De toutes et d'aucune; souvent de la mienne. C'est présomptueux,

peut-être; mais que voulez-vous? En cette circonstance, je dis avec

Gœthe: «La passion supplée le génie.» D'ailleurs, je ne saurais quelle

version préférer, n'ayant de choix que dans l'insuffisance. Notre vieux

français, dans sa vive allure, le français que parle Grangier, se

prêtait à la tâche du traducteur qui consiste, comme le dit si bien

Rivarol, à «marcher fidèlement et avec grâce sur les pas d'un autre,»

mais le français moderne est absolument impropre, il faut bien le dire,

à cette pénétration du génie d'une autre langue, sans laquelle toute

traduction d'une grande œuvre poétique n'est qu'impertinence et

mensonge. Quand un traducteur français vise à l'exactitude, il devient

aussitôt tendu, inintelligible; lorsqu'il cherche l'élégance, il ne

garde de l'original ni sève, ni saveur, ni essor, ni vibration, il tombe

dans la platitude. Il serait temps que l'on renonçât à la prétention de

faire passer dans notre langue sans hardiesse, sans naïveté, sans

mystère, ces créations primitives des grandes poésies nationales qui ne

sont que hardiesses, naïvetés, mystères.

MARCEL.

Mais à ce compte, vous condamneriez la plupart d'entre nous à ignorer

ces cinq ou six grandes œuvres dont tout le monde parle et qu'il semble

honteux de ne pas connaître.

DIOTIME.

Je me fais mal comprendre, Marcel. Je voudrais, au contraire, qu'on les

connût beaucoup mieux en les lisant dans l'original. À la rigueur, je

puis vous accorder que les langues orientales, le sanscrit ou l'hébreu,

restent l'objet d'un luxe ou d'une vocation particulière de l'esprit;

mais je n'admets guère, je l'avoue, que l'on ne prenne pas la peine,

chez nous, d'apprendre l'idiome vivant des quatre nations modernes qui

ont exprimé leur génie dans une grande littérature.

MARCEL.

Cela vous plaît à dire; mais, apparemment, cela ne serait pas si aisé.

DIOTIME.

Ce devrait être un jeu pour un Français, qui a étudié pendant tout le

cours de son éducation universitaire le grec et le latin, que

d'apprendre par surcroît les deux langues sœurs de la sienne, comme elle

filles de Rome. Resterait donc l'étude des langues germaniques,

l'allemand et l'anglais. Je reconnais qu'il y a là quelque difficulté.

Mais, pour peu que l'on réfléchisse sur les conditions nouvelles de la

vie européenne, on verra que, indépendamment des joies intellectuelles

qui nous attendent dans l'intimité d'un Shakespeare, d'un Milton, d'un

Gœthe, les études philosophiques, scientifiques et politiques, les

affaires industrielles et commerciales elles-mêmes qui jouent un si

grand rôle dans l'existence moderne, ont déjà beaucoup à souffrir et

souffriront de plus en plus, chez nous, de notre infériorité dans la

connaissance des langues.

ÉLIE.

J'ai eu dans les mains un livre curieux du XIVe siècle, un traité sur le

commerce, dont l'auteur, un certain Baldinucci, abonde dans votre sens.

Il recommande aux négociants italiens la connaissance d'une langue

orientale, qu'il appelle le _Coman_, et dont il ne reste plus d'autre

trace. Il y a cependant un inconvénient réel à cette culture des idiomes

étrangers: c'est que, à force de parler et d'écrire en d'autres langues,

on parlera et on écrira beaucoup moins bien dans la sienne.

DIOTIME.

Il y aura certainement, lorsqu'on parlera un grand nombre de langues

diverses, un effort à faire pour rester fidèle au génie de la sienne

propre, et pour éviter la banalité cosmopolite qui déjà envahit le

journalisme européen. À mesure que notre domaine intellectuel s'étend,

il nous devient moins facile de le posséder et de le fertiliser. Voyez

de nos jours l'histoire! Elle embrasse un champ si vaste et si encombré

de matériaux, elle exige dans l'écrivain une telle force de contrôle et

d'appropriation, la composition, la proportion, l'ordre et la suite y

paraissent si impossibles, que les plus excellents artistes, les maîtres

en l'art d'écrire, un Thucydide, un Salluste, un Machiavel, un Bossuet,

s'y pourraient sentir troublés. Mais un tel état n'est pas pour durer,

et l'ordre renaîtra bientôt en toutes choses: un ordre supérieur dans

une société qui saura mieux user de ses richesses et au sein de laquelle

se produiront de nouveaux génies créateurs. Ceux-là, d'une science plus

vaste, feront jaillir une poésie plus vraie et qui des profondeurs mieux

pénétrées de la nature et de l'humanité s'élèvera plus haut vers Dieu.

