Et alors Brunetto l'interroge avec un accent de tendresse paternelle,

sur lui-même, sur Virgile; puis il lui prédit sa gloire future: «Si tu

suis ton étoile (vous vous rappelez que Dante est né sous le signe des

Gémeaux, tenu en astrologie pour favorable aux lettrés et aux savants),

tu ne saurais manquer le port glorieux. (Toujours, vous le voyez, la

figure de voyage, l'étoile, le port, appliquée à la vie.) Et si ma mort

n'avait été si hâtive, te voyant le ciel si favorable, à l'œuvre je

t'aurais encouragé.» Mais, ajoute Brunetto, cet ingrat et méchant peuple

qui descendit de Fiesole aux temps anciens, et qui tient de la montagne

et de la pierre, se fera, à cause de ta vertu, ton ennemi.

Ti si fara, per tuo ben far, nimico.

Remarquez, Viviane, cette façon pittoresque de parler: pour exprimer que

les Florentins sont durs et hautains, ils tiennent de la montagne et de

la pierre, dit Brunetto. «Race avare, envieuse, superbe! fais en sorte

de te nettoyer de leurs mœurs!»

Da' lor rostumi fa che tu ti forbi.

C'est la même censure amère des mœurs florentines qui se retrouve dans

le titre primitif que Dante avait écrit de sa main sur son manuscrit, et

qui a été retranché de toutes les éditions, hormis de l'édition faite

par Mazzini sur le manuscrit d'Ugo Foscolo:

LIBRI TITULUS EST: INCIPIT COMŒDIA DANTIS ALLAGHERII FLORENTINI

NATIONE NON MORIBUS.

Sans s'étonner à l'annonce de sa gloire future, Dante exprime à Brunetto

la gratitude qu'il lui garde en son cœur pour lui avoir enseigné comment

l'homme s'éternise, _come l' uom s'eterna_. Avec une touchante

simplicité, Brunetto recommande à son disciple, son Trésor, _il mio

Tesoro_, dans lequel, il vit encore, dit-il. La croyance à l'immortalité

dans les œuvres est dominante dans tout le poëme de Dante; elle y

prévaut très-manifestement sur le sentiment de l'éternité des peines ou

des récompenses célestes; elle y est plus vivement exprimée et de

manière à nous émouvoir davantage.

Descendons, avec Virgile, sur les épaules de _Géryon_, monstre ailé qui

figure la fraude, au huitième cercle nommé _Malebolge_. Dante y voit

châtiés tous ceux qui ont trompé leurs semblables: les séducteurs, les

adulateurs, les simoniaques, parmi lesquels il met le pape Nicolas III;

les faux monnayeurs, les faux alchimistes (car il y avait alors la vraie

et la fausse alchimie); les calomniateurs, les devins, la face tournée

vers les talons; les hypocrites, le front chargé de chapes de plomb,

écrasantes sous l'éclat menteur de leur revêtement doré.

MARCEL.

Des chapes de plomb, au milieu des flammes! Elles ne devaient pas durer

longtemps.

DIOTIME.

Dante n'a pas inventé ce supplice. Plusieurs souverains, Frédéric II

entre autres, punissaient de la sorte le crime de lèse-majesté.

Enfin, de crime en crime, d'épouvante en épouvante, de tourment en

tourment, nous arrivons au neuvième et dernier cercle de l'abîme

infernal. Ce cercle est divisé en quatre zones; Caïna, Anténora,

Toloméa, Guidecca, où sont châtiées quatre manières de trahir dans

l'humanité: la trahison envers la famille, celle envers les amis, celle

envers la patrie, (c'est dans cette catégorie qu'est le terrible épisode

du comte Ugolin), et enfin la haute trahison divine et humaine, le plus

grand de tous les attentats selon la conscience de Dante, la trahison à

l'empereur de la terre et à l'empereur du ciel, à César et à Dieu. Là,

dans une sorte d'enfer de l'enfer, du milieu d'un lac de glace où les

cris mêmes ont cessé, où règne l'épouvante suprême pour l'imagination

italienne: le froid et le silence, sortent les épaules gigantesques aux

ailes de chauves-souris et la tête monstrueuse de celui qui fut le

premier des traîtres: de Lucifer, le plus beau des anges devenu

l'empereur du royaume douloureux,

Lo Imperador del doloroso regno.

