commençant, prenez-en tout à votre aise avec les allégories. Il n'y a
d'indispensables et aussi d'évidentes que les premières: celles de la
voie droite, de la forêt, de la colline et des animaux sauvages. Le sens
allégorique dans la figure de Virgile est déjà moins nécessaire et aussi
moins certain; arrivés à Béatrice, nous pourrons le négliger presque
entièrement. Rien que la description de son apparition, et ce que disent
d'elle les bienheureux, ne puisse pas s'entendre au sens réel et ne
s'applique qu'à la science des choses divines, la femme que le poëte a
aimée garde dans son poëme une vie, une grâce, un charme ineffables, et
qui permettent heureusement d'oublier qu'elle figure la théologie. Le
vieux Fauriel, tout épris de Béatrice, s'emporte, en cette occasion,
contre les commentateurs, et les traite de stupides. Sans entrer en
colère, comme il le fait au sujet de cette Béatrice abstraite, nous
l'oublierons souvent pour nous attacher de préférence à cette douce
enfant dont la vue causait à Dante des «palpitations terribles,» à cette
Florentine sitôt ravie par la mort, à cette Béatrice Portinari, dont la
vie ne fut en quelque sorte qu'un éclair de beauté, mais tel qu'il
alluma au plus profond d'un cœur de poëte et de héros un foyer
inextinguible d'amour. Lorsque nous en serons à sa venue au paradis
terrestre, vous verrez que la peinture du char sur lequel elle descend
du ciel, ne peut s'appliquer qu'à une idée symbolisée. Mais nous n'en
sommes pas là. Pour le moment, nous arrivons, avec Virgile et Dante, aux
portes de l'enfer, où nous lisons l'inscription tragique:
Per me si va nella città dolente,
Par moi l'on va dans la cité dolente,
Par moi l'on va dans l'éternelle douleur,
Par moi l'on va chez la race perdue.
La justice fut le mobile de mon grand Facteur;
Me firent la divine puissance,
La suprême sagesse et le premier amour.
Avant moi il n'y eut point de choses créées,
Sinon éternelles; et éternellement je dure:
Laissez toute espérance, vous qui entrez.
VIVIANE.
Cette inscription est vraiment sinistre.
MARCEL.
Mais quelle idée bizarre a eue Dante d'inscrire le mot amour sur les
portes de l'enfer! Que la puissance divine ait créé des tortures sans
fin pour la pauvre créature d'un jour, admettons-le; la sagesse et la
justice..., passe encore, quoique cela devienne assez peu
compréhensible; mais l'amour!... convenez que c'est là une licence
poétique par trop forte.
DIOTIME.
Dante fait comme vous, Marcel; trouvant difficulté au sens de ces
paroles, il s'adresse à Virgile pour qu'on les lui explique. Mais
Virgile n'éprouve pas à cet égard l'embarras que j'aurais aujourd'hui.
Le chantre d'Énée répond selon saint Thomas. L'enfer créé, comme nous
l'avons vu, à la chute des anges, est l'œuvre du Dieu en trois
personnes, de ce Dieu qui est amour autant que sagesse et puissance. Le
Saint-Esprit, l'amour du père pour le fils, qui gouverne et vivifie la
création tout entière, l'enfer y compris, ne pouvait être écarté ni par
la théologie, ni conséquemment par le poëte théologien Allighieri, au
seuil de son poëme sacré. Quoi qu'il en soit, Virgile et Dante
franchissent la porte fatale. Ils arrivent sur les bords de l'Achéron,
où le vieux nocher Caron passe dans sa barque les âmes damnées.
L'Achéron traversé, ils entrent au premier cercle de l'enfer, où sont
les limbes. C'est de là que Virgile est venu vers Dante. C'est là qu'ils
rencontrent la belle compagnie des poëtes de l'antiquité, Horace, Ovide,
Lucain, à la tête desquels s'avance, l'épée à la main, le chantre de
l'_Iliade_.
MARCEL.