ÉLIE.

Vous croyez qu'un jour un poëte viendra qui pourrait surpasser Homère ou

Virgile?

DIOTIME.

Je pense, avec le philosophe allemand, que les destinées de l'art

dépendent des destinées générales de l'esprit humain. Comment donc,

ayant une persuasion si vive des progrès de la civilisation,

douterais-je que d'une société renouvelée doive sortir un jour un art

nouveau?

MARCEL.

«Ô grand poëte qui naîtrez!» vous voilà parlant comme Amaury!

DIOTIME.

On pourrait parler plus mal.--Mais où en étions-nous donc de mon grand

poëte et de mon petit commentaire?

MARCEL.

À la première tercine de l'enfer, que je vous priais de me traduire.

DIOTIME.

Au milieu du chemin de notre vie,

Je me trouvai dans une forêt obscure.

Avant perdu la droite voie.

Quelle simplicité dans ce début, Viviane, quel mouvement rhythmique! Et

comme aussitôt l'artiste se déclare dans la manière tout imagée dont il

expose l'action! Rien d'abstrait, un chemin, une forêt, un voyageur.

Avec quelle franchise Dante entre tout d'abord en scène! Comme cela est

personnel et vivant, familier et solennel tout ensemble! C'est le grand

secret d'Homère.

VIVIANE.

Assurément, si l'on voulait bien me laisser prendre les choses comme

elles semblent dites. Mais voici les commentateurs qui m'étourdissent,

dès ces premiers pas, de leurs sens quadruple et de leurs allégories.

DIOTIME.

L'allégorie est ici presque aussi simple que le sens littéral. La voie

droite, le vrai chemin, sont les images familières de la vie chrétienne.

«Celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres,» dit le Sauveur.

Les litanies comparent la Vierge à l'étoile qui guide le voyageur dans

ce chemin, dont la moitié est l'âge de trente-cinq ans qu'avait Dante

dans l'année 1300 où il suppose avoir commencé son voyage.

MARCEL.

Mais voilà qui est fort arbitraire. Pourquoi prendre trente-cinq ans,

plutôt que trente ou quarante, pour le milieu de la vie?

DIOTIME.

Au temps de l'Allighieri, mon cher Marcel, on avait sur toutes choses

des idées dogmatiques. Nourri, comme il l'était, des saintes Écritures,

Dante n'ignorait pas les années comptées à l'homme par David et Jérémie:

_Dies annorum nostrorum septuaginta anni_. Et déjà, dans son _Convito_,

il avait dit que l'âge de trente-cinq ans est le point culminant de la

vie pour les hommes bien nés, _ai perfettamente naturati_.

ÉLIE.

Nos paysans de l'Ouest disent encore _vivre son droit âge_, et ils

entendent par là ne pas mourir avant soixante-dix ans.

DIOTIME.

Quant à la forêt sauvage, c'est la forêt des vices et de la barbarie,

cela ne peut pas faire question. La société du moyen âge, à peine

policée dans les villes et dans les cours, charmée et comme surprise de

cette civilisation urbaine, figurait sous l'image de la forêt, du

désert, toutes les passions brutales et anarchiques. La cité, au

contraire, était prise comme emblème des vertus et des grâces. Urbanité,

courtoisie, étaient les attributs par excellence des nobles esprits; les

mœurs rustiques étaient en grand dédain à Florence; on y appelait la

noblesse nouvelle, que l'on détestait, le parti sauvage. Dans le

Purgatoire, la France est qualifiée de _trista selva_; dans le livre _de

l'Éloquence_, c'est l'Italie tout entière aux mains des guelfes qui

prend ce nom de réprobation.

VIVIANE.

Et cette colline, éclairée des rayons du soleil levant, que Dante veut

gravir pour s'arracher aux ténèbres de la forêt, comment la faudra-t-il

entendre dans votre interprétation?

DIOTIME.

