Et cet Oderisi, le miniaturiste, l'_enlumineur_ célèbre, l'_honneur

d'Agubbio_, qui proclame la gloire de Giotto au-dessus de Cimabue!

Comment choisir entre tant de tableaux enchanteurs! entre ces entretiens

rapides, entre ces murmures bienveillants qu'échangent les ombres dans

une atmosphère azurée, toute pénétrée déjà du souffle de la grâce

divine, dans cette admirable cantique que Balbo appelle si bien _un

crescendo d'amor_!

ÉLIE.

Mais, si mes souvenirs ne me trompent, il y a aussi dans le Purgatoire

des passages satiriques, des invectives terribles contre la démocratie

florentine et la cour de Rome.

DIOTIME.

Le ton général de la seconde cantique est une sérénité plaintive, mais

Dante est trop artiste pour ne pas en sauver la monotonie par de hardis

contrastes. Ainsi, par exemple, l'apostrophe de Sordello:

Ahi serva Italia, di dolore ostello.

Nave senza nocchiero in gran tempesta!

Hélas serve Italie, asile de douleur,

Nef sans nocher dans la grande tempête.

et la description du cours de l'Arno par Guido del Duca; ainsi encore,

au vingt-troisième chant, la menace aux dévergondées Florentines qui, si

elles savaient ce qui les attend dans l'enfer, «ouvriraient déjà la

bouche pour hurler.»

Ma se le svergognate fosser certe

Di quel che'l ciel veloce loro ammanna,

Gia per urlare avrian le bocche aperte.

MARCEL.

Les Florentines avaient donc de bien mauvaises mœurs?

DIOTIME.

Dès cette époque elles s'insurgeaient contre la sévérité des mœurs

antiques et se jetaient dans le luxe et les plaisirs. Les magistrats

faisaient contre elles des lois somptuaires, mais en vain. Villani nous

apprend que, dans l'artifice et l'extravagance de leurs parures, il

entrait plus de choses étrangères qu'il n'en restait leur appartenant en

propre. Pas plus que les femmes dévergondées, les prêtres gourmands ne

sont épargnés au Purgatoire; le pape Martin IV y expie dans le jeûne et

l'amaigrissement son goût excessif pour les anguilles du lac Bolsena. La

maison royale de France aussi y est en butte à l'animosité du poëte, qui

met dans la bouche de Hugues Capet toute une généalogie aussi peu

historique que peu flatteuse de ses ancêtres et de ses descendants. Il

lui fait dire qu'il est fils d'un boucher:

Figliuol fui d'un beccaio di Parigi.

MARCEL.

Voilà qui passe permission!

DIOTIME.

Tout ce passage a fort scandalisé les commentateurs français, d'autant

que l'erreur de Dante, volontaire ou involontaire, se retrouve ailleurs,

dans les poésies de Villon par exemple, dans un ouvrage d'Agrippa, etc.

Bayle raconte que le roi François Ier, se faisant lire la Comédie par

«un bel esprit réfugié d'Italie,» quand on en vint à ces vers, commanda

«qu'on ôtât le livre, et fut en délibération de l'interdire en son

royaume.» Le chanoine Grangier, qui le premier a traduit en vers les

Cantiques, excuse son auteur en supposant que le terme de boucher n'est

ici qu'une métaphore pour dire un prince «grand justicier de

gentilshommes et autres malfaiteurs.» Étienne Pasquier rejette également

la faute de Dante sur le ton métaphorique d'un passage «escrit à la

traverse, et comme faisant autre chose.»

Dans son Purgatoire comme dans son Enfer, Dante mêle les deux

mythologies polythéiste et monothéiste. Le paradis terrestre lui

rappelle le Parnasse; la comtesse Mathilde cueillant des fleurs sur les

rives du Léthé est semblable à Vénus et à Proserpine. Dante donne à

Jésus le nom de _Sommo Jove_. De longues expositions de dogmes selon

saint Thomas, saint Augustin, saint Victor: le libre arbitre, le péché

originel, la responsabilité, l'âme triple, la théorie physique et

métaphysique de la génération, le développement continu de l'âme humaine

avant et après la mort (idée que nous retrouverons dans Faust),

l'efficacité de la prière, les suites funestes de la confusion des

pouvoirs spirituel et temporel, prennent une large place dans cette

seconde cantique. On y rencontre de fréquentes allusions aux hypothèses

scientifiques du temps et aux propres expériences du poëte. Il y parle

de la circulation de la séve dans les végétaux, de l'action de la

lumière sur la maturation des fruits et sur la coloration des feuilles,

de la scintillation des étoiles. Quant à l'allégorie, elle y maintient

ses droits dans la personne de Lucie, la grâce, _gratia prœveniens_;