Ne nous disiez-vous pas tout à l'heure, et je le croyais aussi, qu'au
temps de Dante on connaissait à peine Homère?
DIOTIME.
Dans le midi de l'Italie, l'étude des lettres grecques n'avait jamais
été abandonnée. Mais, dans le nord, en Lombardie, et même en Toscane, on
ne s'en occupait guère. Avant Pétrarque il n'est jamais question de
textes grecs, et Dante ne cite rien que sur les versions latines; je
doute fort qu'Homère ait été pour lui plus qu'un grand nom, un nom
presque symbolique, le nom d'un _clerc_ merveilleux, tel à peu près
qu'il figure dans notre _Roman de Troie_.
ÉLIE.
L'Homère grec, en effet, ne fut révélé à l'Italie qu'après la mort de
Dante. Ce fut un moine de Saint-Basile, envoyé par l'empereur Andronic,
en 1339, si je ne me trompe, qui l'apporta et le fit connaître à
Pétrarque. La première édition de l'_Iliade_, publiée à Florence par le
Grec Chalcondyle, est de l'année 1488, par conséquent près de deux
siècles après que l'Allighieri avait cessé d'exister.
DIOTIME.
Dante reçoit d'Homère et de ses illustres compagnons, dans les limbes,
un accueil plein d'honneur. On le salue poëte. Il est admis, lui
sixième, nous dit-il avec cette simplicité fière qui est un attribut de
son génie, à ces nobles entretiens, et Virgile sourit à son triomphe. On
entre dans un lieu ouvert, lumineux et haut, où Dante voit passer des
personnages à l'air majestueux. Ce sont les ombres des grands guerriers
et des sages hellènes, troyens et latins, les ombres de ces Arabes
fameux de qui l'on apprenait les sciences dangereuses: Hector, Énée,
l'ancien Brutus, César «armé de ses yeux de proie,» Aristote «le maître
de ceux qui savent,» Socrate, Platon, Euclide, Ptolémée, Hippocrate,
Avicenne, Averroës: avec eux des femmes héroïques dans la cité, dans la
famille, dans l'État, amazones, reines, filles, épouses, amantes
illustres: Penthésilée, Lucrèce, Cornélie; puis, seul, à l'écart,
Saladin, le loyal et généreux sultan de Babylone: toute une école de
vertus guerrières, civiles et politiques, réunies par le grand sens
moral de Dante et par la tolérance naturelle à l'Église romaine avant
qu'elle eût ouï gronder le rigorisme farouche des Savonarole et des
Calvin. La peinture de ces limbes au quatrième chant de la première
cantique est, selon moi, un des morceaux les plus captivants de la
_Comédie_. Cette lumière éthérée qui éclaire de vertes prairies tout
émaillées de fleurs et qu'arrose une rivière limpide; ces nobles ombres
au regard lent et grave, de grande autorité dans leur aspect, qui ne
paraissent ni joyeuses ni tristes, dont la parole est rare et la voix
mélodieuse; la suavité, la fraîcheur de cette atmosphère de paix que
l'on respire un moment avant d'entrer au tumulte ténébreux des cris de
l'abîme, tout cet ensemble d'une harmonie sereine et tempérée produit un
effet de contraste que je n'ai vu surpassé ni peut-être même égalé dans
aucun art. Écoutez la musique enchanteresse de quelques-unes de ces
tercines:
Genti v' eran con occhi tardi e gravi,
Di grande autorità ne' lor sembianti:
Parlavan rado con voci soavi.
Traemmoci così dall' un de' canti
In luogo aperto, luminoso, e alto.
Si che veder si potean tutti quanti
Colà diritto supra 'l verde smalto.
Mi fur mostrati gli spiriti magni,
Che di vederli in me stesso m' esalto.
VIVIANE.
C'est un bien grand charme que d'entendre les modulations si douces de
votre voix virile, et je ne sais quelle vibration qui semble venir de
votre âme à vos lèvres, quand vous dites ces beaux vers dans cette belle
langue toscane.