N'y reconnaissez-vous pas la montagne sainte dont s'approche le prêtre

au sacrifice de la messe, la montagne de vie et de _délectation_ qui

apparaît si souvent dans les livres mystiques? Ne vous rappelez-vous pas

cette belle mosaïque du dôme de Sienne où Socrate et Cratès sont

représentés gravissant avec effort la _montagne escarpée de la vertu_?

ÉLIE.

Il faut croire que c'est une image bien naturelle à l'esprit humain, car

on la trouve partout. Je l'ai vue dans Hésiode, et on l'emploie jusque

dans le style le moins mystique des temps les plus modernes.

Souvenez-vous de cette ellipse de Mirabeau qui parle de _gravir au bien

public_. Évidemment il y sous-entend la _montagne_ de Dante.

DIOTIME.

Pour Mirabeau, cette montagne est celle de la vertu civique. Pour tout

le moyen âge, elle est l'emblème de la vertu contemplative, et le soleil

qui l'éclaire n'est autre que Dieu lui-même, le soleil des

intelligences, comme dit l'Ecclésiaste, l'astre de vérité qui éclaire

tout homme venant en ce monde.

MARCEL.

Cet astre-là ressemble furieusement au roi soleil de mon cher empereur

Julien; ne trouvez-vous pas?

DIOTIME.

Je ne dis pas non.

L'alto sol che tu disiri.

Le suprême soleil que tu désires,

dira Virgile parlant à Sordello dans le Purgatoire. Selon Ptolémée, le

soleil, qu'il tient pour une planète, est le foyer ardent d'où émanent

les clartés prophétiques et l'inspiration des poëtes.

VIVIANE.

Et ces animaux furieux, qui m'ont fait autant de peur qu'à Dante

lui-même, cette panthère, ce lion, cette louve, qui le menacent et le

font redescendre vers la forêt, trouvez-vous que l'explication en soit

si facile?

DIOTIME.

Ces bêtes féroces, qui ont tant tourmenté les commentateurs, Dante les a

prises tout simplement dans Jérémie. Il n'a fait que transcrire. Tenez,

voici le passage: _Percussit eos_ LEO _de silva_; LUPUS _ad resperam

castavit_; PARDUS _vigilans super civitates eorum_.

VIVIANE.

Mais cela ne me dit pas du tout la signification allégorique de ces

animaux.

DIOTIME.

N'en déplaise aux commentateurs, je la trouve très-simple. Dans la

Bible, qu'il ne faut pas ici perdre de vue, car elle forme avec les

Pères de l'Église et Aristote le fond même du savoir à cette époque, la

panthère est légère et dissolue. Le lion est un roi terrible, dévorateur

des peuples.

ÉLIE.

Saint Paul, qui emprunte à Ézéchiel cette métaphore, rend grâces à Dieu

de l'avoir délivré du _lion Néron_.

DIOTIME.

Un autre auteur que Dante lisait beaucoup, Boëce, prend le lion comme

emblème de l'orgueil et de l'ambition. Quant à la louve, partout la

Bible lui donne l'épithète d'avide, de rapace. Ainsi donc, la panthère,

le lion et la louve figurent trois péchés capitaux: la luxure,

l'orgueil, l'avarice, qui s'opposent à ce que l'homme en général, ou

Dante plus particulièrement ici, s'avance dans la voie du salut. Mais

notre poëte nous avertit lui-même que, selon l'usage, son allégorie est

susceptible de plusieurs interprétations, et que sa _Comédie_ est

_polisensa_.

VIVIANE.

Et c'est bien ce qui me décourage. Comment se décider à chercher quatre

ou cinq sens différents à un seul vers?

ÉLIE.

Vous manquez de l'esprit rabbinique, ma chère Viviane. Selon les

rabbins, il n'y avait pas moins de soixante et dix sens légitimes pour

un seul verset de la Bible.

DIOTIME.

Et les docteurs chrétiens étaient entrés à l'envi dans cette voie,

ouverte par les Juifs, de l'interprétation mystique, anagogique,

tropologique, que sais-je encore? Et les commentateurs de Dante ne font

rien que de conforme à l'esprit du temps en voyant dans la forêt

l'emblème des calamités politiques de l'Italie; dans la panthère,

cruelle et pleine de grâce, au pelage tacheté, à laquelle les rimeurs

comparaient souvent les belles femmes, la démocratie des Noirs et des

Blancs, ces Florentins inquiets et injustes qui semblaient nés, comme

Thucydide le dit du peuple d'Athènes, «pour ne jamais connaître le repos

et pour le ravir aux autres.»