dans Mathilde, la piété généreuse; dans Lia et Rachel, la vertu active

et la vertu contemplative; dans la vision finale où Dante symbolise

obscurément les choses futures. Mais c'est surtout dans la description

du char de Béatrice, que Dante, troublé sans doute par le désir

passionné de glorifier celle qu'il aime, multiplie sans mesure et

presque sans goût, en amant plus qu'en artiste, les images

apocalyptiques. Ce char descend du ciel. Une lueur soudaine resplendit

dans les airs d'où se dégage une douce mélodie.

Ed una melodia dolce correva

Per l' aer luminoso.

Sept flambeaux, radieux comme les sept étoiles du char de David,

vingt-quatre vieillards vêtus de blanc, quatre animaux ailés, tels que

les a peints Ézéchiel, nous dit le poëte, ouvrent un céleste cortége.

Ventiquattro seniori, a due a due,

Coronati venian di fiordaliso.

Tutti cantavan: Benedetta tue

Nelle figlie d'Adamo: e benedette

Sieno in eterno le bellezze tue!

Mais il faut que je vous lise ce passage dans la traduction en vers de

Louis Ratisbonne. Il l'a faite avec beaucoup de soin, aidé des conseils

de Manin, et avec un don très-rare de souplesse dans l'art des rimes. Je

ne crois pas qu'il soit possible de mieux faire:

Sous ce beau ciel paré comme pour une fête,

Vingt-quatre beaux vieillards, de lis ceignant leur tête,

S'avançaient deux à deux en ordre régulier.

Ils chantaient tous en chœur: «Ô toi, fille choisie

Entre les filles d'Ève, à jamais sois bénie!

Sois bénie à jamais dans tes belles vertus!»

Puis, quand le gazon frais et la flore irisée,

Qui brillaient devant moi sur la rive opposée,

Ne furent plus foulés par ce troupeau d'élus,

Comme au ciel un éclair après l'autre flamboie,

Vinrent quatre animaux après eux dans la voie.

Tous quatre couronnés de rameaux verdoyants.

Et chacun d'eux avait six ailes admirables

Que parsemaient des yeux aux yeux d'Argus semblables,

Si les mille yeux d'Argus pouvaient être vivants.

Mais je ne perdrai plus de vers à les décrire,

Ô lecteur! il me faut répandre ailleurs ma lyre,

Et force m'est ici de me restreindre un peu.

Mais lis Ézéchiel qui nous dépeint ces bêtes,

Comme il les vit du fond du nord et des tempêtes

Venir avec le vent, la nuée et le feu.

MARCEL.

Voilà, ne vous déplaise, une fort belle traduction et qui me dispense de

prendre un professeur italien.

DIOTIME.

Cette traduction a quelque chose de surprenant par sa fidélité et son

allure naturelle. Mais pourtant le traducteur fait un sacrifice qui doit

lui coûter beaucoup, étant poëte. Il ne reproduit pas (et cela n'était

guère possible) la mesure tout italienne du vers de onze syllabes, qui,

avec sa rime alternée de trois en trois, son enjambement, son accent

variable, tantôt à la dixième et à la sixième syllabes, tantôt à la

quatrième et à la huitième, forme l'admirable tercine de la Divine

Comédie. Entre les quatre animaux vient un char triomphal traîné par un

griffon aux ailes immenses. Jamais, dit le poëte, Rome ne vit, au

triomphe d'Auguste ou bien de l'Africain, char plus beau; celui même du

soleil eût semblé pauvre auprès.

Non che Roma di carro cosi bello

Rallegrasse Africano, ovvero Augusto:

Ma quel del sol saria pover con ello.

À la droite et à la gauche du char, sept dames forment une danse sacrée.

Après le char s'avancent deux vénérables vieillards, dont l'un porte à

la main un glaive flamboyant, quatre autres encore, d'une humble

contenance, puis, à distance et seul, un vieillard au front lumineux,

qui marche les yeux clos.

Et quand fut vis-à-vis de moi le char insigne

Un tonnerre éclata...

Et cortége et flambeaux, soudain tout s'arrêta.