Dans ses trois gueules énormes il broie éternellement les trois plus

grands traîtres qui furent sur la terre: Judas, Brutus et Cassius.

VIVIANE.

Brutus et Cassius avec Judas! voilà ce que je ne saurais comprendre; car

enfin, pour bien des historiens, n'est-ce pas, c'est César qui est le

grand traître envers le droit et la liberté, et non Brutus qui veut et

croit être leur vengeur?

DIOTIME.

La lecture la plus attentive de la _Comédie_ ne saurait, en effet, ma

chère Viviane, nous rendre raison d'une assimilation qui blesse toutes

nos idées du juste et de l'injuste. Il faut lire, pour comprendre ce

_Jugement dernier_ de l'Allighieri, tout l'ensemble de ses œuvres, _la

Vita nuova_, _il Convito_, le _de Monarchia_, les _Lettres_ surtout. Il

faut savoir que Dante, dans sa _Comédie_, a voulu, comme il l'a dit,

_chanter le droit de la monarchie_, c'est-à-dire l'ordre universel, tel

qu'il le croyait institué de toute éternité dans les conseils de Dieu.

Dante, ma chère Viviane, ne fut pas seulement un grand poëte épique,

lyrique ou tragique; sa pensée, comme celle des plus grands philosophes

de l'antiquité et des temps modernes, comme celle d'un Pythagore et d'un

Spinosa, concevait toutes choses d'une manière synthétique. Toutes, et

au-dessus de toutes ici-bas, la personne humaine, la famille, la société

naturelle, civile et religieuse, il les considérait à leur place, dans

leur relation mutuelle, au sein de l'immensité, dans la _grande mer de

l'Être_.

Per lo gran' mar dell' Essere:

toutes, il les voyait, dans leur évolution sidérale, morale ou

politique, surgissant, se développant, s'élevant, par une réciproque

influence, des ténèbres à la lumière, de l'inertie à la liberté, à

l'amour, c'est-à-dire à la conformité de plus en plus libre et parfaite

des esprits et des destinées aux lois de la sagesse éternelle,

Io che era al divino dall' umano.

Ed all' eterno dal tempo venuto,

E di Fiorenza in popol ginsto e sano.

dit-il au trente et unième chant du Paradis.

C'est la grande pensée des temps modernes; c'est la pensée qui pénètre

de part en part l'œuvre de Gœthe. Eh bien, Viviane, cette union parfaite

de toutes choses, cet ordre éternel au sein de Dieu, Dante les symbolise

sous l'image d'une double cité, d'un double empire céleste et terrestre,

entrés dans l'immuable paix où le citoyen par excellence, le justicier,

le pacier (c'est ainsi qu'on parlait au moyen âge), est, dans le paradis

invisible, dans la Rome céleste, Jésus; dans le paradis visible, sur la

terre, en Italie, dans la sainte Rome d'ici-bas, César. Le génie de

Dante, éminemment sacerdotal comme le génie de Gœthe, ramène toutes

choses à ce qu'il appelle, dans son _Convito_, _la religion universelle

de la nature humaine_. Dans sa conception vaste et puissante d'une

civilisation philosophique, la trahison à Jésus et la trahison à César,

c'est tout autre chose que l'attentat contre une personne, si auguste

qu'elle soit; c'est la main portée sur l'édifice de la création divine;

c'est une sacrilége atteinte à l'ordre politique et religieux de

l'univers. Dans le Purgatoire et dans le Paradis, nous trouverons de

cette grande conception de notre poëte les plus belles évidences.

