l'essor de l'esprit nouveau d'indépendance et de libre examen. On le
sentait instinctivement à Rome. Nouveauté, liberté, deux termes
synonymes, également suspects au clergé romain. Sur ce point, jamais il
n'a varié. Le souverain pontife condamne l'astronomie nouvelle de
Copernic, parce qu'elle est contraire à l'astronomie ancienne de Josué,
comme il a blâmé la musique nouvelle, le chant en parties, parce qu'elle
est contraire à la musique ancienne, à l'unisson du chant grégorien. Le
cardinal-légat Bertrand du Poyet ou del Poggetto, envoyé par Jean XXII à
Ravenne pour faire exhumer les os de Dante et jeter aux vents ses
cendres, pensait exactement comme de nos jours le cardinal Pacca, chargé
par Léon XII d'annoncer à l'abbé de Lamennais la condamnation du journal
_l'Avenir_, et qui lui écrivait à cette occasion une phrase dont je me
souviens mot pour mot, tant elle exprime clairement la doctrine
pontificale touchant les libertés de la société civile et politique.
«Si, dans certaines circonstances, dit le cardinal Pacca, la prudence
exige de les tolérer comme un moindre mal, elles ne peuvent jamais être
présentées par un catholique comme un bien, ou comme un état de choses
désirable.» Je cite fidèlement, bien que de mémoire.
ÉLIE.
Mais, permettez...
VIVIANE.
Ne permettez pas qu'il discute; vous savez qu'un Breton ne cède jamais.
Pour peu que Marcel s'en mêle, nous ne commencerons pas aujourd'hui le
voyage dantesque.
DIOTIME.
Pour expliquer, sinon pour excuser la mission du cardinal del Poggetto,
il faut dire que l'orthodoxie de Dante a toujours et partout été
contestée. Un des plus convaincus entre les réformés du XVIe siècle,
Duplessis-Mornay, salue Dante comme un précurseur; un autre l'inscrit au
catalogue des illustres _Témoins de la vérité_; le concile de Trente se
range à cet avis et condamne la _Comédie_. C'est encore aujourd'hui
l'opinion de la critique protestante en Allemagne, que le poëme
dantesque est tout pénétré de ce qu'elle appelle l'élément réformateur.
Lorsque l'inquisition d'Espagne, au XVIIe siècle, prend pied en Italie,
elle expurge rigoureusement les Cantiques, puis, au siècle suivant, la
Société de Jésus les explique à la jeunesse, en fait une édition qu'elle
dédie au souverain pontife, et à laquelle elle ajoute cette version
italienne du Magnificat, du Credo et des Psaumes qui mettrait hors de
doute, si elle était authentique, la parfaite orthodoxie du poëte. La
dispute à ce sujet n'a pas encore cessé de nos jours. Ozanam et Balbo
pensent, avec le cardinal Bellarmin, que Dante était bon catholique.
Renouvelant les excentricités du Père Hardouin, qui attribuait la
_Comédie_ à un adepte de Wiclef, un écrivain contemporain voit dans les
Cantiques le mystérieux langage d'un sectaire. Ugo Foscolo et Rossetti
ont fait de Dante un libre penseur, un révolutionnaire du XIXe siècle.
Mazzini, qui l'a étudié avec amour, ne consent à voir en lui qu'un
chrétien et non un catholique. Enfin, tout à l'heure, la congrégation de
l'Index met sur la liste des ouvrages dont la lecture est interdite aux
fidèles, avec _les Mémoires du Diable_, par Frédéric Soulié, et _les
Bourgeois de Molinchart_, par Champfleury, une édition nouvelle de _la
Divine Comédie_; et le _Calendrier évangélique_ qui se publie à Berlin
porte le nom de Dante, avec les noms de Joachim de Flore, de Calvin, de
Luther, de Coligni. Vous le voyez, Élie, selon les temps, je me trompe,
dans le même temps, le poëme de Dante a été revendiqué tout ensemble par
les partisans et par les adversaires de Rome.
ÉLIE.
Mais vous, qu'en pensez-vous?
DIOTIME.
Je pense que la _Comédie_ est catholique, et par le milieu où elle a été
conçue, et par sa donnée générale, et par l'occasion qui en hâte
l'exécution même par le sentiment moral qui l'inspire, mais que, à
l'insu peut-être de Dante, elle est mêlée, comme la société dans
laquelle il vivait et comme son propre génie, d'un grand nombre
d'éléments étrangers ou contraires à l'orthodoxie, en sorte que l'Église
romaine et la critique protestante ou rationaliste n'ont eu ni tout à
fait raison ni tout à fait tort quand elles l'ont déclarée non
catholique.
