Dante reste au Paradis ce que nous l'avons vu dans l'Enfer, mon cher

Élie, catholique au plus large sens du mot, mais absolument étranger aux

exclusions d'une étroite orthodoxie. Son Église à lui est véritablement

universelle, car ses fondements reposent non sur la tradition

particulière de tel ou tel sacerdoce, mais sur la tradition naturelle du

genre humain. Nous pouvons encore aujourd'hui, on pourra toujours dans

les temps futurs, honorer les martyrs, les bienheureux, les saints de

l'Allighieri, car ils n'appartiennent pas en propre à cette Église

romaine qui commence avec saint Pierre et s'achève au concile de Trente;

ils sont à nous, Viviane, ils sont la gloire et la vertu de la grande

Église humaine qui n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin.

L'apologie de saint Dominique et celle de saint François d'Assise sont

parmi les plus beaux morceaux de la _Comédie_. Il était impossible que

ces deux hommes extraordinaires, fondateurs de deux ordres nouveaux qui

remplissaient le monde de leurs rivalités, n'eussent pas une place

considérable dans le Ciel de Dante. Les Dominicains et les Franciscains

se partageaient alors la catholicité tout entière. Saint Dominique et

saint François personnifiaient le double mouvement qu'avait produit dans

les âmes l'appréhension du danger dont l'Église était menacée par sa

propre corruption et par les progrès de l'hérésie. Ce grand esprit et ce

grand cœur voulaient tous deux la sauver, l'un par la science, l'autre

par l'amour. Prenant pour idéal la splendeur des chérubins et l'ardeur

des séraphins, l'école dominicaine et l'école franciscaine avaient

entrepris de réchauffer à ce double foyer la foi languissante du siècle.

Saint Dominique visait à l'empire des consciences par un dogmatisme

absolu et par une logique implacable. En vrais limiers du Seigneur,

_Domini canes_, ses disciples parcourent le monde pour dépister les

hérétiques, les poursuivre, les faire rentrer par la menace au bercail,

ou les mordre d'une morsure mortelle. Ils font alliance avec les grands,

avec les puissants de ce monde. Ils allument les bûchers; ils y jettent

les livres et les hommes. Saint François, au contraire, l'apôtre de la

mansuétude, embrasse d'une tendresse sans bornes toutes les créatures;

les plus pauvres et les plus humbles, il les chérit au-dessus des

autres. Il évangélise les oiseaux du ciel, les poissons des rivières; il

se lie de fraternelle amitié avec les loups féroces. Ses disciples, à

lui, seront les rêveurs, les visionnaires, les extatiques, les

communistes de l'état populaire. Ils annonceront comme très-prochain

(pour l'an 1260 si je ne me trompe) l'avènement du _troisième

Testament_, le règne de l'Esprit, l'_Évangile éternel_. Ils oseront dire

que Jésus-Christ n'a pas été parfait dans la vie contemplative, et que

l'esprit de vie s'est retiré de l'Église. Tout pénétrés d'une aspiration

innommée vers la liberté de conscience, ils diront encore que l'amour

pur, par qui l'âme entre en communion avec Dieu, la délie de tous les

liens de la discipline. Agitateurs d'une société nouvelle, ils ne

dresseront point les bûchers, ils y monteront joyeux et doux.

ÉLIE.

Dante appartenait-il à l'école dominicaine ou à l'école franciscaine?

DIOTIME.

Dante, en théologie, n'est, à proprement parler, ni dominicain ni

franciscain, de même qu'en politique il n'est ni gibelin ni guelfe. Il

faut toujours en revenir à dire: Dante est Dante. Dans la _Comédie_, il

se tient généralement aux doctrines de saint Thomas. Mais, par sa

tendresse d'âme, par son imagination, par sa vive curiosité des choses

nouvelles, des _vérités importunes, invidiosi veri_, comme il dit au

dixième chant du Paradis à propos de Siger, par sa grande compréhension

de la nature et de l'histoire, qui ne tient aucun compte des censures de

l'Église, qui nomme avec honneur ses ennemis, un Averroës, un Frédéric

II, qui célèbre les prophètes de sa ruine, un Joachim de Flore,

Il calavrese abate Giovacchino.

Di spirito profetico dotato.

Dante semble tout inspiré du souffle qui plane sur Assise. Comme son ami

Giotto, il peint avec prédilection saint François, et je ne doute pas, à

son style, qu'il n'ait lu et relu avec amour le livre des _Fioretti_.