Et, Dieu soit loué! voici que notre voyage parmi la _race perdue_ touche

à sa fin; voici que nous touchons au seuil des régions lumineuses.

Parvenus au fond du cône infernal qui est le centre de la terre, Virgile

et Dante changent de pôle. Ils tournent transversalement sur eux-mêmes

et commencent à remonter vers l'autre hémisphère; ils revoient enfin les

étoiles.

E quindi uscimmo a riveder le stelle.

C'est ainsi, sur ce mot mélodieux qui nous rend à l'espérance, que Dante

a voulu terminer sa première cantique.

Je ne sais si, dans ma sèche analyse, à travers les timides _à peu près_

que me permettait notre français abstrait et morne, vous avez pu

entrevoir les splendeurs poétiques de ce chant de l'abîme. Je crains

bien de ne vous avoir pas fait sentir, comme je m'en étais flattée, la

grâce ineffable, la piété, l'amour que Dante n'a ni pu ni voulu

éteindre, tant son âme en était remplie, dans cet affreux séjour des

vengeances éternelles. J'aurais voulu insister sur l'art accompli avec

lequel, dès les premiers chants, le poëte tempère les horreurs d'un tel

séjour, par l'expression répétée de sa tendresse pour Virgile et par

l'apparition de Béatrice dans les limbes. J'aurais dû vous peindre cette

douce Francesca, avec l'amant «qui jamais d'elle ne sera séparé,» venant

vers Dante, à travers les airs, d'une aile ouverte et ferme, ainsi que

vers leur nid deux colombes pressées par le désir.

Quali colombe dal disio chiamate,

Con l'ali apert e ferme, al dolce nido.

Il eût fallu, d'une main plus délicate, m'essayer à vous rendre tant

d'images fraîches et gracieuses, tirées de la lumière du jour, de

l'attitude des plantes, des mœurs des animaux, que Dante avait observées

tout ensemble en naturaliste et en poëte. Il eût fallu vous faire voir

ces fleurettes inclinées sous la gelée nocturne, qui se redressent et

s'entr'ouvrent aux premiers rayons du matin; ces dauphins et leurs jeux,

soudain rappelés au milieu des vapeurs de l'étang de poix bouillante;

ces cigognes, ces grues qui s'en vont «chantant leur lai;» ces

ruisselets limpides qui descendent des vertes collines du Casentin vers

l'Arno.--Et cette manière charmante de marquer les heures du jour

d'après l'aspect du ciel et le lieu des constellations, ce tendre désir

d'être rappelé aux siens et de vivre dans la mémoire de ses semblables,

cette profonde humanité du poëte qui le fait pâlir, frissonner, pleurer,

s'évanouir au récit des malheurs d'autrui, tout cet art incomparable,

quel art il m'eût fallu pour vous le rendre sensible!--Comme Dante a

bien tenu la promesse de l'inscription tracée sur le seuil de son enfer,

et comme il a pénétré d'amour son royaume des vengeances!

VIVIANE.

Je ne me lasserais jamais de vous entendre; mais je sens que nous

abusons de votre bonté; vous devez être fatiguée. Voici près de deux

heures que nous vous laissons parler presque seule.

DIOTIME.

Je ne me sens pas lasse, Viviane, mais plutôt comme un peu étonnée.

Notre entretien a tourné, sans que je m'en doutasse, en leçon. Et j'ai

peur maintenant d'avoir occupé bien mal cette chaire dantesque, à

laquelle votre amitié m'élève. Nous autres Françaises, nous ne sommes

pas habituées, comme l'étaient les dames italiennes, au professorat. Et

si, au lieu d'être à Portrieux, nous étions à Paris, et si, au lieu de

quatre, nous étions seulement dix ou douze, je m'intimiderais tout à

fait; il me semblerait faire quelque chose de malséant, pis que cela, de

ridicule.