DIOTIME.
Sortis des limbes, Dante et Virgile descendent au second cercle où ils
se trouvent en présence de Minos, juge des crimes et distributeur des
châtiments. Mais regardez encore une fois la disposition de ces cercles
infernaux, Viviane; voyez, ils vont toujours se rétrécissant. Des
supplices de plus en plus horribles, selon une loi du talion assez
rigoureusement observée et selon des catégories conformes en général à
la doctrine de l'Église, mais avec des particularités propres à Dante,
et bien des ressouvenirs de l'_Ethique_ d'Aristote, y punissent des âmes
de plus en plus réprouvées. À chaque cercle préside un démon. Les sept
péchés capitaux, la luxure, la gourmandise, l'avarice, la colère,
l'orgueil, l'envie, la paresse, et tous leurs dérivés et tous leurs
contraires vont nous faire descendre de spirale en spirale jusqu'au
neuvième et dernier cercle où Dante a châtié le crime le plus exécrable
à ses yeux, le plus opposé à sa nature magnanime, la trahison. À mesure
que l'on descend, la fumée, les brouillards, les vapeurs des lacs
fétides et des fleuves de sang obscurcissent davantage l'air plus épais.
Le tourbillon du premier cercle, où sont emportées les âmes qui ont
failli par amour, celles que l'Église appelle luxurieuses, et parmi
lesquelles Dante voit passer rapides, éperdues, Sémiramis, Cléopâtre,
Hélène, et cette Francesca, sœur de Juliette, qui l'émeut d'une
compassion si vive qu'à l'entendre gémir il tombe évanoui, ce tourbillon
où notre poëte met ensemble le grand Achille et Pâris avec Tristan, le
preux des _chansons de geste_, est trop connu pour nous y arrêter.
Lorsqu'il sort de sa défaillance, Dante est entouré de nouveaux
tourments et de nouveaux tourmentés.
Nuovi tormenti e nuovi tormentati
Mi veggio intorno.
Nous sommes avec lui au troisième cercle où tombe sur les pécheurs par
gourmandise une pluie froide et lourde, mêlée de grêle et de neige.
Notre poëte y est reconnu par un Florentin que ses compatriotes avaient
surnommé Ciacco, pourceau, à cause de sa gloutonnerie. C'était un
parasite de la maison Donati, _uomo ghiotissimo quanto aleun fosse
giammai_, mais agréable, _picao di belli e piacevoli motti_, dit
Boccace, et de qui il raconte, dans une de ses plus gaies nouvelles, un
tour fort plaisant. C'est dans la bouche de ce Ciacco que notre poëte
met une première satire de ses concitoyens à laquelle il reviendra.
C'est là qu'il est question pour la première fois aussi de ce _parti
sauvage_, dont nous parlions tout à l'heure, et qui a pour chef Vieri
de' Cereta, venu avec les siens des forêts du val de Sieve. C'est ce
Ciacco qui, répondant aux questions de Dante sur sa patrie, lui dit que
la superbe, l'envie, l'avarice (nos trois bêtes féroces du
commencement), y régnent, et que Florence ne compte que deux hommes
justes.
MARCEL.
Deux justes! moins qu'à Sodome! Oh! quel peuple de Dieu!
DIOTIME.
Et ils n'y sont pas compris, ajoute le satirique Ciacco,
Giusti son due, ma non vi sono intesi.
Plusieurs croient que, parlant de ces deux justes, Dante entend Guido
Cavalcanti et s'entend lui-même. Cela semble vraisemblable, car, plus
loin, Dante va faire encore une allusion à sa propre gloire, à propos de
Cavalcanti, lorsqu'il dira que celui-ci a ravi l'honneur des lettres à
un autre Guido (Guido Guinicelli), mais qu'un troisième est né qui,
peut-être, les éclipsera tous deux.
MARCEL.
Décidément, il n'est pas modeste, votre Dante.
DIOTIME.