VIVIANE.
Expliquez-vous, je vous prie.
DIOTIME.
Par exemple, si nous considérons le lieu et le moment où la _Comédie_ se
produit, hésiterons-nous à donner au XIVe siècle italien l'épithète de
catholique? Et pourtant, quelle licence effrénée de mœurs et d'opinions
dans Florence: quelle incrédulité railleuse dans le peuple, quel dédain
de la cour de Rome dans le gouvernement de la République, quelle
rébellion incessante aux décrets pontificaux! Au sein des universités,
en plein enseignement, quelles infiltrations des idées arabes, quel
excès d'enthousiasme pour l'antiquité païenne, quelles témérités de
l'astrologie et de l'alchimie, quel matérialisme de la médecine et de
l'anatomie qui commence! Parmi les grands et les riches, que
d'épicuriens et de libertins, que d'esprits forts, et qu'on était voisin
du temps où Boccace, devançant de trois siècles un Lessing et un
Voltaire, allait comparer, en les égalant, les trois religions juive,
chrétienne et musulmane! Et cet horoscope hardi que Pierre d'Abano
tirait de leurs destinées futures, et cet _Évangile Éternel_ qui
annonçait une troisième révélation supérieure à celle du Christ et qui,
du fond de la Calabre, agitait toute l'Italie, ne cachaient-ils pas en
germes cette question que nous croyons née dans notre siècle: _Comment
les dogmes finissent!_ Et ce _Millenium_ annoncé qui n'était pas venu!
Quel ébranlement de la foi, quel trouble dans les consciences! Et ces
vertus héroïques dont Florence était si fière, ces vertus fatalistes,
superbes et vindicatives des Farinata, des Cavalcanti qui ne s'humilient
pas même dans l'enfer, n'étaient-elles pas formées sur le modèle
stoïcien bien plus que sur l'idéal de la sainteté chrétienne? et les
grands hommes ne pratiquaient-ils pas l'imitation de Caton, bien plutôt
que l'imitation de Jésus-Christ? Il s'en faut, Viviane, que ces temps de
foi que pleurent les dévots et qu'ils voudraient ramener, aient été
exempts d'incrédulités et de doutes. Dans un vaste horizon catholique,
ces siècles, tout comme le nôtre, renfermaient une infinité de choses,
d'idées et de personnes qui n'étaient point du tout catholiques. Ne
soyons donc pas surpris de retrouver dans le génie de Dante et dans son
œuvre les contradictions de son siècle.
ÉLIE.
Vous venez de nous dire que l'occasion de la _Divine Comédie_ avait été
catholique, Comment l'entendez-vous?
DIOTIME.
Cette occasion fut le grand Jubilé célébré à Rome dans la première année
du XIVe siècle. C'est la date que Dante assigne à sa vision. On ne sait
pas avec certitude s'il assista à cette solennité extraordinaire qui vit
pendant quelque temps arriver au siége de la catholicité deux cent mille
pèlerins par jour, mais cela paraît bien probable; en tous cas, Villani,
qui se trouvait à Rome, dut lui en faire une vive peinture, et plusieurs
comparaisons des cantiques qui s'y rapportent montrent que l'imagination
du poëte avait reçu du moins le contrecoup de l'exaltation universelle
produite par la pompe et la nouveauté d'un tel spectacle. Je ne voudrais
pas omettre non plus cette autre occasion, quoique secondaire, dont je
vous parlais hier, cette représentation de l'enfer sur le pont _alla
Carraia_, qui eut pour dénoûment, le pont s'étant rompu,
l'engloutissement d'une foule immense accourue, comme elle y était
conviée, «pour apprendre des nouvelles de l'autre monde.» Quant au
sentiment moral qui inspire la _Comédie_, il est presque toujours
catholique; c'est la foi dans la purification du péché par la vertu de
la confession et de l'expiation volontaire, c'est un humble et amoureux
espoir du salut par l'intercession de la Vierge et des saints...
ÉLIE.