ÉLIE.

Voilà une chose que la simplicité bretonne ne saurait comprendre.

Pourquoi donc semble-t-il ridicule à nos Français que les femmes

enseignent ce qu'elles savent? Pourquoi leur serait-il malséant de dire,

dans une salle d'université par exemple, avec un peu plus de soin et

d'enchaînement, ce qu'on trouve très-naturel et très-agréable de leur

entendre dire dans les salons, où l'on prétend qu'elles règnent et

gouvernent les opinions en toutes choses?

VIVIANE.

Où elles _régnaient_, Élie.

DIOTIME.

À la bonne heure; mais enfin, même au temps où elles régnaient, on eût

trouvé extravagant que Mme de Staël, je suppose, ce grand orateur, qui,

chaque soir, haranguait dans son salon les hommes d'État, les

publicistes, les diplomates des deux mondes, fût montée à la tribune de

l'Assemblée pour y exposer, avec sa vive éloquence, ses vues et ses

idées politiques. Et, pourtant, elle eût été là véritablement à sa

place, belle, de la beauté de Mirabeau, portant comme lui la conviction

dans l'éclair de son regard, dans son geste, dans sa voix virile; tandis

que (je l'ai ouï dire à ma mère qui l'a beaucoup connue, et c'était

aussi l'avis de Gœthe), dans les bals, dans les réunions mondaines, les

bras nus, son turban aurore sur la tête, à la main sa branche de

laurier, déclamant à l'angle d'une cheminée d'interminables tirades sur

l'impôt, sur le crédit, elle paraissait quelque peu théâtrale, et

déplaisante à voir.

ÉLIE.

Ce qu'il y a de bizarre, c'est que ce préjugé contre l'intervention

directe des femmes dans l'enseignement et dans la politique n'existe

nulle part ailleurs que chez nous, qui nous croyons de bonne foi le

peuple le plus chevaleresque du monde. Les étrangers n'y comprennent

rien. Je me rappelle (c'était en 1818, au moment que s'ouvrait à Paris

un club de femmes) que le moraliste Émerson, nous voyant rire, et moi

tout le premier, de ces dames orateurs, me demandait, avec son sérieux

du Massachusetts, ce qu'il y avait donc là de si risible?

DIOTIME.

C'est l'opinion aux États-Unis, en effet, et particulièrement dans le

plus cultivé de tous, dans ce Massachusetts où la religion a fait une si

heureuse alliance avec la philosophie, que le talent, le _don de Dieu_,

comme ils disent dans leur langage puritain, ne doit jamais demeurer

inutile. _Faculty demands function_, c'est la formule concise du pasteur

Henri Ward-Beecher et du grand orateur Wendell-Philipps, lorsqu'ils

réclament pour les femmes l'égalité des droits et des devoirs.

VIVIANE.

Vous disiez, Diotime, que les dames italiennes avaient l'habitude du

professorat?

DIOTIME.

Elles se sont illustrées dans l'enseignement universitaire. Tout

récemment, en Italie, on s'entretenait encore de la docte Mme Tambroni,

qui, en 1817, à Bologne, occupait la chaire de lettres grecques. À la

même université au siècle précédent, Gaétana Agnesi avait été désignée

par le souverain pontife lui-même pour enseigner à la jeunesse les

hautes mathématiques. Dans le même temps à peu près, Maria Amoretti

était acclamée docteur en droit civil et en droit canon à l'université

de Pavie.

MARCEL.

Une femme en robe et en bonnet de docteur! voilà qui ne me plaît guère.

DIOTIME.