Il n'est pas modeste, Marcel, selon qu'il nous est recommandé de l'être
dans les rapports extérieurs de cette vie tout artificielle que nous
nous sommes faite aujourd'hui; il l'est selon l'instinct naturel des
hommes bien nés. Il est surtout équitable, hiérarchique, comme le sont
généralement les grands esprits. Il s'incline devant Virgile qu'il
reconnaît son maître; il lui parle «d'un front rougissant;» il confesse
qu'il tient de lui «ce beau style qui lui a fait honneur, avec l'art de
chanter les hommes et les dieux.» Malgré le grand privilége qui lui
permet de visiter les royaumes inconnus aux mortels, il n'y marche
qu'avec révérence, à la suite de Virgile et des autres ombres. Dante est
humble envers Béatrice, par qui il se laisse reprendre et tancer comme
un enfant. Il s'assigne à lui-même, sans présomption, mais sans fausse
pudeur, la place qui lui revient dans l'ordre spirituel, absolument
comme Gœthe lorsque, parlant de je ne sais plus quels écrivains en vogue
de son temps, il disait: «Je suis au-dessus d'eux de toute la distance
qui met au-dessus de moi Shakespeare.»
ÉLIE.
Si Dante a pris ce beau sentiment de la hiérarchie morale à la
démocratie florentine, il faut croire qu'elle ne ressemblait guère à la
démocratie française, qui ne sait ce que c'est que respect et tradition;
qui souffre de toute supériorité; qui ne veut rien recevoir et ne sait
rien transmettre; où chacun enfin n'est occupé qu'à rabaisser autrui et
à se hisser soi-même, de telle sorte que le niveau égalitaire repose
bien d'aplomb sur la tête du plus triste sot et sur le front d'un homme
de génie! Car c'est là, vous n'en disconviendrez pas, l'idéal
démocratique de vos républicains prétendus et parvenus!
VIVIANE.
Que voilà bien le gentilhomme breton!
ÉLIE.
Le gentilhomme breton, étant de sa nature indépendant, désintéressé,
prêt à donner sa vie pour ce qu'il croit juste, pourrait bien, ma chère
Viviane, être de trempe plus républicaine que tel de vos républicains
envieux, qui trouvent plus commode de tirer en bas la grandeur que de
gravir (je parle comme votre cher Mirabeau) à la vertu et au bien
public.
DIOTIME.
La démocratie florentine ne valait peut-être pas beaucoup mieux que la
nôtre, Élie. Elle était entachée, elle aussi, de ces deux vices
funestes, l'ingratitude et l'envie. Mais elle avait beaucoup d'esprit
avec beaucoup d'enthousiasme.--Je reprends. Dans le quatrième cercle où
règne Plutus, le démon de l'avarice que Virgile apostrophe en l'appelant
«loup maudit,» les prodigues et les avares, chargés de poids énormes,
courent l'un sur l'autre et se frappent mutuellement. Là sont en
très-grand nombre des papes, des cardinaux, des clercs, des tonsurés de
tous grades, qui, selon la dédaigneuse expression de Dante, se sont
laissé tromper par «la courte moquerie des biens de la fortune.»
La corta buffa
De' ben, che son commessi alla Fortuna.
Un peu plus bas, le Styx forme un marais stagnant que Dante traverse
dans la barque de Phlégias, et où l'on voit, plongées sous les eaux
fangeuses, les âmes des hommes colères et violents. Là, notre poëte est
accosté par ce Florentin bizarre,
Lo fiorentino spirito bizzarro.
par ce dédaigneux et irascible Filippo, «di molto spese et di poca
virtute,» que ses concitoyens surnommaient _argentieri_, pares qu'il
passait, comme un peu plus tard chez nous Jacques Cœur, cet autre
_argentier_, pour faire mettre, par grande bravade, à tous les chevaux
de son écurie des fers d'argent. Filippo, de ses bras fangeux, embrasse
Dante et s'écrie: «Bénie soit celle qui t'a porté dans ses flancs!