Le lion, selon cette interprétation historique, c'est l'emblème des rois

de France, et en particulier celui de l'ambitieux Charles de Valois qui

entre à Florence, dans cette première année du siècle, furieux et

dévastateur, et qui en chasse tous les amis de Dante.

VIVIANE.

Et la louve?

DIOTIME.

La louve, qui «paraît, dans sa maigreur, toute chargée de convoitises,»

qui, «s'étant repue, a plus faim qu'auparavant,» c'est l'Église romaine,

insatiable de richesses, de qui le Méphistophélès de Gœthe dira un jour

que «elle a l'estomac assez vaste pour dévorer des provinces et pour se

repaître du bien mal acquis sans qu'il lui cause jamais d'indigestion.»

La louve, chez les Latins, synonyme de prostituée, s'applique également

à cette épouse adultère de Jésus-Christ, accusée par notre poëte et par

tant d'autres de s'unir à tous les princes étrangers. Partout dans la

_Comédie_, les guelfes, qui servaient les intérêts temporels de

l'Église, sont appelés loups et louveteaux, _lupi, lupicini_. Vous voyez

donc bien, Viviane, que le sens historique n'est pas ici plus difficile

à saisir que le sens moral.

VIVIANE.

Me voilà presque réconciliée avec ces terribles animaux. Mais le

lévrier, je vous prie, ce _Veltro_ qui doit, à ce que dit Virgile,

chasser la louve en enfer, et qui sera le salut de l'Italie, qui est-il?

DIOTIME.

Les ennemis de la louve, les chiens, c'étaient au temps de Dante les

gibelins, les _Mastini_, les _Cane della Scala_, etc. À mon avis, ce

lévrier, ce grand chien libérateur, n'est autre que _Can Francesco_,

seigneur de Vérone, le puissant gibelin sous l'invocation de qui notre

poëte a mis sa troisième cantique; d'autres voient dans le lévrier

Uguccione della Faggiola; d'autres encore l'empereur Henri VII. Au

commencement de ce siècle, Troia a publié tout un gros volume sur le

_Veltro allegorico_. De nos jours, de naïfs adorateurs de Dante, voulant

à toute force faire de lui un prophète au sens le plus strict du mot,

ont appliqué l'allégorie du lévrier sauveur, les uns à l'empereur des

Français, Napoléon III, pendant la campagne de 1859 (avant Villafranca,

comme bien vous pensez), les autres, à Victor-Emmanuel roi d'Italie.

Cette prédiction du lévrier, j'en conviens, est, comme toutes les

prédictions, extrêmement vague; mais bien qu'elle intéresse vivement les

imaginations italiennes, elle n'est pour nous qu'un accessoire, un

détail, une curiosité qui se peut négliger dans une exposition générale

du poëme.

MARCEL.

En admettant et en expliquant, comme vous le faites si bien, toutes ces

allégories chrétiennes de la voie droite, de la forêt des vices, de la

montagne de contemplation, du soleil spirituel, de la panthère, du lion

et de la louve, que ferons-nous, je vous prie, dans cet ensemble

mystique, de ce grand païen Virgile?

DIOTIME.

Le Virgile du XIIIe siècle, ne l'oublions pas, ne ressemble guère à

notre Virgile du XIXe. Une auréole de sagesse, presque de sainteté,

entoure son front. On lui attribue la chasteté parfaite, et l'on tire

son nom de sa virginité. On fait de lui une sorte de médiateur entre le

monde païen et le monde chrétien, entre la raison et la foi. En ce

siècle, l'_Énéide_ compte tout autant de lecteurs et d'aussi pieux que

l'Ancien Testament. On lui fait l'honneur de l'interprétation

allégorique et mystique, tout comme à la Bible.

VIVIANE.

Mais cela ne se comprend pas.

DIOTIME.