J'ignore quel était au juste le costume de ces dames, mais il paraît

bien qu'il ne portait aucun préjudice à leur beauté. La tradition garde

le souvenir des grâces pleines de noblesse d'Andrea Novella, qui

suppléait son père dans la chaire de droit canon. On se rappelle aussi

Olympia Morata, enflammant d'enthousiasme la studieuse jeunesse de

Ferrare. Relisez, Élie, ce que raconte à ce sujet votre compatriote

Renan dans ses _Essais de Morale_. Il a vu, dans l'église de

Saint-Antoine à Padoue, le buste de la philosophe Hélène Piscopia, en

robe de bénédictine, et il affirme qu'elle devait être d'une grande

beauté. Lorsque Dante met sur les lèvres de Béatrice l'enseignement de

la théologie, il ne néglige pas de nous apprendre que ses yeux rayonnent

comme des étoiles, et que son sourire le consume d'amour...

Mais où m'avez-vous entraînée, bon Dieu! En quelles digressions je

m'égare encore! et que, tout en célébrant les vertus de mon sexe, je

donne prise à ses plus ironiques détracteurs! Vous savez comment nous

traite Polybe: _Sexe bavard et panégyriste_... C'est bien cela, n'est-il

pas vrai, Marcel? On croirait qu'il m'avait en vue.

VIVIANE.

Rien ne me plaît comme cette manière d'apprendre. Vous nous menez par le

sentier qui côtoie le grand chemin et qui, tout en faisant mille

circuits, semble moins long dans sa diversité que la voie droite.

DIOTIME.

Vous avez toujours l'interprétation aimable des défauts de vos amis,

Viviane pleine de grâce! Mais rentrons-y au plus vite, dans cette voie

droite que j'ai perdue; revenons à Dante, et, avec lui, montons les

degrés de la montagne sainte où le péché s'expie.

Nous revoyons le ciel. Sa douce couleur de saphir oriental rend la joie

aux yeux de Dante.

Dolce color d' oriental zaffiro,

Che s'accoglieva nel sereno aspetto

Dell' aer puro infino al primo giro,

Agli occhi miei ricominciò diletto.

Les astres reparaissent à sa vue; mais ce sont les astres d'un autre

hémisphère où brille d'un éclat merveilleux la _Croix du Sud, il

Crociero_. Dante salue avec transport cette constellation inconnue aux

hommes du Septentrion.

O settentrional vedovo sito

Poichè privato se' di mirar quelle!

ÉLIE.

Comment Dante a-t-il pu parler de la Croix du Sud, découverte plus de

trois cents ans après sa mort?

DIOTIME.

C'est le souci des commentateurs, mon cher Élie. Car, en effet, les

quatre étoiles de la Croix du Sud, que Dante décrit avec cet étonnement

naïf qui donne aux peintures homériques un si grand charme, n'ont été

introduites par les astronomes dans la sphère céleste que vers la fin du

XVIIe siècle. Au temps de l'Allighieri, aucun Européen ne les avait

encore vues. Mais les Arabes les connaissaient et on suppose que par eux

les Italiens pouvaient en avoir eu quelque idée. D'autres croient que

Marco Polo, qui avait passé les tropiques, avait parlé du _Crociero_ à

ses compatriotes. Beaucoup de commentateurs ne voient dans ces quatre

étoiles qu'une allégorie des quatre vertus cardinales, et ils se fondent

sur ce vers où le poëte parle des quatre lumières saintes:

Li raggi delle quattro luci sante.

Quoi qu'il en soit, à peine Dante a-t-il poussé son exclamation de

joyeuse surprise, qu'il se trouve, avec Virgile, sur des rivages

doucement éclairés, en présence d'un vieillard vénérable, Caton

d'Utique.

MARCEL.

Caton d'Utique, à l'entrée du purgatoire!

ÉLIE.

L'évêque Synésius met bien, dans un de ses hymnes grecs, le chien

Cerbère aux portes de l'enfer catholique.

DIOTIME.

Cela n'avait rien alors d'offensant, ni pour le goût, ni pour la foi.