_Benedetta colei che in te s'incinse_!»
MARCEL.
Toujours la même modestie!
DIOTIME.
Le sixième cercle et les trois inférieurs où sont punis les superbes,
c'est-à-dire les mécréants, les hérésiarques, les impies, est appelé par
le poëte la cité de Dité.
VIVIANE.
Qu'est-ce que ce nom de Dité?
DIOTIME.
Il vient probablement du _Dis_ des Latins qui était le Jupiter infernal.
Dans cette cité qu'entourent les eaux du Styx, s'aggravent les tourments
et commencent les flammes. Les trois furies, voulant en interdire
l'entrée à Dante et à son guide, les menacent de la tête de la Gorgone,
mais un envoyé du ciel vient à leur secours. La porte de Dité leur est
ouverte. Une vaste et lugubre plaine s'offre alors aux veux de Dante.
Elle est parsemée de sépulcres entourés de flammes ardentes. Dans ces
sépulcres sont couchés les hérésiarques, les partisans d'Épicure, «qui
font mourir l'âme avec le corps.» dit Virgile à Dante:
Che l'anima col corpo morta fanno.
Là est l'empereur Frédéric II, ce grand lettré, excommunié par l'Église,
de qui un écrivain presque contemporain disait naïvement: _Seppe latino,
greco, saracinesco; fu largo, savio, lussurioso, soddomita, epicureo_.
C'est là que nous allons entendre ce dialogue sublime entre Dante et le
grand gibelin Farinata degl'Uberti, interrompu par Cavalcante
Cavaleanti, et, selon mon opinion, un des plus beaux morceaux et des
plus vraiment dantesques de toute la _Comédie_. Voulez-vous que je vous
le dise?
VIVIANE.
Assurément.
DIOTIME.
Pour voir ce phénomène étrange, un homme vivant dans l'enfer, Farinata
s'est dressé dans son sépulcre:
Ô Toscan qui, par la cité du feu,
Vivant, t'en vas, ainsi parlant discrètement,
Qu'il te plaise t'arrêter dans ce lieu.
Ton langage te déclare manifestement
Citoyen de cette noble patrie
À laquelle, peut-être, je fus trop rigoureux.
(Il faut savoir qu'après une bataille gagnée sur les guelfes, Farinata
exerça dans Florence des représailles cruelles.) Ainsi parle le gibelin
à Dante qui s'effraye et se serre contre son guide. Mais Virgile le
pousse des deux mains vers la tombe où Farinata se tient, le front et la
poitrine haute, «comme s'il avait l'enfer en grand dédain.»
Com' avesse lo inferno in gran dispitto.
Après qu'il a jeté sur notre poëte un regard hautain: «Qui furent tes
ancêtres?» lui dit-il. À peine quelques paroles sont échangées entre les
deux Toscans que, d'une tombe voisine, une ombre qui semble s'être levée
sur ses genoux, surgit. Elle regarde tout autour d'elle, comme pour
s'assurer si personne n'est avec Dante, et le voyant seul: «Si, dans ce
sombre cachot, tu viens par la puissance de ton génie, dit-elle en
pleurant, mon fils où est-il? et pourquoi n'est-il pas avec toi?» Cette
ombre inquiète, qui garde dans l'enfer la sollicitude et les illusions
de l'amour paternel, et qui ne connaît pas à son fils de supérieur en
génie, c'est Cavalcante Cavalcanti, le père de Guido. Je ne viens pas
ici de moi-même, lui répond l'Allighieri, qui le reconnaît aussitôt à
son langage et à la nature de son supplice. J'y suis conduit par celui
qui attend là (montrant Virgile), et que votre Guido eut peut-être à
dédain. (Dante ici semble faire un reproche à son ami Guido d'avoir
négligé l'étude des poëtes classiques.) «Comment dis-tu, s'écrie
Cavalcanti en se dressant tout droit dans sa tombe: _il eut_?...