Disons brièvement que ce char symbolique sur lequel descend Béatrice est

regardé par les commentateurs comme le char de l'Église et de l'État

ensemble, l'antique _Carroccio_, peut-être, des républiques italiennes

où la patrie était présente dans sa double expression civile et

religieuse. Les sept candélabres figurent les sept dons du Saint-Esprit,

les sacrements; les vieillards sont les patriarches; les sept femmes

dansant sont les trois vertus théologales et les quatre vertus

cardinales; les quatre animaux sont les quatre évangélistes; enfin le

griffon, moitié aigle, moitié lion, est pris pour Jésus-Christ lui-même,

en sa double nature divine et humaine. Un chœur d'anges séraphiques fait

tomber sur le char une pluie de fleurs, sous laquelle apparaît debout,

triomphante, le front ceint d'un voile blanc et d'une couronne des

feuilles de l'olivier cher à Minerve, vêtue d'une tunique couleur de

flamme et d'un manteau couleur d'émeraude, Béatrice. À son approche,

avant même qu'il ose lever les yeux sur elle, Dante, comme au premier

jour, sent l'esprit de vie tressaillir au plus secret foyer de son âme.

Il reconnaît de l'antique amour la grande puissance:

Per occulta virtù, che da lei mosse

D'antico amor senti la gran potenza.

Et Béatrice abaisse vers lui les yeux. «Regarde-moi bien: je suis, je

suis Béatrice.»

Guardami ben: ben son, ben son Beatrice.

Et les paroles qu'elle adresse au poëte sont celles d'une mère superbe à

son fils:

Cosi la madre al figlio par superba.

Et le cœur de Dante éclate en sanglots; et Béatrice approuve que «sa

douleur soit égale à ses égarements.» Et se tournant vers les anges qui

lui forment cortége, elle leur dit les erreurs de son ami; comment celui

qui avait été si bien doué dans son jeune âge, après avoir marché dans

la droite voie pendant qu'elle était encore sur la terre, entra dans les

voies fallacieuses, quand elle eut «changé de vie;» et comment, tout

autre moyen de l'en arracher demeurant inutile, elle a voulu lui faire

voir le royaume des damnés.

Tanto giù cadde, che tutti argomenti

Alla salute sua eran già corti,

Fuor che mostrargli le perdute genti.

Et Dante place une vision fort compliquée, dans laquelle il annonce,

aussi peu intelligiblement qu'il l'a fait en enfer pour le lévrier

sauveur, la venue d'un grand capitaine qui affranchira du joug étranger

l'Église et l'Italie. Ensuite Béatrice ordonne à Mathilde (nous avons vu

comment Virgile a disparu) de plonger Dante dans les eaux du Léthé pour

qu'il y perde la mémoire de ses péchés, puis dans l'Eunoé, fleuve divin,

où il retrouve le souvenir du bien qu'il a fait. Ainsi renouvelé, Dante

sort des eaux «pur et disposé à monter aux étoiles.»

Puro, e disposto a salire alle stelle.

Diotime se tut. Elle attendait qu'on lui fît quelque observation, mais

on garda le silence. À mesure que l'on avançait dans le voyage

dantesque, on se sentait plus porté au recueillement. Il n'est pas

jusqu'à Marcel qui ne parût en humeur sérieuse. Depuis quelques instants

déjà, il oubliait de rallumer sa pipe turque et regardait, mais avec

distraction, le dessin de sa sœur. Viviane, tout en écoutant les

cantiques, avait retracé d'un crayon fidèle la scène qui se passait sur

la plage. Par les moyens les plus simples et sans chercher l'effet, elle

avait su rendre, dans un tout petit espace, la tristesse infinie du

ciel, avec le caractère tragique de cette procession d'animaux et

d'enfants qu'elle avait vue défiler triste et morne pendant deux heures,

au bruit de l'Océan, sous la pluie de plus en plus obstinée. Diotime

loua beaucoup le dessin de sa jeune amie; mais voyant que personne ne

semblait disposé à quitter Dante, elle se rassit sur le fauteuil à

escabeau qui figurait la chaire professorale, et reprit ainsi l'analyse

de la troisième cantique.

DIOTIME.

Le paradis, le ciel, le royaume de Dieu, l'ordre universel et idéal,

selon que le génie de Dante l'a conçu, a pour principe l'amour éternel,

considéré comme le premier moteur et la fin suprême de la gravitation

des âmes et des astres. L'âme du monde, c'est Dieu, un Dieu aimant et

aimé,

Il primo amante.

de qui tout procède et vers qui tout aspire. Point d'autre voie pour

aller à lui que l'attraction de l'esprit et du cœur, la vertu, la

science, la sagesse amoureuse, _uno amoroso uso di sapienza_; point

d'autres progrès, en nous et hors de nous, que l'accroissement du désir.