Sans doute, j'ai bien entrevu tout cela dans la _Comédie_; mais j'y ai
vu d'autres sentiments aussi qui ne me paraissent pas du tout
catholiques, l'orgueil qui éclate partout, la passion de la gloire, la
colère, la vengeance... une opinion de soi la plus éloignée qui se
puisse de l'humilité chrétienne.
DIOTIME.
Je vous disais à l'instant, mon cher Élie, que Dante avait été, avec
toute sa génération, en proie à des influences diverses où le paganisme
grec et latin avait autant de part que la révélation chrétienne. Bien
des éléments opposés entraient comme en fusion dans son tempérament
ardent, bien des passions contraires étaient entraînées ensemble dans le
généreux essor de son génie. Nous allons voir tout à l'heure comment il
introduit, sans scrupule, dans cette donnée légendaire de la vision et
dans cette trilogie catholique que lui impose la foi du moyen âge, une
foule de personnages, dieux, démons, héros de l'antiquité polythéiste,
absolument étrangers à la mythologie chrétienne.
VIVIANE.
Vous disiez que cette donnée de la vision est imposée à Dante?
DIOTIME.
Imposée serait trop dire. Elle était familière aux imaginations, elle
s'offrait d'elle-même au poëte.
VIVIANE.
Mais c'était une raison, ce me semble, pour un homme de génie,
d'écarter, puisqu'elle était si banale, une forme si ennuyeuse.
DIOTIME.
Vous êtes trop artiste, Viviane, pour ne pas sentir quel avantage c'est
pour le poëte de trouver un cadre tout fait, accepté par l'imagination
populaire. De tous les poëtes modernes, celui qui a le plus réfléchi sur
les lois de l'art, Gœthe, en jugeait ainsi lorsqu'il choisissait pour
cadre à une invention entièrement originale quant aux sentiments et aux
idées, une vieille pièce de marionnettes qui traînait depuis deux cents
ans sur tous les théâtres de la foire. Avant lui Lessing avait eu la
même pensée et voulait également faire un drame du docteur Faust. Dante
qui sentait s'agiter en lui un esprit tout nouveau, Dante qui avait tout
à créer, jusqu'à cette langue hardie, personnelle à ce point qu'on en a
pu dire qu'elle était dantesque avant d'être italienne et que certains
mots créés par lui n'ont servi qu'à lui seul, Dante était trop heureux
de prendre en quelque sorte des mains du peuple cette donnée de la
vision, devenue pour nous une convention inanimée comme le songe de la
tragédie classique, mais qui alors, dans la vivacité des croyances
populaires, avait une réalité sensible.
Faire accepter des formes nouvelles, c'est, pour les poëtes, une tension
de l'esprit où s'use beaucoup de la force créatrice qu'ils
appliqueraient plus heureusement à la composition intime du sujet. Quel
privilége pour les artistes grecs et italiens de sculpter ou peindre des
sujets connus de tous! L'émotion était instantanée; l'intérêt pour les
personnages, l'adoration pour les divinités représentées, se
confondaient avec l'enthousiasme pour le talent qui les figurait aux
yeux. Il n'y avait pas d'hésitation; il n'était besoin d'aucune
recherche de l'esprit pour admirer la _Minerve_ de Phidias ou le
_Jugement dernier_ de Michel-Ange. Mais voyez ce qui arrive aujourd'hui!
Les lettrés seuls comprennent la plupart des sujets traités par les
arts. Que sait la foule touchant l'_Orphée_ de Delacroix, l'_Œdipe_ de
M. Ingres, ou la _Mignon_ de Scheffer? Et lorsqu'il lui faut lire dans
le livret de nos expositions un long argument qui lui explique un sujet
d'histoire ou de sainteté qu'elle ignore, comment éprouverait-elle ces
frémissements, ces transports, ce «tumulte de joie,» dont je vous
rapportais hier un effet si charmant, à propos de la _Madone_ de
Cimabuë!
VIVIANE.
Je le crois comme vous. L'indifférence du peuple pour la plupart des
sujets traités par nos artistes doit être pour beaucoup dans la froideur
publique dont ils se plaignent... Ces visions si populaires, ne nous
avez-vous pas dit qu'elles étaient originaires des cloîtres?
DIOTIME.
