIOTIME.
C'est lui-même. Au quatorzième chant, Dante arrive dans le ciel de Mars,
où sont les âmes de ceux qui ont glorieusement péri dans les guerres
justes. Son bisaïeul Cacciaguida s'empresse vers lui: «O mon sang! _õ
sanguis meus_!» s'écrie-t-il, du plus loin qu'il l'aperçoit. En
très-beaux vers et dans un style d'une simplicité épique, le patricien
toscan fait à son petit-fils l'histoire de leur maison. La _racine_
parle à la _feuille_.
O fronda mia in che io compiacemmi
Pure aspettando, io fui la tua radice.
Cacciaguida retrace à Dante les mœurs anciennes. Florence sobre et
pudique, le _beau vivre_ des citoyens.
A cosi bello
Viver di cittadini, e cosi fida
Cattadinanza, a cosi dolce ustello.
Maria mi diè...
Il fait un tableau tout hellénique, et d'une grâce surprenante dans la
bouche d'un vieux guerrier, de ces mères florentines attentives au
berceau, qui consolaient l'enfant dans le doux idiome natal, et, filant
la quenouille, discouraient en famille des gestes des Troyens, de
Fiesole et de Rome.
L'una vegghiava a studio della culla
E consolando usava l' idioma
Che pria li padri e le madri trastulla.
L'altra, traendo alla rocca la chioma.
Favoleggiava con la sua famigllia
De' Troiani, e di Fiesole, e di Roma.
C'est dans cet entretien, au début du seizième chant, que Dante fait une
réflexion sur la noblesse du sang qui révèle de quelle nature était en
lui le sentiment aristocratique. La noblesse, à ses yeux, c'est un
manteau bien vite usé et raccourci par le temps, si l'on ne travaille
chaque jour à le réparer.
Ben se' tu manto che tosto raccorce.
Gœthe, dans ses _Mémoires_, à propos d'une très-belle lettre d'Ulrich de
Hutten qu'il cite, développe exactement la même pensée. C'est l'idée
moderne, l'idée anglaise, de l'aristocratie qui ne voit dans l'orgueil
des ancêtres qu'un engagement d'honneur à l'excellence en toutes choses.
Dans le _Convito_, Dante l'a exprimée déjà en appelant _vilissimo_ tout
homme noble par le sang qui ne le devient pas aussi par la vertu, et en
déclarant que ce n'est pas la race qui ennoblit la personne, mais la
personne qui ennoblit la race.
ÉLIE.
N'est-ce pas un peu dans ce sentiment des aïeux qu'Alfred de Vigny écrit
ces beaux vers dans son poëme de L'_Esprit pur_ que la critique a blâmé
comme trop peu modeste:
C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre.
Si j'écris leur histoire ils descendront de moi.
DIOTIME.
Sans doute.--C'est Cacciaguida, vous vous le rappelez, Viviane, qui fait
à Dante cette prédiction, si souvent citée, de sa gloire future et de
l'exil où il mangera le pain amer et montera l'escalier d'autrui:
Tu lascerai ogni cosa diletta
Più caramente: e questu è quello strale
Che l' arco dell' esitio pria saetta.
Tu proverai sì come sa di sale
Lo pane altruì, e com' è duro calle
Lo scendere e 'l salir per l' altrui scale.
C'est par Cacciaguida que Dante se fait approuver d'avoir quitté la
compagnie des factieux guelfes ou gibelins, et de s'être fait à lui seul
son propre parti:
A te fia bello
Averti fatto parte per le stesso.
C'est à ce noble aïeul que notre poëte demande conseil pour savoir s'il
devra taire ou révéler à son retour ici-bas la vision qu'il a eue des
choses éternelles. Dante craint, s'il redit ce qu'il a appris «dans le
monde des douleurs sans fin, sur la montagne au riant sommet, et dans le
ciel, de lumière en lumière,» que ses paroles n'aient une saveur trop
âcre à plusieurs:
A molti fia savor di forte agrume.
Mais il craint encore davantage, «s'il est un timide amant du vrai,» de
perdre sa vie dans la postérité:
E s'io al vero son timido amico.