MARCEL.

Il y a dans les poésies de ce pauvre Musset des vers qui rendent, à sa

manière juvénile, ce système planétaire et psychologique de Dante:

J'aime! voilà le mot de la nature entière...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oh! vous le murmurez dans vos sphères sacrées,

Étoiles du matin, ce mot triste et charmant.

La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,

A voulu traverser les plaines éthérées

Pour chercher le soleil, son immortel amant.

Elle s'est élancée au sein des nuits profondes,

Mais une autre l'aimait elle-même--et les mondes

Se sont mis en voyage autour du firmament.

VIVIANE.

Ils sont charmants, ces vers. Mais continuez, Diotime.

DIOTIME.

Le ciel de Dante s'ordonne selon l'_Almageste_ de Ptolémée, adopté par

saint Thomas; il est composé de sept planètes: la Lune, Mercure, Vénus,

le Soleil, Mars, Jupiter, Saturne; puis vient le ciel des étoiles fixes,

au-dessus duquel notre poëte met le neuvième ciel, ou le _premier

mobile_, qui donne le mouvement à tous les autres et n'a au-dessus de

lui que l'empyrée, siége de l'Éternel.

ÉLIE.

Cet empyrée figure dans la cosmogonie pythagoricienne.

DIOTIME.

En effet; cependant il n'est pas admis par les commentateurs que Dante

se soit préoccupé particulièrement des idées attribuées à Pythagore.

Mais les idées pythagoriciennes étaient alors comme flottantes dans

toute l'Italie; elles y circulaient à travers Platon, Aristote et saint

Augustin.

ÉLIE.

Dante devait bien aussi, ce me semble, connaître de très-près Pythagore

par son traducteur et son disciple Boëce.

DIOTIME.

Cela est très-vraisemblable; et quant à moi, si vous me demandiez mon

sentiment propre, j'ai toujours reconnu dans la Comédie une influence

pythagoricienne très-sensible, venue, sans aucun doute, à l'Allighieri

par Boëce qu'il lisait sans cesse.

VIVIANE.

Je croyais que Boëce était à demi-chrétien.

DIOTIME.

Cela s'est beaucoup dit dans l'Église, mais je ne vois pas trop sur quel

fondement. Tout l'ensemble des idées de Boëce est pythagoricien, nous

dirions aujourd'hui panthéiste. Boëce croit à l'éternité de la matière,

à la préexistence des âmes, à leur ressouvenir des existences

antérieures; il croit à l'identité de nature qui fait de l'homme un être

semblable et même égal aux dieux. Lui aussi, il avait été, de son temps,

accusé de magie, ce qui prouverait bien qu'on ne le considérait pas

comme enclin au christianisme.

--Mais où en étais-je?...

De planète en planète, de vertu en vertu, de science en science, car la

théorie morale de Dante est étroitement liée à son système astronomique

où les planètes sont à la fois symbole et foyer d'une vertu qui leur est

propre, l'ascension vers Dieu se fait à la fois plus rapide, plus libre,

plus facile et plus manifeste.

ÉLIE.

Cela revient à dire, ce me semble, que plus l'intelligence s'élève et

plus s'accroît en elle le désir des choses divines.

DIOTIME.

En effet.

Bene operando l' uom, di giorno in giorno,

S'accorge che la sua virtute avanza.

Comme Dante a toujours besoin d'exprimer par une image ses idées les

plus abstraites, de même qu'il a dit, en décrivant la montagne du

Purgatoire, que plus on monte moins on a de peine à monter, il nous

peint ici les yeux de Béatrice et son sourire brillant d'un plus radieux

éclat à mesure qu'elle s'élève et se rapproche du soleil divin. Nous

avons vu que Dante, au paradis terrestre, a été plongé dans les eaux

purificatrices; il se sent renouvelé, transfiguré. Les yeux fixés sur

Béatrice, qui elle-même lève le regard vers les hauteurs éthérées, il

monte avec elle, par la vertu de l'attraction divine, à travers les

airs.

Beatrice in suso, ed io in lei guardava.