Elles étaient naturelles à des hommes qui renonçaient à tous les
attachements de la vie présente, pour s'absorber dans la contemplation
des choses de la vie future, et c'est là, en effet, dans les cloîtres,
qu'elles ont pris commencement. Mais, à son tour, le peuple, quand il
crut que le monde allait finir, s'inquiéta fort de ce qui l'attendait
par delà. Les traditions autorisées par l'Église admettaient des
communications surnaturelles entre le ciel et la terre. Quelques textes
de saint Pierre, commentés par les Pères des premiers siècles,
l'Apocalypse, l'Évangile de Nicodème, la Vision de saint Paul, celle
d'Hermas que l'on croyait écrite sous l'inspiration divine, celle que le
pape Grégoire VII avait eue et qu'il se plaisait à raconter en chaire,
ne laissaient à cet égard aucun doute. Les descriptions de l'autre vie
abondaient dans une multitude d'ouvrages qu'on lisait avidement. Les
chansons populaires étaient remplies de peintures de l'enfer; la fiction
d'un trou, d'un puits par lequel on y descendait, était généralement
répandue. Pour satisfaire les curiosités de Clément V, un nécromant y
transportait son chapelain. Ces sortes de visions ou de voyages dans
l'autre monde n'étonnaient guère plus d'ailleurs que les voyages
entrepris par de hardis navigateurs et par des missionnaires dans les
contrées inconnues de notre globe, d'où l'on rapportait alors tant de
prodiges. C'était le temps des _Mirabilia_.
VIVIANE.
Les _Mirabilia_? Qu'est-ce que cela?
DIOTIME.
C'était le nom de toute une classe de livres consacrés à la description
des choses _émerveillables_ qui se voyaient aux pays lointains. Il y
avait les _Mirabilia_ de l'Orient, les _Mirabilia_ de l'Irlande, les
_Mirabilia_ du monde. En ces temps d'ignorance, les récits véridiques ne
semblaient pas moins prodigieux que les fictions. L'océan Atlantique et
les mers polaires excitaient presque autant de curiosité et d'effroi que
les régions infernales. Quand Marco Polo, revenant à Venise après vingt
ans d'absence, raconta à ses compatriotes les choses qu'il avait vues
sur l'océan Indien, lorsqu'il publia son _Livre des choses
merveilleuses_, ce ne fut qu'un cri d'étonnement. La première carte
géographique, où un autre Vénitien, Marco Sanuto, avait situé, d'après
les cartes arabes, le continent africain au milieu des eaux, causa une
indicible surprise. Beaucoup plus tard, dans la légende de Faust, on
trouve encore de vives traces de la passion populaire pour ces voyages
merveilleux à travers les mers et les airs, dans l'ancien et le nouveau
monde. La vie elle-même était alors considérée comme un voyage. Selon le
tour métaphorique que l'on prenait dans la lecture habituelle des Livres
saints, l'homme, ici-bas, était un pèlerin, un fils égaré dans la vallée
des larmes, qui cherchait son chemin pour rentrer dans la maison du Père
céleste... Et vous auriez voulu, Viviane, que Dante ne tînt pas compte
d'une préoccupation, d'une passion universelle des esprits? qu'il
écartât cette forme de la vision et du voyage qui rencontrait dans le
peuple une croyance naïve, que l'Église autorisait, et que les esprits
les plus cultivés acceptaient sans hésitation? Il eût fallu pour cela
qu'il ne fût pas ce qu'il était dans toutes les fibres de son être, un
grand, un véritable artiste.
VIVIANE.
J'ai parlé sans réflexion; ce que vous dites est de toute évidence.
DIOTIME.
Nous allons voir de quelle manière notre poëte prend possession de cette
donnée banale, comment il la transforme, la fait servir à l'expression
de ses sentiments, de ses idées propres, et lui imprime le sceau de son
génie.
VIVIANE.
J'écoute de toute mon attention.
DIOTIME.
La composition de la trilogie de Dante, c'est-à-dire la représentation
qu'il s'est faite des trois royaumes où s'exerce la justice finale de
Dieu, est d'une précision parfaite. L'Enfer, le Purgatoire et le
Paradis, avec leurs divisions et leurs subdivisions, sont construits
selon la rigueur des lois mathématiques et se suivent dans un ordre
savamment combiné, en formant un parallélisme exact, de telle sorte que
l'on a pu tracer au compas des cartes topographiques de ces lieux
imaginaires, et planter de jalons la route que le voyageur y a parcourue
en rêve. J'ai ici la copie de l'une de ces cartes. C'est celle que
Philaléthès, le roi Jean de Saxe, a jointe à son excellent commentaire.