VIVIANE.

Qu'est-ce que les _Fioretti_?

DIOTIME.

_I Fioretti del glorioso poverello di Cristo, messer san Francesco_,

sont un recueil de récits concernant saint François et ses disciples. On

n'en sait pas l'auteur, mais il remonte certainement aux premiers jours

de la prose italienne, et il tient aujourd'hui un rang à part entre les

classiques _trecentisti_. J'aurais bien quelque autre sujet de

soupçonner notre poëte de n'avoir pas incliné vers les Dominicains. Au

XIVe siècle, les principaux chefs de l'ordre furent des Français, et

force nous est bien de reconnaître, hélas! que Dante n'aimait pas la

France. _Dante disamava la Francia_, écrit Mazzini, de qui, soit dit en

passant, les biographes pourront bien en dire autant quelque jour sans

trop d'injustice. En tout cas, selon l'esprit légendaire, Dante

réconcilie au ciel les deux rivaux, en mettant l'apologie de saint

François d'Assise dans la bouche de saint Thomas et celle de saint

Dominique dans la bouche du fervent franciscain saint Bonaventure.

MARCEL.

Ce Joachim de Flore que vous venez de nommer, serait-ce l'abbé calabrais

que cite Montaigne, et «qui prédisait, dit-il, tous les papes futurs,

leurs noms et formes?»

DIOTIME.

C'est lui-même. Au quatorzième chant, Dante arrive dans le ciel de Mars,

où sont les âmes de ceux qui ont glorieusement péri dans les guerres

justes. Son bisaïeul Cacciaguida s'empresse vers lui: «O mon sang! _õ

sanguis meus_!» s'écrie-t-il, du plus loin qu'il l'aperçoit. En

très-beaux vers et dans un style d'une simplicité épique, le patricien

toscan fait à son petit-fils l'histoire de leur maison. La _racine_

parle à la _feuille_.

O fronda mia in che io compiacemmi

Pure aspettando, io fui la tua radice.

Cacciaguida retrace à Dante les mœurs anciennes. Florence sobre et

pudique, le _beau vivre_ des citoyens.

A cosi bello

Viver di cittadini, e cosi fida

Cattadinanza, a cosi dolce ustello.

Maria mi diè...

Il fait un tableau tout hellénique, et d'une grâce surprenante dans la

bouche d'un vieux guerrier, de ces mères florentines attentives au

berceau, qui consolaient l'enfant dans le doux idiome natal, et, filant

la quenouille, discouraient en famille des gestes des Troyens, de

Fiesole et de Rome.

L'una vegghiava a studio della culla

E consolando usava l' idioma

Che pria li padri e le madri trastulla.

L'altra, traendo alla rocca la chioma.

Favoleggiava con la sua famigllia

De' Troiani, e di Fiesole, e di Roma.

C'est dans cet entretien, au début du seizième chant, que Dante fait une

réflexion sur la noblesse du sang qui révèle de quelle nature était en

lui le sentiment aristocratique. La noblesse, à ses yeux, c'est un

manteau bien vite usé et raccourci par le temps, si l'on ne travaille

chaque jour à le réparer.

Ben se' tu manto che tosto raccorce.

Gœthe, dans ses _Mémoires_, à propos d'une très-belle lettre d'Ulrich de

Hutten qu'il cite, développe exactement la même pensée. C'est l'idée

moderne, l'idée anglaise, de l'aristocratie qui ne voit dans l'orgueil

des ancêtres qu'un engagement d'honneur à l'excellence en toutes choses.

Dans le _Convito_, Dante l'a exprimée déjà en appelant _vilissimo_ tout

homme noble par le sang qui ne le devient pas aussi par la vertu, et en

déclarant que ce n'est pas la race qui ennoblit la personne, mais la

personne qui ennoblit la race.

ÉLIE.

N'est-ce pas un peu dans ce sentiment des aïeux qu'Alfred de Vigny écrit

ces beaux vers dans son poëme de L'_Esprit pur_ que la critique a blâmé

comme trop peu modeste:

C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre.

Si j'écris leur histoire ils descendront de moi.

DIOTIME.

Sans doute.--C'est Cacciaguida, vous vous le rappelez, Viviane, qui fait

à Dante cette prédiction, si souvent citée, de sa gloire future et de

l'exil où il mangera le pain amer et montera l'escalier d'autrui:

Tu lascerai ogni cosa diletta

Più caramente: e questu è quello strale

Che l' arco dell' esitio pria saetta.