Temo di perder vita tra coloro
Che questo tempo chiameranno antico.
Cette question de Dante à Cacciaguida: Les droits de la justice ou les
devoirs de la bienveillance doivent-ils l'emporter dans les témoignages
que chacun de nous porte au tribunal de la conscience publique? Doit-on
confesser la vérité, même cruelle à autrui, ou bien serait-il mieux de
l'ensevelir dons un miséricordieux silence? cette question, une des plus
délicates de la vie morale, est tranchée dans le sens le plus hardi par
«une intelligence et une volonté droites, et qui aiment.»
Che vide e vuol dirittamente, ed ama.
Assurément, dit Cacciaguida à Dante, ta parole portera le trouble dans
plus d'une conscience; mais quoi qu'il en soit, écarte tout mensonge et
manifeste toute ta vision:
Ma nondimen, ranossa ogni menzogna.
Tutta tua vision fa manifesta.
Et il résume son opinion par une de ces sentences proverbiales, par une
de ces images triviales et cyniques qui abondent dans les livres saints:
E lascia pur grattar dov'è la rogna.
Puis, relevant aussitôt et sa diction et sa pensée: «Ce cri de ton cœur,
dit Cacciaguida à Dante, fera comme le vent qui assaille avec le plus de
fureur les cimes les plus hautes. Et ce ne sera pas pour toi un honneur
médiocre.»
Questo tuo grido farà come vento
Che le più alte cime più percuote.
E ciò non fia d' onor poco argomento.
Vous le voyez, mes amis, n'y eût-il dans toute la _Comédie_ que ce seul
discours de Cacciaguida qui se rapportât au but du poëte, aucun doute ne
pourrait subsister. Dante met dans la bouche de son aïeul ce que que lui
dicte sa propre conscience: la résolution de piquer de l'aiguillon d'une
vérité acérée «la génération ingrate, insensée et impie» de ses ennemis,
qui sont aussi à ses yeux et dans le juste sentiment qu'il nourrit de
son sacerdoce, les ennemis du droit et de la liberté, les ennemis de
Dieu.
Le sixième ciel, le ciel de Jupiter, où nous montons avec Dante et
Béatrice, est le séjour de la justice. Les âmes, les étoiles des princes
justes et saints composent ensemble la figure de l'aigle impériale aux
ailes éployées. Cette aigle resplendissante, dont les millions de
lumières ne forment qu'une lumière et les millions de voix qu'une voix,
qui, en parlant, dit, _je_ et _moi_, quand sa pensée est _nous_ et
_notre_,
Nella voce ed _to_ e _Mio_
Quand' era nel concetto _Noi_ e' _Nostro_.
qui n'a qu'un même amour, a paru à quelques interprètes de Dante
l'emblème de ce que nous appellerions aujourd'hui la vie collective de
l'humanité, de ce qui s'appela longtemps en Europe la _république
chrétienne_, de ce qui prenait alors, dans les esprits synthétiques, le
nom de saint empire romain. Dante, on ne saurait trop le redire,
n'appartenait pas à ces mystiques moroses qui, dédaigneux des destinées
de l'homme sur la terre, ajournaient toute justice, toute paix et toute
joie à la vie future. Dante était un chrétien politique qui se
préoccupait des destinées sociales de l'homme ici-bas, et qui voulait
aussi positivement que nous le voulons aujourd'hui établir la cité et
l'État sur les fondements d'une liberté, d'une justice, d'une science et
d'une foi tout humaines. À cet égard, le commentateur royal Philaléthès
et le commentateur républicain Mazzini sont d'accord. Ils ne diffèrent
que dans les mots. Ce que Mazzini appelle «la contemplation prophétique»
d'un ordre universel, le roi Jean de Saxe l'appelle «un gibelinisme
idéal;» et tous deux déclarent que Dante attribue la réalisation de cet
idéal ou de cette prophétie au peuple romain, providentiellement
prédestiné au gouvernement du monde.
ÉLIE.