Jetons-y un coup d'œil. Ma mémoire y trouvera un peu d'aide, et mes
explications vous paraîtront moins obscures.
MARCEL.
Quelle invention bizarre, et véritablement de l'autre monde!
DIOTIME.
L'Enfer de Dante a pour origine la chute des anges rebelles. Leur chef,
le beau et resplendissant Lucifer, précipité du ciel, tombe la tête la
première sur notre planète, qui est, selon l'astronomie du moyen âge, le
centre du monde. Il s'y abîme, en creusant un vide qui prend la forme de
cône renversé, jusqu'au milieu de l'hémisphère de terre ferme,
c'est-à-dire, d'après les géographes du temps, jusqu'aux antipodes de
Jérusalem.
ÉLIE.
_Ista est Jerusalem; in medio gentium posui eam et in circuitu ejus
terram._
DIOTIME.
C'est cela. Mais comment savez-vous si couramment votre Ézéchiel?
ÉLIE.
Parce que la passion que vous avez pour l'Allighieri, je l'ai, moi, pour
les prophètes.
DIOTIME.
Cela n'est pas si différent qu'il semblerait. Le génie de Dante est tout
à fait biblique. À chaque pas, dans sa _Comédie_, nous rencontrerons des
réminiscences des prophètes, en particulier d'Ézéchiel et de
Jérémie.--Lucifer, dont la rayonnante beauté devient laideur horrible,
et qui va désormais se nommer Satan ou Dité, demeure éternellement fixé
dans un lac de glace qui fait le fond du séjour de la damnation. La
terre qui occupait l'espace où s'est creusé l'abîme, est poussée au
dehors, vers l'hémisphère austral, que l'on se figurait alors couvert
d'eau; elle y forme, au sein de la mer du Sud, une montagne isolée.
Cette montagne, qui correspond exactement, dans son élévation conique,
au puits conique de l'enfer, est le séjour de l'expiation et de la
purification, le purgatoire. À son sommet est le paradis terrestre,
qu'entoure le fleuve Léthé, et au centre duquel s'élève l'arbre de la
science du bien et du mal. Au-dessus de ce paradis, dans la lumière
éthérée, est le paradis céleste. Il se compose de neuf sphères ou ciels
qui ont pour centre la terre, et qui tournent, d'un mouvement
épicyclique, de plus en plus rapides et lumineuses, à mesure qu'elles
s'éloignent de leur axe. Par delà ces neuf sphères, et les enveloppant
toutes, est l'empyrée, qui est la demeure suprême de Dieu. Là il siége,
entouré de sa cour séraphique. Là sont assis, sur des milliers de trônes
qui figurent les pétales d'une immense rose mystique, les esprits
bienheureux, tout rayonnants d'une candeur éblouissante. Tel est
l'ordre, telle est la forme générale de la trilogie dantesque.
Suivons maintenant le poëte dans le chemin qu'il se fraye, de cantique
en cantique, à travers les épouvantements de l'enfer et les mélancolies
du purgatoire, jusqu'à la béatitude céleste.
Un jour, au sortir du sommeil, Dante se trouve égaré, sans qu'il sache
comment, au fond d'une vallée déserte, dans une forêt obscure. En en
cherchant l'issue, il arrive au pied d'un colline éclairée à son sommet
des premiers rayons du soleil levant. Comme il s'apprête à gravir cette
riante colline, trois bêtes féroces, une panthère, une louve, un lion,
lui barrent le passage. Effrayé, il recule, il va retomber aux ténèbres
de la forêt, quand soudain une ombre lui apparaît qui le rassure et
l'invite à le suivre. Cette ombre est Virgile. Le chantre de l'_Énéide_
annonce à Dante qu'il lui est expressément envoyé pour le tirer de la
forêt périlleuse et pour le guider dans les commencements d'un grand
voyage aux mondes invisibles. Et comme Dante s'étonne, il s'explique
davantage. Trois dames célestes, lui dit-il, ont eu de lui compassion.