Admirez encore ici, Viviane, le génie de notre poëte: en un seul vers,

en une image, la plus simple du monde, il fait voir en quelque sorte

toute la théorie de l'amour platonique; il rend sensible la puissance

abstraite de cet _Éternel féminin_ que chante le chœur mystique, à la

fin du poëme de Gœthe, dans les profondeurs du ciel, aux pieds de la

reine des anges.

ÉLIE.

Combien, par ce sentiment de l'attraction vers les choses divines qui

fait l'âme de la femme supérieure au génie de l'homme, Dante et Gœthe me

semblent à la fois plus poétiques et plus vrais que Milton!

DIOTIME.

En effet, dans le _Paradis perdu_, Adam seul est créé pour Dieu; tout au

contraire de Béatrice, Ève reste subordonnée et ne saurait voir Dieu que

dans Adam.

ÉLIE.

He for God only

She for God in him.

DIOTIME.

Dans les trois planètes inférieures que Dante visite en premier lieu,

sont les âmes les moins parfaites. Dans la lune, Diane, le ciel de la

chasteté, notre poëte revoit Piccarda (ou peut-être Riccarda, car je

soupçonne ici une erreur des copistes), la sœur de son ami Forese, à

qui, au Purgatoire, en un seul vers, il a donné le plus enviable renom

que puisse souhaiter une femme ici-bas:

Tra bella e buona

Non so qual fosse più,

et dont le front resplendit au séjour des bienheureux d'_un non so chè

divino_. Là, Béatrice explique à Dante le problème de la liberté, le

plus grand don, dit-elle, que Dieu, dans sa largesse, ait fait au monde:

Lo maggior don, che Dio per sua larghezza,

Fesse creando, e alla sua bontate

Più conformato, e quel ch' ei più apprezza.

Fu della volontà la libertate,

Di che le creature intelligenti,

Et tutte e sole furo e son dotate.

Au chant sixième, dans la planète de Mercure, Dante se trouve en

présence de l'empereur Justinien. Il entend de sa bouche un récit

grandiose, fait à la façon de Bossuet, des vicissitudes de l'empire,

d'Énée à César, de César à Charlemagne, et de Charlemagne aux temps du

poëte. Dans cette planète, où sont les âmes qui par amour de la gloire

ont fait des actions vertueuses, Dante met un épisode charmant. Il

rencontre Roméo de Villeneuve, habile et dévoué serviteur de Raymond

Bérenger, comte de Provence, mais victime de l'envie et de l'ingratitude

des cours et s'exilant pour les fuir. Il m'a toujours semblé que notre

poëte avait vu en Roméo sa propre image, lorsque l'appelant «ce juste,»

_quel giusto_, et, après l'avoir loué des grands services rendus à son

maître, il ajoute avec émotion:

Mais alors il partit, pauvre et tout chargé d'âge.

Si le monde savait ce qui'il eut de courage

En mendiant son pain, et morceau par morceau,

Son renom déjà grand serait encor plus beau.

Indi partissi povero e vetusto.

E se 'l mondo sapesse il cuor ch' egli ebbe

Mendicando sua vita a frusto a frusto.

Assai lo loda, e più lo loderebbe.

Un des plus beaux chants du _Paradis_, c'est le huitième. Le poëte

décrit la planète de Vénus, où sont les âmes qui surent grandement

aimer. Il y retrouve Charles Martel, le fils aîné du roi de Naples, qui,

à Florence, s'était lié avec Dante de l'amitié la plus tendre. _In

costui_, dit Boccace, _regnò molta bellezza e assai innamoramento_.

Charles Martel vient vers Dante et l'accoste en lui disant, comme l'a

fait Sordello au Purgatoire, le premier vers d'une de ses _canzoni_:

_Voi che intendendo il terzo ciel movete_;

il lui rappelle qu'ils se sont beaucoup aimés:

Assai m'amasti ed avesti ben onde,

Il demeure, comme naguère à Florence, à discourir longuement avec l'ami

de son cœur. Dans ce discours, une chose me semble plus particulièrement

intéressante, c'est la théorie d'une hiérarchie naturelle des

intelligences, d'une relation entre les aptitudes et les fonctions qui

constituerait, si elle était bien observée par les hommes, la véritable

harmonie sociale. Dante met cette théorie dans la bouche de Charles

Martel. En l'an 1300, il lui fait exposer en très-beaux vers ce que

plusieurs de nos théoriciens socialistes, croyant l'inventer, ont dit de

nos jours en assez médiocre prose. Tel naît Solon, tel Xerxès, dit le

poëte, ou Melchisédech, ou Dédale; mais la société n'a point égard à ces

vocations naturelles.