Il me semble que c'est un idéal analogue que poursuit aujourd'hui
encore, sous une autre forme, toute une école politique qui revendique
pour la nation française l'honneur d'être, depuis la révolution de 89,
la nation initiatrice du droit et de la morale politique.
DIOTIME.
Précisément. Le génie de Dante avait clairement pressenti la grande
unité, la religion scientifique qui devra régner un jour sur le globe;
il avait conçu, dans son vaste génie, tout cet ensemble d'idées que M.
Littré appelle _l'esprit qui vivifie la société moderne_, et dont il
donne une définition que Dante assurément n'eût pas désavouée.
VIVIANE.
Laquelle?
DIOTIME.
J'en ai pris note précisément à propos de la _Comédie_; la voici:
«L'esprit qui vivifie, dit M. Littré, c'est la combinaison du savoir
humain avec la morale sociale, afin que tout ce que l'humanité acquiert
de vrai s'applique à développer tout ce qu'elle a de bon.» Seulement M.
Littré considère cette combinaison comme «nouvelle dans le monde,» et en
cela je ne saurais être entièrement de son avis, car le désir de la voir
se réaliser est le mobile principal qui fait écrire à Dante le poëme
sacré dont il dit que _le ciel et la terre y ont mis la main_, et cette
combinaison se trouve, avant la Comédie, dans l'idée génératrice du
_Tesoretto_ de Brunetto Latini; elle est au fond de tous les essais
d'encyclopédie qui ont été faits en divers temps; seulement elle a
acquis de nos jours, en se vulgarisant, une puissance d'expansion toute
nouvelle.
Dante voit dans l'aigle lumineuse les âmes de Constantin, d'Ézéchias, de
Guillaume le Bon, roi de Sicile; aux deux côtés du roi David, Trajan et
Riphée.
MARCEL.
Et il oublie de mettre, dans l'astre de Jupiter, son prêtre fervent,
Julien?
DIOTIME.
La légende n'autorisait pas Dante à sauver l'apostat, mon cher Marcel.
Elle ne lui était pas favorable, tandis que pour Trajan, elle supposait
que, après cinq siècles de séjour en enfer, il en avait été tiré par les
prières du pape saint Grégoire; et notre poëte, avec saint Thomas,
complète la légende, pour la mieux conformer aux doctrines de l'Église,
en supposant à son tour que le grand empereur, revenu sur la terre, y a
confessé Jésus-Christ et mérité le ciel.
Quant au Troyen Riphée, de qui Virgile a dit:
Justissimus unus
Qui fuit in Teucris et servantissimus æqui,
Dante le baptise de ce _baptême de désir_ que l'Église accordait aux
païens vertueux, parce qu'ils avaient pressenti obscurément,
disait-elle, la rédemption chrétienne.
Dans le ciel de Jupiter où Dante exalte les rois justes, il flagelle les
mauvais princes. Il entend la royauté comme nous la pourrions entendre
aujourd'hui. Sa doctrine à cet égard est sans aucune ambiguïté: les rois
sont les ministres et non les maîtres des peuples.
Non enim gens propter regem, sed rex propter gentem.
Nous voici au septième ciel, dans Saturne, l'astre des mélancoliques,
des taciturnes, selon Ptolémée, le séjour des solitaires contemplatifs.
Là Béatrice devient si radieuse qu'elle n'oserait plus sourire:
Ed ella non ridea: ma: S' io ridessi.
Mi comincio, tu ti faresti quale
Fu Semelè quando di cener fessi.
Saint Damien et saint Benoit parlent à Dante. Le premier, en quelques
vers d'une causticité shakespearienne, fait un parallèle satirique entre
les anciens pasteurs de l'Église et ceux d'aujourd'hui: les uns, dit-il,
saint Pierre et saint Paul, s'en allant par le monde,
Maigres et pieds nus,
Sous n'importe quel toit mangeant au jour le jour:
Magri e sealzi,
Prendendo il cibo di qualunque ostello;
les autres, si engraissés, si lourds, qu'il leur faut des serviteurs en
avant et en arrière, qui les hissent et les soutiennent sur leurs
palefrois couverts de riches manteaux:
Si che due bestie van sott' una pelle.