Tu proverai sì come sa di sale

Lo pane altruì, e com' è duro calle

Lo scendere e 'l salir per l' altrui scale.

C'est par Cacciaguida que Dante se fait approuver d'avoir quitté la

compagnie des factieux guelfes ou gibelins, et de s'être fait à lui seul

son propre parti:

A te fia bello

Averti fatto parte per le stesso.

C'est à ce noble aïeul que notre poëte demande conseil pour savoir s'il

devra taire ou révéler à son retour ici-bas la vision qu'il a eue des

choses éternelles. Dante craint, s'il redit ce qu'il a appris «dans le

monde des douleurs sans fin, sur la montagne au riant sommet, et dans le

ciel, de lumière en lumière,» que ses paroles n'aient une saveur trop

âcre à plusieurs:

A molti fia savor di forte agrume.

Mais il craint encore davantage, «s'il est un timide amant du vrai,» de

perdre sa vie dans la postérité:

E s'io al vero son timido amico.

Temo di perder vita tra coloro

Che questo tempo chiameranno antico.

Cette question de Dante à Cacciaguida: Les droits de la justice ou les

devoirs de la bienveillance doivent-ils l'emporter dans les témoignages

que chacun de nous porte au tribunal de la conscience publique? Doit-on

confesser la vérité, même cruelle à autrui, ou bien serait-il mieux de

l'ensevelir dons un miséricordieux silence? cette question, une des plus

délicates de la vie morale, est tranchée dans le sens le plus hardi par

«une intelligence et une volonté droites, et qui aiment.»

Che vide e vuol dirittamente, ed ama.

Assurément, dit Cacciaguida à Dante, ta parole portera le trouble dans

plus d'une conscience; mais quoi qu'il en soit, écarte tout mensonge et

manifeste toute ta vision:

Ma nondimen, ranossa ogni menzogna.

Tutta tua vision fa manifesta.

Et il résume son opinion par une de ces sentences proverbiales, par une

de ces images triviales et cyniques qui abondent dans les livres saints:

E lascia pur grattar dov'è la rogna.

Puis, relevant aussitôt et sa diction et sa pensée: «Ce cri de ton cœur,

dit Cacciaguida à Dante, fera comme le vent qui assaille avec le plus de

fureur les cimes les plus hautes. Et ce ne sera pas pour toi un honneur

médiocre.»

Questo tuo grido farà come vento

Che le più alte cime più percuote.

E ciò non fia d' onor poco argomento.

Vous le voyez, mes amis, n'y eût-il dans toute la _Comédie_ que ce seul

discours de Cacciaguida qui se rapportât au but du poëte, aucun doute ne

pourrait subsister. Dante met dans la bouche de son aïeul ce que que lui

dicte sa propre conscience: la résolution de piquer de l'aiguillon d'une

vérité acérée «la génération ingrate, insensée et impie» de ses ennemis,

qui sont aussi à ses yeux et dans le juste sentiment qu'il nourrit de

son sacerdoce, les ennemis du droit et de la liberté, les ennemis de

Dieu.

Le sixième ciel, le ciel de Jupiter, où nous montons avec Dante et

Béatrice, est le séjour de la justice. Les âmes, les étoiles des princes

justes et saints composent ensemble la figure de l'aigle impériale aux

ailes éployées. Cette aigle resplendissante, dont les millions de

lumières ne forment qu'une lumière et les millions de voix qu'une voix,

qui, en parlant, dit, _je_ et _moi_, quand sa pensée est _nous_ et

_notre_,

Nella voce ed _to_ e _Mio_

Quand' era nel concetto _Noi_ e' _Nostro_.