Dante a dit de Caton dans le _Convito_ que jamais créature terrestre

n'avait été plus digne de servir le vrai Dieu. Nous avons vu qu'il était

considéré comme type de la vertu profane et que l'Église admettait à

cette époque le salut des justes de l'antiquité. Elle avait adopté de

cette croyance une très-poétique expression; elle reconnaissait trois

baptêmes: le baptême d'eau, le baptême de sang (le martyre), et le

baptême de désir.

ÉLIE.

Cela est beau; mais pourtant, mettre Caton dans le purgatoire, c'est y

mettre en quelque sorte l'apologie du suicide, ce qui n'est guère

catholique.

DIOTIME.

Rappelons-nous ce que nous avons eu occasion déjà de reconnaître au

sujet de cette disposition bienveillante du catholicisme primitif.

Caton, en quittant volontairement la vie mortelle, croyait à

l'immortalité. Pour s'affermir dans sa résolution, il se faisait lire

Platon, le divin. On pouvait hardiment le ranger parmi ces hommes que

vante saint Paul et qui, «n'ayant pas connu la Loi, ont été à eux-mêmes

leur loi;» et puis il était mort pour la liberté, cet idéal des grandes

âmes. Dans le _de Monarchia_, Dante loue Caton d'avoir voulu librement

mourir plutôt que de vivre asservi. Et ici je voudrais revenir encore

avec vous à ce que nous disions des opinions catholiques et monarchiques

de Dante. Avec son _droit de la monarchie_,

Jura Monarchiæ, superos, Phlegelonta, lacusque

Lustrando, cecini, voluerunt fata quousque.

avec son empire céleste et son empire terrestre, son césar et son

pontife, Dante n'en garde pas moins pour idéal suprême la liberté. En

ses commencements, c'était aussi l'idéal de l'Église chrétienne qui

considérait le péché comme un esclavage de l'âme. C'est librement, du

plein consentement de l'âme coupable, c'est avec amour que le péché

s'expie dans le Purgatoire de Dante; et c'est pourquoi il fait luire sur

le seuil la belle planète qui invite à aimer, _lo bel pianeta ch' ad

amar conforta_, l'étoile de Vénus. C'est avec une liberté joyeuse que

l'âme purifiée, maîtresse d'elle-même, s'élève dans le ciel jusqu'à la

claire vue de Dieu. _Libero, dritto, sano è tuo arbitrio_, dira Virgile

à Dante en le quittant à l'entrée du paradis terrestre. Lorsqu'il

explique à Caton, le vieillard juste et vénérable, comme il l'a fait à

cet autre vieillard, le démoniaque Caron, aux abords de l'enfer (il y a

dans toute la _Comédie_ de ces parallélismes), par quel ordre et dans

quel dessein Dante vient en ces lieux, le chantre de l'_Énéide_ dit ces

beaux vers souvent cités:

Libertà va cercando, ch'è si cara,

Come sa chi per lei vita rifiuta.

Il va cherchant la liberté, qui est si chère,

Comme sait celui qui pour elle a quitté la vie.

C'est au nom de l'amour encore, en rappelant les chastes yeux de Murcie,

... gli occhi casti

Di Marzia tua,

que Virgile, associant ainsi les deux idées saintes de l'amour et de la

liberté, implore de Caton l'accès de la montagne purificatrice. C'est la

plus belle doctrine religieuse et morale qui se puisse concevoir, et

jamais elle ne sera dépassée.

La montagne du Purgatoire, située au milieu des eaux, est divisée, comme

l'enfer, en neuf cercles ou plates-formes, où règne un clair-obscur

mélancolique, et présidés chacun par un ange céleste. Là, plus de cris,

plus de hurlements, mais les soupirs, les larmes, les chants pieux des

humbles et amoureuses espérances:

Luogo è laggiù non tristo da martiri

Ma di tenebre solo, ove i lamenti.

Non suonan com guai, ma son sospiri.