Saint Benoit, à son tour, compare la discipline relâchée et les mœurs
corrompues des ordres religieux à ce que furent à l'origine la règle
austère, la pauvreté, l'humilité, le jeûne et la prière des fondateurs.
Puis nous montons avec Dante au ciel des étoiles fixes par la
constellation des Gémeaux, d'où le poëte jette un regard sur les sept
planètes qu'il vient de parcourir. En voyant la terre si petite, il
sourit:
E vidi questo globo
Tal, ch' io sorrisi del suo vil sembiante.
Vous vous rappelez que Dante est né sous cette constellation, propice
aux esprits doctes. Il invoque ces astres glorieux; il leur rend grâces,
en très-beaux vers, de l'intelligence, _quelle qu'elle soit_, qu'il a
reçue d'eux tout entière,
Oh gloriose stelle, oh lume pregno
Di gran virtù, dal quale io riconosco
Tutto (qual che si sia) il mio ingegno.
Cependant nous approchons du dénoûment. Dante, qui a senti, d'étoile en
étoile, se fortifier sa puissance de vision, peut maintenant soutenir
l'éclat du sourire de Béatrice. Il la voit en attente d'un grand
spectacle. Dans une image d'une grâce infinie, il la peint semblable à
l'oiseau qui, posé sur le bord du nid où repose sa douce couvée, regarde
fixement et prévient d'un ardent désir le lever du soleil, guettant les
premières lueurs de l'aube sous la nocturne feuillée.
Come l'augello, intra l'amate fronde,
Posatu al nido de' suoi dolie nati,
La notte che le cose ei nascoade.
Previene', tempo in su l'aperta frasca.
E con ardente affetto il Sole aspetta.
Fiso guardando, pur che l'alba nasea.
Soudain, les voici tous deux illuminés d'une lumière «à qui rien ne
résiste.» Jésus-Christ apparaît, suivi de la vierge Marie et d'un
cortège triomphal d'âmes bienheureuses.
Tout ce chant n'est qu'un hymne à l'éternelle beauté. Arrivé presque au
terme de sa longue carrière poétique, où tant d'autres auraient senti
leur essor se ralentir, Dante, au contraire, a de plus vigoureux coups
d'aile, il s'élève plus libre et plus fier vers les suprêmes sommets.
Examiné comme un bachelier par les saints apôtres, par saint Pierre,
saint Jacques et saint Jean, sur les trois vertus théologales, la foi,
l'espérance et la charité, et ayant répondu en bon chrétien, Dante a
pénétré jusqu'au neuvième ciel, où Béatrice lui fait connaître la
hiérarchie des neuf chœurs angéliques; de là il s'élève avec elle
jusqu'au seuil de l'empyrée. À ce moment, Béatrice se transfigure; elle
resplendit d'une telle béatitude que l'œil et l'âme du poëte en sont
comme foudroyés. Cette beauté ineffable, dit-il, est au-dessus de toute
vision mortelle; il croit même que les anges n'en sauraient supporter
toute la splendeur, et que Dieu seul, lui qui l'a créée, en peut jouir
entièrement.
La bellezza ch' io vidi si trasmoda
Non par di là da noi, ma certo io credo
Che solo il suo Fattor tutta la goda.
Quant à lui, qui du premier jour où elle lui apparut ici-bas, l'a
suivie, et chantée, il sent que désormais la tâche est au-dessus de ses
forces et de son art.
Dal primo giorno ch' io vidi il suo viso
In questa vita, insino a questa vista,
Non è 'l seguire al mio cantar preciso;
Ma or convien, che'l mio seguir desista.
Più dietro a sua bellezza, poetando,
Come all' ultimo suo ciascuno artista.
Béatrice montre à Dante les abords de la cité céleste, l'immense
amphithéâtre où siégent sur des trônes les bienheureux qui ont là leur
demeure fixe et ne font qu'apparaître momentanément au poëte dans les
astres dont ils ont subi l'influence. Un trône est resté vide, et semble
attendre un grand élu. Là, dit Béatrice, viendra l'âme auguste du
souverain qui voulut relever de son abaissement l'Italie, mais avant
qu'elle y fût disposée.