qui n'a qu'un même amour, a paru à quelques interprètes de Dante

l'emblème de ce que nous appellerions aujourd'hui la vie collective de

l'humanité, de ce qui s'appela longtemps en Europe la _république

chrétienne_, de ce qui prenait alors, dans les esprits synthétiques, le

nom de saint empire romain. Dante, on ne saurait trop le redire,

n'appartenait pas à ces mystiques moroses qui, dédaigneux des destinées

de l'homme sur la terre, ajournaient toute justice, toute paix et toute

joie à la vie future. Dante était un chrétien politique qui se

préoccupait des destinées sociales de l'homme ici-bas, et qui voulait

aussi positivement que nous le voulons aujourd'hui établir la cité et

l'État sur les fondements d'une liberté, d'une justice, d'une science et

d'une foi tout humaines. À cet égard, le commentateur royal Philaléthès

et le commentateur républicain Mazzini sont d'accord. Ils ne diffèrent

que dans les mots. Ce que Mazzini appelle «la contemplation prophétique»

d'un ordre universel, le roi Jean de Saxe l'appelle «un gibelinisme

idéal;» et tous deux déclarent que Dante attribue la réalisation de cet

idéal ou de cette prophétie au peuple romain, providentiellement

prédestiné au gouvernement du monde.

ÉLIE.

Il me semble que c'est un idéal analogue que poursuit aujourd'hui

encore, sous une autre forme, toute une école politique qui revendique

pour la nation française l'honneur d'être, depuis la révolution de 89,

la nation initiatrice du droit et de la morale politique.

DIOTIME.

Précisément. Le génie de Dante avait clairement pressenti la grande

unité, la religion scientifique qui devra régner un jour sur le globe;

il avait conçu, dans son vaste génie, tout cet ensemble d'idées que M.

Littré appelle _l'esprit qui vivifie la société moderne_, et dont il

donne une définition que Dante assurément n'eût pas désavouée.

VIVIANE.

Laquelle?

DIOTIME.

J'en ai pris note précisément à propos de la _Comédie_; la voici:

«L'esprit qui vivifie, dit M. Littré, c'est la combinaison du savoir

humain avec la morale sociale, afin que tout ce que l'humanité acquiert

de vrai s'applique à développer tout ce qu'elle a de bon.» Seulement M.

Littré considère cette combinaison comme «nouvelle dans le monde,» et en

cela je ne saurais être entièrement de son avis, car le désir de la voir

se réaliser est le mobile principal qui fait écrire à Dante le poëme

sacré dont il dit que _le ciel et la terre y ont mis la main_, et cette

combinaison se trouve, avant la Comédie, dans l'idée génératrice du

_Tesoretto_ de Brunetto Latini; elle est au fond de tous les essais

d'encyclopédie qui ont été faits en divers temps; seulement elle a

acquis de nos jours, en se vulgarisant, une puissance d'expansion toute

nouvelle.

Dante voit dans l'aigle lumineuse les âmes de Constantin, d'Ézéchias, de

Guillaume le Bon, roi de Sicile; aux deux côtés du roi David, Trajan et

Riphée.

MARCEL.

Et il oublie de mettre, dans l'astre de Jupiter, son prêtre fervent,

Julien?

DIOTIME.

La légende n'autorisait pas Dante à sauver l'apostat, mon cher Marcel.

Elle ne lui était pas favorable, tandis que pour Trajan, elle supposait

que, après cinq siècles de séjour en enfer, il en avait été tiré par les

prières du pape saint Grégoire; et notre poëte, avec saint Thomas,

complète la légende, pour la mieux conformer aux doctrines de l'Église,

en supposant à son tour que le grand empereur, revenu sur la terre, y a

confessé Jésus-Christ et mérité le ciel.

Quant au Troyen Riphée, de qui Virgile a dit:

Justissimus unus

Qui fuit in Teucris et servantissimus æqui,

Dante le baptise de ce _baptême de désir_ que l'Église accordait aux

païens vertueux, parce qu'ils avaient pressenti obscurément,

disait-elle, la rédemption chrétienne.

Dans le ciel de Jupiter où Dante exalte les rois justes, il flagelle les

mauvais princes. Il entend la royauté comme nous la pourrions entendre

aujourd'hui. Sa doctrine à cet égard est sans aucune ambiguïté: les rois

sont les ministres et non les maîtres des peuples.

Non enim gens propter regem, sed rex propter gentem.

Nous voici au septième ciel, dans Saturne, l'astre des mélancoliques,

des taciturnes, selon Ptolémée, le séjour des solitaires contemplatifs.

Là Béatrice devient si radieuse qu'elle n'oserait plus sourire:

Ed ella non ridea: ma: S' io ridessi.

Mi comincio, tu ti faresti quale

Fu Semelè quando di cener fessi.