Aurait-il donc cessé de vivre? Ses yeux ne verraient-ils plus la douce
lumière?»--Et comme Dante tarde à répondre,
Il retombe en arrière et ne reparaît plus.
Supin ricadde, e più non parve fuora.
ÉLIE.
Il me semble que Dante a, plus qu'aucun autre poëte, de ces ellipses
hardies de la pensée. Quand Francesca, par exemple, dit ce mot si
simple:
Et ce jour-là nous ne lûmes pas davantage,
on se sent frissonner de la tête aux pieds. La passion terrible, le
meurtre, la colère divine, le châtiment éternel, tout est là, dans ce
livre qui tombe à terre, et dont on ne lit pas davantage.
DIOTIME.
Après cette interruption tragique, le dialogue avec Farinata reprend.
_Cet autre magnanime_, «quell' altro magnanimo,» c'est ainsi que le
désigne Dante (ailleurs il appellera Florence, _mère des magnanimes_),
sans changer de visage, sans se mouvoir, s'informe de sa ville natale et
du _doux monde des vivants_. Il voudrait savoir pourquoi le peuple
florentin se montre si cruel envers les siens dans toutes ses lois. Il
explique à Dante qui, à son tour, l'interroge, comment il se fait que
les damnés qu'il a rencontrés lui ont prophétisé les temps futurs, mais
paraissent, comme Cavalcanti, ignorer le temps présent. Dante charge
Farinata de dire au père de Guido que celui-ci existe encore. Puis,
rappelé par Virgile, ils descendent ensemble au septième cercle, où sont
punis d'autres catégories de pécheurs par violence d'âme.
Je me suis arrêtée à cet épisode, parce que rien dans la _Comédie_ ne me
paraît plus caractéristique du génie de Dante, à la fois si tendre et si
fier. Cet orgueil paternel du vieux Cavalcanti, sa désolation à la
pensée que son fils ne jouit plus de la douce lumière du jour, aussi
chère aux Florentins qu'aux héros d'Homère, l'amour que gardent pour
leurs proches, leurs amis, leur patrie, ces héros désintéressés
d'eux-mêmes, insensibles à leurs propres tourments, et cette admirable
mise en scène, comme nous dirions aujourd'hui, ces tombes ardentes d'où
sortent des gémissements, que cela est tragique et grand! Enfin la
facilité avec laquelle notre poëte admet que ces _magnanimes_, ces héros
de la vie civile, sont en enfer, est un trait qui marque le temps et ce
singulier état des esprits, soumis aux décisions de l'Église touchant le
dogme, mais d'une manière extérieure, en quelque sorte, et qui
n'atteignait point, au fond, le sentiment moral. L'enfer de Dante est
tout rempli de ces contradictions; le rigorisme du théologien s'y allie
à l'humanité, à la tendresse, au respect, à l'admiration de l'homme pour
ces grands réprouvés qu'il est contraint de damner avec l'Église. Et ce
n'est pas là un des moindres attraits de cette mystérieuse _Comédie_, où
nous voyons en conflit la loi acceptée et le sentiment révolté contre la
loi. Nous allons trouver un exemple frappant de cette opposition dans la
catégorie de ceux qui, selon les paroles de l'Allighieri, «font violence
à la nature,» dans ce cercle des sodomites où il rencontre son maître
vénéré, Brunetto Latini.
MARCEL.
Mais voilà une ingratitude abominable!
DIOTIME.
Pas le moins du monde, mon cher Marcel. En mettant Brunetto dans le
cercle des «violents contre nature,» Dante ne croyait assurément faire
aucun tort à son honneur. La compagnie qu'il lui donne est celle des
hommes les plus lettrés, les plus en renom de son temps.
Tutti fur cherci,
E letterati grandi e di gran fama.
Dans le vingt-sixième chant du Purgatoire, il fait expier ce même vice à
Guido Guinicelli qu'il appelle _il padre mio e degli altri miei
miglior_. On avait alors à ce sujet des euphémismes étranges. Villani,
qui donne à Brunetto les louanges les plus grandes, lui attribuant
l'honneur d'avoir, le premier, enseigné aux Florentins l'art de bien
parler et les règles de la politique, l'accuse seulement d'avoir été
mondain, _un poco mondanetto_. C'est aussi ce que Brunetto dit de
lui-même dans son _Tesoretto_.