L'enthousiasme qu'inspirait le beau et lumineux génie de l'antiquité à

une génération encore tout _enténébrée_ (passez-moi cette expression

dantesque), élève à l'égal, au-dessus des plus grandes gloires du

christianisme, Aristote, Platon, Virgile. L'Église, qui avait vu d'abord

d'un œil jaloux une telle exaltation du paganisme, avait fini, ne

l'osant trop combattre, par s'en accommoder. Elle qui devait, plus tard,

en haine de l'antiquité, proscrire jusqu'au mot _Académie_, elle

admettait avec saint Jérôme, saint Augustin, saint Ambroise, saint

Justin, saint Clément d'Alexandrie, qu'un souffle précurseur de la

révélation dans le monde ancien avait ému les âmes vertueuses. Un

cardinal osait dire qu'il eût manqué quelque chose à la perfection du

dogme si Aristote n'avait point écrit. L'Église adoptait l'application

des vers de la quatrième églogue à la venue du Messie et la supposition

que le poëte Stace avait été converti à la loi chrétienne par ces vers

mystérieux. Elle laissait s'accréditer une légende selon laquelle saint

Paul aurait visité, à Naples, le tombeau de Virgile; elle souffrait qu'à

Mantoue, le jour de la fête du saint, on chantât, pendant la messe, une

hymne où l'apôtre du Christ pleurait de regret de n'avoir pas connu le

chantre d'Auguste. Ce que je vous dis là est de toute exactitude. Un de

mes amis qui était à Mantoue, il n'y a pas très-longtemps, m'a dit avoir

encore entendu cet hymne à l'office de saint Paul. Quant au populaire,

il n'avait pas manqué, non plus, de se faire un Virgile à sa mode. Par

le même procédé qui lui fait changer les divinités de la mythologie

païenne en fées et en démons, il habille Virgile en magicien; il en fait

un nécromant, un _miraculier_, comme on disait alors. L'auteur de

l'_Énéide_ fait ses études à Tolède, ce foyer de magie; il bâtit pour

l'empereur Auguste un vaste édifice qu'il nomme _Salvatio Romæ_. Il

plante des jardins enchantés où règne un printemps éternel. Il s'en va

vers Babylone où il épouse la fille du Sultan; il revient avec elle à

Naples sur un pont qu'il jette à travers les airs. Il fabrique une

mouche d'airain et une sangsue d'or qui délivrent la ville de grands

fléaux; il creuse, à la requête de l'empereur, dans les flancs du

Pausilippe, une grotte immense. On le voit paraître à la cour du roi

Artus. Et ces légendes populaires n'étaient pas absolument rejetées des

esprits sérieux. Villani semble croire que Virgile exerçait la magie;

Boccace ne doute pas qu'il n'ait été un grand astrologue; un peu plus

tard, Pétrarque se plaindra que le pape le tient pour sorcier, «parce

qu'il lit Virgile!» Cependant, au récit de ses prodiges et de ses

bienfaits se mêlent des anecdotes moins favorables, inventées peut-être

dans les cloîtres, pour discréditer la sagesse antique. On suppose

Virgile, comme on a imaginé Aristote, oubliant la sagesse aux pieds

d'une courtisane, et celle-ci, en grande malice et dérision, le

suspendant tout au haut d'une tour, dans un panier, où, un jour de

procession publique, toute la ville de Rome le voit et le raille.

ÉLIE.

Que dirons-nous du bonhomme Virgile

Que tu pendis, si vray que l'Évangile,

Dans la corbeille jadis en ta fenestre

Dont tant marry fut qu'estoit possible estre.

C'est le motif d'une des plus jolies gravures de Lucas de Leyde.

VIVIANE.

Est-ce que vous l'avez dans votre collection?

ÉLIE.

Non. Je l'ai vue dans l'_Histoire des Peintres_, de Charles Blanc.

DIOTIME.

Lucas de Leyde paraît s'être préoccupé beaucoup de nos deux poëtes, car

il a fait une autre composition qui représentait Dante au moment fatal

où il apprend la mort de Henri VII.

VIVIANE.

Cette composition est-elle aussi dans l'_Histoire des Peintres_?

DIOTIME.

Je ne l'ai vue nulle part, et je ne sais si elle existe encore. En dépit

de ces récits malveillants et sarcastiques, le peuple, qui aime assez

que les grands hommes soient amoureux et qui ne se laisse pas troubler

par le ridicule, continuait, avec les érudits, d'adorer Virgile. Vous

voyez, Viviane, par quelle heureuse concordance notre poëte trouve dans

toutes les imaginations un Virgile en quelque sorte national, transformé

à la fois par les docteurs de l'Église et par le génie populaire, et qui

entrait sans difficulté dans une fiction catholique. J'ajoute que, dans

la _Comédie_, Virgile subit une autre transformation encore, et qu'il y

devient, non pas tant un prophète, un précurseur de Jésus-Christ, qu'un

précurseur de Dante lui-même.