Saint Damien et saint Benoit parlent à Dante. Le premier, en quelques

vers d'une causticité shakespearienne, fait un parallèle satirique entre

les anciens pasteurs de l'Église et ceux d'aujourd'hui: les uns, dit-il,

saint Pierre et saint Paul, s'en allant par le monde,

Maigres et pieds nus,

Sous n'importe quel toit mangeant au jour le jour:

Magri e sealzi,

Prendendo il cibo di qualunque ostello;

les autres, si engraissés, si lourds, qu'il leur faut des serviteurs en

avant et en arrière, qui les hissent et les soutiennent sur leurs

palefrois couverts de riches manteaux:

Si che due bestie van sott' una pelle.

Saint Benoit, à son tour, compare la discipline relâchée et les mœurs

corrompues des ordres religieux à ce que furent à l'origine la règle

austère, la pauvreté, l'humilité, le jeûne et la prière des fondateurs.

Puis nous montons avec Dante au ciel des étoiles fixes par la

constellation des Gémeaux, d'où le poëte jette un regard sur les sept

planètes qu'il vient de parcourir. En voyant la terre si petite, il

sourit:

E vidi questo globo

Tal, ch' io sorrisi del suo vil sembiante.

Vous vous rappelez que Dante est né sous cette constellation, propice

aux esprits doctes. Il invoque ces astres glorieux; il leur rend grâces,

en très-beaux vers, de l'intelligence, _quelle qu'elle soit_, qu'il a

reçue d'eux tout entière,

Oh gloriose stelle, oh lume pregno

Di gran virtù, dal quale io riconosco

Tutto (qual che si sia) il mio ingegno.

Cependant nous approchons du dénoûment. Dante, qui a senti, d'étoile en

étoile, se fortifier sa puissance de vision, peut maintenant soutenir

l'éclat du sourire de Béatrice. Il la voit en attente d'un grand

spectacle. Dans une image d'une grâce infinie, il la peint semblable à

l'oiseau qui, posé sur le bord du nid où repose sa douce couvée, regarde

fixement et prévient d'un ardent désir le lever du soleil, guettant les

premières lueurs de l'aube sous la nocturne feuillée.

Come l'augello, intra l'amate fronde,

Posatu al nido de' suoi dolie nati,

La notte che le cose ei nascoade.

Previene', tempo in su l'aperta frasca.

E con ardente affetto il Sole aspetta.

Fiso guardando, pur che l'alba nasea.

Soudain, les voici tous deux illuminés d'une lumière «à qui rien ne

résiste.» Jésus-Christ apparaît, suivi de la vierge Marie et d'un

cortège triomphal d'âmes bienheureuses.

Tout ce chant n'est qu'un hymne à l'éternelle beauté. Arrivé presque au

terme de sa longue carrière poétique, où tant d'autres auraient senti

leur essor se ralentir, Dante, au contraire, a de plus vigoureux coups

d'aile, il s'élève plus libre et plus fier vers les suprêmes sommets.

Examiné comme un bachelier par les saints apôtres, par saint Pierre,

saint Jacques et saint Jean, sur les trois vertus théologales, la foi,

l'espérance et la charité, et ayant répondu en bon chrétien, Dante a

pénétré jusqu'au neuvième ciel, où Béatrice lui fait connaître la

hiérarchie des neuf chœurs angéliques; de là il s'élève avec elle

jusqu'au seuil de l'empyrée. À ce moment, Béatrice se transfigure; elle

resplendit d'une telle béatitude que l'œil et l'âme du poëte en sont

comme foudroyés. Cette beauté ineffable, dit-il, est au-dessus de toute

vision mortelle; il croit même que les anges n'en sauraient supporter

toute la splendeur, et que Dieu seul, lui qui l'a créée, en peut jouir

entièrement.

La bellezza ch' io vidi si trasmoda

Non par di là da noi, ma certo io credo

Che solo il suo Fattor tutta la goda.

Quant à lui, qui du premier jour où elle lui apparut ici-bas, l'a

suivie, et chantée, il sent que désormais la tâche est au-dessus de ses

forces et de son art.

Dal primo giorno ch' io vidi il suo viso

In questa vita, insino a questa vista,

Non è 'l seguire al mio cantar preciso;

Ma or convien, che'l mio seguir desista.

Più dietro a sua bellezza, poetando,

Come all' ultimo suo ciascuno artista.