ÉLIE.
Et puis, l'enfer de Dante n'est-il pas assez semblable à cet enfer de
Florence dont nous avons parlé hier, tout mêlé de choses atroces et
charmantes, de saccages, de meurtres, de festins, d'amours et de
musique?
DIOTIME.
En effet. Le peuple, en ses chansons, parle très-gaiement de l'enfer, où
il suppose très-nombreuse et très-bonne compagnie.
Son' andato all' inferno, e son' tornato,
Misericordia, la gente che c'era!
Les amoureux s'y donnaient de tendres baisers:
Ora caro mio ben, bacciami in bocca
Bacciami tanto ch' io contenta sia!
Le Callimaque de Machiavel, lorsqu'il s'exhorte à n'avoir ni peur ni
vergogne d'aller en enfer, se dit qu'il y rencontrera tant de gens de
bien!
Sono là tanti uomini da bene!
Et certainement, en mettant dans l'enfer, avec les plus grands
caractères et les plus grands génies de l'antiquité, avec des trouvères
illustres et avec les plus touchants personnages des romans de
chevalerie, Cavalcanti, Farinata, Brunetto, Il Tegghiaio, «qui furent si
dignes,» et qui mirent à faire le bien tout leur esprit, _che a ben far
poser l'ingegni_, Dante ne croyait porter la moindre atteinte ni à la
haute estime où les tenait Florence, ni à leur part de gloire dans la
postérité. Cela semble incompréhensible à notre logique rationaliste. En
ce temps de jeunesse d'âme, c'était une manière poétique de tourner le
dogme de la damnation éternelle, inacceptable pour tous les grands
cœurs.
MARCEL.
Mais aujourd'hui personne ne prend plus cette peine. Personne ne croit à
l'enfer.
DIOTIME.
C'est absolument comme si vous disiez que personne n'est plus
catholique. Sur ce point, il n'y pas de composition possible. La grande
raison de Bossuet n'hésite pas à punir des châtiments éternels un
Socrate, un Scipion, un Marc-Aurèle. Le grand cœur de Pascal est moins
surpris de la sévérité de Dieu envers les damnés que de sa miséricorde
envers les élus. Il se plaît à conjecturer que les tourments des
hérésiarques s'aggravent de siècle en siècle, à mesure que leurs
doctrines séduisent des âmes nouvelles.
MARCEL.
Vous ne répondez pas tout à fait à ma proposition. J'ai dit que,
aujourd'hui, personne ne croyait plus aux flammes éternelles.
DIOTIME.
Rappelez-vous donc, c'est d'hier, le concile de Périgueux décrétant que
l'enfer doit être l'objet d'une foi très-ferme, tout à fait immuable, et
que, si quelqu'un en doute, il a encouru _ces mêmes peines dont il nie
l'existence_! Plus récemment encore, dans une instruction synodale, un
évêque, très-grand docteur, ne dénonce-t-il pas à toute la catholicité
la _conspiration qui se produit partout à cette heure contre le dogme de
la damnation éternelle_? L'Église reste en cela invariable, Marcel. Le
catholicisme théologique ayant rejeté de son sein l'interprétation
progressive de l'Évangile, ne peut pas céder aux exigences de la
conscience moderne, excitée par l'esprit de la réformation et par les
découvertes de la science.
Quoi qu'il en soit, la rencontre de Dante avec Brunetto est extrêmement
touchante. Brunetto s'exclame: _Qual mariaviglia!_ en reconnaissant son
cher disciple. Il tend vers lui les bras; il le prie de permettre qu'il
fasse quelques pas à ses côtés, et Dante baisse la tête en signe de
révérence.
Il capo chino
Tenea, com' uom che riverente vada.