Si le monde observait pour chaque créature

Le premier fondement que pose la nature

Et s'il s'y conformait, il aurait de bon grain:

Mais en religion pour le froc on élève

Tel que le ciel avait fait naître pour le glaive;

L'on fait un roi de tel qui naquit pour prêcher.

De là vient qu'au hasard on vous voit trébucher.

Ma voi torcete alla religione

Tal che fu nato a cingersi la spada;

E fate re di tal ch'è da sermona.

Onde la traccia vostra è fuor di strada.

MARCEL.

Mais c'est du fouriérisme tout pur!

VIVIANE.

Je me rappelle, dans l'_Histoire de la Révolution_ de Michelet, un

passage sur Louis XVI entièrement conforme à ce sentiment de Dante.

DIOTIME.

Gœthe a dit, en plusieurs endroits, des choses toutes semblables.

L'esprit de Dante est au milieu de nous, Viviane; car c'était, dans les

entraves du dogme, un esprit de liberté d'un tel essor, qu'aucun esprit

moderne ne l'a dépassé en hardiesse. «Chaque jour, dit M. Littré, Dante

prend la main de quelqu'un de nous, comme Virgile prit la sienne, et

l'introduit en ces demeures où éclatent la justice et la miséricorde

divines.»

Au chant suivant, Dante rencontre Cunizza, la sœur du tyran Ezzelino,

l'amante de Sordello, de qui on a parlé déjà au Purgatoire, qui vécut

amoureusement, dit le commentateur anonyme, dans les parures, les

chansons, les jeux; mais qui fut néanmoins pieuse et miséricordieuse.

_Simul erat pia, benigna, misericors, compatiens miseris quos frater

crudeliter affligebat_. Non loin d'elle est Folco ou Folchetto de

Marseille, le troubadour, _bello di corpo, ornato parladore, cortese

donatore, e in amore acceso, ma coperto e savio_, dit l'_Ottimo_. Et

Dante, soudain, tout au milieu de ces souvenirs d'amour, rappelle et

flétrit, pour la troisième fois, l'envie et la superbe de ses

concitoyens; il maudit le _florin, il maledetto fiore_, qui fut semence

de mal pour toute l'Italie, et surtout pour l'Église.

VIVIANE.

Qui faut-il entendre par ce florin maudit?

DIOTIME.

Il n'y a point ici d'allusion, mais une réalité, ma chère Viviane. Le

florin, _il fiorin giallo_, appelé plus tard _zecchino_, était une

monnaie de l'or le plus pur, à l'effigie de saint Jean-Baptiste, et qui

fut frappée à Florence, pour la première fois, au milieu du XIIIe

siècle. Cette monnaie d'un titre supérieur donna un avantage

considérable aux Florentins dans les échanges; elle contribua à leur

puissance commerciale; mais elle devint bientôt l'objet des convoitises

de Rome, l'occasion d'un luxe excessif, et fut à la fois ainsi pour la

république une cause de richesse et de calamités.

Parvenus au quatrième ciel, le soleil, nous entrons dans la compagnie

insigne des âmes qui vécurent entièrement exemptes de péchés. Selon une

cosmologie commune à Platon, aux Pères de l'Église et aux mystiques, le

soleil est la demeure des doctes dans la science divine, des

philosophes, des théologiens, de ceux qu'on appelait les flambeaux du

monde.

ÉLIE.

_Qui docti fuerint, fulgebunt quasi splendor firmamenti_, dit le

prophète Daniel.

DIOTIME.

Là sont Thomas d'Aquin, Albert le Grand, Pierre Lombard, Richard de

Saint-Victor, Boèce le grand consolateur, Orose, Denis l'Aréopagite,

Siger de Brabant...

ÉLIE.

Mais voilà, ce me semble, une compagnie de docteurs assez mêlée; et

Dante, entre ces flambeaux du catholicisme, met des hommes dont la

science est bien loin d'être pure. Albert le Grand, par exemple, un

disciple d'Avicenne, un docteur dans _toutes les sciences licites et

illicites_, comme on écrit alors! Siger, cet obstiné studieux d'Averroës

et de Maimonide, qui ne trouvait déjà plus que trente-six arguments

contre trente en faveur de l'immortalité de l'âme!

DIOTIME.

Dante et Goethe : dialogues · 第 9 / 23 段