L'une, il ne la nomme pas; l'autre, il l'appelle Lucie; la troisième est
Béatrice. C'est cette dernière qui, avertie par les deux autres du péril
où est Dante, descend des hauteurs suprêmes pour venir trouver Virgile
dans les limbes de l'enfer où il demeure banni avec Homère et les autres
grands poëtes antiques qui n'ont point connu le vrai Dieu. C'est
Béatrice qui prie Virgile de voler au secours de Dante et de le conduire
aux royaumes douloureux que, par grâce spéciale, il lui sera permis de
visiter. À l'entrée du royaume de la béatitude où Virgile n'a point
d'accès Béatrice réapparaîtra; et, à sa suite, Dante montera jusqu'au
pied du trône de l'Éternel. En entendant le nom de Béatrice, Dante, qui
s'était effrayé, qui doutait, «n'étant ni Énée ni Paul,» qu'une faveur
extraordinaire lui permît la vue des choses éternelles, s'incline. Et le
cœur enhardi, il entre avec Virgile dans un chemin sauvage et profond
qui va les conduire jusqu'aux portes de l'enfer.
MARCEL.
Vous expliquez tout cela avec une clarté parfaite; mais dans ce qui vous
semble si bien ordonné je ne vois, moi, que confusion. Quel baroque
amalgame que ce puits, cette montagne et cette rose blanche! Qu'ont
affaire ensemble, je vous prie, Virgile et Béatrice, le Léthé et le
paradis terrestre? D'honneur, je ne saurais m'étonner beaucoup que
Voltaire ait qualifié toutes ces belles choses de salmigondis!
DIOTIME.
En effet, mon cher Marcel, tout ce mélange de paganisme et de
christianisme, de personnages de la Bible et de héros latins, semble
bizarre, si nous le considérons avec notre savoir et notre goût
modernes. Ces inventions se ressentent de la barbarie du moyen âge et de
l'incohérence qu'un ensemble de notions superstitieuses et de
connaissances fragmentaires jetaient dans les meilleurs esprits. Fausse
astronomie imposée par Ptolémée, confirmée par saint Thomas, et dont
l'autorité ne devait rencontrer un premier doute qu'à deux siècles et à
trois cents lieues de là, dans le cerveau d'un Copernic, lequel,
notez-le bien, a été excommunié par l'Église et frappé d'une sentence de
réprobation qui n'a été levée formellement que de nos jours!--Fausse
classification des sciences et des arts, dans le _trivium_ et le
_quadrivium_ des écoles.--Fausse cosmogonie, sur la foi d'un Aristote
latin altéré par les Arabes, christianisé par Albert le Grand et saint
Thomas.--Fausse histoire envahie par la légende, écrite en vue de
l'édification bien plus que de la vérité, et qui tourne les événements à
la démonstration perpétuelle des justes jugements de Dieu.--Fausse
histoire naturelle tirée des _Bestiaires_.--Fausse mathématique qui
cherche la quadrature du cercle.--Fausse antiquité où l'on entrevoit à
peine Homère, où l'on ne sait de Virgile que ce qu'en donnent des
manuscrits et des traductions pleines d'erreurs.--Fausse morale, enfin,
à la fois astrologique et théologique, qui croit à l'influence des
planètes sur les passions de l'homme, et qui ne repose que sur la
crainte servile d'un maître jaloux. Il n'était pas possible que de
toutes ces notions fausses sortît spontanément un art pur. Et nous
devrions nous étonner, Marcel, non pas de ce que le poëme de Dante
renferme beaucoup de ces choses qui blessent le goût de Voltaire, mais
de ce qu'on y rencontre en si grand nombre des traits d'une simplicité
homérique, des sentiments, des images d'une vérité si vivante, d'une
grâce si naturelle, que rien n'a pu, ne pourra jamais en altérer la
force et l'inimitable beauté. Et voyez, tout d'abord, dès le début de la
_Comédie_, dans cette première scène par qui s'ouvrent les deux chants
les plus obscurs peut-être, les plus allégoriques de tout le poëme:
Nel mezzo del cammin di nostra vita
Mi ritrovai per una selva oscura
Che la diritta via era smarrita...
MARCEL.
Ah! de grâce! pitié pour les ignorants. Un peu de bon français, pour
l'amour de Dieu; car, mon italien appris, s'il vous en souvient, de
notre vetturino sur la route de Sienne à Pérouse, ne saurait me servir
beaucoup à l'intelligence des Cantiques.
DIOTIME.
Avec quelque attention, votre latin y pourrait suffire; mais je ne veux
pas vous imposer un tel effort, et je vais risquer de traduire.
ÉLIE.
De quelle traduction vous servez-vous?
DIOTIME.