VIVIANE.

En quelle manière?

DIOTIME.

Je vous disais que la _Comédie_, si vaste en son dessein, est une œuvre

très-personnelle, une sorte d'histoire intime de la conversion de Dante,

le voyage, le progrès, nous dirions aujourd'hui l'évolution de son âme,

des ténèbres à la lumière, de la vie mondaine à la vie en Dieu. Eh bien,

dans ce voyage dont le dernier terme est la céleste Rome où Béatrice

promet à Dante, que, avec elle, il sera citoyen dans l'éternité.

E sarai meco senza fine cive

Di quella Roma onde Cristo è Romano

Virgile ne joue qu'un rôle secondaire. Malgré la déférence avec laquelle

Dante lui adresse la parole, ne l'appelant jamais que son maître et son

seigneur, bien qu'il le consulte et lui obéisse en toutes choses,

Virgile n'a d'autre mission néanmoins que de le conduire à travers les

régions inférieures où Béatrice ne saurait descendre. Du moment que l'on

touche aux régions de la pure lumière, à l'entrée du paradis terrestre,

Virgile s'en retourne aux limbes d'où il est venu. Une autre _plus

digne_, c'est lui-même qui parle, va mener Dante là où le plus grand des

païens ne saurait être admis, au pied du trône de l'Éternel. Et, ce qui

semble bien étrange, dès que Béatrice se montre, Virgile disparaît

soudain, sans que Dante s'en aperçoive, sans qu'il lui dise une parole

d'adieu; et Béatrice ne souffre même pas qu'il donne un regret, une

larme, à ce guide si cher.

Dante, perché Virgilio se ne vada

Non piangere anco; non piangere ancora,

Che pianger ti convien per altra spada.

Et, sur cette parole presque dédaigneuse, sur cette défense de le

pleurer, nous quittons le chantre de l'_Énéide_. Dante ne fait pas plus

de façons pour congédier le poëte magicien qui vient de traverser avec

lui les flammes de l'enfer, que n'en fera Gœthe pour congédier le démon

Méphistophélès, lorsque l'âme de Faust, après avoir traversé toutes les

misères de la vie humaine, entre dans l'immortalité. Cette analogie m'a

beaucoup fait songer. Mais nous y reviendrons. J'ai encore à vous rendre

attentifs à la remarque d'un grand critique, qui concorde avec ce que je

vous disais de la subordination de Virgile à Dante. Fauriel observe que,

sans avoir égard aux champs Élysées ni à l'enfer, tels que Virgile les a

décrits dans son _Énéide_, Dante place celui-ci dans les limbes, et, par

deux fois, le fait descendre dans l'enfer catholique: une première fois,

pour y assister à la venue triomphale de Jésus-Christ, une seconde fois

sans aucun autre but que celui d'y conduire notre poëte. Si vous voulez

bien tenir compte aussi de l'opinion de Rossetti, qui attribue le choix

que fait Dante de Virgile à l'importance qu'avait au point de vue

personnel de l'auteur du _de Monarchia_ le chantre de l'empire romain,

et si vous considérez que Dante fait parler et penser ce grand Latin en

Italien du XIIIe siècle, qu'il lui prête ses propres pensées avec la

connaissance des choses de son temps, vous ne mettrez plus guère en

doute ce qui vous a tant surpris d'abord, ce que Fauriel appelle la

_négation audacieuse_ de Virgile, c'est-à-dire cette transformation

dantesque que subit, dans la _Comédie_, le Virgile déjà transformé à

trois reprises différentes par les érudits, par l'Église, et par le

peuple du moyen âge.

MARCEL.

Et transformé en ce moment, pour la cinquième fois, par le poëte

Diotime!...

VIVIANE.

Mais, avec tout cela, je ne me vois pas dispensée de tenir ce Virgile

pour une allégorie. Je n'y aurais, quant à lui, qu'une demi-répugnance,

et je consentirais encore à le prendre pour la raison naturelle ou pour

la sagesse profane, comme le veulent les commentateurs; mais, si je leur

fais cette concession, ils ne me tiendront pas quitte; me voici

condamnée à ne plus voir dans cette belle et touchante Béatrice, que la

froide, l'insensible, l'ennuyeuse théologie.

DIOTIME.

Dante et Goethe : dialogues · 第 6 / 23 段