In quel gran seggio, a che tu gli occhi tieni,
Per la corona che già v' è su posta.
Prima che tu a queste nozze ceni,
Sederà l' alma, che fia giù agosta,
Dell' alto Arrigo, ch' a drizzare ltalia
Verrà in prima ch' ella sia disposta.
Et pendant que Dante s'absorbe dans le souvenir du grand Henri, pendant
qu'il regarde, ébloui, la divine assemblée, Béatrice va se rasseoir sur
son trône, entre Rachel et Lia, aux pieds de la reine des anges. Lorsque
Dante se tourne vers elle et s'apprête à l'interroger, il ne la voit
plus à ses côtés, elle a disparu; saint Bernard a pris sa place. «Où
donc est-elle?» s'écrie le poëte,
Ed: Ella ov' è? di subito diss' io.
Et saint Bernard lui ordonne de lever les yeux. Alors Dante voit dans sa
gloire la femme qui fut ici-bas son amour, sa passion, son culte, son
salut. Et instantanément de son cœur prosterné sort un hymne d'amour et
de reconnaissance. Dante adresse à Béatrice des paroles telles que
jamais ni amant ni poëte n'en dira de plus belles à aucune femme. Il
fait monter vers elle, comme un pur encens, la prière ardente de son âme
et de sa vie. À cette prière, Béatrice répond par un sourire; puis elle
relève les yeux vers l'éternel foyer de tout amour.
Alors saint Bernard explique à Dante l'ordre et la division de la rose
mystique. Il lui fait voir, feuille à feuille, dans cette fleur
d'allégresse où plonge, enivré du suc divin, l'essaim des abeilles
célestes, les âmes des anges, des pieuses femmes qui consolèrent la
croix du Sauveur, les âmes innombrables des tout petits enfants dont le
pied ne fit qu'effleurer la terre et dont le berceau fut la tombe; le
saint proclame les noms des grands patriciens de l'empire éternel,
I gran patrici
Di questo imperio giustissimo e pio.
Il invoque la Reine du ciel, afin que, par son intercession, Dante
puisse soutenir l'éclat formidable de la face de Dieu et que sa raison
ne soit pas submergée dans la lumière infinie. En signe d'assentiment,
Marie abaisse les yeux vers son fidèle; dans un rapide éclair, Dante
pénètre l'essence divine. Il voit en Dieu l'universelle harmonie des
âmes et des mondes. Il sent son désir, sa volonté, attirés
invinciblement dans l'immense orbite de l'amour éternel «qui meut le
soleil et les étoiles.»
Ma già volgeva il mio disiro, e 'l _cette_,
Si come ruota, che igualmente è mossa,
L'Amor che muove il Sole e l' altre stelle.
Tel est, ma chère Viviane, le dénoûment de cette _Comédie divine_ dont
l'humanité est à la fois le sujet, l'acteur principal et l'éternel
auditoire. Telle est la fin de cette œuvre unique à laquelle ont
travaillé ensemble le génie d'un grand poëte, le génie d'une grande
nation, et ce génie, le plus grand de tous, qui veille, d'âge en âge,
sur la conservation, l'accroissement et la transmission de ces vérités
essentielles, qui passent de nation en nation, d'art en art, de science
en science, pour former, un jour réunies, le commun trésor de la race
humaine, la religion qu'elle se sera révélée à elle-même en s'avançant
comme Dante, des ténèbres à la lumière, de la servitude à la liberté, du
royaume de Satan au royaume de Dieu.
La _Divine Comédie_, je voudrais vous l'avoir fait mieux sentir et
comprendre, c'est dans les conditions de personnification et d'images
imposées à l'art et sous le rayon qui éclairait le XIIIe siècle,
l'histoire symbolique de l'esprit humain, le tableau de son évolution
ascendante, au sein des nécessités divines, de la liberté instinctive,
confuse, aisément rebelle et produisant le mal, à la liberté
rationnelle, éclairée, de plus en plus soumise à la loi, voulant et
aimant avec Dieu le salut du monde.