Béatrice montre à Dante les abords de la cité céleste, l'immense

amphithéâtre où siégent sur des trônes les bienheureux qui ont là leur

demeure fixe et ne font qu'apparaître momentanément au poëte dans les

astres dont ils ont subi l'influence. Un trône est resté vide, et semble

attendre un grand élu. Là, dit Béatrice, viendra l'âme auguste du

souverain qui voulut relever de son abaissement l'Italie, mais avant

qu'elle y fût disposée.

In quel gran seggio, a che tu gli occhi tieni,

Per la corona che già v' è su posta.

Prima che tu a queste nozze ceni,

Sederà l' alma, che fia giù agosta,

Dell' alto Arrigo, ch' a drizzare ltalia

Verrà in prima ch' ella sia disposta.

Et pendant que Dante s'absorbe dans le souvenir du grand Henri, pendant

qu'il regarde, ébloui, la divine assemblée, Béatrice va se rasseoir sur

son trône, entre Rachel et Lia, aux pieds de la reine des anges. Lorsque

Dante se tourne vers elle et s'apprête à l'interroger, il ne la voit

plus à ses côtés, elle a disparu; saint Bernard a pris sa place. «Où

donc est-elle?» s'écrie le poëte,

Ed: Ella ov' è? di subito diss' io.

Et saint Bernard lui ordonne de lever les yeux. Alors Dante voit dans sa

gloire la femme qui fut ici-bas son amour, sa passion, son culte, son

salut. Et instantanément de son cœur prosterné sort un hymne d'amour et

de reconnaissance. Dante adresse à Béatrice des paroles telles que

jamais ni amant ni poëte n'en dira de plus belles à aucune femme. Il

fait monter vers elle, comme un pur encens, la prière ardente de son âme

et de sa vie. À cette prière, Béatrice répond par un sourire; puis elle

relève les yeux vers l'éternel foyer de tout amour.

Alors saint Bernard explique à Dante l'ordre et la division de la rose

mystique. Il lui fait voir, feuille à feuille, dans cette fleur

d'allégresse où plonge, enivré du suc divin, l'essaim des abeilles

célestes, les âmes des anges, des pieuses femmes qui consolèrent la

croix du Sauveur, les âmes innombrables des tout petits enfants dont le

pied ne fit qu'effleurer la terre et dont le berceau fut la tombe; le

saint proclame les noms des grands patriciens de l'empire éternel,

I gran patrici

Di questo imperio giustissimo e pio.

Il invoque la Reine du ciel, afin que, par son intercession, Dante

puisse soutenir l'éclat formidable de la face de Dieu et que sa raison

ne soit pas submergée dans la lumière infinie. En signe d'assentiment,

Marie abaisse les yeux vers son fidèle; dans un rapide éclair, Dante

pénètre l'essence divine. Il voit en Dieu l'universelle harmonie des

âmes et des mondes. Il sent son désir, sa volonté, attirés

invinciblement dans l'immense orbite de l'amour éternel «qui meut le

soleil et les étoiles.»

Ma già volgeva il mio disiro, e 'l _cette_,

Si come ruota, che igualmente è mossa,

L'Amor che muove il Sole e l' altre stelle.

Tel est, ma chère Viviane, le dénoûment de cette _Comédie divine_ dont

l'humanité est à la fois le sujet, l'acteur principal et l'éternel

auditoire. Telle est la fin de cette œuvre unique à laquelle ont

travaillé ensemble le génie d'un grand poëte, le génie d'une grande

nation, et ce génie, le plus grand de tous, qui veille, d'âge en âge,

sur la conservation, l'accroissement et la transmission de ces vérités

essentielles, qui passent de nation en nation, d'art en art, de science

en science, pour former, un jour réunies, le commun trésor de la race

humaine, la religion qu'elle se sera révélée à elle-même en s'avançant

comme Dante, des ténèbres à la lumière, de la servitude à la liberté, du

royaume de Satan au royaume de Dieu.

La _Divine Comédie_, je voudrais vous l'avoir fait mieux sentir et

comprendre, c'est dans les conditions de personnification et d'images

imposées à l'art et sous le rayon qui éclairait le XIIIe siècle,

l'histoire symbolique de l'esprit humain, le tableau de son évolution

ascendante, au sein des nécessités divines, de la liberté instinctive,

confuse, aisément rebelle et produisant le mal, à la liberté

rationnelle, éclairée, de plus en plus soumise à la loi, voulant et

aimant avec Dieu le salut du monde.

Dante et Goethe : dialogues · 第 10 / 23 段