Au premier cercle ou anté-purgatoire sont les âmes négligentes et

tardives au repentir. Puis, ainsi que dans l'Enfer, nos poëtes passent

en revue les sept péchés capitaux. De degré en degré, avec une fatigue

moindre, ils montent jusqu'au sommet où s'offrent à leur vue les

ombrages délicieux du paradis terrestre:

Questa montagna è tale

Che sempre al cominciar di sotto è grave.

E quanto nom più va su, e men fa male:

Cette montagne est telle

Que toujours au commencement, en bas, elle est plus pénible;

Et plus l'homme monte, moins il a de peine à monter.

dit Virgile, exprimant ainsi, avec une simplicité naïve, une des plus

hautes doctrines de l'éthique chrétienne.

ÉLIE.

C'était une doctrine connue de la plus haute antiquité. Dans _les

Travaux et les Jours_, il est dit que la route de la vertu est escarpée

et d'abord hérissée d'obstacles, mais que, en approchant du sommet, on

la trouve facile.

DIOTIME.

Dans cette seconde cantique, comme dans la première, l'inspiration

poétique et l'idée morale sont à la fois très-personnelles et

très-générales. L'expiation du purgatoire comme la réprobation de

l'enfer se rapportent symboliquement à Dante, à l'Italie, à la société.

La liberté que le poëte retrouve sous les traits de Caton, en quittant

les fatalités de l'abîme; les vertus primitives dont la sainte lumière

illumine le sentier au sortir des ténèbres sataniques; l'humble jonc

baigné de la rosée du matin qui rafraîchit les tempes du voyageur

fatigué et qui en enlève toute trace de la fumée infernale; la barque

légère qui glisse sur les ondes, conduite par un céleste nocher, et qui

retentit du chaut de délivrance _In exitu Israël_; les différents degrés

de la purification par le repentir, par le détachement des convoitises

d'ici-bas, par la contemplation et le désir de la sagesse divine; ces

eaux salutaires où, en perdant la mémoire des maux passés, on se

retrempe pour une vie nouvelle, tout cela n'est que figure, allégorie,

images tour à tour bibliques, chrétiennes, pythagoriciennes ou

platoniciennes, du progrès de l'homme vers Dieu. Dans cette cantique,

dont la diction et le mode s'assouplissent et se rassérènent, se font

suaves et pénétrants comme le sujet dont le poëte s'inspire, Dante a

prodigué les fraîches images, les apparitions charmantes de femmes et

d'artistes.

C'est là qu'il rencontre son ami Casella, qui lui chante une de ses

propres _canzoni_:

_Amor che nella mente mi ragiona_,

Cominciò egli allor si dolcemente

Che la dolcezza ancor dentro mi suona.

Et les ombres, attirées par ce chant délicieux, s'assemblent autour de

Casella, s'y oublient, ainsi que des colombes autour de l'oiselier.

Come quando, cogliendo biada o loglio,

Gli colombi adunati alla pastura.

Queti, senza mostrar l'usato orgoglio.

Un peu plus loin, Belacqua, le fameux guitariste, Sordello, le

troubadour aimé des femmes, Arnaldo Daniello, _gran' maestro d'amor_;

puis aussi ce doux complice de la vie mondaine, que Dante chérit au

point de souhaiter mourir pour le rejoindre bientôt, Forese Donati; et

cette mystérieuse Pia, à peine entrevue à travers le voile funèbre des

vapeurs de la Maremme, qui prie Dante de se souvenir d'elle, et de qui

la postérité se souvient à jamais;

Ricorditi di me, che son la Pia.

Et cette Sapia, qui ne fut pas sage, dit-elle avec une grâce charmante,

Savia non fui, avvegna che Sapia fossi chiamata.

Car, exaltée par la victoire des siens, elle défia le sort, comme le

merle affolé qui, dans les beaux jours d'hiver, croit le printemps venu,

et s'en va sifflant par les bois.

Come fe il merlo per poca bonaccia.

Dante et Goethe : dialogues · 第 8 / 23 段